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Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série A la recherche de Peter Pan
A la recherche de Peter Pan

La plaisir d'un séjour dans un village enneigé - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de tout autre. Comme l'indique le titre, il s'agit de l'intégrale de l'histoire : il regroupe les 2 tomes initiaux parus en 1984 et 1985, et prépublié dans le Journal de Tintin en 1983-1984. Ce récit est en couleurs, entièrement réalisé par Cosey (Bernard Cosendai), un auteur suisse. Il est connu entre autres pour la série Jonathan (16 tomes) et pour un récit de Mickey Une mystérieuse mélodie : ou comment Mickey rencontra Minnie (grand prix du Festival d'Angoulême 2017). Ce tome commence par une introduction de 3 pages écrite par André Guex, auteur de Geiger : Pilote des glaciers et de Valais Naguère. 281 photographies anciennes. Il évoque la région du Valais, un canton de Suisse situé au sud du pays. Peu avant 1930, la malle de la Poste progresse tranquillement pour rallier le village d'Ardolaz dans les Alpes Valaisannes en Suisse. Un mystérieux individu à chapeau et à moustache saute dedans à la faveur d'un tunnel. Un peu plus loin sur le bas-côté, 2 gendarmes interpellent un touriste pour savoir ce qu'il fait là. Melvin Z. Woodworth leur explique qu'il vient séjourner à Ardolaz pour trouver l'inspiration pour écrire son prochain roman. La malle arrive. Woodworth propose une petite goutte de Gin aux policiers, d'une bouteille de ses affaires personnelles, transportées par la malle. Il est un peu surpris d'apercevoir Baptistin, mais n'en dit rien aux gendarmes. Il finit par rallier Ardolaz à pied, mais arrive après la malle, ayant ainsi perdu son pari avec le cocher. Une fois installé à l'auberge de monsieur Zufferey, il va faire le tour du village. Il va se recueillir sur la tombe de Dragan Z. Madjevic, puis se promener autour du Grand Hôtel qui est fermé pour l'hiver. le soir alors qu'il lit tranquillement dans le fauteuil de sa chambre, il entend un énorme craquement. Il s'agit du glacier avoisinant qui bouge. Au petit déjeuner, il évoque l'histoire d'un ancien village qui aurait été enseveli par le glacier. Les gendarmes sont toujours à la recherche de Baptistin, accusé de faux-monnayage. Melvin Woodwaorth reçoit un courrier de son agent Virgil G. Ashbury qui menace de lui couper les vivres si son prochain roman tarde encore trop. Pour essayer de déclencher le processus créatif, Woodworth se met à relire Peter Pan (1911) de James M. Barrie (1860-1937), personnage créé en 1902. Il est toujours un peu intimidant de se lancer dans la lecture d'une oeuvre ayant été intégrée au patrimoine de la bande dessinée. le lecteur sera-t-il à la hauteur ? Saura-t-il en apprécier la substantifique moelle, y percevoir ce qui fait sa valeur ? Peu importe, autant déjà commencer par la lire comme n'importe quelle bande dessinée pour voir si elle fournit un bon moment de lecture. Généralement, la première composante qui accroche le lecteur réside dans l'intrigue. Cosey propose d'emmener le lecteur dans un canton suisse, plus précisément dans un village de haute montagne, pour toute la durée du récit (à part l'épilogue de 3 pages itinérant en Italie). Il met en scène un écrivain à la recherche de l'inspiration, peu avant 1930. A priori, il n'y a pas de quoi titiller l'attention d'un amateur de récit d'aventures. Mais en fait, l'auteur intègre plusieurs éléments d'ordre romanesque, comme un trafic de fausse monnaie, un fuyard (Baptistin) qui échappe aux gendarmes, un individu qui rôde la nuit dans le Grand Hôtel fermé pour la saison et qui y joue des airs au piano, une mystérieuse jeune femme (Evolena) qui se baigne dans une source chaude, un village qui aurait disparu, et même Melvin Woodworth a un objectif caché qui a trait aux circonstances de la vie et de la mort de Dragan Z. Zmadjevic dans ce village. Finalement le lecteur se retrouve très intrigué, avec l'envie d'en savoir plus sur ces mystères. Il plonge dans une histoire agréable et facile à lire, sans dimension intellectuelle exigeant trop de concentration de sa part. Il se rend compte qu'il apprécie également la dimension touristique de l'histoire, l'évocation de ce village de montagne au début du vingtième siècle. Il en a un premier aperçu avec les tenues vestimentaires des personnages : à commencer par les culottes courtes de Melvin Woodworth et ses grosses chaussettes de laines qui montent jusqu'au genou, en continuant par les uniformes d'époque des gendarmes, en passant par les vêtements confortables et un peu empruntés des villageois. Il n'y a pas de doute que le dessinateur ait fait les recherches nécessaires pour assurer la véracité historique de ces éléments. Les recherches de Cosey couvrent également l'architecture du village avec ses chalets de bois et leurs toits en ardoise, son église en pierre, les clôtures de bois, le luxe du Grand Hôtel, etc. Au fil des séquences, le lecteur peut également découvrir les occupations quotidiennes des villageois : filage de la laine, travail du bois, élevage de chèvres. Il se rend compte que l'évocation de ce village et de cette époque n'a rien de superficielle ou de générique quand le personnage principal bénéficie d'explications sur quelques pratiques, ou de la définition de quelques termes locaux. Ainsi le lecteur découvre avec Melvin Woodworth (ou retrouve s'il connaissait déjà) la définition du chemin de bisse : canal d'irrigation creusé dans la terre, ou accroché au rocher, conduisant à la belle saison l'eau des torrents vers les prés et les prairies qui se dessèchent. Il croise des termes comme le fendant (un cépage chasselas en Valais), les mayens et les raccards qui sont tous explicités au cours du récit. L'authenticité de cette reconstitution historique n'est donc pas à mettre en doute, et c'est un vrai plaisir que de pouvoir découvrir le village par les yeux du nouveau venu, de l'accompagner faire du ski dans une zone encore majoritairement sauvage, sans touriste, de découvrir les spécialités locales (encore un petit verre de fendant ?), et de savourer une raclette à l'air libre, avec quelques nouveaux clients de passage. Cette bande dessinée est découpée en 9 chapitres assez rapides, et le lecteur s'aperçoit que dès le troisième, il est complètement emporté par l'histoire. Il n'a pas besoin de temps d'adaptation pour pouvoir apprécier les dessins de Cosey. Ils appartiennent à un registre descriptif avec un bon niveau de détails. Il utilise un trait d'encrage assez fin pour tracer les contours de chaque forme. Dès la première page, le lecteur apprécie de pouvoir observer ce toit qui protège le pont permettant de traverser une rivière. À chaque page, il peut choisir de lire rapidement pour ne s'intéresser qu'à l'histoire, ou prendre son temps pour apprécier les détails qui s'y trouvent : la forme d'une luge, une pile de bûches, l'aménagement de la chambre d'auberge de Woodworth, les formes des sacs à dos, les bâts des ânes et leur contenu quand les villageois sont contraints d'évacuer le village, la bouilloire utilisée par Woodworth, la robe de soirée d'Evolena, un abreuvoir, etc. Cosey sait créer des personnages aisément reconnaissables, avec des allures différentes, qu'il s'agisse de Melvin Woodworth, jeune homme plein d'allant et confiant en ses capacités, d'Evolena jeune femme pleine d'entrain et souriante, de Baptistin homme chenu plus âgé, encore dans la force de l'âge, des 2 gendarmes, ou du cochon Wilfrid, des villageois, etc. Il se montre assez facétieux avec les 2 gendarmes, les utilisant comme le duo des Dupondt dans un premier temps, en tant que ressort comique, avec une forme de condescendance de la part des autres personnages, mais finalement des professionnels assez compétents dans un deuxième temps. Il s'avère convaincant pour animer de manière réaliste le cochon que Woodworth a baptisé Wilfrid. Dès la première page, le lecteur apprécie de pouvoir contempler la nature. Alors que la malle postale n'en est encore qu'au début de son ascension, il voit la ligne des arbres, la terre à nu, et les formations rocheuses des montagnes avec des affleurement rocheux à plusieurs endroits. le lecteur ressent l'impatience à prendre de l'altitude pour parvenir aux paysages entièrement recouverts de neige. Il constate qu'au fur et à mesure de la progression de la malle, les bas-côtés se couvrent de plus en plus de neige. Dans le chapitre II, Melvin Woodworth part faire un tour à pied aux environs du village, ce qui permet de regarder alentour, malgré un petit banc de brume. Dans le chapitre III, il part faire un tour à ski, d'époque en bois. le lecteur partage son plaisir à se laisser glisser, à progresser dans la neige fraîche, seul au monde, à découvrir une source chaude au milieu d'un bosquet de mélèzes. Au fil des chapitres, Melvin Woodworth a l'occasion de faire d'autres sorties à ski, de découvrir l'intérieur d'une grotte, et de passer sur le glacier. le lecteur reste béat d'admiration devant la manière dont Cosey sait conserver le blanc de la page pour rendre compte de la virginité de la neige. le lecteur se retrouve à projeter la texture et la résistance de la neige dans ces zones blanches de la page où évolue Woodworth ou d'autres personnages. L'artiste n'abuse pas de ce mode de représentation, en particulier, il donne une couleur grise aux étendues enneigées lors des séquences nocturnes. Il sait également rendre compte de la résistance de la neige, entre autres lorsque Woodworth se retrouve les quatre fers en l'air dans de la poudreuse. Il réalise une mise en couleur naturaliste, essentiellement basée sur des aplats de couleurs unis. Il introduit rarement des nuances, essentiellement pour rendre compte de reliefs mis en évidence par la luminosité. Il ajoute des petits traits secs pour rendre compte des textures des surfaces, que ce soit le bois ou les tissus. Il utilise également les couleurs pour faire mieux ressortir quelques surfaces par rapport aux autres par exemple 2 plans différemment éloignés de lignes d'arbre. Le lecteur un peu tatillon peut trouver qu'un ou deux passages comprennent des invraisemblances, ou des situations un peu tirées par les cheveux. Il y a bien sûr le comportement du cochon Wilfrid qui relève plus du dispositif artificiel bien pratique pour aider le héros, que d'un comportement naturaliste totalement plausible. Néanmoins le lecteur peut y voir une forme de comédie, sans réelle incidence sur l'intrigue en elle-même. Cosey donne l'impression de jouer dans un registre de chassé-croisé, pour introduire une tension momentanée, et ne pas se répéter dans les