En 2050, après une mystérieuse Grande Bascule qui a profondément transformé le monde, Marty, ado un peu en décalage, reçoit de sa grand-mère une BD qu'elle a autoéditée spécialement pour lui. Elle y raconte l'enfance de son père, gamin à haut potentiel, ainsi que les difficultés d'une mère dépassée par cette différence. Le récit alterne entre ces deux époques : le passé, qui tient du témoignage sur ce que signifie élever un enfant HP dans notre société contemporaine, et le futur, où Marty réalise que ce père qu'il connaît mal lui ressemble beaucoup, mais a grandi dans un cadre bien moins accueillant pour la différence.
Cette BD adapte le roman d'Isabelle Bary, elle-même mère d'un enfant HP. Et malgré un habillage laissant penser à un récit de science-fiction, l'histoire se concentre surtout sur la découverte du haut potentiel et sur ce que cela implique au quotidien pour l'enfant comme pour ses proches.
Graphiquement, l'album entretient volontairement l'ambiguïté. La couverture et les premières planches évoquent un véritable récit d'anticipation avec ce futur proche et cette Grande Bascule en toile de fond. L'ensemble est lisible et soigné, porté par une mise en scène claire qui privilégie les personnages et les émotions plutôt que le spectaculaire. En conséquence, la dimension SF reste pour l'instant très décorative, plus suggérée qu'exploitée.
Côté scénario, j'ai surtout retenu l'approche humaine et assez juste du haut potentiel. Ce n'est pas la première fois que je lis sur le sujet (Comme un oiseau dans un bocal en proposait déjà un témoignage), et, là encore, on est loin du cliché du petit génie brillant et arrogant. Le récit insiste plutôt sur la fatigue mentale, l'hypersensibilité, le sentiment de décalage permanent, ainsi que sur le désarroi des parents qui tâtonnent, oscillant entre amour, culpabilité et exaspération. Quelques pages documentaires viennent d'ailleurs conclure l'album pour expliciter encore davantage ces aspects. J'ai d'ailleurs été surpris d'y lire que jusqu'à 5% de la population française pouvait être considérée comme HP : ça me parait énorme.
Le ton est sincère et doux-amer, mais le premier tome prend son temps pour poser son cadre. Une fois compris que la promesse de science-fiction restera secondaire, on constate une longue exposition, proche de l'état des lieux, sans véritable enjeu narratif immédiat. La Grande Bascule demeure floue, l'importance du contexte futuriste incertaine, et l'intrigue autour de Marty et de la BD de sa grand-mère progresse très lentement (au point que je me suis surpris à trouver qu'il mettait un temps fou à simplement la lire). Il en résulte un rythme un peu étale et un léger sentiment de surplace.
Ce premier tome se lit agréablement et aborde son sujet avec tact et sincérité, mais il ressemble davantage à une mise en place qu'à une histoire pleinement lancée. Intéressant sur le fond, encore trop timide dans sa narration, j'attends le second tome pour voir si ce cadre futuriste et ce dispositif débouchent sur quelque chose de plus incarné.
C’est vraiment un chouette documentaire – mâtiné de roman graphique pour rendre plus vivante cette présentation d’une réalité oubliée. Celle des bidonvilles dans lesquels s’entassaient des populations immigrées dans les années 50-60, puis des « cités de transit » dans lesquelles on t les a envoyées par la suite.
Plus qu’oubliée d’ailleurs on devrait plutôt parler d’occultée, invisibilisée. En effet, il n’y a pas que l’histoire ou la mémoire qui les ait oubliés. Tout était fait à l’époque pour qu’ils n’apparaissent nulle part (logements indécents loin de tout, y compris lorsqu’il s’agit de « reloger » ceux qui sont chassés par les destructions des bidonvilles). Cette réalité n’a laissé que très peu de traces, recouverte par la communication sur les « 30 Glorieuses ».
Au travers de l’histoires de quelques familles, nous découvrons donc cette réalité, le scandale permanent à quelques encâblures de Paris.
La vie, la solidarité, la honte bue des bidonvilles est bien rendue. Comme l’est dans le second tome – qui se déroule une décennie plus tard – l’exploitation éhontée de la main d’oeuvre immigrée par l’industrie et le travail à la chaine.
