Les derniers avis (4 avis)

Par Cleck
Note: 3/5
Couverture de la série Silent Jenny
Silent Jenny

Comme souvent, les romans graphiques de Mathieu Bablet ne se laissent pas aisément apprivoiser. Il cultive une forme de SF ambitieuse, volontiers vertigineuse dans sa manière de développer (voire d'affronter) ses thématiques, mais c'est généralement pessimiste, sinon glauque et quelque peu fastidieux à lire. Les amples paginations, les teintes fades des couleurs, les illustrations au trait extrêmement fin dépourvu de dynamisme n'aident pas à l'émergence du plaisir de lire. Mais inversement, cela ajoute de la cohérence à l'ensemble, indirectement de la profondeur à ses récits. J'espérais que cette BD-ci, via la thématique de la biodiversité, de l'espoir habitant les initiatives des personnages, de ce voyage dans l'infiniment petit, parviendrait à limiter les "défauts" de cet auteur, qu'il pourrait trouver-là matière à satisfaire le fan hardcore de SF et le public moins familier des dystopies, soucieux d'y trouver une richesse de récit passionnante, mais aussi divertissante. Malheureusement, toutes les thématiques sociétales et écologiques de son récit, ainsi que l'aspect véritablement ludique des voyages dans le "millimonde" sont peu développés, au profit d'un univers laissé volontairement mystérieux, de personnages renfermés sur leurs motivations essentialistes, d'une aventure empêtrée dans l'ombre d'un monde gagné par le nihilisme. La conclusion renforce le nihilisme initial, sans chercher à dramatiser l'abattement de certains personnages : le constat désabusé l'emporte, l'ironie dépourvue de mordant s'invite et la BD se referme avec le sentiment d'avoir été plongé dans un univers d'une richesse davantage supposée que constatée, d'un auteur jusqu'au-boutiste ayant refusé toutes les facilités s'offrant à lui. Saluons l'intégrité, l’intransigeance, en ces heures de compromissions et de duperies généralisées, l'on ne saurait maugréer sur de telles qualités !

24/03/2026 (modifier)
Couverture de la série Le Visage du Créateur
Le Visage du Créateur

Le 28 janvier 1986, la navette Challenger explose en plein vol, quelques secondes après son décollage, en direct sur les télévisions du monde entier. LF. Bollée & C. Spadoni nous invitent à passer un moment en compagnie des sept astronautes disparus à bord, dont deux femmes et deux civils. Voici leur histoire. Le journaliste Laurent-Frédéric Bollée s'est fait un nom dans l'univers de la BD avec l'album magistral, La bombe (Glénat 2020) et l'épopée de la première bombe atomique. Après l'explosion de Hiroshima, le visage du créateur raconte lui aussi une histoire dont chacun connait parfaitement le sinistre dénouement : le 28 janvier 1986 la navette spatiale Challenger se désintègre en direct, quelques secondes après son décollage de Cap Canaveral. On peut reprendre les mots de LF. Bollée lui-même : « C'est une idée reçue de croire que, parce qu'on connait la fin d'une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ». Le dessinateur Cristiano Spadoni est connu pour avoir travaillé sur les costumes du film Marie-Antoinette (celui de Sofia Coppola) mais c'est aussi un complice de longue date de LF. Bollée. Quant au titre de l'album, il est tiré du discours de Ronald Reagan, prononcé à la tv quelques heures après l'explosion de la navette : « Nous ne les oublierons jamais, eux qui ce matin se préparaient à s'envoler et rompre leur lien difficile avec la Terre pour toucher le visage du Créateur. » Des mots empruntés à un poème d'un pilote américain, John Gillepsie Magee Jr. Après le succès du programme Apollo vers la Lune, l'intérêt du public est en baisse et la Nasa cherche à redorer son blason (et regonfler ses subventions) : d'où les navettes, la première est même baptisée Enterprise, l'embauche à la communication de Nichelle Nichols (actrice black de Star Trek) et le recrutement de civils dont une professeure, Christa McAuliffe, qui doit donner un cours depuis l'espace. « Envoyer deux civils dans l'espace, dont une femme, est l'opération de communication la plus importante de la NASA depuis ces dix dernières années ». La pression politique et médiatique est énorme et les difficultés techniques balayées rapidement. Trop rapidement. Cet album revient sur les tout débuts de la genèse de ce vol et lance le compte-à-rebours ... plus de dix-huit ans avant la désintégration. Un décompte qui va rythmer les chapitres jusqu'au 28 janvier 86. ? LF. Bollée et son dessinateur C. Spadoni ont choisi de retracer toute l'histoire de ce vol, ses motivations, son recrutement, ses difficultés et sa longue préparation. Les auteurs ont choisi d'en faire un véritable hommage aux sept astronautes disparus dans la catastrophe. Cet angle d'approche souligne le côté humain de ces conquérants de l'espace avec, pour la première fois, la présence de "civils" à bord de la navette. Les dernières secondes du compte-à-rebours (10, 9, 8, ...) qui se reflètent dans chacun des visages présents ce jour-là à Cap Canaveral, est une planche particulièrement émouvante. ? Mais LF. Bollée est un journaliste réputé pour son sérieux documentaire : l'émotion est peut-être celle du lecteur mais le scénario, lui, ne romance pas, ne mélodramatise pas, et ne retrace que des faits. Même la petite surprise finale des toutes dernières pages n'est pas de fiction. Ou si peu. ? On s'attendait peut-être à des couleurs rutilantes pour cette épopée spatiale mais on ne sera pas déçu par ce noir et blanc (encore un très beau noir et blanc) et un dessin d'apparence très simplifié, entre croquis pris sur le vif et story-board, qui vient donner un petit côté journalistique à cette enquête. ? Cette lecture est vraiment édifiante, notamment dans les implications politiques ou symboliques de ce vol Challenger : l'actrice Nichelle Nichols de Star Trek fut, en 1968, la première femme noire à embrasser un acteur blanc à la télévision (le capitaine Kirk interprété par William Shatner) l'enseignante Christa McAuliffe fut recrutée par la NASA (et Nichelle Nichols) dans le cadre du programme "teacher in space" lancé par Ronald Reagan pour assurer la promotion de l'enseignement des sciences Mais c'est aussi une lecture éclairante sur les origines techniques, politiques et financières de cette catastrophe. Pour éviter de gâcher le plaisir de la lecture (même si tout est déjà écrit sur le web ou dans le rapport de la commission d'enquête Rogers), disons simplement que c'est une histoire affligeante qui laissera certainement le lecteur sans voix. ? Quelques jours après cette lecture, on se surprend à repenser à ces femmes et ces hommes, on se revoit assis à discuter avec eux pendant de longs moments et là on se dit que Bollée et Spadoni ont bien réussi leur coup.

