J'ai lu ce livre parce en participant à un challenge Masse critique, sans avoir d'idée de ce que ce serait. Et j'ai été franchement étonné, surtout en reconnaissant l'auteur (Peretjatko) dont j'ai apprécié presque tout les films. Et cet ouvrage est tout à fait de la patte de celui-ci, autant dans le ton que dans l'humour et le fond.
C'est un roman-photo tournant autour d'une histoire absurde, avec un flic à quinze jour de la retraite qui doit enquêter sur un vol au musée de la croute. Parce que ce musée ne contient que des croutes, de tableaux nuls qui n'intéressent personne. le ton délirant arrive très vite avec ce petit plus qui est la marque de l'auteur : la note prononcée envers la société ultra-libérale. On aura les critiques de la sous-traitance débile avec évasion fiscale et délocalisation, plus tout les problèmes liés ("désolé, ça n'est pas dans mes attributions !"). On a aussi les difficultés administratives jusqu'à une absurdité finale assez cynique, le tout dans un humour parfois bon enfant parfois stupide, mais qui m'a donné le sourire tout au long de ma lecture.
D'ailleurs je me suis dit en lisant que c'était assez proche d'un film au final, avec des choix de cadrage et une mise en scène jouant sur des aspects bouffons parfois. On apprécie quelques têtes qui passent (comme Pacôme Thiellement qui m'a surpris lorsqu'il est apparu), en se laissant porter par une histoire somme toute critique et parodique. le genre de récit que je trouve à la fois drôle et prenant, pas faramineux mais bon. Recommandé !
On peut bien évidemment faire quelques reproches à cet album. Le dessin est parfois – souvent ? – minimaliste, et la narration use de quelques facilités (comme la rencontre entre notre jeune doctorante et son voisin, qui s’avère rapidement passionné par tout ce qui concerne le GIEC et qui sert de candide lors de chaque rencontre avec des chercheurs travaillant pour ce groupement international.
Mais bon, ce sont des remarques mineures, au regard du sujet et de la clarté et de l’intérêt d’ensemble montrés à le traiter.
Car la stratégie du doute entretenue par les climatosceptiques, les industriels et quelques politiques qui leur sont affidés (voir « la grosse arnaque » évoquée par Trump lorsqu’il parle du réchauffement climatique et de ses liens avec l’action humaine !), mais aussi la flemme de beaucoup de journalistes pour hiérarchiser l’information (il suffit d’un résultat sportif, ou du malheur d’un people le même jour pour que la publication d’un rapport du GIEC passe quasiment inaperçue !) rendent d’autant plus nécessaire ce type de publication.
Et le dessin, s’il est certes minimaliste, est aussi clair et lisible, et parvient très bien à rendre digeste graphiques, courbes, planisphères, au milieu de la déambulation des personnages.
Et le propos n’est pas en reste. Certes il y a pas mal d’informations à ingurgiter, mais les démonstrations sont claires et détaillées, jamais jargonneuses.
Le constat est sans appel, et ceux qui ne sont pas encore familiers avec le GIEC et ses travaux y trouveront beaucoup d’informations, sur son fonctionnement – très collégial, didactique et hautement précis et scientifique – et sur les résultats de ses travaux.
Surtout, aucune impasse n’est faite sur les responsabilités des pays riches, et de ceux qui, tout en étant encore parmi les plus responsables de la dégradation de la situation, s’empressent de noyer le poisson pour justifier l’inactivité face aux dérèglements climatiques. Et, à l’instar du GIEC lui-même, l’album dépasse le simple constat, pour proposer des pistes d’amélioration. En cela l’album est d’utilité publique. Le sujet est politique, c’est-à-dire que nous sommes tous concernés.
Une lecture que j’ai trouvé parfois énervante, voire démoralisante, mais aussi enrichissante, stimulante. Elle est recommandable en tout cas !
Disons-le d’emblée, Cauchemar de Pierre Ferrero est une BD ouvertement antifasciste qui ne cherche pas à convaincre ses opposants, mais son caractère provocateur et assumé m’a procuré énormément de plaisir (un peu coupable).
