Je viens de lire Joss Fritz et Thomas Muntzer, les 2 premiers tomes de la passion des anabaptistes (achat surtout motivé après ma lecture de l'excellentissime Fritz Haber de Vandermeulen).
Les auteurs nous invitent à un voyage au début du 16e siècle, au moment de la réforme protestante initiée par Luther. On suit Joss Fritz et Thomas Muntzer, deux prédicateurs anabaptistes qui vivaient leur foi en parlant directement avec Dieu sans passer par l'intermédiaire d'un prêtre ou de Saintes écritures, et qui préchaient un communisme primitif. Surfant sur le mécontentement populaire répandu à l'époque dans toute l'Europe du Nord, ces mouvements ont tenté de prendre le pouvoir par des révoltes populaires, lynchant moines et princes et saccageant églises et chateaux sur leur passage. Tout cela finit très mal et ils se font massacrer dans un énorme bain de sang, applaudi par Luther qui est tout aussi illuminé qu'eux mais qui préfère faire alliance avec les princes plutôt qu'avec le peuple.
Les albums sont en très grand format, les dessins s'inspirent de l'iconographie du 15e-16e siècle et les textes reproduisent la lettrine de l'époque, ce qui fait que les BD se présentent comme de beaux objets et qu'on ressent une sorte de dépaysement historique lors de la lecture, même si la forme, la présentation, et une bonne partie du discours restent moderne. Vandermeulen est une fois de plus fort bien documenté et choisit avec soin les nombreuses citations d'époque, tout en explicitant le contexte, ce qui donne une excellente profondeur historique au récit. Les dessins sont très noirs, pas toujours facile à déchiffrer, mais font parfois merveille, surtout lors des scènes dessinées en pleines page. Le récit n'a pas du tout la même densité qu'avait Fritz Haber, sans doute à cause de la pauvreté des documents historiques sur les mouvements anabaptistes et à cause de la difficulté de se mettre dans la peau de gens vivant il y a cinq siècles, mais la volonté de s'inspirer de l'iconographie et de l'imprimerie du 16e siècle compensent quelque peu cette faiblesse.
Au total une excellente lecture, instructive, à la présentation intéressante, sur un moment très important de l'histoire de la civilisation occidentale qui mériterait d'être beaucoup mieux connu. Une série sans doute appelée à devenir culte, comme l'est devenue la série Fritz Haber.
La première fois que j'avais jeté un oeil sur cette série, le visuel m'avait un peu rebuté, et puis j'y suis revenu prudemment, et finalement j'ai trouvé l'ensemble très intéressant. Le dessin a facilité cette immersion dans cet univers cruel et sanglant, il est lisse et fluide, j'aime bien ce genre de graphisme aux belles courbes, même si les couleurs ont tendance à être assez sombres, mais d'un autre côté, ce futur n'est pas du tout coloré ni joyeux.
Le dessinateur slovaque imagine un futur dantesque d'une magnifique noirceur, où domine la prédation, c'est un monde où les plus forts survivent, un peu comme les grands fauves dans la savane africaine, les plus forts dévorent les plus faibles qui ne sont que de la viande. Dans ce monde en perdition, Lomm est un curieux enfant qui ressemble trop à un humain pour être accepté par les siens, il fait office de vilain petit canard, sorte de parabole moderne à cette fable classique, de même qu'il peut symboliser comme un chaînon manquant entre ces monstres et ces mutants issus des anciens humains, et les hommes revenus à un âge de pierre, pour retrouver l'espoir..
Une série étrange à l'ambiance cruelle et sauvage, qui a quelque chose de fascinant quelque part, mais qui hélas semble arrêtée, pas d'album depuis plus de 10 ans, c'est dommage...
Comme le chantait si bien Patrick Bruel… enfin « si bien », on se comprend… d’ailleurs je me demande si le verbe « chanter » est adéquat… DONC, comme le disais l’autre : « je ne m’attendais pas à ça ! »
Non, sérieux ! Avec ces deux nunuches en couverture, yeux écarquillés devant un plat mijotant dans un four, je pensais tomber sur un récit estampillé top-master-chef-qui-sera-le-meilleur-patissier-le-goût-de-la-vie-et-tutti-frutti. Et bien, que nenni (comme on dit chez nous) ! Voilà ce que c’est que de regarder d’un œil distrait une couverture faussement formatée, car un indice gros comme un haché mélange boudinant joyeusement son boyau aurait dû m’interpeller !
De cuisine, il sera pourtant question, mais ce récit s’est avéré aussi déroutant qu’original ! Sorte d’intrigue policière mettant en scène deux malades mentales aux pathologies absconses, elles-mêmes entourées de personnages décalés, le fil conducteur de ce scénario nous entraine dans des contrées étranges, pour ne pas dire hallucinatoires.
Surpris, j’avoue avoir été séduit et interpellé. J’ai bien eu du mal à lâcher l’album en cours de route car je voulais connaître le fin (faim ?) mot de cette histoire. Bon ! On ne va pas crier au génie, non plus, hein ! Faut pas exagérer ! Mais ce serait malheureux de passer à côté de l’objet à cause d’un a priori anti-opportunisme culinaire alors que le sujet est finalement tout autre.
Côté dessin, je reste un peu plus sur ma réserve. Le trait d’Alexis Laumaillé est un peu raide à mon goût et, comme déjà souligné par Spooky, certains visages auraient mérité un plus grand soin. Rien de dramatique ou de roboratif pour autant, on a quand même droit à un style très accessible, bien adapté au propos, expressif au bon moment, qui n’oublie pas les décors : un travail plus que correct donc… même si perfectible.