24/03/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série La Reine des pantins
La Reine des pantins

Dans la campagne du XVIIIe siècle, Jacques grandit sous l’autorité de parents violents et bigots. Pour échapper à cette réalité étouffante, il se réfugie dans son imaginaire, où il devient Jacqueline, une petite reine entourée d’une cour de joyeux drilles. Ensemble, ils se lancent dans une quête symbolique, celle d’une robe d’or censée permettre à chacun de devenir ce qu’il souhaite être, tandis que, en parallèle, la vie réelle de Jacques continue de suivre un chemin beaucoup plus sombre. Le dessin est très beau. Le trait est délicat, expressif, et les couleurs jouent un rôle essentiel dans la narration, opposant un monde réel terne et gris à un univers imaginaire foisonnant et lumineux. Cette dualité fonctionne bien et renforce l’attachement aux personnages, qu’il s’agisse de Jacques ou de toute cette galerie de figures étranges et touchantes qui peuplent son monde intérieur. Les dialogues, souvent empreints de douceur et de bienveillance dans la partie onirique, participent aussi à cet attachement. Le récit aborde des thèmes forts et dans l’air du temps, comme la maltraitance, le rejet de la différence, la construction de l’identité de genre ou encore le refuge que peut représenter l’imaginaire face à un monde hostile. La manière dont les personnages rencontrés au fil de la quête font écho à des réalités plus concrètes est intéressante, tout comme ce jeu constant entre rêve et réalité qui finit par les faire se rejoindre. Il y a un petit côté Magicien d'Oz dans la manière dont le monde de fantaisie agit comme un miroir déformé du réel. Je suis un peu plus réservé sur le traitement global de l’histoire. Le récit paraît assez manichéen, avec des parents présentés comme ignobles du début à la fin, sans nuance, et une accumulation de situations tragiques qui finit par donner un sentiment d’insistance. La conclusion, très sombre, où tout bascule dans une issue dramatique pour l’ensemble des personnages, m’a semblé appuyer un peu trop fortement son propos. Cela manque à mes yeux de subtilité et de justesse dans la mesure, comme si l’œuvre cherchait avant tout à marquer les esprits plutôt qu’à réellement nuancer son discours. Cela donne une fable visuellement très réussie, touchante par moments et portée par de belles intentions, mais dont l’écriture m’a semblé davantage relever d’un registre young adult que d’un récit véritablement mature, faute de nuances dans ses personnages et dans son traitement de la tragédie. Pour ce public, l’ouvrage reste cependant très efficace et saura sans doute toucher un grand nombre de lectrices et de lecteurs.

24/03/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 3/5
Couverture de la série Social fiction
Social fiction

Une anthologie soignée de Chantal Montellier comprenant 1996, Shelter Market, Wonder City et pas mal de petits bonus (hommages, histoires courtes....) Ce ne sont pas de simples rééditions, mais plutôt des nouvelles versions avec un dessin revisité. 1996 est une suite d'histoires courtes assez pénibles à lire. Ca date de 1978 et c'est intello à mort. Puis Wonder City publié originalement en 1984, qui est un récit dystopique assez visionnaire mais pas évident à aborder (il y a un enrobage politique et intellectuel constant chez Montellier). Souvent je me suis dis à la lecture que si Montellier avait su rendre ses bandes légèrement plus accessibles, elle serait aujourd'hui connu mondialement. Parce que ses thématiques et son dessin étaient tellement précurseurs. Parlons en du dessin. Un mélange de street art à slogans et de constructivisme russe. Une sorte de version No Hope du style Shepard Fairey mais dessinée 40 ans plus tôt. Petit bémol : je préfère nettement le graphisme de l'édition originale avec une trichromie qui utilise du bleu, du jaune et du rouge. Dans la version récente on n'a plus que du rouge... Enfin on termine par Shelter market, version augmentée de 37 pages comparé à l'édition originale de 1980. Des détails sont remis au goût du jour : on aperçoit Trump, des drones... Le style général est différent du trait habituel de Montellier, celui déjà vu dans Wonder City ou Rupture. Ici la technique du collage est utilisée avec plus ou moins de réussite. Les visages ressemblent à des photos retouchées. C'est la plus facile à suivre même si ça peut paraître très déroutant visuellement pour un non initié. Un bel objet pour les fans et les curieux.

24/03/2026 (modifier)