L’album s’ouvre avec une idée un peu loufoque : Lors d’une manifestation antifasciste, la foule scande un slogan (« Pétain, reviens, t’as oublié tes chiens ! »). Il n’en faut pas plus pour réveiller d’entre les morts le Maréchal Pétain. Bien décidé à remettre de l’ordre dans un pays qui part à vau-l’eau, le zombie de Pétain prend le chemin de l’Elysée et transforme la France en dictature fasciste.
Pierre Ferrero caricature de manière irrévérencieuse les forces de l’ordre, les conservateurs, les médias réactionnaires, les milliardaires, les influenceurs d’extrême droite : personne n’est épargné.
Ici la nuance, la subtilité et la bienveillance sont laissés au vestiaire, l’auteur n’a pas peur d’être outrancier : les policiers, militaires et même les chasseurs sont représentés avec des têtes de cochon ou de sanglier, les politiciens sont ridiculisés (Zemmour devient le petit chien de Pétain), les figures médiatiques conservatrices sont caricaturées à l’excès, les milliardaires rivalisent de cynisme mais sont tous plus stupides les uns que les autres …
Je crois que ce qui me plaît le plus dans cette BD c’est que l’auteur ne cherche pas à faire quelque chose de consensuel, le propos est assumé pleinement et c’est ça que je trouve jouissif.
J’ai bien conscience que ce genre de BD ne peut pas plaire au plus grand nombre (et je ne pense pas que ce soit le but) mais j’ai pris un plaisir fou à voir ces figures autoritaires caricaturées avec autant de liberté.
A l’origine publiée sous forme de petits fanzines, j’ai particulièrement apprécié l’énergie punk qui se dégage de la BD (« Un vent de liberté » pour reprendre la formule de Bernard Arnault).
Le dessin en noir et blanc est simple mais toujours percutant, on a l’impression que tout va très vite.
Au détour d’une case se cache souvent un petit détail humoristique qui renforce l’esprit de la BD (par exemple la voiture de police immatriculée AC 12 KK).
Bref j’ai beaucoup apprécié cette BD pour sa liberté de ton et son côté provocateur pleinement assumé !
À l'époque des théories du complot et des fake news, face à la montée de l'extrême droite raciste et xénophobe un peu partout, ce document ne pouvait pas être plus opportun. L'antisémitisme revient aussi et le travail de Will Eisner dans la reconstitution et la dénonciation des origines de la fraude est remarquable. Je me demande si la bande dessinée est le moyen le plus approprié pour l'objectif proposé. Mais je suppose que pour des causes comme celle-ci, tous les moyens peuvent contribuer positivement. Dans certaines parties, il y a de la lenteur et trop de longueur dans l'exposition des arguments, il pourrait y avoir plus d'esprit de synthèse, mais les dessins d'Eisner ont beaucoup de qualité et d'expressivité, comme d'habitude.
Voline adapte ici le roman de Balzac, l'histoire de cette peau d'âne qui permet à son possesseur d'exaucer tous ses désirs en échange de son espérance de vie.
Il nous propose une adaptation moderne qui préserve la dimension philosophique de l'œuvre originale. Le destin fatal de Raphaël et son mode de vie expriment à merveille la futilité des désirs humains.
Les scènes érotiques sont ici accessoires (et pourraient être absentes du récit sans lui enlever ses qualités), mais elles ne gâchent en rien la lecture...
De son côté, Rotundo livre l'un de ses meilleurs travaux en noir et blanc. Pour risquer une comparaison, on est au niveau d'un grand Manara. Il sait absolument tout dessiner : la sensualité des corps, la rigueur des bâtiments historiques ou le faste des salons mondains... Avec un trait expressionniste qui n'appartient qu'à lui.
Une fois surmontée l'appréhension causée par une couverture franchement ratée, La peau de chagrin se révèle une excellente lecture, autant pour la qualité de son histoire que pour la découverte d'un grand maître du dessin italien.
