Tome 1 : Trois-Fois-Morte
Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent.
Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ».
Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement.
Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux…
Tome 2 : Une vie de vaurien
Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses.
Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple.
Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint.
On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille.
En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ?
Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique.
Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt :
1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi.
1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi.
1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen.
Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste).
En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque.
Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social.
J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil.
La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome.
Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits!
P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Bien que j'aime beaucoup Noé en tant que dessinateur, cette histoire m'a toujours provoqué de l'aversion. Je sais bien qu'il ne faut pas la prendre au sérieux, mais le mélange entre sexe et religiosité brise complètement quelque chose qui aurait pu avoir d'excitant ici.
Tout comme je déteste le fanatisme religieux, l'anticléricalisme ou la moquerie me semblent également répréhensibles. Et, pour couronner le tout, l'apparition du cornard rend l'histoire encore plus ridicule!
J’avais énormément envie d’aimer Apparition dans le ciel de Berlin-Est. Rien que le titre me fascinait. Je m’attendais à une œuvre oppressante, étrange, avec cette sensation de guerre froide permanente, un Berlin-Est paranoïaque écrasé par le poids politique et la peur de l’inconnu. Les premières pages m’ont d’ailleurs vraiment accroché avec cette apparition gigantesque dans le ciel et cette ambiance de tension sourde.
Mais finalement, cette promesse-là disparaît assez vite.
Parce qu’en réalité, une grande partie du récit se déroule dans ce bunker, presque coupé du monde extérieur. Et du coup, tout ce sentiment de Berlin-Est sous pression, de ville enfermée dans la guerre froide, on le ressent finalement très peu passé le premier tiers du récit. C’est probablement ce qui m’a le plus frustré : le décor et le contexte historique semblaient être une force énorme du livre… mais ils deviennent presque secondaires.
L’histoire tourne alors surtout autour des discussions, des réactions face à cette apparition et des réflexions plus symboliques ou philosophiques. Je comprends totalement ce que la BD cherche à faire, mais personnellement, je suis resté à distance. Là où j’attendais une montée de tension, une vraie oppression psychologique ou un vertige fantastique, j’ai surtout eu le sentiment d’un récit très statique.
Et c’est étrange parce que l’idée de départ reste excellente. Cette apparition immense et incompréhensible au-dessus d’une ville enfermée politiquement, c’est un concept ultra fort. Mais j’ai trouvé que la BD exploitait finalement peu son propre potentiel. Elle préfère constamment suggérer plutôt que faire ressentir.
Même les personnages m’ont laissé assez froid. Ils servent surtout le propos et les dialogues, mais je n’ai jamais vraiment créé de lien émotionnel avec eux. Je regardais le récit avancer sans être happé dedans.
Visuellement pourtant, certaines planches fonctionnent très bien. Il y a une vraie maîtrise de l’ambiance, notamment au début avec cette apparition dans le ciel qui possède quelque chose de presque biblique. Mais là encore, j’ai trouvé l’ensemble trop contenu, trop retenu. Comme si la BD refusait d’aller au bout de son étrangeté ou de son émotion.
Au final, ce qui me reste surtout, c’est une frustration énorme. Celle d’un livre avec un titre incroyable, une idée de départ fascinante et un contexte historique ultra fort… mais qui choisit finalement une approche beaucoup plus froide et enfermée que ce que j’espérais.
Pas un mauvais livre. Mais clairement une œuvre dont l’idée m’a davantage marqué que sa lecture elle-même
Dans un chalet de haute montagne servant de décor à une émission culinaire, une série de meurtres frappe les candidats d'un concours de chefs, obligeant la commissaire Magret et son fils Poireau à enquêter.
Lors du lancement de la série, tout laissait penser qu'on allait suivre une succession d'enquêtes humoristiques autour du monde de la cuisine et de la gastronomie. Mais au vu de l'absence de suite depuis des années, il semble malheureusement qu'on n'aura probablement jamais plus que ce seul premier tome.
L'idée du duo formé par la commissaire Magret et son fils Hercule Poireau était pourtant plutôt amusante à la base. Le fait que cette commissaire autoritaire appelle son fils par des petits surnoms affectueux au milieu d'une enquête aurait pu créer une vraie dynamique comique. Mais au final, cet aspect reste très peu exploité tant le fils ne sert à rien dans l'enquête et parait même assez couillon sans amener d'humour pour autant. Dommage, car la mère policière est assez attachante, elle.