Tout ça pour dire que si vous en avez l’occasion et que vous êtes prêts à vous faire surprendre, je ne peux que vous inviter à jeter un œil (voire même deux, soyons fous !) à ce surprenant album.
Lupus devait autant à Star Wars que David Guetta à Mozart dans un tout autre registre et après avoir grandement apprécié cette œuvre (celle de Peeters et pas du maître de la clé USB !), j’ai enchaîné directement mes lectures avec Aâma dont le début m’a déconcerté avec une couleur et des lignes de dialogue soutenus soit tout l’inverse de l’œuvre précédente.
A première vue, l’histoire aurait pu se passer dans le même univers que Lupus mais Peeters brouille rapidement les cartes par un premier tome d’exposition assez surprenant, voire même déstabilisant en usant de flashbacks et sans donner une ligne directrice bien définie. Pourtant à l’issue du quatrième tome et après avoir refermé la dernière page, je ne peux que m’incliner devant une telle narration qui aurait rendu en son temps Moebius fou de jalousie…
Verloc Nim est un loser, un marginal refusant toute forme de « progrès » technologique. Après avoir perdu son commerce (une librairie remplie de vieux livres désuets) et sa famille (la mère de son unique enfant s’est barrée pour un autre et l’interdit de voir sa fille), c’est par le plus grand des hasards que son frère et Churchill, singe robot fumant le cigare, vont l’entrainer pour le distraire sur la planète Ona(ji) pour une mission sans grande envergure.
La planète va se révéler inhospitalière et offrir des rebondissements plutôt inattendus pour Verloc qui n’en reviendra pas indemne.
Frederik Peeters est un magicien, si la science-fiction l’intéresse moins que les personnages haut en couleurs qu’il met en scène avec leurs états d’âme, il n’en oublie pas pour autant l’aventure et le rêve. Chaque tome est complètement différent du précédent et les dessins gagnent en détails, en mouvements jusqu’au feu d’artifice final renvoyant tout autant à 2001, l’Odyssée de l’Espace qu’à Akira dans une conclusion surprenante.
À la fois terriblement éloigné de Lupus comme finalement très proche, Aâma est unique en son genre. Il s’agit de la dernière preuve en date que Frederik Peeters est surement un des meilleurs auteurs de sa génération quelque soit le sujet abordé.
Tout simplement incontournable.
Enfin ! Enfin une oeuvre que je peux qualifier de culte car elle remplit tous les critères au-delà de l'imaginable. Il en aura fallu du temps à Scott McCloud qui n'avait plus rien réalisé depuis L'Art Invisible où il nous enseignait les rudiments de la bande dessinée. C'était un peu comme un professeur qui n'avait rien à son actif. Cependant, je veux bien attendre si c'est pour réaliser ce chef d'oeuvre aussi magnifique que la beauté du diable.
J'ai abordé la lecture du Sculpteur sans m'attendre à grand chose de particulier. Et c'est là qu'arrive la grande surprise. Nous avons une oeuvre qui frise la perfection graphique et narrative. C'est comme la grâce ! La technique employée par l'auteur impressionne véritablement. Le thème sera celui de l'art et la création mais sous un angle plus personnel et intime.
Nous avons un jeune homme -David Smith- à qui rien ne réussit. Il faut dire qu'il n'a pas eu de chance dans sa vie avec la perte tragique des membres de sa famille. Il ne sait pas parler aux femmes et son meilleur ami est homo. Il semble être totalement paumé. On a pitié pour lui car on sent qu'il a envie de se réaliser pour son art -la sculpture- jusqu'à l'extrême. Il va rencontrer un homme qui va changer à jamais le court de son destin en lui offrant un pouvoir spécial de création. Le mythe de Faust est complètement revisité de la manière la plus moderne et originale. Le temps sera désormais compté. Par ailleurs, le lecteur va vivre l'une des plus belles et déchirantes histoires d'amour.
Tout cela est magnifié par le trait riche et précis de l'auteur qui n'a décidément plus rien à prouver. Le sculpteur est tout simplement magistral. Je suis un lecteur râleur qui n'hésite pas à descendre la médiocrité. Or en l'occurrence, j'ai fait la rencontre avec un roman graphique exceptionnel de par sa maîtrise et son aboutissement. Je l'ai emprunté tout d'abord puis sitôt terminé, je me suis précipité chez le libraire pour l'acquérir absolument. Ce sont des choses qui ne m'arrivent généralement pas. Aurais-je également vendu mon âme au diable ?
Note dessin: 4.5/5 - Note Scénario: 4.5/5 - Note Globale: 4.5/5
Un précédent avis semble regretter le parti pris idéologique de Lupano dans cette histoire. En effet il semble bien que les idées du bonhomme que je ne connais pas soit à gauche de l'échiquier politique Français. Hors donc, le posteur est même aller vomir, ben pas moi. Et puis l'honneur est sauf [Spoiler] pas de mort et pas de coup de feu, Bique, in mémoriam [Fin spoiler]. Voilà une BD qui s'inscrit dans une réalité sociale plutôt bien étudiée où tout le monde en prend un peu pour son grade. Coup de coeur donc, ne serait-ce que pour les deux personnages principaux au premier rang desquels je place en tête l'inénarrable Jacky scotché dans ses sixties et dont les rêves d'Amérique ne sont pas si ringards que cela. En suivant ces deux baltringues dont les réparties font mouche à chaque fois, personnellement, j'ai trouvé cette histoire plutôt bien fichue et si le discours peut avoir un côté bisounours ou politiquement très correct et bien tant mieux. Dans ce monde où il est bien vu de marcher sur la gueule de l'autre pour arriver à ses fins il est réjouissant de voir qu'il y a peut-être une autre voie.
