Un manga (mais un animé aussi) qui se lit à la mode européenne.
Pourquoi ce titre Afro Samouraï ? Afro est un samouraï noir à la tignasse crépue.
Un récit basé sur la vengeance, notre Afro (et aussi affreux) veut venger la mort de son père, pour cela il va partir à la recherche de son meurtrier : N°1 (un homme avec le pouvoir d'un dieu). Une numérotation (qui rappellera une célèbre série pour les plus anciens) non expliquée, mais on devine une hiérarchisation dans ce "panthéon". J'ai oublié de vous signaler que le papa d'Afro était N°2.
On va donc assister - dans un Japon féodal où vient se greffer une technologie XXe siècle (téléphone à clapet par exemple) - à une succession de scènes de combat très violente, ça découpe et charcute à tout va. Un scénario très mince même s'il tente d'explorer les limites de cette quête vengeresse. Le personnage d'Afro, avec son allure dégingandé et son mégot au bec, est tout sauf sympathique, mais bon, ce n'est pas le but de ce récit où l'action prime sur le fond.
La narration ultra dynamique, malgré quelques rares moments d'accalmie, m'a permis de passer un agréable moment sans prise de tête.
Le point fort de ce manga est sans conteste son graphisme. Un très beau noir et blanc, avec toutes les nuances de gris, au trait anguleux et énergique. J'ai aimé le soin apporté aux décors et la diversité des faciès. Un petit bémol tout de même pour les scènes de combat, elles sont très sombres et manquent souvent de lisibilité.
Une curiosité.
J'ai un faible pour la vieille SF à papa, celle des space operas où un cargo spatial tombe en panne au milieu de nulle part, découvre une planète surgie de la brume et se retrouve confronté à des phénomènes étranges flirtant avec le fantastique. C'est exactement le genre d'ambiance que propose cet album, avec son lot de mystères, de communautés isolées et d'événements inexplicables.
Graphiquement, le résultat m'a laissé une impression mitigée mais plutôt positive. Le trait est parfois indécis, voire un peu brouillon, notamment dans certaines anatomies ou expressions. Mais l'ensemble dégage un charme certain. Le noir et blanc, les ombrages réalisés entre hachures et effets de fusain, ainsi que l'aspect légèrement vieillot de la mise en scène donnent à l'album une personnalité attachante.
En revanche, j'ai eu beaucoup plus de mal avec le scénario pendant une bonne partie de la lecture. On est ici dans une science-fiction très ancienne école, où la crédibilité scientifique est totalement absente. Un vaisseau navigue entre les constellations comme une voiture sur une départementale, tombe en panne et cherche la planète la plus proche pour se poser. À vrai dire, toute l'intrigue fonctionnerait probablement mieux si l'on remplaçait le vaisseau spatial par un camion en panne dans une région reculée. Une bonne partie des situations et des réactions des personnages m'ont paru artificielles, voire involontairement comiques. Certains comportements sont particulièrement difficiles à avaler, comme lorsque l'un des membres du groupe disparaît mystérieusement et que les autres décident pratiquement de poursuivre leur route sans vraiment chercher à comprendre ce qui lui est arrivé.
J'étais donc plutôt dépité par cette accumulation de clichés, d'invraisemblances et de situations déjà vues. Pourtant, l'album finit par se rattraper grâce à son ultime révélation. Le twist final, que je n'avais pas vu venir alors qu'il appartient pourtant à un grand classique du genre, rebat complètement les cartes et vient donner du sens à de nombreux éléments qui me semblaient jusque-là absurdes ou maladroits. Il ne résout pas tout pour autant (je cherche encore pourquoi Sylvie devient soudainement Shirley après quelques pages...), mais il améliore sensiblement l'ensemble.
Au final, je suis passé d'une lecture qui me paraissait franchement bancale à une appréciation plus favorable grâce à cette conclusion bien trouvée. Cela reste pour moi une œuvre mineure, sympathique pour les amateurs de SF rétro et de récits à chute, mais certainement pas une bande dessinée indispensable.
Cela faisait un moment que ces BD de Mickey scénarisées par Filippi me faisaient de l’œil.
Malheureusement, comme la plupart des lecteurs précédents, je ressors relativement mitigé de ma lecture. En effet, il faut bien l'avouer, cette BD ne tire son épingle du jeu que par son graphisme qui est tout bonnement magnifique. En tant qu'ancien abonné du journal de Mickey, j'ai vraiment pris beaucoup de plaisir à parcourir les nombreuses planches de Camboni, toutes plus belles les unes que les autres. Il a ainsi réussi à créer une réelle profondeur de champ et les couleurs très vives sont vraiment du plus bel effet. Et pour une fois, les dessins sont à la hauteur de ceux de la couverture que je trouve particulièrement réussie.
Vous l'aurez compris, c'est plutôt du côté du scénario que cela pêche. Même si certaines idées sont bonnes (océan à l'envers, univers steampunk, ...), j'ai trouvé l'histoire globale un peu trop simpliste pour l'adulte que je suis. Il faut avouer que la soixantaine de pages de la BD n'aide pas à avoir un scénario fouillé et des personnages plus profonds.
J'ai malgré tout passé un agréable moment de lecture et je prendrai du plaisir à reparcourir visuellement les planches de Carboni. La cible reste pour moi le jeune public.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 3/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 9/10
NOTE GLOBALE : 12/20
Découverte sur le tard de cette série humoristique fondée sur des parodies de films, portées par deux gamins turbulents.
L'humour est lourd et repose sur une mécanique répétitive, sans invention ni surprise. Les gags s'enchaînent selon un schéma identique, au point qu'on anticipe rapidement tout dès les premières pages. L'ensemble paraît figé, sans rythme, comme une succession de planches produites à la chaîne. On a davantage l'impression d'un format pensé pour la publication régulière que d'un album conçu pour être lu d'une traite. En recueil, cet effet de redite devient vite insupportable et rend la lecture franchement laborieuse.
Une partie du problème vient des protagonistes, que j'ai trouvés particulièrement irritants, sentiment encore accentué par la manière dont ils sont dessinés. Leur dynamique ne crée ni attachement ni empathie, et rend même certaines pages agaçantes à suivre plutôt que drôles.
Je n'y ai trouvé ni humour, ni rythme, ni intérêt réel, et j'ai eu du mal à aller au bout de ma lecture.
Je me retrouve assez dans l’avis de Blue Boy pour certaines critiques – même si j’arrondirai au supérieur (note réelle 2,5/5).
En effet, voilà une histoire des plus originales, qui possède certains atouts, mais qui m’a quand même un peu laissé sur ma faim.
