On pourrait regretter quelques menus oublis (par exemple l’aide portée à Israël par les Européens – pourquoi ce pays relève-t-il de l’Eurovision, ou de l’UEFA ? – et le peu de relais, voire la criminalisation de tout soutien aux palestiniens – au-delà de quelques déclarations symboliques mais sans réelle portée sur le terrain, comme la reconnaissance tardive et sans suite de l’État palestinien par la France).
Mais ce sont des reproches mineurs au regard du sujet et de son traitement ici. Car, si les attaques sanglantes du Hamas contre Israël en octobre 2023 ont sans doute été l’événement déclencheur du travail de Michel Goya (que je ne connaissais pas), le grand mérite de cet album est de replacer le sujet sur le temps long. Ce qui évite les simplifications de tous bords, et permet de mieux comprendre ce conflit, aux multiples causes et conséquences.
Par-delà l’aspect génocidaire des propos et actes des dirigeants actuels d’Israël – et la fuite en avant du premier ministre pour échapper aux très nombreux scandales qui le touchent, le récit met aussi en évidence la nécessité de « mettre à plat » les choses, pour en finir avec une spirale de plus en plus mortifère – pour les Palestiniens bien sûr, mais aussi pour la société israélienne, qui ne pourra indéfiniment vivre en état de guerre, alors que l’opinion publique mondiale lui est de plus en plus hostile.
Mais l’album montre aussi les très nombreuses hypocrisies, calculs d’épiciers, coups tordus, dont les dirigeants des voisins arabes (voire de l’Iran), mais aussi les « grandes puissances » (États-Unis surtout depuis quelques décennies, mais aussi Royaume-Uni et France sur la plus longue durée) ont été coutumiers, jouant les peuples, factions, tendances religieuses les unes contre les autres, attisant constamment les flammes.
Cela va bientôt faire un siècle que ce petit bout de Terre est l’enjeu de conflits qui parfois le dépassent, au détriment des habitants.
On voit bien les pyromanes, mais on attend encore de trouver les pompiers.
En tout cas, le récit est très étayé (je regrette juste une bibliographie qui aurait avantageusement complété l’album). Une lecture instructive donc, mais aussi, malgré la très grande quantité d’informations proposées (événements, protagonistes, politique régionales, évolutions religieuses, etc.), une lecture qui reste tout le temps fluide, n’est jamais rébarbative, bien au contraire !
Le plaisir de lecture est aussi permis par le dessin de Calvez, un trait réaliste précis, avec un rendu que j’ai bien aimé (des tons grisâtres, et de rouille, qui m’ont plu).
Le destin des ombres est de se transformer en lumière !
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Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures de Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.
Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.
Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.
Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.
Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.
La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.
En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu, la terre, l’air et l’eau, explicitement nommés.
Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.
Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.
Il est assez ironique de constater que l'un des auteurs de bande dessinée les plus commerciaux du milieu - Van Hamme - soit aussi à l'origine de ce pamphlet anti-système qu'est SOS Bonheur.
L'intégrale se compose d'histoires courtes indépendantes, suivies d'un récit plus long qui sert à la fois de dénouement et de fil conducteur entre toutes les intrigues.
On est dans une dystopie classique, avec des appareils d'états qui contrôlent l'individu et sapent son libre arbitre par l'utilisation de codes et de lois faussement progressistes.
J'ai adoré les premières histoires : elles sont sans concession et s'achèvent sur des fins très sombres. On assiste ensuite à un léger changement de ton, avec des conclusions plus porteuses d'espoir. Quant au dernier récit, si le propos qu'il développe est particulièrement intéressant, il souffre malheureusement d'un manque de crédibilité.
Plan de carrière : *****
A votre santé : *****
Vive les vacances : *****
Sécurité publique : ****
Planning familial : ****
Profession protégée : ****
Révolution : ***
Le dessin de Griffo est déjà excellent. On retrouve ses marques sans problème si l'on compare son travail à ses collaborations ultérieures, notamment avec Dufaux.
J'attribue tout de même la note maximale à cette œuvre, qui est pour le coup vraiment visionnaire, et dont la lecture me semble indispensable.
