Je trouve que cette œuvre est parfaite : on voit et la tragédie de la guerre en général, et la bêtise de ne pas tenir compte de l'état des soldats au nom d'une stratégie fumeuse contre laquelle se dresse un officier qui finit exécuté. On n'en sent pas moins chaque personnage, l'après-guerre et les femmes, excusez du peu ! Il y a même une poésie de la nostalgie de la paix, du bonheur et de l'amour hantant la guerre, de même que la guerre hante cette harmonie. Je lis que cette œuvre est une suite ? Mais elle se suffit à elle-même. Je lis qu'il n'y a pas de plan large ? A quoi bon pour le propos d'Une après-midi d'été ? On ne dénonce pas la guerre de masse, on ne célèbre pas les Orages d'acier, on reste à hauteur d'hommes tentant de faire ce qu'ils estiment leur devoir, survivre, aimer, encore, et mourir.
Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire.
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Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant.
Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants !
Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !!
Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme.
Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances.
Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc.
Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables.
La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter.
Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons…
La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien.
En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !
Lorsque j’étais tombé par hasard sur cet album en farfouillant dans des bacs d’occasion, je croyais avoir découvert une vieille publication de Jordi Bernet – un auteur dont j’avais déjà apprécié plusieurs séries (je ne sais pas pourquoi, je m’étais uniquement focalisé sur Bernet, et pas sur Toledano…). En fait il s’agit d’un autre auteur bien sûr – même si je crois que c’est un oncle de Jordi Bernet.
Le petit texte de présentation présente « Les Guerrilleros » comme une sorte d’Astérix et Obélix espagnols. Certes, il y a bien l’idée d’une résistance a priori déséquilibrée entre un envahisseur surpuissant et des patriotes malins et courageux, certes, les envahisseurs sont vraiment bêtes. Mais la comparaison s’arrête là, tant j’ai trouvé l’humour vraiment poussif, et les personnages sans réelle profondeur.
Péripéties et dialogues manquent en effet de percussion (n’est pas Goscinny qui veut !), et seuls quelques rares moments m’ont fait sourire, l’essentiel de l’album me laissant de marbre.
La série a été au préalable publié dans la revue espagnole Trinca, au tout début des années 1970. Le contexte dans lequel se déroule la série, la révolte espagnole de mai 1808 face aux troupes napoléoniennes a rarement été exploité – du moins en France. Mais c’est surtout le contexte de création et de publication qui prime ici. En effet, on est dans les dernières années de la dictature franquiste, et on comprend que celle-ci voit d’un bon œil la mise en avant du patriotisme espagnol, les idées nationalistes proches des phalangistes (par ricochet, on comprend aussi que cette dictature devait encore singulièrement brider la liberté créatrice).
De fait, on est très loin ici des séries qui sortiront après la chute de Franco, dans des revues autrement plus irrévérencieuses, ça reste très ampoulé, convenu, avec un humour qui fait quand même daté (le gag de la banane sur laquelle glisse un officier français…).
Sur la même période historique, et avec un dessin assez proche, j’avais quand même préféré Godaille et Godasse. Le dessin d’ailleurs, sans être excellent, est quand même ce qui passe le mieux. Du caricatural plus ou moins gentillet (pas très détaillé), mais qui peine à relever le plat des intrigues.
Cet album est une sorte de suite de Palaces, et il en possède les mêmes qualités. J’en suis donc sorti avec le même – bon – ressenti.
Nous suivons donc encore Hureau dans son périple au Cambodge, tenant une sorte de carnet de voyage, mêlant anecdotes sur la société cambodgienne, merveilles de la nature, rencontres diverses et variées. Et galères. Car Hureau s’est fait voler ses papiers (et son carnet de croquis !) et son retour en France va s’en trouver compliqué, avec des tracasseries administratives aggravées par un petit niveau de corruption…
La narration est fluide, agréable, le ton est enjoué et plein d’auto dérision. Et le dessin est encore très agréable.
