L'Escadron bleu est le surnom donné à une unité mobile de la Croix-Rouge française, composée de jeunes infirmières et ambulancières chargées, à partir de 1945, de rapatrier en France les prisonniers de guerre blessés. Ayant d'abord opéré entre l'Allemagne et la France, elles furent ensuite envoyées en Pologne afin de récupérer les survivants des camps, mais aussi les Malgré-Nous, ces Alsaciens et Lorrains enrôlés de force par les Nazis et considérés comme des traitres et des ennemis par les Russes. Elles se retrouvent alors confrontées à la situation complexe d'une Pologne en train de passer entièrement sous la coupe soviétique, où les autorités voient d'un très mauvais oeil ces Françaises susceptibles de témoigner des exactions de l'Armée Rouge sur la population locale et de faire évader des blessés que les Russes considèrent comme des prisonniers ne méritant que la mort.
C'est un pan de l'Histoire qui m'était totalement inconnu, cette période charnière entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la tombée du Rideau de Fer. J'ignorais également tout du travail à la fois extrêmement compliqué et dangereux de ces femmes engagées dans la Croix-Rouge française, qui ont mis leurs efforts et parfois leurs vies au service du rapatriement des anciens prisonniers et blessés français à partir de 1945. Rappeler leurs actions et mettre en lumière qui elles étaient afin qu'elles ne soient pas oubliées constitue une initiative très louable. L'album se révèle d'ailleurs passionnant par tout ce qu'il montre de la complexité de la situation locale et des risques pris par ces femmes, notamment sous le commandement du medecin-lieutenant Madeleine Pauliac. Certaines situations témoignent d'une audace incroyable, qui aurait valu à n'importe quel autre soldat ou infirmier français l'emprisonnement, voire la mort, et condamné des centaines de blessés à une issue tragique.
Des faits héroïques, un contexte très instructif et une intention exemplaire, donc, mais une BD malheureusement en demi-teinte en raison d'un manque de clarté narrative. La situation est complexe et reste trop peu expliquée. Il faut déjà disposer de solides connaissances historiques ou réussir à capter des informations disséminées au fil des pages pour bien comprendre ce qui est en jeu, et même dans ce cas, la lecture manque d'une vue d'ensemble ou de repères récapitulatifs permettant de tout assimiler. La narration multiplie par ailleurs les sauts dans le temps et l'espace, sans indiquer clairement où et quand l'on se situe, ce qui rend la lecture confuse. À cela s'ajoute une galerie de personnages très fournie et un dessin des visages parfois changeant, qui conduit facilement à confondre les protagonistes. Il m'a fallu par exemple un certain nombre de pages pour réaliser que la fameuse Madeleine ne faisait pas partie de l'Escadron bleu lors de leurs missions en Allemagne.
Le dessin lui-même est inégal. Globalement plaisant, il fonctionne bien pour les décors et rend régulièrement les personnages de manière convaincante. Mais il se montre aussi inconstant, avec des visages parfois moins réussis ou trop variables pour être reconnus sans ambiguité. Cela reste toutefois un ensemble de belles planches, dont j'apprécie en particulier le travail sur les couleurs et la lumière. Et il faut dire qu'il y avait énormément à raconter, tant les actions menées par ces femmes entre 1945 et 1946 furent nombreuses et intenses.
J'ai donc apprécié l'ouvrage pour sa dimension historique et son travail de mémoire, qui rappelle au grand public l'œuvre héroïque de ces femmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, j'ai davantage souffert de la confusion de sa narration et de la difficulté, en tant que lecteur, à me repérer entre les lieux et les époques pour pleinement assimiler ce qui m'était raconté.
Je trouve que cette œuvre est parfaite : on voit et la tragédie de la guerre en général, et la bêtise de ne pas tenir compte de l'état des soldats au nom d'une stratégie fumeuse contre laquelle se dresse un officier qui finit exécuté. On n'en sent pas moins chaque personnage, l'après-guerre et les femmes, excusez du peu ! Il y a même une poésie de la nostalgie de la paix, du bonheur et de l'amour hantant la guerre, de même que la guerre hante cette harmonie. Je lis que cette œuvre est une suite ? Mais elle se suffit à elle-même. Je lis qu'il n'y a pas de plan large ? A quoi bon pour le propos d'Une après-midi d'été ? On ne dénonce pas la guerre de masse, on ne célèbre pas les Orages d'acier, on reste à hauteur d'hommes tentant de faire ce qu'ils estiment leur devoir, survivre, aimer, encore, et mourir.
Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire.
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Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant.
Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants !
Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !!
Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme.
Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances.
Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc.
Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables.
La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter.
Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons…
La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien.
En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !
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L'Escadron bleu, 1945
L'Escadron bleu est le surnom donné à une unité mobile de la Croix-Rouge française, composée de jeunes infirmières et ambulancières chargées, à partir de 1945, de rapatrier en France les prisonniers de guerre blessés. Ayant d'abord opéré entre l'Allemagne et la France, elles furent ensuite envoyées en Pologne afin de récupérer les survivants des camps, mais aussi les Malgré-Nous, ces Alsaciens et Lorrains enrôlés de force par les Nazis et considérés comme des traitres et des ennemis par les Russes. Elles se retrouvent alors confrontées à la situation complexe d'une Pologne en train de passer entièrement sous la coupe soviétique, où les autorités voient d'un très mauvais oeil ces Françaises susceptibles de témoigner des exactions de l'Armée Rouge sur la population locale et de faire évader des blessés que les Russes considèrent comme des prisonniers ne méritant que la mort. C'est un pan de l'Histoire qui m'était totalement inconnu, cette période charnière entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la tombée du Rideau de Fer. J'ignorais également tout du travail à la fois extrêmement compliqué et dangereux de ces femmes engagées dans la Croix-Rouge française, qui ont mis leurs efforts et parfois leurs vies au service du rapatriement des anciens prisonniers et blessés français à partir de 1945. Rappeler leurs actions et mettre en lumière qui elles étaient afin qu'elles ne soient pas oubliées constitue une initiative très louable. L'album se révèle d'ailleurs passionnant par tout ce qu'il montre de la complexité de la situation locale et des risques pris par ces femmes, notamment sous le commandement du medecin-lieutenant Madeleine Pauliac. Certaines situations témoignent d'une audace incroyable, qui aurait valu à n'importe quel autre soldat ou infirmier français l'emprisonnement, voire la mort, et condamné des centaines de blessés à une issue tragique. Des faits héroïques, un contexte très instructif et une intention exemplaire, donc, mais une BD malheureusement en demi-teinte en raison d'un manque de clarté narrative. La situation est complexe et reste trop peu expliquée. Il faut déjà disposer de solides connaissances historiques ou réussir à capter des informations disséminées au fil des pages pour bien comprendre ce qui est en jeu, et même dans ce cas, la lecture manque d'une vue d'ensemble ou de repères récapitulatifs permettant de tout assimiler. La narration multiplie par ailleurs les sauts dans le temps et l'espace, sans indiquer clairement où et quand l'on se situe, ce qui rend la lecture confuse. À cela s'ajoute une galerie de personnages très fournie et un dessin des visages parfois changeant, qui conduit facilement à confondre les protagonistes. Il m'a fallu par exemple un certain nombre de pages pour réaliser que la fameuse Madeleine ne faisait pas partie de l'Escadron bleu lors de leurs missions en Allemagne. Le dessin lui-même est inégal. Globalement plaisant, il fonctionne bien pour les décors et rend régulièrement les personnages de manière convaincante. Mais il se montre aussi inconstant, avec des visages parfois moins réussis ou trop variables pour être reconnus sans ambiguité. Cela reste toutefois un ensemble de belles planches, dont j'apprécie en particulier le travail sur les couleurs et la lumière. Et il faut dire qu'il y avait énormément à raconter, tant les actions menées par ces femmes entre 1945 et 1946 furent nombreuses et intenses. J'ai donc apprécié l'ouvrage pour sa dimension historique et son travail de mémoire, qui rappelle au grand public l'œuvre héroïque de ces femmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, j'ai davantage souffert de la confusion de sa narration et de la difficulté, en tant que lecteur, à me repérer entre les lieux et les époques pour pleinement assimiler ce qui m'était raconté.
Une après-midi d'été
Je trouve que cette œuvre est parfaite : on voit et la tragédie de la guerre en général, et la bêtise de ne pas tenir compte de l'état des soldats au nom d'une stratégie fumeuse contre laquelle se dresse un officier qui finit exécuté. On n'en sent pas moins chaque personnage, l'après-guerre et les femmes, excusez du peu ! Il y a même une poésie de la nostalgie de la paix, du bonheur et de l'amour hantant la guerre, de même que la guerre hante cette harmonie. Je lis que cette œuvre est une suite ? Mais elle se suffit à elle-même. Je lis qu'il n'y a pas de plan large ? A quoi bon pour le propos d'Une après-midi d'été ? On ne dénonce pas la guerre de masse, on ne célèbre pas les Orages d'acier, on reste à hauteur d'hommes tentant de faire ce qu'ils estiment leur devoir, survivre, aimer, encore, et mourir.
Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits
Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire. - Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant. Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants ! Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !! Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme. Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances. Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc. Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables. La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter. Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.
La Lune est blanche
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons… La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien. En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !