J'ai à peine commencé à lire ce que j'ai dans ma collection Servais.
La belle coquetière m'avait laissé de marbre malgré la beauté du dessin. Mais en lisant Fanchon, j'ai pris une petite claque.
J'ai trouvé pour commencer que Servais sortait de l'illustration pour faire vraiment du dessin. Par exemple, l'aliénation urbaine du personnage principal est vraiment bien retranscrite dans les premières pages.
Servais a choisit des thèmes puissants pour son histoire : les amours d'enfance, l'impossible retour à l'adolescence, le sentiment d'absence... Le tout au service d'une histoire très belle et très triste.
Ca aurait pu faire un beau film de cinéma. Il manque peut être une dizaine de pages pour en faire un chef d'oeuvre absolu. Car si l'histoire sait prendre son temps, j'ai trouvé que ça allait un tout petit peu trop vite vers la fin.
Une bd à lire pour constater que Servais est tout à fait capable de générer de puissantes émotions.
Un petit chef d'oeuvre SF de Carlos Trillo magnifiquement mise en scène par Gimenez : voici Gangrène.
Publié en 1987, cette bande nous montre un Juan Gimenez ayant déjà atteint sa pleine maturité graphique.
Cerise sur le gâteau on a ici un récit mordant, plein d'ironie avec une conclusion à la hauteur.
Les années 80, quelle époque de rêve pour les fans de science fiction...
Quand on nait avec une cuillère d’argent dans la bouche, on croit être préservé à vie des problèmes de fric, et on imagine encore moins être un jour concerné par la pauvreté. C’est pourtant ce qui est arrivé à Florence Dupré la Tour, comme elle le raconte dans ce témoignage rare, à peine croyable.
Après « Cruelle », « Pucelle » et « Jumelle », l'autrice poursuit son parcours autobiographique avec cette fois pour thématique, comme le suggère le titre, son rapport à l’argent. Comment pourrait-on être désargentée et pauvre quand on vient d’un milieu bourgeois où l’entre-soi est soigneusement préservé, quitte à arranger des mariages consanguins, en ayant passé toute son enfance dans une magnifique demeure entouré d’un vaste jardin ? C’est pourtant bien ce qu’elle a vécu, « Mâââdemoiselle » Dupré la Tour. La dèche, la vraie, comme n’importe quel déclassé social, n’importe quel « gueux », à tirer le diable par la queue chaque fin de mois. Avec son patronyme à rallonge qui en impose à tous les « Dupont-Martin » de base, on pourrait hausser les épaules et juste se dire, elle doit être un peu mytho la meuf…
C’est sans compter sur son talent de conteuse, car il faut le dire, on est immédiatement embarqué dans cette histoire où à plusieurs reprises il y a de quoi tomber de sa chaise. Dans un style crobardesque, qui fonctionne très bien par son côté expressif et évocateur — et on sait très bien que depuis Reiser, il faut un certain talent pour faire du « moche », un parti pris parfaitement maîtrisé aujourd'hui par des auteurs comme Lefred-Thouron ou Marion Montaigne — Florence Dupré la Tour va dérouler son récit, avec humour et une sincérité qui l’honore. Ce problème de thune commencera à l’adolescence, où le désir d’indépendance se manifeste très naturellement. Mais si maman refuse d’accorder un minimum d’argent de poche à sa progéniture, cela devient vite problématique. C’est ainsi que Florence, à l’âge de 17 ans, va se retrouver à errer dans les rues comme une pauvrette en compagnie de sa sœur jumelle Bénédicte, contrainte de fouiller dans les fontaines en espérant trouver de quoi de se payer un coca… pour deux ! Le début d’une longue galère où elle connaîtra ensuite, après des débuts difficile dans la bande dessinée, l’angoisse de se retrouver à la rue, contrainte de vivre dans un appartement aux murs moisis avec ses deux enfants en bas âge, sans aucun soutien financier de parents indifférents à sa souffrance.