Voilà donc un nouvel album plaisant de cet auteur qui me plait vraiment beaucoup.
Note réelle 3,5/5.
Les dessins sont très élégants, surtout pour ce qui concerne les arbres et les papillons. Montrer les papillons voler en pleine jungle sans qu'ils paraissent avalés par la sylve est un tour de force. Le savant, sa cousine et collaboratrice et le chasseur d'insecte local forment un trio bien sympathique. Les opposants de basse extraction ne sont pas diabolisés : qui ne comprend qu'on se moque des papillons quand on doit nourrir sa famille ? Mais on ne risque pas de s'attacher à eux parce qu'on ne la voit pas, leur famille, et surtout parce qu'ils sont menaçants, surtout avec les Indiens. Ces derniers par parenthèse ne chassent pas les papillons y voyant les âmes de leurs ancêtres et/ou parce que même si les insectes sont de vrais concentrés en protéines, ils ne sont pas à leur goût.
Les Indiens sont une présence un peu fantomatique de la forêt, ne s'attardant pas jouir de l'hospitalité des écologistes, soit une inversion de la réalité, dans les faits, les peuples premiers sont chez eux, et les autres, leurs hôtes ou les usurpateurs de leurs terres, multinationales, pauvres Blancs et écologistes créant des réserves naturelles débarrassées de ceux qui deviennent réfugiés de la conservation. Dans les faits, nous polluons, nous expulsons, dans nos rêves, nous protégeons. Dans les rêves, on peut même veilleur sur des papillons pas encore trouvés !
Cependant, ce rêve s'enroule autour du sort tragique des Indiens, d'informations autour des papillons programmés pour vivre peu et qui dans les faits, se voient souvent décéder autrement que de leurs belle mort, et entre le rêve et la réalité, se glisse des haikus sur les papillons. Le rêve se rehausse de la peur d'un danger bien réel : la puissance sans guère de contre-pouvoir des multinationales.
Il est judicieux de ne pas préciser les intérêts concrets : plus vague, la fable est plus universelle. Et puis, cela évite de diaboliser, quand on est poète, dans une fiction où non impacté par les insectes, on les prise. Si on est un paysan ayant peur des ravageurs, quelqu'un ne voulant pas d'insecte chez soi… ou quelqu'un désireux d'investir pour du profit, on ne voit pas l'intérêt d'un papillon qu'on ne trouve d'ailleurs pas. Et donc, le point de vue de tous est bien rendu, mais la beauté et la chaleur humaine font pencher la balance du côté des protecteurs des papillons.
BD légèrement intimidante car se présentant explicitement comme un chef-d'œuvre, l'éditeur ayant soigné les détails et désiré le clinquant du doré.
Mais intimidante ne signifie nullement austère. Il s'agit d'un conte gothique assez terrible, une saga familiale sur un frère et une sœur, sur leur élévation sociale via leur don pour la musique, sur leur relation longtemps fusionnelle. Hymne à la création artistique, il sera question de talent, de travail, d'orgueil, de passion.
Les illustrations sont d'une grande finesse, légèrement enfantines pour ce qui est des personnages, habiles dans leur usage des contrastes du noir et blanc, occasionnellement illuminées de couleurs décrivant la beauté de la musique (cet usage naïf des couleurs n'est pas sans évoquer les Blast de Larcenet).
La réussite de l'ensemble est assez insolente, elle fascine mais ne m'enthousiasme pas totalement : malgré le souffle de la passion omniprésent, demeure principalement l'impression d'un récit trop fabriqué et étonnamment trop naïf dans ses moments de vie. Un peu à la manière du cinéma de Kubrick, l'humilité manque et déshumanise l'œuvre.
Dans un immeuble parisien en 1915 cohabite une galerie de personnages incongrus, dont beaucoup semblent issus de divers contes de fées. À la suite de deux disparitions et d'un meurtre, deux policiers vont enquêter et remuer tout ce petit monde absurde.