recherches menées par les 2 gendarmes. le lecteur peut aussi s'étonner de voir Evolena se balader dans la neige jambes nues, ou en talon, alors que les autres personnages restent en tenue hivernale pour affronter le froid de la saison, et la couche de neige. Mais il ne s'agit que de menus détails au regard de la globalité du récit. du coup, il pardonne également le final un peu trop spectaculaire quand l'une des attaches du sac à dos de Baptistin lâche au mauvais moment, ou quand ce personnage fait une découverte spectaculaire à un moment bien opportun. Il le pardonne à l'auteur, parce que malgré tout celui-ci a pris soin de préparer ces événements, à commencer par le poids du chargement du sac, mais aussi parce qu'il voit bien qu'il s'agit pour l'auteur d'introduire des rebondissements pour rester dans le registre de l'aventure. Totalement décontracté par la facilité de la lecture, le lecteur se laisse emporter par l'intrigue, par le plaisir de se retrouver dans cette région, par le grand air, et par la bonne nature du personnage principal. Il se rend compte que la reconstitution de l'ambiance du village le convainc entièrement. Il se surprend à aller se renseigner sur la vie de Joseph-Samuel Farinet (1845-1880) faux-monnayeur, ayant fait l'objet d'un roman : Farinet ou la fausse monnaie (1932) de Charles Ferdinand Ramuz. Malgré quelques facilités de scénario, Cosey a recréé une communauté, en la présentant par les yeux d'un nouveau venu. Au sein de son intrigue, il évoque donc cette forme d'activité criminelle qui est la création de fausse monnaie. Il évoque également le symptôme de la page blanche chez l'écrivain, et la situation financière précaire qu'il provoque. Au travers de l'histoire personnelle de Melvin Woodworth, il parle aussi d'un immigré (son père), de sa relation avec son père, de la distance qui sépare les membres d'une même famille, de la vie rêvée du frère absent. le lecteur peut trouver comme un écho de ces thèmes dans l'exode imposé des villageois d'Ardolaz, devant abandonner leurs racines, devant quitter leur foyer. Il y a finalement des thèmes sous-jacents assez graves dans le récit, même s'ils ne prennent jamais le pas sur l'histoire racontée. le lecteur peut d'ailleurs voir dans la conclusion de l'épilogue l'affirmation d'une valeur qui rejoint la question de la cellule familiale. Et Peter Pan dans tout ça ? Il y a déjà les citations de James M. Barrie en ouverture de chaque chapitre qui sont toutes extraites du livre Peter Pan. le lecteur peut essayer de trouver en quoi elles viennent apporter un éclairage au chapitre afférent, ou y voir plus une idée générale du chapitre, une source d'inspiration. L'auteur va un peu plus loin encore, lorsque dans les pages 81 et 82, Melvin Woodworth rêve au dieu pan. Il est assez difficile d'établir un parallèle direct entre le parcours de Melvin Woodworth et celui de Peter Pan, ou de voir dans ce récit des thèmes comme la peur de la mort. Peut-être que Woodworth est effectivement à la recherche de Dragan Z. Zmadjevic qui semble avoir vécu son rêve d'enfance ? C'est la réflexion qu'il se fait en page 57. Peut-être est-il à la recherche d'une vie romanesque qui lui éviterait d'être adulte, de faire face à ses responsabilités ? Ou peut-être que plus simplement Melvin Woodworth est un individu qui trouve du plaisir dans l'expérience de la vie, sans réelle implication de sa part ? Faut-il voir dans la décision de Woodworth de rester au village malgré le danger, un comportement manquant de maturité ? Ou dans sa décision de venir en aide à Baptistin sans rien connaitre de lui ? Il apparaît également qu'il souhaite retrouver l'état antérieur de la chaleur familiale lorsqu'il était enfant. Finalement, qu'elle appartienne ou nom au patrimoine de la BD, cette histoire se lit avec un grand plaisir, sans donner l'impression de retomber en enfance, ou que le média soit une excuse pour un récit infantilisant. L'auteur laisse le libre choix au lecteur de ne lire le récit que pour son intrigue et sa dimension touristique, ou de prendre le temps de penser aux choix effectués par le personnage principal.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Celluloid
Celluloid

Voyage onirique et érotique - Ce tome comprend une histoire complète, racontée sans aucune bulle, sans aucun texte. Une femme rentre chez elle. Elle arrive sur le palier. Elle ouvre la porte de son appartement avec une clef plate. Il pourrait s'agir d'un appartement parisien. Elle pose sa valise et appelle son compagnon (ou peut être son mari). Elle l'appelle avec son portable. Il est au travail dans un grand bureau. Après quelques explications agenda en main, il apparaît qu'il y a eu un décalage d'une journée dans leur rendez-vous. La femme raccroche et décide de prendre un bain. Elle se déshabille, se prélasse dans l'eau, se sèche sort sans prendre la peine de se rhabiller. Dans la pièce, elle avise un projecteur avec un film prêt à être visionné. Elle le met en marche et elle est vite troublée par le caractère érotique du film. La bande de celluloïd prend feu et la projection sur le mur se transforme en porte que la femme franchit pour se retrouver dans un monde onirique et érotique. En 2011 paraît cet étrange objet bédéïque entièrement réalisé par Dave McKean (scénario et illustrations). Il s'agit d'un récit érotique, sans aucun mot, illustré (à quelques exceptions près) sous la forme de pleines pages. Les français ont eu l'honneur de bénéficier de sa première parution, avant qu'un éditeur américain n'ose le publier au pays des puritains. S'agit-il vraiment d'un ouvrage érotique ? Oui, il est impossible de s'y tromper. La femme est nue à partir de la scène du bain jusqu'à la fin de livre. Elle commence par être témoin d'actes sexuels, puis elle participe à des actes sexuels. S'agit-il d'un ouvrage pornographique ? On n'en est pas loin. Il y a des représentations explicites et détaillés des organes génitaux masculins et féminins en gros plan, il y a des scènes d'accouplement et de fellations, mais il n'y a pas de gros plan de pénétration. Y a-t'il une histoire ? Oui, Dave McKean reste un vrai créateur et son objectif n'est pas d'accumuler les scènes racoleuses. Il y a une vraie progression narrative au fur et à mesure que le désir augmente chez l'héroïne. Il suffit de regarder les premières pages disponibles en aperçu pour constater que McKean n'a pas recours à l'esthétisme codifié des bandes dessinées érotiques ou pornographiques. Les mensurations de son héroïne restent dans la normale (pas de glandes mammaires hypertrophiées) et qu'il a choisi un esthétisme qui rappelle au départ celui de Cages. C'est d'ailleurs le propre de ce créateur d'accorder la première place aux illustrations, au langage de l'image : il ne se contente jamais de représenter une personne ou un objet. Il en donne à chaque fois une vision artistique, un point de vue qui met en évidence les sentiments, les sensations, un jugement de valeur, le regard subjectif de l'artiste. McKean utilise plusieurs techniques différentes pour illustrer cette femme s'aventurant dans le monde de l'érotisme et du désir. Les premières pages commencent avec le style qu'il a adopté à partir de Cages. La représentation des individus évoque Picasso dans des tableaux comme "Les demoiselles d'Avignon" (1908) pour les visages anguleux, le "Portrait d'Ambroise Vollard" (1910) pour la décomposition de l'image en formes géométriques. Ce style empêche le lecteur de réduire la femme à un simple objet du désir. Les illustrations présentent son visage sur une surface plus importante que la vue directe ne le permet. McKean s'en sert pour augmenter l'importance du regard en accordant plus de place aux yeux que ce que rendrait une perspective traditionnelle. Il applique également ce mode de représentation au corps dénudé. du coup, les attributs sexuels sont effectivement mis en évidence, mais dans une composition qui fait également ressortir des angles là où tout n'aurait été que courbes voluptueuses dans un magazine de charmes. le regard du lecteur bute sur ces angles ce qui provoque une personnification de cette femme qui ne peut pas être réduite à un objet (bimbo ou MILF), à des appâts sexuels. La représentation des décors évoque Vincent van Gogh pour la perspective déformée, légèrement faussée de "La chambre de van Gogh à Arles" (1889). Dave Mckean change de style au fur et à mesure des paliers de plaisir franchis par l'héroïne, jusqu'à utiliser à la fin la retouche de photo par logiciel d'infographie, avec un vrai modèle féminin nu. Dans les différents modes de représentation picturale, il s'arrête à chaque fois juste avant l'abstraction, juste avant Kandinsky, ou la dernière période de Picasso. Dave McKean est un artiste érudit qui utilise ses différents modes picturaux pour mieux traduire ce qu'il souhaite dire. À mon goût, il réussit à faire ressentir au lecteur les sensations éprouvées par la femme. Toutes les activités sexuelles sont évoquées de son seul point de vue. Chaque scène a suscité une empathie de ma part, avec des images inoubliables. Parmi les plus marquantes, il y a cette montée du plaisir féminin chez l'héroïne qui est représenté en juxtaposant des esquisses rapides de cette femme avec son sexe en premier plan et des photographies de fruits tels qu'une grappe de raisin, une goyave, un fruit de la passion, une poire, etc. Ces images transcrivent la narration sur le plan des sensations éprouvées, un exploit en matière de bandes dessinées (les grappes de raisin auront maintenant pour moi une forte connotation). Il y a également le passage où le désir devient de plus en plus pressant jusqu'à être animal et il est représenté sous la forme d'un démon rouge, nu et bien pourvu par la nature. La métaphore est simple, mais les illustrations sophistiquées et légèrement second degré apportent des nuances et des subtilités insoupçonnées. Le genre érotique se compte parmi les plus codifiés et les rigides, il semble presqu'impossible de pouvoir trouver une idée originale dans ce genre, et encore moins de la représenter sans tomber soit dans la pornographie ordinaire, soit dans les stéréotypes éculés. Dave McKean a mis tout son art au service de cette histoire simple pour transmettre les sensations du personnage féminin au lecteur. J'ai trouvé qu'il y avait parfaitement réussi en mettant en oeuvre tout son vocabulaire graphique (aussi sophistiqué qu'étendu) pour le récit qui se révèle être un point de vue construit sur le désir et le plaisir sexuel. Seul petit défaut : du fait de l'absence de texte, il s'agit d'une bande dessinée qui se lit très vite (environ 20 minutes en s'attardant sur les images).

