Si la vie n'a pas de sens, il reste au moins les sandwichs au thon...
Oui, pour moi, c'est une série qui frôle la perfection. L'humour couvre toutes les gammes, du visuel au plus philosophique. Mais tout le talent et le virtuosisme artistique de Watterson s'expriment surtout dans les pages du dimanche en couleurs. Distorsions de la perspective, inversion des couleurs, jeu constant avec les dimensions et les cases, d'infinis mondes possibles.
Au-delà du Calvin T-rex et des extraterrestres baveux, j'adore les histoires avec le carton, les doubles et les voyages dans le temps.
Par contraste avec l'imagination hyperactive de Calvin, j'admire la personnalité et le flegme de Hobbes ! Mais le meilleur de tout, je pense, c'est l'amitié qui les lie.
Je connaissais le travail d'Antoine Cossé sans avoir jamais eu jusqu'ici ni l'occase ni le courage de plonger dedans. Il y a des trucs comme ça qui te semblent juste impressionnants, inaccessibles. Pas le bon moment peut-être... Et puis voilà t'y que j'passe chez mon petit libraire et tombe sur cette BD, qui à proprement parlé n'existait plus vraiment puisqu'elle était remisée sur les rayonnages et végétait désormais avec le fond dormant de la librairie, n'exhibant plus que son dos rouge de honte. Il s'est passé quelque chose : je l'ai remarquée, je l'ai attrapée pour la sortir de sa torpeur, pour finalement repartir avec une fois feuilletée. Et je ne le regrette pas (bien que mon portefeuille si !).
Et c'est vraiment le dessin vaporeux de Cossé qui m'a happé, ainsi que sa mise en couleur dynamique et si particulière. En pareil cas, je dois bien l'avouer, le scénario se voit illico rétrogradé au rang secondaire.
D'abord, Antoine Cossé a développé un univers graphique fort, à nul autre pareil. Dans Ce mon n’existe pas, il parvient à rendre visible l’invisible : le vent qui souffle, emportant les chapeaux et décoiffant les chevelures ; la douleur profonde qui vrille les tripes… Les transitions entre les scènes viennent s’appuyer sur des motifs graphiques qui se répètent ou en évoquent un autre similaire dans la forme. C’est franchement un très beau travail, plus fascinant encore que la pourtant incroyable Soli Deo Gloria qui m’avait tant marqué. Plus fascinant parce que plus éloigné (en apparence) de la réalité. Ici, la forme devient presque abstraite, réduite à sa plus simple expressivité.
Du coup, son trait bénéficie d’un dynamisme incroyable que les couleurs ne font que dynamiser encore d’avantage. Oui, un mot des couleurs : elles sont audacieuses, rappelant le travail du mouvement pictural Le Cavalier Bleu. Elles sont inattendues, créant une tension, apportant une surcharge de sens. Le pied pour mon œil !
Ha oui ! J’oubliais ! J’ai aimé aussi le titre, et cette idée suggérée à la fin que la vie ne peut se vivre qu’au présent, un principe auquel je suis sensible. Et si l’on veut tirer un peu le fil de la bobine, on déduira peut-être que la réalité n’est rien en dehors du temps présent, que le mental ne fait que parasiter la réalité en la faisant basculer dans l’illusion…
Alors pourquoi que 4/5 ? Ben parce que le scénar est un peu plus anodin. Disons plutôt qu’il manque un peu de profondeur, et qu’il se perd peut-être un poil en complexité. Mais (attention ARLETTE SPOUALEUR) il a des qualités, et cette fin magnifique en est une qui n’est à mon sens pas à sous-estimer. Par les temps qui court, une telle fin n’a pas manqué de m’arracher un large sourire de contentement. C’est beau bordel ! C’est poétique ! Et rien que ça me suffit bien.
Bon, parmi les récriminations, on pourra aussi évoquer une expression par moment un peu bancale (je viendrai compléter ce soir, parce que là je n’ai pas la BD sous les yeux et ne peux citer les passages de mémoire). Mais franchement, il serait dommage de camper là.