On peut l'appeler sorcière : c'est une femme dont on ne comprend pas l'emprise politique. Ce que je vois, c'est que la manie de l'Unique, Dieu unique, ou autre unique dérivé, Etat ou Marché, fait qu'on y sacrifie tout, à l'Est ou à l'Ouest, et que le peuple, dont on évacue vite la responsabilité, peut fort bien suivre, comme dans l'Angleterre démocratique.
La dame n'est pas plus simpliste que tant de gens, elle est extrême, comme y pousse la croyance en quelque unique. Bien sûr, la rigidité est comique, et il était pertinent de donner un côté amusant à la dame mais aussi aux politiques pris dans son tourbillon. Son mari est aussi comique, mais représente aussi une certaine modération.
Son côté machiavélique ? Les gens de pouvoir l'ont assez naturellement, sacrifiant tout à leur pouvoir, à leurs idées à moins que doublement acharnés, ils aient les deux dans leur agenda. Le faire de façon efficace s'appelle le talent et qui sait le génie ? Mais attention, souvent on traite les gens d'idiot - Reagan - ou de sorcière - Thatcher -sans voir que leur qualité d'Américain ou de femme les prédispose à être infériorisés, à moins que compensation, on ne les admire d'un coup de façon irrationnelle, ou du moins une partie de leur personne. On dit le marché sujet à des bulles spéculatives ? La politique et tout ce qui déclenche les passions tout autant.
Bref, la bd ne creuse pas tout ça, et qualité de ce petit défaut, fait bien sourire. Le plus drôle est que Maggie se targue de sa sensibilité… On dirait certains parents avec "ça me fait plus de mal qu'à toi". Le dessin est vraiment excellent, assez réaliste pour parler de réalité, assez simplifié pour se prêter au comique, et les dialogues sont au même niveau. Le même simplisme qui pousse à rire poussait ses adeptes à la suivre : sous l'emprise de l'unique, nos sociétés ont tendance à faire que chaque groupe ou individu ne nourrisse l'ambition de soumettre les autres plutôt que de passer des compromis, et c'est pourquoi toute personne proposant une idée unique et un récit simple passera mieux que qui ne veut sacrifier personne ni rien du réel. Les gouvernants et les gouvernés se méritent en partie les uns les autres s'il ne faut pas oublier les aléas historique.
Comment est-il possible qu'il y ait si peu d'avis sur ce comics ?
Il s'agit, je suppose, d'une histoire en partie autobiographique sur l'enfance de Jeff Lemire à la ferme, les drames familiaux et le hockey. J'ai eu un peu de mal à faire le lien entre les personnages, mais je me suis levé de mon canapé, j'ai pris une feuille, gribouillé un arbre généalogique et posé quelques questions sur mes interprétations à ChatGPT (très doué pour ce genre d'interrogations).
Cet effort m'a permis de prendre conscience de toute la profondeur de l'œuvre. Les thèmes du sport, de la mémoire, de la famille, de l'amour, de l'amitié et de l'enfance se mêlent à merveille. Le rythme du récit, ses respirations, ainsi que le dessin de Jeff, qui traduit parfaitement l'évanescence des souvenirs, contribuent à rendre l'ensemble particulièrement touchant.
Bref, j'avais déjà adoré Sweet Tooth, mais là, je prends une véritable claque. On sent beaucoup de souffrance, mais une souffrance adoucie par les liens qui unissent les personnages.
J'ai également eu l'impression de retrouver une facette contemplative et profondément bienveillante qui m'a rappelé les œuvres de Jiro Taniguchi. Bien sûr, le dessin est très différent, mais cette manière de parler de la mémoire, de la famille et du temps qui passe m'a beaucoup fait penser à Quartier lointain. Une merveille.
Je n'irai pas jusqu'à mettre 5/5, tant je reste un simple amateur et sans doute pas assez objectif, mais je suis à peu près certain que ce 4/5 est largement mérité.
Décidément, il y en a des documentaires qui sortent qui parlent de la violence faite aux femmes et les problèmes de masculinités toxiques. L'originalité est que cette fois-ci on va donner la parole aux hommes violents.
