Vic and Blood est l'adaptation d'une nouvelle écrite par Harlan Ellison, A boy and his dog.
L'avantage d'avoir ce matériau littéraire comme base de travail permet d'offrir, en révélant le moins possible, une histoire poignante et d'une grande richesse.
Ce n'est pas l'album le plus marquant de Corben visuellement. Pour illustrer ce récit post-apo, le dessinateur choisit un ton sobre, débarrassé des exubérances habituelles. Le dessin reste tout de suite reconnaissable.
C'est un des meilleurs Corben à lire, ne vous laissez pas avoir par la couverture banale choisie à l'époque par Comics USA.
J'ai lu uniquement le tome 0 publié en France aux éditions du Triton en 1980, quelques mois après les 4 volumes initiaux. C'est un format souple.
L'épisode original correspondant à cette couverture (qui en jette), Attack of the Alien Blob!, n'est en fait pas présent dans ce numéro.
On a droit à cinq histoires publiées initialement chez l'éditeur Warren aux USA entre 1971 et 1975. Elles sont toutes dessinées par Jose Gonzales et scénarisées par Archie Goodwin puis Mike Butterworth (sous le pseudonyme de Flaxman Loew), qui est aussi le scénariste de L'Empire de Trigan.
Death's Dark Angel (Goodwin)
The Lurker in the Deep! (Goodwin)
Isle of the Huntress! (Goodwin)
The Mummy's Revenge (Butterworth)
The Mountain of Skulls (Butterworth)
Goodwin a une belle qualité d'écriture, assez mature. On est dans le ton des publications Eerie/Creepy. Ces trois épisodes forment une sorte d'histoire complète avec le personnage secondaire récurrent Adam von Helsing.
Avec Butterworth sur les deux épisodes suivants, la narration devient plus maladroite et perd en finesse. Il introduit néanmoins une violence plus contemporaine.
Le travail de José « Pepe » González sur Vampirella représente un tournant majeur pour la série. C’est González qui a codifié le personnage, avec un style glamour et une légère mais manifeste érotisation. Vampirella prend parfois la pose pour le plaisir des yeux. L'encrage au pinceau permet d'obtenir des ambiances vaporeuses. On sent l'influence de l'école espagnole dans cette recherche d'un réalisme sensuel.
Delirium a publié ces histoires en NB dans une anthologie alors que la publication originale française dont nous parlons ici est en couleurs.
Une bonne entrée en matière pour découvrir et apprécier cette héroïne culte.
C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu.
Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention.
Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire.
Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village.
Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants.
Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique.
Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique.
Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.
J'ai emprunté la BD le jour où elle s'est vu postée sur BDthèque, un heureux hasard donc ! Voila une BD qui m'a surpris, même si au vu du titre je m'attendais à quelque chose sur les questions de genre masculine. Mais pas du tout et pour le mieux : c'est une BD sur les petites villes de province, tout ce qui ne se dit pas chez les gens, exprimé par le théâtre de rue.
L'idée de départ est assez intéressante et m'a surpris par la direction que ça prenait. Je pensais que le François serait le personnage principal du récit, alors qu'il est finalement simplement le protagoniste. L'idée n'est pas tant de suivre quelqu'un en particulier, donc, mais une trajectoire autour du théâtre de rue et de la façon dont tout cela permet de libérer une parole souvent contenue pendant des années. Il est évident que la BD est inspirée des années pendant lesquelles l'auteur a fait la même chose un peu partout en France ! La longue explication finale permet même d'identifier les influences, faisant de la BD une sorte de pot-pourri du vécu, une compilation qui met en lumière les différentes façons dont la parole fut prise. Souvent triste, engagée, militante même, la prise de parole est la libération des oppressions systémiques (patriarcat en premier, violence sociales, familiales, éducatives, alcoolisme, etc ...) mais aussi quelques moments de joie, éphémère, de luttes ensemble, de participation de chacun à un grand tout. Il y a une vraie envie de faire une BD positive, qui donne le sourire malgré tout ce qu'elle contient, et c'est vraiment chouette.