Paracuellos, c'est un peu l'histoire d'une vie, celle de Carlos Gimenez. Tout jeune, il se retrouve place dans un foyer de l'assistance publique dans l'Espagne de Franco. Et ce pendant 8 longues années. Et il y raconte l'ensemble des souvenirs de cette époque. Et ils ne sont pas joyeux du tout, car cette autobiographie de jeunesse est d'une grande force, mais aussi d'une grande tristesse tant le traitement infligé à ces enfants est d'une dureté sans nom. Violences physiques ( nombreuses), violences verbales ( chroniques), rare sont les instants où ces enfants placés ont eu droit à un moment de bonheur. Parfois a l'occasion d'une visite de parents, à l'occasion d'une partie de foot, ou quand le facteur livrait une revue bd. D'ailleurs le jeune Pablo sait très vite que plus tard, lui aussi sera dessinateur. Il faudrait que tous ceux qui disent à l'occasion d'un fait d'actualité qu'il faudrait recréer des maisons de correction lisent cette œuvre majeure. Le sadisme religieux ou celui du phalangiste qui surveille cette institution semble ne pas avoir de limites. Et on ressent souvent une grande tristesse, lorsque on referme chaque chapitre de ce livre. Dessinée en noir et blanc cette intégrale est à l'évidence une œuvre majeure de la bd européenne.
Après s'être attaqué à Ronald Reagan dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour poursuit son exploration des grandes figures du libéralisme triomphant des années 80 en consacrant cette fois un album à Margaret Thatcher. Et là encore, il le fait avec ce ton très particulier, à mi-chemin entre le biopic historique sérieux et la satire politique complètement acide.
L'album retrace son ascension, de fille d'épicier (comme elle aime le rappeler sans arrêt) à Première ministre britannique, puis déroule les grands marqueurs du thatchérisme : dérégulation, réduction de l'État, privatisations, casse des syndicats, guerre des Malouines et proximité idéologique avec Reagan. Le Naour adopte un ton caustique où le loufoque et un humour souvent cynique se mélangent constamment à la réalité historique, ce qui donne une mise en scène drôle sans sacrifier le fond politique. C'est le genre de BD qui se lit facilement tout en donnant envie de creuser ensuite certains événements ou décisions évoqués.
Graphiquement, Emilio Van der Zuiden propose une ligne claire assez élégante et très lisible, avec une mise en scène échevelée qui colle bien à ce ton mi-figue mi-raisin : suffisamment légère pour accompagner la dimension humoristique, mais assez sobre pour ne pas désamorcer la gravité du fond.
Ce qui fonctionne bien, c'est la manière dont Margaret Thatcher est représentée de façon volontairement ambivalente, tant sur le plan graphique que narratif : tantôt comme une cruche aux idées profondément odieuses, parfois presque grotesque dans sa rigidité idéologique, tantôt comme une stratège politique redoutablement machiavélique, capable de manipuler ses conseillers, ses ministres et son image médiatique pour rester au pouvoir malgré la haine d'une grande partie de la population. L'album rappelle aussi à quel point ses politiques ont broyé une partie des classes populaires britanniques, notamment les mineurs et les bastions ouvriers, en assumant une brutalité sociale qui explique pourquoi tant de Britanniques l'ont haïe.
Le récit évoque d'ailleurs en filigrane l'Angleterre punk de la même époque, celle qui voyait en elle une incarnation détestable du pouvoir et la désignait comme une figure à combattre. Sans développer énormément cet aspect culturel, on ressent bien cette période où une partie de la jeunesse percevait le thatchérisme comme quelque chose de profondément violent, teinté de dérives autoritaires voire fascisantes.
Une BD politique très orientée idéologiquement, clairement, mais qui assume totalement son point de vue et qui réussit surtout à être à la fois instructive et amusante.
Même s’il est signé Georges Simenon, Barrio negro n’est en rien un récit policier mais bien le portrait d’un homme derrière lequel l’auteur exhibe bien plus qu’il ne cache une critique de nos sociétés colonisatrices.