Intense. Le messager court, mais malgré son dynamisme, il semble scotché par les immensités et l'encre noire. Tout s'écroule autour de lui, en on se sent suffoqué par son effort aussi bien que parce que tout s'effondre autour de lui.
Les Blancs reprochaient leur condamnables sacrifices humains aux Indiens tandis qu'ils les faisaient tomber dans le néant tandis qu'ils brûlaient des dissidents par le feu en Europe. Et ils passaient assez pour des dieux grâce à leur technologie supérieure et à des mythes de retour des dieux. Eux même venaient apporter leur Dieu et conquérir des terres. L'implacable logique de tout cela fait tragédie grecque, sans espoir… Mettons-nous à la place des Indiens : le ciel leur tombait sur la tête ! Le genre d'œuvre âpre à lire quand on peut la supporter. Mais on ne perd pas son temps : on prend une gifle ou plutôt un étouffement, et on se rappelle son impression de solitude et de regret pour un monde mourant.
C'est la première fois que je lis une BD de cet auteur, qui semble apprécier de faire des BD documentaires avec un style de dessin assez reconnaissable : simple, précis et didactique, qui permet à la fois une parfaite lisibilité (et donc un support à l'information) mais aussi de faire ressentir ce qu'il se passe par l'utilisation de procédés comme la couleur (une monochromie par page selon l'intention) ou un découpage particulier, des cases volontairement plus grandes ... La BD est parfaite à ce niveau, avec un dessin qui joue avant tout sur l'information. Les personnages sont typés, lambadas, non reconnaissables pour s'identifier à cette famille qui pourrait être la notre, tandis que l'on comprend précisément par les petites astuces visuelles. Je m'attarde dessus en introduction parce qu'une grande partie de la force de ce documentaire vient justement de la forme de la BD, qui est à mon sens remarquable.
Pour ce qui est de l'histoire, c'est une horreur. Une famille ordinaire, une petite fille qui semble avoir des difficultés physiques, les incessants aller-retours à l'hopital ... Jusqu'à tomber sur la mauvaise personne qui accusera de maltraitance infantile. Et là, la spirale infernale commence. La BD à de quoi énerver, mais réellement énerver. Une enfant volée à ses parents au nom de la protection de l'enfance, déjà c'est horrible, mais lorsqu'on voit défiler les trois années de luttes acharnées, de bagarres juridiques, de violence institutionnelles ... Je vais dévoiler une partie de l'intrigue, et je m'en excuse, mais la BD montrera des abus sexuels qu'elle subira dans un foyer (où elle est placée pour sa sécurité, bien sur), les moyens désastreux mis dans ces foyers (insalubres, manquant de personnels ...) mais également l'hypocrisie de ce système : pour protéger un enfant de parents maltraitants, on va laisser l'enfant non-soignée, alors même qu'elle sera plus blessée dans ce foyer qu'avec ses parents. C'est aussi ce qui scandalise : de voir qu'en trois années, personne ne s'est réellement souciée d'elle, de ses troubles physiques et des problématiques que ça enclenchait. Tout ça pour l'ego d'une médecin qui veut avoir sa fierté de protéger des enfants de parents maltraitants, et de juges tout puissants qui font leurs lois.
C'est le genre de BD qui permet de mettre en lumière que sous couvert de protection de l'enfance, noble but il est vrai, le système social et juridique actuel accuse le coup de manque de moyens, financiers et humains, mais aussi de la puissances de autorités. Remettre en question des médecins, juges ou personnel soignant est presque impossible. Bien que la BD ne le souligne pas, l'origine algérienne des parents à sans doute joué dans la vision que le système a eux d'eux tout au long du processus.
Bref, une BD qui met en lumière les défauts de nos systèmes pour l'enfance, la violence des foyers et l'impuissance face à des tribunaux et des médecins. On aurait envie d'aider ces parents, leur rendre leur enfant, mais rien n'est possible. Et pourtant à l'origine c'est bien de protection d'enfants qu'on parle, un dispositif dont nous avons cruellement besoin comme le rappellent des affaires presque chaque semaine. Une BD qui énerve, c'est certain.
