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Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits
Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits

Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire. - Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant. Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants ! Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !! Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme. Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances. Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc. Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables. La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter. Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.

14/01/2026 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen
Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen

Le Yémen est connu pour sa pauvreté, ses guerres et parfois aussi pour sa pratique dure de la religion. Cette bande dessinée nous offre une porte d’entrée unique à travers le destin de différentes femmes au Yémen. En 2012, Agnès Montanari part en photo-reportage au Yémen et rencontre Aïcha, une yéménite d’apparence comme les autres femmes, voilée de la tête au pied, et avec qui elle se lie soudainement d’amitié. Aïcha lui fait par la suite rencontrer d’autres femmes qui lui conteront leurs vies, leurs aspirations ainsi que les difficultés d’être une femme au Yémen, hier et aujourd’hui. De cela en découle une série de photos et de portraits (voilés) que l’on peut partiellement retrouver à la fin de l’ouvrage. Ugo Bertotti utilise l’ensemble de ces témoignages visuels et textuels pour nous raconter ces histoires de femme. J’ai vraiment beaucoup aimé cet ouvrage tant il est intéressant d’un point de vue historique et journalistique. C’est comme regarder une vidéo Youtube Arte mais en BD. L’histoire de Sabiha au début m’a également touché car elle est le symbole de l’absurdité des traditions, de l’oppression que peut représenter les questions d’honneur et de l’injustice qui repose derrière ce système patriarcale. Cette BD m’a beaucoup pensé au travail de Troubs avec sa BD sur le Turkménistan, à la fois dans le style, la narration, et les enchainements entre une certaine beauté de la vie qui finit toujours par être remis à sa place par un système rigide. Le monde d’Aïcha date de 2013. Soit une éternité dans l’histoire récente du Yémen dans laquelle, suite à la chute du président en 2012, le processus démocratique a échoué et s’en est suit une guerre meurtrière depuis 2014 avec de large mouvements de population, des famines, et de nombreuses pandémies ou autres malheurs. Nul doute que les faibles espoirs sur lesquels s’entrouvait la BD ont malheureusement été mis à mal par le contexte qui a suivi. Je recommande fortement cette première oeuvre de Bertotti qui ouvre les portes d’un pays méconnu et d’une culture à l’accès compliqué.

12/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Le Voleur d'amour
Le Voleur d'amour

"Vivre longtemps, c'est accumuler les tragédies." Une citation qui illustre parfaitement cette BD. Une très belle découverte que cette adaptation du roman de Richard Malka (que je connaissais plus en tant qu'avocat suite aux attentats de Charlie hebdo qu'en tant qu'écrivain). Tout d'abord, cet ouvrage est vraiment un bel objet avec cette couverture légèrement dorée du plus bel effet rappelant des mosaïques orientales. Graphiquement, j'ai également été subjugué par ces décors aux tons pastels tantôt dans les teintes bleues, tantôt avec des dominantes jaunes ou rouges. De véritables aquarelles que l'on aime à contempler en dehors de toute considérations scénaristiques. On sent que Yannick Corboz prend également plaisir à transporter le lecteur dans les rue de Venise au XVIIème siècle, en passant par Paris au XIXème, New York plus moderne, jusqu'aux confins de l'Afrique... Le dessin n'est pas en reste non plus, avec un trait conférant beaucoup de mouvements aux scènes, de magnifiques scènes d'amour (qui sont nombreuses dans cet ouvrage) et des époques et décors très variés et parfaitement représentés. En effet, l'auteur nous raconte l'histoire d'Adrian van Gott, sorte de vampire immortel, qui va traverser les époques et les contrées. Mais ici, point de canines et de scènes sanguinolentes, notre héros se nourrit de l'amour de ses victimes via des baisers les vidant de leurs sentiments. Une malédiction en sorte, ces baisers sonnant bien souvent le glas de la vie de ceux qui le reçoivent. L'ensemble est ainsi très poétique même si je comprends l'avis de Brodeck. En effet, s'agissant d'une adaptation d'un roman, la voix narrative est quasi omniprésente tout au long de l'histoire, le héros racontant son vécu qui, vous l'aurez compris, est plutôt long. La sensualité qui transparait de cette œuvre et le type de narration à la premier personne m'ont beaucoup fait penser au film "Entretien avec un vampire" comme l'a justement évoqué Cacal69, mais ce qui se dégage du récit m'a également fait penser à These Savage Shores que j'avais également beaucoup apprécié. Ainsi, bien que le récit soit lent et, il est vrai, un brin répétitif, ce parti pris transcrit à merveille l'éternité de la vie de notre héros maudit et son désespoir qui finit par prendre le pas sur le reste. Une BD que je conseille aux amateurs du genre. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 9/10 NOTE GLOBALE : 17/20