Il serait pourtant difficile d’y voir un récit à charge, celui-ci ayant davantage une fonction exutoire. L’autrice ne fait jamais montre d’acrimonie (même si on sent une part de colère, y compris contre elle-même), elle s'efforce d’être factuelle, confirmant qu’on peut avoir des oursins dans les poches tout en étant pété de thunes. Bien au contraire, cette dernière explique, un peu honteuse, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour ses géniteurs, lesquels ne lui ont pourtant pas fait de cadeaux ni soutenu dans ses choix. Elle fait même preuve de compréhension à leur égard. Non, c’est sûr, ses parents n’étaient pas des salauds. Peut-être étaient-ils eux-mêmes victimes de leur éducation bourgeoise, qui leur avait appris à considérer comme vulgaire le fait de s’épancher sur leurs états d’âme. Dans ce milieu, il est mal vu de demander de l’aide, il n’y a que les pauvres qui peuvent faire ça ! Bien élevée, « Mademoiselle Florence » avait appris à la fermer sans réclamer : rester digne à tout prix, c’était tout ce qui comptait, surtout quand on avait cette chance de porter un patronyme de noble !
Cette bande dessinée expose à la lumière un milieu finalement assez méconnu et qui a plutôt tendance à pratiquer le secret et l’entre soi — on ne sait jamais, ça pourrait donner des idées aux gueux qui sont à leurs portes et convoitent le magot. Une question revient souvent au cours des pages : comment ses proches ont-ils accueilli le livre ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait n’est pas des plus flatteurs, même si la conclusion du livre vient tempérer cette impression.
« Jeune et fauchée », qui aborde en filigrane le statut difficile de bédéiste, s’avère un récit passionnant que l’on dévore littéralement, la rareté du sujet (être "bourgeois" et pauvre à la fois) en renforçant l’intérêt. De par son style aussi bien graphique que narratif, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec cet album de Carole Lobel, En territoire ennemi (paru en 2024 chez L’Association), qui traite de façon tout aussi saisissante des traumatismes résultant d’une relation toxique pour ses victimes. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage de Florence Dupré la Tour est un vrai coup de cœur qui touche avant tout par son authenticité.
J’ai toujours aimé Hermann et cette BD, dans son style classique avec une claire delineation des sujets et couleurs vives ne m’a pas déçu du tout. ( en défaut des couleurs directes qui est à la Mode maintenant chez Hermann )
Une histoire pas tout à fait banale, sans toute la violence exagérée, comme par exemple un Jeremiah, est hors norme . Même si cette histoire date des années 90 elle est toujours courante. Nos héritages Coloniaux ne disparaîtront jamais, pour le bien ou le Mal.
J’encourage les lecteurs à lire cette histoire et à se trouver reposés sans trop de maux de Tête !
Même si cette histoire n’a pas de vraie conclusion, elle raconte une histoire, d’une personne, et de ces relations qu’on pourrait facilement croiser dans la rue, sans savoir leur Histoire, ou ce qui s’est passé dans leur vie.
Mr. Tout le monde en BD.
Bien fait pour la période et toujours valable.
Faut dire que depuis mon absence prolongée de mes lectures BD, et un retour depuis quelques années, ça me fait revivre le neuvième art qui est tellement important dans nos cultures Francophones . Belgique, France, Canada.
La Cour des Miracles est une très solide bande dessinée d’aventure historique, portée par un univers particulièrement riche. Le choix de s’ancrer dans le « monde d’en bas », structuré, organisé et régi par ses propres règles, fonctionne pleinement. Le contraste avec le pouvoir royal et les élites est bien exploité, tout comme les jeux d’influence et les manœuvres politiques nécessaires à la survie de cette contre-société.
Le contexte historique constitue une réelle plus-value, sans jamais alourdir la lecture. On reste avant tout sur un récit d’action et d’intrigues, fluide et efficace, qui privilégie le rythme et la tension dramatique. Les personnages sont soignés, tant sur le plan graphique que narratif : aucune figure caricaturale, peu de manichéisme, et une subtilité appréciable malgré une approche clairement romancée.
Le dessin accompagne parfaitement le propos. Il est appliqué, lisible et très attentif à la restitution des décors, des corps et de la misère omniprésente, élément central du récit. L’ensemble dégage une vraie cohérence visuelle et narrative. Une bande dessinée dense, immersive, et clairement marquante.