Cet album est foncièrement original. Il mêle enquête policière, pastiche de contes et humour absurde, avec son lot de surprises, aussi bien sur le plan narratif que graphique. L'ensemble donne parfois l'impression d'un ouvrage collectif, tant les fils narratifs s'entrecroisent et tant les styles de dessin varient d'un passage à l'autre. Les situations sont inattendues, les dialogues fusent, les références s'accumulent, et l'album dégage une véritable énergie créative. C'est à la fois drôle et désarçonnant : on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser ni où les auteurs souhaitent nous mener.
Le regard porté sur les contes est volontairement irrévérencieux, cynique et adulte, avec un usage appuyé de l'anachronisme et du détournement psychanalytique (notamment à travers plusieurs références à La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim, auxquelles je n'ai pas vraiment accroché, ceci dit). Les personnages sont paumés, malheureux, parfois pathétiques, et cette vision désenchantée des figures de l'enfance se révèle à la fois drôle et légèrement grinçante. Derrière la farce affleure clairement un propos sur la perte de l'innocence, le refus de grandir et les névroses que l'on traîne avec soi.
Graphiquement, le travail de Bandini est très réussi. Comme évoqué plus haut, il change de style selon les chapitres, les fils narratifs, et parfois même en plein cours de récit, allant jusqu'à un léger brisage du quatrième mur lorsque les personnages prennent conscience d'être dessinés différemment. J'ai réellement cru, à certains moments, à un ouvrage collectif tant certaines scènes s'intercalent de manière abrupte, comme si un autre récit se déroulait en parallèle du fil principal. Le trait peut être semi-réaliste ou évoquer l'illustration jeunesse avant de basculer vers un registre plus adulte, avec des variations de styles, de couleurs et même de techniques aussi surprenantes que les ruptures de ton du scénario. C'est parfois un peu foutraque, mais c'est beau, et malgré la profusion de personnages et de situations, l'ensemble reste lisible et souvent très inventif visuellement.
En revanche, l'album a tendance à se disperser. À force d'accumuler les pistes, les jeux de mots, les références et les ruptures de registre, le récit perd parfois en clarté et en efficacité. La dimension psychanalytique, intéressante sur le principe, devient par moments lourde ou plaquée, comme si les auteurs cherchaient à tout expliquer là où le non-sens aurait suffi. La fin, en particulier, m'a laissé un sentiment de confusion, avec l'impression que le livre ne savait plus très bien quelle direction prendre.
Tout conte fée est donc une BD originale, inventive et souvent amusante, mais aussi inégale. J'ai apprécié son audace, son humour et son univers, tout en regrettant qu'elle n'ait pas davantage canalisé ses idées pour tenir la distance jusqu'au bout. Un album qui mérite d'être découvert, à condition d'accepter qu'il perde parfois son lecteur en chemin.
Nouveau projet documentaire de Davodeau, sur sa femme et son métier d'accompagnante de personnes développant des troubles de la mémoire (la maladie d'Alzheimer notamment).
Comme à son habitude, l'auteur parvient à insuffler une bienveillance profondément touchante, à dresser des portraits d'une belle justesse, à glorifier les projets sinon combats que mènent d'honnêtes et simples employés pour améliorer des situations, des vies. Des vertus souvent oubliées, sinon méprisées, que Davodeau replace au centre des réflexions, non sans militantisme : promouvant ici les pratiques inspirées des pédagogies de Montessori, en opposition aux logiques de gestion financière des établissements spécialisés entraînant un chronométrage des soins.
Les illustrations sont toujours au diapason du fond : beaucoup de tendresse dans ce noir et blanc peu contrasté, dans ces cases aérées, ces sourires en coin, ces yeux ronds ; et puis des textes amples refusant l'implicite et ne cachant ni les doutes ni les interrogations des locuteurs.
