Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.
Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.
Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.
Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.
Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.
Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…
Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.
Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.
Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
Une bd effectivement sortie dans l’anonymat, dommage, car c’est une chouette bd d’aventure, de complots, d’espionnage, de cape et d’épée sous Louis XV pendant la Guerre de Sept Ans.
Un bon moment de détente.
Les personnages sont attachants et les « méchants » réussis.
Le graphisme est joyeux, dynamique, similaire à celui du Le Paris des merveilles.
Je serai au rendez-vous pour le tome 2.
Je ne connaissais pas le roman de Norek. Il participe à son adaptation, donc on peut supposer qu’il lui est resté fidèle. Disons que ça se laisse lire, plutôt agréablement.
D’abord parce que l’intrigue thriller/polar est relativement dynamique. Ensuite parce que l’intrigue joue habilement des grands questionnements actuels, autour des conséquences de l’action humaine sur la planète (réchauffement climatique et ses conséquences), mais aussi du rôle des multinationales et des banques dans la fuite en avant au profit d’actionnaires assoiffés de bénéfices et aveugles aux conséquences – souvent immédiatement invisibles chez nous – de leurs décisions.
C’est parfois outré, manichéen, mais on est embarqué et ça fonctionne globalement. Je ne suis par contre pas convaincu par l’apparente apathie des milieux d’affaires et leurs relais médiatiques et/politiques (voir le traitement – médiatique, politique, judiciaire – subis par les Gilets jaunes ou une organisation comme Extinction Rebellion)
Par contre, autant les idées défendues et mises en avant – par-delà une certaine naïveté quant à leur diffusion dans les médias – m’ont intéressé, autant la conclusion, dans les dix dernières pages, m’a déçu. En effet, le soufflé retombe brutalement, c’est trop peu crédible en soi, et surtout, quand bien même ça le serait, l’échelle évoquée est tellement minuscule que cela ne changerait fondamentalement rien au désordre général combattu depuis des décennies (et les 120 précédentes pages).
Enfin, j’ai bien aimé le dessin de Pontarolo. J’aime bien son travail en général. Et j’aime vraiment beaucoup sa colorisation.
Une lecture plaisante.
Si Marco Cannavo modifie quelques petits détails de l’histoire de Mary Shelley, il reste néanmoins relativement fidèle au récit d’origine, à son originelle noirceur, à son côté « drame antique » mâtiné de romantisme, avec ce destin implacable, cette machinerie funeste mise en branle par Frankenstein, une fois sa « créature » ramenée à la vie.
Avec une économie de moyens, de dialogues, il nous présente un Frankenstein cherchant vengeance et rédemption, en poursuivant – jusqu’au bout du monde – celui qui a ruiné sa vie et celle de ses proches, qui lui a échappé.
Sans être très prenant, le récit se laisse lire agréablement. Surtout que le dessin de Corrado Roi sort lui un peu plus des sentiers battus. En effet, son travail en Noir et Blanc, au lavis, donne un rendu quelque peu envoûtant. Il ajoute en tout au caractère désespéré et fantastique de la relation entre Frankenstein et sa créature. J’ai bien aimé ce travail graphique.
En fin d’album, un dossier d’une vingtaine de pages de Marco Grasso reprend la création de Mary Shelley, mais aussi ses adaptations ultérieures (au cinéma en particulier, mais aussi en littérature), ce qui est un petit plus pour les lecteurs.
Mouais. Gros bof me concernant.
Je trouve que cette collection, qui surfe sur des récits de genre, peine à sortir du tout-venant.
Mais ici, Bec ne s’est vraiment pas foulé ! En effet, il y a quand même une belle accumulation des poncifs du genre. Les gros plans sur les araignées, les serpents, le puma, etc. surjouent les dangers de la jungle (qui sont présentés et rappelé plusieurs fois au début dans des dialogues un peu lourdingues et prétextes). Le crash de l’avion a laissé quelques survivants, qui sont là, comme dans un mauvais film américain, pour disparaitre brusquement, sans que jamais leur personnalité ne soit réellement développée, tout reste superficiel.
Et les facilités ne sont pas rares. Les narcotrafiquants qui n’avaient même pas entendu apparemment le crash, et tombent par hasard sur l’hôtesse… Une hôtesse dont je n’ai absolument pas compris (ou cru) le modus operandi de sa « vengeance ».
