Les derniers avis (4 avis)

Par Josq
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Esteban (Le Voyage d'Esteban)
Esteban (Le Voyage d'Esteban)

Après avoir lu les excellents Charlotte Impératrice et Lucky Luke vu par Mathieu Bonhomme, j'ai voulu continuer sur cette lancée en découvrant une saga plus ancienne de Bonhomme. Et quelle excellente découverte ! Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ouvrant le premier tome d'Esteban, mais j'ai été conquis. Si le premier tome pouvait paraître un peu verbeux et pas encore bien solide, il pose les bases d'une aventure qui prend toute son ampleur dès le deuxième tome. Celui-ci est peut-être celui qui m'a le plus ébloui, par la virtuosité de sa narration et de ses séquences d'action, notamment une poursuite entre deux navires au milieu des icebergs, qui vaut son pesant d'or. Avec le tome 4, la saga prend ensuite une direction inattendue, en nous faisant quitter le monde des chasseurs de baleine, pour entrer dans un scénario d'évasion non moins intéressant. Sans devenir pour autant un cours d'histoire, Mathieu Bonhomme nous intéresse alors à une page d'histoire très méconnue, concernant l'extermination des Indiens en Terre de feu. Cela reste une toile de fond plus qu'un véritable outil scénaristique, mais c'est vraiment captivant et prenant, d'autant que je n'y connaissais rien ! Au-delà du récit, les personnages dessinés par Bonhomme sont assez subtils et touchants. Voulant visiblement s'éloigner d'un manichéisme où le public jeunesse aurait pu l'entraîner, l'auteur essaye de nous offrir des portraits (relativement) nuancés. Bien sûr, certains méchants restent très méchants, mais il est difficile, par exemple, de ne pas s'attacher au capitaine, brutal, égoïste et impulsif, mais aussi capable d'une ténacité et d'un héroïsme impressionnants. C'est la complexité de ce personnage, d'ailleurs, qui permet de nuancer également le portrait des chasseurs de baleine, le récit s'élevant au-dessus d'une opposition trop facile et mécanique entre gentils défenseurs de la nature et méchants baleiniers. On est en 1900, pas d'anachronismes, le combat des personnages n'est pas de préserver les animaux de la prédation des humains, mais plutôt de préserver les ressources naturelles du gaspillage à outrance, symbole du capitalisme naissant (ce qui pourra mener plus tard à la protection des baleines en elles-mêmes). Un discours assez équilibré, très appréciable dans une production jeunesse comme celle-ci. Finalement, mon seul regret est que cette saga semble avoir été un peu laissé en suspens sans véritable conclusion. Si le tome 5 conclut le cycle de manière très satisfaisante, il lui manque la force d'une vraie apothéose, que demandait la saga. Il manque le parfum des conclusions définitives, grandioses, épiques, tragiques, mémorables. Ici, finalement, le tome 5 n'est "que" (si j'ose dire !) une nouvelle itération de péripéties dans les paysages sauvages de la Terre de Feu à la recherche de la liberté. C'est très réussi, mais j'en sors avec l'impression que Mathieu Bonhomme aurait souhaité continuer, puis qu'il ne l'a finalement pas fait. Certaines trajectoires ne semblent pas complètement terminées, à commencer par celle du capitaine, dont le développement a été intéressant, mais dont on aurait aimé qu'il finisse par tirer une leçon des conséquences de ses actes pendant les 5 tomes. Là, finalement, il en est toujours à peu près au même point qu'au début... Cela ne gâche que peu ces 5 tomes d'une excellente saga jeunesse, mais qui peut vraiment se lire avec le même plaisir à tous les âges. C'est intelligent, élégant (même si le trait n'a pas encore la rondeur appréciable des futures productions de Bonhomme), passionnant... Bonhomme a réussi à capter l'essence des grands romans d'aventures de cette époque, à la Verne, Kipling ou Melville, et la restituer admirablement en bande dessinée. Bravo l'artiste !