Le dessin de Loisel est sympa, très expressif, et les trognes de certains personnages apportent un indéniable atout comique. Son trait permet aussi de plonger davantage dans l’ambiance étrange, pour ne pas dire foutraque, dans laquelle se développe l’intrigue.
Comme Blue Boy, je regrette que n’ait pas été davantage exploitée certaines choses autour de Pierrot. Un jeune homme qui attire a priori mépris et pitié, un crétin niaiseux qui pète bien plus haut que son cul, qui se croit Dom Juan mais qui n’accumule que des râteaux. Surtout, le visage que lui renvoient les miroirs est à l’opposé de sa vraie gueule, pour le moins moche. Je pensais que l’intrigue allait tourner autour de ça – de Pierrot, mais aussi et surtout de ce que les autres, la société, font à ceux qui ont une « sale gueule ».
Mais en fait ce dernier point est en parti évacué. Quant au personnage de Pierrot, dès qu’il revient dans « la dernière maison juste avant la forêt », on bascule dans quelque chose de fantastique, foutraque, qui fait presque oublier sa gueule et ses problèmes, tant la galerie de personnages proposée par les auteurs relève presque d’une réunion de freaks.
L’histoire alterne bonnes idées, voire moments jouissifs, passages drôles, et passages moins clairs, l’ensemble donnant un rendu un peu brouillon, parfois simple défouloir ou accumulation d’idée sans liant.
Reste que j’ai quand même aimé certaines choses, suffisamment pour que ma lecture ait été globalement plaisante.
Le père statufié par sa femme jalouse et déjantée, le serviteur s’exprimant avec des bouts d’anglais faussement snob, et quelques actes ou saillies de cette mère de Pierrot haute en couleurs apportent une saveur au récit qui fait oublier certaines longueurs, le foutoir de l’histoire, et ces « bestioles » qui sont les personnages les moins – bien – exploités.
Un certain surréalisme innerve le récit (le buste, le canard gonflable, etc.), et ça a sans doute aidé à me plonger dans cette histoire défouloir.
Dans un monde ravagé par des guerres séculaires, les hommes vivent sous l'influence de quatre géants immortels, muets et mystérieux dont les règles étranges façonnent les croyances, les royaumes et les destins. C'est dans ce contexte que Métisse, une jeune guerrière idéaliste, va voir les légendes auxquelles elle croit se fracasser sur le mur d'une réalité bien plus sordide.
J'ai été séduit par l'univers imaginé par Jason S. Les Adelphes constituent une idée originale : à la fois omniprésents et étrangement absents, ces sortes de divinités silencieuses aux motivations insaisissables dégagent une véritable aura de mystère. Toute la mythologie qui les entoure, les règles qui régissent leur existence et la manière dont les hommes interprètent leur volonté donnent beaucoup de personnalité à ce monde.
Graphiquement, j'ai également apprécié le dessin. Le trait légèrement anguleux, parfois rugueux, possède une vraie identité visuelle et s'accorde bien à cette fantasy sombre et crépusculaire. Les décors et certaines ambiances dégagent une belle force évocatrice.
En revanche, si le déroulement de l'histoire reste agréable à suivre, je l'ai trouvé un peu étiré sur la longueur. J'ai davantage été intéressé par le monde et ses mystères que par les événements eux-mêmes, qui ne m'ont jamais totalement embarqué émotionnellement et dont certaines ellipses temporelles m'ont un peu perdu. Quant à la conclusion, elle m'a laissé assez perplexe : j'ai compris ce qu'elle racontait, mais moins bien ce qui poussait réellement l'héroïne à faire ce choix précis à ce moment-là, ce qui a limité son impact sur moi.
J'en retiens surtout un univers de fantasy singulier et intrigant, porté par une mythologie originale et un dessin à forte personnalité. Si ses qualités sont réelles et que j'ai pris plaisir à explorer ce monde et ses mystères, l'ensemble m'a toutefois laissé un peu distant, surtout sur la fin.
Un Fabcaro qui m’a laissé sur ma faim. Et pourtant je suis un très grand amateur de cet auteur. C’est peut-être d’ailleurs pour ça que j’ai eu du mal avec cet album, trop habitué à l’efficacité gagesque du bonhomme.
D’ailleurs, j’ai un temps cru qu’il était le dessinateur et que les gags étaient créés par Evemarie, souhaitant rejeter sur Quelqu4un d’autre mon ressenti « mitigé ». Il faut dire que le style épuré – mais expressif – du dessin d’Evemarie est parfois proche de certains dessins de Fabcaro.
Alors, certes, il y a quand même quelques gags qui m’ont bien amusé, et j’ai souri à plusieurs reprises, en suivant cette jeune femme glandeuse, de mauvaise foi, qui procrastine et multiplie les maladresses. C’est ce qui me fait mettre les trois étoiles. Mais j’en attends davantage de Fabcaro.
Note réelle 2,5/5.
Sam ! Regarde ! Elle a 6 étoiles sur son casque !
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michaël Salanville pour le scénario, le dessin, la couleur. Il comporte cent soixante-quatre planches de bande dessinée. Ce bédéaste a également réalisé ou participé aux séries Banana Sioule, Hollywood Jan, Lastman, Rocher Rouge.
Sur une aire d’autoroute, sous un beau soleil, dans le sud de la France non loin de la frontière avec l’Italie, le deux août 2023. La famille Sola fait une pause : le père, la mère, la grande adolescente Jolène de quatorze ans, Samantha la préadolescente, et la petite Mila qui voyage encore dans son siège enfant. Samantha est en train de rabrouer un autre enfant qui a poussé la petite Mila dans le toboggan. La maman appelle à la table de piquenique, en appâtant sa fille avec des pains au chocolat. Mila trempe ses doigts dans sa confiture, Jolène mange un chausson aux pommes. Les parents s’informent sur la suite du voyage : la météo annonce de la pluie pour tout le reste du trajet, il reste quatre-cents kilomètres à parcourir. Samantha ironise sur les papas avec leur voiture, le père sur les mamans et les distances de freinage, sur le fait que leur voiture soit équipée de pneus quatre saisons. Jolène joue sur sa console, Samantha prend la mouche et va s’isoler sous le toboggan, le père propose à Samantha de conduire, ce qu’elle décline. Le temps est venu de regagner la voiture, la maman s’assurant que tout le monde est passé aux toilettes. Et la petite famille reprend la route.