Joseph, jeune ingénieur naïf, va découvrir l’hypocrisie, la lâcheté et le poids des conventions. Dépassé, dépité, perdu, il accepte ce qu’on daigne lui proposer, se réfugie de plus en plus régulièrement dans l’alcool, s’aigrit. Comble de tout aux yeux des autres colons, il s’affiche avec une jeune Martiniquaise à la peau bien trop foncée pour être tolérable.
J’ai beaucoup aimé ce portrait. Le destin de Joseph m’a touché. Son rejet par les autres colons va finalement lui permettre de se découvrir lui-même, pauvre mais retrouvant une estime de soi qu’il n’avait peut-être jamais connue. L’écriture de Simenon est incisive et Bocquet parvient très bien à l’adapter au format « BD ». Les dialogues occupent la majeure partie de l’espace mais les récitatifs présents nous rappellent l’origine littéraire du récit. C’est franchement très agréable à lire.
Le dessin de Javi Rey apporte son écot à la réussite de cet album. Son dessin soigné associé à la luminosité de sa colorisation reconstitue un cadre très crédible alors que ses personnages sont bien croqués et expressifs. Petit détail : c’est le troisième album que je lis dessiné par Javi Rey et c’est à chaque fois un peu différent dans le style et parfaitement adapté au récit.
Au final, je peux dire que j’ai vraiment bien aimé. Refroidi par l’adaptation de « La Maison du canal » que j’avais trouvée très fade (mais j’avais beaucoup aimé le roman, et ceci explique peut-être cela), je retrouve mon engouement pour cette collection des romans durs de Simenon.
Je recommande.
De l'humour intello, politique et absurde, réalisé avec brio. Cette bd, dont les deux tomes m'ont été offerts coup sur coup pour un anniversaire, a fait mouche !
Les gags imaginés par tienstiens sont inventifs, incisifs et, je trouve, jamais lourdingues. C'est (presque) toujours politique, mais avec une vraie réflexion derrière, et un vrai propos. C'est pour le coup assez rare, je trouve, qu'une bd d'humour absurde et politique arrive à être drôle en étant aussi directement politisé, et en utilisant des termes et théories politiques aussi précises et poussées. Pour le coup, il y a certaines planches ou il faut s'accrocher, et qui pourraient être tout droit tirées de thèses de sociologie politiques.
Mais là où ça pourrait être rébarbatif et/ou chiant, l'auteur réussit l'exploit de rendre chacune de ses planches divertissante, et fraiche à chaque fois. J'ai par exemple beaucoup aimé les planches des Experts, qui constituent un running gag assez réussi. C'est d'ailleurs le ressort comique principal, les séries/figures connues qui sont détournées dans un contexte politique. Comme les autres, j'ai beaucoup aimé le surfeur d'argent et, en tant qu'amateur de catch, j'ai bien apprécié le passage de l'Undertaker dans le deuxième tome.
Au passage, j'ai trouvé ce deuxième tome un peu moins réussi que le premier, peut-être un peu moins frais. Koko et Paul sont pas mal présents, ce qui alourdit le récit, et les gags sont un peu plus longs et, parfois, un peu moins percutants. Reste que plusieurs gags m'ont franchement fait rire dans ce deuxième opus aussi.
Car oui, en plus de trouver le propos intéressant, les situations cocasses et les références savoureuses, j'ai parfois franchement rigolé. C'est typiquement le genre d'humour qui fonctionne à merveille chez moi.
J'ajouterai que j'aime beaucoup le dessin, plus fouillé qu'il n'y parait. Il se prête en tout cas très bien au propos et à l'avantage que l'on reconnait assez facilement les personnalités qui sont caricaturées.
Je terminerai par un point important : je crois qu'après toutes ces années de quête, je l'ai enfin trouvée : Koko est la bd parfaite pour les toilettes : drôle, gags en une case ou plusieurs planches au choix (ce qui fait que ça s'adapte très bien à des durées plus ou moins longues), facile à s'arrêter et à reprendre. Et on peut même, ensuite, initier les autres à signer "grève générale expropriatrice".. Que demander de plus ?
