Je ne suis pas spécialement fan de Daniel Clowes, je n’ai lu que David Boring (que j’avais adoré) et Ghost World (beaucoup moins), et surtout ces lectures remontent à 20 ans (bigre). J’ai néanmoins adoré « Patience », qui m’a donné envie de me pencher sur les autres albums de cet auteur au style tellement particulier.
J’ai trouvé l’intrigue scotchante, impossible de refermer l’album avant de savoir comment les (més)aventures temporelles du protagoniste allaient aboutir. La narration est maitrisée, je ne me suis jamais perdu dans les méandres du scénario, et les personnages sont attachants et intéressants. J’ai retrouvé ce côté « critique de la société américaine » déjà présent dans les autres albums de cet auteur.
Le style graphique « pop art » a beaucoup de caractère, et j’ai pris beaucoup de plaisir à admirer les planches.
Une lecture agréable et prenante.
Je ressors bluffé de ma lecture de ce polar réalisé par deux illustres inconnus (en France en tout cas, il s’agit peut-être de super stars en Italie !)
Le début de l’enquête est prenant mais un peu convenu, et au 2/3 de l’album je me voyais déjà déclarer dans mon avis que « l’intrigue est efficace mais trop prévisible ». Je dois cependant avouer ne pas avoir vu venir les retournements de situations successifs et les révélations aussi fracassantes que logiques. Le dénouement m’a également beaucoup plu. La narration est excellente et fluide, j’ai suivi l’enquête sans effort, tournant souvent avidement les pages pour découvrir la suite des évènements !
Et puis il faut dire que le graphisme de Alessandro Manzella est absolument magnifique, tout en restant très lisible. J’ai particulièrement apprécié les points de vue souvent originaux. Les planches sont un délice pour les yeux.
Bref, un polar sombre qui démarre tranquillement mais finit par surprendre, et une mise en image réussie… A recommander aux amateurs du genre.
MAJ 2026 : Ah, tiens, un tome 2. Je trouve le graphisme toujours aussi sublime, mais l'intrigue m'a semblé plus convenue, et les réflexions internes du protagoniste sur le Mal pas bien passionnantes. Un bon moment de lecture, mais qui lorgne plutôt vers le 3/5 en ce qui me concerne.
Toute personne qui s'intéresse à la politique d'hier comme d'aujourd'hui doit avoir lu cet album. J'hésite à mettre culte, parce qu'il s'agit d'une enquête sur deux morts historiques très suspectes au temps où la droite gaulliste gouvernait (le juge Renaud assassiné et Robert Boulin, suicidé en gabardine dans une flaque d'eau au milieu d'un bois).
Compte tenu de l'épisode que la France traverse (on est début 2026), on a tendance à idéaliser les années 70 et leur personnel politique... en y regardant de plus près, le pouvoir avait un jocker dans toute situation embarrassante... des nervis aux ordres prêts à commettre des assassinats ciblés si nécessaire.
Benoit Colombat et Étienne Davodeau rencontrent les témoins, mesurent les probabilités, interprètent les sous entendus, recoupent les informations... On a un peu peur a posteriori. On voit que le mystère est bien entretenu... et l’État de droit fragile.
L'enquête est solide, le dispositif de Davodeau toujours efficace (lavis gris dans lequel il se met en scène en train de réfléchir à qui interroger, comment aborder la personne, puis l'entretien, toujours avec Benoit... et ainsi de suite), la couverture résume bien l'affaire, pas très reluisante pour la droite française. Si Retailleau avait le choix, il pourrait interdire le livre...
C'est vendeur, non ? Cette dernière phrase ?
Une BD riche en éléments !
Une belle découverte d'un univers beau et construit, avec la construction d'un culte et une exploration de la sexualité, qui ne forme pas pour autant un point central de l'histoire.
Le style graphique est épuré et personnel, offrant un confort visuel par la couleur. Celle ci permet de relier les émotions des personnages aux lecteurs.
Malgré tout on peut trouver une légère incohérence ou problème de compréhension entre les planches, mais ne fait pas l'exception unique de cette BD.
La fin est dynamique et laisse entrevoir une suite qui attise la curiosité et le désir d'un second tome !
Une très belle lecture et découverte !
Je recommande vivement !
En toute franchise, j'ai bien aimé.