Rapidement Samantha demande s’ils sont bientôt arrivés, Mila remarque qu’il y a un géant chameau caché dans le paysage, Jolène joue sur sa console et refuse de jouer au jeu des animaux avec sa sœur. Le père accepte et ils commencent chacun leur tour énoncer un nom d’animal commençant par la lettre M. Très soudainement, leur Volvo se fait doubler par une Porsche circulant à toute allure. La maman porte un jugement de valeur : Une voiture aussi puissante sur des routes limitées à 130km/h… sur une planète à l’agonie… bien ! Samantha s’exclame qu’ils s’apprêtent à passer les 1.000 tunnels de l’Enfer ! Le père rectifie : une dizaine seulement. Le véhicule traverse le premier tunnel et Samantha fait mine qu’elle est un commandant de vaisseau spatial : On est à la dérive dans le vide spatial, on a totalement dépassé les limites de l’univers ! La famille sort du premier tunnel et s’apprête à pénétrer dans le second, la jeune fille reprenant son rôle. Le père s’est assoupi, il se réveille et demande à son épouse qui conduit, si son mal de dos s’est atténué. Ils roulent maintenant sur une petite route, avec un lac magnifique en contrebas dont la couleur de l’eau est sublime. Le papa ne saurait même pas dire si c’est bleu ou vert. Il remarque également que le GPS ne fonctionne plus, et la maman lui fait observer qu’elle n’a pas vu de panneaux depuis un long moment. Ils décident de s’arrêter dans cinq minutes. La Volvo est à nouveau doublée par un bolide, indistinct, émettant un boucan énorme mais pas reconnaissable.
Une couverture très étrange, avec une partie métallisée, une voiture qui semble collée au sol et à l’envers, et les personnages humains qui tombent sous l’effet de la gravité dans une zone qui correspond au ciel. Troublant. La narration commence avec une image en pleine page, des traits de contour très fins rendant l’image immédiatement lisible, des couleurs en aplats, avec quelques ombres portées. Cela donne une sensation d’image très simple, facile à lire, avec la sensation qu’elle présente une faible densité d’informations visuelles. Le lecteur tourne la page et la sensation de surface se confirme avec le choix de représentation des personnages. Des traits de contour toujours aussi fins, des couleurs en aplats, et une façon de dessiner empruntant à la fois au manga et aux bandes dessinées jeunesse. Cette sensibilité graphique se poursuit tout du long de l’ouvrage, dans une réussite remarquable, une apparence totalement intégrée, ayant assimilé ses influences d’origine, sans les singer, pour une expérience de lecture rapide, expressive et particulièrement dynamique. Une partie significative du récit, en termes de pagination, se focalise sur une forme de course de voitures spectaculaire, avec des carambolages brutaux. Les choix esthétiques servent à merveille ces moments de course-poursuite pour le mouvement des véhicules. En même temps, en y regardant de plus près, le lecteur constate que les techniques manga sont intégrées à d’autres, comme le jeu des couleurs pour des explosions d’une violence inouïe.
Le lecteur peut se trouver un peu déstabilisé par la structure narrative. L’auteur commence par installer la normalité de cette famille, en donnant une touche de personnalité à chacun, assez légère : la toute jeune Mila avec ses réactions émotionnelles et basiques, Samantha commençant à être en phase d’opposition et de colère, Jolène déjà plus autonome avec un sens des responsabilités consistant, les parents attentionnés et bienveillants, avec une touche d’homme qui contient ses émotions et fait face avec vaillance aux épreuves, et son épouse plus maternelle tout en étant également dans l’action et le courage. Puis une fois à la sortie du second tunnel en page vingt-cinq, l’action prend le dessus, mâtinée de suspense façon thriller. Le récit alterne entre l’angoisse qui monte dans la voiture chez les parents et les enfants qui ressentent qu’ils ne sont plus dans un environnement normal, ou lors d’un arrêt sur le bas-côté ou dans une station-service, et les moments de violence brusque et spectaculaire quand surgit un ou plusieurs de ces bolides mystérieux. En outre, dès la première page, le lecteur se rend compte que derrière l’évidence des images simplistes en apparence, se trouvent de nombreux détails donnant de la consistance aux lieux et aux personnages, ainsi qu’un art d’une efficacité redoutable de la mise en scène et du découpage. En fait cette première illustration en pleine qui montre une vue de dessus d’une aire d’autoroute et des voies de circulation comprend un nombre impressionnant d’informations. Pour commencer la vue elle-même épate par sa profondeur de champ, et l’intelligence visuelle avec laquelle elle montre la globalité de la zone. Le lecteur se rend compte qu’il peut s’y promener comme s’il circulait en voiture, ou comme piéton, à son choix. Cela va de l’auvent abritant les pompes, au bâtiment avec les commerces, jusqu’au petit village dans le lointain, en passant par le tunnel qui passe en-dessous des voies, et la table occupée par la famille Sola.
Cette capacité quasi surnaturelle à intégrer des détails pertinents et discrets se retrouve tout du long du récit : le modèle du toboggan et du pont suspendu de l’aire de jeux, le modèle de thermos, la tête de Bart Simpson comme porte-clé, l’exactitude des bretelles du siège bébé, l’emballage de la barre Twix, le câble spiralé des casques, les barres de renfort dans l’habitacle des bolides, le modèle de la petite cuillère pour bébé, la figurine de Bugs Bunny, les pinces à linge, les fauteuils de jardin en plastique, etc. Dans le même temps, le dessinateur joue admirablement de la simplification des formes pour donner plus de force à une composition : les lignes horizontales de vitesse de la Porsche parallèles aux lignes de la route, les néons du tunnel, des arbres en ombre chinoise, un bolide mangé par l’ombre devenant une silhouette quasi abstraite, des cases en bichromie (le rouge sur le noir), des arrière-plans réalisés en couleur directe sans trait de contour, des jeux sur les couleurs vives, des onomatopées devenant prépondérantes dans une case, etc. Tout cela participe au dynamisme de la narration visuelle, à son impact, à l’incroyable puissance des bolides à chaque apparition, et à la brutalité des collisions. Cela fonctionne tout aussi bien pour l’épilogue, qui constitue un chapitre à part entière, une forme de retrouvailles dix ans plus tard dans une petite maison à la campagne, une émotion irrésistible.