Alors je remercie Mr Lupano pour cette histoire qui certainement ne révolutionnera pas le genre mais qui se trouve être fort divertissante en croquant des personnages atypiques et attachants lancés dans une aventure à la Audiard.
A lire.
Avis après le tome 6 :
Une série historique sur la guerre de cent ans, un parti pris audacieux d'explications rationnelles sur le phénomène Jeanne d'Arc, des intrigues de château et des personnages forts. Moi, il m'en faut pas plus pour me contenter, et même si des largesses avec l'Histoire sont prises, je ne boude pas mon plaisir avec le trône d'argile.
Le dessin très académique sur les 3-4 premiers tomes prend une ampleur grandiose sur les 5 et 6, à l'image des couvertures somptueuses.
A boire et à manger dans cette série, et sans modération.
Deux points plus négatifs cependant : des raccourcis temporels qui auraient gagné quelques explications et il ne reste a priori qu'un volet à sortir.
Pour mon avis n° 800, il fallait quelque chose de vraiment important et c'est donc sur cette magnifique série historique que je me décide à dire quelques mots.
D'aucuns l'ont dit avant moi, voilà donc une série pour l'instant en six tomes, qui renouvelle totalement le genre de la BD historique. Alors oui, pour une autre époque il y avait le grandiose Murena. Mais en ce qui concerne l'histoire de France, je ne vois à ce jour aucune série qui arrive à la cheville de celle-ci. Et quoi ?, me direz vous, et Les Chemins de Malefosse, et Les 7 vies de l'épervier, et toutes les autres répertoriées dans le thème des immanquables historiques. Oui mais non, pourquoi détacher celle-ci ?, celles citées plus haut sont bien plus qu'honorables.
Mon avis est que pour la première fois et dans un style moderne, une série sait et arrive à vous passionner pour une histoire réelle. De faits historiques, elle vous fait un roman, une épopée, un truc auquel on devient accro avec une seule envie, que va t-il se passer après ? Comment une histoire que nous avons pour la plupart effleurée au cours de nos humanités est-elle rendue aussi passionnante ? Rappelons-nous nos cours d'histoire ! Jeanne d'Arc était bien sûr évoquée (grandeur de la France et icône nationale obligent !) et puis basta ! Nous apprenions que les Anglais étaient très méchants et hop suite du programme, nous attaquions sur le siècle de Louis XIV. Ah joie de l'apprentissage non chronologique des choses.
Mais revenons à ce "Trône d'argile", c'est donc l'esprit vierge de toutes connaissances historiques sur la période que je me suis lancé dans cette lecture. A cette époque la France est dans un état de déliquescence complet. Des querelles territoriales et de prise de pouvoir sont à l’œuvre partout et il faudra encore attendre longtemps avant que la notion d’État-nation telle que nous la connaissons aujourd'hui prenne tout son sens. Avec cette lecture je ne peux m'empêcher de penser qu'une alchimie particulière a du avoir lieu.
OK, j'aime l'histoire, elle éclaire de bien des manières l'actualité d'aujourd'hui ; et pour moi le grand succès de cette série vient de sa construction d'une part et de son graphisme hallucinant de véracité d'autre part. Au fil des six tomes pas de grandes batailles, pas de combats échevelés, des affrontements certes mais beaucoup d'évènements se règlent finalement dans les coulisses où œuvrent des personnages, tous ayant existé, qui trament des complots visant à leur faire acquérir plus de pouvoir, tandis que d'autres plus nobles pensent avant tout au destin de leur pays.
Je suis un grand fan d'héroic-fantaisy et j'aime bien ces grosses bastons un peu bourines où le sang gicle ; je ne vous ferais pas l’offense de citer une autre histoire de trône ! Ici point de tout cela mais j'ai quand même fortement apprécié ce foisonnement de liens, d'intrigues qui se lient, se délient au fil du temps, des acteurs et de leurs ambitions. L'ensemble est parfaitement construit avec une rigueur qui ne se dément jamais. Dire que l'on apprend des choses est un euphémisme mais jamais ce n'est didactique au sens chiant du terme.
Un mot sur le dessin que personnellement je qualifierai de grandiose, en tout état de cause il est en parfaite adéquation avec l'histoire. D'un bout à l'autre de la "chaine" il est d'une extrême précision, (il n'y manque pas un bouton de guêtre !) mais il sait rester vivant dynamique et certaines planches méritent vraiment un coup d’œil attentif.
Que dire de plus qui n'est pas déjà été dit ? Si, outre l'achat plus que conseillé bien sur, un petit conseil ou plutôt une proposition aux gens savants qui concoctent les programmes scolaires : que diriez-vous, messieurs, de mettre au programme ce type d'ouvrage ? Ne pensez vous pas que cela pourrait aider quelques-unes de nos chères têtes blondes à se réconcilier avec l'histoire ?
Il est des moments de grâce improbables que l’on n’a pas vu venir et qui procurent un émerveillement tout à fait merveilleux.
Contexte : me revoilà proche des 2000 albums il va falloir refaire un nouveau tri, celui-ci s’annonce difficile car plus de 700 albums sont partis depuis 5 ans, ah si les deux rangées du bas dans la bibliothèque là, il doit y avoir encore du gras. Tiens 6 albums Tetfol, encore un vieux truc pour gamins parus dans tintin dans les années 70, on va quand même les relire avant de les faire partir.