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Maus
Maus

Processus et devoir de mémoire - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les 2 parties du récit : Mon père saigne L Histoire (publié en recueil en 1986), Et c'est là que mes ennuis ont commencé (publié en recueil en 1991). Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 292 planches et 1.500 cases. À la suite à sa parution, un prix Pulitzer a été décerné à son auteur en 1992. Elle a également été récompensée par le prix de meilleur album étranger au festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1988 pour le livre I et en 1993 pour le livre II. L'auteur a complété cette oeuvre avec un album revenant sur sa genèse avec des explications complémentaires : MetaMaus (2012). En 1958, à Rego Park à New York, le jeune Art Spiegelman (10 ans) est en train de faire du patin à roulette avec ses amis. Une des fixations lâche et il tombe par terre. Ses copains continuent leur course en le traitant d'oeuf pourri. L'enfant va se plaindre à son père qui lui répond qu'on ne peut pas les qualifier d'amis tant qu'on n'a pas été enfermé avec eux pendant une semaine sans rien manger. En 1978, Art rend visite à son père Vladek qui habite toujours à Rego Park. Il le salue, ainsi que sa deuxième épouse Mala. Après le repas, Art indique à son père qu'il souhaite commencer à réaliser sa bande dessinée sur lui, et qu'il aimerait donc qu'il lui raconte son histoire, en débutant par comment il a rencontré Anja, sa première épouse, la mère d'Art. En 1937, Vladek Spiegelman vivait à Cz?stochowa, en Pologne, travaillant dans le commerce de vêtements. Il avait belle prestance, ses amis le comparant avec Rudolph Valentino (1895-1926) dans le film le Cheik (1921). Il avait développé une relation amoureuse avec Lucia Greenberg, issue d'une famille sans argent. Vladek allant visiter sa famille dans la ville de Sosnowiec, sa cousine lui présente une amie : Anja Zylbergberg. Ils commencent à nouer une relation épistolaire, puis Vladek est invité dans sa famille qui possède une des plus grandes usines de bonneterie de Pologne. Vladek décide de déménager pour s'installer à Sosnowiec. Il se fiance à Anja, se marie avec elle, et son père lui offre une bonne situation dans son entreprise de bonneterie. Finalement avec l'aide de son beau-père, Vladek Spiegelman fait construire une usine de textile à Bielsko, également en Pologne. En octobre 1937, nait Richieu, le premier enfant d'Anja et Vladek. La jeune mère souffre d'une dépression périnatale, et le jeune père l'accompagne pour un séjour dans un sanatorium, en Tchécoslovaquie. Durant le voyage en train, il passe par une ville où flotte le drapeau nazi. Un voyageur leur parle d'un pogrom en Allemagne. le séjour au sanatorium dure 3 mois : c'est un vrai succès pour la santé d'Anja. de retour à Sosnowiec, le père d'Anja apprend à Vladek que son usine a été pillée. Il l'aide à redémarrer son affaire, et rapidement l'usine à Bielsko engrange de confortables bénéfices. Mais le 24 août 1939, les Spiegelman reçoivent une lettre du gouvernement intimant l'ordre à Vladek de rejoindre l'armée. Il est décidé que Richieu et Anja retournent à Sosnowiec pour séjourner avec sa famille, pendant que Vladek rejoint les rangs de l'armée. Il se retrouve bientôt au front contre l'armée allemande. Vladek s'interrompt dans son récit car il vient de renverser son flacon de pilules qu'il était en train de compter pour préparer son pilulier. Par association d'idées, il se lance alors dans le récit de son opération de l'oeil droit qui a fini par une ablation et la pose d'un oeil de verre. Art Spiegelman revient régulièrement voir son père pour recueillir sa parole et il se retrouve souvent pris à témoin dans les chicaneries entre Valdek et son épouse Mala. Finalement son père reprend son histoire là où il s'était arrêté, au front. Depuis sa parution à la fin des années 1980, cette bande dessinée est devenue une référence incontournable : un témoignage extraordinaire d'un survivant du camp de concentration d'Auschwitz, pendant la seconde guerre mondiale. le lecteur assiste aux entretiens d'Art avec son père, et vit en direct les souvenirs de ce dernier qui sont alors racontés au temps présent, toujours sous forme de bande dessinée. L'auteur a choisi de restituer la parole de son père au mieux, en effectuant des recherches historiques en parallèle pour dessiner avec authenticité ce qu'il évoque : la Pologne de la deuxième moitié des années 1930, et de la première moitié des années 1940, mais aussi les installations du camp de concentration, les trains, les uniformes des prisonniers et des soldats, etc. le lecteur n'a pas forcément conscience de cette volonté d'authenticité, car l'artiste a choisi un rendu descriptif, mais simplifié, avec un format de BD un peu plus petit que celui d'un comics. Néanmoins s'il regarde les pages sous l'angle de la reconstitution historique, il voit bien que ces dessins à l'apparence parfois un peu naïve contiennent effectivement des informations visuelles en bonne quantité, avec un investissement visible de l'auteur quant à l'exactitude de chaque détail, qu'il s'agisse des tenues vestimentaires, ou des meubles, des aménagements intérieurs, des installations des camps. Bien évidemment, c'est le récit de Vladek Spiegelman qui dicte la forme de la narration. Pour autant, Art Spiegelman a effectué des choix narratifs très conscients. Dès le départ, le lecteur est frappé par l'utilisation du zoomorphisme pour représenter les nationalités : des souris pour les juifs, des chats pour les allemands, des cochons pour les polonais, et d'autres animaux pour les américains, les français et les suédois. Cela n'a pas pour effet de rendre les individus mignons, mais ça permet au lecteur de prendre du recul, de ne pas ressentir de plein fouet l'horreur de ce qui est raconté. Chaque visage est très simplifié : des points pour les yeux, bien souvent pas de bouche dessinée pour les souris, le même visage pour toutes les souris, pour tous les chats, pour tous les cochons, et pourtant le lecteur sait toujours qui est représenté grâce au contexte et au dialogue ou au commentaire. Ensuite, il constate que le nombre de cases par page est assez élevé : entre 8 et 10 en moyenne, avec des bordures rectangulaires. de temps à autres, il fait ressortir une case par un insert, ou par une absence de bordure. Il utilise régulièrement un découpage très rigoureux en 8 cases, 4 bandes contenant chacune 2 cases. En outre, le lecteur constate rapidement que l'artiste représente le décor en arrière-plan dans plus de 90%, ce qui est à nouveau fait sciemment pour que les personnages ne deviennent pas juste des acteurs sur une scène vide. En fait, sous des dehors un peu frustes et simplistes, chaque page comprend une forte densité d'informations visuelles très concrètes qui projettent le lecteur dans chaque lieu, à côté de personnages expressifs. Effectivement, Art Spiegelman accomplit un devoir de mémoire en couchant sur le papier les souvenirs de son père, dans une bande dessinée, ce qui fin des années 1970 / début des années 1980 était un pari aux États-Unis, car les comics étaient vus comme un média à destination des enfants pour des récits de superhéros. Lorsque Vladek se retrouve emprisonné à Auschwitz, il relate factuellement la faim, les privations, les maltraitances, les tortures, les rafles, les morts par la faim, par les coups, par les exécutions sommaires, et dans les chambres à gaz. Dans un premier temps, l'utilisation de souris anthropomorphes évite au lecteur de devenir un voyeur devant des horreurs graphiquement insoutenables. Mais l'accumulation d'épreuves finit par générer un malaise proche de devenir insoutenable. Il acquiesce inconsciemment quand Vladek indique à son fils que c'est inimaginable, impossible à représenter ce qu'il a vécu. Il comprend à chaque fois comment Vladek a pu survivre, parfois avec de la chance (toute relative), tout en voyant de nombreux prisonniers mourir autour de lui. C'est vraiment le récit d'un survivant, et il s'interroge sur les séquelles psychologiques d'une telle succession de traumatismes effroyables. Il comprend tout à fait que Vladek puisse se représenter les soldats allemands comme des prédateurs cruels pour les juifs, comme des chats pour des souris. Ce zoomorphisme des nationalités permet également d'éviter de mettre en oeuvre des stéréotypes de race pour les représenter. Au cours du chapitre trois du livre I, Vladek est représenté comme portant un masque de cochon sur son visage, se faisant passer pour un polonais auprès d'un autre polonais. Plus tard dans le récit, c'est Art Spiegelman qui porte un masque de souris, bien qu'il soit juif pas sa naissance, mais pour indiquer qu'il se sent un imposteur. le lecteur comprend que l'auteur a conscience des limites de l'outil visuel qu'est le zoomorphisme et que ces masques correspondent effectivement à la projection de la représentation mentale de Vadek sur les individus, tel qu'il raconte son histoire. Au début du premier chapitre du livre II, Françoise Mouly (la compagne d'Art) et Art ont une discussion sur sa propre culpabilité qu'il ressent à avoir une vie plus facile que celle de son père, à avoir eu un frère qu'il n'a jamais connu. La discussion se termine avec la remarque formulée par Art que dans la vraie vie, Françoise ne l'aurait jamais laissé parler aussi longtemps sans l'interrompre. le lecteur comprend que l'auteur a une conscience aiguë de la nature de sa bande dessinée : une reconstitution à partir des souvenirs de son père datant de plus de trente ans, réarrangés sous forme de bande dessinée. Ce n'est pas un témoignage à chaud, et tous les faits ne sont pas vérifiables. Il doit faire des choix narratifs, sur la base d'informations parcellaires, sans pouvoir rendre compte de la totalité de l'expérience de son père. de ce point de vue, Maus comprend des particularités propres au récit de fiction. En plus d'être un récit de transmission de la Shoah, Maus est également un témoignage de la relation entre Art et son père. D'un côté, il subit une forme de culpabilité d'avoir une vie plus facile que son père, et d'être incapable de faire aussi bien que lui ; de l'autre, sa vie a été façonnée par les souvenirs de son père, par sa trajectoire de survivant, qui n'est la sienne à lui Art. La transcription des souvenirs de son père en bande dessinée porte également la marque de l'histoire relationnelle entre son père et lui : l'auteur met en avant ce biais émotionnel avec les séquences dans lesquelles il recueille la parole de son père. le récit n'est donc pas juste un témoignage historique et la biographie (partielle) de Vladek Spiegelman, c'est aussi pour partie une autobiographie, celle d'Art. Tout comme il peut facilement critiquer l'usage du zoomorphisme, le lecteur peut trouver dommage que l'auteur n'ait pas recueilli la parole de Mala, la seconde épouse de Valdek, elle aussi survivante des camps de concentration., ou encore trouver à redire sur tel aspect du récit (mettre tous les allemands dans le même sac, sous forme de chat par exemple). Mais l'auteur ne prétend pas à la perfection : il expose au lecteur, ses limites en toute transparence. Oui, Maus est une bande dessinée exceptionnelle, à la fois pour le devoir de mémoire qu'elle constitue, à la fois pour l'intelligence de sa composition et de sa réalisation. Art Spiegelman met en images les mémoires de son père avec une grande honnêteté intellectuelle, une prise de recul intelligente qui n'obère en rien la dimension émotionnelle du récit.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Feux (Mattotti)
Feux (Mattotti)