Un album qui marquera cette année 2026 !
Ce premier tome de 280 pages est l'adaptation de "Les fiancés de l'hiver", le premier des quatre romans du cycle "La Passe-Miroir" de Christelle Dabos. Un petit mot sur cette autrice, c'est le diagnostic d'un cancer de la mâchoire qui va la pousser, pendant sa convalescence, à prendre sa plume et à partager ses écrits sur une plate-forme d'écriture. Après les bons retours, elle participe en 2013 au premier concourt Roman jeunesse chez Gallimard. Elle en sera la lauréate avec le succès qu'on lui connaît.
J'ai été littéralement happé dès les premières pages. Mais d'abord un petit topo sur ce monde fantasy où l'on va suivre la destiné d'Ophélie, une jeune fille de l'Arche d'Anima. Il existe 21 Arches flottantes, elles sont les vestiges d'une catastrophe appelée "la déchirure". Ophélie est myope et gaffeuse, elle choira plusieurs fois dans ce premier volume. Elle a, comme tous ses semblables, des dons : celui de traverser les miroirs pour se déplacer et celui de lire dans le passé des objets en les touchant. Après avoir refusé plusieurs demandes en mariage, elle est dans l'obligation de se fiancer à Thorn, l'héritier d'un clan de l'Arche du Pôle. Elle va quitter sa vie paisible pour suivre chez lui son futur époux et découvrir un monde très différent socialement du sien, mais aussi un monde mouvant où tout n'est qu'illusion et où les luttes de pouvoir et les conspirations sont monnaie courante.
Un récit qui commence gentiment et qui prend de l'épaisseur au fur et à mesure que celui-ci avance. Tous les personnages sont très bien campés et leurs personnalités nuancées les rendent plus ou moins attachants. Un récit centré sur Ophélie et son glacial fiancé ainsi que sur les machinations qui se trament dans l'ombre, elles sont digne de la cour versaillaise. La qualité des textes est à souligner, il prend l'accent et les tournures de phrases des différentes Arches. Un univers riche, enchanteur et captivant qui m'a conquis.
Autre point fort de cet album : le dessin, il est magnifique. Chaque case est un petit tableau qui fourmille de détails et d'une expressivité folle. Les couleurs pastel sont pour beaucoup dans l'ambiance intrigante qui se dégage du récit, c'est à la fois duveteux et rêche. Une mise en page et des cadrages qui mettent en avant les personnages avec de rares superbes pleines pages.
Je me répète, mais c'est magnifique.
Un grand bravo à Vanyda.
Je conseille à toutes et tous, quel que soit votre âge.
Et vivement la suite.
Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne l'a fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard.
C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on ne dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que les textes dans les cartouches sont uniquement les pensées du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensées en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé de sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouver, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants.
La première est la qualité du texte. Les pensées du personnage principal sont savoureuses et très bien écrites. Je ne sais pas quels sont les dialogues issus du roman et quels ont été ceux inventés par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes.
La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment le décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais sûrement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qui l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD.
Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fous j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleinement maitrisés et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un beau style réaliste.
L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi voir l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejette le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervents catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque.
Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient.
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Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris.
Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social.
Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes.
En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude.
Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte.
Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016.
Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie.
A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.
Bon… Je viens ajouter ma pierre à l'édifice des convaincus par cette bd. Là, on n’est pas dans la simple “bonne BD”, mais dans le genre d’album qui happe et ne lâche plus.
Graphiquement, c’est superbe. Les dessins sont magnifiques. Objet, cadrage, mise en page, de respiration… Rien n’est laissé au hasard.
Côté scénario, c'est carré, magnifiquement mené. Ça avance avec une sorte de mécanique implacable, on sent très vite qu’on marche vers quelque chose, qu’on ne pourra pas l’éviter, et pourtant on continue, hypnotisé. C’est tendu, maîtrisé, jamais gratuit : tout converge, tout se met en place, jusqu’à l’inéluctable.
A lire. Une BD qui reste en tête une fois refermée, qui donne envie d’y revenir juste pour savourer et en reprendre.