Rhaaaaa
Quelle redécouverte, quelle surprise… A noter qu’il y a généralement plusieurs histoires dans un tome. Le scénario du tome 1 assez classique nous présente les origines de Tetfol, rien d’extraordinaire mais histoire bien ficelée avec une bonne synthèse narration-dessin sans pour autant montrer une technique géniale. Et puis une histoire courte à la fin tout à fait merveilleuse qui éveille les sens et la curiosité. On est alors obligé de lire le tome 2 et là commence le rêve.
Magnifique tome 2 rempli de symboles, de poésie, sortant des chemins scénaristiques confortables pour présenter des personnages plus complexes qu’une lecture superficielle pourrait laisser voir, les dessins progressent en particulier dans la scénarisation du poétique, on commence à le palper dans le trait.
Viennent ensuite l’apogée les tomes 3 et 4 sont des bijoux de poésie, de merveilleux présentés au lecteur dans un écrin de lumière tout à fait extraordinaire. Nous ne sommes pas dans un conte avec des sentiments bien-pensants remplis de conventions, ici le lecteur n’est pas confortable, il se voit dans ses faiblesses, les arêtes du récit sont dures à nos confortables et individualistes réflexes. Le dessin a trouvé son âme et les couleurs, les traits font exploser la poésie du texte, l’hymne à la civilisation.
Le tome 6 nous raconte une histoire de bannis, même bannis ils trouvent le moyen de s'entre-tuer, et il n’y a qu’un externe à leur guerre qui va les réunir et leur redonner espoir. Pour leur malheur, leur refus de changer les entraînera dans leur perte. Il y a du Don Juan dans cet opus
Le dernier tome mélange les mythes pour une création tout à fait réussie, une fois encore notre héros n’est pas tout puissant et les messages tout en nuance rendent le récit tout à fait passionnant.
Une fois ces tomes avalés on se dit que nombre de très gros succès du 9eme art postérieurs n’ont finalement rien inventé et qu’une matière incroyable réside dans ces opus. On se dit aussi que le lectorat de Tintin des années 70 n’était peut-être pas le meilleur pour ce genre et que le journal « (À suivre)» aurait probablement donné une meilleure place à cet auteur qui par la suite, à part dans Le Maître des brumes, n’arrivera pas à retrouver une telle poésie dans ses lignes.
Non seulement les opus ne partiront pas, mais il va me falloir trouver le tome 5 manquant. J’aurais en l’espace de plusieurs soirées retrouvé une poésie non formatée loin des blockbusters actuels. Le dessin nettement moins inspiré du cinéma que dans les productions actuelles trouve une sensibilité exacerbée non ressentie depuis fort longtemps, les scénarios moins implacables et moins confortables pour le lecteur que les productions actuelles rendent la lecture beaucoup plus riche et durable. Si l’opus échappe au ultime aujourd’hui, peut-être qu’une prochaine relecture nivellera par le haut une série qui me semble injustement oubliée.
Si un jour vous recevez "Daytripper" en cadeau, chérissez celui qui vous l’a offert (merci mon Pierrot !). Et si ce chef d’œuvre vous tombe dans les mains par hasard, chérissez la vie, tout simplement. Car après une telle lecture, il y a de fortes chances que vous ne voyiez plus les choses tout à fait comme avant. A travers Brás, le lecteur se verra rappeler certaines évidences fondamentales – car c’est bien connu, c’est souvent l’habitude qui nous fait oublier ce qui se trouve sous nos yeux – en se mettant dans la peau du personnage, d’autant plus facilement que celui-ci facilite l’identification par son côté anti-héros humain et attachant. La trame est à la fois simple et très originale. Découpé en dix chapitres, chacun d’entre eux constituant une nouvelle se terminant par la mort de Brás à un âge différent avec des causes diverses, ce récit leitmotivique souligne notre condition éphémère comme pour mieux nous faire assimiler cette maxime pleine de sagesse : vivons « au jour le jour », comme si chaque jour était le dernier.
A l’aide d’un trait voluptueux, Fábio Moon et Gabriel Bá nous offrent là une histoire généreuse, sensuelle et profonde comme le Brésil, où l’âpreté du monde et son corollaire, le désenchantement, rencontrent le sacré puis s’effacent devant lui. La mise en couleurs de Dave Stewart reste sobre et élégante, tout en contrastes comme la vie peut l’être. Il semble que rien ne manque à cette œuvre très aboutie, qui bénéficie par ailleurs de textes et dialogues d’une grande qualité. Il y aurait encore beaucoup à dire, tant cette production recèle de richesses. Mais afin d’éviter que la présente chronique n’empiète sur cet objet magnifique, une simple liste d’adjectifs devrait suffire à définir "Daytripper", même si celle-ci ne saurait être exhaustive. Harmonieux, humain, humble, fraternel, sensible, vibrant, poétique, lumineux, poignant, tragique, merveilleux…
Au final, cette « excursion d’un jour » se révélera un véritable baume sur nos « coração » soucieux, un baume capable de suspendre pour un instant le temps de nos vies, aussi éphémères qu’un éclair dans le ciel infini. C’est pourquoi, nous disent les auteurs, pour réaliser nos rêves, nous devons vivre notre vie, et ne pas rester passifs par peur de l’échec. Vivre. « Se réveiller. Avant qu’il ne soit trop tard. » Demeurer humbles. Apprécier la beauté du monde dans les choses les plus simples.
Récompensé par un Eisner Award, préfacé par Cyril Pedrosa et postfacé par Craig Thompson, excusez du peu !, "Daytripper" s’impose incontestablement comme une œuvre majeure du neuvième art brésilien et plus généralement planétaire. L'ouvrage m’aura par ailleurs permis de découvrir non seulement la production de ce pays mais également deux auteurs de grand talent.