Dans ma tête, je veux le jour. - Il s'agit d'un récit complet en 1 tome, indépendant de tout autre, décomposé en 6 chapitres. Il est paru pour la première fois en 1984. Il a entièrement été réalisé par Lorenzo Mattotti, un artiste italien. L'état de Sillantoe est composé d'un archipel d'îles. Il a dépêché un navire militaire (l'Anselme) pour aller enquêter sur les phénomènes inquiétants se déroulant sur l'île de sainte Agathe. le lieutenant Absinthe fait partie du premier groupe à débarquer pour une mission de reconnaissance. La nuit précédant l'expédition, il fait des rêves étranges où apparaît le symbole du feu. Lors de l'exploration il tombe nez à nez avec une étrange créature indigène. de retour sur le navire, il n'en dit mot à son supérieur. En son for intérieur, il ressent comme un attachement pour cette île. Il est un petit peu intimidant d'ouvrir "Feux" qui a connu un écho retentissant lors de sa sortie, qui est classé parmi les chefs d'oeuvre du neuvième art, qui a donné naissance au courant baptisé "bande dessinée picturale". le lecteur se demande s'il va bien tout comprendre, sans même aller jusqu'à identifier les éléments narratifs novateurs. L'intrigue s'avère très linéaire et simple. le lieutenant Absinthe est en quelque sorte contaminé par quelque chose qui se trouve sur l'île. Son point de vue sur la nature de l'île s'en trouve radicalement modifié, ce qui l'oblige à appréhender autrement la mission de l'équipage, et à prendre parti pour l'île. de ce point de vue, il n'y a rien de très compliqué. Les années ayant passé depuis 1984, la découverte des planches de Mattotti n''est pas traumatisante. Les lecteurs ont intégré dans leur esprit, que l'approche picturale dans la bande dessinée n'est pas unique, que certains artistes disposent d'une culture en peinture qu'ils sont en mesure de mettre au service de leur récit. Les planches de "Feux" n'en restent pas moins saisissantes. le temps n'a pas diminué la force de leur impact. D'un point de vue formel, Mattotti se plie à la composition de planche découpée en cases, en moyenne 6 par page, avec quelques dessins pleine page, essentiellement en tête de chapitre. Les images qu'il créée évoquent les peintres illustres de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième (par exemple Cézanne, Van Gogh, Picasso période Demoiselles d'Avignon, Edward Hopper). Certaines cases empruntent également des idées de compositions à Roy Lichtenstein, en particulier la façon de représenter les canons comme des objets géométriques, détachés de leur support. Certaines cases prises hors de la trame narrative s'apparentent à une image abstraite, dont le sens ne peut se déduire qu'à partir des cases qui la jouxtent, pour identifier à quel élément figuratif cette composition géométrique appartient. Il ne s'agit cependant pas d'un exercice de style qui viserait à contraindre la peinture académique au cadre de la bande dessinée. Il s'agit bel et bien de raconter une histoire en exprimant au mieux les sentiments, les sensations et la vie intérieure du personnage par des images, le choix du mode de représentation étant asservie au récit. Dans un entretien avec Jean-Christophe Ogier, Mattotti a dit de manière explicite que chaque case a été pensée, conceptualisée pour apporter quelque chose au récit. Ce besoin d'explication en dit long sur les réactions qu'a dû susciter l'ouvrage à sa sortie, tellement il sortait des normes de l'époque. Il explique également qu'il a écrit les textes après avoir conçu la bande dessinée. Là aussi, Mattotti utilise le langage pour servir son histoire. Il respecte syntaxe et grammaire. Il utilise des phylactères pour le dialogue, et il développe le flux de pensées intérieur du lieutenant Absinthe, créant ainsi une forme de poésie dans la façon d'appréhender les événements. Même dans la forme des phylactères, Mattotti insère du signifiant. Il a choisi des contours de phylactère en forme de polygones irréguliers, plutôt que les traditionnelles ellipses. Cet aspect induit une forme d'agressivité due aux angles, ce qui teinte les propos eux-mêmes parfois de brutalité, d'autre fois d'hésitation du fait de ce contour irrégulier. Au-delà des références artistiques, la grande innovation de Lorenzo Mattotti est de donner une importance prépondérante aux couleurs, comme expressions des sensations et des sentiments. Les couleurs ne sont pas cantonnées au rôle reproduire la teinte réelle des éléments dessinés. Elles deviennent expressionnistes. Dans certaines pages elles prennent la première place, reléguant les contours des formes au second plan. Les modalités picturales de narration confèrent un impact émotionnel inoubliable au récit, jusqu'à presqu'en faire oublier les péripéties et le thème. L'intrigue est donc très linéaire et très simple, avec ce lieutenant qui change de point de vue suite à une rencontre et qui assiste au conflit entre 2 parties (les militaires contre l'île) qui ne s'entendent pas. D'un côté l'armée est venue avec pour mission de civiliser les lieux ; de l'autre la force vitale de l'île ne se laisse pas dompter. Toutefois, la formulation des réflexions issues du flux de pensée intérieure d'Absinthe ouvre la possibilité à une interprétation moins littérale des événements. Ces phrases indiquent que "les feux s'agitaient dans le noir et lui échauffent l'esprit". Absinthe écrit que " Cette nuit là, j'étais passé de l'autre côté… dans une région où les choses sont comme on les sent.". Plus loin, les soldats essayent de le ramener au monde normal, c'est-à-dire sur le navire. Absinthe est passé par une initiation qui a provoqué en lui une transformation, ou tout du moins un éveil, qui a changé sa façon de voir le monde. Plus loin, il est dit qu'il avait tué pour défendre ses émotions et qu'il était incapable de distinguer la raison de l'instinct. Mais ces phrases ne permettent pas de déterminer la nature de ce changement, ou ce que ce nouveau point de vue lui permet de voir. Il faut alors que le lecteur lui-même considère autrement certains passages. Absinthe écrit encore : "Je ne t'envoie pas des mots, mais des signes. Observe les pendant que moi je les touche.". Il évoque également qu'il éprouve "de l'amour peut-être pour ces couleurs que je ne voyais plus depuis si longtemps". Mises dans la perspective du caractère novateur de "Feux", ces 2 réflexions semblent s'appliquer à Lorenzo Mattoti lui-même, créant une bande dessinée se nourrissant de l'amour qu'il porte pour les couleurs, charge au lecteur d'interpréter ces signes de couleurs. À la lumière de ce rapprochement, cette oeuvre peut être considérée à la fois comme la métaphore de l'initiation d'un individu à une idée, un point de vue, un mode de vie, une culture différente, et comme l'allégorie de la création d'une forme de bande dessinée rejetant les conventions établies qui veulent que le trait du contour asservisse les couleurs de la forme. Cette interprétation semble validée par les dernières phrases du récit : "Je ne veux plus ces feux qui éclaircissent la nuit. Dans ma tête, je veux le jour.". Pour Mattotti, il n'y a pas de retour en arrière possible : Absinthe et sa nouvelle façon de voir les choses vont provoquer la ruine de ses coéquipiers. " Ces couleurs le brûlaient, toujours plus." : il est impossible d'oublier cette façon de voir. Les étranges personnages vus par Absinthe sur l'île sainte Agathe sont autant des muses que des divinités incarnant le destin : il est impossible de s'y soustraire. C'est une vraie profession de foi de l'artiste.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Déesse
Déesse

Soumets-toi Lilith ! - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2019. Il a entièrement réalisé (scénario, dessin, couleur) par Aude Picault. Il comprend environ 120 pages de bande dessinée en couleurs. Jadis régnait la grande déesse. Tous les peuples se prosternaient devant elle car elle était à la fois la reine de la vie et de la mort. Sa représentante la grande prêtresse conseillait les rois et s'accouplait avec eux avant les batailles. Mais la défaite de ces peuples par d'autres entraîna la chute de la déesse, son asservissement à un dieu guerrier, et son assimilation à la responsabilité de catastrophes naturelles. Puis elle fut oubliée. Cette chute est par exemple racontée dans la Bible. Dieu créa les cieux, la Terre… la faune, la flore, et finalement l'humanité : mâle et femelle, à son image. Tout naturellement, Adam et Lilith s'accouplent, dans diverses positions : missionnaire, Andromaque, balançoire, jusqu'à la jouissance mutuelle. Pourtant après l'acte, Adam déclare que la position de l'Andromaque n'est pas tenable, qu'il doit être au-dessus pour pouvoir contrôler. Lilith lui répond que s'il est le roi de la création, elle en est la reine, à égalité. Adam lui dit qu'elle doit se prosterner devant lui. Elle refuse de se soumettre. Adam en appelle à la volonté divine : si Dieu s'oppose à la domination d'Adam, qu'il se manifeste. Rien ne se produit. Devant l'absence de réaction, Adam en déduit qu'il a raison. Lilith refuse ce constat et invoque YHWH, provoquant l'effroi d'Adam. Il pousse des ailes dans le dos de Lilith et elle s'en va. Adam se plaint de sa solitude à Dieu et celui-ci envoie 3 anges Snwy, Snswy et Smng pour raisonner Lilith. Celle-ci refuse de retourner auprès d'Adam : elle se voit maudite, et cent de ses enfants doivent mourir chaque jour. Elle décide de s'abîmer dans les flots et de fait ses enfants meurent noyés à la naissance. Lilith ne revenant pas, Dieu décide d'accéder à la demande d'Adam et de lui donner une nouvelle femme. Cette fois-ci, il la façonne à partir de l'âme et de la matière d'Adam de sorte à ce qu'ils soient indéfectiblement liés. Il lui donne le nom d'Ève. Voilà un ouvrage étrange à la croisée des chemins. Il est paru dans la collection BD Cul de l'éditeur Les Requins Marteaux, et contient effectivement des scènes de sexe pouvant durer une dizaine de pages. Il est réalisé par Aude Picault dont le précédent ouvrage à succès Idéal Standard](2017) abordait le thème du choix de ne pas avoir d'enfant pour une femme, malgré la pression de la société. D'un autre côté, il est vrai que cette autrice avait déjà réalisé le premier ouvrage de cette collection : Comtesse paru en 2010. Enfin, le personnage principal est Lilith : un démon féminin issu de la tradition juive, considérée comme la première femme d'Adam, avant Ève. le nom de Lilith est mentionné une fois dans la Bible, 4 fois dans le Talmud. Son histoire est développée dans l'Alphabet de Ben Sira (entre 700 et 1000 de notre ère), et reprise dans les textes de la Kabbale, la tradition ésotérique du judaïsme. le lecteur se rend vite compte que l'autrice a su reprendre les principaux éléments du mythe de Lilith en les respectant, sans les transformer en un folklore de pacotille : la première femme d'Adam, sa relation avec Samaël, la malédiction de Dieu, l'intervention des 3 anges (Snwy, Snswy et Smng / Sanoï, Sansenoï et Samangelof). La position d'Aude Picault est claire concernant les tenants de la foi juive, mais elle ne se contente pas de se moquer bêtement ou de railler un ou deux préceptes triés sur le volet. Elle donne son interprétation de cette croyance. Quand il choisit de lire un livre dans cette collection, le lecteur attend des scènes de cul. Elles occupent environ 60 pages sur 120, il n'y a donc pas tromperie sur la marchandise. Aude Picault les représente en vue générale, en gros plan, et tous les stades intermédiaires. Il s'agit de relations entre 2 adultes consentants, dans diverses positions sexuelles, sans prouesses physiques ou techniques. le lecteur peut observer des positions classiques, ainsi que des pénétrations en gros plans, des excitations du clitoris par la femme, des éjaculations. Les représentations sont plutôt simplifiées, très éloignées d'une représentation photographique, ou d'exagérations morphologiques, déconnectées d'une esthétique pornographique. le lecteur peut rattacher chaque relation physique à un individu avec des convictions personnelles, une histoire, à l'opposé d'une mécanique bien huilée et spectaculaire, accomplie par 2 professionnels anonymes et sans âme. de même chaque rapport dit quelque chose sur la relation qui unit les 2 individus en présence. Aude Picault raconte l'histoire de Lilith, personnage mythologique, comme s'il s'agissait d'un être humain. Elle ne se contente pas de broder sur la tradition du judaïsme : elle donne à voir une personne incarnée avec ses propres envies, engagée dans une relation avec un partenaire. le prologue sert de mise en perspective de l'histoire de Lilith comme étant universelle, et les dessins s'inspirent de représentations assyrienne et égyptienne pour évoquer un temps immémorial. L'artiste dessine sous la forme de fresques, de mosaïques, de hauts reliefs pour marquer une histoire datant de l'aube des civilisations. Ce mode de représentation atteint son objectif, et permet déjà de représenter des relations sexuelles sans que l'aspect pornographique n'écrase tout le reste du dessin. Par la suite, elle représente les environnements d'un trait léger et de manière