11/01/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Calvin et Hobbes
Calvin et Hobbes

J'aime tout et surtout la relation entre Calvin l'enfant et Hobbes le tigre réel pour ce dernier, peluche pour les autres. L'enfant est dans l'imaginaire et la destructivité avec parfois des commentaires décapants à la Malfada : mais moins systématique, ce qui sonne plus juste, d'un point de vue psychologique. Les dessins sont aussi bien plus dynamiques que dans cette série et dans les Peanuts. Autre bon point : les adultes ne sont pas là comme simples faire-valoir, caricatures de carton-pâte. On ne manque enfin pas de tendresse entre le petit garçon et son tigre. La société est critiquée mais avec discrétion, c'est par l'accumulation de gags qu'on s'éveille à ce qui ne va pas en elle : et c'est comme un ingrédient relevant le reste mais pas trop qui donne du goût et de l'appétit, faisant qu'on peut tout lire à la suite, si je n'en dirais pas forcément autant des deux séries qui me viennent à l'esprit en avisant ma préférée. Et le dessin ! Assez de détails pour l'ambiance, pour s'attacher aux personnages, et pas trop, pour le gag, avec la vitesse qui semble celle du dessin et la notation parfaite de tous les mouvements ? Tant de bandes dessinées se voulant humoristiques sont sans dialogues vrais et stylisés à la fois, comme ici, encastés dans des dessins qui créent un monde.

10/01/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Soli Deo Gloria
Soli Deo Gloria