Quant aux dialogues, ils ne planent eux non plus pas très haut, hélas.
Bref, ce sous téléfilm ne m’a jamais convaincu ou intéressé.
J'avais déjà eu l'occasion de lire "La cité qui rêve" chez Arédit/Artima il y a fort fort longtemps. Un bon souvenir.
Delirium nous propose la série complète (nous ne sommes qu'au troisième tome) dans un grand format avec de nombreux bonus très instructifs.
C'est Roy Thomas qui adapte l'œuvre de Michael Moorcock, il avait déjà fait apparaitre le personnage central, Elric de Melniboné, dans Conan The Barbarian #14-15 en 1972, avec Barry Windsor-Smith au dessin, une représentation graphique qui n'avait pas plu à Moorcock, trop éloignée de celle décrite dans ses romans. Ce ne sera pas le cas dans ce Elric, la première adaptation en BD (je mets de côté celle de Druillet en 1971).
Je vais commencer par faire un petit historique dans le foutoir des parutions VO. Roy Thomas et P. Craig Russell adapte le tome 3 en 1982 chez Marvel (Marvel Graphic Novel #2). Et en 1983 Elric #1-6 aidé de Michael Gilbert au dessin chez Pacific Comics repris dans les tomes 1 et 2. Puis en 1986/87 chez First Comics Elric-Weird-of-the-White-Wolf #1-5, en 1987 Elric: The Vanishing Tower #1 avec Jan Duursema au dessin et enfin en 1996/97 (sans Roy Thomas) chez Dark Horse Comics place à Elric-Stormbringer #0-7 pour les futurs tomes ? À noter que le numéro zéro de cette dernière série est une adaptation de Neil Gaiman... J'espère ne rien avoir oublié.
Pour ces trois tomes Roy Thomas s'applique à retranscrire le souffle épique, la complexité des personnages et la dramaturgie des romans, c'est plutôt réussi malgré des textes qui font leur grand âge. Forcément, en si peu de planches il n'est pas facile de condenser plusieurs centaines de pages et cela se ressent lors de la lecture.
Pour la partie graphique je vais dissocier les deux premiers tomes du troisième.
Pour les deux premiers, c'est le binome P. Craig Russell et Michael Gilbert qui sont aux commandes pour un résultat moyen. L'encrage de George Freeman ne rend pas hommage aux crayonnés de Russell et Gilbert. Pour les couleurs c'est typé années 80.
Pour le troisième tome, c'est P. Craig Russell qui s'occupe de tout, et boum changement de décor, un monde féerique s'ouvre à moi pour mon plus grand plaisir. Magnifique.
Une série avec un petit goût vintage. Je suis preneur, étant moi-même un peu vintage.
Un bon 3 étoiles.
Un petit cirque itinérant arrive dans une petite ville du bayou. Mal accueilli par une population hostile, ses membres sont en réalité là pour enquêter sur une série de disparitions inquiétantes, dans un cadre mêlant folklore local, ambiance horrifique et mystère aux accents fantastiques.
Le concept est sympathique : derrière des artistes de cirque hauts en couleur se cache en réalité une équipe de détectives, sorte de croisement entre troupe foraine et agence secrète. L'idée est certes assez artificielle, mais elle intrigue et fonctionne plutôt bien.
Le dessin, à mi-chemin entre réalisme et style franco-belge à gros nez, apporte un certain charme. Les décors sont réussis, et l'atmosphère nocturne, parfois un peu glauque, est bien rendue malgré des couleurs un peu sombres par moments.
L'intrigue de ce tome unique tient globalement la route. Certes, elle reste assez classique dans son genre, mais le rythme est soutenu, le récit suffisamment dense malgré le faible nombre de pages, et la lecture agréable. On sent une volonté de proposer un divertissement accessible, presque familial, avec un soupçon d'angoisse mais sans véritable noirceur. En revanche, la fin m'a moins convaincu : le dévoilement du secret repose sur une grosse facilité narrative (le coup de l'hypnose) et donne l'impression d'être expédié, comme s'il fallait conclure rapidement faute de place. J'ai refermé l'album avec un léger sentiment de précipitation.