Les objectifs de Davodeau sont souvent simples et beaux : témoigner, faire connaître ; certes il y a toujours un point de vue, un regard, mais non-envahissant, clairement énoncé, chacun pouvant encore se positionner comme il l'entend. L'essentiel étant l'humanisme : ici, que le regard change sur les personnes développant ces troubles, que la maladie ne finisse pas par les résumer sinon les personnifier, que la vie l'emporte sur la seule gestion de la maladie.
On est ici entre un Le Lama blanc sans les délires mystiques de Jodo (même s’il s’était un peu retenu) et une vision plus planante, contemplative, langoureuse et amoureuse des immensités himalayennes comme Cosey a pu le développer dans Jonathan. Mais de toute façon, Bess est un amoureux et connaisseur des cultures du sous-continent indien (voir en plus de « Péma Ling » et Le Lama blanc son très beau Incredible India).
J’ai parlé de beauté, je voudrais commencer par le dessin de Bess, que j’aime vraiment beaucoup. Son trait classique possède une force, qu’il transmet à ses personnages, ridés par le froid et le soleil, ses paysages sont vraiment réussis. Visuellement c’est chouette. Même si je pense préférer son travail en Noir et Blanc.
La colorisation fait presque plus que son âge : là aussi il y a des accointances avec celle de Cosey.
La série se laisse lire – indépendamment de son dessin réussi – mais ne m’a pas emballé plus que ça.
D’abord parce des longueurs – que ne compensent pas toujours les beaux paysages – donnent un rythme qui engourdit parfois le lecteur.
Ensuite parce que Bess, que l’on sent connaisseur et amateur de la culture tibétaine, remplit beaucoup trop ses cases d’un texte qui les phagocyte parfois. Ces deux travers ne s’améliorent pas au fil des tomes.
Par contre, le personnage de Péma Ling est attachant, et propose souvent un « pas de côté », un petit côté divertissant, rafraichissant, au milieu du récit bavard. Comme le dessin, ce personnage donne force et intérêt à l’intrigue, et permet de passer outre certaines lourdeurs évoquées plus haut.
Hélas, le récit restera inachevé.
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Une après-midi d'été
Je trouve que cette œuvre est parfaite : on voit et la tragédie de la guerre en général, et la bêtise de ne pas tenir compte de l'état des soldats au nom d'une stratégie fumeuse contre laquelle se dresse un officier qui finit exécuté. On n'en sent pas moins chaque personnage, l'après-guerre et les femmes, excusez du peu ! Il y a même une poésie de la nostalgie de la paix, du bonheur et de l'amour hantant la guerre, de même que la guerre hante cette harmonie. Je lis que cette œuvre est une suite ? Mais elle se suffit à elle-même. Je lis qu'il n'y a pas de plan large ? A quoi bon pour le propos d'Une après-midi d'été ? On ne dénonce pas la guerre de masse, on ne célèbre pas les Orages d'acier, on reste à hauteur d'hommes tentant de faire ce qu'ils estiment leur devoir, survivre, aimer, encore, et mourir.
Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits
Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire. - Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant. Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants ! Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !! Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme. Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances. Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc. Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables. La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter. Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.
La Lune est blanche
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons… La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien. En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !
Les Guerrilleros
Lorsque j’étais tombé par hasard sur cet album en farfouillant dans des bacs d’occasion, je croyais avoir découvert une vieille publication de Jordi Bernet – un auteur dont j’avais déjà apprécié plusieurs séries (je ne sais pas pourquoi, je m’étais uniquement focalisé sur Bernet, et pas sur Toledano…). En fait il s’agit d’un autre auteur bien sûr – même si je crois que c’est un oncle de Jordi Bernet. Le petit texte de présentation présente « Les Guerrilleros » comme une sorte d’Astérix et Obélix espagnols. Certes, il y a bien l’idée d’une résistance a priori déséquilibrée entre un envahisseur surpuissant et des patriotes malins et courageux, certes, les envahisseurs sont vraiment bêtes. Mais la comparaison s’arrête là, tant j’ai trouvé l’humour vraiment poussif, et les personnages sans réelle profondeur. Péripéties et dialogues manquent en effet de percussion (n’est pas Goscinny qui veut !), et seuls quelques rares moments m’ont fait sourire, l’essentiel de l’album me laissant de marbre. La série a été au préalable publié dans la revue espagnole Trinca, au tout début des années 1970. Le contexte dans lequel se déroule la série, la révolte espagnole de mai 1808 face aux troupes napoléoniennes a rarement été exploité – du moins en France. Mais c’est surtout le contexte de création et de publication qui prime ici. En effet, on est dans les dernières années de la dictature franquiste, et on comprend que celle-ci voit d’un bon œil la mise en avant du patriotisme espagnol, les idées nationalistes proches des phalangistes (par ricochet, on comprend aussi que cette dictature devait encore singulièrement brider la liberté créatrice). De fait, on est très loin ici des séries qui sortiront après la chute de Franco, dans des revues autrement plus irrévérencieuses, ça reste très ampoulé, convenu, avec un humour qui fait quand même daté (le gag de la banane sur laquelle glisse un officier français…). Sur la même période historique, et avec un dessin assez proche, j’avais quand même préféré Godaille et Godasse. Le dessin d’ailleurs, sans être excellent, est quand même ce qui passe le mieux. Du caricatural plus ou moins gentillet (pas très détaillé), mais qui peine à relever le plat des intrigues.
Bureau des prolongations
Cet album est une sorte de suite de Palaces, et il en possède les mêmes qualités. J’en suis donc sorti avec le même – bon – ressenti. Nous suivons donc encore Hureau dans son périple au Cambodge, tenant une sorte de carnet de voyage, mêlant anecdotes sur la société cambodgienne, merveilles de la nature, rencontres diverses et variées. Et galères. Car Hureau s’est fait voler ses papiers (et son carnet de croquis !) et son retour en France va s’en trouver compliqué, avec des tracasseries administratives aggravées par un petit niveau de corruption… La narration est fluide, agréable, le ton est enjoué et plein d’auto dérision. Et le dessin est encore très agréable. Voilà donc un nouvel album plaisant de cet auteur qui me plait vraiment beaucoup. Note réelle 3,5/5.
Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Les dessins sont très élégants, surtout pour ce qui concerne les arbres et les papillons. Montrer les papillons voler en pleine jungle sans qu'ils paraissent avalés par la sylve est un tour de force. Le savant, sa cousine et collaboratrice et le chasseur d'insecte local forment un trio bien sympathique. Les opposants de basse extraction ne sont pas diabolisés : qui ne comprend qu'on se moque des papillons quand on doit nourrir sa famille ? Mais on ne risque pas de s'attacher à eux parce qu'on ne la voit pas, leur famille, et surtout parce qu'ils sont menaçants, surtout avec les Indiens. Ces derniers par parenthèse ne chassent pas les papillons y voyant les âmes de leurs ancêtres et/ou parce que même si les insectes sont de vrais concentrés en protéines, ils ne sont pas à leur goût. Les Indiens sont une présence un peu fantomatique de la forêt, ne s'attardant pas jouir de l'hospitalité des écologistes, soit une inversion de la réalité, dans les faits, les peuples premiers sont chez eux, et les autres, leurs hôtes ou les usurpateurs de leurs terres, multinationales, pauvres Blancs et écologistes créant des réserves naturelles débarrassées de ceux qui deviennent réfugiés de la conservation. Dans les faits, nous polluons, nous expulsons, dans nos rêves, nous protégeons. Dans les rêves, on peut même veilleur sur des papillons pas encore trouvés ! Cependant, ce rêve s'enroule autour du sort tragique des Indiens, d'informations autour des papillons programmés pour vivre peu et qui dans les faits, se voient souvent décéder autrement que de leurs belle mort, et entre le rêve et la réalité, se glisse des haikus sur les papillons. Le rêve se rehausse de la peur d'un danger bien réel : la puissance sans guère de contre-pouvoir des multinationales. Il est judicieux de ne pas préciser les intérêts concrets : plus vague, la fable est plus universelle. Et puis, cela évite de diaboliser, quand on est poète, dans une fiction où non impacté par les insectes, on les prise. Si on est un paysan ayant peur des ravageurs, quelqu'un ne voulant pas d'insecte chez soi… ou quelqu'un désireux d'investir pour du profit, on ne voit pas l'intérêt d'un papillon qu'on ne trouve d'ailleurs pas. Et donc, le point de vue de tous est bien rendu, mais la beauté et la chaleur humaine font pencher la balance du côté des protecteurs des papillons.
