Les derniers avis (9767 avis)

Par Miguelof
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Gil Jourdan
Gil Jourdan

Encore jeune, j'ai découvert les histoires de Gil Jourdan et je suis immédiatement devenu fan. J'ai tout de suite remarqué une certaine parenté avec le Spirou de Franquin, que Tillieux admirait tant. D'abord dans les dessins si attrayants, dans les décors, les voitures et certains personnages. Mais ici nous avons aussi les cafés et le Paris populeux, les ruelles malfamées. Nous aurons aussi droit à des cargos et à des scènes de quai mémorables, La Bretagne mystérieuse ou encore les environnements exotiques, Amérique latine, nord de l'Afrique ou Extrême-Orient. Les intrigues et les enquêtes sont bien conçues et l'impression de rapidité et d'efficacité est une marque du style. Tillieux s'était fait remarquer auparavant avec sa série Félix, dont de nombreux éléments seront repris ici. Quant aux personnages principaux, Gil Jourdan se distingue par son intelligence de détective et son sérieux, Crouton par son honnêteté mais aussi une certaine manque de perspicacité, et l'ancien cambrioleur André Papignolles, dit Libellule, par ses blagues idiotes et son rire dévastateur! Il ne faut pas oublier la piquante secrétaire Queue-de-Cerise, souvent indispensable dans les situations les plus désespérées. Le découpage de Tillieux traduisait le mouvement à la manière d'un film. Il développera cette approche, nous offrant certaines des plus belles scènes de poursuite de l'histoire de la bande dessinée. En automobile aussi, l'autre grande passion de l'auteur qui en fera l'un des personnages centraux de ses albums, y compris les pannes et des carambolages impressionants. Les automobiles sont représentées avec une grande fidélité, depuis l'admirable Facel-Vega immergée (son premier grand chef-d'œuvre) jusqu'aux nombreux Renault (que je soupçonne avoir été l'une de ses marques préférées) : Dauphine, Juvaquatre, R8 Gordini ou R16. Les voitures de sport sont également présentes, Maserati par exemple. Très occupé par des scénarios pour d'autres héros, Tif et Tondu, Natacha... Tillieux a confié le dessin de la série à Gos qui s'en est bien sorti, à mon avis. Il pensait reprendre le dessin dans une nouvelle aventure de Gil Jourdan quand il est parti trop tôt. La voiture, encore une fois... Il nous reste un sens du rythme incroyable dans ses histoires et, malgré l'humour, un certain regard corrosif sur la société, le crime et la corruption.

22/06/2026 (modifier)
Par grogro
Note: 3/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Dragon ne dort jamais
Le Dragon ne dort jamais

Le format finalement peu banal, et surtout ce dessin tout à fait singulier, m'ont spontanément porté vers cette BD. Si l'histoire m'a laissé sur ma fin, avec l'impression que les auteurs ne savaient pas trop où ils allaient ni comment y aller, j'ai eu l'impression (rare) de pénétrer dans un univers très original, et ça, ça me plait. Le dessin surprend d'emblé tant il possède un charme évident. Malgré un côté qui pourrait, vite fait, paraitre un peu rigide (on pense à Aldébaran), le travail sur les couleurs apporte une chaleur et une profondeur insoupçonnées. Tout au long de ma lecture, j'ai eu l'impression d'être littéralement immergé dans les tableaux de Bruegel, ce qui colle parfaitement au contexte médiéval de l'histoire. J'ai beaucoup apprécié l'aspect fantastique distillé par touches impressionnistes. Y d'la fée, d'la sorcière, du dragon... Au final, j'ai ressenti un vrai plaisir de lecture, et ce malgré un scénario flou et mal peigné. Ouais, une BD n'est pas seulement une histoire. C'est pour moi avant tout un dessin, cela va sans dire, des personnages (ici bien taillés pour coller à l'époque), mais aussi (et on ne le dira jamais assez) un travail sur les couleurs qui, si on n'y prête pas nécessairement attention, demeure pourtant essentiel. Le Dragon ne dort jamais, sans être un chef d'œuvre, a ce petit truc entêtant qui la fait se démarquer du tout-venant. D'où le coup de cœur malgré une note un brin intransigeante.