Le dessin colle très bien à l'ambiance et rappelle les petites villes de France, que j'ai connu plusieurs fois lors d'un travail de conférencier itinérant mais aussi lors de vacances à vélo à travers les provinces délaissées. Ce sont les petits cafés, les maisons anciennes et rongées par le temps, les villes où le temps ralentit, voir s'arrête. On est en marge d'un monde, les oubliés chantait Gauvain Serres. L'ambiance est positive mais je sens dedans le poids de ce que sont ces gens, délaissés du pouvoir, oubliés des médias, rejetés dans leur campagne dont ils ne sortent jamais au final. Un bilan amer de notre monde, toujours plus polarisé en ville titanesque. Pour l'ambiance et le positif, le message social et tout ce qui est présenté, je ne peux que recommander cette lecture.
Il faut reconnaitre que cette BD est bien troussée. Le dessin est lumineux, et ce en dépit de son thème glauque : celui d'une enfance délaissée et violée.
Dessin lumineux, oui, plein du soleil d'Amérique du Sud, ce soleil souvent voilé qui brille au-dessus de Lima. Si cette BD est vite lue, les personnages sont travaillés, et les situations émotionnelles parfaitement traduites par le crayon sensible d'Antonia Bañados. Les non-dits se révèlent au gré des pages, tout comme l'indicible, exercice pourtant au-combien difficile. On éprouve les sentiments du jeune Daniel jusque dans sa chair, on voit le mur de silence le cerner de toutes part, ainsi que sa parole se libérer. Tout est à échelle humaine, et trouve sa juste place.
Les auteurs sont parvenu à donner corps à une floppée de sentiments que même celles et ceux qui ne les ont jamais éprouvés parviendront à en saisir la teneur. C'est fort, émouvant, concis, pudique.
Voici un livre qu'on ne peut s'empêcher de finir dès lors qu'on a ouvert la première page. On est captivé par l'histoire: mais que va-t-il arriver à ce vieil homme qui fait la connaissance d'un petit bonhomme étrange? Ce gamin n'est d'ailleurs pas sans rappeler les mômes de Gimenez dans Paracuellos . Le dessin surprend au départ puis, au fil des pages on finit par l'adorer. Même si quelques anecdotes restent en suspens: le chien aux pattes cassées, les cavalières qui passent devant chez lui un soir de pluie, les OVNI... le réalisme est souvent saisissant: les rituels de la vie quotidienne, le mégot au coin des lèvres, la Fiat Panda...Ce livre nous procure un rare moment de plaisir.
Je n'osais même pas espérer une suite à la fabuleuse saga Les Indociles qui m'avait tant happé. C'est pourtant chose faite avec ce premier tome d'une série qui devrait en contenir trois en tout. Son titre même me parle tout à fait et tout grand tant je considère l'inaptitude à ce monde comme une condition de survie impérieuse. Aujourd'hui, être inapte, c'est préserver sa santé mentale. Quant à se faire traiter d'inapte, la chose doit être prise selon moi comme un compliment.
Pour mémoire, on avait laissé nos chers indociles enlisés dans leurs désillusions au tournant du 21e siècle. Ce premier tome ravive la flamme en mettant en scène la nouvelle génération, les enfants de Lulu, de Chiara, de Joe... Qui à leur tour doivent faire face à ce monde brutal dont la puissance frappe s'est considérablement accrue. La donne a effectivement changé, et l'on mesurera le décalage à l'aune de cette réplique acerbe de l'une des inaptes (c'est à dire la jeune génération) à l'encontre des indociles (la vieille génération) : "C'est vraiment une génération inutile".