C'est très dépaysant: on nous place dans le quotidien d'un commissaire de police ivoirien, qui donne son nom à la série. Il est effectivement assisté par un flic blanc, qui est venu s'exiler sur place pour des raisons que nous découvrirons bien plus tard.
Rien que le cadre vaut le détour, c'est très très rare dans la BD franco-belge de nous placer dans ce genre de contexte.
Ajoutons à cela que c'est assez déjanté: on est confronté à la corruption endémique, les superstitions, et le commissaire a un sens de l'éthique et de la morale assez particulier, nous abreuvant de discussions / proverbes philosophiques locaux.
Mais ce n'est pas une comédie pour autant: les sujets traités sont très sérieux: brutalités policières, traites d'humains, kidnapping, trafic de drogue, meurtres..Le côté déjanté /excentrique des personnages et de certaines situations vient juste adoucir un ensemble qui sinon serait très sombre.
Et puisqu'on parle d'excentricité: un des running gags touche la passion du flic blanc pour des véhicules anciens "populaires" avec lesquels il promène le commissaire régulièrement, qui ne manque pas une opportunité pour critiquer (gentiment) les limitations en terme de confort des véhicules en question.
Bref, dépaysement garanti!
Deux regrets:
-Un rythme de parution très lent. Il semble que les auteurs suivent une approche de publication en diptyques, au rythme d'un album tout les 4-5 ans, et le tome 3 s'achève sur un cliffhanger haletant.
-Une absence de vraies infos pour contextualiser: ignorant tout de la cote d'ivoire, j'aurais aimé savoir si tout est vraiment crédible/a une base de vérité.
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire.
J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain.
Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés".
Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage.
Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement.
C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible.
Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume.
Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre.
A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire.
A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.
Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.
Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.
Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.
Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.
Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…
Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.
Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.
Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
Voila une BD dont je me ferai l'acquéreur alors que je l'ai lue en l'empruntant à la bibliothèque. C'est parce qu'elle est tellement dense et chargée qu'elle doit être relue, du moins c'est ce que je vais faire. Et aussi parce que les concepts, les notions et les exemples qu'elle donne sont si intéressants qu'il va me falloir les réviser pour bien les assimiler.
La BD est le résultat d'une thèse produite en 2006, ici remise en image pour réussir à la faire parvenir au grand public. Et l'exercice est réussi, puisqu'il suit la logique de la recherche qui n'est pas facile à comprendre et intégrer pour le grand public. C'est tout le travail de comprendre, collecter les données, les étudier, les mettre en perspective, définir un axe de lecture, analyser, poser une hypothèse et la vérifier, puis poser une théorie. Le tout sans cesse recommencé, avec parfois la frustration de ne pas savoir !
La BD est dense, très dense, découpée en chapitres qui abordent chacun une thématique précise et en explicitent tout les tenants et aboutissants. Dit comme ça, il n'y a pas de quoi faire peur mais on peut facilement arrêter la lecture à chacun d'entre eux tant le contenu est riche. Il y a des concepts à assimiler, des préjugés à déconstruire et des idées à comprendre. La religion parait une chose si clair pour tous alors que quand on étudie la chose elle devient si complexe ! C'est la beauté de la recherche, ne pas s'arrêter aux évidences et aller plus loin.
Ce que je salue surtout, c'est le travail d'adaptation qui réussit le pari d'aller prendre ce genre d'idées, de les mettre à plat et les retranscrire par la BD. Ainsi nous aurons divers représentations conceptuelles qui reviennent ensuite, intriquant les différents messages pour en faire ressortir la complexité. Plusieurs reviendront à chaque chapitre, remettant en perspective ce que nous avons appris afin de l'emporter plus loin. D'ailleurs le dessin permet aussi de jouer sur divers approches, textuelles, graphiques et interconnectés. Le tout pour rendre l'ensemble plus digeste, même s'il est vrai qu'on est loin d'une BD lue en deux heures.
C'est une BD riche de sens et riche d'informations, qui nous remet en perspective ce qu'est une religion et ce que ça n'est pas, d'où peuvent bien apparaitre ces concepts et ce qu'ils sont réellement pour l'humain. Au final, la BD n'invite personne à ne pas croire ou à croire, même si le travail va clairement dans un sens précis quant à tout cet ensemble d'informations. Et je dois dire qu'elle invite à réfléchir même les athées sur la question de la croyance et de ce qu'on met dans nos têtes. L'esprit critique, mais pas seulement. En tout cas, cette BD sera relue pour ma part, parce que j'ai encore pas mal de choses à y trouver.