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Calvin et Hobbes
Si la vie n'a pas de sens, il reste au moins les sandwichs au thon... Oui, pour moi, c'est une série qui frôle la perfection. L'humour couvre toutes les gammes, du visuel au plus philosophique. Mais tout le talent et le virtuosisme artistique de Watterson s'expriment surtout dans les pages du dimanche en couleurs. Distorsions de la perspective, inversion des couleurs, jeu constant avec les dimensions et les cases, d'infinis mondes possibles. Au-delà du Calvin T-rex et des extraterrestres baveux, j'adore les histoires avec le carton, les doubles et les voyages dans le temps. Par contraste avec l'imagination hyperactive de Calvin, j'admire la personnalité et le flegme de Hobbes ! Mais le meilleur de tout, je pense, c'est l'amitié qui les lie.
Ce monde n'existe pas
Je connaissais le travail d'Antoine Cossé sans avoir jamais eu jusqu'ici ni l'occase ni le courage de plonger dedans. Il y a des trucs comme ça qui te semblent juste impressionnants, inaccessibles. Pas le bon moment peut-être... Et puis voilà t'y que j'passe chez mon petit libraire et tombe sur cette BD, qui à proprement parlé n'existait plus vraiment puisqu'elle était remisée sur les rayonnages et végétait désormais avec le fond dormant de la librairie, n'exhibant plus que son dos rouge de honte. Il s'est passé quelque chose : je l'ai remarquée, je l'ai attrapée pour la sortir de sa torpeur, pour finalement repartir avec une fois feuilletée. Et je ne le regrette pas (bien que mon portefeuille si !). Et c'est vraiment le dessin vaporeux de Cossé qui m'a happé, ainsi que sa mise en couleur dynamique et si particulière. En pareil cas, je dois bien l'avouer, le scénario se voit illico rétrogradé au rang secondaire. D'abord, Antoine Cossé a développé un univers graphique fort, à nul autre pareil. Dans Ce mon n’existe pas, il parvient à rendre visible l’invisible : le vent qui souffle, emportant les chapeaux et décoiffant les chevelures ; la douleur profonde qui vrille les tripes… Les transitions entre les scènes viennent s’appuyer sur des motifs graphiques qui se répètent ou en évoquent un autre similaire dans la forme. C’est franchement un très beau travail, plus fascinant encore que la pourtant incroyable Soli Deo Gloria qui m’avait tant marqué. Plus fascinant parce que plus éloigné (en apparence) de la réalité. Ici, la forme devient presque abstraite, réduite à sa plus simple expressivité. Du coup, son trait bénéficie d’un dynamisme incroyable que les couleurs ne font que dynamiser encore d’avantage. Oui, un mot des couleurs : elles sont audacieuses, rappelant le travail du mouvement pictural Le Cavalier Bleu. Elles sont inattendues, créant une tension, apportant une surcharge de sens. Le pied pour mon œil ! Ha oui ! J’oubliais ! J’ai aimé aussi le titre, et cette idée suggérée à la fin que la vie ne peut se vivre qu’au présent, un principe auquel je suis sensible. Et si l’on veut tirer un peu le fil de la bobine, on déduira peut-être que la réalité n’est rien en dehors du temps présent, que le mental ne fait que parasiter la réalité en la faisant basculer dans l’illusion… Alors pourquoi que 4/5 ? Ben parce que le scénar est un peu plus anodin. Disons plutôt qu’il manque un peu de profondeur, et qu’il se perd peut-être un poil en complexité. Mais (attention ARLETTE SPOUALEUR) il a des qualités, et cette fin magnifique en est une qui n’est à mon sens pas à sous-estimer. Par les temps qui court, une telle fin n’a pas manqué de m’arracher un large sourire de contentement. C’est beau bordel ! C’est poétique ! Et rien que ça me suffit bien. Bon, parmi les récriminations, on pourra aussi évoquer une expression par moment un peu bancale (je viendrai compléter ce soir, parce que là je n’ai pas la BD sous les yeux et ne peux citer les passages de mémoire). Mais franchement, il serait dommage de camper là.