L’élégance de la narration visuelle emporte le lecteur. Il comprend en tournant la page après la séquence des tunnels qu’il vient d’assister au passage d’un monde dans un autre, sans s’en rendre compte, et pourtant s’il revient une page en arrière, l’artiste le lui a clairement montré sans solution de continuité. Il se retrouve tout aussi angoissé que les membres de la famille par la soudaineté des passages des bolides, par le langage incompréhensible de leurs pilotes, par ce léger décalage avec la réalité normale. Il se tient sur le bord de son siège pour savoir si la famille va s’en sortir, tellement la narration visuelle emporte tout sur son passage. Dans le même temps, il a conscience d’une forme de familiarité, car le scénario est très linéaire : cette famille se retrouve sur une sorte de circuit automobile dans une course aux règles implicites, à conduire à fond comme… dans un jeu vidéo, une version plus réaliste de Mario Kart. Et d’ailleurs, c’est Jolène qui s’en sort bien pour la conduite dans cet environnement, elle qui jouait sur sa console sur la banquette arrière. De ce point de vue, la fin arrive sans surprise, pour le retour vers la normale, ce qui aurait rendu la bande dessinée très divertissante en même temps que vite oubliable… si elle s’arrêtait là. L’épilogue et la dédicace finale viennent apporter une consistance supplémentaire tirant le récit vers le drame avec une sensibilité poignante. La dédicace finale de l’auteur : Aux parents qui doivent vivre sans jamais leur(s) enfant(s). Aux parents qui ne les verront jamais revenir. Aux enfants qui pleurent. Quand l’heure du départ sera venue, emportez le bonheur et laissez-nous l’ennui.
Un récit à toute berzingue : une famille, le couple et leurs trois filles se retrouvent sur un circuit automobile de type jeu vidéo où la moindre erreur envoie valdinguer dans le décor avec perte et fracas. Une narration visuelle d’un dynamisme qui emporte tout, d’une facilité de lecture totale, tout en comprenant une densité d’informations insoupçonnable au premier regard. Une histoire rapide et linéaire, d’une efficacité formidable, qui acquiert une profondeur dramatique émouvante avec l’épilogue. Enthousiasmant et émouvant.
Pas aussi bien que le reste d'Orbital. Eh oui, le risque, quand on réduit la focale, avec un seul héros et un seul problème d'ailleurs banal, le sort de certains dominés avec la mafia et l'immigration comme espoir assez vain, est que… eh bien justement, le monde est bien moins riche, attrayant ! Les dessins, eux, restent de qualité, et c'est bien heureux.
Moi, je comprends pourquoi l'héroïne peu sympathique agrège autour d'elle : il y a une révolte latente chez les gens, sa colère peut entraîner en résonnance avec. Elle a certaines qualités de chef, et je rappelle en passant que les chefs ne sont pas toujours empathiques… Les gens les suivent parce qu'ils ne savent que faire, où aller, et qu'ils se mettent dans le sillage de qui suit un chemin. Enfin, sa jeunesse et son appartenance à la race humaine méprisée peuvent émouvoir des gens, par justice, parce qu'ils sont eux-mêmes méprisés ou pour le cumul de ces deux raisons. Par définition, dans les histoires héroïques, on favorise les cas où des gens réussissent des choses improbables. Cela ouvre l'imagination mais induit les gens en erreur, prenant l'exception pour la règle : comme on nettoie après les travaux, l'auteur devrait s'arranger pour rappeler qu'il n'en est rien. Créer un monde donne la responsabilité d'ouvrir à l'imaginaire, mais aussi de ne pas fermer les yeux sur la réalité du monde !
Bon, il y a du bon et du moins bon, je commence par quoi ?
Allez, disons le négatif, pour rester dans la note positive ensuite : la BD est un peu foutraque. C'est déjanté, pas très linéaire, ça part dans plein de sens, ce n'est pas une construction parfaitement droite et linéaire, un récit entrainant qui permet de comprendre les rouages d'une addiction. Faut s'accrocher, d'autant que la partie graphique est tout autant dans le conceptuel, osant et abusant des visuels, entrecoupés de textes qui se chevauchent et se télescopent, appelant à moult références pop culture qui feront parfois mouche et parfois non. Donc je recommanderais de regarder la galerie, de feuilleter et d'éventuellement ensuite accepter le style et se lancer dans la lecture.
Maintenant que c'est fini, passons à ce que j'en pense : j'ai adoré. C'est un livre qui m'évoque les références cités dedans. Ça part en tout sens comme du Bukowski qui vomit sa prose et son vin dans "Women", ça cite des références par palette juste pour la beauté du texte, de la sonorité, du bon mot et de la phrase qui claque. C'est pas du Molière, c'est du punk-rock alcoolisé qui sent les fonds de verre. Et ça parle, ça se déchaine visuellement, c'est du tout bon. Franchement, j'ai presque du mal à reconnaitre l'auteur de Il était une fois la famille - Systèmes familiaux et idéologie tant c'est inventif, fouillé, éloquent. Peut-être une plus grande liberté créative, peut-être un sujet plus proche, peut-être une volonté de s'amuser réellement. Mais franchement, j'ai adoré les visuels, ça claque et ça dépote. Continue comme ça et j'adhère à la suite sans mesure !
Et puis ça cite du Godspeed You ! Black Emperor dans les premières pages, enfin quelqu'un qui a le bon gout de reconnaitre ce groupe génial. Mais en dehors de toutes ces références balancées à la gueule du lecteur qui ne peut plus esquiver sous la masse, c'est un vrai récit d'alcoolique sincère et lucide. On ne dissèque pas les mécanismes, les effets ou les questions sur la place de l'alcool dans la société. C'est pas un traité d'addictologie, c'est un témoignage sous substance d'un type qui se soigne. Et l'alcool c'est pas cool, la cuite c'est triste, la dépendance c'est rude. On reconnait rarement ses déboires, mais la BD est touchante par la sincérité crue et presque violente de ce passé d'alcoolique qui fut le sien. Le déni, les rechutes, les soucis qui y ont conduit comme le poids de la famille ou un TDAH diagnostiqué tardivement (tiens, encore lui ! En même temps c'est un cas assez classique en addictologie ...), bref Terreur graphique parle de tout ce qu'est l'alcool pour lui. Pas de message au passé : un alcoolique le reste, c'est juste qu'il arrête de le boire. Mais l'alcool sera toujours là, le démon du verre le reprendra dès qu'il sera inattentif, et je reste toujours impressionné par la force morale de ceux qui arrivent à arrêter. Ce n'est pas si simple qu'on voudrait le croire ...
Cette BD, c'est une bonne tarte dans la gueule, le genre qu'on apprécie parce qu'elle est brute et sans concession, où qu'on déteste pour les mêmes raisons. Ça ne prend pas de gants pour montrer l'ampleur du carnage, la déchéance d'un homme miné par un mal ancestral, celui qu'on peine encore aujourd'hui à reconnaitre en face de nos amis, nos voisins, nos familles. "L'alcool et le tabac ont le droit de tuer, car aux comptes de l’État rapportent leurs deniers ...", peut-on chanter pour se rassurer. Après tout la BD se finit bien, non ?
Une BD à lire un verre de Kefir maison en main, une bonne citronnade triple sec ou un petit sirop sec si l'on a que ça. Parce qu'on a aussi le droit de ne pas boire, et souvent même le devoir. Un album qui m'a happé !