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J'ai à peine commencé à lire ce que j'ai dans ma collection Servais. La belle coquetière m'avait laissé de marbre malgré la beauté du dessin. Mais en lisant Fanchon, j'ai pris une petite claque. J'ai trouvé pour commencer que Servais sortait de l'illustration pour faire vraiment du dessin. Par exemple, l'aliénation urbaine du personnage principal est vraiment bien retranscrite dans les premières pages. Servais a choisit des thèmes puissants pour son histoire : les amours d'enfance, l'impossible retour à l'adolescence, le sentiment d'absence... Le tout au service d'une histoire très belle et très triste. Ca aurait pu faire un beau film de cinéma. Il manque peut être une dizaine de pages pour en faire un chef d'oeuvre absolu. Car si l'histoire sait prendre son temps, j'ai trouvé que ça allait un tout petit peu trop vite vers la fin. Une bd à lire pour constater que Servais est tout à fait capable de générer de puissantes émotions.
Gangrène
Un petit chef d'oeuvre SF de Carlos Trillo magnifiquement mise en scène par Gimenez : voici Gangrène. Publié en 1987, cette bande nous montre un Juan Gimenez ayant déjà atteint sa pleine maturité graphique. Cerise sur le gâteau on a ici un récit mordant, plein d'ironie avec une conclusion à la hauteur. Les années 80, quelle époque de rêve pour les fans de science fiction...
Jeune et fauchée
Quand on nait avec une cuillère d’argent dans la bouche, on croit être préservé à vie des problèmes de fric, et on imagine encore moins être un jour concerné par la pauvreté. C’est pourtant ce qui est arrivé à Florence Dupré la Tour, comme elle le raconte dans ce témoignage rare, à peine croyable. Après « Cruelle », « Pucelle » et « Jumelle », l'autrice poursuit son parcours autobiographique avec cette fois pour thématique, comme le suggère le titre, son rapport à l’argent. Comment pourrait-on être désargentée et pauvre quand on vient d’un milieu bourgeois où l’entre-soi est soigneusement préservé, quitte à arranger des mariages consanguins, en ayant passé toute son enfance dans une magnifique demeure entouré d’un vaste jardin ? C’est pourtant bien ce qu’elle a vécu, « Mâââdemoiselle » Dupré la Tour. La dèche, la vraie, comme n’importe quel déclassé social, n’importe quel « gueux », à tirer le diable par la queue chaque fin de mois. Avec son patronyme à rallonge qui en impose à tous les « Dupont-Martin » de base, on pourrait hausser les épaules et juste se dire, elle doit être un peu mytho la meuf… C’est sans compter sur son talent de conteuse, car il faut le dire, on est immédiatement embarqué dans cette histoire où à plusieurs reprises il y a de quoi tomber de sa chaise. Dans un style crobardesque, qui fonctionne très bien par son côté expressif et évocateur — et on sait très bien que depuis Reiser, il faut un certain talent pour faire du « moche », un parti pris parfaitement maîtrisé aujourd'hui par des auteurs comme Lefred-Thouron ou Marion Montaigne — Florence Dupré la Tour va dérouler son récit, avec humour et une sincérité qui l’honore. Ce problème de thune commencera à l’adolescence, où le désir d’indépendance se manifeste très naturellement. Mais si maman refuse d’accorder un minimum d’argent de poche à sa progéniture, cela devient vite problématique. C’est ainsi que Florence, à l’âge de 17 ans, va se retrouver à errer dans les rues comme une pauvrette en compagnie de sa sœur jumelle Bénédicte, contrainte de fouiller dans les fontaines en espérant trouver de quoi de se payer un coca… pour deux ! Le début d’une longue galère où elle connaîtra ensuite, après des débuts difficile dans la bande dessinée, l’angoisse de se retrouver à la rue, contrainte de vivre dans un appartement aux murs moisis avec ses deux enfants en bas âge, sans aucun soutien financier de parents indifférents à sa souffrance. Il serait pourtant difficile d’y voir un récit à charge, celui-ci ayant davantage une fonction exutoire. L’autrice ne fait jamais montre d’acrimonie (même si on sent une part de colère, y compris contre elle-même), elle s'efforce d’être factuelle, confirmant qu’on peut avoir des oursins dans les poches tout en étant pété de thunes. Bien au contraire, cette dernière