22/06/2026 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Presidio
Presidio

Quoi de mieux qu’une bonne canicule pour se caler dans son canapé – au frais – et de se délecter d’une bonne BD. Avec ce road trip texan aussi envoutant que dérangeant, j’ai pris une bonne rasade de fraicheur ! Presidio, dessiné par Guiu Vilanova est une bande dessinée qui vous attrape à la gorge dès les premières pages et ne vous lâche plus avant la dernière case. Ce n’est pas juste une BD, c’est une expérience immersive, un voyage au cœur d’un Texas à la fois mythique et sordide, où chaque kilomètre parcouru par les personnages résonne comme une descente aux enfers. Et croyez moi, on en redemande. Une claque visuelle assurée. D’emblée, Presidio installe une atmosphère pesante, presque étouffante. Guiu Vilanova, avec son trait précis et expressif, donne vie à des paysages texans à la fois grandioses et hostiles. Les décors, tantôt arides, tantôt urbains, sont rendus avec un réalisme saisissant, mais c’est dans les ombres et les contrastes que réside la magie de cet album. Les jeux de lumière, souvent crépusculaires, renforcent cette impression de danger imminent, comme si chaque page était imprégnée d’une menace invisible. Le scénario, quant à lui, n’a rien d’un simple road trip touristique. Point de balade les amis. Accrochez la ceinture, ça bouge ! Non, ici, on est loin des clichés du far west romantique. Cet BD explore les faces cachées du Texas : la violence, la corruption, les secrets enfouis sous le sable et le sang. Les personnages, tous plus ambivalents les uns que les autres, sont profondément humains – avec leurs failles, leurs regrets et leurs démons. On suit leurs péripéties avec une tension palpable, comme si on était nous-mêmes assis à l’arrière de leur pick-up, à guetter le prochain coup dur. Ce qui frappe dans cette histoire, c’est son originalité. Pas de clichés éculés, pas de happy end prévisible. L’histoire, complexe et bien construite, mêle habilement polar, drame psychologique et road movie. Les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné, mais sans jamais sacrifier la profondeur des personnages ou la cohérence de l’intrigue. Guiu Vilanova prouve ici qu’il maîtrise l’art du suspense : on tourne les pages avec frénésie, avide de savoir ce qui attend nos anti-héros au prochain virage. Et puis, il y a cette ambiance sonore que l’on devine à travers les dessins. On entend presque le vrombissement des moteurs, les cris étouffés, le vent qui siffle dans les canyons. C’est rare, une BD qui parvient à stimuler tous les sens à ce point. Je ne connaissais pas Guiu Vilanova. Son style… J’adore. C’est à la fois réaliste et stylisé. Cela donne une intensité rare à chaque planche. Les visages sont expressifs, les corps en mouvement, et les scènes d’action explosives. Les couleurs, souvent sombres et saturées, renforcent cette impression de malaise permanent. Certains cadrages, audacieux, rappellent le cinéma – et ce n’est pas un hasard si l’on imagine aisément Presidio adapté à l’écran. Impossible de poser cette BD avant la fin. C’est de ces œuvres qui vous hantent longtemps après avoir refermé l’album. Les thèmes abordés – la rédemption, la trahison, la survie – sont universels, mais traités avec une maturité et une violence - parfois crue - qui ne laisseront personne indifférent. Si vous aimez les histoires noires, sans concession, où chaque page compte et où chaque détail a son importance, cet album est fait pour vous.