On suit un journaliste qui se pose des questions sur ce qui rend les hommes violents. Il va participer à des séances de thérapie de groupe d'hommes coupables de violences conjugales et parler à des spécialistes. Sans surprise, si certains hommes violents reconnaissesnt qu'ils ont un problème, un gros pourcentage se voient comme des victimes de méchantes ex et d'une société dominée on ne sait comment par les femmes. J'avoue ne pas avoir appris grand chose de bien nouveau durant ma lecture, mais cela n'a pas été un problème. En effet, la narration est tellement fluide et le sujet tellement passionnant que j'ai lu cet album d'une traite sans aucun problème. Le dessin est bon.
Les meilleurs moments selon moi sont lorsque le journaliste fait une introspection personnelle. Il se rappelle de son comportement envers les femmes et aussi il interroge les femmes autour de lui et se rend compte qu'elles ont été victimes de harcèlement sexuel sans qu'il le sache. Je pense que c'est bien important que chaque homme réfléchisse comment il agit avec les femmes au lieu de se dire que ce sont juste les autres hommes le problème.
Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture.
Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.
Champakou est une bande très solide, pur produit de son époque. C'est le classique de Jeronaton et une excellente entrée en matière pour découvrir cet auteur.
On est face à un récit qui mélange aventure, science fiction et fantastique mythologique. Les enjeux sont très clairs, tout se suit facilement.
C'est la partie visuelle qui apporte toute la force à cet album et qui repose sur deux éléments clés.
La couleur directe : la gouache donne aux temples et aux structures précolombiennes un aspect texturé. L'utilisation de l'aérographe permet d'obtenir une ambiance vaporeuse.
Les collages : Jeronaton intègre des photomontages pour les personnages à son dessin. On est en 1979 mais le résultat est bien plus concluant que chez Bourgeon...
Malgré tout et selon la tolérance du lecteur à cette technique, le traitement pourra paraître désuet ou très kitsch.
J'ai trouvé personnellement qu'il se dégageait de cette bande une expérience sensorielle unique.
A découvrir pour tout bédéphile un peu curieux.
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Vols au musée de la croûte
J'ai lu ce livre parce en participant à un challenge Masse critique, sans avoir d'idée de ce que ce serait. Et j'ai été franchement étonné, surtout en reconnaissant l'auteur (Peretjatko) dont j'ai apprécié presque tout les films. Et cet ouvrage est tout à fait de la patte de celui-ci, autant dans le ton que dans l'humour et le fond. C'est un roman-photo tournant autour d'une histoire absurde, avec un flic à quinze jour de la retraite qui doit enquêter sur un vol au musée de la croute. Parce que ce musée ne contient que des croutes, de tableaux nuls qui n'intéressent personne. le ton délirant arrive très vite avec ce petit plus qui est la marque de l'auteur : la note prononcée envers la société ultra-libérale. On aura les critiques de la sous-traitance débile avec évasion fiscale et délocalisation, plus tout les problèmes liés ("désolé, ça n'est pas dans mes attributions !"). On a aussi les difficultés administratives jusqu'à une absurdité finale assez cynique, le tout dans un humour parfois bon enfant parfois stupide, mais qui m'a donné le sourire tout au long de ma lecture. D'ailleurs je me suis dit en lisant que c'était assez proche d'un film au final, avec des choix de cadrage et une mise en scène jouant sur des aspects bouffons parfois. On apprécie quelques têtes qui passent (comme Pacôme Thiellement qui m'a surpris lorsqu'il est apparu), en se laissant porter par une histoire somme toute critique et parodique. le genre de récit que je trouve à la fois drôle et prenant, pas faramineux mais bon. Recommandé !
Horizons climatiques - Rencontre avec neuf scientifiques du G.I.E.C.
On peut bien évidemment faire quelques reproches à cet album. Le dessin est parfois – souvent ? – minimaliste, et la narration use de quelques facilités (comme la rencontre entre notre jeune doctorante et son voisin, qui s’avère rapidement passionné par tout ce qui concerne le GIEC et qui sert de candide lors de chaque rencontre avec des chercheurs travaillant pour ce groupement international. Mais bon, ce sont des remarques mineures, au regard du sujet et de la clarté et de l’intérêt d’ensemble montrés à le traiter. Car la stratégie du doute entretenue par les climatosceptiques, les industriels et quelques politiques qui leur sont affidés (voir « la grosse arnaque » évoquée par Trump lorsqu’il parle du réchauffement climatique et de ses liens avec l’action humaine !), mais aussi la flemme de beaucoup de journalistes pour hiérarchiser l’information (il suffit d’un résultat sportif, ou du malheur d’un people le même jour pour que la publication d’un rapport du GIEC passe quasiment inaperçue !) rendent d’autant plus nécessaire ce type de publication. Et le dessin, s’il est certes minimaliste, est aussi clair et lisible, et parvient très bien à rendre digeste graphiques, courbes, planisphères, au milieu de la déambulation des personnages. Et le propos n’est pas en reste. Certes il y a pas mal d’informations à ingurgiter, mais les démonstrations sont claires et détaillées, jamais jargonneuses. Le constat est sans appel, et ceux qui ne sont pas encore familiers avec le GIEC et ses travaux y trouveront beaucoup d’informations, sur son fonctionnement – très collégial, didactique et hautement précis et scientifique – et sur les résultats de ses travaux. Surtout, aucune impasse n’est faite sur les responsabilités des pays riches, et de ceux qui, tout en étant encore parmi les plus responsables de la dégradation de la situation, s’empressent de noyer le poisson pour justifier l’inactivité face aux dérèglements climatiques. Et, à l’instar du GIEC lui-même, l’album dépasse le simple constat, pour proposer des pistes d’amélioration. En cela l’album est d’utilité publique. Le sujet est politique, c’est-à-dire que nous sommes tous concernés. Une lecture que j’ai trouvé parfois énervante, voire démoralisante, mais aussi enrichissante, stimulante. Elle est recommandable en tout cas !
Cauchemar
Disons-le d’emblée, Cauchemar de Pierre Ferrero est une BD ouvertement antifasciste qui ne cherche pas à convaincre ses opposants, mais son caractère provocateur et assumé m’a procuré énormément de plaisir (un peu coupable). L’album s’ouvre avec une idée un peu loufoque : Lors d’une manifestation antifasciste, la foule scande un slogan (« Pétain, reviens, t’as oublié tes chiens ! »). Il n’en faut pas plus pour réveiller d’entre les morts le Maréchal Pétain. Bien décidé à remettre de l’ordre dans un pays qui part à vau-l’eau, le zombie de Pétain prend le chemin de l’Elysée et transforme la France en dictature fasciste. Pierre Ferrero caricature de manière irrévérencieuse les forces de l’ordre, les conservateurs, les médias réactionnaires, les milliardaires, les influenceurs d’extrême droite : personne n’est épargné. Ici la nuance, la subtilité et la bienveillance sont laissés au vestiaire, l’auteur n’a pas peur d’être outrancier : les policiers, militaires et même les chasseurs sont représentés avec des têtes de cochon ou de sanglier, les politiciens sont ridiculisés (Zemmour devient le petit chien de Pétain), les figures médiatiques conservatrices sont caricaturées à l’excès, les milliardaires rivalisent de cynisme mais sont tous plus stupides les uns que les autres … Je crois que ce qui me plaît le plus dans cette BD c’est que l’auteur ne cherche pas à faire quelque chose de consensuel, le propos est assumé pleinement et c’est ça que je trouve jouissif. J’ai bien conscience que ce genre de BD ne peut pas plaire au plus grand nombre (et je ne pense pas que ce soit le but) mais j’ai pris un plaisir fou à voir ces figures autoritaires caricaturées avec autant de liberté. A l’origine publiée sous forme de petits fanzines, j’ai particulièrement apprécié l’énergie punk qui se dégage de la BD (« Un vent de liberté » pour reprendre la formule de Bernard Arnault). Le dessin en noir et blanc est simple mais toujours percutant, on a l’impression que tout va très vite. Au détour d’une case se cache souvent un petit détail humoristique qui renforce l’esprit de la BD (par exemple la voiture de police immatriculée AC 12 KK). Bref j’ai beaucoup apprécié cette BD pour sa liberté de ton et son côté provocateur pleinement assumé !
