Les derniers avis (2 avis)

Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Bascoulard
Bascoulard

Mais qui était donc Marcel Bascoulard ? Un illustre inconnu, dans le vrai sens du terme, puisqu’on ne peut pas dire que le personnage disposait d’une notoriété extraordinaire. Et pourtant. Une fiche Wikipédia lui est bel et bien consacrée. Pour tout habitant de Bourges, avant sa disparition en 1978, il était impossible de ne pas le remarquer dans ses accoutrements féminins — il adorait poser en robe devant les photographes —, il était ce qu’on appelle une figure ! Dans la cité berrichonne, il a même une place à son nom ainsi qu’un buste en bronze, dans le quartier Avaricum qu’il fréquentait souvent. Mais surtout, Marcel Bascoulard était un artiste, dans le vrai sens du terme également. Sa vie se confondait avec son art, mais il n’était pas fan des honneurs, lui dont le travail a été remarqué dans diverses expositions. Armé de ses crayons et de son carton à dessin, il passait beaucoup de temps à déambuler sur son « étrange tricycle couché », dans les quartiers de Bourges, à dessiner ses rues et ses monuments. On lui commandait ses dessins, ce qui lui permettait de subsister, mais l’homme, attaché à sa liberté de clochard céleste, préférait vivre à l’écart, dans un abri de jardin ou un camion épave, en compagnie de ses chats et de son chien Bobby. S’il était plus connu pour ses représentations réalistes de la ville, sa vraie marotte était l’art abstrait, malheureusement moins rentable sur le plan pécuniaire. Sa plus grande malédiction fut d’avoir pris sous son aile un jeune marginal qui s’était révélé n’être qu’un voyou intéressé par les revenus issus de la vente de ses œuvres, n’hésitant pas à le menacer s’il se montrait réticent. La suite tragique, on la connaît à la lecture du livre… Ce personnage haut en couleurs détonnait dans le paysage. Il déconcertait le citoyen lambda, effarouchait le bourgeois, et pouvait provoquer la révulsion par le fait qu’il ne se lavait jamais. Il n’aurait pourtant jamais fait de mal à une puce, même une nuée, laquelle le lui rendait bien… mais il ne laissait personne indifférent. Incontestablement fascinant, c’était peut-être sa liberté indomptable — et si voyante ! — qui dérangeait les « honnêtes gens », bien plus que les effluves généreux qu’il laissait dans son sillage. En réunissant des petits morceaux de puzzle, Frantz Duchazeau est parvenu à composer le portrait passionnant d’un artiste attachant, dans les dernières années de sa vie, un artiste dont on perçoit les blessures remontant à l’enfance et qui ont fait de lui ce qu’il était. C’est ainsi que l’auteur nous immerge dans cette bonne ville de Bourges, dans ses faubourgs et sa campagne environnante, là où l’artiste avait élu domicile. L’histoire se laisse littéralement dévorer, tant l'homme fascine, quand bien même il ne se passe rien d’extraordinaire. On retiendra tout de même la scène cocasse d’un Stéphane Collaro courant frénétiquement après un Bascoulard récalcitrant, n’hésitant pas à salir ses beaux souliers dans la gadoue campagnarde, pour tenter de lui extorquer quelques mots. Comme on pourra s’en rendre compte, la priorité pour Collaro n’était pas tant de rencontrer Bascoulard que d’obtenir l’interview d’une « bête de foire », qui à coup sûr ferait un carton dans son émission de radio. Duchazeau a opté pour un trait simple et humble, en noir et blanc. Le co-auteur des « Cinq conteurs de Bagdad » ayant pour habitude de dessiner d’un seul jet, oscillant entre dépouillement graphique et minutie des détails, il s’est concentré ici sur les poses et attitudes de Bascoulard, conférant à l’ensemble une belle authenticité. Dans une sorte de communion avec notre clochard céleste, il reprend également à son compte des représentations de Bourges et des environs, en glissant çà et là, une vue de la cathédrale, d’une place avec ses maisons à colombages, ou d’une simple locomotive à vapeur. « Marcel Bascoulard », c’est le bel hommage à un artiste énigmatique qui souhaitait s’effacer tout en restant visible, à la fois humble et un brin provocateur. Son look improbable faisait tache dans un contexte ultra-conventionnel, comme le révélateur d’une époque où la question de la domination masculine et du féminisme commençait à peine à secouer le débat public. On devra se référer à l’évocation de son père violent pour mieux comprendre. A titre personnel, j’ai découvert Marcel Bascoulard l’an dernier, le temps d’un week-end à Bourges. Je suis tombé complètement par hasard sur une photo du personnage affichée discrètement dans la vitrine d’un photographe, peut-être là où l’artiste venait poser du temps de son vivant. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant, mais mon regard semble avoir été comme aspiré par ce portrait. J’étais donc ravi de la sortie de l’ouvrage qui m’a permis d’en savoir plus, et n’ai pas été déçu, tant s’en faut. J’irais même plus loin, cette bande dessinée est un de mes coups de cœur de ce début d’année.

28/02/2026 (modifier)
Couverture de la série Sibylline - Chroniques d'une escort girl
Sibylline - Chroniques d'une escort girl

"Pas de trauma, juste de l'oubli. L'espace de quelques heures, notre réponse émotionnelle est éteinte. Une anesthésie des émotions, une déconnexion du corps et de l'esprit. Mémoire sélective et plasticité cérébrale. L'argent remplace le dégoût par de l'apaisement." Avec Sibylline, sa première œuvre, Sixtine Dano nous livre une tranche de vie d'une étudiante qui va devenir escort girl pour pouvoir payer ses études d'architecture. L'autrice retrace ainsi tous les événements, depuis sa plus tendre enfance, qui vont conduire une jeune femme (fille?) brillante à faire ce choix. Tout sonne juste ici, de la diversité des profils de clients rencontrés (du vieux riche sûr de lui au timide puceau), jusqu'aux émotions ressenties par l'héroïne et aux rencontres non tarifées de cette jeune étudiante. Sixtine Dano choisit ici une héroïne aux traits très juvéniles, tant dans les formes que dans le visage, augmentant ainsi le malaise du lecteur lors des scènes de rencontres et de sexe avec ses "sugar daddy". Bien qu'il n'y ait aucune voyeurisme ni jugement des choix opérés par Raphaëlle alias Sibylline et son amie pratiquant également l'escort, je suis ressorti de cette lecteur avec un sentiment de malaise mêlé de colère voire de dégoût pour cette société consumériste et cette frange de la gente masculine que j'exècre. Peut-être est-ce par ce que je suis père d'une lycéenne qui dans quelques années deviendra également étudiante ? Toujours est-il que cela démontre la pertinence et la justesse de cette œuvre qui ne laisse personne indifférent. En témoignent également les avis précédents. Côté dessin, si de prime abord, il semble très simple, il n'en est rien. En effet, en restant très minimaliste, le trait de Sixtine Dano est d'une précision implacable et les cadrages très intelligents. Le grisé (au fusain?) colle parfaitement avec l'ambiance de cette bande dessinée, les blancs étant utilisés pour créer de manière très habile des halos de lumière. La couverture, magnifique, en est l'un des plus beaux exemples. Une œuvre utile à lire et partager. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8,5/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10 NOTE GLOBALE : 17/20

28/02/2026 (modifier)