04/03/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Diana - Confidences d'une princesse rebelle
Diana - Confidences d'une princesse rebelle

C'est à croire que la bonté dérange. - Ce tome raconte une histoire complète de nature biographique, relatant l’histoire de la dernière interview donnée par Diana Spencer (1961-1997), dite Lady Di ou princesse Diana. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Sophie Couturier pour le scénario et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs, à partir de l’interview réalisée par Annick Cojean. Cette dernière a écrit le texte de la préface, supputant sur les raisons pour lesquelles Diana a accepté de donner cette interview, évoquant les conséquences de sa parution quatre jours avant le décès de la princesse, et remerciant son amie scénariste, et la capacité de l’artiste à capter, d’un pinceau délicat, les regards, la démarche, les attitudes de Diana, et les siennes aussi, croit-elle. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il se termine avec la reproduction de l’article d’Annick Cojean paru dans le quotidien Le Monde le mercredi vingt-sept août 1997. Une série d’été : Le métier de journaliste, contrairement à une certaine légende, interdit le cynisme. La matière sur laquelle on travaille est la plus délicate et la plus précieuse qui soit. Paris, en avril 1997, Annick Cojean est assise en tailleur à même le sol dans son appartement, en train de regarder des photographies étalées par terre, et son chat passe dessus. Elle le repousse doucement. Chaque année, le journal Le Monde publie une série d’été dans ses pages Horizons. Le journaliste investi de cette mission doit en livrer chaque jour un épisode palpitant. Mais pas avant d’avoir convaincu la direction de la rédaction du choix de son sujet. Annick se rend à la rédaction en scooter. Ce grand reporter au journal Le Monde arrive dans le bureau de Pierre Georges, chef des grands reporters et lui tend son sujet de série. Elle explique : douze photos mythiques témoins d’un grand événement. Elle a choisi douze photos de la mémoire collective, à faire parler. Elle continue : ces photographies la fascinent, elles ne cessent de la questionner. Et on les rassemble, elles forment comme un album, le grand album d’une famille éclatée aux quatre coins du monde. Celui d’une génération planétaire façonnée, ébranlée par les mêmes événements. Leur génération. Annick Cojean explique que ce qu’elle veut raconter dans cette série, c’est l’instant fixé par ces photos, son humanité. Ne pas interpréter, cesser de fantasmer, dévoiler l’histoire derrière chaque cliché, en pénétrer l’intime. Pour ça, elle doit rencontrer les personnages. Le chef apprécie : Gorbatchev, Lech Walesa, Rostropovitch, quel casting ! Elle présente la douzième personnalité de la série : Lady Di ! Son chef réagit brusquement : des personnalités historiquement irréprochables et une potiche digne d’un magazine people ! Elle défend son choix : Diana est devenue un symbole, celle d’une femme libre qui a osé braver la couronne. Et qui dit quelque chose de l’époque. Surtout depuis son divorce d’avec Charles. Une couverture qui annonce une bande dessinée sur Lady Di, avec en plus un sous-titre axé sur les confidences d’une princesse rebelle. Houlà ! Pas forcément la tasse de thé de tout le monde. Un joli dessin bien propre qui met en valeur son regard très bleu, et son beau chemisier, très fidèle à la réalité. Un début qui élargit le propos : la bande dessinée ne relève pas de la biographie, elle raconte la démarche de la grand reporter pour réaliser cette série de douze articles à partir de photographies célèbres, et en particulier l’interview de Diana. Ainsi, au fil de ce processus, le lecteur voit ces photographies mémorables avec le nom de la personne que rencontrera la journaliste : L’enfant symbole du Vietnam (1972) et Kim Phuc (l’enfant brûlé au napalm devenue mère de famille), La cène de Washington (13/09/1993) et une rencontre avec Yasser Arafat, La Marianne de mai 68 (1968) et Caroline de Bendern, Le père de Solidarnosc (la création de Solidarnosc, le 31/08/1980) et Lech Walesa, L’homme sur la Lune (21/07/1969) et Edwin Aldrin, Le maestro et le Mur (11/11/1989) et Mstislav Rostropovitch, Le podium de Mexico (jeux olympiques de 1968) et Tommie Smith, La Princesse au grand cœur (Diana tenant un petit enfant malade à Lahore au Pakistan, à l’hôpital Shaukat Khanum, le 22/02/1996) et Diana Spencer, Le martyre du Kosovo (la veillée de Nasimi Elshani le 29/01/1990), L’inconnu de Tiananmen (05/06/1989) et Chai Ling, la passionaria de Tiananmen, Lendemain de putsch à Moscou (19-22/08/1991) et Mikhaïl Gorbatchev, La jeune fille à la fleur (22/10/1967) et Jan Rose Kasmir à Washington. En replaçant l‘article dans le contexte de sa réalisation, la scénariste reporte le récit sur la journaliste, plus que sur la princesse. La dessinatrice dessine la première comme une femme jeune, peut-être moins de trente ans, avec un visage d’une douceur exquise, un entrain quasi juvénile, une silhouette fine, une élégance discrète, une vie de parisienne dans le vent, se rendant aux quatre coins du monde pour rencontrer des sommités (Walesa, Arafat) et des individus gravés dans l’inconscient collectif (Kim Phuc, Nasmi Elshani). Peu importe au lecteur la réalité de son âge en 1997, elle semble même plus jeune que la princesse lors de l’interview. Il en déduit qu’il s’agit d’une représentation faisant apparaître l’enthousiasme et la curiosité de la journaliste, son plaisir la transfigurant littéralement. Par comparaison, Diana apparaît plus sur la réserve qui sied à une (ex-) altesse, et à quelqu’un qui a déjà plus souffert. Les autres personnages bénéficient également d’une forme de lissage gommant la dureté de l’âge adulte, que ce soit les personnes réelles comme Pierre Georges (chef des grands reporters au Monde), Marc Riboud (photographe agence Magnum), Pierre Salinger (journaliste et conseiller en communication politique américain), Edwy Plenel (directeur de la rédaction du Monde), Valérie Nataf (journaliste), Martine Monteil (commissaire, cheffe de police judiciaire), Patrick Riou (directeur de la police judiciaire), ou même Elton John (impossible d’échapper à Candle in the wind). L’artiste utilise des couleurs douces et réalise des descriptions épurées, ayant gommé tout ce qui pourrait être esthétiquement déplaisant. Le lecteur éprouve la vague sensation d’évoluer dans une sorte de monde aseptisé où tout ne peut que bien se passer. Certaines évocations en deviennent presque naïves, proche du conte pour enfant. Il faut voir la princesse Diana avec une tenue de protection avancer en gardant son équilibre comme si elle évoluait sur une poutre entre deux terrains minés, en Angola : un moment quasi onirique. De ce point de vue, la dessinatrice semble embrasser à la fois un monde de princesse, à la fois transcrire la pureté des intentions de Diana. Dans le même temps, la narration visuelle s’avère très riche pour reconstituer des lieux : la salle de rédaction du Monde, la salle de documentation du journal, le kiosque parisien du coin de la rue, une terrasse de café de la capitale, un voyage en Eurostar, la résidence de Kensington Palace, une chambre d’hôpital à Lahore, des chambres d’hôtel de standing, des pièces aménagées en salle de conférence improvisée, et le tunnel de la voie Georges-Pompidou sous la place de l'Alma ainsi que la cathédrale de Westminster. Le lecteur se rend compte que cette série d’articles en 1997 fait suite à celle sur Les Mémoires de la Shoah en 1995, adaptée en bande dessinée en 2025 par Théa Rojzman & Tamia Baudoin. Ici, la scénariste se focalise sur la personne de la journaliste du début à la fin, la suivant depuis la proposition de sa série d’articles, jusqu’à la capitale du Nunavut. Il ne s’agit donc pas d’écrire la légende dorée de la princesse de Galles, plutôt de l’inscrire dans cette série de portraits à la portée historique et politique. Le récit montre comment cette interview a changé la façon dont le monde considérait la princesse, passant des pages people à une personne mettant à profit sa célébrité pour attirer l’attention sur des causes humanitaires, comme elle seule pouvait le faire, grâce à sa capacité à jouer avec les médias, et avant tout grâce à son sens du contact avec des individus en souffrance. En particulier son investissement contre l’usage des mines antipersonnel, et aussi le fait qu’elle ait serré la main d’un sidaïque, ou encore en serrant des enfants pauvres d’Afrique. De la charité spectacle ? Les autrices épousent le point de vue de la journaliste, à la fois en la suivant dans sa démarche, à la fois en reprenant le ton de son article et en en citant des passages. Insensiblement, l’interview elle-même, de la page 49 à la page 64, modifie totalement la tonalité de l’histoire. Diana Spencer passe au premier plan en répondant aux questions, et le lecteur ressent que toute la bande dessinée se déroule dans son ombre, qu’elle est bel et bien le personnage principal. Sensation accentuée et confirmée avec l’accident mortel du trente-et-un août 1997. La ferveur publique éclate au grand jour, montrant la notoriété et l’amour dont jouissait la princesse, jetant l’opprobre sur les journaux britanniques et le harcèlement de leurs critiques incessantes envers elle, les pointant même du doigt comme portant une part de culpabilité significative dans cette tragédie. L’histoire apparaît alors effectivement centrée sur le mystère de la personnalité d’une telle femme, sur la réalité indéniable de son engagement, sur sa façon à elle d’utiliser sa notoriété pour attirer l’attention sur les individus défavorisés en souffrance. Une biographie de de la princesse Diana, avec une esthétique féminine et aseptisée ? C’est ce que semble annoncer la couverture, et l’intérieur confirme ces caractéristiques… À ceci près qu’il ne s’agit pas d’un conte de fées, que le personnage principal est la journaliste réalisant la dernière interview de Diana Spencer, et que la sévérité des critiques des journaux s’avère impitoyable à l’encontre de la jeune femme. La narration visuelle retranscrit la surface visible du monde dans lequel évoluent la journaliste et la princesse, tout en se montrant honnête quant aux contraintes systémiques cachées derrière les apparences. Le récit replace l’interview de Lady Di dans son contexte, faisant ainsi apparaître la singularité de cette femme et la réalité de son engagement. Admirable.