Quelques textes rappellent régulièrement le contexte, et des interventions (radio, télé, journaux) de politiques (Debré, Pompidou, etc.) ou d’industriels (Bouygues à vomir) montrent le cynisme méprisant à l’œuvre. Au bas de l’échelle, tous les rapaces (gardien de « cité de transit, responsable des listes pour les HLM, etc.) qui exploitent – avec force racisme – ces « bougnoules ».
Si l’humain émerge régulièrement (solidarités de voisinage, fraicheur des jeunes « beurs », luttes sociales et politiques), la lecture s’évère tout de même amère. Les auteurs ne jouent pourtant jamais sur le pathos (y compris pour le massacre du 17 octobre 1961, traité finalement rapidement et presque pudiquement – même si quelques extraits de journaux montrent la désinformation et la racisme ambiant).
Si l’économie – et la société – françaises doivent beaucoup à la main d’œuvre immigrée dans ces Trente Glorieuses qui ne le furent pas pour tous, il est bon de rappeler, alors qu’aujourd’hui certaines idées nauséabondes s’affirment dans les médias, que la France n’a toujours pas soldé ses dettes, en particulier mémorielles. La lecture de ces deux albums est très recommandable.
La narration est fluide et agréable. J’ai bien aimé le dessin, simple, mais efficace (même si certains personnages sont parfois difficiles à différencier).
Cette série possède deux qualités qui d’entrée m’ont attiré : un contexte historique riche (la période instable de reconstruction du royaume de France, des alliances des grandes lignées quelques décennies après la guerre de Cent ans) et un dessin fluide, agréable, reconstituant bien décor et costumes d’époque.
C’est vraiment engageant, et je suis entré dans ce diptyque avec plaisir, en espérant y trouver quelque chose d’équivalent – en moins développé – que la très belle série « Le trône d’argile » sur la période tout juste précédente.
Au final, je ressors en partie satisfait de ma lecture. C’est rythmé, l’arrière-plan historique est bien utilisé, avec les querelles de cour qui pimentent complots et alliances diverses.
Mais, si la grande Histoire est bien utilisée, la petite m’a parfois laissé sur ma faim, avec cette histoire un peu convenue de vengeance entre les deux demi-frères, et cet amour improbable entre Quasimodo et Anne de Bretagne.
Moins fort qu’attendu, ce récit n’en reste pas moins agréable à lire.
Je mets trois étoiles, parce que cet album possède de réelles qualités, et que j’aime bien cet univers médiéval un peu paumé, avec une forteresse perchée sur son rocher qui fait penser aux châteaux cathares. Mais je suis quand même sorti un chouia sur ma faim de cette lecture.
Le dessin des forteresses est très bon, détaillé, comme toutes les – rares – constructions. Mais le reste des décors est un peu évacué, pour le coup peu développé. Quant aux personnages, c’est là aussi un trait fin et précis, Houot soigne clairement son travail. Mais le rendu est un peu trop léché et statique à mon goût. Mais bon, c’est quand même fluide et agréable à l’œil.
L’intrigue ne m’a pas vraiment captivé. Mauvais jeu de mot d’ailleurs, puisque nous suivons un prince ottoman – invité ou otage – dans cet endroit reculé du royaume de France. Il tombe amoureux une jeune héritière (amour partagé), mais cela s’oppose à trop d’intérêts et cette idylle va faire long feu. Pourquoi pas ? mais le rythme est trop lent, il ne se passe pas grand-chose, et j’ai fini par me désintéresser de cette partie du récit – d’ailleurs tout se finit en eau de boudin pour eux.
J’ai un temps cru que ce récit aller basculer vers du médiéval fantastique, avec ces géants évoqués au début, puis repris sur la fin dans la présentation du troubadour (et cette légende du dragon ayant donné naissance aux crêtes sur lesquelles est installée la forteresse). Hélas il n’en est rien. C’est dommage, car cela aurait sans doute pu densifier et améliorer l’intrigue, que j’ai trouvé un peu trop légère et manquant de rebondissements.
Pas désagréable à lire, mais loin d’être inoubliable.
Note réelle 2,5/5.