Le Complot
À l'époque des théories du complot et des fake news, face à la montée de l'extrême droite raciste et xénophobe un peu partout, ce document ne pouvait pas être plus opportun. L'antisémitisme revient aussi et le travail de Will Eisner dans la reconstitution et la dénonciation des origines de la fraude est remarquable. Je me demande si la bande dessinée est le moyen le plus approprié pour l'objectif proposé. Mais je suppose que pour des causes comme celle-ci, tous les moyens peuvent contribuer positivement. Dans certaines parties, il y a de la lenteur et trop de longueur dans l'exposition des arguments, il pourrait y avoir plus d'esprit de synthèse, mais les dessins d'Eisner ont beaucoup de qualité et d'expressivité, comme d'habitude.
La Peau de chagrin
Voline adapte ici le roman de Balzac, l'histoire de cette peau d'âne qui permet à son possesseur d'exaucer tous ses désirs en échange de son espérance de vie. Il nous propose une adaptation moderne qui préserve la dimension philosophique de l'œuvre originale. Le destin fatal de Raphaël et son mode de vie expriment à merveille la futilité des désirs humains. Les scènes érotiques sont ici accessoires (et pourraient être absentes du récit sans lui enlever ses qualités), mais elles ne gâchent en rien la lecture... De son côté, Rotundo livre l'un de ses meilleurs travaux en noir et blanc. Pour risquer une comparaison, on est au niveau d'un grand Manara. Il sait absolument tout dessiner : la sensualité des corps, la rigueur des bâtiments historiques ou le faste des salons mondains... Avec un trait expressionniste qui n'appartient qu'à lui. Une fois surmontée l'appréhension causée par une couverture franchement ratée, La peau de chagrin se révèle une excellente lecture, autant pour la qualité de son histoire que pour la découverte d'un grand maître du dessin italien.
La Sorcière qui a changé le monde
On peut l'appeler sorcière : c'est une femme dont on ne comprend pas l'emprise politique. Ce que je vois, c'est que la manie de l'Unique, Dieu unique, ou autre unique dérivé, Etat ou Marché, fait qu'on y sacrifie tout, à l'Est ou à l'Ouest, et que le peuple, dont on évacue vite la responsabilité, peut fort bien suivre, comme dans l'Angleterre démocratique. La dame n'est pas plus simpliste que tant de gens, elle est extrême, comme y pousse la croyance en quelque unique. Bien sûr, la rigidité est comique, et il était pertinent de donner un côté amusant à la dame mais aussi aux politiques pris dans son tourbillon. Son mari est aussi comique, mais représente aussi une certaine modération. Son côté machiavélique ? Les gens de pouvoir l'ont assez naturellement, sacrifiant tout à leur pouvoir, à leurs idées à moins que doublement acharnés, ils aient les deux dans leur agenda. Le faire de façon efficace s'appelle le talent et qui sait le génie ? Mais attention, souvent on traite les gens d'idiot - Reagan - ou de sorcière - Thatcher -sans voir que leur qualité d'Américain ou de femme les prédispose à être infériorisés, à moins que compensation, on ne les admire d'un coup de façon irrationnelle, ou du moins une partie de leur personne. On dit le marché sujet à des bulles spéculatives ? La politique et tout ce qui déclenche les passions tout autant. Bref, la bd ne creuse pas tout ça, et qualité de ce petit défaut, fait bien sourire. Le plus drôle est que Maggie se targue de sa sensibilité… On dirait certains parents avec "ça me fait plus de mal qu'à toi". Le dessin est vraiment excellent, assez réaliste pour parler de réalité, assez simplifié pour se prêter au comique, et les dialogues sont au même niveau. Le même simplisme qui pousse à rire poussait ses adeptes à la suivre : sous l'emprise de l'unique, nos sociétés ont tendance à faire que chaque groupe ou individu ne nourrisse l'ambition de soumettre les autres plutôt que de passer des compromis, et c'est pourquoi toute personne proposant une idée unique et un récit simple passera mieux que qui ne veut sacrifier personne ni rien du réel. Les gouvernants et les gouvernés se méritent en partie les uns les autres s'il ne faut pas oublier les aléas historique.