Si l'on retrouve le charme des dessins, le ton se fait plus grave, et les couleurs, du coup, plus ternes (mais néanmoins très réussies). L'humour y est quasiment absent, à moins qu'il ne se soit fait plus cynique. Clairement, on a changé de monde pour basculer dans celui que nous connaissons aujourd'hui. Or, nous savons qu'il n'est guère réjouissant. A l'aube de ce troisième millénaire, le capitalisme est devenu extrêmement agressif, à l'image des vautours prêts à fondre sur l'entreprise horlogère de Joe pour se projeter sur le marché américain. Tout un symbole !
Conséquence logique, les situations sont aussi plus tragiques d'emblée (les indociles apportait aussi son lot de tragédies, mais celles-ci étaient plus étalées dans le temps). Je pense notamment au personnage de Mickaël, le fils de Joe, dont l'avenir s'annonce vraiment très incertain à la fin de ce premier tome. Même l'horripilant Alexandre Placy-Von Rothenburg, jeune cadre dynamique et parvenu, fraichement diplômé, est tout à fait susceptible de tourner comme le personnage de Nelson Hidalgo dans la série Treme. J'ai aimé cette tension palpable, cette incertitude incroyable qui plane sur ce volume. De manière générale, on ne sait pas comment les inaptes vont aborder les choses. S'ils ont hérité de la fibre rebelle de leurs ainés, ils paraissent tout aussi démunis, et leurs moyens tout aussi dérisoires, à l'image de l'âne Ueli Maurer, ainsi baptisé en référence à l'ancien président de l'UDC.
Et puis on retrouve avec nostalgie les anciens ; Lulu Chèvre, plus largué et barbu que jamais, que certains nouveaux perçoivent désormais comme "un vieux con", même si Bianca pressent "qu'on pourra compter sur lui en temps voulu" ; Joseph Robert-Charrue (le fameux Joe), qui semble prêt a écrire une nouvelle page de sa vie alors qu'il vient de se délester de l'héritage familial pesant que représentait son entreprise ; Siddhartha, le fils de Lulu, devenu à son tour papa, lucide et par conséquent peut-être un peu amer et fataliste...
Et puis on découvre aussi les petits-enfants, ceux qui composent la génération numérique, les fameux digital natives, bercés par la technologie d'où viendra peut-être la révolte (ou pas)... Que leur arrivera-t-il ? A quelle sauce seront-ils mangés ? Seront-ils en capacité de surmonter les affres du monde moderne ou se heurteront-ils eux-aussi au mur de leurs propres désillusions ? Affaire à suivre...
Les dialogues conservent leur force, et les situations demeurent admirablement mises en scène. On pourra regretter le fait que certains protagonistes soient esquissés un peu rapidement à mon goût, ou bien que certains enchainements manquent d'un poil de fluidité, mais globalement, cette suite tient très largement le cap et apporte ce que l'on était en droit d'attendre. Pitch Comment et Camille Rebetez n'ont pas oublié de glisser dans ces pages ce supplément d'âme qui gonflait les Indociles d'humanité. J'ai lu que Camille avait déclaré que l'idée était "d'inscrire un exotisme jurassien dans une universalité". C'est exactement ça. Le pari est largement tenu. Et pour ce qui est de l'attente, elle sera quant à elle fébrile. TRES fébrile. Le tome deux est d'ores est déjà prévu pour le premier semestre 2027. Ca urge !!!!
Attention, malgré son titre, Jules et Jim n'a rien à voir avec le film de François Truffaut ni avec le roman dont il est adapté. Il s'agit ici de l'histoire de deux jeunes Canadiens, nés le même jour à quelques minutes d'intervalle, qui grandissent ensemble comme des frères avant d'être entraînés dans l'horreur des tranchées de la Première Guerre mondiale.