Dieu sait que j’aime Spirou et Fantasio. J’ai grandi avec eux, je les retrouve toujours avec un plaisir un peu pavlovien, et je me réjouis même de cette idée de “retour aux sources” : aventure classique, énergie bon enfant, et en bonus la présence du Marsupilami qui, à elle seule, suffit souvent à me mettre de bonne humeur. Mais San inferno, franchement… que c’est creux.
Ce n’est pas un album désagréable, attention. Ça se lit bien, ça ne grince pas, ça ne trahit pas ouvertement l’esprit maison. Sauf qu’on a l’impression d’un décor en carton. Le dessin est très minimaliste : les personnages sont fidèles, dans la veine de ce qu’on aime, avec des expressions qui fonctionnent. Mais derrière eux ? Pas grand-chose. Des décors au strict minimum, des arrière-plans qui semblent avoir déserté l’album.
L’histoire, elle aussi, file à toute vitesse. C’est plaisant, oui, mais d’une légèreté telle qu’on referme le livre en vingt minutes, avec une sensation de “minimum syndical”. Ça déroule sans aspérité, sans montée, sans vrai relief, et c’est peut-être ça le problème : il ne se passe rien, au fond, qui laisse une trace.
Je suis le premier à défendre la poursuite de ces franchises de la vieille garde. Mais avec des auteurs talentueux, pourquoi viser si petit, si timide ? J’adoube André Franquin et Tome & Janry, évidemment, mais ils n’ont pas le monopole de la profondeur. On peut faire du classique et du dense. Ici, on a surtout du classique… en mode minimal.
La Fille dans l’écran est une BD profondément feel-good et romantique, qui aborde les sentiments avec beaucoup de douceur et de justesse. La manière dont l’anxiété sociale est intégrée au récit donne une vraie épaisseur aux personnages et évite toute approche simpliste ou caricaturale. Cette fragilité assumée nourrit la relation et rend le lien entre les deux protagonistes crédible et touchant.
La narration par messages fonctionne très bien et rappelle le roman graphique “adolescent” dans le bon sens du terme, mais avec une réelle maîtrise et une maturité d’écriture. Le dispositif des deux points de vue, traités séparément puis de plus en plus entremêlés, est intelligemment exploité. Il permet de ressentir progressivement le rapprochement émotionnel des personnages, sans lourdeur ni effets forcés.
Graphiquement, l’album est très réussi. La gestion des couleurs — alternance entre une trame colorée et une trame en noir et blanc — est subtile et pertinente, servant à la fois la narration et les états émotionnels. Le dessin, simple mais expressif, accompagne parfaitement le propos. Rien de révolutionnaire sur le fond, mais une histoire d’amour sincère, bien construite et émotionnellement juste, qui marque par sa sensibilité.
Très bonne bande dessinée, portée par une construction narrative particulièrement efficace. La triple trame — le présent avec le débat d’historiens, la fin de vie d’Anne Bonny et le récit de ses aventures — apporte une vraie profondeur au propos. Ce dispositif rend la lecture dynamique tout en instaurant un recul bienvenu, presque introspectif, sur le personnage et sur ce que l’Histoire choisit de retenir ou de transformer. La dimension éducative fonctionne bien, notamment grâce à ce jeu de regards croisés qui met en lumière les subtilités de la réinterprétation historique.
Le parcours d’Anne Bonny est en lui-même passionnant. Le récit est rythmé, aborde de nombreux thèmes et le choix d’un personnage féminin à cette époque donne une résonance très moderne à l’ensemble. La piraterie sert davantage de cadre que de finalité : on n’est pas face à une BD de pirates classique, mais plutôt à un portrait de femme en quête de liberté, dans un monde qui la contraint de toutes parts. La relation avec la mort incarnée, sans être révolutionnaire, est bien intégrée et apporte une touche supplémentaire de sens et de gravité.
Graphiquement, le dessin est expressif et s’inscrit clairement dans les codes de la BD ado contemporaine. Ce n’est pas forcément une esthétique qui me séduit immédiatement, mais elle s’accorde bien au ton du récit et finit par fonctionner sur la durée. Une œuvre que je recommanderais sans hésiter aux adolescents, surtout filles mais aussi garçons, et tout autant à leurs parents.