simple. Il est vrai qu'en ces temps de la Genèse, il n'y a que des zones naturelles, figurées par un tronc d'arbre, son feuillage, des brins d'herbe, mais aussi quelques formations rocheuses, une grotte, des plans d'eau. Aude Picault adopte une mise en page sans dessiner de bordure de case, avec deux ou trois dessins par page et de nombreux dessins en pleine page (environ une cinquantaine). Ce choix est dicté par le format moitié moindre que celui d'une bande dessinée, mais aussi par le genre pornographique qui implique de tourner rapidement les pages pour que la tension monte. L'artiste représente les formes humaines de manière simplifiée, avec un simple détourage des corps avec un trait fin. Elle donne des silhouettes normales aux personnages, sans musculature exagérée, sans taille mannequin (Lilith est plutôt bien en chair). Elle ne s'attarde pas sur certains détails anatomiques (pas de tétons, que des auréoles), quelques poils. Il y a moins d'une demi-douzaine de gros plans de pénétration, et ils sont également représentés de manière légère, très éloignés d'une représentation photographique, ou d'une exagération de prouesse sportive. Il y a très peu de personnages, essentiellement quatre : Lilith, Adam, Samaël et Ève. le lecteur apprécie la justesse de l'expressivité de leur visage : la sollicitude, l'inquiétude, la colère, la surprise, le plaisir innocent. Il ne fait pas de doute que Lilith, Adam et Ève prennent du plaisir pendant l'acte sexuel. le plaisir féminin est montré sans tabou, sans que cette bande dessinée ne se transforme en un éloge du plaisir féminin. L'interprétation qu'Aude Picault donne du mythe de Lilith est bien sûr féministe. le prologue attire l'attention du lecteur sur le caractère universel du discours, dont le mythe de Lilith n'est qu'une version parmi tant d'autres : la soumission de la femme à l'homme. L'autrice n'est pas dans la dénonciation ou la critique négative : elle propose une autre façon d'envisager les choses. Il ne s'agit pas de faire une chasse aux sorcières, de dénoncer une religion parmi d'autres, de se lancer dans une diatribe facile contre le patriarcat. le changement de point de vue s'opère par une simple phrase : Enfin, Dieu créa l'humanité à son image, mâle et femelle. Lilith n'est pas née de la côte d'Adam, elle a été créée son égale. C'est effectivement l'envie de domination du mâle qui a conduit à la rupture de cet équilibre. Adam est montré comme ne sachant pas accepter cette égalité, comme étant incapable de lâcher prise, de se laisser aller et de perdre le contrôle. Plus tard Lilith demande à Samaël s'il a peur de son désir à elle : elle explicite ce qui a effrayé Adam. Étrangement Dieu accède à la demande d'Adam de demander à Lilith de revenir, puis de créer une nouvelle compagne Ève à partir de son propre corps, niant ainsi l'altérité féminine. Sur cette base, Aude Picault peut ainsi renverser le symbole de Lilith et même celui de Samaël (ange déchu) qui n'incarnent plus le mal, mais une alternative à la domination masculine, au patriarcat diabolisant le plaisir sexuel des êtres humains, et surtout celui des femmes. L'union de Samaël et Lilith montre que cette égalité entre les 2 sexes peut fonctionner jusque dans les relations sexuelles. Aude Picault ne montre pas du doigt une frange de la population, ou le clergé, ou une religion : elle se montre constructive. Elle met en lumière le mécanisme qui conduit à la volonté de soumettre les femmes à celle des hommes : la peur des hommes face à quelque chose qu'il ne peut pas être, face à une altérité profonde. Elle montre qu'il n'y a pas de culpabilité à associer au plaisir féminin, et pas d'impossibilité de trouver du plaisir pour les 2 partenaires. A priori, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une entreprise étrange : effectuer une interprétation d'un mythe biblique sous la forme d'un récit pornographique. Aude Picault n'est pas la première à le faire : Gilbert Hernandez s'y était essayé avec Jardin d'Eden (2016) pour un résultat très plat et littéral. Rapidement, le lecteur constate que Déesse mérite sa classification dans les BD pornographique, et que cela ne diminue en rien la voix de l'autrice. Il ne s'agit nullement d'un récit exécuté à la va-vite avec un fil directeur squelettique pour aligner les scènes de sexe. Il s'agit d'une vraie histoire, celle de Lilith, avec une narration visuelle élaborée et pleine de charme avec un faible niveau de vulgarité, doublé d'un point de vue sur l'un des modes d'asservissement du patriarcat, sans virer à la dénonciation simpliste et aigrie.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Confidences à Allah
Confidences à Allah

Quand le néant s'adresse à l'infini, ça sonne occupé. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, l'adaptation du livre Confidences à Allah (2008) de l'autrice Saphia Azzedine. Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Eddy Simon pour le scénario, et par Marie Avril pour les dessins et la couleur. Il compte quatre-vingt-six pages de bande dessinée. À Tafafilt, petit village de montagne au Maroc, la jeune adolescente Jbara s'ennuie et elle considère que ce village c'est la mort, même si elle y est née. Elle a seize ans et elle a pris l'habitude de s'adresser à Allah dans sa tête. Il paraît qu'elle est belle, mais elle ne le sait pas. Un homme est en train de la pénétrer, et elle ne pense qu'à son Raïbi Jamila, un délicieux yaourt à la grenadine qu'on boit par-dessous, en faisant un petit trou. Elle se doute bien que ce qu'elle fait, c'est Haram. Vu qu'il n'y a rien à Tafafilt, elle se dit qu'Allah ne la voit pas. Avec un peu de chance… Elle regarde les yaourts, le paquet de biscuits au chocolat, les chewing-gums dans le sac en plastique… Lui, il gémit comme un porc. Heureusement, il est derrière. Lui, il s'appelle Miloud. Il est marron, il est amer, il la débecte. C'est un berger. Il habite dans un bled à une cinquantaine de kilomètres de chez elle. Il passe de temps en temps faire du commerce avec des mecs comme lui… Et se faire du bien avec elle. Elle, elle s'en moque. Elle a son raïbi Jamila. Pour elle, c'est le summum du plaisir. Elle est pauvre et elle habite dans le trou du cul du monde. Avec son père, sa mère, ses quatre frères et ses trois soeurs. Elle est une bergère et elle ne connait rien d'autre. Ses brebis sont tout ce qu'elle a. Non, elle a sa mère aussi. Elle aime sa mère, elle l'aime parce qu'elle lui fait pitié. Elle met des oignons dans tous ses plats pour pouvoir pleurer en paix. le plus dingue pour Jbara, c'est qu'elle supporte son père. Son père est un gros idiot chez qui elle déteste tout ! Elle a beau essayer d'avoir pitié de lui, elle n'y arrive pas. Quand il parle, il a du blanc au coin des lèvres, ça la dégoute ! Elle sait qu'elle est injuste, il n'y est pour rien. C'est qu'un idiot ! Jbara est sortie à l'extérieur de la tente familiale pour s'adresser à Allah, lui faire des confidences, agenouillée à même le sol. Elle le remercie pour la santé de sa mère, de ses frères, de ses soeurs. Pour ses brebis, pour tout quoi. Elle veut lui dire qu'il doit être très beau et très miséricordieux, et très glorieux aussi. Mais quand même, pourquoi l'a-t-il laissée là ? Ce n'est pas une vie Tafafilt. Elle le supplie pour qu'il se passe quelque chose dans sa vie. Puis elle va s'occuper de ses moutons, tout en savourant un de ses yaourts. le lait tourné de Miloud a tellement collé qu'elle a du mal à séparer ses cuisses. Ça tombe bien, c'est le jour du bain. Un jour, Miloud lui a dit qu'on n'était définitivement plus vierge quand on perdait tous ses poils d'en bas. Tout en se lavant, elle constate que sa touffe est toujours là. Elle se sèche et elle se sent encore plus vierge qu'avant. Elle sort de la tente de bain, sans s'être rendu compte qu'un homme s'était masturbé en la regardant. Prise d'une crampe soudaine, elle s'agenouille et vomit à même le sol. Cette adaptation est celle d'un premier roman, d'une écrivaine née au Maroc, d'une mère française d'origine marocaine et d'un père marocain, qui n'a rien d'autobiographique, une pure fiction. le lecteur découvre une jeune adolescente ayant grandi et habitant dans un petit hameau, dans une famille pratiquant la religion nationale, et étant devenue l'objet du désir de plusieurs hommes de la région. Pour autant, la tonalité de la narration ne relève pas du féminisme. le lecteur voit crûment le comportement de certains hommes vis-à-vis de Jbara : un simple objet utilisé pour leur plaisir, parfois avec une forme de rémunération, des denrées pour commencer, de l'argent par la suite, d'autre fois sans aucune compensation d'aucune sorte, juste parce qu'ils sont en position dominante. D'une certaine manière, cette violence reste feutrée : elle ne prend pas la forme de violences physiques et cette jeune femme a complètement intégré ce fonctionnement systémique de la société. Elle s'y est adaptée, apprenant progressivement à en tirer pour profit pour elle-même, sans se voir comme une victime. Les choses sont comme ça, elle accepte cet état de fait et elle le vit comme étant l'ordre naturel des choses. Progressivement, elle prend conscience que le mode de vie qui est le sien est incompatible avec les préceptes de la religion, en aucune manière. Là encore, elle sait s'y adapter et elle fait évoluer son mode de vie en conséquence : elle s'éloigne peu à peu de la religion, tout en continuant à s'adresser à Allah. Le personnage principal est également présenté comme appartenant à une classe sociale pauvre, voire très pauvre. La vie dans le village n'est pas juste simple : il n'y a aucun confort moderne. Pas d'électricité, pas de réseau et d'ailleurs même aucun téléphone portable, même pas l'eau courante. Lorsqu'elle présente ses parents, Jbara le fait comme une adolescente, sans beaucoup de nuance, mais en même temps de manière très pénétrante : sa mère qui met beaucoup d'oignons partout pour masquer ses pleurs, son père pas très futé et embobiné par le représentant religieux local, ce dernier profitant sans vergogne de la foi des personnes qui l'accueillent. La jeune adolescente souhaite une autre vie, en particulier plus confortable grâce à des biens matériels. L'écrivaine fait évoluer le statut de son héroïne grâce à une valise providentielle et une grossesse non désirée. Bientôt, Jbara a trouvé un gite en ville, et gagne même de l'argent ce qui lui permet de s'acheter des choses, autonomie relevant du délire seulement quelques semaines auparavant encore. Pour autant l'organisation systémique de la société la cantonne dans le rôle d'individu exploité par d'autres : du fait de sa condition de femme, mais aussi comme femme de ménage, comme personne entretenue, comme employée sans contrat, sans protection sociale, à la merci de la fantaisie de son employeur ou de son protecteur, ou d'événements sur lesquels eux-mêmes n'ont aucune prise. Pour raconter cette histoire, les dessins s'avèrent assez doux. le lecteur le remarque dès la première page avec les couleurs. Elles s'inscrivent dans un registre chaud, orangé et un peu foncé, pour montrer la ferme de Tafafilt. Puis vient la scène de sexe qui se déroule dans l'ombre de la tente : les dessins s'avèrent peu explicites, dépourvus de charge érotique, avec un pudeur dépourvue d'hypocrisie, car il n'est pas possible de se tromper sur ce qui est en train de se dérouler. Ainsi que l'artiste choisit des teintes pouvant aller du clair au foncé, toujours avec des dégradés adoucis, neutralisant toute forme potentielle d'agressivité. Même le soleil du Maroc ne semble jamais implacable, ou la chaleur accablante, ou les lumières artificielles trop vives. Les contours des personnages sont réalisés avec un trait fin, les couleurs apportant plus d'informations en termes de reliefs des corps, de luminosité de la peau, et renforçant les expressions de visage. Ce choix graphique participe également à rendre les individus plus gentils, même ces militaires qui effectuent un raid chez le cheikh ne semblent pas méchants, alors que pourtant leurs actions sont violentes. En fait la personne qui apparaît la plus mal intentionnée au regard de Jbara s'avère être la belle-mère. Marie Avril impressionne tout de suite par son savant dosage entre traits de contour et mise en couleurs, composant des images avec une belle consistance en termes d'informations visuelles, sans pour autant qu'elles