Jacques Goldstyn raconte avant tout une histoire d'amitié fraternelle, celle de deux garçons que tout oppose mais que tout unit, puis un récit sur l'absurdité de la guerre et le deuil. Dès les premières pages, on devine où l'histoire va mener, notamment pour ceux qui connaissent un peu la réalité de la Première Guerre mondiale, mais cela n'enlève rien à la force du récit. L'auteur parvient à rendre cette histoire profondément humaine, en alternant les moments de tendresse, les touches d'humour et la brutalité d'un conflit qui dépasse ceux qui y participent.
La grande réussite de l'album vient de sa narration graphique. Le dessin, avec son trait rond et ses couleurs douces, rappelle les illustrations des livres jeunesse de Roald Dahl. Les planches sont très aérées et l'auteur raconte énormément par l'image : on pourrait presque suivre l'histoire sans lire les textes narratifs tant les expressions, les attitudes et les compositions transmettent clairement les émotions et les informations importantes. C'est une vraie bande dessinée où le dessin ne se contente pas d'accompagner le scénario mais porte une grande partie du message.
Malgré un sujet lourd et une intrigue prévisible, l'album reste agréable à lire grâce à son équilibre entre émotion, simplicité et quelques moments plus légers qui évitent de tomber dans le pathos. Une belle manière de rendre hommage aux soldats de 14-18, et plus particulièrement ici aux combattants canadiens, avec beaucoup de délicatesse.
Note : 3,5/5
Au printemps 2003, le monde diplomatique est en ébullition. Les Etats Unis de Georges W Bush veulent attaquer l'Irak et s'oppose à la volonté du conseil de sécurité de l'ONU de trouver une solution diplomatique plutôt que militaire. La France, par l'intermédiaire de son ministre Dominique de Villepin, tient bon et en ressort grandie en obtenant une visite d'expert indépendant afin de déterminer la présence ou non d'arme de destruction massive.
Quelque temps plus tard les Etats Unis envahiront l'Irak, mais qu'importe Dominique de Villepin reste dans les mémoires pour avoir été celui qui a menacé les "maîtres du monde".
Quai d'Orsay nous offre une immersion dans le ministère des affaires étrangères de l'époque. Et cette plongée est tout simplement brillante, prenante, haletante et … poilante
Le dessin de Christophe Blain est hyper énergique, il est aussi speed que son ministre et tout va à 2000 à l'heure. Il soutient parfaitement le rythme de l'intrigue et on a peu de mal à imaginer les nuits blanche qui ont dû animer le Quai d'Orsay de l'époque.
Et pour ne rien gâcher elle manie un humour par moment désopilant. J'ai été ainsi eu la banane tout au long de ma lecture et j'ai été pris de 2 fous rires exceptionnels. La première fois lors de l'échange entre Monsieur le Ministre et sa secrétaire au sujet de Stabilo qui ne marchent pas. La deuxième lors de la préparation et le voyage en Falcon pour rejoindre la Russie. J'ai du arrêter ma lecture pour laisser passer ces fous rire.
Et pour la peine j'étais très loin d'imaginer me retrouver dans cette situation lorsque j'ai attaqué ma lecture.
Ces 2 moments de pur bonheur ne peuvent que m'inciter à décerner un coup de cœur à ce diptyque. J'espère qu'il provoquera la même réaction chez de nombreux lecteurs
Surement la plus grande bd argentine que j'ai pu lire.
Si le ton de départ et la structure sont profondément picaresques, on bascule ensuite progressivement vers le réalisme magique typiquement sud-américain.
Les aventures débouchent souvent sur des songes, des paraboles métaphysiques et des cités chimériques.
Tous ces colons à la recherche de trésors imaginaires rappellent la quête du fameux Aguirre.
Alvar Mayor est un héros très attachant.
Le noir et blanc de Breccia est à tomber.
Dire qu'il a fallu attendre 2020 pour avoir une publication à la hauteur. Combien de trésors de la bd argentine sont encore enfouis profondément dans les jungles de l'édition ?