Ouais, culte ! C'est pas souvent (c'est le 4e en 5 ans), mais ce premier tome de cette série m'a totalement conquis !
Pfiouuuu... Il y a en effet bien longtemps qu'une BD ne m'avait pas fait autant halluciner. Que ce soit par le fond et la forme, Anders Nilsen qui gère dessin et scénario, nous embarque dans une œuvre grandiose.
Oubliez déjà les cases, et je ne parle même pas de gaufrier ; Anders Nilsen explose les codes du découpage avec des planches renversantes de beauté où l'angle droit n'a pas sa place. Pas une case rectangle ou carré, tout s'agence en courbes ou en parallélépipèdes. Les pleines pages ou doubles pages qu'il intègre avec régularité nous ravissent les yeux et valorisent pleinement son graphisme et son imagination. Car la folie de son scénario lui donne l'occasion de nous en mettre plein la vue, mais jamais gratuitement. C'est beau sensuel, barré, mais jamais gratuit, toujours pour pousser plus loin graphiquement ce que son histoire raconte.
Et de ce côté là on est plus que servis aussi. Ok, on est paumés pendant un bon petit moment, le temps que les multiples facettes se rapprochent, s'assemblent pour commencer à former un prisme qui va nous offrir une perspective renversante qui donne le vertige. Jouant sur le temps, la mythologie grecque et l'actualité brûlante de notre monde, Anders Nilsen compose une saga éblouissante qui remet étonnamment en perspective notre humanité... et sa connerie légendaire.
Bref, j'ai plus que hâte de découvrir la suite de ce premier opus, et je ne peux que recommander chaudement la lecture de cette série, même si je pense que certains y resteront hermétique ou passeront complètement à côté. Mais pour les curieux et ceux qui aiment ce qui ne rentre pas dans les cases, attention, c'est la grosse baffe !
Un conte philosophique.
Je n'ai pas pu résister à l'envie irrépressible de repartir avec cette BD en passant devant sa superbe couverture (au rayon jeunesse) et en découvrant le nom de son auteur : Juni Ba.
Pour les deux personnages principaux Juni Ba s'inspire du poème de Goethe Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et des récits médiéviaux Le Roman de Renart. Mais il puise aussi dans ces deux univers pour créer un monde riche et fantastique où humains et animaux anthropomorphiques se côtoient, le chapitrage se fera en « branches » numérotées (référence au Roman de Renart).
On va donc suivre deux personnages complexes aux destins liés. Notre renard est manipulateur, rusé et égoïste, il a aussi par malice déjoué la mort. Tandis que notre démon des bois est un solitaire qui profite du malheur des autres en pactisant avec eux, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ?
Une narration non chronologique faite de « branches » plus ou moins longues sous la forme de petites fables, elles vont nous faire découvrir des personnages secondaires qui auront une importance forte. Cette construction non linéaire du récit rend la lecture captivante en ne dévoilant pas d'emblée les liens qui rattachent tous les protagonistes. En particulier cette petite fille qui se dit amie de notre goupil, pourtant celui-ci fera tout pour l'éviter.
J'ai apprécié la nuance apporté à toutes ces fables, elles ne sont pas moralisatrices mais portent à la réflexion.
J'ai classé ce comics en « tous publics », quelques scènes difficiles m'empêchent de l'identifier pour un jeune public, pour la simple et bonne raison que j'en conseille la lecture à un jeune lectorat accompagné d'un adulte. Les nombreux thèmes évoqués ne pourront que mieux les préparer à ce monde sans pitié et à en faire de bonnes personnes.
Un album qui ne laisse pas insensible.
Je suis fan du dessin de Juni Ba, il ne manque pas d'originalité avec son style caricatural, dynamique et on ne peut plus expressif. Les couleurs évoluent en fonction des différentes « branches », elles iront jusqu'à disparaître pour la numéro treize et ainsi accentuer la noirceur du récit. Mention spéciale pour la mise en page cinématographique et la variété des cadrages
Magnifique.
Un auteur et un album à découvrir !