La série était prévue en plusieurs histoires indépendantes, mais elle s'est arrêtée à ce seul premier album qui, heureusement, peut se lire comme un one-shot, tout en laissant la frustration de ne pas en savoir plus sur les origines de ce cirque détective ni sur ses futures aventures. C'est dommage : j'aurais volontiers lu d'autres aventures de ces personnages, d'autant que l'univers esquissé appelait clairement une suite.
On a donc un album unique divertissant, porté par un concept sympathique et un dessin réussi, mais qui laisse un petit goût d'inachevé.
Espoirs
Serpieri nous l'assure, dans l'avant propos, il travaille actuellement au chapitre 10 de sa série. En attendant, il a confié à Allessio Schreiner et à Eon le soin de nous présenter un préquel à sa série fétiche, préquel prévue en 3 volumes.
Eon se glisse dans la peau du maître ici, en nous offrant un dessin assez proche voire très proche de celui de Serpieri. Les adeptes de Druuna se seront guère perdus dans cette nouvelle série. Même le scénario, parfois confus, est digne d'un Serpieri (j'étais d'ailleurs parfois perdu dans la lecture).
Par contre, les scènes de sexe, très explicites, et surtout les dialogues relèvent plutôt d'un film porno basique. Ces scènes sont la plupart du temps gratuites, et la scène de viol est particulièrement révoltante.
Comme les autres albums de la série, l'album est complété par un cahier graphique de 14 pages, signé Serpieri.
La ligne éditoriale de cette série est très soignée et, j'avoue que je serai au rendez-vous pour le deuxième volume de ce préquel.
Genesis
Changement de dessinateur, changement de scénariste et presque changement de décor, j’ai envie de dire avec ce deuxième volume consacré au préquel de Druuna. Mais comment Serpieri a pu donner son aval à cette aventure de sa superbe créature, comme il le note dans la préface !
J’avais apprécié le tome 1 « Espoir », dessiné par Eon , dont le travail était soigné avec un dessin assez proche de celui de Paolo Serpieri mais là, je suis plus que déçu. Même la couverture est trop sage !
Le dessin des quelques pages couleurs de l’album est assez éloigné de ce que nous est proposé habituellement sur cette série ; quant aux pages centrales en noir et blanc, c’est une catastrophe !
Le scénario n’est qu’un prétexte qu’à maintenir en vie une série qui désormais ne trouve plus guère d’intérêt pour moi. Quelle idée de retracer les aventures de la grand-mère de Druuna lorsqu’elle était jeune ? Un tome pour rien, je pense tant il n’apporte rien, pour le moment, au préquel. D'où baisse (provisoire ?) de ma note sur cette série.
Ce préquel étant prévu en 3 volumes, j’espère tout de même que les auteurs remonteront le niveau de la série dans le prochain tome, que j’achèterai tout de même, n’aimant pas laisser une série inachevée dans ma bibliothèque.
Diabolicus Morbus
Avec une couverture qui tranche avec l'univers habituel de Druuna, les auteurs terminent, avec cet album, ce préquel en trois volumes.
Cet opus s'inspire, comme le précédent, d'éléments de la mythologie. Même si les scènes de sexe sont présentes (mais dans un degré moindre que dans la série mère), c'est surtout le côté science fiction qui domine. Le scénario n'est pas toujours limpide (pas compris l'histoire du commandant Jock ).
Si les planches en couleurs sont de qualité, je ne suis toujours pas convaincu par celles en noir et blanc.
Marco Cannavo, le scénariste, ne manque pas d'être raccord, à la fin de ce récit avec la première page de Morbus Gravis, premier album de Druuna.
Comme toujours dans cette collection, un cahier graphique d'une dizaine de page signé Serpieri, se trouve en fin d'album.
Au cœur d'une forêt, un jeune homme tient une sorte de bar-refuge. Les clients qui frappent à sa porte sont des animaux de compagnie : un chat, un chien, un oiseau, un hamster, venus raconter leurs doléances. Le garçon les écoute, essuie ses verres comme un barman patient, presque comme un psy compatissant face à des confidences, et ils préparent ensemble un mystérieux voyage loin des anciens maîtres de ces animaux.
Le début ne m'a pas vraiment convaincu. Le dessin est joli, tout en teintes sépia et beiges, d'une douceur indéniable, mais aussi assez simple, peut-être un peu trop épuré. Les échanges entre les animaux et le jeune homme m'ont paru quelque peu simplistes et décousus : chacun vient évoquer son ancien propriétaire, formuler un regret, une frustration ou un souhait. L'ensemble dégage une impression de répétition, presque mécanique, avec un léger parfum de manga mielleux sur la relation attendrissante entre humains et petits compagnons trop mignons.