Paracuellos
Paracuellos, c'est un peu l'histoire d'une vie, celle de Carlos Gimenez. Tout jeune, il se retrouve place dans un foyer de l'assistance publique dans l'Espagne de Franco. Et ce pendant 8 longues années. Et il y raconte l'ensemble des souvenirs de cette époque. Et ils ne sont pas joyeux du tout, car cette autobiographie de jeunesse est d'une grande force, mais aussi d'une grande tristesse tant le traitement infligé à ces enfants est d'une dureté sans nom. Violences physiques ( nombreuses), violences verbales ( chroniques), rare sont les instants où ces enfants placés ont eu droit à un moment de bonheur. Parfois a l'occasion d'une visite de parents, à l'occasion d'une partie de foot, ou quand le facteur livrait une revue bd. D'ailleurs le jeune Pablo sait très vite que plus tard, lui aussi sera dessinateur. Il faudrait que tous ceux qui disent à l'occasion d'un fait d'actualité qu'il faudrait recréer des maisons de correction lisent cette œuvre majeure. Le sadisme religieux ou celui du phalangiste qui surveille cette institution semble ne pas avoir de limites. Et on ressent souvent une grande tristesse, lorsque on referme chaque chapitre de ce livre. Dessinée en noir et blanc cette intégrale est à l'évidence une œuvre majeure de la bd européenne.
La Sorcière qui a changé le monde
Après s'être attaqué à Ronald Reagan dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour poursuit son exploration des grandes figures du libéralisme triomphant des années 80 en consacrant cette fois un album à Margaret Thatcher. Et là encore, il le fait avec ce ton très particulier, à mi-chemin entre le biopic historique sérieux et la satire politique complètement acide. L'album retrace son ascension, de fille d'épicier (comme elle aime le rappeler sans arrêt) à Première ministre britannique, puis déroule les grands marqueurs du thatchérisme : dérégulation, réduction de l'État, privatisations, casse des syndicats, guerre des Malouines et proximité idéologique avec Reagan. Le Naour adopte un ton caustique où le loufoque et un humour souvent cynique se mélangent constamment à la réalité historique, ce qui donne une mise en scène drôle sans sacrifier le fond politique. C'est le genre de BD qui se lit facilement tout en donnant envie de creuser ensuite certains événements ou décisions évoqués. Graphiquement, Emilio Van der Zuiden propose une ligne claire assez élégante et très lisible, avec une mise en scène échevelée qui colle bien à ce ton mi-figue mi-raisin : suffisamment légère pour accompagner la dimension humoristique, mais assez sobre pour ne pas désamorcer la gravité du fond. Ce qui fonctionne bien, c'est la manière dont Margaret Thatcher est représentée de façon volontairement ambivalente, tant sur le plan graphique que narratif : tantôt comme une cruche aux idées profondément odieuses, parfois presque grotesque dans sa rigidité idéologique, tantôt comme une stratège politique redoutablement machiavélique, capable de manipuler ses conseillers, ses ministres et son image médiatique pour rester au pouvoir malgré la haine d'une grande partie de la population. L'album rappelle aussi à quel point ses politiques ont broyé une partie des classes populaires britanniques, notamment les mineurs et les bastions ouvriers, en assumant une brutalité sociale qui explique pourquoi tant de Britanniques l'ont haïe. Le récit évoque d'ailleurs en filigrane l'Angleterre punk de la même époque, celle qui voyait en elle une incarnation détestable du pouvoir et la désignait comme une figure à combattre. Sans développer énormément cet aspect culturel, on ressent bien cette période où une partie de la jeunesse percevait le thatchérisme comme quelque chose de profondément violent, teinté de dérives autoritaires voire fascisantes. Une BD politique très orientée idéologiquement, clairement, mais qui assume totalement son point de vue et qui réussit surtout à être à la fois instructive et amusante.