n'apparaissent chargées. Au fil des scènes, le lecteur se retrouve dans des endroits bien décrits la zone désertique de Tafafilt avec ses montagnes, les maigres pâturages, l'unique route de terre, l'arrivée en car dans la grande ville, ses rues, ses devantures de magasins, la grande demeure dans le quartier des riches avec ses pièces spacieuses, sa piscine, la cuisine, la discothèque avec ses lumières, le palais du cheikh et son encore plus grande piscine avec ses palmiers, la demeure modeste de l'imam. L'artiste s'inscrit dans une veine réaliste, un peu simplifiée, immergeant le lecteur dans un quotidien concret et consistant, que ce soient les lieux, les pièces des bâtiments et leur aménagement, les accessoires et les tenues vestimentaires, les modèles de véhicule, les gestes et postures, ou encore les expressions de visage. À plusieurs reprises, le lecteur remarque la force et la justesse des plans de prise de vue et de leurs cadrages. Les scènes de rapport sexuel ne sont pas édulcorées de manière hypocrite, et pour autant, le lecteur ne se retrouve pas en position malsaine de voyeur. Il voit Jbara se livrer à cette activité, avec son point de vue et sa force de caractère qui fait qu'elle ne se représente jamais en position de victime. Il assiste à un accouchement dans la rue, deux pages d'une intensité terrible, même s'il ne voit jamais le bébé et alors qu'il n'y a aucun gros plan sur la venue au monde elle-même. En pages cinquante-neuf à soixante-et-un, Jbara revient à Tafalit, alors qu'elle est maintenant beaucoup plus à l'aise financièrement que ses parents, et que ceux-ci la voient comme une bienfaitrice, lui rendant grâce comme à une personne digne de louanges. le lecteur regarde la jeune femme et ressent les émotions qui la traversent, avec une solide empathie, une très belle réussite. Comme toute adaptation, celle-ci effectue des choix par rapport au roman originel, accentue certaines intentions, en atténue d'autres. L'autrice a imaginé une trajectoire de vie pour une adolescente de la campagne qui devient une de ses femmes faciles assouvissant le désir des hommes qui ne peuvent le faire avec les femmes respectables, observant les prescriptions de la religion afin d'être des épouses dignes selon ces critères. Il s'agit d'un récit féminin, une femme rendue très sympathique grâce à une narration visuelle prévenante et nuancée. Une mise en scène de la vie d'une jeune personne, femme et pauvre, s'adaptant intuitivement avec courage et à propos, au fonctionnement systémique d'une société qui ne la ménage pas.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Putain de vies
Putain de vies

J'étais devenue un objet, leur objet. - Il s'agit d'une bande dessinée indépendante de tout autre, réalisée par Muriel Douru, dont la première édition date de 2019. Il commence par une préface d'Ovidie (actrice, réalisatrice, productrice, autrice et journaliste). Elle évoque sa réticence initiale, avant d'apprendre qu'il s'agit d'évoquer le parcours de vie de travailleuses et de travailleurs du sexe, à partir de leurs propres dires. Elle développe ensuite son propos : elle a constaté que généralement lesdits travailleurs sont exclus des débats qui les concernent, en indiquant que chacun de ces travailleurs a une histoire personnelle différente, qu'ils continuent de souffrir de stigmatisation dans la société, et que les métiers se sont diversifiés avec le numérique, mais qu'ils restent exploités et mal considérés. Vient ensuite une introduction de 3 pages en bande dessinée réalisée par l'autrice elle-même dans laquelle elle évoque ses a priori, son travail dans les maraudes de Médecins du Monde et Paloma dédiées aux travailleuses du sexe, ainsi que la distance de son cadre de référence de vie, d'avec celui des personnes qu'elle a rencontrées. le tome se termine avec une postface de 5 pages, un texte illustré de quelques photographies : paroles de Médecins du Monde & Paloma. La bande dessinée comprend 10 chapitres, chacun consacré à une travailleuse ou un travailleur du sexe différent. Chapitre 1 : Vanessa - de l'enfant esseulée à la mère de famille nombreuse. Dans un appartement en banlieue, une femme observe sa voisine par le judas de sa porte palière et constate qu'elle fait entrer un homme chez elle. Elle décroche son téléphone et avertir l'office HLM. Vanessa est née il y a 48 ans, vivant dans un appartement avec sa famille dans la banlieue modeste d'une ville de province. Chapitre 2 : Amélia - de la vie subie à la vie choisie. Amélia arrive au boulot pour s'installer à son poste de téléopératrice. Un texto arrive sur son portable lui rappelant qu'elle doit 60.000 euros et que son correspondant ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas remboursé. Amélia est née au Nigéria dans une famille très pauvre. Chapitre 3 : Mei - Des rizières de la Chine aux trottoirs de Belleville. Quelque part dans le quartier de Belleville à Paris, Mei emmène un client faire une passe dans un appartement. Une fois qu'il est parti, elle se fait choper sur le palier pour un autre homme qui exige du sexe gratuit. Elle ne peut qu'obtempérer au risque sinon qu'au moindre esclandre elle se fasse dénoncer par les voisins. Elle est née en Chine au début des années 1970, et sa famille travaillait durement dans la production de maïs. Chapitre 4 : Giorgia - du petit garçon des rues à la femme engagée. Dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au Bois de Boulogne, un client mécontent abat Vanesa, une transgenre, à bout portant. Une autre travailleuse du sexe en informe Giorgia. Celle-ci est née à Bogota en 1979, dans une famille recomposée. Petit garçon elle a rapidement pris conscience qu'elle avait été assignée à un genre qui n'était pas le sien. Chapitre 5 : Candice - du malheur à la quête du bonheur. Candice regarde une déclaration d'Éric Ciotti à la télévision, enjoignant l'Aquarius à retourner sur les côtes libyennes. Elle est née au Nigéria il y a 25 ans, l'aînée de 3 frères et 4 soeurs. Elle n'a jamais vu d'amour entre ses parents. Chapitre 6 : Lauriane - de l'adolescente complexée à l'escort girl. Lauriane rentre chez elle dans son petit pavillon et trouve un bouquet de fleurs devant sa porte, avec un gentil mot d'un certain Jean-Louis. Elle se souvient de son enfance en pavillon dans une famille ordinaire, et de sa passion pour le sexe, développée à l'adolescence, de ses expérimentations diverses et sans tabou. Chapitre 7 : Emmy - du petit garçon à la femme épanouie… Le sous-titre explicite la nature de l'ouvrage : itinéraires de travailleuses du sexe. La quatrième de couverture est composée de 2 paragraphes extraits de l'introduction rédigée par Ovidie sur la stigmatisation dont sont l'objet toutes les travailleuses et les travailleurs du sexe. La lecture de l'introduction ne laisse pas de place au doute sur l'honnêteté de la démarche de l'autrice. Cette dernière explique dans l'introduction qu'elle rapporte les histories de vie de personnes qu'elle a rencontrées et qu'elle a écoutées à l'occasion de maraude avec l'association Paloma, la couverture portant en plus le logo de Médecins du monde. La postface de 5 pages constitue un texte explicatif corédigé par Médecins du Monde France & Paloma sur la nature de leurs actions, la diversité des situations des travailleuses/eurs du sexe, et les actions de prévention. le lecteur comprend qu'il s'agit donc d'évoquer plusieurs parcours de vie de manière brève (entre 12 et 24 pages) partant généralement de l'enfance jusqu'à la situation adulte (entre 25 et 50 ans en fonction des personnes). Ces parcours sont présentés de manière condensée, mais pas romancée. Le lecteur entame la première histoire et apprécie la douceur qui se dégage de la narration visuelle. L'artiste détoure les formes d'un trait léger, fin et précis. Les individus présentent des morphologies variées et réalistes, avec des visages différenciés, des tenues vestimentaires en cohérence avec leur statut social, leur activité, leur culture, la région du globe où se déroule la scène. Muriel Douru représente la réalité sans l'enjoliver, sans la dramatiser, avec un degré de simplification dans les formes pour rendre la lecture plus fluide, sans pour autant s'inscrire dans un registre tout public, encore moins enfantin. Elle prend soin de représenter les environnements en les différenciant également. Au fil des histoires, le lecteur peut observer des appartements différents, un pavillon, une ville au Nigéria, un village en Chine, une rue à Bogota, une vue aérienne de Paris, etc. Il ne s'agit pas de reportages touristiques, mais chaque lieu comporte des caractéristiques géographiques et d'aménagement, cohérentes et réelles. de même, le lecteur est bien en train de lire une bande dessinée, et pas un texte illustré, pas des pavés de texte découpés en morceau où la dessinatrice hésite entre représenter ce qui est dit, ou coller une image de transition. Ces 10 chapitres sont autant de bandes dessinées en bonne et due forme, avec une approche factuelle et descriptive, et une narration visuelle riche et variée, que ce soit dans la conception des prises de vue, ou dans la complémentarité entre textes et dessins. Le lecteur commence donc par découvrir l'itinéraire de Vanessa, depuis son enfance maltraitée jusqu'à l'interrogation sur son futur maintenant qu'elle a 50 ans. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de victimisation, pas de jugement de valeur, pas de romantisme, pas de diabolisation du métier ou des clients. Pour autant, il n'y a pas de banalisation ou d'indifférence. le lecteur a l'impression que Vanessa lui raconte le déroulement de sa vie, avec les éléments relatifs à son métier, et des détails de sa vie privée qui en font une vraie personne. le deuxième récit est raconté de la même manière, avec la même approche naturaliste. L'absence de dramatisation évite à la narration de donner l'impression d'un reportage sensationnaliste. À nouveau, l'histoire d'Amélia est unique et personnalisée. le lecteur ressent tout naturellement de l'empathie basique pour cette personne, en gardant à l'esprit qu'il a accès à une partie de sa vraie vie. du coup, lorsqu'il la voit avec d'autres femmes dans sa situation, dans une cage d'escalier dans un foyer à enchaîner les passes à dix euros, le ressenti est douloureux. Les actes sexuels sont représentés dans 3 cases, sans effet esthétique, sans gros plan, dans un registre sans rapport avec celui de la pornographie. L'aspect factuel de la description rend palpable la réalité de la situation et des actes. En proscrivant tout effet pour appuyer, l'autrice rend possible la projection du lecteur dans la situation, sans filtre déformant. Au fil des 10 biographies, le lecteur se retrouve ainsi dans la peau d'êtres humains en butte aux pires comportements de ses confrères. Il perçoit la souffrance de chacune de ces personnes. L'effet cumulatif est dévastateur. Au fil de ces 10 parcours de vie, il subit l'oppression, les viols, la guerre, la famine, l'exploitation, les profiteurs, le chantage, les passes à 10 euros, la peur au bois (de Vincennes, de Boulogne), les macs, les mariages arrangés, la violence conjugale, le chômage, la crédulité, l'abus de confiance, le mirage de l'Eldorado, l'angoisse de l'expulsion du sol français, l'indifférence des pouvoirs publics, la prison de son identité sexuelle physique, la séropositivité, la déscolarisation forcée, les prédateurs, la traite des femmes, la pauvreté, le racket, le chantage sur les proches, la reproduction des schémas de la violence familiale, la drogue… Il se rend compte que le parti pris graphique atténue l'horreur visuelle des situations et des violences, rendant la lecture supportable et même agréable, mais qu'il ne cache rien de ces maltraitances. Muriel Douru se révèle être une narratrice extraordinaire. Elle sait représenter la violence sans la rendre esthétique, sans non plus tomber dans le gore. Elle n'hésite pas à représenter les actes sexuels, sans hypocrisie, sans fausse pudeur, mais sans séduction, ce qui correspond bien à cette relation tarifée. Elle montre ces travailleuses et travailleurs en situation de travail, avec une approche professionnelle, sans être technique. Bien sûr, l'accumulation de maltraitance finit par atteindre le lecteur. Son regard sur ces femmes et ces hommes s'en trouve modifié, quelles que soient ses convictions morales ou religieuses. Dans son