Puis la suite permet de comprendre l'intention de l'autrice sans jamais tout dévoiler explicitement. Lorsque l'on découvre le contenu des lettres que les animaux envoient avant leur départ, l'émotion surgit avec force. Soudain, tout s'éclaire et les scènes précédentes prennent un autre sens. Pour quiconque a déjà traversé cette expérience particulière, l'impact est immédiat.
J'ai trouvé cette émotion puissante… mais aussi presque trop facile, parce que je fais partie de ceux directement concernés par ce vécu. Le thème touche une corde très sensible, et le livre appuie là où ça fait mal. Les larmes ne sont pas loin, mais on peut aussi avoir le sentiment que tout le dispositif narratif est construit pour provoquer cette réaction. Cela dit, le fait que le récit ne nomme jamais clairement ce dont il est question lui confère une forme de pudeur qui évite l'écueil d'une trop grande facilité.
C'est un ouvrage doux et mélancolique, qui gagne en force dans ses dernières pages, lorsque l'on comprend véritablement de quoi il retourne et à condition d'être sensible au sujet. Il se lit toutefois un peu trop vite et il ne touchera sans doute pleinement que ceux qui ont connu ce type de séparation.
Note : 2,5/5
J'ai terminé aujourd'hui la lecture du deuxième volume. J'ai aimé les dessins, comme c'est souvent le cas avec Manara. Mais je n'arrive pas à laisser tomber le roman et même le film. Ce sont trois objets différents et j'aime beaucoup les avoir chez moi. Je me suis beaucoup amusé avec le témoignage de J. J. Annaud à la fin de l'œuvre! Pourtant, le sentiment d'un manque ne m'abandonne pas : U. Eco était un grand écrivain (philosophe aussi) et il y a de la perte en toutes ces adaptations...
P. S. Je vais lire le roman, encore une fois, et j'aime bien plus les dessins de Manara en noir et blanc.
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Abîmes
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée. Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose. Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron. Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent. Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre. Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages… Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait. Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience. Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
Le Secret du Roi
Une bd effectivement sortie dans l’anonymat, dommage, car c’est une chouette bd d’aventure, de complots, d’espionnage, de cape et d’épée sous Louis XV pendant la Guerre de Sept Ans. Un bon moment de détente. Les personnages sont attachants et les « méchants » réussis. Le graphisme est joyeux, dynamique, similaire à celui du Le Paris des merveilles. Je serai au rendez-vous pour le tome 2.
Impact - Green War
Je ne connaissais pas le roman de Norek. Il participe à son adaptation, donc on peut supposer qu’il lui est resté fidèle. Disons que ça se laisse lire, plutôt agréablement. D’abord parce que l’intrigue thriller/polar est relativement dynamique. Ensuite parce que l’intrigue joue habilement des grands questionnements actuels, autour des conséquences de l’action humaine sur la planète (réchauffement climatique et ses conséquences), mais aussi du rôle des multinationales et des banques dans la fuite en avant au profit d’actionnaires assoiffés de bénéfices et aveugles aux conséquences – souvent immédiatement invisibles chez nous – de leurs décisions. C’est parfois outré, manichéen, mais on est embarqué et ça fonctionne globalement. Je ne suis par contre pas convaincu par l’apparente apathie des milieux d’affaires et leurs relais médiatiques et/politiques (voir le traitement – médiatique, politique, judiciaire – subis par les Gilets jaunes ou une organisation comme Extinction Rebellion) Par contre, autant les idées défendues et mises en avant – par-delà une certaine naïveté quant à leur diffusion dans les médias – m’ont intéressé, autant la conclusion, dans les dix dernières pages, m’a déçu. En effet, le soufflé retombe brutalement, c’est trop peu crédible en soi, et surtout, quand bien même ça le serait, l’échelle évoquée est tellement minuscule que cela ne changerait fondamentalement rien au désordre général combattu depuis des décennies (et les 120 précédentes pages). Enfin, j’ai bien aimé le dessin de Pontarolo. J’aime bien son travail en général. Et j’aime vraiment beaucoup sa colorisation. Une lecture plaisante.