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Afro Samurai
Un manga (mais un animé aussi) qui se lit à la mode européenne. Pourquoi ce titre Afro Samouraï ? Afro est un samouraï noir à la tignasse crépue. Un récit basé sur la vengeance, notre Afro (et aussi affreux) veut venger la mort de son père, pour cela il va partir à la recherche de son meurtrier : N°1 (un homme avec le pouvoir d'un dieu). Une numérotation (qui rappellera une célèbre série pour les plus anciens) non expliquée, mais on devine une hiérarchisation dans ce "panthéon". J'ai oublié de vous signaler que le papa d'Afro était N°2. On va donc assister - dans un Japon féodal où vient se greffer une technologie XXe siècle (téléphone à clapet par exemple) - à une succession de scènes de combat très violente, ça découpe et charcute à tout va. Un scénario très mince même s'il tente d'explorer les limites de cette quête vengeresse. Le personnage d'Afro, avec son allure dégingandé et son mégot au bec, est tout sauf sympathique, mais bon, ce n'est pas le but de ce récit où l'action prime sur le fond. La narration ultra dynamique, malgré quelques rares moments d'accalmie, m'a permis de passer un agréable moment sans prise de tête. Le point fort de ce manga est sans conteste son graphisme. Un très beau noir et blanc, avec toutes les nuances de gris, au trait anguleux et énergique. J'ai aimé le soin apporté aux décors et la diversité des faciès. Un petit bémol tout de même pour les scènes de combat, elles sont très sombres et manquent souvent de lisibilité. Une curiosité.
Le Pays de la nuit
J'ai un faible pour la vieille SF à papa, celle des space operas où un cargo spatial tombe en panne au milieu de nulle part, découvre une planète surgie de la brume et se retrouve confronté à des phénomènes étranges flirtant avec le fantastique. C'est exactement le genre d'ambiance que propose cet album, avec son lot de mystères, de communautés isolées et d'événements inexplicables. Graphiquement, le résultat m'a laissé une impression mitigée mais plutôt positive. Le trait est parfois indécis, voire un peu brouillon, notamment dans certaines anatomies ou expressions. Mais l'ensemble dégage un charme certain. Le noir et blanc, les ombrages réalisés entre hachures et effets de fusain, ainsi que l'aspect légèrement vieillot de la mise en scène donnent à l'album une personnalité attachante. En revanche, j'ai eu beaucoup plus de mal avec le scénario pendant une bonne partie de la lecture. On est ici dans une science-fiction très ancienne école, où la crédibilité scientifique est totalement absente. Un vaisseau navigue entre les constellations comme une voiture sur une départementale, tombe en panne et cherche la planète la plus proche pour se poser. À vrai dire, toute l'intrigue fonctionnerait probablement mieux si l'on remplaçait le vaisseau spatial par un camion en panne dans une région reculée. Une bonne partie des situations et des réactions des personnages m'ont paru artificielles, voire involontairement comiques. Certains comportements sont particulièrement difficiles à avaler, comme lorsque l'un des membres du groupe disparaît mystérieusement et que les autres décident pratiquement de poursuivre leur route sans vraiment chercher à comprendre ce qui lui est arrivé. J'étais donc plutôt dépité par cette accumulation de clichés, d'invraisemblances et de situations déjà vues. Pourtant, l'album finit par se rattraper grâce à son ultime révélation. Le twist final, que je n'avais pas vu venir alors qu'il appartient pourtant à un grand classique du genre, rebat complètement les cartes et vient donner du sens à de nombreux éléments qui me semblaient jusque-là absurdes ou maladroits. Il ne résout pas tout pour autant (je cherche encore pourquoi Sylvie devient soudainement Shirley après quelques pages...), mais il améliore sensiblement l'ensemble. Au final, je suis passé d'une lecture qui me paraissait franchement bancale à une appréciation plus favorable grâce à cette conclusion bien trouvée. Cela reste pour moi une œuvre mineure, sympathique pour les amateurs de SF rétro et de récits à chute, mais certainement pas une bande dessinée indispensable.
Mickey et l'océan perdu
Cela faisait un moment que ces BD de Mickey scénarisées par Filippi me faisaient de l’œil. Malheureusement, comme la plupart des lecteurs précédents, je ressors relativement mitigé de ma lecture. En effet, il faut bien l'avouer, cette BD ne tire son épingle du jeu que par son graphisme qui est tout bonnement magnifique. En tant qu'ancien abonné du journal de Mickey, j'ai vraiment pris beaucoup de plaisir à parcourir les nombreuses planches de Camboni, toutes plus belles les unes que les autres. Il a ainsi réussi à créer une réelle profondeur de champ et les couleurs très vives sont vraiment du plus bel effet. Et pour une fois, les dessins sont à la hauteur de ceux de la couverture que je trouve particulièrement réussie. Vous l'aurez compris, c'est plutôt du côté du scénario que cela pêche. Même si certaines idées sont bonnes (océan à l'envers, univers steampunk, ...), j'ai trouvé l'histoire globale un peu trop simpliste pour l'adulte que je suis. Il faut avouer que la soixantaine de pages de la BD n'aide pas à avoir un scénario fouillé et des personnages plus profonds. J'ai malgré tout passé un agréable moment de lecture et je prendrai du plaisir à reparcourir visuellement les planches de Carboni. La cible reste pour moi le jeune public. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 3/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 9/10 NOTE GLOBALE : 12/20
Sboub
Découverte sur le tard de cette série humoristique fondée sur des parodies de films, portées par deux gamins turbulents. L'humour est lourd et repose sur une mécanique répétitive, sans invention ni surprise. Les gags s'enchaînent selon un schéma identique, au point qu'on anticipe rapidement tout dès les premières pages. L'ensemble paraît figé, sans rythme, comme une succession de planches produites à la chaîne. On a davantage l'impression d'un format pensé pour la publication régulière que d'un album conçu pour être lu d'une traite. En recueil, cet effet de redite devient vite insupportable et rend la lecture franchement laborieuse. Une partie du problème vient des protagonistes, que j'ai trouvés particulièrement irritants, sentiment encore accentué par la manière dont ils sont dessinés. Leur dynamique ne crée ni attachement ni empathie, et rend même certaines pages agaçantes à suivre plutôt que drôles. Je n'y ai trouvé ni humour, ni rythme, ni intérêt réel, et j'ai eu du mal à aller au bout de ma lecture.