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Vic & Blood
Vic and Blood est l'adaptation d'une nouvelle écrite par Harlan Ellison, A boy and his dog. L'avantage d'avoir ce matériau littéraire comme base de travail permet d'offrir, en révélant le moins possible, une histoire poignante et d'une grande richesse. Ce n'est pas l'album le plus marquant de Corben visuellement. Pour illustrer ce récit post-apo, le dessinateur choisit un ton sobre, débarrassé des exubérances habituelles. Le dessin reste tout de suite reconnaissable. C'est un des meilleurs Corben à lire, ne vous laissez pas avoir par la couverture banale choisie à l'époque par Comics USA.
Vampirella (Triton)
J'ai lu uniquement le tome 0 publié en France aux éditions du Triton en 1980, quelques mois après les 4 volumes initiaux. C'est un format souple. L'épisode original correspondant à cette couverture (qui en jette), Attack of the Alien Blob!, n'est en fait pas présent dans ce numéro. On a droit à cinq histoires publiées initialement chez l'éditeur Warren aux USA entre 1971 et 1975. Elles sont toutes dessinées par Jose Gonzales et scénarisées par Archie Goodwin puis Mike Butterworth (sous le pseudonyme de Flaxman Loew), qui est aussi le scénariste de L'Empire de Trigan. Death's Dark Angel (Goodwin) The Lurker in the Deep! (Goodwin) Isle of the Huntress! (Goodwin) The Mummy's Revenge (Butterworth) The Mountain of Skulls (Butterworth) Goodwin a une belle qualité d'écriture, assez mature. On est dans le ton des publications Eerie/Creepy. Ces trois épisodes forment une sorte d'histoire complète avec le personnage secondaire récurrent Adam von Helsing. Avec Butterworth sur les deux épisodes suivants, la narration devient plus maladroite et perd en finesse. Il introduit néanmoins une violence plus contemporaine. Le travail de José « Pepe » González sur Vampirella représente un tournant majeur pour la série. C’est González qui a codifié le personnage, avec un style glamour et une légère mais manifeste érotisation. Vampirella prend parfois la pose pour le plaisir des yeux. L'encrage au pinceau permet d'obtenir des ambiances vaporeuses. On sent l'influence de l'école espagnole dans cette recherche d'un réalisme sensuel. Delirium a publié ces histoires en NB dans une anthologie alors que la publication originale française dont nous parlons ici est en couleurs. Une bonne entrée en matière pour découvrir et apprécier cette héroïne culte.
La Nouvelle Arcadie
C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu. Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention. Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire. Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village. Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants. Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique. Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique. Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.
La Fragilité des hommes
J'ai emprunté la BD le jour où elle s'est vu postée sur BDthèque, un heureux hasard donc ! Voila une BD qui m'a surpris, même si au vu du titre je m'attendais à quelque chose sur les questions de genre masculine. Mais pas du tout et pour le mieux : c'est une BD sur les petites villes de province, tout ce qui ne se dit pas chez les gens, exprimé par le théâtre de rue. L'idée de départ est assez intéressante et m'a surpris par la direction que ça prenait. Je pensais que le François serait le personnage principal du récit, alors qu'il est finalement simplement le protagoniste. L'idée n'est pas tant de suivre quelqu'un en particulier, donc, mais une trajectoire autour du théâtre de rue et de la façon dont tout cela permet de libérer une parole souvent contenue pendant des années. Il est évident que la BD est inspirée des années pendant lesquelles l'auteur a fait la même chose un peu partout en France ! La longue explication finale permet même d'identifier les influences, faisant de la BD une sorte de pot-pourri du vécu, une compilation qui met en lumière les différentes façons dont la parole fut prise. Souvent triste, engagée, militante même, la prise de parole est la libération des oppressions systémiques (patriarcat en premier, violence sociales, familiales, éducatives, alcoolisme, etc ...) mais aussi quelques moments de joie, éphémère, de luttes ensemble, de participation de chacun à un grand tout. Il y a une vraie envie de faire une BD positive, qui donne le sourire malgré tout ce qu'elle contient, et c'est vraiment chouette. Le dessin colle très bien à l'ambiance et rappelle les petites villes de France, que j'ai connu plusieurs fois lors d'un travail de conférencier itinérant mais aussi lors de vacances à vélo à travers les provinces délaissées. Ce sont les petits cafés, les maisons anciennes et rongées par le temps, les villes où le temps ralentit, voir s'arrête. On est en marge d'un monde, les oubliés chantait Gauvain Serres. L'ambiance est positive mais je sens dedans le poids de ce que sont ces gens, délaissés du pouvoir, oubliés des médias, rejetés dans leur campagne dont ils ne sortent jamais au final. Un bilan amer de notre monde, toujours plus polarisé en ville titanesque. Pour l'ambiance et le positif, le message social et tout ce qui est présenté, je ne peux que recommander cette lecture.