Soli Deo Gloria
BD légèrement intimidante car se présentant explicitement comme un chef-d'œuvre, l'éditeur ayant soigné les détails et désiré le clinquant du doré. Mais intimidante ne signifie nullement austère. Il s'agit d'un conte gothique assez terrible, une saga familiale sur un frère et une sœur, sur leur élévation sociale via leur don pour la musique, sur leur relation longtemps fusionnelle. Hymne à la création artistique, il sera question de talent, de travail, d'orgueil, de passion. Les illustrations sont d'une grande finesse, légèrement enfantines pour ce qui est des personnages, habiles dans leur usage des contrastes du noir et blanc, occasionnellement illuminées de couleurs décrivant la beauté de la musique (cet usage naïf des couleurs n'est pas sans évoquer les Blast de Larcenet). La réussite de l'ensemble est assez insolente, elle fascine mais ne m'enthousiasme pas totalement : malgré le souffle de la passion omniprésent, demeure principalement l'impression d'un récit trop fabriqué et étonnamment trop naïf dans ses moments de vie. Un peu à la manière du cinéma de Kubrick, l'humilité manque et déshumanise l'œuvre.
Tout conte fée
Dans un immeuble parisien en 1915 cohabite une galerie de personnages incongrus, dont beaucoup semblent issus de divers contes de fées. À la suite de deux disparitions et d'un meurtre, deux policiers vont enquêter et remuer tout ce petit monde absurde. Cet album est foncièrement original. Il mêle enquête policière, pastiche de contes et humour absurde, avec son lot de surprises, aussi bien sur le plan narratif que graphique. L'ensemble donne parfois l'impression d'un ouvrage collectif, tant les fils narratifs s'entrecroisent et tant les styles de dessin varient d'un passage à l'autre. Les situations sont inattendues, les dialogues fusent, les références s'accumulent, et l'album dégage une véritable énergie créative. C'est à la fois drôle et désarçonnant : on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser ni où les auteurs souhaitent nous mener. Le regard porté sur les contes est volontairement irrévérencieux, cynique et adulte, avec un usage appuyé de l'anachronisme et du détournement psychanalytique (notamment à travers plusieurs références à La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim, auxquelles je n'ai pas vraiment accroché, ceci dit). Les personnages sont paumés, malheureux, parfois pathétiques, et cette vision désenchantée des figures de l'enfance se révèle à la fois drôle et légèrement grinçante. Derrière la farce affleure clairement un propos sur la perte de l'innocence, le refus de grandir et les névroses que l'on traîne avec soi. Graphiquement, le travail de Bandini est très réussi. Comme évoqué plus haut, il change de style selon les chapitres, les fils narratifs, et parfois même en plein cours de récit, allant jusqu'à un léger brisage du quatrième mur lorsque les personnages prennent conscience d'être dessinés différemment. J'ai réellement cru, à certains moments, à un ouvrage collectif tant certaines scènes s'intercalent de manière abrupte, comme si un autre récit se déroulait en parallèle du fil principal. Le trait peut être semi-réaliste ou évoquer l'illustration jeunesse avant de basculer vers un registre plus adulte, avec des variations de styles, de couleurs et même de techniques aussi surprenantes que les ruptures de ton du scénario. C'est parfois un peu foutraque, mais c'est beau, et malgré la profusion de personnages et de situations, l'ensemble reste lisible et souvent très inventif visuellement. En revanche, l'album a tendance à se disperser. À force d'accumuler les pistes, les jeux de mots, les références et les ruptures de registre, le récit perd parfois en clarté et en efficacité. La dimension psychanalytique, intéressante sur le principe, devient par moments lourde ou plaquée, comme si les auteurs cherchaient à tout expliquer là où le non-sens aurait suffi. La fin, en particulier, m'a laissé un sentiment de confusion, avec l'impression que le livre ne savait plus très bien quelle direction prendre. Tout conte fée est donc une BD originale, inventive et souvent amusante, mais aussi inégale. J'ai apprécié son audace, son humour et son univers, tout en regrettant qu'elle n'ait pas davantage canalisé ses idées pour tenir la distance jusqu'au bout. Un album qui mérite d'être découvert, à condition d'accepter qu'il perde parfois son lecteur en chemin.