Barrio negro
Même s’il est signé Georges Simenon, Barrio negro n’est en rien un récit policier mais bien le portrait d’un homme derrière lequel l’auteur exhibe bien plus qu’il ne cache une critique de nos sociétés colonisatrices. Joseph, jeune ingénieur naïf, va découvrir l’hypocrisie, la lâcheté et le poids des conventions. Dépassé, dépité, perdu, il accepte ce qu’on daigne lui proposer, se réfugie de plus en plus régulièrement dans l’alcool, s’aigrit. Comble de tout aux yeux des autres colons, il s’affiche avec une jeune Martiniquaise à la peau bien trop foncée pour être tolérable. J’ai beaucoup aimé ce portrait. Le destin de Joseph m’a touché. Son rejet par les autres colons va finalement lui permettre de se découvrir lui-même, pauvre mais retrouvant une estime de soi qu’il n’avait peut-être jamais connue. L’écriture de Simenon est incisive et Bocquet parvient très bien à l’adapter au format « BD ». Les dialogues occupent la majeure partie de l’espace mais les récitatifs présents nous rappellent l’origine littéraire du récit. C’est franchement très agréable à lire. Le dessin de Javi Rey apporte son écot à la réussite de cet album. Son dessin soigné associé à la luminosité de sa colorisation reconstitue un cadre très crédible alors que ses personnages sont bien croqués et expressifs. Petit détail : c’est le troisième album que je lis dessiné par Javi Rey et c’est à chaque fois un peu différent dans le style et parfaitement adapté au récit. Au final, je peux dire que j’ai vraiment bien aimé. Refroidi par l’adaptation de « La Maison du canal » que j’avais trouvée très fade (mais j’avais beaucoup aimé le roman, et ceci explique peut-être cela), je retrouve mon engouement pour cette collection des romans durs de Simenon. Je recommande.
Koko n'aime pas le capitalisme
De l'humour intello, politique et absurde, réalisé avec brio. Cette bd, dont les deux tomes m'ont été offerts coup sur coup pour un anniversaire, a fait mouche ! Les gags imaginés par tienstiens sont inventifs, incisifs et, je trouve, jamais lourdingues. C'est (presque) toujours politique, mais avec une vraie réflexion derrière, et un vrai propos. C'est pour le coup assez rare, je trouve, qu'une bd d'humour absurde et politique arrive à être drôle en étant aussi directement politisé, et en utilisant des termes et théories politiques aussi précises et poussées. Pour le coup, il y a certaines planches ou il faut s'accrocher, et qui pourraient être tout droit tirées de thèses de sociologie politiques. Mais là où ça pourrait être rébarbatif et/ou chiant, l'auteur réussit l'exploit de rendre chacune de ses planches divertissante, et fraiche à chaque fois. J'ai par exemple beaucoup aimé les planches des Experts, qui constituent un running gag assez réussi. C'est d'ailleurs le ressort comique principal, les séries/figures connues qui sont détournées dans un contexte politique. Comme les autres, j'ai beaucoup aimé le surfeur d'argent et, en tant qu'amateur de catch, j'ai bien apprécié le passage de l'Undertaker dans le deuxième tome. Au passage, j'ai trouvé ce deuxième tome un peu moins réussi que le premier, peut-être un peu moins frais. Koko et Paul sont pas mal présents, ce qui alourdit le récit, et les gags sont un peu plus longs et, parfois, un peu moins percutants. Reste que plusieurs gags m'ont franchement fait rire dans ce deuxième opus aussi. Car oui, en plus de trouver le propos intéressant, les situations cocasses et les références savoureuses, j'ai parfois franchement rigolé. C'est typiquement le genre d'humour qui fonctionne à merveille chez moi. J'ajouterai que j'aime beaucoup le dessin, plus fouillé qu'il n'y parait. Il se prête en tout cas très bien au propos et à l'avantage que l'on reconnait assez facilement les personnalités qui sont caricaturées. Je terminerai par un point important : je crois qu'après toutes ces années de quête, je l'ai enfin trouvée : Koko est la bd parfaite pour les toilettes : drôle, gags en une case ou plusieurs planches au choix (ce qui fait que ça s'adapte très bien à des durées plus ou moins longues), facile à s'arrêter et à reprendre. Et on peut même, ensuite, initier les autres à signer "grève générale expropriatrice".. Que demander de plus ?