Il est toujours intimidant de décrire un ouvrage qu’on a particulièrement apprécié, surtout quand on a le sentiment d’avoir affaire à un chef d’œuvre comme ici, sans l’ombre d’un doute. Tout d’abord, — parce qu’on va commencer dans l’ordre —, il faut dire que la couverture tout à fait réussie rend totalement hommage au contenu. On y voit Hans et Helma, les (faux) jumeaux du récit se faire face, dans une position de recueillement, comme hypnotisés par les gracieuses arabesques jaillissant d’un point central (le néant ?) et symbolisant la musique, thème central du livre. L’image est bordée verticalement par des portées musicales (un gimmick graphique qui ornera chaque page et additionné d’une note supplémentaire d’un chapitre à l’autre), avec trois crânes tout en bas pour évoquer la mort, qui plane constamment au fil du récit. La qualité éditoriale vient renforcer la beauté de cette couverture par un vernis sélectif doré, et en effet, c’est bien de l’or que l’on a entre les mains. On rentre très facilement dans cette histoire, qui commence comme un conte noir et restera captivante jusqu’au bout. Le début fait immédiatement penser à Hansel et Gretel, ne serait-ce que par ce premier chapitre intitulé « Hans et Helma », et commence dans un contexte très similaire. Les deux enfants vont entamer leur apprentissage de la vie de façon très cruelle, non seulement par leurs conditions de vie miséreuse dans cette campagne profonde, mais aussi avec la perte brutale de leurs parents massacrés par des bandits de grands chemins. Et dans cet océan d’obscurité, ils vont apprendre à nager, grâce en partie à leur sensibilité musicale que l’écoute des oiseaux dans la forêt proche va galvaniser. « Les oiseaux sont d’excellent maîtres de musique » : ainsi parlait leur oncle Ambel, lui dont le goût pour la musique fut tué dans l’œuf par la barbarie humaine… Dans ce qui va s’avérer un parcours initiatique ballotés par des vents contraires et ses bourrasques, les deux enfants vont grâce à leur talent inné se faire peu à peu une place au soleil sombre d’un XVIIIe siècle quelque peu parallèle. Dans ce Saint-Empire fictionnel, « Laguna Majora » est la capitale des lacs italiens, et Amsterdam a été rebaptisée « Adamstern ». Le thème central de « Soli Deo Gloria » est la musique, principalement baroque, et révèle chez Jean-Christophe Deveney une connaissance approfondie des subtilités de cet art ici porté aux nues. Mais nul besoin d’être mélomane pour être happé par ce récit, qui peut même constituer une initiation à un genre souvent considéré comme élitiste voire poussiéreux. À travers la musique, cette bande dessinée brasse d’autres thématiques assez variées, jouant d’abord sur le contraste d’une époque où la finesse du monde des arts, accessible seulement à des privilégiés, côtoyait la barbarie et la misère la plus crasse, sans parler des menaces épidémiques comme la peste. Et comme on le verra au fil des pages, s’extirper des gouffres de pauvreté pour taquiner les cieux les plus luxueux, ça comporte quelques risques. Et là, attention que cela ne monte pas au cerveau ! L’orgueil de se savoir talentueux peut s’avérer une malédiction, nous dit l’auteur, avec la possibilité qu’il se retourne contre vous. Hans va en faire les frais en perdant le contrôle de ses émotions, c’est ce qu’on pourrait appeler un mauvais karma. On ne dira rien de la fin, à la fois époustouflante et saisissante dans son âpreté, mais le livre se termine aussi de très belle façon, notamment avec la rencontre d’Helma avec Jean-Sébastien Bach à Zeiplitch (on aura reconnu Leipzig !). Cette séquence nous laisse stupéfait devant la modestie du bonhomme, considéré comme un génie dans l’histoire de la musique occidentale. Et une fois encore, cela peut susciter l’envie de découvrir sa musique pour ceux qui comme moi, ignare pitoyable, ne connaissent que son nom. Venons-en maintenant au dessin, totalement à la hauteur de l’excellent scénario, d’une richesse inouïe. Edouard Cour a opté pour le noir et blanc, où les seules couleurs sont dédiées aux ondes sonores produites par la musique. Cela commence avec les frêles volutes accompagnant le chant des oiseaux pour finir avec les arabesques foisonnantes du puissant « ressurectio » interprété dans la basilique Saint-Pierre de « Romula ». Quant au trait, il est juste admirable, associé à un parfait équilibre dans la composition, le cadrage et la mise en page. Délicat pour décrire les bords du lac Majeur, il peut apparaître rugueux voire abstrait pour illustrer des scènes plus tourmentées. Mais globalement, le noir et blanc reste totalement adapté au récit. Le dessinateur confesse lui-même qu’en raison d’un léger daltonisme, il privilégie le procédé. Devant le résultat, on se dit qu’il a eu bien raison. J’ai moi-même passé de longs moments à admirer la minutie de son travail à la loupe (oui !), avec cette légère et épatante trame quadrillée. Ajoutons à cela la grande expressivité des visages, Cour a su parfaitement transmettre le sentiment d’orgueil émanant de Hans, car oui, c’est bien cela aussi que raconte la BD, cet orgueil infâme et pourtant si humain, cette forteresse de nos egos dérisoires. Avec désormais cinq albums à son actif (dont trois en tant qu’auteur complet), Edouard Cour n’a pas encore produit d’ouvrage notable, mais nul doute que « Sole Di Gloria » marquera pour lui un tournant en le plaçant dans le cercle restreint des maestros du dessin. Quant à Jean-Christophe Deveney, bénéficiant d’une bibliographie plus fournie (notamment « Géante », publié en 2020) , il s’était distingué l’année dernière avec son fauve du jury à Angoulême pour ses atmosphériques « Météores », un très beau roman graphique. Mais que s’est-il passé entre ces deux auteurs, qui à l’unisson semblent avoir été touchés par la grâce ? Cette fresque tourbillonnante est un pur enchantement auquel je n’ai personnellement vu aucun bémol, aucune faille. C’est un conte de fées, noir d’encre, avec quelques rayons de soleil. Comme tous les contes de fées me direz-vous. Au-delà du récit initiatique, « Soli Deo Gloria » pourrait être accessoirement un antidote contre nos pulsions les plus primaires. Mais c'est sans doute d'abord un livre de sagesse célébrant la beauté des arts et de l’esprit, une symphonie graphique décrivant le combat entre l’ombre et la lumière, la laideur et la beauté, l’ordure et le sublime, dont on ne sait jamais vraiment qui l’emportera. Il dépeint un monde où, du fumier le plus dru émergent parfois des diamants. Et ce monde, bien que fictionnel, semble bien être le nôtre, pour le meilleur ou pour le pire. Oui, « Soli Deo Gloria » est un chef d’œuvre, et c’est ainsi que je poserai mon point final.