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La Passion des Anabaptistes
Je viens de lire Joss Fritz et Thomas Muntzer, les 2 premiers tomes de la passion des anabaptistes (achat surtout motivé après ma lecture de l'excellentissime Fritz Haber de Vandermeulen). Les auteurs nous invitent à un voyage au début du 16e siècle, au moment de la réforme protestante initiée par Luther. On suit Joss Fritz et Thomas Muntzer, deux prédicateurs anabaptistes qui vivaient leur foi en parlant directement avec Dieu sans passer par l'intermédiaire d'un prêtre ou de Saintes écritures, et qui préchaient un communisme primitif. Surfant sur le mécontentement populaire répandu à l'époque dans toute l'Europe du Nord, ces mouvements ont tenté de prendre le pouvoir par des révoltes populaires, lynchant moines et princes et saccageant églises et chateaux sur leur passage. Tout cela finit très mal et ils se font massacrer dans un énorme bain de sang, applaudi par Luther qui est tout aussi illuminé qu'eux mais qui préfère faire alliance avec les princes plutôt qu'avec le peuple. Les albums sont en très grand format, les dessins s'inspirent de l'iconographie du 15e-16e siècle et les textes reproduisent la lettrine de l'époque, ce qui fait que les BD se présentent comme de beaux objets et qu'on ressent une sorte de dépaysement historique lors de la lecture, même si la forme, la présentation, et une bonne partie du discours restent moderne. Vandermeulen est une fois de plus fort bien documenté et choisit avec soin les nombreuses citations d'époque, tout en explicitant le contexte, ce qui donne une excellente profondeur historique au récit. Les dessins sont très noirs, pas toujours facile à déchiffrer, mais font parfois merveille, surtout lors des scènes dessinées en pleines page. Le récit n'a pas du tout la même densité qu'avait Fritz Haber, sans doute à cause de la pauvreté des documents historiques sur les mouvements anabaptistes et à cause de la difficulté de se mettre dans la peau de gens vivant il y a cinq siècles, mais la volonté de s'inspirer de l'iconographie et de l'imprimerie du 16e siècle compensent quelque peu cette faiblesse. Au total une excellente lecture, instructive, à la présentation intéressante, sur un moment très important de l'histoire de la civilisation occidentale qui mériterait d'être beaucoup mieux connu. Une série sans doute appelée à devenir culte, comme l'est devenue la série Fritz Haber.
Lomm
La première fois que j'avais jeté un oeil sur cette série, le visuel m'avait un peu rebuté, et puis j'y suis revenu prudemment, et finalement j'ai trouvé l'ensemble très intéressant. Le dessin a facilité cette immersion dans cet univers cruel et sanglant, il est lisse et fluide, j'aime bien ce genre de graphisme aux belles courbes, même si les couleurs ont tendance à être assez sombres, mais d'un autre côté, ce futur n'est pas du tout coloré ni joyeux. Le dessinateur slovaque imagine un futur dantesque d'une magnifique noirceur, où domine la prédation, c'est un monde où les plus forts survivent, un peu comme les grands fauves dans la savane africaine, les plus forts dévorent les plus faibles qui ne sont que de la viande. Dans ce monde en perdition, Lomm est un curieux enfant qui ressemble trop à un humain pour être accepté par les siens, il fait office de vilain petit canard, sorte de parabole moderne à cette fable classique, de même qu'il peut symboliser comme un chaînon manquant entre ces monstres et ces mutants issus des anciens humains, et les hommes revenus à un âge de pierre, pour retrouver l'espoir.. Une série étrange à l'ambiance cruelle et sauvage, qui a quelque chose de fascinant quelque part, mais qui hélas semble arrêtée, pas d'album depuis plus de 10 ans, c'est dommage...
Folle cuisine
Comme le chantait si bien Patrick Bruel… enfin « si bien », on se comprend… d’ailleurs je me demande si le verbe « chanter » est adéquat… DONC, comme le disais l’autre : « je ne m’attendais pas à ça ! » Non, sérieux ! Avec ces deux nunuches en couverture, yeux écarquillés devant un plat mijotant dans un four, je pensais tomber sur un récit estampillé top-master-chef-qui-sera-le-meilleur-patissier-le-goût-de-la-vie-et-tutti-frutti. Et bien, que nenni (comme on dit chez nous) ! Voilà ce que c’est que de regarder d’un œil distrait une couverture faussement formatée, car un indice gros comme un haché mélange boudinant joyeusement son boyau aurait dû m’interpeller ! De cuisine, il sera pourtant question, mais ce récit s’est avéré aussi déroutant qu’original ! Sorte d’intrigue policière mettant en scène deux malades mentales aux pathologies absconses, elles-mêmes entourées de personnages décalés, le fil conducteur de ce scénario nous entraine dans des contrées étranges, pour ne pas dire hallucinatoires. Surpris, j’avoue avoir été séduit et interpellé. J’ai bien eu du mal à lâcher l’album en cours de route car je voulais connaître le fin (faim ?) mot de cette histoire. Bon ! On ne va pas crier au génie, non plus, hein ! Faut pas exagérer ! Mais ce serait malheureux de passer à côté de l’objet à cause d’un a priori anti-opportunisme culinaire alors que le sujet est finalement tout autre. Côté dessin, je reste un peu plus sur ma réserve. Le trait d’Alexis Laumaillé est un peu raide à mon goût et, comme déjà souligné par Spooky, certains visages auraient mérité un plus grand soin. Rien de dramatique ou de roboratif pour autant, on a quand même droit à un style très accessible, bien adapté au propos, expressif au bon moment, qui n’oublie pas les décors : un travail plus que correct donc… même si perfectible. Tout ça pour dire que si vous en avez l’occasion et que vous êtes prêts à vous faire surprendre, je ne peux que vous inviter à jeter un œil (voire même deux, soyons fous !) à ce surprenant album.