Les éditions ilatina font un travail remarquable depuis plusieurs années et on leur doit notamment l'édition sous forme d'intégrale des aventures du commissaire Evaristo.
Ce sont des enquêtes policières sous forme de strips qui font souvent 8 pages et vont parfois jusqu'à 15.
Chaque enquête traduit une facette de la réalité argentine des années 50 (corruption politique, misère sociale, criminalité....)
Je ne comprends pas trop les critiques de mes camarades ci dessous. Sampayo construit volontairement ses récits en multipliant les points de vue, c'est une technique narrative qui permet de créer une tension dramatique et de placer le lecteur dans le rôle privilégié de témoin.
Il faut être vigilant certes, car un protagoniste de l'intrigue va souvent en surveiller un autre au second plan. On passe aussi parfois du présent au passé. Les personnages se croisent et convergent ensemble vers une même trajectoire (le meurtre ou l'arrestation qui clôt le récit).
C'est une conception du destin très inspiré de Jorge Luis Borges.
Pourquoi ne sommes nous plus capables d'apprécier des œuvres riches comme celle-ci qui demandent un minimum de concentration ?
Le personnage d'Evaristo est la star de chaque intrigue. C'est le flic hard boiled par excellence, massif physiquement et désabusé moralement.
Graphiquement c'est divin. Expression des personnages, authenticité, découpage, utilisation du noir et blanc... Il y a tout.
Personnellement je place Solano Lopez sur le podium avec Juan Gimenez et Breccia Enrique et je vous invite à découvrir cette bande, c'est un incontournable de la bd argentine.
Je pensais lire une simple biographie dessinée consacrée à un célèbre tueur en série. Au final, j'ai surtout lu un album dérangeant. Le nom d'Ed Gein n'est pas forcément connu de tout le monde, mais son influence est gigantesque, il a inspiré, directement ou indirectement, des personnages aussi marquants que Norman Bates (Psychose), Leatherface (Massacre à la tronçonneuse) ou encore Buffalo Bill (Le Silence des agneaux), du lourd question références.
Les auteurs ne cherchent pas à sensationnaliser l'affaire mais s'intéressent autant à l'homme qu'au monstre. On suit son enfance, sa relation (hyper méga) toxique avec sa mère, son isolement progressif et la manière dont sa psyché se construit puis se désagrège. Et le résultat est souvent plus inquiétant que les crimes eux-mêmes... Il n'y a finalement pas tant de scènes choquantes que cela, mais une tension permanente qui rend la lecture inconfortable. Dans le bon sens du terme. Le dessin de E.Powell, avec sont noir et blanc nuancé participe beaucoup à l'ambiance, un aspect documentaire mais fort visuellement, un petit air de Will Eisner.
Une fois l'album refermé, un petit sentiment de malaise flotte encore parce qu'au-delà du fait divers, cette histoire rappelle que certains des plus grands monstres de l'histoire paraîssent ordinaires aux yeux de leurs voisins. Dans le doute, je vais commencer par me méfier de certains de miens, notamment celui du numéro 6...
Passionnant et glaçant, vous regarderez différemment certains classiques du cinéma d'horreur de la même façon après avoir découvert l'histoire du véritable Ed Gein.
Je n'ai pas lu le roman de Damasio avant mais connaîs assez le bonhomme et la réputation d'exigence de ce roman en particulier. Son univers demande un certain investissement, qui embarque le lecteurs qui est prêt à en payer le prix.
Ce qui est subjugant, c'est la personnalité des membres de la Horde. Chacun a sa place, son rôle, sa vision du monde, et les relations entre eux évoluent de manière très naturelle au fil du voyage. On sent le poids des années passées ensemble, les tensions, les rivalités mais aussi le respect mutuel.