10/01/2026 (modifier)
Par Yannis
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Pêcheur et la Salamandre
Le Pêcheur et la Salamandre

J'ai beaucoup aimé ce premier tome. C'est un conte mêlant un brin d'aventure avec de l'humour et des personnages attachants qui forment un duo improbable. Le dessin et la couleur collent parfaitement à l'histoire. Hâte de découvrir la suite et fin de cet excellent premier tome.

10/01/2026 (modifier)
Par Yannis
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Simone
Simone

Après Irena, Morvan et Evrard recompose leur duo pour raconter l'histoire de Simone Lagrange. La jeune fille entre en résistance très jeune (13 ans) et supportera la torture de la main de Klaus Barbie. 30 ans plus tard elle fera partie de ceux qui le confondront. Pour ceux qui ont apprécié la première œuvre des deux auteurs vous retrouverez les qualités de celle-ci dans "Simone". On suit donc l'histoire de la jeune fille et de la mère de famille qu'elle est devenue en alternant les deux histoires. Pour la première on nous raconte la guerre et les transformations qu'elle a engendré comme par exemple l'institutrice dont l'antisémitisme ressort avec l'Occupation alors qu'elle semblait proche de la famille de Simone (qui est juive). L'évolution des comportements est bien abordée même si on pourrait la trouver un peu extrême dans le traitement parfois mais nous sommes plus sur des grands traits de personnalité et des archétypes. Pour le présent (les années 70) on voit bien le débat intérieur de Simone symbolisé par ce personnage vert et à l'air méchant écho de son passé. Elle hésite, ne veut pas revivre l'enfer même en souvenir même si rattraper son tortionnaire et amener la Justice à le juger la pousse à réfléchir. Le dessin jeunesse allège le propos notamment avec des petites touches d'humour mais la BD reste quand même à réserver à un public averti et crée un décalage entre l'illustration et la gravité des propos. Une BD racontant le destin doublement bouleversé d'une jeune fille puis plus tard d'une mère de famille à lire. Après lecture des 3 albums je recommande fortement cette BD aux plus jeunes (à partir de 11-12 ans quand même) qui comme pour Irena est une très bonne fiction inspirée de l'histoire vraie de Simone Lagrange. Quand à la critique du fils Lagrange ci-dessous je suis surpris par son manque d'arguments étayés sur les erreurs de la BD et d'autant plus que l'une des petites filles de l'héroïne préface le tome 3 il semble donc que la famille ai été un minimum consulté. En attente de voir si ce monsieur complète son avis...

02/02/2023 (MAJ le 10/01/2026) (modifier)
Par Alix
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Mètre des Caraïbes
Le Mètre des Caraïbes

J’avais moi aussi adoré La Bibliomule de Cordoue, je me suis donc procuré « Le Mètre des Caraïbes » des mêmes auteurs sans hésiter. J’y ai retrouvé le même genre d’histoire, à savoir un fait historique intéressant et peu connu (un savant français qui tente de transmettre le system métrique aux américains), raconté via une intrigue enjouée, remplie d’humour et de personnages complètement barrés. La narration est parfaitement maitrisée, la lecture est fluide, et la mise en image est réussie, même si je ne suis pas fan des ciels en dégradé de couleurs informatiques. Un chouette moment de lecture.