Aâma
Lupus devait autant à Star Wars que David Guetta à Mozart dans un tout autre registre et après avoir grandement apprécié cette œuvre (celle de Peeters et pas du maître de la clé USB !), j’ai enchaîné directement mes lectures avec Aâma dont le début m’a déconcerté avec une couleur et des lignes de dialogue soutenus soit tout l’inverse de l’œuvre précédente. A première vue, l’histoire aurait pu se passer dans le même univers que Lupus mais Peeters brouille rapidement les cartes par un premier tome d’exposition assez surprenant, voire même déstabilisant en usant de flashbacks et sans donner une ligne directrice bien définie. Pourtant à l’issue du quatrième tome et après avoir refermé la dernière page, je ne peux que m’incliner devant une telle narration qui aurait rendu en son temps Moebius fou de jalousie… Verloc Nim est un loser, un marginal refusant toute forme de « progrès » technologique. Après avoir perdu son commerce (une librairie remplie de vieux livres désuets) et sa famille (la mère de son unique enfant s’est barrée pour un autre et l’interdit de voir sa fille), c’est par le plus grand des hasards que son frère et Churchill, singe robot fumant le cigare, vont l’entrainer pour le distraire sur la planète Ona(ji) pour une mission sans grande envergure. La planète va se révéler inhospitalière et offrir des rebondissements plutôt inattendus pour Verloc qui n’en reviendra pas indemne. Frederik Peeters est un magicien, si la science-fiction l’intéresse moins que les personnages haut en couleurs qu’il met en scène avec leurs états d’âme, il n’en oublie pas pour autant l’aventure et le rêve. Chaque tome est complètement différent du précédent et les dessins gagnent en détails, en mouvements jusqu’au feu d’artifice final renvoyant tout autant à 2001, l’Odyssée de l’Espace qu’à Akira dans une conclusion surprenante. À la fois terriblement éloigné de Lupus comme finalement très proche, Aâma est unique en son genre. Il s’agit de la dernière preuve en date que Frederik Peeters est surement un des meilleurs auteurs de sa génération quelque soit le sujet abordé. Tout simplement incontournable.
Le Sculpteur
Enfin ! Enfin une oeuvre que je peux qualifier de culte car elle remplit tous les critères au-delà de l'imaginable. Il en aura fallu du temps à Scott McCloud qui n'avait plus rien réalisé depuis L'Art Invisible où il nous enseignait les rudiments de la bande dessinée. C'était un peu comme un professeur qui n'avait rien à son actif. Cependant, je veux bien attendre si c'est pour réaliser ce chef d'oeuvre aussi magnifique que la beauté du diable. J'ai abordé la lecture du Sculpteur sans m'attendre à grand chose de particulier. Et c'est là qu'arrive la grande surprise. Nous avons une oeuvre qui frise la perfection graphique et narrative. C'est comme la grâce ! La technique employée par l'auteur impressionne véritablement. Le thème sera celui de l'art et la création mais sous un angle plus personnel et intime. Nous avons un jeune homme -David Smith- à qui rien ne réussit. Il faut dire qu'il n'a pas eu de chance dans sa vie avec la perte tragique des membres de sa famille. Il ne sait pas parler aux femmes et son meilleur ami est homo. Il semble être totalement paumé. On a pitié pour lui car on sent qu'il a envie de se réaliser pour son art -la sculpture- jusqu'à l'extrême. Il va rencontrer un homme qui va changer à jamais le court de son destin en lui offrant un pouvoir spécial de création. Le mythe de Faust est complètement revisité de la manière la plus moderne et originale. Le temps sera désormais compté. Par ailleurs, le lecteur va vivre l'une des plus belles et déchirantes histoires d'amour. Tout cela est magnifié par le trait riche et précis de l'auteur qui n'a décidément plus rien à prouver. Le sculpteur est tout simplement magistral. Je suis un lecteur râleur qui n'hésite pas à descendre la médiocrité. Or en l'occurrence, j'ai fait la rencontre avec un roman graphique exceptionnel de par sa maîtrise et son aboutissement. Je l'ai emprunté tout d'abord puis sitôt terminé, je me suis précipité chez le libraire pour l'acquérir absolument. Ce sont des choses qui ne m'arrivent généralement pas. Aurais-je également vendu mon âme au diable ? Note dessin: 4.5/5 - Note Scénario: 4.5/5 - Note Globale: 4.5/5
Ma révérence
Un précédent avis semble regretter le parti pris idéologique de Lupano dans cette histoire. En effet il semble bien que les idées du bonhomme que je ne connais pas soit à gauche de l'échiquier politique Français. Hors donc, le posteur est même aller vomir, ben pas moi. Et puis l'honneur est sauf [Spoiler] pas de mort et pas de coup de feu, Bique, in mémoriam [Fin spoiler]. Voilà une BD qui s'inscrit dans une réalité sociale plutôt bien étudiée où tout le monde en prend un peu pour son grade. Coup de coeur donc, ne serait-ce que pour les deux personnages principaux au premier rang desquels je place en tête l'inénarrable Jacky scotché dans ses sixties et dont les rêves d'Amérique ne sont pas si ringards que cela. En suivant ces deux baltringues dont les réparties font mouche à chaque fois, personnellement, j'ai trouvé cette histoire plutôt bien fichue et si le discours peut avoir un côté bisounours ou politiquement très correct et bien tant mieux. Dans ce monde où il est bien vu de marcher sur la gueule de l'autre pour arriver à ses fins il est réjouissant de voir qu'il y a peut-être une autre voie. Alors je remercie Mr Lupano pour cette histoire qui certainement ne révolutionnera pas le genre mais qui se trouve être fort divertissante en croquant des personnages atypiques et attachants lancés dans une aventure à la Audiard. A lire.