explique, un peu honteuse, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour ses géniteurs, lesquels ne lui ont pourtant pas fait de cadeaux ni soutenu dans ses choix. Elle fait même preuve de compréhension à leur égard. Non, c’est sûr, ses parents n’étaient pas des salauds. Peut-être étaient-ils eux-mêmes victimes de leur éducation bourgeoise, qui leur avait appris à considérer comme vulgaire le fait de s’épancher sur leurs états d’âme. Dans ce milieu, il est mal vu de demander de l’aide, il n’y a que les pauvres qui peuvent faire ça ! Bien élevée, « Mademoiselle Florence » avait appris à la fermer sans réclamer : rester digne à tout prix, c’était tout ce qui comptait, surtout quand on avait cette chance de porter un patronyme de noble ! Cette bande dessinée expose à la lumière un milieu finalement assez méconnu et qui a plutôt tendance à pratiquer le secret et l’entre soi — on ne sait jamais, ça pourrait donner des idées aux gueux qui sont à leurs portes et convoitent le magot. Une question revient souvent au cours des pages : comment ses proches ont-ils accueilli le livre ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait n’est pas des plus flatteurs, même si la conclusion du livre vient tempérer cette impression. « Jeune et fauchée », qui aborde en filigrane le statut difficile de bédéiste, s’avère un récit passionnant que l’on dévore littéralement, la rareté du sujet (être "bourgeois" et pauvre à la fois) en renforçant l’intérêt. De par son style aussi bien graphique que narratif, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec cet album de Carole Lobel, En territoire ennemi (paru en 2024 chez L’Association), qui traite de façon tout aussi saisissante des traumatismes résultant d’une relation toxique pour ses victimes. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage de Florence Dupré la Tour est un vrai coup de cœur qui touche avant tout par son authenticité.
Missié Vandisandi
J’ai toujours aimé Hermann et cette BD, dans son style classique avec une claire delineation des sujets et couleurs vives ne m’a pas déçu du tout. ( en défaut des couleurs directes qui est à la Mode maintenant chez Hermann ) Une histoire pas tout à fait banale, sans toute la violence exagérée, comme par exemple un Jeremiah, est hors norme . Même si cette histoire date des années 90 elle est toujours courante. Nos héritages Coloniaux ne disparaîtront jamais, pour le bien ou le Mal. J’encourage les lecteurs à lire cette histoire et à se trouver reposés sans trop de maux de Tête ! Même si cette histoire n’a pas de vraie conclusion, elle raconte une histoire, d’une personne, et de ces relations qu’on pourrait facilement croiser dans la rue, sans savoir leur Histoire, ou ce qui s’est passé dans leur vie. Mr. Tout le monde en BD. Bien fait pour la période et toujours valable. Faut dire que depuis mon absence prolongée de mes lectures BD, et un retour depuis quelques années, ça me fait revivre le neuvième art qui est tellement important dans nos cultures Francophones . Belgique, France, Canada.
La Cour des Miracles
La Cour des Miracles est une très solide bande dessinée d’aventure historique, portée par un univers particulièrement riche. Le choix de s’ancrer dans le « monde d’en bas », structuré, organisé et régi par ses propres règles, fonctionne pleinement. Le contraste avec le pouvoir royal et les élites est bien exploité, tout comme les jeux d’influence et les manœuvres politiques nécessaires à la survie de cette contre-société. Le contexte historique constitue une réelle plus-value, sans jamais alourdir la lecture. On reste avant tout sur un récit d’action et d’intrigues, fluide et efficace, qui privilégie le rythme et la tension dramatique. Les personnages sont soignés, tant sur le plan graphique que narratif : aucune figure caricaturale, peu de manichéisme, et une subtilité appréciable malgré une approche clairement romancée. Le dessin accompagne parfaitement le propos. Il est appliqué, lisible et très attentif à la restitution des décors, des corps et de la misère omniprésente, élément central du récit. L’ensemble dégage une vraie cohérence visuelle et narrative. Une bande dessinée dense, immersive, et clairement marquante.