10/01/2026 (modifier)
Couverture de la série God bless America
God bless America

PF Radice signe une très belle adaptation du roman noir de Richard Morgiève (Le Cherokee) : « l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe ». Une relecture originale et très convaincante. Pierre-François Radice est ... professeur de sculpture ! Côté dessin, il a donné dans les albums jeunesse et d'autres comme "La cuisine en BD" ! On avait donc peu de chances de le croiser jusqu'à ce God bless America, adaptation d'un roman noir de Richard Morgiève : Le Cherokee, une histoire un peu étrange qu'on avait lue en 2020. PF Radice avait également publié un album sur Al Capone. Utah. 1954, en pleine guerre froide, les américains ont peur de tout le monde. « C'est l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe. » La nuit du 26 septembre, des phénomènes étranges commencent à survenir. Quelques disparitions, une voiture abandonnée au bord de la route, le crash d'un avion de chasse ... sans pilote à bord. Le lendemain, la bombe atomique de l'avion n'est plus là, « beaucoup de citoyens ont aperçu l'avion hier soir », l'armée investit la région et le standard du poste de police reçoit « de nombreux appels pour des extraterrestres, les communistes qui attaquent, les militaires qui arrivent et une soucoupe volante ... ». Nick Corey est le shérif de Panguitch. Un homme à l'enfance difficile et à la vie agitée (l'écrivain Richard Morgiève également d'ailleurs). Avec l'aide d'un agent du FBI, Corey se lance à la poursuite d'un tueur en série surnommé le dindon à cause de son rire sinistre (à moins que ce ne soit le tueur qui pourchasse Nick Corey ?) . Au milieu de tout ce bazar, le shérif Corey est « obligé d'aller au bout de toutes les voies du labyrinthe, en espérant que l'une d'elles ne se terminerait pas en cul-de-sac ». Il traîne ses bottes de faux cow-boy sans trop y croire, un brin désabusé. « Je me sentais bien dans mes bottes. Par la fenêtre, le far-west crevait. Dans pas longtemps, il n'y aurait plus que des lignes électriques, des routes et des distributeurs de coca. Les hommes avaient tout foutu en l'air et continuaient. Faudrait aller sur Mars pour continuer à tout démolir. » Pendant quelques pages, une lueur d'espoir : quand Nick file le parfait amour avec ..., mais chut ! on va quand même pas tout vous dire ! Très fidèle au roman de Morgiève (une sorte de pastiche d'un thriller très américain, écrit par un frenchy bien de chez nous), cet album en est une belle adaptation. Le bouquin original était un peu longuet, voire touffu, et le format de la BD oblige à réduire, à mettre en avant certains aspects, certains moments et à en occulter d'autres. Cela ne nuit nullement au récit mais PF Radice nous propose plutôt, avec intelligence, sa relecture personnelle de l'original. Le résultat est un sacré bon roman noir qui ravira les fans de Morgiève mais qui surtout pourra plaire à tous ceux qui n'ont pas encore lu Le Cherokee. Sacrée réussite. Un excellent polar en images qui se balance au rythme chaloupé du pickup bringuebalant sur les pistes, celui des rednecks des hauts plateaux. Le noir et blanc est très à la mode et le dessin de PF Radice est un crayonnage aux dégradés de gris du plus bel effet qui sert parfaitement le propos un peu sombre de cette histoire qui est tout sauf un conte de fées. Le grand format (22 x 32) laisse une large place aux dessins qui ne se laissent pas envahir par les phylactères, pourtant nombreux. Avec sa couverture originale et réussie, l'album est un bel objet de plus de 200 grandes pages tirées sur papier épais.

10/01/2026 (modifier)
Par pol
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série L'Héritage fossile
L'Héritage fossile

Je rejoins l'enthousiasme général concernant cet album, que je n'aurais sans doute pas lu sans les critiques ici... et si je n'avais pas déjà lu et beaucoup aimé "Jean-doux et le mystère de la disquette molle" du même auteur. Changement radical d'ambiance et de style ici. Exit le genre loufoque de Jean-Doux, on embarque dans un récit de SF pur, à la découverte d'une planète à l'autre bout du système solaire. L'humanité doit la coloniser pour assurer la survie de notre espèce. Ca ressemble à un pitch déjà lu pas mal de fois, et ce n'est pas forcément le type de récit qui m'attire de prime abord. Pourtant ça fonctionne hyper bien ici et on se prend vraiment à l'histoire. La narration est sacrément bien fichue. C'est pas dense en dialogue, on suit un homme et une petite fille qui déambulent sur cette planète. On ne sait pas trop ce qu'ils recherchent, la petite fille est curieuse et questionne l'homme sur ses origines. Il est plutôt avare en réponse et cela entretien un vent de mystère plutôt agréable. En alternance avec ces passages, on a droit a un autre arc narratif qui raconte le voyage spatial des 4 colons originaux. Evidement le voyage ne va pas se passer comme prévu. L'auteur a su me séduire avec son idée de fossilisation à travers le temps. Les situations qui en découlent et les questions éthiques que doivent se poser nos astronautes pour assurer, non pas leur propre survie, mais celle de l'espèce humaine sont saisissantes. La tension va crescendo, et l'envie de connaitre le dénouement ne fait qu'augmenter avec les pages qui défilent. Evidement les 2 histoires se rejoignent vers la fin. Et de quelle manière ! La aussi j'ai trouvé ça hyper malin, hyper efficace. Que dire des dernières pages ? Brutales, elles offrent un final majestueux à ce récit. Un sans faute, lecture vivement recommandée.

10/01/2026 (modifier)