La Dernière Maison juste avant la forêt
Je me retrouve assez dans l’avis de Blue Boy pour certaines critiques – même si j’arrondirai au supérieur (note réelle 2,5/5). En effet, voilà une histoire des plus originales, qui possède certains atouts, mais qui m’a quand même un peu laissé sur ma faim. Le dessin de Loisel est sympa, très expressif, et les trognes de certains personnages apportent un indéniable atout comique. Son trait permet aussi de plonger davantage dans l’ambiance étrange, pour ne pas dire foutraque, dans laquelle se développe l’intrigue. Comme Blue Boy, je regrette que n’ait pas été davantage exploitée certaines choses autour de Pierrot. Un jeune homme qui attire a priori mépris et pitié, un crétin niaiseux qui pète bien plus haut que son cul, qui se croit Dom Juan mais qui n’accumule que des râteaux. Surtout, le visage que lui renvoient les miroirs est à l’opposé de sa vraie gueule, pour le moins moche. Je pensais que l’intrigue allait tourner autour de ça – de Pierrot, mais aussi et surtout de ce que les autres, la société, font à ceux qui ont une « sale gueule ». Mais en fait ce dernier point est en parti évacué. Quant au personnage de Pierrot, dès qu’il revient dans « la dernière maison juste avant la forêt », on bascule dans quelque chose de fantastique, foutraque, qui fait presque oublier sa gueule et ses problèmes, tant la galerie de personnages proposée par les auteurs relève presque d’une réunion de freaks. L’histoire alterne bonnes idées, voire moments jouissifs, passages drôles, et passages moins clairs, l’ensemble donnant un rendu un peu brouillon, parfois simple défouloir ou accumulation d’idée sans liant. Reste que j’ai quand même aimé certaines choses, suffisamment pour que ma lecture ait été globalement plaisante. Le père statufié par sa femme jalouse et déjantée, le serviteur s’exprimant avec des bouts d’anglais faussement snob, et quelques actes ou saillies de cette mère de Pierrot haute en couleurs apportent une saveur au récit qui fait oublier certaines longueurs, le foutoir de l’histoire, et ces « bestioles » qui sont les personnages les moins – bien – exploités. Un certain surréalisme innerve le récit (le buste, le canard gonflable, etc.), et ça a sans doute aidé à me plonger dans cette histoire défouloir.
Le Feu Monde
Dans un monde ravagé par des guerres séculaires, les hommes vivent sous l'influence de quatre géants immortels, muets et mystérieux dont les règles étranges façonnent les croyances, les royaumes et les destins. C'est dans ce contexte que Métisse, une jeune guerrière idéaliste, va voir les légendes auxquelles elle croit se fracasser sur le mur d'une réalité bien plus sordide. J'ai été séduit par l'univers imaginé par Jason S. Les Adelphes constituent une idée originale : à la fois omniprésents et étrangement absents, ces sortes de divinités silencieuses aux motivations insaisissables dégagent une véritable aura de mystère. Toute la mythologie qui les entoure, les règles qui régissent leur existence et la manière dont les hommes interprètent leur volonté donnent beaucoup de personnalité à ce monde. Graphiquement, j'ai également apprécié le dessin. Le trait légèrement anguleux, parfois rugueux, possède une vraie identité visuelle et s'accorde bien à cette fantasy sombre et crépusculaire. Les décors et certaines ambiances dégagent une belle force évocatrice. En revanche, si le déroulement de l'histoire reste agréable à suivre, je l'ai trouvé un peu étiré sur la longueur. J'ai davantage été intéressé par le monde et ses mystères que par les événements eux-mêmes, qui ne m'ont jamais totalement embarqué émotionnellement et dont certaines ellipses temporelles m'ont un peu perdu. Quant à la conclusion, elle m'a laissé assez perplexe : j'ai compris ce qu'elle racontait, mais moins bien ce qui poussait réellement l'héroïne à faire ce choix précis à ce moment-là, ce qui a limité son impact sur moi. J'en retiens surtout un univers de fantasy singulier et intrigant, porté par une mythologie originale et un dessin à forte personnalité. Si ses qualités sont réelles et que j'ai pris plaisir à explorer ce monde et ses mystères, l'ensemble m'a toutefois laissé un peu distant, surtout sur la fin.
Hey June
Un Fabcaro qui m’a laissé sur ma faim. Et pourtant je suis un très grand amateur de cet auteur. C’est peut-être d’ailleurs pour ça que j’ai eu du mal avec cet album, trop habitué à l’efficacité gagesque du bonhomme. D’ailleurs, j’ai un temps cru qu’il était le dessinateur et que les gags étaient créés par Evemarie, souhaitant rejeter sur Quelqu4un d’autre mon ressenti « mitigé ». Il faut dire que le style épuré – mais expressif – du dessin d’Evemarie est parfois proche de certains dessins de Fabcaro. Alors, certes, il y a quand même quelques gags qui m’ont bien amusé, et j’ai souri à plusieurs reprises, en suivant cette jeune femme glandeuse, de mauvaise foi, qui procrastine et multiplie les maladresses. C’est ce qui me fait mettre les trois étoiles. Mais j’en attends davantage de Fabcaro. Note réelle 2,5/5.