L'Envol du pélican
Il faut reconnaitre que cette BD est bien troussée. Le dessin est lumineux, et ce en dépit de son thème glauque : celui d'une enfance délaissée et violée. Dessin lumineux, oui, plein du soleil d'Amérique du Sud, ce soleil souvent voilé qui brille au-dessus de Lima. Si cette BD est vite lue, les personnages sont travaillés, et les situations émotionnelles parfaitement traduites par le crayon sensible d'Antonia Bañados. Les non-dits se révèlent au gré des pages, tout comme l'indicible, exercice pourtant au-combien difficile. On éprouve les sentiments du jeune Daniel jusque dans sa chair, on voit le mur de silence le cerner de toutes part, ainsi que sa parole se libérer. Tout est à échelle humaine, et trouve sa juste place. Les auteurs sont parvenu à donner corps à une floppée de sentiments que même celles et ceux qui ne les ont jamais éprouvés parviendront à en saisir la teneur. C'est fort, émouvant, concis, pudique.
La Petite Lumière
Voici un livre qu'on ne peut s'empêcher de finir dès lors qu'on a ouvert la première page. On est captivé par l'histoire: mais que va-t-il arriver à ce vieil homme qui fait la connaissance d'un petit bonhomme étrange? Ce gamin n'est d'ailleurs pas sans rappeler les mômes de Gimenez dans Paracuellos . Le dessin surprend au départ puis, au fil des pages on finit par l'adorer. Même si quelques anecdotes restent en suspens: le chien aux pattes cassées, les cavalières qui passent devant chez lui un soir de pluie, les OVNI... le réalisme est souvent saisissant: les rituels de la vie quotidienne, le mégot au coin des lèvres, la Fiat Panda...Ce livre nous procure un rare moment de plaisir.
Les Inaptes
Je n'osais même pas espérer une suite à la fabuleuse saga Les Indociles qui m'avait tant happé. C'est pourtant chose faite avec ce premier tome d'une série qui devrait en contenir trois en tout. Son titre même me parle tout à fait et tout grand tant je considère l'inaptitude à ce monde comme une condition de survie impérieuse. Aujourd'hui, être inapte, c'est préserver sa santé mentale. Quant à se faire traiter d'inapte, la chose doit être prise selon moi comme un compliment. Pour mémoire, on avait laissé nos chers indociles enlisés dans leurs désillusions au tournant du 21e siècle. Ce premier tome ravive la flamme en mettant en scène la nouvelle génération, les enfants de Lulu, de Chiara, de Joe... Qui à leur tour doivent faire face à ce monde brutal dont la puissance frappe s'est considérablement accrue. La donne a effectivement changé, et l'on mesurera le décalage à l'aune de cette réplique acerbe de l'une des inaptes (c'est à dire la jeune génération) à l'encontre des indociles (la vieille génération) : "C'est vraiment une génération inutile". Si l'on retrouve le charme des dessins, le ton se fait plus grave, et les couleurs, du coup, plus ternes (mais néanmoins très réussies). L'humour y est quasiment absent, à moins qu'il ne se soit fait plus cynique. Clairement, on a changé de monde pour