Graphiquement, l'auteur réalise un travail impressionnant. Les paysages sont magnifiques et surtout il parvient à rendre le vent omniprésent. On le voit, on le ressent, presque physiquement par moments, arriver à retranscrire aussi bien un élément aussi abstrait n'est à la portée que de ceux qui se sentent pleinement investis dans leur oeuvre, (Emmanuel Lepage me vient immédiatement à l'esprit.) Tout n'est pas parfait pour autant. L'univers reste dense et la lecture est parfois un peu chargée, notamment lorsque les explications prennent le dessus sur l'aventure. Mais cela fait partie de l'ADN de cette série.
Mon véritable coup de cœur est arrivé avec le dernier volume en cours, le tome 4. La joute verbale est à elle seule un grand moment de bande dessinée. C'est brillant, drôle, inventif et surtout totalement cohérent avec cet univers où les mots ont un poids particulier, du Damasio pur jus. Cela faisait longtemps qu'une séquence de dialogue ne m'avait pas autant marqué.
Une adaptation réussie et validée par Damasio qui donne envie de poursuivre l'aventure et, dans mon cas, probablement de découvrir le roman ensite pour faire la part entre le roman et cette adaptation. 4/5 et un vrai coup de cœur pour le tome 4, il me tarde donc de lire la suite, l'attente sera longue au vu des écarts de sortie entre les albums...
Quand on ouvre Approximativement, on peut avoir l'impression de feuilleter un simple recueil d'anecdotes sans véritable fil conducteur. Lewis Trondheim y raconte son quotidien, ses doutes d'auteur, ses agacements, ses rêves et ses réflexions les plus banales (c'est Lewis quoi.) Pourtant, au fil des pages, quelque chose d'assez fascinant se met en place : cette vie ordinaire devient étonnamment captivante.
L'album est sincère, Trondheim ne cherche jamais à se mettre en valeur. Au contraire, il se montre souvent sous un jour peu flatteur : râleur, anxieux, parfois mesquin ou ridicule. Une autodérision permanente rendant le récit humain et drôlatique. On retrouve déjà ce regard si particulier qu'il portera plus tard sur une grande partie de son œuvre, notamment les récents Les Petits Riens. On passe d'une anecdote sur le métro parisien à une réflexion sur la création artistique puis une scène avec les autres auteurs de L'Association. Sur le papier, cela pourrait sembler décousu, mais l'ensemble maintient sa cohérence grâce à la personnalité de son auteur qui sert de fil rouge.
Le dessin, simple et dépouillé, est lisible et parfaitement adapté au propos. Chaque case va droit au but et sert avant tout le récit. Comme souvent chez Trondheim, j'apprécie les décors extérieurs travaillés et les intérieurs plus simples mais complets.
Les chapitres ne se valent pas tous, certains semblent tourner en rond et quelques anecdotes ont moins de portée aujourd'hui qu'à leur publication mais l'ensemble est cohérent et accrocheur.
C'est une œuvre importante dans le parcours de l'ami Trondheim, drôle, intelligent et moderne pour l'époque de sortie. Une autobiographie qui évite le piège du nombrilisme, cela sort du lot qui grossit à vue d'oeil ces dernières années. Réussir à rendre passionnant une existence que l'auteur lui-même qualifie de « sans intérêt », c'est fort.
Une superbe épopée historique sous le trait virtuose de Palacios.
L'intégrale publiée par les éditions du Long Bec se compose de quatre tomes. Si les trois premiers s'avèrent captivants, le dernier, malheureusement, peine à se rendre intéressant.
On a droit à une succession de faits mineurs qui débouche sur un évènement historique et qui permet à l'auteur de clore, tant bien que mal, un premier cycle.
Cette narration précipitée nous tient à distance des personnages et laisse perplexe. On peut supposer que Palacios, sentant ses forces décliner, a souhaité avant tout offrir au lecteur un arc narratif complet.
Visuellement, on retrouve le trait puissant et singulier de l'artiste, son souci maniaque du détail, ainsi que son évolution graphique au fil des ans. Les couleurs, quant à elles, sont magnifiques.
Palacios était l'un des plus grands représentants de l'école espagnole. Il suffit de lire cette œuvre pour s'en convaincre, malgré un sentiment d'inachevé persistant.