Tunnels (Sanlaville)
Sam ! Regarde ! Elle a 6 étoiles sur son casque ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michaël Salanville pour le scénario, le dessin, la couleur. Il comporte cent soixante-quatre planches de bande dessinée. Ce bédéaste a également réalisé ou participé aux séries Banana Sioule, Hollywood Jan, Lastman, Rocher Rouge. Sur une aire d’autoroute, sous un beau soleil, dans le sud de la France non loin de la frontière avec l’Italie, le deux août 2023. La famille Sola fait une pause : le père, la mère, la grande adolescente Jolène de quatorze ans, Samantha la préadolescente, et la petite Mila qui voyage encore dans son siège enfant. Samantha est en train de rabrouer un autre enfant qui a poussé la petite Mila dans le toboggan. La maman appelle à la table de piquenique, en appâtant sa fille avec des pains au chocolat. Mila trempe ses doigts dans sa confiture, Jolène mange un chausson aux pommes. Les parents s’informent sur la suite du voyage : la météo annonce de la pluie pour tout le reste du trajet, il reste quatre-cents kilomètres à parcourir. Samantha ironise sur les papas avec leur voiture, le père sur les mamans et les distances de freinage, sur le fait que leur voiture soit équipée de pneus quatre saisons. Jolène joue sur sa console, Samantha prend la mouche et va s’isoler sous le toboggan, le père propose à Samantha de conduire, ce qu’elle décline. Le temps est venu de regagner la voiture, la maman s’assurant que tout le monde est passé aux toilettes. Et la petite famille reprend la route. Rapidement Samantha demande s’ils sont bientôt arrivés, Mila remarque qu’il y a un géant chameau caché dans le paysage, Jolène joue sur sa console et refuse de jouer au jeu des animaux avec sa sœur. Le père accepte et ils commencent chacun leur tour énoncer un nom d’animal commençant par la lettre M. Très soudainement, leur Volvo se fait doubler par une Porsche circulant à toute allure. La maman porte un jugement de valeur : Une voiture aussi puissante sur des routes limitées à 130km/h… sur une planète à l’agonie… bien ! Samantha s’exclame qu’ils s’apprêtent à passer les 1.000 tunnels de l’Enfer ! Le père rectifie : une dizaine seulement. Le véhicule traverse le premier tunnel et Samantha fait mine qu’elle est un commandant de vaisseau spatial : On est à la dérive dans le vide spatial, on a totalement dépassé les limites de l’univers ! La famille sort du premier tunnel et s’apprête à pénétrer dans le second, la jeune fille reprenant son rôle. Le père s’est assoupi, il se réveille et demande à son épouse qui conduit, si son mal de dos s’est atténué. Ils roulent maintenant sur une petite route, avec un lac magnifique en contrebas dont la couleur de l’eau est sublime. Le papa ne saurait même pas dire si c’est bleu ou vert. Il remarque également que le GPS ne fonctionne plus, et la maman lui fait observer qu’elle n’a pas vu de panneaux depuis un long moment. Ils décident de s’arrêter dans cinq minutes. La Volvo est à nouveau doublée par un bolide, indistinct, émettant un boucan énorme mais pas reconnaissable. Une couverture très étrange, avec une partie métallisée, une voiture qui semble collée au sol et à l’envers, et les personnages humains qui tombent sous l’effet de la gravité dans une zone qui correspond au ciel. Troublant. La narration commence avec une image en pleine page, des traits de contour très fins rendant l’image immédiatement lisible, des couleurs en aplats, avec quelques ombres portées. Cela donne une sensation d’image très simple, facile à lire, avec la sensation qu’elle présente une faible densité d’informations visuelles. Le lecteur tourne la page et la sensation de surface se confirme avec le choix de représentation des personnages. Des traits de contour toujours aussi fins, des couleurs en aplats, et une façon de dessiner empruntant à la fois au manga et aux bandes dessinées jeunesse. Cette sensibilité graphique se poursuit tout du long de l’ouvrage, dans une réussite remarquable, une apparence totalement intégrée, ayant assimilé ses influences d’origine, sans les singer, pour une expérience de lecture rapide, expressive et particulièrement dynamique. Une partie significative du récit, en termes de pagination, se focalise sur une forme de course de voitures spectaculaire, avec des carambolages brutaux. Les choix esthétiques servent à merveille ces moments de course-poursuite pour le mouvement des véhicules. En même temps, en y regardant de plus près, le lecteur constate que les techniques manga sont intégrées à d’autres, comme le jeu des couleurs pour des explosions d’une violence inouïe. Le lecteur peut se trouver un peu déstabilisé par la structure narrative. L’auteur commence par installer la normalité de cette famille, en donnant une touche de personnalité à chacun, assez légère : la toute jeune Mila avec ses réactions émotionnelles et basiques, Samantha commençant à être en phase d’opposition et de colère, Jolène déjà plus autonome avec un sens des responsabilités consistant, les parents attentionnés et bienveillants, avec une touche d’homme qui contient ses émotions et fait face avec vaillance aux épreuves, et son épouse plus maternelle tout en étant également dans l’action et le courage. Puis une fois à la sortie du second tunnel en page vingt-cinq, l’action prend le dessus, mâtinée de suspense façon thriller. Le récit alterne entre l’angoisse qui monte dans la voiture chez les parents et les enfants qui ressentent qu’ils ne sont plus dans un environnement normal, ou lors d’un arrêt sur le bas-côté ou dans une station-service, et les moments de violence brusque et spectaculaire quand surgit un ou plusieurs de ces bolides mystérieux. En outre, dès la première page, le lecteur se rend compte que derrière l’évidence des images simplistes en apparence, se trouvent de nombreux détails donnant de la consistance aux lieux et aux personnages, ainsi qu’un art d’une efficacité redoutable de la mise en scène et du découpage. En fait cette première illustration en pleine qui montre une vue de dessus d’une aire d’autoroute et des voies de circulation comprend un nombre impressionnant d’informations. Pour commencer la vue elle-même épate par sa profondeur de champ, et l’intelligence visuelle avec laquelle elle montre la globalité de la zone. Le lecteur se rend compte qu’il peut s’y promener comme s’il circulait en voiture, ou comme piéton, à son choix. Cela va de l’auvent abritant les pompes, au bâtiment avec les commerces, jusqu’au petit village dans le lointain, en passant par le tunnel qui passe en-dessous des voies, et la table occupée par la famille Sola. Cette capacité quasi surnaturelle à intégrer des détails pertinents et discrets se retrouve tout du long du récit : le modèle du toboggan et du pont suspendu de l’aire de jeux, le modèle de thermos, la tête de Bart Simpson comme porte-clé, l’exactitude des bretelles du siège bébé, l’emballage de la barre Twix, le câble spiralé des casques, les barres de renfort dans l’habitacle des bolides, le modèle de la petite cuillère pour bébé, la figurine de Bugs Bunny, les pinces à linge, les fauteuils de jardin en plastique, etc. Dans le même temps, le dessinateur joue admirablement de la simplification des formes pour donner plus de force à une composition : les lignes horizontales de vitesse de la Porsche parallèles aux lignes de la route, les néons du tunnel, des arbres en ombre chinoise, un bolide mangé par l’ombre devenant une silhouette quasi abstraite, des cases en bichromie (le rouge sur le noir), des arrière-plans réalisés en couleur directe sans trait de contour, des jeux sur les couleurs vives, des onomatopées devenant prépondérantes dans une case, etc. Tout cela participe au dynamisme de la narration visuelle, à son impact, à l’incroyable puissance des bolides à chaque apparition, et à la brutalité des collisions. Cela fonctionne tout aussi bien pour l’épilogue, qui constitue un chapitre à part entière, une forme de retrouvailles dix ans plus tard dans une petite maison à la campagne, une émotion irrésistible. L’élégance de la narration visuelle emporte le lecteur. Il comprend en tournant la page après la séquence des tunnels qu’il vient d’assister au passage d’un monde dans un autre, sans s’en rendre compte, et pourtant s’il revient une page en arrière, l’artiste le lui a clairement montré sans solution de continuité. Il se retrouve tout aussi angoissé que les membres de la famille par la soudaineté des passages des bolides, par le langage incompréhensible de leurs pilotes, par ce léger décalage avec la réalité normale. Il se tient sur le bord de son siège pour savoir si la famille va s’en sortir, tellement la narration visuelle emporte tout sur son passage. Dans le même temps, il a conscience d’une forme de familiarité, car le scénario est très linéaire : cette famille se retrouve sur une sorte de circuit automobile dans une course aux règles implicites, à conduire à fond comme… dans un jeu vidéo, une version plus réaliste de Mario Kart. Et d’ailleurs, c’est Jolène qui s’en sort bien pour la conduite dans cet environnement, elle qui jouait sur sa console sur la banquette arrière. De ce point de vue, la fin arrive sans surprise, pour le retour vers la normale, ce qui aurait rendu la bande dessinée très divertissante en même temps que vite oubliable… si elle s’arrêtait là. L’épilogue et la dédicace finale viennent apporter une consistance supplémentaire tirant le récit vers le drame avec une sensibilité poignante. La dédicace finale de l’auteur : Aux parents qui doivent vivre sans jamais leur(s) enfant(s). Aux parents qui ne les verront jamais revenir. Aux enfants qui pleurent. Quand l’heure du départ sera venue, emportez le bonheur et laissez-nous l’ennui. Un récit à toute berzingue : une famille, le couple et leurs trois filles se retrouvent sur un circuit automobile de type jeu vidéo où la moindre erreur envoie valdinguer dans le décor avec perte et fracas. Une narration visuelle d’un dynamisme qui emporte tout, d’une facilité de lecture totale, tout en comprenant une densité d’informations insoupçonnable au premier regard. Une histoire rapide et linéaire, d’une efficacité formidable, qui acquiert une profondeur dramatique émouvante avec l’épilogue. Enthousiasmant et émouvant.