22/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Monsieur Chouette
Monsieur Chouette

David B. est un auteur qui m’intéresse beaucoup, et qui a produit certaines des meilleures séries de L’Association. Et je retrouve ici ce qui innerve une bonne partie de son œuvre – et qui m’attire particulièrement – à savoir une imagerie surréaliste débridée. Il ne faut en effet pas être réfractaire à ce type de récit jouant sur une poésie un peu loufoque, qui se développe comme un rêve qui aurait enfilé les habits de la réalité. Dans un Paris onirique, nous suivons l’héroïne qui, avec l’aide de Monsieur Chouette, tente d’éviter la police et surtout Cerbère (ici démultiplié), alors qu’elle est la seule – ou quasiment la seule – mortelle a s’être aventurée au pays des morts. Décrire les aventures et tous les détails amusants et oniriques proposés par David B. serait inutile. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’il ait développé son récit au fil d’une improvisation plus ou moins contrôlée, voire en utilisant une sorte d’écriture automatique sur certains passages. Ce qui donne un récit un peu décousu, mais qui jamais ne m’a ennuyé ou déçu. Quant au dessin, il est classique pour l’auteur, très agréable. Un beau Noir et Blanc, avec des cases souvent pleines de détails, chargées (et, là aussi, le surréalisme est à l’honneur !). Les amateurs de l’auteur – dont je suis – ne peuvent qu’apprécier une œuvre très originale – visuellement et narrativement. Très chouette lecture, monsieur David B.

21/06/2026 (modifier)
Par Titanick
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Château des Animaux
Le Château des Animaux

Je vais ajouter mon grain de sel, mais est-ce vraiment nécessaire ? Je plussoie à ce qu’ont dit moult de mes prédécesseurs, on est là dans le haut du panier. Ce qui saute aux yeux dès les couvertures, c’est la beauté du dessin. Ces expressions sur des animaux qui gardent leurs postures animales, c’est du grand art. Les décors, la colorisation, la souplesse du trait et la mise en scène contribuent à nous immerger dans le récit. Une belle adaptation / réinterprétation de la fable d’Orwell, où il s’agit cette fois de faire tomber le dictateur Sylvio, taureau de son état, protégé par sa meute de chiens qui fait régner l’ordre et le servage dans cette « ferme -château ». Mention spéciale au rat Azélar, référence évidente à Gandhi avec ses lunettes, qui enseigne à la faible chatte craintive Miss Bengalore (tiens, encore l’Inde) les subtilités de la désobéissance passive et de la révolution non violente. J’ai apprécié que beaucoup de personnages ne soient pas complètement monolithiques, en particulier chez les chiens, et qu’ils puissent même infléchir leur attitude avec l’évolution de leur statut social. Bon, comme le dit Lodi, la révolution pacifique ne porte pas ses fruits dans la réalité (si Gandhi avait été inhumé, il se retournerait dans sa tombe en voyant vers où le gouvernement indien a évolué). Ça reste une fable où l’histoire finit bien – enfin pas pour tout le monde, même chez les gentils – et c’est bien comme ça, une jolie petite leçon de pacifisme ne fait de mal à personne. La série est dans le thème BD à offrir. Ça tombe bien, on me l’a offerte, les quatre tomes d’un coup. Ce fut un beau cadeau.

21/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Terrains vagues
Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps. - Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste. Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes. Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir. C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini. Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc. En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants. Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé. La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.

20/06/2026 (modifier)
Par izaac
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Essex County
Essex County