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L'Embrasement - La guerre Israël - Hamas, dans l'enfer de Gaza
On pourrait regretter quelques menus oublis (par exemple l’aide portée à Israël par les Européens – pourquoi ce pays relève-t-il de l’Eurovision, ou de l’UEFA ? – et le peu de relais, voire la criminalisation de tout soutien aux palestiniens – au-delà de quelques déclarations symboliques mais sans réelle portée sur le terrain, comme la reconnaissance tardive et sans suite de l’État palestinien par la France). Mais ce sont des reproches mineurs au regard du sujet et de son traitement ici. Car, si les attaques sanglantes du Hamas contre Israël en octobre 2023 ont sans doute été l’événement déclencheur du travail de Michel Goya (que je ne connaissais pas), le grand mérite de cet album est de replacer le sujet sur le temps long. Ce qui évite les simplifications de tous bords, et permet de mieux comprendre ce conflit, aux multiples causes et conséquences. Par-delà l’aspect génocidaire des propos et actes des dirigeants actuels d’Israël – et la fuite en avant du premier ministre pour échapper aux très nombreux scandales qui le touchent, le récit met aussi en évidence la nécessité de « mettre à plat » les choses, pour en finir avec une spirale de plus en plus mortifère – pour les Palestiniens bien sûr, mais aussi pour la société israélienne, qui ne pourra indéfiniment vivre en état de guerre, alors que l’opinion publique mondiale lui est de plus en plus hostile. Mais l’album montre aussi les très nombreuses hypocrisies, calculs d’épiciers, coups tordus, dont les dirigeants des voisins arabes (voire de l’Iran), mais aussi les « grandes puissances » (États-Unis surtout depuis quelques décennies, mais aussi Royaume-Uni et France sur la plus longue durée) ont été coutumiers, jouant les peuples, factions, tendances religieuses les unes contre les autres, attisant constamment les flammes. Cela va bientôt faire un siècle que ce petit bout de Terre est l’enjeu de conflits qui parfois le dépassent, au détriment des habitants. On voit bien les pyromanes, mais on attend encore de trouver les pompiers. En tout cas, le récit est très étayé (je regrette juste une bibliographie qui aurait avantageusement complété l’album). Une lecture instructive donc, mais aussi, malgré la très grande quantité d’informations proposées (événements, protagonistes, politique régionales, évolutions religieuses, etc.), une lecture qui reste tout le temps fluide, n’est jamais rébarbative, bien au contraire ! Le plaisir de lecture est aussi permis par le dessin de Calvez, un trait réaliste précis, avec un rendu que j’ai bien aimé (des tons grisâtres, et de rouille, qui m’ont plu).
Le Monde d'Alef-Thau
Le destin des ombres est de se transformer en lumière ! - Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures de Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome. Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir. Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes. Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée. Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc. La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc. En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu, la terre, l’air et l’eau, explicitement nommés. Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère. Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.
S.O.S. Bonheur
Il est assez ironique de constater que l'un des auteurs de bande dessinée les plus commerciaux du milieu - Van Hamme - soit aussi à l'origine de ce pamphlet anti-système qu'est SOS Bonheur. L'intégrale se compose d'histoires courtes indépendantes, suivies d'un récit plus long qui sert à la fois de dénouement et de fil conducteur entre toutes les intrigues. On est dans une dystopie classique, avec des appareils d'états qui contrôlent l'individu et sapent son libre arbitre par l'utilisation de codes et de lois faussement progressistes. J'ai adoré les premières histoires : elles sont sans concession et s'achèvent sur des fins très sombres. On assiste ensuite à un léger changement de ton, avec des conclusions plus porteuses d'espoir. Quant au dernier récit, si le propos qu'il développe est particulièrement intéressant, il souffre malheureusement d'un manque de crédibilité. Plan de carrière : ***** A votre santé : ***** Vive les vacances : ***** Sécurité publique : **** Planning familial : **** Profession protégée : **** Révolution : *** Le dessin de Griffo est déjà excellent. On retrouve ses marques sans problème si l'on compare son travail à ses collaborations ultérieures, notamment avec Dufaux. J'attribue tout de même la note maximale à cette œuvre, qui est pour le coup vraiment visionnaire, et dont la lecture me semble indispensable.