basculer dans celui que nous connaissons aujourd'hui. Or, nous savons qu'il n'est guère réjouissant. A l'aube de ce troisième millénaire, le capitalisme est devenu extrêmement agressif, à l'image des vautours prêts à fondre sur l'entreprise horlogère de Joe pour se projeter sur le marché américain. Tout un symbole ! Conséquence logique, les situations sont aussi plus tragiques d'emblée (les indociles apportait aussi son lot de tragédies, mais celles-ci étaient plus étalées dans le temps). Je pense notamment au personnage de Mickaël, le fils de Joe, dont l'avenir s'annonce vraiment très incertain à la fin de ce premier tome. Même l'horripilant Alexandre Placy-Von Rothenburg, jeune cadre dynamique et parvenu, fraichement diplômé, est tout à fait susceptible de tourner comme le personnage de Nelson Hidalgo dans la série Treme. J'ai aimé cette tension palpable, cette incertitude incroyable qui plane sur ce volume. De manière générale, on ne sait pas comment les inaptes vont aborder les choses. S'ils ont hérité de la fibre rebelle de leurs ainés, ils paraissent tout aussi démunis, et leurs moyens tout aussi dérisoires, à l'image de l'âne Ueli Maurer, ainsi baptisé en référence à l'ancien président de l'UDC. Et puis on retrouve avec nostalgie les anciens ; Lulu Chèvre, plus largué et barbu que jamais, que certains nouveaux perçoivent désormais comme "un vieux con", même si Bianca pressent "qu'on pourra compter sur lui en temps voulu" ; Joseph Robert-Charrue (le fameux Joe), qui semble prêt a écrire une nouvelle page de sa vie alors qu'il vient de se délester de l'héritage familial pesant que représentait son entreprise ; Siddhartha, le fils de Lulu, devenu à son tour papa, lucide et par conséquent peut-être un peu amer et fataliste... Et puis on découvre aussi les petits-enfants, ceux qui composent la génération numérique, les fameux digital natives, bercés par la technologie d'où viendra peut-être la révolte (ou pas)... Que leur arrivera-t-il ? A quelle sauce seront-ils mangés ? Seront-ils en capacité de surmonter les affres du monde moderne ou se heurteront-ils eux-aussi au mur de leurs propres désillusions ? Affaire à suivre... Les dialogues conservent leur force, et les situations demeurent admirablement mises en scène. On pourra regretter le fait que certains protagonistes soient esquissés un peu rapidement à mon goût, ou bien que certains enchainements manquent d'un poil de fluidité, mais globalement, cette suite tient très largement le cap et apporte ce que l'on était en droit d'attendre. Pitch Comment et Camille Rebetez n'ont pas oublié de glisser dans ces pages ce supplément d'âme qui gonflait les Indociles d'humanité. J'ai lu que Camille avait déclaré que l'idée était "d'inscrire un exotisme jurassien dans une universalité". C'est exactement ça. Le pari est largement tenu. Et pour ce qui est de l'attente, elle sera quant à elle fébrile. TRES fébrile. Le tome deux est d'ores est déjà prévu pour le premier semestre 2027. Ca urge !!!!