Là où tu vas - Voyage au pays de la mémoire qui flanche
Nouveau projet documentaire de Davodeau, sur sa femme et son métier d'accompagnante de personnes développant des troubles de la mémoire (la maladie d'Alzheimer notamment). Comme à son habitude, l'auteur parvient à insuffler une bienveillance profondément touchante, à dresser des portraits d'une belle justesse, à glorifier les projets sinon combats que mènent d'honnêtes et simples employés pour améliorer des situations, des vies. Des vertus souvent oubliées, sinon méprisées, que Davodeau replace au centre des réflexions, non sans militantisme : promouvant ici les pratiques inspirées des pédagogies de Montessori, en opposition aux logiques de gestion financière des établissements spécialisés entraînant un chronométrage des soins. Les illustrations sont toujours au diapason du fond : beaucoup de tendresse dans ce noir et blanc peu contrasté, dans ces cases aérées, ces sourires en coin, ces yeux ronds ; et puis des textes amples refusant l'implicite et ne cachant ni les doutes ni les interrogations des locuteurs. Les objectifs de Davodeau sont souvent simples et beaux : témoigner, faire connaître ; certes il y a toujours un point de vue, un regard, mais non-envahissant, clairement énoncé, chacun pouvant encore se positionner comme il l'entend. L'essentiel étant l'humanisme : ici, que le regard change sur les personnes développant ces troubles, que la maladie ne finisse pas par les résumer sinon les personnifier, que la vie l'emporte sur la seule gestion de la maladie.
Péma Ling
On est ici entre un Le Lama blanc sans les délires mystiques de Jodo (même s’il s’était un peu retenu) et une vision plus planante, contemplative, langoureuse et amoureuse des immensités himalayennes comme Cosey a pu le développer dans Jonathan. Mais de toute façon, Bess est un amoureux et connaisseur des cultures du sous-continent indien (voir en plus de « Péma Ling » et Le Lama blanc son très beau Incredible India). J’ai parlé de beauté, je voudrais commencer par le dessin de Bess, que j’aime vraiment beaucoup. Son trait classique possède une force, qu’il transmet à ses personnages, ridés par le froid et le soleil, ses paysages sont vraiment réussis. Visuellement c’est chouette. Même si je pense préférer son travail en Noir et Blanc. La colorisation fait presque plus que son âge : là aussi il y a des accointances avec celle de Cosey. La série se laisse lire – indépendamment de son dessin réussi – mais ne m’a pas emballé plus que ça. D’abord parce des longueurs – que ne compensent pas toujours les beaux paysages – donnent un rythme qui engourdit parfois le lecteur. Ensuite parce que Bess, que l’on sent connaisseur et amateur de la culture tibétaine, remplit beaucoup trop ses cases d’un texte qui les phagocyte parfois. Ces deux travers ne s’améliorent pas au fil des tomes. Par contre, le personnage de Péma Ling est attachant, et propose souvent un « pas de côté », un petit côté divertissant, rafraichissant, au milieu du récit bavard. Comme le dessin, ce personnage donne force et intérêt à l’intrigue, et permet de passer outre certaines lourdeurs évoquées plus haut. Hélas, le récit restera inachevé.