Les Vaincus
Intense. Le messager court, mais malgré son dynamisme, il semble scotché par les immensités et l'encre noire. Tout s'écroule autour de lui, en on se sent suffoqué par son effort aussi bien que parce que tout s'effondre autour de lui. Les Blancs reprochaient leur condamnables sacrifices humains aux Indiens tandis qu'ils les faisaient tomber dans le néant tandis qu'ils brûlaient des dissidents par le feu en Europe. Et ils passaient assez pour des dieux grâce à leur technologie supérieure et à des mythes de retour des dieux. Eux même venaient apporter leur Dieu et conquérir des terres. L'implacable logique de tout cela fait tragédie grecque, sans espoir… Mettons-nous à la place des Indiens : le ciel leur tombait sur la tête ! Le genre d'œuvre âpre à lire quand on peut la supporter. Mais on ne perd pas son temps : on prend une gifle ou plutôt un étouffement, et on se rappelle son impression de solitude et de regret pour un monde mourant.
Chronique d'un kidnapping
C'est la première fois que je lis une BD de cet auteur, qui semble apprécier de faire des BD documentaires avec un style de dessin assez reconnaissable : simple, précis et didactique, qui permet à la fois une parfaite lisibilité (et donc un support à l'information) mais aussi de faire ressentir ce qu'il se passe par l'utilisation de procédés comme la couleur (une monochromie par page selon l'intention) ou un découpage particulier, des cases volontairement plus grandes ... La BD est parfaite à ce niveau, avec un dessin qui joue avant tout sur l'information. Les personnages sont typés, lambadas, non reconnaissables pour s'identifier à cette famille qui pourrait être la notre, tandis que l'on comprend précisément par les petites astuces visuelles. Je m'attarde dessus en introduction parce qu'une grande partie de la force de ce documentaire vient justement de la forme de la BD, qui est à mon sens remarquable. Pour ce qui est de l'histoire, c'est une horreur. Une famille ordinaire, une petite fille qui semble avoir des difficultés physiques, les incessants aller-retours à l'hopital ... Jusqu'à tomber sur la mauvaise personne qui accusera de maltraitance infantile. Et là, la spirale infernale commence. La BD à de quoi énerver, mais réellement énerver. Une enfant volée à ses parents au nom de la protection de l'enfance, déjà c'est horrible, mais lorsqu'on voit défiler les trois années de luttes acharnées, de bagarres juridiques, de violence institutionnelles ... Je vais dévoiler une partie de l'intrigue, et je m'en excuse, mais la BD montrera des abus sexuels qu'elle subira dans un foyer (où elle est placée pour sa sécurité, bien sur), les moyens désastreux mis dans ces foyers (insalubres, manquant de personnels ...) mais également l'hypocrisie de ce système : pour protéger un enfant de parents maltraitants, on va laisser l'enfant non-soignée, alors même qu'elle sera plus blessée dans ce foyer qu'avec ses parents. C'est aussi ce qui scandalise : de voir qu'en trois années, personne ne s'est réellement souciée d'elle, de ses troubles physiques et des problématiques que ça enclenchait. Tout ça pour l'ego d'une médecin qui veut avoir sa fierté de protéger des enfants de parents maltraitants, et de juges tout puissants qui font leurs lois. C'est le genre de BD qui permet de mettre en lumière que sous couvert de protection de l'enfance, noble but il est vrai, le système social et juridique actuel accuse le coup de manque de moyens, financiers et humains, mais aussi de la puissances de autorités. Remettre en question des médecins, juges ou personnel soignant est presque impossible. Bien que la BD ne le souligne pas, l'origine algérienne des parents à sans doute joué dans la vision que le système a eux d'eux tout au long du processus. Bref, une BD qui met en lumière les défauts de nos systèmes pour l'enfance, la violence des foyers et l'impuissance face à des tribunaux et des médecins. On aurait envie d'aider ces parents, leur rendre leur enfant, mais rien n'est possible. Et pourtant à l'origine c'est bien de protection d'enfants qu'on parle, un dispositif dont nous avons cruellement besoin comme le rappellent des affaires presque chaque semaine. Une BD qui énerve, c'est certain.
