On ne compte plus les adaptations en bande dessinée de cet objet de pop culture qu’est Frankenstein. Dès lors, comment renouveler le mythe en évitant la redite ? David Sala l’a fait et s’en sort haut la main qui plus est. S’il est resté tout à fait fidèle à la narration originelle en conservant sa simplicité et son côté captivant, la valeur ajoutée se trouverait davantage dans la partie graphique.
En premier lieu, on ne peut être qu’impressionné devant la beauté du dessin. Chaque case est un véritable petit tableau intégrant une grande variété de courants picturaux allant de l’impressionnisme à l’expressionisme, en passant par le symbolisme, avec même une touche de romantisme, d’art naïf, abstrait, onirique ou encore psychédélique. Comme on avait déjà pu s’en rendre compte avec « Le Poids des héros » ou « Le Joueur d’échecs », adaptation d’un roman de Stefan Zweig, David Sala possède une grande maîtrise de la couleur, avec des tonalités chatoyantes pour les rares passages de félicité, plus sombres et plus austères pour une grande partie de ce récit tragique. Tout cela fait de ce « Frankenstein » une sorte de condensé de l’histoire de la peinture depuis la fin du XXe siècle.
Ce qui est très appréciable également, c’est la façon dont est représentée la créature du docteur. Non seulement on oubliera assez facilement le filigrane tenace de Boris Karloff, mais en outre, ce n’est pas un monstre au sens propre auquel nous avons affaire ici. La monstruosité du personnage réside plutôt dans sa taille immense que dans son visage, qui, toute proportion gardée, est presque celui d’un « beau gosse », si ce n’étaient les cicatrices qui lui barrent le visage et ses yeux un rien exorbités, mais exprimant une profonde mélancolie. Son corps est une sorte de patchwork de chairs bleuâtres et violacées (et c’est ici que la palette utilisée par Sala prend tout son sens), sa silhouette torturée semble tout droit sortie d’un tableau d’Egon Schiele, et la couverture offerte par sa bienfaitrice au début de l’histoire évoque immanquablement Gustav Klimt. Le monstre n’est alors plus un monstre : sa laideur est transcendée, il est devenu une véritable sculpture, un objet d’art qui aurait plus sa place dans un musée que dans une histoire horrifique.
Cette approche permet de faire ressortir toute l’humanité de cet être paria, dépourvu du statut d’humain mais dont la sensibilité le rend mille fois plus humain que la plupart des « vrais » humains, notamment ceux, au début du récit, qui laissent exploser leur haine à son encontre par un terrible effet de meute. Cela renforce du même coup l’empathie du lecteur, qui percevra de façon plus prégnante son immense solitude existentielle, et comprendra mieux, sans toutefois l’approuver, son désir de vengeance vis-à-vis de son créateur qu’il accuse de l’avoir abandonné.
Voilà pourquoi le « Frankenstein » de David Sala est beaucoup plus qu’une simple adaptation, c’est même d’ores et déjà une des meilleures BD de cette année 2026. Au fil des albums, David Sala n’a cessé d’affiner son style graphique en s’éloignant d’un certain classicisme des débuts, qui toutefois portait déjà en lui les germes d’un grand dessinateur. Désormais, il peut revendiquer un statut : celui d’artiste établissant une passerelle entre la bande dessinée et la peinture.
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Frankenstein (Sala)
On ne compte plus les adaptations en bande dessinée de cet objet de pop culture qu’est Frankenstein. Dès lors, comment renouveler le mythe en évitant la redite ? David Sala l’a fait et s’en sort haut la main qui plus est. S’il est resté tout à fait fidèle à la narration originelle en conservant sa simplicité et son côté captivant, la valeur ajoutée se trouverait davantage dans la partie graphique. En premier lieu, on ne peut être qu’impressionné devant la beauté du dessin. Chaque case est un véritable petit tableau intégrant une grande variété de courants picturaux allant de l’impressionnisme à l’expressionisme, en passant par le symbolisme, avec même une touche de romantisme, d’art naïf, abstrait, onirique ou encore psychédélique. Comme on avait déjà pu s’en rendre compte avec « Le Poids des héros » ou « Le Joueur d’échecs », adaptation d’un roman de Stefan Zweig, David Sala possède une grande maîtrise de la couleur, avec des tonalités chatoyantes pour les rares passages de félicité, plus sombres et plus austères pour une grande partie de ce récit tragique. Tout cela fait de ce « Frankenstein » une sorte de condensé de l’histoire de la peinture depuis la fin du XXe siècle. Ce qui est très appréciable également, c’est la façon dont est représentée la créature du docteur. Non seulement on oubliera assez facilement le filigrane tenace de Boris Karloff, mais en outre, ce n’est pas un monstre au sens propre auquel nous avons affaire ici. La monstruosité du personnage réside plutôt dans sa taille immense que dans son visage, qui, toute proportion gardée, est presque celui d’un « beau gosse », si ce n’étaient les cicatrices qui lui barrent le visage et ses yeux un rien exorbités, mais exprimant une profonde mélancolie. Son corps est une sorte de patchwork de chairs bleuâtres et violacées (et c’est ici que la palette utilisée par Sala prend tout son sens), sa silhouette torturée semble tout droit sortie d’un tableau d’Egon Schiele, et la couverture offerte par sa bienfaitrice au début de l’histoire évoque immanquablement Gustav Klimt. Le monstre n’est alors plus un monstre : sa laideur est transcendée, il est devenu une véritable sculpture, un objet d’art qui aurait plus sa place dans un musée que dans une histoire horrifique. Cette approche permet de faire ressortir toute l’humanité de cet être paria, dépourvu du statut d’humain mais dont la sensibilité le rend mille fois plus humain que la plupart des « vrais » humains, notamment ceux, au début du récit, qui laissent exploser leur haine à son encontre par un terrible effet de meute. Cela renforce du même coup l’empathie du lecteur, qui percevra de façon plus prégnante son immense solitude existentielle, et comprendra mieux, sans toutefois l’approuver, son désir de vengeance vis-à-vis de son créateur qu’il accuse de l’avoir abandonné. Voilà pourquoi le « Frankenstein » de David Sala est beaucoup plus qu’une simple adaptation, c’est même d’ores et déjà une des meilleures BD de cette année 2026. Au fil des albums, David Sala n’a cessé d’affiner son style graphique en s’éloignant d’un certain classicisme des débuts, qui toutefois portait déjà en lui les germes d’un grand dessinateur. Désormais, il peut revendiquer un statut : celui d’artiste établissant une passerelle entre la bande dessinée et la peinture.