Outlaws
Pas aussi bien que le reste d'Orbital. Eh oui, le risque, quand on réduit la focale, avec un seul héros et un seul problème d'ailleurs banal, le sort de certains dominés avec la mafia et l'immigration comme espoir assez vain, est que… eh bien justement, le monde est bien moins riche, attrayant ! Les dessins, eux, restent de qualité, et c'est bien heureux. Moi, je comprends pourquoi l'héroïne peu sympathique agrège autour d'elle : il y a une révolte latente chez les gens, sa colère peut entraîner en résonnance avec. Elle a certaines qualités de chef, et je rappelle en passant que les chefs ne sont pas toujours empathiques… Les gens les suivent parce qu'ils ne savent que faire, où aller, et qu'ils se mettent dans le sillage de qui suit un chemin. Enfin, sa jeunesse et son appartenance à la race humaine méprisée peuvent émouvoir des gens, par justice, parce qu'ils sont eux-mêmes méprisés ou pour le cumul de ces deux raisons. Par définition, dans les histoires héroïques, on favorise les cas où des gens réussissent des choses improbables. Cela ouvre l'imagination mais induit les gens en erreur, prenant l'exception pour la règle : comme on nettoie après les travaux, l'auteur devrait s'arranger pour rappeler qu'il n'en est rien. Créer un monde donne la responsabilité d'ouvrir à l'imaginaire, mais aussi de ne pas fermer les yeux sur la réalité du monde !
L'Addiction s'il vous plaît !
Bon, il y a du bon et du moins bon, je commence par quoi ? Allez, disons le négatif, pour rester dans la note positive ensuite : la BD est un peu foutraque. C'est déjanté, pas très linéaire, ça part dans plein de sens, ce n'est pas une construction parfaitement droite et linéaire, un récit entrainant qui permet de comprendre les rouages d'une addiction. Faut s'accrocher, d'autant que la partie graphique est tout autant dans le conceptuel, osant et abusant des visuels, entrecoupés de textes qui se chevauchent et se télescopent, appelant à moult références pop culture qui feront parfois mouche et parfois non. Donc je recommanderais de regarder la galerie, de feuilleter et d'éventuellement ensuite accepter le style et se lancer dans la lecture. Maintenant que c'est fini, passons à ce que j'en pense : j'ai adoré. C'est un livre qui m'évoque les références cités dedans. Ça part en tout sens comme du Bukowski qui vomit sa prose et son vin dans "Women", ça cite des références par palette juste pour la beauté du texte, de la sonorité, du bon mot et de la phrase qui claque. C'est pas du Molière, c'est du punk-rock alcoolisé qui sent les fonds de verre. Et ça parle, ça se déchaine visuellement, c'est du tout bon. Franchement, j'ai presque du mal à reconnaitre l'auteur de Il était une fois la famille - Systèmes familiaux et idéologie tant c'est inventif, fouillé, éloquent. Peut-être une plus grande liberté créative, peut-être un sujet plus proche, peut-être une volonté de s'amuser réellement. Mais franchement, j'ai adoré les visuels, ça claque et ça dépote. Continue comme ça et j'adhère à la suite sans mesure ! Et puis ça cite du Godspeed You ! Black Emperor dans les premières pages, enfin quelqu'un qui a le bon gout de reconnaitre ce groupe génial. Mais en dehors de toutes ces références balancées à la gueule du lecteur qui ne peut plus esquiver sous la masse, c'est un vrai récit d'alcoolique sincère et lucide. On ne dissèque pas les mécanismes, les effets ou les questions sur la place de l'alcool dans la société. C'est pas un traité d'addictologie, c'est un témoignage sous substance d'un type qui se soigne. Et l'alcool c'est pas cool, la cuite c'est triste, la dépendance c'est rude. On reconnait rarement ses déboires, mais la BD est touchante par la sincérité crue et presque violente de ce passé d'alcoolique qui fut le sien. Le déni, les rechutes, les soucis qui y ont conduit comme le poids de la famille ou un TDAH diagnostiqué tardivement (tiens, encore lui ! En même temps c'est un cas assez classique en addictologie ...), bref Terreur graphique parle de tout ce qu'est l'alcool pour lui. Pas de message au passé : un alcoolique le reste, c'est juste qu'il arrête de le boire. Mais l'alcool sera toujours là, le démon du verre le reprendra dès qu'il sera inattentif, et je reste toujours impressionné par la force morale de ceux qui arrivent à arrêter. Ce n'est pas si simple qu'on voudrait le croire ... Cette BD, c'est une bonne tarte dans la gueule, le genre qu'on apprécie parce qu'elle est brute et sans concession, où qu'on déteste pour les mêmes raisons. Ça ne prend pas de gants pour montrer l'ampleur du carnage, la déchéance d'un homme miné par un mal ancestral, celui qu'on peine encore aujourd'hui à reconnaitre en face de nos amis, nos voisins, nos familles. "L'alcool et le tabac ont le droit de tuer, car aux comptes de l’État rapportent leurs deniers ...", peut-on chanter pour se rassurer. Après tout la BD se finit bien, non ? Une BD à lire un verre de Kefir maison en main, une bonne citronnade triple sec ou un petit sirop sec si l'on a que ça. Parce qu'on a aussi le droit de ne pas boire, et souvent même le devoir. Un album qui m'a happé !