Coup de cœur.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Patience
Je ne suis pas spécialement fan de Daniel Clowes, je n’ai lu que David Boring (que j’avais adoré) et Ghost World (beaucoup moins), et surtout ces lectures remontent à 20 ans (bigre). J’ai néanmoins adoré « Patience », qui m’a donné envie de me pencher sur les autres albums de cet auteur au style tellement particulier. J’ai trouvé l’intrigue scotchante, impossible de refermer l’album avant de savoir comment les (més)aventures temporelles du protagoniste allaient aboutir. La narration est maitrisée, je ne me suis jamais perdu dans les méandres du scénario, et les personnages sont attachants et intéressants. J’ai retrouvé ce côté « critique de la société américaine » déjà présent dans les autres albums de cet auteur. Le style graphique « pop art » a beaucoup de caractère, et j’ai pris beaucoup de plaisir à admirer les planches. Une lecture agréable et prenante.
Une enquête de l’inspecteur Flavio Argento
Je ressors bluffé de ma lecture de ce polar réalisé par deux illustres inconnus (en France en tout cas, il s’agit peut-être de super stars en Italie !) Le début de l’enquête est prenant mais un peu convenu, et au 2/3 de l’album je me voyais déjà déclarer dans mon avis que « l’intrigue est efficace mais trop prévisible ». Je dois cependant avouer ne pas avoir vu venir les retournements de situations successifs et les révélations aussi fracassantes que logiques. Le dénouement m’a également beaucoup plu. La narration est excellente et fluide, j’ai suivi l’enquête sans effort, tournant souvent avidement les pages pour découvrir la suite des évènements ! Et puis il faut dire que le graphisme de Alessandro Manzella est absolument magnifique, tout en restant très lisible. J’ai particulièrement apprécié les points de vue souvent originaux. Les planches sont un délice pour les yeux. Bref, un polar sombre qui démarre tranquillement mais finit par surprendre, et une mise en image réussie… A recommander aux amateurs du genre. MAJ 2026 : Ah, tiens, un tome 2. Je trouve le graphisme toujours aussi sublime, mais l'intrigue m'a semblé plus convenue, et les réflexions internes du protagoniste sur le Mal pas bien passionnantes. Un bon moment de lecture, mais qui lorgne plutôt vers le 3/5 en ce qui me concerne.
Cher pays de notre enfance
Toute personne qui s'intéresse à la politique d'hier comme d'aujourd'hui doit avoir lu cet album. J'hésite à mettre culte, parce qu'il s'agit d'une enquête sur deux morts historiques très suspectes au temps où la droite gaulliste gouvernait (le juge Renaud assassiné et Robert Boulin, suicidé en gabardine dans une flaque d'eau au milieu d'un bois). Compte tenu de l'épisode que la France traverse (on est début 2026), on a tendance à idéaliser les années 70 et leur personnel politique... en y regardant de plus près, le pouvoir avait un jocker dans toute situation embarrassante... des nervis aux ordres prêts à commettre des assassinats ciblés si nécessaire. Benoit Colombat et Étienne Davodeau rencontrent les témoins, mesurent les probabilités, interprètent les sous entendus, recoupent les informations... On a un peu peur a posteriori. On voit que le mystère est bien entretenu... et l’État de droit fragile. L'enquête est solide, le dispositif de Davodeau toujours efficace (lavis gris dans lequel il se met en scène en train de réfléchir à qui interroger, comment aborder la personne, puis l'entretien, toujours avec Benoit... et ainsi de suite), la couverture résume bien l'affaire, pas très reluisante pour la droite française. Si Retailleau avait le choix, il pourrait interdire le livre... C'est vendeur, non ? Cette dernière phrase ?
Les Chants du Chaos
Une BD riche en éléments ! Une belle découverte d'un univers beau et construit, avec la construction d'un culte et une exploration de la sexualité, qui ne forme pas pour autant un point central de l'histoire. Le style graphique est épuré et personnel, offrant un confort visuel par la couleur. Celle ci permet de relier les émotions des personnages aux lecteurs. Malgré tout on peut trouver une légère incohérence ou problème de compréhension entre les planches, mais ne fait pas l'exception unique de cette BD. La fin est dynamique et laisse entrevoir une suite qui attise la curiosité et le désir d'un second tome ! Une très belle lecture et découverte ! Je recommande vivement !