introduction, l'autrice évoque la difficulté de projection pour comprendre la réalité de ces vies, à partir de son milieu, son éducation et son statut, de femme blanche et occidentale, n'ayant jamais manqué d'amour parental ni souffert de la faim. Elle indique que la rencontre avec ces femmes et cet homme lui a permis de comprendre combien il est compliqué d'appréhender ce qui vivent des gens au destin si éloigné. Au fil de la lecture, il se dégage également une représentation de la relation sexuelle comme un rapport de force, dans lequel les travailleuses du sexe et les travailleurs du sexe occupent la position de faiblesse. En outre, la représentation de ces rapports forcés, de ces abus réguliers (sans être systématiques) par des clients violents ou voleurs, et souvent des conditions sordides du rapport tarifé (sur le capot d'une voiture) finit par brosser un tableau déprimant de la pulsion masculine imposée aux femmes, et par voie de conséquence subie par les hommes incapables d'échapper à sa force impérieuse. Au sein des témoignages, le lecteur peut relever 2 petites phrases qui définissent cette forme de relation. Dans la première, une travailleuse indique qu'elle était devenue un objet, l'objet de 2 hommes. Dans la seconde, une autre travailleuse constate que même les gentils profitent d'elle : elle doit toujours coucher même quand elle n'en a pas envie, et pour le temps dont ils ont besoin pour se soulager. Cette bande dessinée est extraordinaire dans le sens où elle parvient à déjouer tous les pièges de la représentation de du travail du sexe (misérabilisme, romantisme, voyeurisme, etc.) sans rien occulter de la nature de ce travail, en donnant la sensation au lecteur d'écouter ces femmes et cet homme en train de lui parler directement, lui laissant son libre arbitre sans lui faire de chantage à l'émotion, sans le culpabiliser, sans l'agresser par des visions insoutenables, dans un rapport de lecture librement consenti, respectueux de sa sensibilité.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Itinéraire d'une garce
Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ? - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d'une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l'héroïne. Le téléphone d'Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l'arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu'elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. le téléphone d'Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n'est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l'informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l'appel, mais écoute les messages. le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu'elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c'était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu'il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure. Élise se dit que c'est le comble : c'est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n'était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l'embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s'endort en paix dans leur lit. Combien de fois l'a-t-il retrouvée après l'avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d'autres ? Combien sont-elles ? le lendemain, Élise réalise l'interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant. Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l'amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L'histoire est racontée du point de vue d'Élise, un point de vue féminin qui n'est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu'entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes. L'artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d'admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d'affiche publicitaire qui lui suggère d'aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l'interview, au yoga, dans les couloirs de l'hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d'essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération. Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn'Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. de fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu'ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu'au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. de ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d'Élise. Toutefois, c'est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s'éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l'examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques. Une femme trompée et qui comprend qu'elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l'une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : le démon de midi (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s'inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s'agit d'un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s'occuper d'elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n'a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d'une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu'elle souhaite elle, comme libérée de son voeu de fidélité. D'un côté, elle n'avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l'autre elle éprouve l'envie d'explorer et elle en a le courage. Elle ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C'est comme si une barrière mentale avait été levée et qu'elle s'autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S'il n'y avait pas de passage à l'acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d'abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s'avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu'elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d'Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d'un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l'appareil s'arrête et qu'elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu'il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d'Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d'une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d'Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d'esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile. Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l'itinéraire certes, mais d'une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D'un côté, c'est un schéma d'une banalité générique, de l'autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d'adulte. Superbe.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série L'Âme du Kyudo
L'Âme du Kyudo

Consacrer sa vie à une épreuve - Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre, en 1 tome unique. Le récit a été publié initialement en 1969/1970. Il est en noir & blanc, écrit dessiné et encré par Hiroshi Hirata. Ce tome comprend également 4 pages de glossaires, un texte de 2 pages d'un descendant d'un inspecteur du fief du seigneur Owarii, 11 pages d'interview du responsable éditorial de l'histoire lors de sa prépublication, 2 pages de commentaires de Junzô Ishiko, un court texte d'Hiroshi Hirata et une biographie d'Hirata. L'histoire s'ouvre avec une présentation du temple de Rengeôin (appelé Sanjûsangen-Dô) à Kyoto, et en particulier de sa galerie ouverte, sur le côté Est, protégé par un auvent de 120 mètres de long. En 1606, Asaoka, un archer, s'installe à l'une des extrémités de cette galerie et réussit à envoyer 51 flèches à l'autre extrémité. Cette épreuve est institutionnalisée par différents fiefs et est baptisée Tôshyia. Au fil des années, détenir le record de flèches ayant traversé devient une marque de prestige pour le fief duquel dépend l'archer. Chaque seigneur de la région instaure donc un programme de recrutement et de formation à l'art du tir à l'art, Kyudo en japonais. Il revient à chaque fief qui présente un candidat de financer l'épreuve qui se déroule chaque année au temple Sanjûsangen-Dô. Le père de Kanza est tué par accident par un archer à l'entraînement. Kanza (samouraï de basse classe) réussit à se faire accepter par un seigneur de haut rang du fief qui l'inscrit à la préparation au défi Tôshyia. À la fin des années 1950, certains mangakas (auteurs de manga) décident que les mangas peuvent également pouvoir raconter des histoires à destination d'un public adulte. "L'âme du Kyudo" s'inscrit dans ce courant de manga. Hiroshi Hirata écrit l'équivalent d'un roman historique, racontant l'histoire d'un personnage fictif, participant à une épreuve ayant réellement existé. L'entrée à la matière déconcerte. Le récit commence par un dessin pleine page montrant la perspective de la galerie ouverte (le lieu de l'épreuve du Tôshyia), puis une autre vue du temple minutieusement détaillée sur 2 pages, puis une autre image sur 2 pages comprenant 36 statues de Bouddha pour évoquer le millier de statues abritées dans le temple, puis encore 2 dessins en double page, montrant les détails architecturaux de la charpente. Après ces dessins montrant dans le menu détail l'environnement de l'épreuve Tôshyia, l'histoire introduit les premiers personnages, Asaoko et son assistant. Au premier abord les images dessinées par Hiroshi Hirata semble faites à la va-vite, avec des visages dessinés à gros traits, des postures un exagérées pour mieux faire passer le mouvement et l'état d'esprit des personnages, des expressions de visage un peu forcées, et une apparence générale qui donne une impression de dessins réalisés rapidement, d'un premier jet qui n'a pas été retravaillé et qui n'a pas été peaufiné. Pourtant le regard repère des détails et constate une grande cohérence visuelle. Il n'y a aucun doute sur l'authenticité des tenues des personnages, sur la véracité de l'architecture, sur les accessoires divers et variés (de la vaisselle au harnachement des chevaux). D'un côté, l'apparence rugueuse des dessins confère un aspecte naturel et immédiat qui facilite la lecture et en augmente le rythme. De l'autre côté, alors que les pages se tournent très vite, le lecteur constate qu'il assimile un grand nombre d'informations transmises de manière visuelle. Il ne s'agit donc pas d'un dessinateur qui s'économise, mais d'un artiste qui choisit chaque trait pour l'information qu'il apporte, et qui a sciemment fait le choix d'une esthétique âpre, en cohérence avec la nature du récit. Une fois habitué à cette esthétique, le lecteur constate l'efficacité peu commune de la narration sur le plan visuel. Au premier niveau, le lecteur découvre l'histoire de cette épreuve singulière et de ce jeune homme qui voue sa vie à devenir "premier dans le ciel", le titre décerné à tout nouveau détenteur du record. Sur ce plan là, Hiroshi Hirata rconte l'apprentissage d'une discipline, de ses valeurs, par un jeune homme au fil des semaines, des mois et des années. Il l'a pourvu d'une motivation complexe qui évolue au fil du temps passant d'une forme de vengeance de son père à une ascèse sportive devenant le sens de sa vie. En parallèle l'histoire du Tôshyia se confond avec les luttes d'influence des fiefs, et l'évolution des techniques d'archerie. Au fil de ces 422 pages, l'auteur aborde de nombreux aspects du Kyudo. Il montre comment cet art martial se trouve transformé en compétition sportive. L'enjeu pour un fief est tel qu'il s'installe une course à la préparation de nouveaux champions, avec la conception d'aire d'entraînement toujours plus sophistiquées (jusqu'à reproduire la galerie ouverte du temple), avec des sessions de recherche et développement sur les arcs, les flèches et les gants du kyudoka. À un deuxième niveau, le lecteur peut douter de la réalité de ce code de l'honneur rigide et exigeant des différents participants (les perdants allant jusqu'à se faire seppuku), des sommes englouties (au détriment de la population) par les seigneurs pour présenter un nouveau champion. Le savoir faire d'Hiroshi Hirata lui permet de rendre vivant ces codes moraux, au travers d'individus plausibles et réalistes. Une fois plongé dans ces us et coutumes, le lecteur prend alors conscience de l'analyse pénétrante que l'auteur effectue. Il y a donc la fonction régulatrice du Tôshyia accaparant beaucoup de ressources des fiefs, mobilisant les dirigeants et leurs gens, la compétition sportive remplaçant les batailles. Il y a les stratégies développées par les seigneurs pour disposer d'un champion, leurs calculs pour savoir qui inscrire à l'épreuve afin d'avoir le plus de chances (sans jamais prendre en compte les aspirations des kyudokas). Au fur et à mesure de l'augmentation du record, ils doivent prendre en compte qu'un archer devra la tenter plusieurs fois, ce qui décale d'autant le bénéfice de leur investissement. Hiroshi Hirata se montre encore plus perspicace et émouvant avec les interrogations qui assaillent Kanza. Au début, celui-ci s'interroge sur la dureté de l'entraînement qu'on lui fait subir, ce qui l'amène à réfléchir à sa motivation et à son implication. Il s'agit de thèmes souvent rabâchés dans les mangas pour adolescents. Au fur et à mesure de des mois passés à s'entraîner, Kanza va approfondir sa réflexion, constater que toute sa vie est organisé pour parfaire sa technique afin de décocher le plus de flèches possibles en 24 heures dans la galerie ouverte du temple. D'un côté, il devient un expert de cette technique à un niveau exceptionnel, de l'autre sa vie n'a de sens que dans le contexte du Tôshyia. Tout événement extérieur indépendant de sa volonté remettant en cause la tenue de l'épreuve remet également en cause sa raison d'être. Au travers de "L'âme du kyudo", Hiroshi Hirata a réalisé une fresque historique, une analyse des relations de pouvoir des seigneurs de la région de Kyoto, un portrait pénétrant de la position des athlètes de haut niveau, une histoire passionnante et émouvante.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5