Cette unique enquête parue fonctionne comme une reprise des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie transposée dans l'univers des émissions culinaires façon Top Chef. Sa lecture est plaisante sur une bonne partie du récit. Le huis clos enneigé, les candidats éliminés un par un, les références à Poirot et Maigret, tout cela se lit facilement et avec un certain plaisir. Le dessin de Serge Carrère aide beaucoup d'ailleurs : il est solide, lisible, expressif et globalement très agréable à suivre malgré quelques personnages un peu figés par moments.
Le problème vient surtout de la résolution. Comme l'histoire reprend clairement la mécanique des Dix Petits Nègres, je m'attendais à une explication finale un peu brillante ou ingénieuse. Or la révélation tombe platement, avec un élément nouveau sorti un peu de nulle part qui donne l'impression d'une solution facile plutôt qu'habilement préparée. Cela rend la fin assez décevante après une enquête pourtant sympathique à suivre.
C'est une enquête policière jeunesse plutôt agréable et sans prétention, avec un bon dessin et quelques idées amusantes, mais aussi beaucoup de potentiel sous-exploité. C'est dommage, parce que malgré ses défauts, j'ai quand même pris un certain plaisir à lire l'album et j'aurais été curieux de voir ce que la série aurait pu donner sur plusieurs enquêtes.
Une famille d'ours polaires contrainte de quitter sa banquise à cause du réchauffement climatique se retrouve embarquée dans une longue dérive pleine de rencontres et d'aventures à travers des territoires toujours plus éloignés de son monde d'origine.
Au départ, la série donne l'impression d'être une succession de petites histoires humoristiques autour d'un papa ours polaire maladroit essayant de survivre avec ses deux oursons. Ces premiers récits très courts sont clairement pensés pour un jeune public, avec un humour parfois très enfantin qui ne m'a pas toujours fait rire, notamment les gags répétitifs autour de Brigitte la phoque qui humilie constamment le pauvre Pol. Cela m'a souvent rappelé les vieux dessins animés à la Titi et Grosminet ou Bip Bip et le Coyote, où l'on finit par vouloir soutenir le prédateur tant il sert de victime permanente.
Heureusement, dès la fin du premier tome puis surtout dans les suivants, la série évolue vers une véritable aventure au long cours. Le groupe dérive loin de sa banquise, découvre d'autres environnements et finit même par rappeler par moments le principe des films Madagascar, avec des animaux perdus loin de leur habitat naturel. Brigitte devient alors une vraie alliée de la famille, ce qui fait disparaître une bonne partie du côté irritant des débuts.
Le dessin est sympathique et plutôt bien maîtrisé. Les premiers tomes paraissent forcément un peu pauvres en décors entre glace et océan, mais l'univers devient plus varié et généreux au fil de l'aventure. Le trait reste souple, lisible et expressif, dans un style très animation jeunesse.
Toute la série véhicule aussi des messages écologiques très appuyés autour du réchauffement climatique, de la pollution plastique ou de la destruction des océans. Ce n'est pas très subtil, mais cela a le mérite d'être clair et accessible pour de jeunes lecteurs.
Même si l'humour pur des débuts ne m'a pas vraiment convaincu, j'ai trouvé la série plus agréable une fois son vrai fil narratif installé. Elle reste avant tout destinée aux enfants, mais l'ensemble devient assez attachant et plaisant à suivre.
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!.
Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête.
Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain.
Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages.
Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains.
Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité.
C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance.
Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes.
Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Le premier tome est très bon, mais la série souffre de quelques problèmes dans son édition française. Les dessins de John Buscema nous présentent un Tarzan puissant, parfois furieux (rappelant Conan !) et le grand format met en valeur son talent artistique ; le cycle d'Opar est excellent.
Cependant, lorsque les encres passent à T. de Zuniga ou R. Mesina, on ne ressent plus la même force brute. Tout se détériore a partir du deuxième tome, lorsque John transmet le relais à son frère Sal, les intrigues sont de plus en plus courtes et l'histoire reste incomplète au troisième tome dans l'édition française.
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage.
Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages !
Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant.
La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste.
Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre.
Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine.
La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait.
Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
La Cuisine des ogres
Tome 1 : Trois-Fois-Morte Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent. Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ». Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement. Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux… Tome 2 : Une vie de vaurien Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses. Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple. Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint. On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille. En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ? Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Une aventure de Gérard Craan
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique. Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt : 1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi. 1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi. 1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen. Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste). En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque. Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social. J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil. La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome. Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
Les Compagnons du Crépuscule
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits! P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Le Couvent infernal
Bien que j'aime beaucoup Noé en tant que dessinateur, cette histoire m'a toujours provoqué de l'aversion. Je sais bien qu'il ne faut pas la prendre au sérieux, mais le mélange entre sexe et religiosité brise complètement quelque chose qui aurait pu avoir d'excitant ici. Tout comme je déteste le fanatisme religieux, l'anticléricalisme ou la moquerie me semblent également répréhensibles. Et, pour couronner le tout, l'apparition du cornard rend l'histoire encore plus ridicule!
Apparition dans le ciel de Berlin-Est
J’avais énormément envie d’aimer Apparition dans le ciel de Berlin-Est. Rien que le titre me fascinait. Je m’attendais à une œuvre oppressante, étrange, avec cette sensation de guerre froide permanente, un Berlin-Est paranoïaque écrasé par le poids politique et la peur de l’inconnu. Les premières pages m’ont d’ailleurs vraiment accroché avec cette apparition gigantesque dans le ciel et cette ambiance de tension sourde. Mais finalement, cette promesse-là disparaît assez vite. Parce qu’en réalité, une grande partie du récit se déroule dans ce bunker, presque coupé du monde extérieur. Et du coup, tout ce sentiment de Berlin-Est sous pression, de ville enfermée dans la guerre froide, on le ressent finalement très peu passé le premier tiers du récit. C’est probablement ce qui m’a le plus frustré : le décor et le contexte historique semblaient être une force énorme du livre… mais ils deviennent presque secondaires. L’histoire tourne alors surtout autour des discussions, des réactions face à cette apparition et des réflexions plus symboliques ou philosophiques. Je comprends totalement ce que la BD cherche à faire, mais personnellement, je suis resté à distance. Là où j’attendais une montée de tension, une vraie oppression psychologique ou un vertige fantastique, j’ai surtout eu le sentiment d’un récit très statique. Et c’est étrange parce que l’idée de départ reste excellente. Cette apparition immense et incompréhensible au-dessus d’une ville enfermée politiquement, c’est un concept ultra fort. Mais j’ai trouvé que la BD exploitait finalement peu son propre potentiel. Elle préfère constamment suggérer plutôt que faire ressentir. Même les personnages m’ont laissé assez froid. Ils servent surtout le propos et les dialogues, mais je n’ai jamais vraiment créé de lien émotionnel avec eux. Je regardais le récit avancer sans être happé dedans. Visuellement pourtant, certaines planches fonctionnent très bien. Il y a une vraie maîtrise de l’ambiance, notamment au début avec cette apparition dans le ciel qui possède quelque chose de presque biblique. Mais là encore, j’ai trouvé l’ensemble trop contenu, trop retenu. Comme si la BD refusait d’aller au bout de son étrangeté ou de son émotion. Au final, ce qui me reste surtout, c’est une frustration énorme. Celle d’un livre avec un titre incroyable, une idée de départ fascinante et un contexte historique ultra fort… mais qui choisit finalement une approche beaucoup plus froide et enfermée que ce que j’espérais. Pas un mauvais livre. Mais clairement une œuvre dont l’idée m’a davantage marqué que sa lecture elle-même
Les Savoureuses enquêtes d'Hercule Poireau et du commissaire Magret