Commissaire Kouamé
En toute franchise, j'ai bien aimé. C'est très dépaysant: on nous place dans le quotidien d'un commissaire de police ivoirien, qui donne son nom à la série. Il est effectivement assisté par un flic blanc, qui est venu s'exiler sur place pour des raisons que nous découvrirons bien plus tard. Rien que le cadre vaut le détour, c'est très très rare dans la BD franco-belge de nous placer dans ce genre de contexte. Ajoutons à cela que c'est assez déjanté: on est confronté à la corruption endémique, les superstitions, et le commissaire a un sens de l'éthique et de la morale assez particulier, nous abreuvant de discussions / proverbes philosophiques locaux. Mais ce n'est pas une comédie pour autant: les sujets traités sont très sérieux: brutalités policières, traites d'humains, kidnapping, trafic de drogue, meurtres..Le côté déjanté /excentrique des personnages et de certaines situations vient juste adoucir un ensemble qui sinon serait très sombre. Et puisqu'on parle d'excentricité: un des running gags touche la passion du flic blanc pour des véhicules anciens "populaires" avec lesquels il promène le commissaire régulièrement, qui ne manque pas une opportunité pour critiquer (gentiment) les limitations en terme de confort des véhicules en question. Bref, dépaysement garanti! Deux regrets: -Un rythme de parution très lent. Il semble que les auteurs suivent une approche de publication en diptyques, au rythme d'un album tout les 4-5 ans, et le tome 3 s'achève sur un cliffhanger haletant. -Une absence de vraies infos pour contextualiser: ignorant tout de la cote d'ivoire, j'aurais aimé savoir si tout est vraiment crédible/a une base de vérité.
A la recherche de la Licorne
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire. J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain. Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés". Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage. Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement. C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible. Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume. Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre. A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire. A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Abîmes
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée. Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose. Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron. Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent. Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre. Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages… Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait. Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience. Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
Et l'homme créa les dieux
Voila une BD dont je me ferai l'acquéreur alors que je l'ai lue en l'empruntant à la bibliothèque. C'est parce qu'elle est tellement dense et chargée qu'elle doit être relue, du moins c'est ce que je vais faire. Et aussi parce que les concepts, les notions et les exemples qu'elle donne sont si intéressants qu'il va me falloir les réviser pour bien les assimiler. La BD est le résultat d'une thèse produite en 2006, ici remise en image pour réussir à la faire parvenir au grand public. Et l'exercice est réussi, puisqu'il suit la logique de la recherche qui n'est pas facile à comprendre et intégrer pour le grand public. C'est tout le travail de comprendre, collecter les données, les étudier, les mettre en perspective, définir un axe de lecture, analyser, poser une hypothèse et la vérifier, puis poser une théorie. Le tout sans cesse recommencé, avec parfois la frustration de ne pas savoir ! La BD est dense, très dense, découpée en chapitres qui abordent chacun une thématique précise et en explicitent tout les tenants et aboutissants. Dit comme ça, il n'y a pas de quoi faire peur mais on peut facilement arrêter la lecture à chacun d'entre eux tant le contenu est riche. Il y a des concepts à assimiler, des préjugés à déconstruire et des idées à comprendre. La religion parait une chose si clair pour tous alors que quand on étudie la chose elle devient si complexe ! C'est la beauté de la recherche, ne pas s'arrêter aux évidences et aller plus loin. Ce que je salue surtout, c'est le travail d'adaptation qui réussit le pari d'aller prendre ce genre d'idées, de les mettre à plat et les retranscrire par la BD. Ainsi nous aurons divers représentations conceptuelles qui reviennent ensuite, intriquant les différents messages pour en faire ressortir la complexité. Plusieurs reviendront à chaque chapitre, remettant en perspective ce que nous avons appris afin de l'emporter plus loin. D'ailleurs le dessin permet aussi de jouer sur divers approches, textuelles, graphiques et interconnectés. Le tout pour rendre l'ensemble plus digeste, même s'il est vrai qu'on est loin d'une BD lue en deux heures. C'est une BD riche de sens et riche d'informations, qui nous remet en perspective ce qu'est une religion et ce que ça n'est pas, d'où peuvent bien apparaitre ces concepts et ce qu'ils sont réellement pour l'humain. Au final, la BD n'invite personne à ne pas croire ou à croire, même si le travail va clairement dans un sens précis quant à tout cet ensemble d'informations. Et je dois dire qu'elle invite à réfléchir même les athées sur la question de la croyance et de ce qu'on met dans nos têtes. L'esprit critique, mais pas seulement. En tout cas, cette BD sera relue pour ma part, parce que j'ai encore pas mal de choses à y trouver.