04/03/2026 (modifier)
Par Spooky
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Des Ronds de serviette pour l'Antarctique
Des Ronds de serviette pour l'Antarctique

Voici donc le premier album de Daphné, alias Padhen, jeune diplômée de l'Ecole Boulle, qui réalise son rêve, partir en Antarctique, tout en achevant son travail de fin d'études, les fameux ronds de serviette du titre. Oui, c'est incongru, mais cela prend tout son sens quand on lit l'album et qu'on lit le récit de Padhen. Et franchement, j'ai passé un bon moment de lecture, à la fois intéressant et divertissant. Padhen fait une belle entrée avec ce style numérique sans contours, ces doubles pages d'une grande puissance, les moments suspendus sur la banquise avec les manchots (et une surprise assez fun), les pastilles avec les différents intervenants scientifiques sur la base de Dumont d'Urville, sans oublier les deux traversées de l'océan austral sur le bateau l'Astrolabe. On a pas mal d'infos, notamment sur les effets du réchauffement climatique sur ce sixième continent et les épreuves quotidiennes dans un environnement extrême. C'est très intéressant, et on ne voit pas passer le temps de la lecture de ces quelques 250 pages... Il y a déjà beaucoup de bonnes choses dans ce premier album : du rythme, de la passion, des bons mots, des infos... Bref, je recommande.

02/03/2026 (modifier)
Par Ubrald
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Je reviens dans six mois
Je reviens dans six mois

Merci à l’auteur pour m’avoir fait découvrir un jeune explorateur français d’après-guerre dont je n’avais jamais entendu parler, Raymond Maufrais. Son désir était de découvrir les fameux monts « Tumuc-Humac » supposés situés à l’époque entre la Guyane, le Suriname et le Brésil. Cette chaîne de montagnes s’avèrera en fait être imaginaire et n’est constituée que de quelques collines ne dépassant pas 600 mètres d’altitude. J’ai vraiment apprécié cette bd, son histoire, ses tons pastel sépia, violets, verts, ocres, etc., la luxuriance de la jungle excellemment bien rendue, l’ambiance guyanaise de l’époque, le traitement bichromatique : un pour traiter l’aventure guyanaise et un autre pour traiter les réminiscences du passé résistant de Raymond Maufrais sous l’occupation allemande. La façon dont notre jeune aventurier est interprété le rend très attachant par son côté naïf, sa candeur, ses idéaux, son désir d’aventure, son courage et son extrême détermination. Le passage que j’ai préféré est le moment dans la jungle où il rencontre puis fait route avec trois jeunes piroguiers. Il était de surcroît très bon écrivain et ce sont ses carnets de voyage retrouvés dans la jungle qui ont manifestement grandement inspiré d’autres aventuriers après lui.

02/03/2026 (modifier)