Dans un chalet de haute montagne servant de décor à une émission culinaire, une série de meurtres frappe les candidats d'un concours de chefs, obligeant la commissaire Magret et son fils Poireau à enquêter. Lors du lancement de la série, tout laissait penser qu'on allait suivre une succession d'enquêtes humoristiques autour du monde de la cuisine et de la gastronomie. Mais au vu de l'absence de suite depuis des années, il semble malheureusement qu'on n'aura probablement jamais plus que ce seul premier tome. L'idée du duo formé par la commissaire Magret et son fils Hercule Poireau était pourtant plutôt amusante à la base. Le fait que cette commissaire autoritaire appelle son fils par des petits surnoms affectueux au milieu d'une enquête aurait pu créer une vraie dynamique comique. Mais au final, cet aspect reste très peu exploité tant le fils ne sert à rien dans l'enquête et parait même assez couillon sans amener d'humour pour autant. Dommage, car la mère policière est assez attachante, elle. Cette unique enquête parue fonctionne comme une reprise des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie transposée dans l'univers des émissions culinaires façon Top Chef. Sa lecture est plaisante sur une bonne partie du récit. Le huis clos enneigé, les candidats éliminés un par un, les références à Poirot et Maigret, tout cela se lit facilement et avec un certain plaisir. Le dessin de Serge Carrère aide beaucoup d'ailleurs : il est solide, lisible, expressif et globalement très agréable à suivre malgré quelques personnages un peu figés par moments. Le problème vient surtout de la résolution. Comme l'histoire reprend clairement la mécanique des Dix Petits Nègres, je m'attendais à une explication finale un peu brillante ou ingénieuse. Or la révélation tombe platement, avec un élément nouveau sorti un peu de nulle part qui donne l'impression d'une solution facile plutôt qu'habilement préparée. Cela rend la fin assez décevante après une enquête pourtant sympathique à suivre. C'est une enquête policière jeunesse plutôt agréable et sans prétention, avec un bon dessin et quelques idées amusantes, mais aussi beaucoup de potentiel sous-exploité. C'est dommage, parce que malgré ses défauts, j'ai quand même pris un certain plaisir à lire l'album et j'aurais été curieux de voir ce que la série aurait pu donner sur plusieurs enquêtes.
Pol polaire
Une famille d'ours polaires contrainte de quitter sa banquise à cause du réchauffement climatique se retrouve embarquée dans une longue dérive pleine de rencontres et d'aventures à travers des territoires toujours plus éloignés de son monde d'origine. Au départ, la série donne l'impression d'être une succession de petites histoires humoristiques autour d'un papa ours polaire maladroit essayant de survivre avec ses deux oursons. Ces premiers récits très courts sont clairement pensés pour un jeune public, avec un humour parfois très enfantin qui ne m'a pas toujours fait rire, notamment les gags répétitifs autour de Brigitte la phoque qui humilie constamment le pauvre Pol. Cela m'a souvent rappelé les vieux dessins animés à la Titi et Grosminet ou Bip Bip et le Coyote, où l'on finit par vouloir soutenir le prédateur tant il sert de victime permanente. Heureusement, dès la fin du premier tome puis surtout dans les suivants, la série évolue vers une véritable aventure au long cours. Le groupe dérive loin de sa banquise, découvre d'autres environnements et finit même par rappeler par moments le principe des films Madagascar, avec des animaux perdus loin de leur habitat naturel. Brigitte devient alors une vraie alliée de la famille, ce qui fait disparaître une bonne partie du côté irritant des débuts. Le dessin est sympathique et plutôt bien maîtrisé. Les premiers tomes paraissent forcément un peu pauvres en décors entre glace et océan, mais l'univers devient plus varié et généreux au fil de l'aventure. Le trait reste souple, lisible et expressif, dans un style très animation jeunesse. Toute la série véhicule aussi des messages écologiques très appuyés autour du réchauffement climatique, de la pollution plastique ou de la destruction des océans. Ce n'est pas très subtil, mais cela a le mérite d'être clair et accessible pour de jeunes lecteurs. Même si l'humour pur des débuts ne m'a pas vraiment convaincu, j'ai trouvé la série plus agréable une fois son vrai fil narratif installé. Elle reste avant tout destinée aux enfants, mais l'ensemble devient assez attachant et plaisant à suivre.
Do a powerbomb !
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!. Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête. Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain. Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages. Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains. Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité. C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance. Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes. Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Tarzan (Buscema)
Le premier tome est très bon, mais la série souffre de quelques problèmes dans son édition française. Les dessins de John Buscema nous présentent un Tarzan puissant, parfois furieux (rappelant Conan !) et le grand format met en valeur son talent artistique ; le cycle d'Opar est excellent. Cependant, lorsque les encres passent à T. de Zuniga ou R. Mesina, on ne ressent plus la même force brute. Tout se détériore a partir du deuxième tome, lorsque John transmet le relais à son frère Sal, les intrigues sont de plus en plus courtes et l'histoire reste incomplète au troisième tome dans l'édition française.
Che - Une vie révolutionnaire
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage. Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages ! Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant. La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste. Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre. Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine. La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait. Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.