Frankenstein - Au nom du père
Si Marco Cannavo modifie quelques petits détails de l’histoire de Mary Shelley, il reste néanmoins relativement fidèle au récit d’origine, à son originelle noirceur, à son côté « drame antique » mâtiné de romantisme, avec ce destin implacable, cette machinerie funeste mise en branle par Frankenstein, une fois sa « créature » ramenée à la vie. Avec une économie de moyens, de dialogues, il nous présente un Frankenstein cherchant vengeance et rédemption, en poursuivant – jusqu’au bout du monde – celui qui a ruiné sa vie et celle de ses proches, qui lui a échappé. Sans être très prenant, le récit se laisse lire agréablement. Surtout que le dessin de Corrado Roi sort lui un peu plus des sentiers battus. En effet, son travail en Noir et Blanc, au lavis, donne un rendu quelque peu envoûtant. Il ajoute en tout au caractère désespéré et fantastique de la relation entre Frankenstein et sa créature. J’ai bien aimé ce travail graphique. En fin d’album, un dossier d’une vingtaine de pages de Marco Grasso reprend la création de Mary Shelley, mais aussi ses adaptations ultérieures (au cinéma en particulier, mais aussi en littérature), ce qui est un petit plus pour les lecteurs.
Survival - Guna Yala
Mouais. Gros bof me concernant. Je trouve que cette collection, qui surfe sur des récits de genre, peine à sortir du tout-venant. Mais ici, Bec ne s’est vraiment pas foulé ! En effet, il y a quand même une belle accumulation des poncifs du genre. Les gros plans sur les araignées, les serpents, le puma, etc. surjouent les dangers de la jungle (qui sont présentés et rappelé plusieurs fois au début dans des dialogues un peu lourdingues et prétextes). Le crash de l’avion a laissé quelques survivants, qui sont là, comme dans un mauvais film américain, pour disparaitre brusquement, sans que jamais leur personnalité ne soit réellement développée, tout reste superficiel. Et les facilités ne sont pas rares. Les narcotrafiquants qui n’avaient même pas entendu apparemment le crash, et tombent par hasard sur l’hôtesse… Une hôtesse dont je n’ai absolument pas compris (ou cru) le modus operandi de sa « vengeance ». Quant aux dialogues, ils ne planent eux non plus pas très haut, hélas. Bref, ce sous téléfilm ne m’a jamais convaincu ou intéressé.
Elric (Roy Thomas)
J'avais déjà eu l'occasion de lire "La cité qui rêve" chez Arédit/Artima il y a fort fort longtemps. Un bon souvenir. Delirium nous propose la série complète (nous ne sommes qu'au troisième tome) dans un grand format avec de nombreux bonus très instructifs. C'est Roy Thomas qui adapte l'œuvre de Michael Moorcock, il avait déjà fait apparaitre le personnage central, Elric de Melniboné, dans Conan The Barbarian #14-15 en 1972, avec Barry Windsor-Smith au dessin, une représentation graphique qui n'avait pas plu à Moorcock, trop éloignée de celle décrite dans ses romans. Ce ne sera pas le cas dans ce Elric, la première adaptation en BD (je mets de côté celle de Druillet en 1971). Je vais commencer par faire un petit historique dans le foutoir des parutions VO. Roy Thomas et P. Craig Russell adapte le tome 3 en 1982 chez Marvel (Marvel Graphic Novel #2). Et en 1983 Elric #1-6 aidé de Michael Gilbert au dessin chez Pacific Comics repris dans les tomes 1 et 2. Puis en 1986/87 chez First Comics Elric-Weird-of-the-White-Wolf #1-5, en 1987 Elric: The Vanishing Tower #1 avec Jan Duursema au dessin et enfin en 1996/97 (sans Roy Thomas) chez Dark Horse Comics place à Elric-Stormbringer #0-7 pour les futurs tomes ? À noter que le numéro zéro de cette dernière série est une adaptation de Neil Gaiman... J'espère ne rien avoir oublié. Pour ces trois tomes Roy Thomas s'applique à retranscrire le souffle épique, la complexité des personnages et la dramaturgie des romans, c'est plutôt réussi malgré des textes qui font leur grand âge. Forcément, en si peu de planches il n'est pas facile de condenser plusieurs centaines de pages et cela se ressent lors de la lecture. Pour la partie graphique je vais dissocier les deux premiers tomes du troisième. Pour les deux premiers, c'est le binome P. Craig Russell et Michael Gilbert qui sont aux commandes pour un résultat moyen. L'encrage de George Freeman ne rend pas hommage aux crayonnés de Russell et Gilbert. Pour les couleurs c'est typé années 80. Pour le troisième tome, c'est P. Craig Russell qui s'occupe de tout, et boum changement de décor, un monde féerique s'ouvre à moi pour mon plus grand plaisir. Magnifique. Une série avec un petit goût vintage. Je suis preneur, étant moi-même un peu vintage. Un bon 3 étoiles.