Evaristo
Les éditions ilatina font un travail remarquable depuis plusieurs années et on leur doit notamment l'édition sous forme d'intégrale des aventures du commissaire Evaristo. Ce sont des enquêtes policières sous forme de strips qui font souvent 8 pages et vont parfois jusqu'à 15. Chaque enquête traduit une facette de la réalité argentine des années 50 (corruption politique, misère sociale, criminalité....) Je ne comprends pas trop les critiques de mes camarades ci dessous. Sampayo construit volontairement ses récits en multipliant les points de vue, c'est une technique narrative qui permet de créer une tension dramatique et de placer le lecteur dans le rôle privilégié de témoin. Il faut être vigilant certes, car un protagoniste de l'intrigue va souvent en surveiller un autre au second plan. On passe aussi parfois du présent au passé. Les personnages se croisent et convergent ensemble vers une même trajectoire (le meurtre ou l'arrestation qui clôt le récit). C'est une conception du destin très inspiré de Jorge Luis Borges. Pourquoi ne sommes nous plus capables d'apprécier des œuvres riches comme celle-ci qui demandent un minimum de concentration ? Le personnage d'Evaristo est la star de chaque intrigue. C'est le flic hard boiled par excellence, massif physiquement et désabusé moralement. Graphiquement c'est divin. Expression des personnages, authenticité, découpage, utilisation du noir et blanc... Il y a tout. Personnellement je place Solano Lopez sur le podium avec Juan Gimenez et Breccia Enrique et je vous invite à découvrir cette bande, c'est un incontournable de la bd argentine.
Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série
Je pensais lire une simple biographie dessinée consacrée à un célèbre tueur en série. Au final, j'ai surtout lu un album dérangeant. Le nom d'Ed Gein n'est pas forcément connu de tout le monde, mais son influence est gigantesque, il a inspiré, directement ou indirectement, des personnages aussi marquants que Norman Bates (Psychose), Leatherface (Massacre à la tronçonneuse) ou encore Buffalo Bill (Le Silence des agneaux), du lourd question références. Les auteurs ne cherchent pas à sensationnaliser l'affaire mais s'intéressent autant à l'homme qu'au monstre. On suit son enfance, sa relation (hyper méga) toxique avec sa mère, son isolement progressif et la manière dont sa psyché se construit puis se désagrège. Et le résultat est souvent plus inquiétant que les crimes eux-mêmes... Il n'y a finalement pas tant de scènes choquantes que cela, mais une tension permanente qui rend la lecture inconfortable. Dans le bon sens du terme. Le dessin de E.Powell, avec sont noir et blanc nuancé participe beaucoup à l'ambiance, un aspect documentaire mais fort visuellement, un petit air de Will Eisner. Une fois l'album refermé, un petit sentiment de malaise flotte encore parce qu'au-delà du fait divers, cette histoire rappelle que certains des plus grands monstres de l'histoire paraîssent ordinaires aux yeux de leurs voisins. Dans le doute, je vais commencer par me méfier de certains de miens, notamment celui du numéro 6... Passionnant et glaçant, vous regarderez différemment certains classiques du cinéma d'horreur de la même façon après avoir découvert l'histoire du véritable Ed Gein.