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Zebraska
En 2050, après une mystérieuse Grande Bascule qui a profondément transformé le monde, Marty, ado un peu en décalage, reçoit de sa grand-mère une BD qu'elle a autoéditée spécialement pour lui. Elle y raconte l'enfance de son père, gamin à haut potentiel, ainsi que les difficultés d'une mère dépassée par cette différence. Le récit alterne entre ces deux époques : le passé, qui tient du témoignage sur ce que signifie élever un enfant HP dans notre société contemporaine, et le futur, où Marty réalise que ce père qu'il connaît mal lui ressemble beaucoup, mais a grandi dans un cadre bien moins accueillant pour la différence. Cette BD adapte le roman d'Isabelle Bary, elle-même mère d'un enfant HP. Et malgré un habillage laissant penser à un récit de science-fiction, l'histoire se concentre surtout sur la découverte du haut potentiel et sur ce que cela implique au quotidien pour l'enfant comme pour ses proches. Graphiquement, l'album entretient volontairement l'ambiguïté. La couverture et les premières planches évoquent un véritable récit d'anticipation avec ce futur proche et cette Grande Bascule en toile de fond. L'ensemble est lisible et soigné, porté par une mise en scène claire qui privilégie les personnages et les émotions plutôt que le spectaculaire. En conséquence, la dimension SF reste pour l'instant très décorative, plus suggérée qu'exploitée. Côté scénario, j'ai surtout retenu l'approche humaine et assez juste du haut potentiel. Ce n'est pas la première fois que je lis sur le sujet (Comme un oiseau dans un bocal en proposait déjà un témoignage), et, là encore, on est loin du cliché du petit génie brillant et arrogant. Le récit insiste plutôt sur la fatigue mentale, l'hypersensibilité, le sentiment de décalage permanent, ainsi que sur le désarroi des parents qui tâtonnent, oscillant entre amour, culpabilité et exaspération. Quelques pages documentaires viennent d'ailleurs conclure l'album pour expliciter encore davantage ces aspects. J'ai d'ailleurs été surpris d'y lire que jusqu'à 5% de la population française pouvait être considérée comme HP : ça me parait énorme. Le ton est sincère et doux-amer, mais le premier tome prend son temps pour poser son cadre. Une fois compris que la promesse de science-fiction restera secondaire, on constate une longue exposition, proche de l'état des lieux, sans véritable enjeu narratif immédiat. La Grande Bascule demeure floue, l'importance du contexte futuriste incertaine, et l'intrigue autour de Marty et de la BD de sa grand-mère progresse très lentement (au point que je me suis surpris à trouver qu'il mettait un temps fou à simplement la lire). Il en résulte un rythme un peu étale et un léger sentiment de surplace. Ce premier tome se lit agréablement et aborde son sujet avec tact et sincérité, mais il ressemble davantage à une mise en place qu'à une histoire pleinement lancée. Intéressant sur le fond, encore trop timide dans sa narration, j'attends le second tome pour voir si ce cadre futuriste et ce dispositif débouchent sur quelque chose de plus incarné.