La Passe-Miroir
Un album qui marquera cette année 2026 ! Ce premier tome de 280 pages est l'adaptation de "Les fiancés de l'hiver", le premier des quatre romans du cycle "La Passe-Miroir" de Christelle Dabos. Un petit mot sur cette autrice, c'est le diagnostic d'un cancer de la mâchoire qui va la pousser, pendant sa convalescence, à prendre sa plume et à partager ses écrits sur une plate-forme d'écriture. Après les bons retours, elle participe en 2013 au premier concourt Roman jeunesse chez Gallimard. Elle en sera la lauréate avec le succès qu'on lui connaît. J'ai été littéralement happé dès les premières pages. Mais d'abord un petit topo sur ce monde fantasy où l'on va suivre la destiné d'Ophélie, une jeune fille de l'Arche d'Anima. Il existe 21 Arches flottantes, elles sont les vestiges d'une catastrophe appelée "la déchirure". Ophélie est myope et gaffeuse, elle choira plusieurs fois dans ce premier volume. Elle a, comme tous ses semblables, des dons : celui de traverser les miroirs pour se déplacer et celui de lire dans le passé des objets en les touchant. Après avoir refusé plusieurs demandes en mariage, elle est dans l'obligation de se fiancer à Thorn, l'héritier d'un clan de l'Arche du Pôle. Elle va quitter sa vie paisible pour suivre chez lui son futur époux et découvrir un monde très différent socialement du sien, mais aussi un monde mouvant où tout n'est qu'illusion et où les luttes de pouvoir et les conspirations sont monnaie courante. Un récit qui commence gentiment et qui prend de l'épaisseur au fur et à mesure que celui-ci avance. Tous les personnages sont très bien campés et leurs personnalités nuancées les rendent plus ou moins attachants. Un récit centré sur Ophélie et son glacial fiancé ainsi que sur les machinations qui se trament dans l'ombre, elles sont digne de la cour versaillaise. La qualité des textes est à souligner, il prend l'accent et les tournures de phrases des différentes Arches. Un univers riche, enchanteur et captivant qui m'a conquis. Autre point fort de cet album : le dessin, il est magnifique. Chaque case est un petit tableau qui fourmille de détails et d'une expressivité folle. Les couleurs pastel sont pour beaucoup dans l'ambiance intrigante qui se dégage du récit, c'est à la fois duveteux et rêche. Une mise en page et des cadrages qui mettent en avant les personnages avec de rares superbes pleines pages. Je me répète, mais c'est magnifique. Un grand bravo à Vanyda. Je conseille à toutes et tous, quel que soit votre âge. Et vivement la suite.
La Bête à sa mère
Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne l'a fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard. C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on ne dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que les textes dans les cartouches sont uniquement les pensées du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensées en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé de sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouver, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants. La première est la qualité du texte. Les pensées du personnage principal sont savoureuses et très bien écrites. Je ne sais pas quels sont les dialogues issus du roman et quels ont été ceux inventés par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes. La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment le décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais sûrement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qui l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD. Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fous j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Morgentaler - Avec elles
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleinement maitrisés et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un beau style réaliste. L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi voir l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejette le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervents catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque. Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Chronique du 115 - Une histoire du SAMU social
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient. - Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris. Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social. Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes. En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude. Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte. Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016. Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie. A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.
Soli Deo Gloria
Bon… Je viens ajouter ma pierre à l'édifice des convaincus par cette bd. Là, on n’est pas dans la simple “bonne BD”, mais dans le genre d’album qui happe et ne lâche plus. Graphiquement, c’est superbe. Les dessins sont magnifiques. Objet, cadrage, mise en page, de respiration… Rien n’est laissé au hasard. Côté scénario, c'est carré, magnifiquement mené. Ça avance avec une sorte de mécanique implacable, on sent très vite qu’on marche vers quelque chose, qu’on ne pourra pas l’éviter, et pourtant on continue, hypnotisé. C’est tendu, maîtrisé, jamais gratuit : tout converge, tout se met en place, jusqu’à l’inéluctable. A lire. Une BD qui reste en tête une fois refermée, qui donne envie d’y revenir juste pour savourer et en reprendre.