La Horde du contrevent
Je n'ai pas lu le roman de Damasio avant mais connaîs assez le bonhomme et la réputation d'exigence de ce roman en particulier. Son univers demande un certain investissement, qui embarque le lecteurs qui est prêt à en payer le prix. Ce qui est subjugant, c'est la personnalité des membres de la Horde. Chacun a sa place, son rôle, sa vision du monde, et les relations entre eux évoluent de manière très naturelle au fil du voyage. On sent le poids des années passées ensemble, les tensions, les rivalités mais aussi le respect mutuel. Graphiquement, l'auteur réalise un travail impressionnant. Les paysages sont magnifiques et surtout il parvient à rendre le vent omniprésent. On le voit, on le ressent, presque physiquement par moments, arriver à retranscrire aussi bien un élément aussi abstrait n'est à la portée que de ceux qui se sentent pleinement investis dans leur oeuvre, (Emmanuel Lepage me vient immédiatement à l'esprit.) Tout n'est pas parfait pour autant. L'univers reste dense et la lecture est parfois un peu chargée, notamment lorsque les explications prennent le dessus sur l'aventure. Mais cela fait partie de l'ADN de cette série. Mon véritable coup de cœur est arrivé avec le dernier volume en cours, le tome 4. La joute verbale est à elle seule un grand moment de bande dessinée. C'est brillant, drôle, inventif et surtout totalement cohérent avec cet univers où les mots ont un poids particulier, du Damasio pur jus. Cela faisait longtemps qu'une séquence de dialogue ne m'avait pas autant marqué. Une adaptation réussie et validée par Damasio qui donne envie de poursuivre l'aventure et, dans mon cas, probablement de découvrir le roman ensite pour faire la part entre le roman et cette adaptation. 4/5 et un vrai coup de cœur pour le tome 4, il me tarde donc de lire la suite, l'attente sera longue au vu des écarts de sortie entre les albums...
Approximativement
Quand on ouvre Approximativement, on peut avoir l'impression de feuilleter un simple recueil d'anecdotes sans véritable fil conducteur. Lewis Trondheim y raconte son quotidien, ses doutes d'auteur, ses agacements, ses rêves et ses réflexions les plus banales (c'est Lewis quoi.) Pourtant, au fil des pages, quelque chose d'assez fascinant se met en place : cette vie ordinaire devient étonnamment captivante. L'album est sincère, Trondheim ne cherche jamais à se mettre en valeur. Au contraire, il se montre souvent sous un jour peu flatteur : râleur, anxieux, parfois mesquin ou ridicule. Une autodérision permanente rendant le récit humain et drôlatique. On retrouve déjà ce regard si particulier qu'il portera plus tard sur une grande partie de son œuvre, notamment les récents Les Petits Riens. On passe d'une anecdote sur le métro parisien à une réflexion sur la création artistique puis une scène avec les autres auteurs de L'Association. Sur le papier, cela pourrait sembler décousu, mais l'ensemble maintient sa cohérence grâce à la personnalité de son auteur qui sert de fil rouge. Le dessin, simple et dépouillé, est lisible et parfaitement adapté au propos. Chaque case va droit au but et sert avant tout le récit. Comme souvent chez Trondheim, j'apprécie les décors extérieurs travaillés et les intérieurs plus simples mais complets. Les chapitres ne se valent pas tous, certains semblent tourner en rond et quelques anecdotes ont moins de portée aujourd'hui qu'à leur publication mais l'ensemble est cohérent et accrocheur. C'est une œuvre importante dans le parcours de l'ami Trondheim, drôle, intelligent et moderne pour l'époque de sortie. Une autobiographie qui évite le piège du nombrilisme, cela sort du lot qui grossit à vue d'oeil ces dernières années. Réussir à rendre passionnant une existence que l'auteur lui-même qualifie de « sans intérêt », c'est fort.
Le Cid
Une superbe épopée historique sous le trait virtuose de Palacios. L'intégrale publiée par les éditions du Long Bec se compose de quatre tomes. Si les trois premiers s'avèrent captivants, le dernier, malheureusement, peine à se rendre intéressant. On a droit à une succession de faits mineurs qui débouche sur un évènement historique et qui permet à l'auteur de clore, tant bien que mal, un premier cycle. Cette narration précipitée nous tient à distance des personnages et laisse perplexe. On peut supposer que Palacios, sentant ses forces décliner, a souhaité avant tout offrir au lecteur un arc narratif complet. Visuellement, on retrouve le trait puissant et singulier de l'artiste, son souci maniaque du détail, ainsi que son évolution graphique au fil des ans. Les couleurs, quant à elles, sont magnifiques. Palacios était l'un des plus grands représentants de l'école espagnole. Il suffit de lire cette œuvre pour s'en convaincre, malgré un sentiment d'inachevé persistant.