Demain, demain
C’est vraiment un chouette documentaire – mâtiné de roman graphique pour rendre plus vivante cette présentation d’une réalité oubliée. Celle des bidonvilles dans lesquels s’entassaient des populations immigrées dans les années 50-60, puis des « cités de transit » dans lesquelles on t les a envoyées par la suite. Plus qu’oubliée d’ailleurs on devrait plutôt parler d’occultée, invisibilisée. En effet, il n’y a pas que l’histoire ou la mémoire qui les ait oubliés. Tout était fait à l’époque pour qu’ils n’apparaissent nulle part (logements indécents loin de tout, y compris lorsqu’il s’agit de « reloger » ceux qui sont chassés par les destructions des bidonvilles). Cette réalité n’a laissé que très peu de traces, recouverte par la communication sur les « 30 Glorieuses ». Au travers de l’histoires de quelques familles, nous découvrons donc cette réalité, le scandale permanent à quelques encâblures de Paris. La vie, la solidarité, la honte bue des bidonvilles est bien rendue. Comme l’est dans le second tome – qui se déroule une décennie plus tard – l’exploitation éhontée de la main d’oeuvre immigrée par l’industrie et le travail à la chaine. Quelques textes rappellent régulièrement le contexte, et des interventions (radio, télé, journaux) de politiques (Debré, Pompidou, etc.) ou d’industriels (Bouygues à vomir) montrent le cynisme méprisant à l’œuvre. Au bas de l’échelle, tous les rapaces (gardien de « cité de transit, responsable des listes pour les HLM, etc.) qui exploitent – avec force racisme – ces « bougnoules ». Si l’humain émerge régulièrement (solidarités de voisinage, fraicheur des jeunes « beurs », luttes sociales et politiques), la lecture s’évère tout de même amère. Les auteurs ne jouent pourtant jamais sur le pathos (y compris pour le massacre du 17 octobre 1961, traité finalement rapidement et presque pudiquement – même si quelques extraits de journaux montrent la désinformation et la racisme ambiant). Si l’économie – et la société – françaises doivent beaucoup à la main d’œuvre immigrée dans ces Trente Glorieuses qui ne le furent pas pour tous, il est bon de rappeler, alors qu’aujourd’hui certaines idées nauséabondes s’affirment dans les médias, que la France n’a toujours pas soldé ses dettes, en particulier mémorielles. La lecture de ces deux albums est très recommandable. La narration est fluide et agréable. J’ai bien aimé le dessin, simple, mais efficace (même si certains personnages sont parfois difficiles à différencier).
Le Bossu de Montfaucon
Cette série possède deux qualités qui d’entrée m’ont attiré : un contexte historique riche (la période instable de reconstruction du royaume de France, des alliances des grandes lignées quelques décennies après la guerre de Cent ans) et un dessin fluide, agréable, reconstituant bien décor et costumes d’époque. C’est vraiment engageant, et je suis entré dans ce diptyque avec plaisir, en espérant y trouver quelque chose d’équivalent – en moins développé – que la très belle série « Le trône d’argile » sur la période tout juste précédente. Au final, je ressors en partie satisfait de ma lecture. C’est rythmé, l’arrière-plan historique est bien utilisé, avec les querelles de cour qui pimentent complots et alliances diverses. Mais, si la grande Histoire est bien utilisée, la petite m’a parfois laissé sur ma faim, avec cette histoire un peu convenue de vengeance entre les deux demi-frères, et cet amour improbable entre Quasimodo et Anne de Bretagne. Moins fort qu’attendu, ce récit n’en reste pas moins agréable à lire.
Asile !
Je mets trois étoiles, parce que cet album possède de réelles qualités, et que j’aime bien cet univers médiéval un peu paumé, avec une forteresse perchée sur son rocher qui fait penser aux châteaux cathares. Mais je suis quand même sorti un chouia sur ma faim de cette lecture. Le dessin des forteresses est très bon, détaillé, comme toutes les – rares – constructions. Mais le reste des décors est un peu évacué, pour le coup peu développé. Quant aux personnages, c’est là aussi un trait fin et précis, Houot soigne clairement son travail. Mais le rendu est un peu trop léché et statique à mon goût. Mais bon, c’est quand même fluide et agréable à l’œil. L’intrigue ne m’a pas vraiment captivé. Mauvais jeu de mot d’ailleurs, puisque nous suivons un prince ottoman – invité ou otage – dans cet endroit reculé du royaume de France. Il tombe amoureux une jeune héritière (amour partagé), mais cela s’oppose à trop d’intérêts et cette idylle va faire long feu. Pourquoi pas ? mais le rythme est trop lent, il ne se passe pas grand-chose, et j’ai fini par me désintéresser de cette partie du récit – d’ailleurs tout se finit en eau de boudin pour eux. J’ai un temps cru que ce récit aller basculer vers du médiéval fantastique, avec ces géants évoqués au début, puis repris sur la fin dans la présentation du troubadour (et cette légende du dragon ayant donné naissance aux crêtes sur lesquelles est installée la forteresse). Hélas il n’en est rien. C’est dommage, car cela aurait sans doute pu densifier et améliorer l’intrigue, que j’ai trouvé un peu trop légère et manquant de rebondissements. Pas désagréable à lire, mais loin d’être inoubliable. Note réelle 2,5/5.