Essex County
Comment est-il possible qu'il y ait si peu d'avis sur ce comics ? Il s'agit, je suppose, d'une histoire en partie autobiographique sur l'enfance de Jeff Lemire à la ferme, les drames familiaux et le hockey. J'ai eu un peu de mal à faire le lien entre les personnages, mais je me suis levé de mon canapé, j'ai pris une feuille, gribouillé un arbre généalogique et posé quelques questions sur mes interprétations à ChatGPT (très doué pour ce genre d'interrogations). Cet effort m'a permis de prendre conscience de toute la profondeur de l'œuvre. Les thèmes du sport, de la mémoire, de la famille, de l'amour, de l'amitié et de l'enfance se mêlent à merveille. Le rythme du récit, ses respirations, ainsi que le dessin de Jeff, qui traduit parfaitement l'évanescence des souvenirs, contribuent à rendre l'ensemble particulièrement touchant. Bref, j'avais déjà adoré Sweet Tooth, mais là, je prends une véritable claque. On sent beaucoup de souffrance, mais une souffrance adoucie par les liens qui unissent les personnages. J'ai également eu l'impression de retrouver une facette contemplative et profondément bienveillante qui m'a rappelé les œuvres de Jiro Taniguchi. Bien sûr, le dessin est très différent, mais cette manière de parler de la mémoire, de la famille et du temps qui passe m'a beaucoup fait penser à Quartier lointain. Une merveille. Je n'irai pas jusqu'à mettre 5/5, tant je reste un simple amateur et sans doute pas assez objectif, mais je suis à peu près certain que ce 4/5 est largement mérité.
Nos pères, nos frères, nos amis
Décidément, il y en a des documentaires qui sortent qui parlent de la violence faite aux femmes et les problèmes de masculinités toxiques. L'originalité est que cette fois-ci on va donner la parole aux hommes violents. On suit un journaliste qui se pose des questions sur ce qui rend les hommes violents. Il va participer à des séances de thérapie de groupe d'hommes coupables de violences conjugales et parler à des spécialistes. Sans surprise, si certains hommes violents reconnaissesnt qu'ils ont un problème, un gros pourcentage se voient comme des victimes de méchantes ex et d'une société dominée on ne sait comment par les femmes. J'avoue ne pas avoir appris grand chose de bien nouveau durant ma lecture, mais cela n'a pas été un problème. En effet, la narration est tellement fluide et le sujet tellement passionnant que j'ai lu cet album d'une traite sans aucun problème. Le dessin est bon. Les meilleurs moments selon moi sont lorsque le journaliste fait une introspection personnelle. Il se rappelle de son comportement envers les femmes et aussi il interroge les femmes autour de lui et se rend compte qu'elles ont été victimes de harcèlement sexuel sans qu'il le sache. Je pense que c'est bien important que chaque homme réfléchisse comment il agit avec les femmes au lieu de se dire que ce sont juste les autres hommes le problème.
Fables
Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture. Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.
Champakou
Champakou est une bande très solide, pur produit de son époque. C'est le classique de Jeronaton et une excellente entrée en matière pour découvrir cet auteur. On est face à un récit qui mélange aventure, science fiction et fantastique mythologique. Les enjeux sont très clairs, tout se suit facilement. C'est la partie visuelle qui apporte toute la force à cet album et qui repose sur deux éléments clés. La couleur directe : la gouache donne aux temples et aux structures précolombiennes un aspect texturé. L'utilisation de l'aérographe permet d'obtenir une ambiance vaporeuse. Les collages : Jeronaton intègre des photomontages pour les personnages à son dessin. On est en 1979 mais le résultat est bien plus concluant que chez Bourgeon... Malgré tout et selon la tolérance du lecteur à cette technique, le traitement pourra paraître désuet ou très kitsch. J'ai trouvé personnellement qu'il se dégageait de cette bande une expérience sensorielle unique. A découvrir pour tout bédéphile un peu curieux.