Comment est-il possible qu'il y ait si peu d'avis sur ce comics ? Il s'agit, je suppose, d'une histoire en partie autobiographique sur l'enfance de Jeff Lemire à la ferme, les drames familiaux et le hockey. J'ai eu un peu de mal à faire le lien entre les personnages, mais je me suis levé de mon canapé, j'ai pris une feuille, gribouillé un arbre généalogique et posé quelques questions sur mes interprétations à ChatGPT (très doué pour ce genre d'interrogations). Cet effort m'a permis de prendre conscience de toute la profondeur de l'œuvre. Les thèmes du sport, de la mémoire, de la famille, de l'amour, de l'amitié et de l'enfance se mêlent à merveille. Le rythme du récit, ses respirations, ainsi que le dessin de Jeff, qui traduit parfaitement l'évanescence des souvenirs, contribuent à rendre l'ensemble particulièrement touchant. Bref, j'avais déjà adoré Sweet Tooth, mais là, je prends une véritable claque. On sent beaucoup de souffrance, mais une souffrance adoucie par les liens qui unissent les personnages. J'ai également eu l'impression de retrouver une facette contemplative et profondément bienveillante qui m'a rappelé les œuvres de Jiro Taniguchi. Bien sûr, le dessin est très différent, mais cette manière de parler de la mémoire, de la famille et du temps qui passe m'a beaucoup fait penser à Quartier lointain. Une merveille. Je n'irai pas jusqu'à mettre 5/5, tant je reste un simple amateur et sans doute pas assez objectif, mais je suis à peu près certain que ce 4/5 est largement mérité.

19/06/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Fables
Fables

Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture. Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.

17/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Caz Roman - Un américain paysage
Caz Roman - Un américain paysage

Avec un narrateur à la première personne, la vie d'un immigrant européen à New York, né au début du XXe siècle, est racontée. À travers de petits éclats de sa mémoire qui se traduisent graphiquement par des doubles pages aux traits imprécis pour les détails, mais représentatifs de ce qui s'est passé, une vie s'expose. Le dessin: un noir et blanc fait de coups de pinceau épais et expressifs, dans lequel s'insèrent les textes, dans une prose poétique. Nous sommes invités à partager ses souvenirs et réflexions sur un siècle qu'il a quitté, que ce soit ses différents travaux manuels ou les clubs de jazz nocturnes. Django Reinhardt, entre autres, y est présent! C'est très beau et puissant. J'aime particulièrement les scènes de jazz et les images maritimes. On peut presque entendre la musique et sentir les odeurs. L'écriture poétique contribue beaucoup à ce que le lecteur s'immerge dans ce qui est narré, tandis que l'esprit vagabonde à travers les images représentées. Et à la fin, on comprend la référence à Caz Roman, titre d'un album turc de jazz tzigane interprété par Mustafa Kandirali. L'œuvre a été récompensée par le Trophée des Éditeurs Indépendants au Festival du Livre de Grenoble.

14/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Evol
Evol

Il l'a fait. Plus de 10 ans après Soil, Kaneko a réussi à produire une oeuvre aussi dense et cohérente. Une lecture qui vous fait enchaîner une dizaine de tomes avant de pouvoir s'arrêter, enfin repus. Ce n'est pas que les mini séries comme Deathco ou Wet Moon avaient démérité, loin de là. A l'instar de son oeuvre séminale, Bambi Remodeled (Bambi), ce sont des réalisations marquantes qui brillent intensément dans la galaxie du manga. Mais ces mini séries de quelques tomes étaient des étoiles filantes qui nous laissaient trop vite orphelins du talent du maître. Et puis arrive Evol, publié en France entre 2023 et 2026, dans les pas de la parution au Japon, qui nous montre un Kaneko en grande forme avec une inspiration restée intacte. La recette ne change pas fondamentalement et repose sur plusieurs piliers : Une narration sous tension, des anomalies du quotidien, un fantastique lynchien qui nous montre des personnages vivrent une expérience cathartique, pour ensuite se transformer en électrons libres enfin aptes à briser un système complètement fermé. Éloge de la révolte. L'utilisation des super héros à la sauce Kaneko n'est pas inédite. Après tout son premier personnage, Bambi, était quasi invincible. Comme pour un film de Lynch, on spéculera pendant des heures sur la fin et ses mystères. Côté dessin, on retrouve ce sens de l'esthétique aigu, avec des aplats de noir profond et un refus des trames de gris classiques. Le découpage est à couper le souffle. Une prouesse artistique pour les autres, la normalité pour Kaneko. Un grand manga.

14/06/2026 (modifier)