Couverture de la série Lone Sloane - Babel
Lone Sloane - Babel

Babel n'est pas un mythe, c'est une escroquerie. - Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue indépendamment de toute autre. Une connaissance superficielle des aventures de Lone Sloane permet de mieux apprécier certaines références Elle a été initialement publiée en 2019, écrite par Xavier Cazaux-Zago et mise en images par Dimitri Avramoglou, sur la base d'une idée de Serge Lehman. Elle comprend 78 pages de bandes dessinées Le tome s'ouvre avec une introduction d'une page de Philippe Druillet indiquant que son personnage est devenu autonome et qu'il est favorable à ce qu'il soit repris par des auteurs plus jeunes, pour une transmission de la création. Le néant n'aura bientôt plus aucune limite. Pas même celle des champs infinis mais trompeurs de l'imagination (extrait de Les contemplations de Shaan). - Quelque part sur une planète isolée dans le vide de l'espace, un vieil homme est grimpé sur un haut rocher en forme de colonne et il vitupère contre les dieux qui permettent que sa planète soit bientôt effacée par l'Écume, hurlant que les siens ne sont pas nés que pour souffrir et mourir, ne comprenant pas pourquoi ceux de là-haut veulent les réécrire. Bientôt les vaisseaux de l'Écume atterrissent à la surface de la planète, comme une écume noire déchiquetée. Shaan sort du vaisseau amiral et indique qu'il veut que l'épuration de la bordure extérieure se poursuive. Il se rend devant un cercueil noir qui s'ouvre et dont sort une vrille métallique articulée qui vient transpercer sa main droite. Elle absorbe un peu du sang de Shaan qui indique qu'il a le goût de la proie du monstre robotique lupin dans le cercueil. Shaan lui enjoint de libérer l'univers de la complexité qui le dévore. Il lui ordonne de trouver son double asymétrique et corrompu de naissance, et de le tuer. Le monstre mécanique doit trouver et tuer Sloane. Sur la planète Kazhann, les militaires viennent de voir apparaître un cercueil volant géant dans leur spatioport. Un détachement d'une douzaine de soldats se rend devant et réfléchit à ce qu'il convient de faire. L'un d'eux ouvre le feu dessus y créant une grande brèche. Il ne leur reste plus qu'à pénétrer à l'intérieur. Dans une salle, ils se retrouvent face à un individu derrière un pupitre. Il dit s'appeler l'Abbé et salue les dignitaires de Kazhann au nom du collectif. Il ajoute qu'il en sera la parole et le visage, dépêché parmi eux pour s'entretenir d'urgence avec les esthètes pontifes de ce monde. Il demande à parler à leurs maîtres, les barons bleus. Il a à leur parler de Shaan. Dans son lit, Lone Sloane est tiré de son sommeil de dix ans par Légende. Cette dernière lui indique qu'il est attendu. Il s'habille et il est amené devant l'Abbé assis sur un trône, entouré par cinq barons bleus. L'Abbé se présente : il est l'ambassadeur suprême du collectif de Babel. Il espère être le témoin de la chute de Shaan. Lone Sloane lui répond qu'il arrive un peu tard parce qu'il a déjà réglé le compte de Shaan. L'Abbé le détrompe : Shaan, l'ennemi naturel de Lone Sloane, a su retrouver la source d'une entité-force appelée l'Écume, un fragment aveugle du non-être, un principe perverti et privé de substance qui se nourrit de tout ce qui fut, est ou sera un jour. Elle nage dans le sillage de l'empereur se répandant comme une tâche qui dévore les étoiles, une contagion pour être exact. Lone Sloane est donc un personnage créé par Phillipe Druillet au milieu des années 1960, ayant bénéficié d'une première aventure rééditée dans Lone Sloane 66 : Le mystère des abîmes (1966). Il a réalisé 5 autres histoires consacrées à Lone Sloane : Les Six Voyages de Lone Sloane (1972), Delirius (1973, scénario de Jacques Lob), Gail (1978), Salammbô (d'après Gustave Flaubert, 1980, 1982, 1986), Chaos (2000), Delirius 2 (21012, scénario de Jacques Lob & Benjamin Legrand). Il s'agit donc de la reprise d'un personnage par de nouveaux auteurs, avec la bénédiction de son créateur encore vivant. Il est un peu difficile d'envisager cette reprise pour un lecteur ayant déjà lu une des aventures originelles, tellement elles sont façonnées par la forte personnalité de son auteur, à la fois dans le ton de la narration, à la fois par sa flamboyance visuelle démesurée. Le lecteur s'attend donc à retrouver ces éléments : c'est le cas. Xavier Cazaux-Zago a repris les caractéristiques d'écriture de Philippe Druillet : des personnages qui emploient des gros mots, des pavés de texte emphatiques et lyriques, pas toujours explicites. Lone Sloane a toujours son caractère de cochon : il envoie promener ses interlocuteurs qui l'ennuie avec des insultes ordurières, et il est en colère. Le scénariste fait également apparaître des personnages de précédentes aventures : Zearl le néomartien, Vuzz le fou, Légende, Kurt Kurtsteiner. Il le fait en donnant assez d'information pour qu'un nouveau lecteur sache de qui il s'agit et ce qu'il vient faire là. Le lecteur attend également beaucoup de retrouver la démesure visuelle et barbare de Philippe Druillet, tout en sachant que c'est vain car il n'y a que Druillet qui réalise des pages de Druillet. Malgré tout, la couverture est prometteuse, avec une composition dérivative de Druillet, tout en en ayant la force. La première planche est un dessin en pleine page : une vision d'une ville avec des statues colossale et une petite tour de Babel, avec un cadre autour qui reprend des ornements typiquement Druillet, en particulier des visages extraterrestres grimaçants. On s'y croirait presque, si ce n'est la colorisation plus sophistiquée, sans cette saveur psychédélique. Dans les planches 4 & 5, le lecteur retrouve d'autres éléments spécifiquement Druillet (ses vrilles au découpage géométrique), ainsi que l'absence de silhouette humaine permettant de se projeter de trouver un point de vue humain. Au fur et à mesure des séquences, le lecteur retrouve des sensations propres à la narration visuelle de Druillet : un découpage de planche toujours changeant, avec parfois des cases en forme de disque, des cases de la hauteur de la page, un dessin en double page qui nécessite de faire faire un quart de tour à la BD pour la tenir à la verticale, des visions cyclopéennes (un gigantisme écrasant les silhouette humaines, les rendant insignifiantes), des cases en trapèzes qui s'emboîtent les unes dans les autres, des images encadrées par des têtes de soldats en train de regarder, des vrilles technologiques faisant des angles aigus agressifs et déchirants, des cases tenant de l'illustration. Malgré tout, il n'est pas très satisfaisant de considérer cette bande dessinée uniquement sous l'angle d'une histoire à la manière de Philippe Druillet parce que ça n'en est pas, sous l'angle de l'ersatz forcément moins bien. Néanmoins, il n'est pas si simple de la considérer comme une œuvre autonome parce qu'elle est fortement marquée par sa genèse de continuation d'une œuvre existante. Le lecteur ne peut que constater que Dimitri Avramoglou réalise des planches avec une forte personnalité graphique, pour partie héritée de Philippe Druillet (le caractère obsessionnel en moins dans le niveau de détail) dont il sait manier les idiosyncrasies graphiques avec intelligence, pour partie plus personnelle avec des traits de contour plus fins et plus réguliers, un usage du noir plus inquiétant par sa propension à infecter les surfaces attenantes, un goût réel pour concevoir des vaisseaux spatiaux aux formes originales, et une belle capacité à faire s'exprimer la tension et la rage des personnages. De temps à autre, le lecteur se dit que certaines cases manquent de décors. La plupart du temps, il est impressionné par le spectacle visuel qui s'offre à lui. De la même manière, il n'est pas si simple de faire abstraction de la parenté avec Philippe Druillet dans la manière de raconter l'histoire. L'intrigue est assez linéaire et facile à suivre : Lone Sloane, Légende et l'Abbé se dirige vers la mythique Babel pour y trouver un livre qui permettre de défaire Shaan. La page de crédits précise qu'il s'agit d'une idée originale de Serge Lehman, et le lecteur peut effectivement percevoir le goût de cet auteur dans les saveurs métaphysiques du récit. Lorsque le récitatif évoque l'antique sceau de Borges, le lecteur fait également le lien avec la nouvelle La bibliothèque de Babel (1941) de Jorge Luis Borges (1899-1986), présente dans le recueil Fictions . Xavier Cazaux-Zago fait un usage libéral des récitatifs et des personnages qui déclament des phrases empathiques et lyriques. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à cette forme d'expression le lecteur se rend très vite compte que ces phrases sont porteuses de plusieurs sens, et se prêtent bien à l'interprétation. Par exemple, en lisant la question prononcée par un personnage (Pourquoi qu'ils veulent toujours nous réécrire là-haut ?), le lecteur peut le lire au premier degré, mais aussi comme un écho du fait que Cazaux-Zago & Avramoglou sont en train de procéder à une réécriture de Lone Sloane, à leur façon. Cela fonction aussi avec les images : quand Shaan lâche un loup robotique pour traquer Lone Sloane, le lecteur peut y voir une forme de conte de fées déformé. Parfois cela aboutit à une touche d'humour pas forcément faite sciemment : difficile de ne pas sourire en lisant Le temps des retraites est révolu, en plein débat sur la réforme des retraites. Très vite, la dimension métaphorique du récit crée une mise en abîme : les personnages ont pour objectif de trouver un ouvrage contenant le récit qui décrit comment défaire leur ennemi, et ils vont participer à son écriture, soit un questionnement sur la nature même d'une fiction et du rôle des protagonistes. La conclusion boucle d'ailleurs la boucle en faisant explicitement référence aux cycles du champion éternel (créé par Michael Moorcock) et à et son épée maudite, le porteur d'orage (traduction littérale de Stormbringer), déjà une vision cyclique des héros de fiction, un éternel recommencement. Cette bande dessinée est pétrie d'idiosyncrasies, à commencer par celles de Philippe Druillet. Ce n'est pas du Druillet, mais le lien spirituel est présent, respectueux, et conforme à l'esprit. À bien des égards, la narration reprend des caractéristiques d'écriture de bande dessinée des années 1970, rendant la lecture différente, moins fluide, avec des récitatifs moins polis par une écriture normalisée. En cela, cette bande dessinée s'apprécie au regard de l'œuvre de Philippe Druillet, avec la conscience d'être réalisée par des disciples et pas par le maître, sans pouvoir prétendre faire aussi bien, en particulier sur le plan graphique. D'un autre côté, il est quand même possible de l'envisager pour elle-même, comme un récit de science-fiction métaphysique, autoréflexif, sur la nature même d'un récit et sa façon de s'autoalimenter dans une littérature ayant conscience de sa propre existence, de ses prédécesseurs.

11/04/2024 (modifier)