Spirou et Fantasio Classique - Le Trésor de San Inferno
Dieu sait que j’aime Spirou et Fantasio. J’ai grandi avec eux, je les retrouve toujours avec un plaisir un peu pavlovien, et je me réjouis même de cette idée de “retour aux sources” : aventure classique, énergie bon enfant, et en bonus la présence du Marsupilami qui, à elle seule, suffit souvent à me mettre de bonne humeur. Mais San inferno, franchement… que c’est creux. Ce n’est pas un album désagréable, attention. Ça se lit bien, ça ne grince pas, ça ne trahit pas ouvertement l’esprit maison. Sauf qu’on a l’impression d’un décor en carton. Le dessin est très minimaliste : les personnages sont fidèles, dans la veine de ce qu’on aime, avec des expressions qui fonctionnent. Mais derrière eux ? Pas grand-chose. Des décors au strict minimum, des arrière-plans qui semblent avoir déserté l’album. L’histoire, elle aussi, file à toute vitesse. C’est plaisant, oui, mais d’une légèreté telle qu’on referme le livre en vingt minutes, avec une sensation de “minimum syndical”. Ça déroule sans aspérité, sans montée, sans vrai relief, et c’est peut-être ça le problème : il ne se passe rien, au fond, qui laisse une trace. Je suis le premier à défendre la poursuite de ces franchises de la vieille garde. Mais avec des auteurs talentueux, pourquoi viser si petit, si timide ? J’adoube André Franquin et Tome & Janry, évidemment, mais ils n’ont pas le monopole de la profondeur. On peut faire du classique et du dense. Ici, on a surtout du classique… en mode minimal.
La Fille dans l'écran
La Fille dans l’écran est une BD profondément feel-good et romantique, qui aborde les sentiments avec beaucoup de douceur et de justesse. La manière dont l’anxiété sociale est intégrée au récit donne une vraie épaisseur aux personnages et évite toute approche simpliste ou caricaturale. Cette fragilité assumée nourrit la relation et rend le lien entre les deux protagonistes crédible et touchant. La narration par messages fonctionne très bien et rappelle le roman graphique “adolescent” dans le bon sens du terme, mais avec une réelle maîtrise et une maturité d’écriture. Le dispositif des deux points de vue, traités séparément puis de plus en plus entremêlés, est intelligemment exploité. Il permet de ressentir progressivement le rapprochement émotionnel des personnages, sans lourdeur ni effets forcés. Graphiquement, l’album est très réussi. La gestion des couleurs — alternance entre une trame colorée et une trame en noir et blanc — est subtile et pertinente, servant à la fois la narration et les états émotionnels. Le dessin, simple mais expressif, accompagne parfaitement le propos. Rien de révolutionnaire sur le fond, mais une histoire d’amour sincère, bien construite et émotionnellement juste, qui marque par sa sensibilité.
La Dernière Nuit d'Anne Bonny
Très bonne bande dessinée, portée par une construction narrative particulièrement efficace. La triple trame — le présent avec le débat d’historiens, la fin de vie d’Anne Bonny et le récit de ses aventures — apporte une vraie profondeur au propos. Ce dispositif rend la lecture dynamique tout en instaurant un recul bienvenu, presque introspectif, sur le personnage et sur ce que l’Histoire choisit de retenir ou de transformer. La dimension éducative fonctionne bien, notamment grâce à ce jeu de regards croisés qui met en lumière les subtilités de la réinterprétation historique. Le parcours d’Anne Bonny est en lui-même passionnant. Le récit est rythmé, aborde de nombreux thèmes et le choix d’un personnage féminin à cette époque donne une résonance très moderne à l’ensemble. La piraterie sert davantage de cadre que de finalité : on n’est pas face à une BD de pirates classique, mais plutôt à un portrait de femme en quête de liberté, dans un monde qui la contraint de toutes parts. La relation avec la mort incarnée, sans être révolutionnaire, est bien intégrée et apporte une touche supplémentaire de sens et de gravité. Graphiquement, le dessin est expressif et s’inscrit clairement dans les codes de la BD ado contemporaine. Ce n’est pas forcément une esthétique qui me séduit immédiatement, mais elle s’accorde bien au ton du récit et finit par fonctionner sur la durée. Une œuvre que je recommanderais sans hésiter aux adolescents, surtout filles mais aussi garçons, et tout autant à leurs parents.