Le Trône d'argile
Avis après le tome 6 : Une série historique sur la guerre de cent ans, un parti pris audacieux d'explications rationnelles sur le phénomène Jeanne d'Arc, des intrigues de château et des personnages forts. Moi, il m'en faut pas plus pour me contenter, et même si des largesses avec l'Histoire sont prises, je ne boude pas mon plaisir avec le trône d'argile. Le dessin très académique sur les 3-4 premiers tomes prend une ampleur grandiose sur les 5 et 6, à l'image des couvertures somptueuses. A boire et à manger dans cette série, et sans modération. Deux points plus négatifs cependant : des raccourcis temporels qui auraient gagné quelques explications et il ne reste a priori qu'un volet à sortir.
Le Trône d'argile
Pour mon avis n° 800, il fallait quelque chose de vraiment important et c'est donc sur cette magnifique série historique que je me décide à dire quelques mots. D'aucuns l'ont dit avant moi, voilà donc une série pour l'instant en six tomes, qui renouvelle totalement le genre de la BD historique. Alors oui, pour une autre époque il y avait le grandiose Murena. Mais en ce qui concerne l'histoire de France, je ne vois à ce jour aucune série qui arrive à la cheville de celle-ci. Et quoi ?, me direz vous, et Les Chemins de Malefosse, et Les 7 vies de l'épervier, et toutes les autres répertoriées dans le thème des immanquables historiques. Oui mais non, pourquoi détacher celle-ci ?, celles citées plus haut sont bien plus qu'honorables. Mon avis est que pour la première fois et dans un style moderne, une série sait et arrive à vous passionner pour une histoire réelle. De faits historiques, elle vous fait un roman, une épopée, un truc auquel on devient accro avec une seule envie, que va t-il se passer après ? Comment une histoire que nous avons pour la plupart effleurée au cours de nos humanités est-elle rendue aussi passionnante ? Rappelons-nous nos cours d'histoire ! Jeanne d'Arc était bien sûr évoquée (grandeur de la France et icône nationale obligent !) et puis basta ! Nous apprenions que les Anglais étaient très méchants et hop suite du programme, nous attaquions sur le siècle de Louis XIV. Ah joie de l'apprentissage non chronologique des choses. Mais revenons à ce "Trône d'argile", c'est donc l'esprit vierge de toutes connaissances historiques sur la période que je me suis lancé dans cette lecture. A cette époque la France est dans un état de déliquescence complet. Des querelles territoriales et de prise de pouvoir sont à l’œuvre partout et il faudra encore attendre longtemps avant que la notion d’État-nation telle que nous la connaissons aujourd'hui prenne tout son sens. Avec cette lecture je ne peux m'empêcher de penser qu'une alchimie particulière a du avoir lieu. OK, j'aime l'histoire, elle éclaire de bien des manières l'actualité d'aujourd'hui ; et pour moi le grand succès de cette série vient de sa construction d'une part et de son graphisme hallucinant de véracité d'autre part. Au fil des six tomes pas de grandes batailles, pas de combats échevelés, des affrontements certes mais beaucoup d'évènements se règlent finalement dans les coulisses où œuvrent des personnages, tous ayant existé, qui trament des complots visant à leur faire acquérir plus de pouvoir, tandis que d'autres plus nobles pensent avant tout au destin de leur pays. Je suis un grand fan d'héroic-fantaisy et j'aime bien ces grosses bastons un peu bourines où le sang gicle ; je ne vous ferais pas l’offense de citer une autre histoire de trône ! Ici point de tout cela mais j'ai quand même fortement apprécié ce foisonnement de liens, d'intrigues qui se lient, se délient au fil du temps, des acteurs et de leurs ambitions. L'ensemble est parfaitement construit avec une rigueur qui ne se dément jamais. Dire que l'on apprend des choses est un euphémisme mais jamais ce n'est didactique au sens chiant du terme. Un mot sur le dessin que personnellement je qualifierai de grandiose, en tout état de cause il est en parfaite adéquation avec l'histoire. D'un bout à l'autre de la "chaine" il est d'une extrême précision, (il n'y manque pas un bouton de guêtre !) mais il sait rester vivant dynamique et certaines planches méritent vraiment un coup d’œil attentif. Que dire de plus qui n'est pas déjà été dit ? Si, outre l'achat plus que conseillé bien sur, un petit conseil ou plutôt une proposition aux gens savants qui concoctent les programmes scolaires : que diriez-vous, messieurs, de mettre au programme ce type d'ouvrage ? Ne pensez vous pas que cela pourrait aider quelques-unes de nos chères têtes blondes à se réconcilier avec l'histoire ?
Tetfol
Il est des moments de grâce improbables que l’on n’a pas vu venir et qui procurent un émerveillement tout à fait merveilleux. Contexte : me revoilà proche des 2000 albums il va falloir refaire un nouveau tri, celui-ci s’annonce difficile car plus de 700 albums sont partis depuis 5 ans, ah si les deux rangées du bas dans la bibliothèque là, il doit y avoir encore du gras. Tiens 6 albums Tetfol, encore un vieux truc pour gamins parus dans tintin dans les années 70, on va quand même les relire avant de les faire partir. Rhaaaaa Quelle redécouverte, quelle surprise… A noter qu’il y a généralement plusieurs histoires dans un tome. Le scénario du tome 1
assez classique nous présente les origines de Tetfol, rien d’extraordinaire mais histoire bien ficelée avec une bonne synthèse narration-dessin sans pour autant montrer une technique géniale. Et puis une histoire courte à la fin tout à fait merveilleuse qui éveille les sens et la curiosité. On est alors obligé de lire le tome 2 et là commence le rêve.