Barzoon Circus
Un petit cirque itinérant arrive dans une petite ville du bayou. Mal accueilli par une population hostile, ses membres sont en réalité là pour enquêter sur une série de disparitions inquiétantes, dans un cadre mêlant folklore local, ambiance horrifique et mystère aux accents fantastiques. Le concept est sympathique : derrière des artistes de cirque hauts en couleur se cache en réalité une équipe de détectives, sorte de croisement entre troupe foraine et agence secrète. L'idée est certes assez artificielle, mais elle intrigue et fonctionne plutôt bien. Le dessin, à mi-chemin entre réalisme et style franco-belge à gros nez, apporte un certain charme. Les décors sont réussis, et l'atmosphère nocturne, parfois un peu glauque, est bien rendue malgré des couleurs un peu sombres par moments. L'intrigue de ce tome unique tient globalement la route. Certes, elle reste assez classique dans son genre, mais le rythme est soutenu, le récit suffisamment dense malgré le faible nombre de pages, et la lecture agréable. On sent une volonté de proposer un divertissement accessible, presque familial, avec un soupçon d'angoisse mais sans véritable noirceur. En revanche, la fin m'a moins convaincu : le dévoilement du secret repose sur une grosse facilité narrative (le coup de l'hypnose) et donne l'impression d'être expédié, comme s'il fallait conclure rapidement faute de place. J'ai refermé l'album avec un léger sentiment de précipitation. La série était prévue en plusieurs histoires indépendantes, mais elle s'est arrêtée à ce seul premier album qui, heureusement, peut se lire comme un one-shot, tout en laissant la frustration de ne pas en savoir plus sur les origines de ce cirque détective ni sur ses futures aventures. C'est dommage : j'aurais volontiers lu d'autres aventures de ces personnages, d'autant que l'univers esquissé appelait clairement une suite. On a donc un album unique divertissant, porté par un concept sympathique et un dessin réussi, mais qui laisse un petit goût d'inachevé.
Druuna - Au commencement
Espoirs Serpieri nous l'assure, dans l'avant propos, il travaille actuellement au chapitre 10 de sa série. En attendant, il a confié à Allessio Schreiner et à Eon le soin de nous présenter un préquel à sa série fétiche, préquel prévue en 3 volumes. Eon se glisse dans la peau du maître ici, en nous offrant un dessin assez proche voire très proche de celui de Serpieri. Les adeptes de Druuna se seront guère perdus dans cette nouvelle série. Même le scénario, parfois confus, est digne d'un Serpieri (j'étais d'ailleurs parfois perdu dans la lecture). Par contre, les scènes de sexe, très explicites, et surtout les dialogues relèvent plutôt d'un film porno basique. Ces scènes sont la plupart du temps gratuites, et la scène de viol est particulièrement révoltante. Comme les autres albums de la série, l'album est complété par un cahier graphique de 14 pages, signé Serpieri. La ligne éditoriale de cette série est très soignée et, j'avoue que je serai au rendez-vous pour le deuxième volume de ce préquel. Genesis Changement de dessinateur, changement de scénariste et presque changement de décor, j’ai envie de dire avec ce deuxième volume consacré au préquel de Druuna. Mais comment Serpieri a pu donner son aval à cette aventure de sa superbe créature, comme il le note dans la préface ! J’avais apprécié le tome 1 « Espoir », dessiné par Eon , dont le travail était soigné avec un dessin assez proche de celui de Paolo Serpieri mais là, je suis plus que déçu. Même la couverture est trop sage ! Le dessin des quelques pages couleurs de l’album est assez éloigné de ce que nous est proposé habituellement sur cette série ; quant aux pages centrales en noir et blanc, c’est une catastrophe ! Le scénario n’est qu’un prétexte qu’à maintenir en vie une série qui désormais ne trouve plus guère d’intérêt pour moi. Quelle idée de retracer les aventures de la grand-mère de Druuna lorsqu’elle était jeune ? Un tome pour rien, je pense