Jules et Jim - Frères d'armes
Attention, malgré son titre, Jules et Jim n'a rien à voir avec le film de François Truffaut ni avec le roman dont il est adapté. Il s'agit ici de l'histoire de deux jeunes Canadiens, nés le même jour à quelques minutes d'intervalle, qui grandissent ensemble comme des frères avant d'être entraînés dans l'horreur des tranchées de la Première Guerre mondiale. Jacques Goldstyn raconte avant tout une histoire d'amitié fraternelle, celle de deux garçons que tout oppose mais que tout unit, puis un récit sur l'absurdité de la guerre et le deuil. Dès les premières pages, on devine où l'histoire va mener, notamment pour ceux qui connaissent un peu la réalité de la Première Guerre mondiale, mais cela n'enlève rien à la force du récit. L'auteur parvient à rendre cette histoire profondément humaine, en alternant les moments de tendresse, les touches d'humour et la brutalité d'un conflit qui dépasse ceux qui y participent. La grande réussite de l'album vient de sa narration graphique. Le dessin, avec son trait rond et ses couleurs douces, rappelle les illustrations des livres jeunesse de Roald Dahl. Les planches sont très aérées et l'auteur raconte énormément par l'image : on pourrait presque suivre l'histoire sans lire les textes narratifs tant les expressions, les attitudes et les compositions transmettent clairement les émotions et les informations importantes. C'est une vraie bande dessinée où le dessin ne se contente pas d'accompagner le scénario mais porte une grande partie du message. Malgré un sujet lourd et une intrigue prévisible, l'album reste agréable à lire grâce à son équilibre entre émotion, simplicité et quelques moments plus légers qui évitent de tomber dans le pathos. Une belle manière de rendre hommage aux soldats de 14-18, et plus particulièrement ici aux combattants canadiens, avec beaucoup de délicatesse. Note : 3,5/5
Quai d'Orsay
Au printemps 2003, le monde diplomatique est en ébullition. Les Etats Unis de Georges W Bush veulent attaquer l'Irak et s'oppose à la volonté du conseil de sécurité de l'ONU de trouver une solution diplomatique plutôt que militaire. La France, par l'intermédiaire de son ministre Dominique de Villepin, tient bon et en ressort grandie en obtenant une visite d'expert indépendant afin de déterminer la présence ou non d'arme de destruction massive. Quelque temps plus tard les Etats Unis envahiront l'Irak, mais qu'importe Dominique de Villepin reste dans les mémoires pour avoir été celui qui a menacé les "maîtres du monde". Quai d'Orsay nous offre une immersion dans le ministère des affaires étrangères de l'époque. Et cette plongée est tout simplement brillante, prenante, haletante et … poilante Le dessin de Christophe Blain est hyper énergique, il est aussi speed que son ministre et tout va à 2000 à l'heure. Il soutient parfaitement le rythme de l'intrigue et on a peu de mal à imaginer les nuits blanche qui ont dû animer le Quai d'Orsay de l'époque. Et pour ne rien gâcher elle manie un humour par moment désopilant. J'ai été ainsi eu la banane tout au long de ma lecture et j'ai été pris de 2 fous rires exceptionnels. La première fois lors de l'échange entre Monsieur le Ministre et sa secrétaire au sujet de Stabilo qui ne marchent pas. La deuxième lors de la préparation et le voyage en Falcon pour rejoindre la Russie. J'ai du arrêter ma lecture pour laisser passer ces fous rire. Et pour la peine j'étais très loin d'imaginer me retrouver dans cette situation lorsque j'ai attaqué ma lecture. Ces 2 moments de pur bonheur ne peuvent que m'inciter à décerner un coup de cœur à ce diptyque. J'espère qu'il provoquera la même réaction chez de nombreux lecteurs
Alvar Mayor
Surement la plus grande bd argentine que j'ai pu lire. Si le ton de départ et la structure sont profondément picaresques, on bascule ensuite progressivement vers le réalisme magique typiquement sud-américain. Les aventures débouchent souvent sur des songes, des paraboles métaphysiques et des cités chimériques. Tous ces colons à la recherche de trésors imaginaires rappellent la quête du fameux Aguirre. Alvar Mayor est un héros très attachant. Le noir et blanc de Breccia est à tomber. Dire qu'il a fallu attendre 2020 pour avoir une publication à la hauteur. Combien de trésors de la bd argentine sont encore enfouis profondément dans les jungles de l'édition ?