Magnifique tome 2
rempli de symboles, de poésie, sortant des chemins scénaristiques confortables pour présenter des personnages plus complexes qu’une lecture superficielle pourrait laisser voir, les dessins progressent en particulier dans la scénarisation du poétique, on commence à le palper dans le trait.
Viennent ensuite l’apogée les tomes 3 et 4
sont des bijoux de poésie, de merveilleux présentés au lecteur dans un écrin de lumière tout à fait extraordinaire. Nous ne sommes pas dans un conte avec des sentiments bien-pensants remplis de conventions, ici le lecteur n’est pas confortable, il se voit dans ses faiblesses, les arêtes du récit sont dures à nos confortables et individualistes réflexes. Le dessin a trouvé son âme et les couleurs, les traits font exploser la poésie du texte, l’hymne à la civilisation.
Le tome 6
nous raconte une histoire de bannis, même bannis ils trouvent le moyen de s'entre-tuer, et il n’y a qu’un externe à leur guerre qui va les réunir et leur redonner espoir. Pour leur malheur, leur refus de changer les entraînera dans leur perte. Il y a du Don Juan dans cet opus
Le dernier tome
mélange les mythes pour une création tout à fait réussie, une fois encore notre héros n’est pas tout puissant et les messages tout en nuance rendent le récit tout à fait passionnant.
Une fois ces tomes avalés on se dit que nombre de très gros succès du 9eme art postérieurs n’ont finalement rien inventé et qu’une matière incroyable réside dans ces opus. On se dit aussi que le lectorat de Tintin des années 70 n’était peut-être pas le meilleur pour ce genre et que le journal « (À suivre)» aurait probablement donné une meilleure place à cet auteur qui par la suite, à part dans Le Maître des brumes, n’arrivera pas à retrouver une telle poésie dans ses lignes.
Non seulement les opus ne partiront pas, mais il va me falloir trouver le tome 5 manquant. J’aurais en l’espace de plusieurs soirées retrouvé une poésie non formatée loin des blockbusters actuels. Le dessin nettement moins inspiré du cinéma que dans les productions actuelles trouve une sensibilité exacerbée non ressentie depuis fort longtemps, les scénarios moins implacables et moins confortables pour le lecteur que les productions actuelles rendent la lecture beaucoup plus riche et durable. Si l’opus échappe au
ultime aujourd’hui, peut-être qu’une prochaine relecture nivellera par le haut une série qui me semble injustement oubliée.
Daytripper (au jour le jour)
Si un jour vous recevez "Daytripper" en cadeau, chérissez celui qui vous l’a offert (merci mon Pierrot !). Et si ce chef d’œuvre vous tombe dans les mains par hasard, chérissez la vie, tout simplement. Car après une telle lecture, il y a de fortes chances que vous ne voyiez plus les choses tout à fait comme avant. A travers Brás, le lecteur se verra rappeler certaines évidences fondamentales – car c’est bien connu, c’est souvent l’habitude qui nous fait oublier ce qui se trouve sous nos yeux – en se mettant dans la peau du personnage, d’autant plus facilement que celui-ci facilite l’identification par son côté anti-héros humain et attachant. La trame est à la fois simple et très originale. Découpé en dix chapitres, chacun d’entre eux constituant une nouvelle se terminant par la mort de Brás à un âge différent avec des causes diverses, ce récit leitmotivique souligne notre condition éphémère comme pour mieux nous faire assimiler cette maxime pleine de sagesse : vivons « au jour le jour », comme si chaque jour était le dernier. A l’aide d’un trait voluptueux, Fábio Moon et Gabriel Bá nous offrent là une histoire généreuse, sensuelle et profonde comme le Brésil, où l’âpreté du monde et son corollaire, le désenchantement, rencontrent le sacré puis s’effacent devant lui. La mise en couleurs de Dave Stewart reste sobre et élégante, tout en contrastes comme la vie peut l’être. Il semble que rien ne manque à cette œuvre très aboutie, qui bénéficie par ailleurs de textes et dialogues d’une grande qualité. Il y aurait encore beaucoup à dire, tant cette production recèle de richesses. Mais afin d’éviter que la présente chronique n’empiète sur cet objet magnifique, une simple liste d’adjectifs devrait suffire à définir "Daytripper", même si celle-ci ne saurait être exhaustive. Harmonieux, humain, humble, fraternel, sensible, vibrant, poétique, lumineux, poignant, tragique, merveilleux… Au final, cette « excursion d’un jour » se révélera un véritable baume sur nos « coração » soucieux, un baume capable de suspendre pour un instant le temps de nos vies, aussi éphémères qu’un éclair dans le ciel infini. C’est pourquoi, nous disent les auteurs, pour réaliser nos rêves, nous devons vivre notre vie, et ne pas rester passifs par peur de l’échec. Vivre. « Se réveiller. Avant qu’il ne soit trop tard. » Demeurer humbles. Apprécier la beauté du monde dans les choses les plus simples. Récompensé par un Eisner Award, préfacé par Cyril Pedrosa et postfacé par Craig Thompson, excusez du peu !, "Daytripper" s’impose incontestablement comme une œuvre majeure du neuvième art brésilien et plus généralement planétaire. L'ouvrage m’aura par ailleurs permis de découvrir non seulement la production de ce pays mais également deux auteurs de grand talent.