tant il n’apporte rien, pour le moment, au préquel. D'où baisse (provisoire ?) de ma note sur cette série. Ce préquel étant prévu en 3 volumes, j’espère tout de même que les auteurs remonteront le niveau de la série dans le prochain tome, que j’achèterai tout de même, n’aimant pas laisser une série inachevée dans ma bibliothèque. Diabolicus Morbus Avec une couverture qui tranche avec l'univers habituel de Druuna, les auteurs terminent, avec cet album, ce préquel en trois volumes. Cet opus s'inspire, comme le précédent, d'éléments de la mythologie. Même si les scènes de sexe sont présentes (mais dans un degré moindre que dans la série mère), c'est surtout le côté science fiction qui domine. Le scénario n'est pas toujours limpide (pas compris l'histoire du commandant Jock ). Si les planches en couleurs sont de qualité, je ne suis toujours pas convaincu par celles en noir et blanc. Marco Cannavo, le scénariste, ne manque pas d'être raccord, à la fin de ce récit avec la première page de Morbus Gravis, premier album de Druuna. Comme toujours dans cette collection, un cahier graphique d'une dizaine de page signé Serpieri, se trouve en fin d'album.
Avant de partir
Au cœur d'une forêt, un jeune homme tient une sorte de bar-refuge. Les clients qui frappent à sa porte sont des animaux de compagnie : un chat, un chien, un oiseau, un hamster, venus raconter leurs doléances. Le garçon les écoute, essuie ses verres comme un barman patient, presque comme un psy compatissant face à des confidences, et ils préparent ensemble un mystérieux voyage loin des anciens maîtres de ces animaux. Le début ne m'a pas vraiment convaincu. Le dessin est joli, tout en teintes sépia et beiges, d'une douceur indéniable, mais aussi assez simple, peut-être un peu trop épuré. Les échanges entre les animaux et le jeune homme m'ont paru quelque peu simplistes et décousus : chacun vient évoquer son ancien propriétaire, formuler un regret, une frustration ou un souhait. L'ensemble dégage une impression de répétition, presque mécanique, avec un léger parfum de manga mielleux sur la relation attendrissante entre humains et petits compagnons trop mignons. Puis la suite permet de comprendre l'intention de l'autrice sans jamais tout dévoiler explicitement. Lorsque l'on découvre le contenu des lettres que les animaux envoient avant leur départ, l'émotion surgit avec force. Soudain, tout s'éclaire et les scènes précédentes prennent un autre sens. Pour quiconque a déjà traversé cette expérience particulière, l'impact est immédiat. J'ai trouvé cette émotion puissante… mais aussi presque trop facile, parce que je fais partie de ceux directement concernés par ce vécu. Le thème touche une corde très sensible, et le livre appuie là où ça fait mal. Les larmes ne sont pas loin, mais on peut aussi avoir le sentiment que tout le dispositif narratif est construit pour provoquer cette réaction. Cela dit, le fait que le récit ne nomme jamais clairement ce dont il est question lui confère une forme de pudeur qui évite l'écueil d'une trop grande facilité. C'est un ouvrage doux et mélancolique, qui gagne en force dans ses dernières pages, lorsque l'on comprend véritablement de quoi il retourne et à condition d'être sensible au sujet. Il se lit toutefois un peu trop vite et il ne touchera sans doute pleinement que ceux qui ont connu ce type de séparation. Note : 2,5/5
Le Nom de la Rose
J'ai terminé aujourd'hui la lecture du deuxième volume. J'ai aimé les dessins, comme c'est souvent le cas avec Manara. Mais je n'arrive pas à laisser tomber le roman et même le film. Ce sont trois objets différents et j'aime beaucoup les avoir chez moi. Je me suis beaucoup amusé avec le témoignage de J. J. Annaud à la fin de l'œuvre! Pourtant, le sentiment d'un manque ne m'abandonne pas : U. Eco était un grand écrivain (philosophe aussi) et il y a de la perte en toutes ces adaptations... P. S. Je vais lire le roman, encore une fois, et j'aime bien plus les dessins de Manara en noir et blanc.