Tongues
Ouais, culte ! C'est pas souvent (c'est le 4e en 5 ans), mais ce premier tome de cette série m'a totalement conquis ! Pfiouuuu... Il y a en effet bien longtemps qu'une BD ne m'avait pas fait autant halluciner. Que ce soit par le fond et la forme, Anders Nilsen qui gère dessin et scénario, nous embarque dans une œuvre grandiose. Oubliez déjà les cases, et je ne parle même pas de gaufrier ; Anders Nilsen explose les codes du découpage avec des planches renversantes de beauté où l'angle droit n'a pas sa place. Pas une case rectangle ou carré, tout s'agence en courbes ou en parallélépipèdes. Les pleines pages ou doubles pages qu'il intègre avec régularité nous ravissent les yeux et valorisent pleinement son graphisme et son imagination. Car la folie de son scénario lui donne l'occasion de nous en mettre plein la vue, mais jamais gratuitement. C'est beau sensuel, barré, mais jamais gratuit, toujours pour pousser plus loin graphiquement ce que son histoire raconte. Et de ce côté là on est plus que servis aussi. Ok, on est paumés pendant un bon petit moment, le temps que les multiples facettes se rapprochent, s'assemblent pour commencer à former un prisme qui va nous offrir une perspective renversante qui donne le vertige. Jouant sur le temps, la mythologie grecque et l'actualité brûlante de notre monde, Anders Nilsen compose une saga éblouissante qui remet étonnamment en perspective notre humanité... et sa connerie légendaire. Bref, j'ai plus que hâte de découvrir la suite de ce premier opus, et je ne peux que recommander chaudement la lecture de cette série, même si je pense que certains y resteront hermétique ou passeront complètement à côté. Mais pour les curieux et ceux qui aiment ce qui ne rentre pas dans les cases, attention, c'est la grosse baffe !
Les Fables du Roi des Aulnes
Un conte philosophique. Je n'ai pas pu résister à l'envie irrépressible de repartir avec cette BD en passant devant sa superbe couverture (au rayon jeunesse) et en découvrant le nom de son auteur : Juni Ba. Pour les deux personnages principaux Juni Ba s'inspire du poème de Goethe Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et des récits médiéviaux Le Roman de Renart. Mais il puise aussi dans ces deux univers pour créer un monde riche et fantastique où humains et animaux anthropomorphiques se côtoient, le chapitrage se fera en « branches » numérotées (référence au Roman de Renart). On va donc suivre deux personnages complexes aux destins liés. Notre renard est manipulateur, rusé et égoïste, il a aussi par malice déjoué la mort. Tandis que notre démon des bois est un solitaire qui profite du malheur des autres en pactisant avec eux, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ? Une narration non chronologique faite de « branches » plus ou moins longues sous la forme de petites fables, elles vont nous faire découvrir des personnages secondaires qui auront une importance forte. Cette construction non linéaire du récit rend la lecture captivante en ne dévoilant pas d'emblée les liens qui rattachent tous les protagonistes. En particulier cette petite fille qui se dit amie de notre goupil, pourtant celui-ci fera tout pour l'éviter. J'ai apprécié la nuance apporté à toutes ces fables, elles ne sont pas moralisatrices mais portent à la réflexion. J'ai classé ce comics en « tous publics », quelques scènes difficiles m'empêchent de l'identifier pour un jeune public, pour la simple et bonne raison que j'en conseille la lecture à un jeune lectorat accompagné d'un adulte. Les nombreux thèmes évoqués ne pourront que mieux les préparer à ce monde sans pitié et à en faire de bonnes personnes. Un album qui ne laisse pas insensible. Je suis fan du dessin de Juni Ba, il ne manque pas d'originalité avec son style caricatural, dynamique et on ne peut plus expressif. Les couleurs évoluent en fonction des différentes « branches », elles iront jusqu'à disparaître pour la numéro treize et ainsi accentuer la noirceur du récit. Mention spéciale pour la mise en page cinématographique et la variété des cadrages Magnifique. Un auteur et un album à découvrir ! Coup de cœur.