Les derniers avis (42 avis)

Couverture de la série Oglaf
Oglaf

Vous saviez qu'Oglaf avait été traduit en français il y a près de 15 ans ? Vous saviez aussi que deux tomes traduits avaient été publiés ? Bah moi, jusqu'à il y a une semaine, non ! Oglaf c'est une série fourre-tout créée sur internet à la fin des années 2000 par deux artistes australien-ne-s et qui consiste en une succession d'histoires courtes très souvent décousues, autour d'une pelletée de personnages dont certains reviennent régulièrement, mais qui resteront tout du long unies par trois aspects : la comédie, l'univers fantastique et… le cul ! On parodie les archétypes du jeu de rôle, des légendes anciennes, des mythes antiques, des contes, bref tous les poussifs du répertoire fantastique, et au milieu de tout ça les personnages baisent à tout va. Entre deux quêtes et quelques tortures on a bien le temps pour des galipettes et des câlins. Je n'ai jamais su pleinement dire ce qui prévalait le plus entre la nature comique et la forme ouvertement (et bien souvent absurdement) érotique de l'œuvre, les deux font partie intégrante de l'œuvre et pourtant ne sont pas indispensables pour que l'on reconnaisse la patte "Oglaf". Beaucoup de gags ne reposent pas du tout sur la moindre allusion sexuelle, d'autres gags ne sont presque que des excuses pour de l'érotisme facile (surtout au début), et pourtant les deux restes indissociables à ce qui fait d'Oglaf ce récit "absurdo-érotico-fantastico-médiéval". Pas juste du cul à tout va, pas juste de l'aventure parodique, pas juste non plus de la comédie déjantée. Comme dit plus haut les récits sont bien souvent indépendants et presque toujours très courts, pourtant quelques lignes narratives apparaissent quelques fois, on a le droit a de véritables aventures filées (comme les déboires du pauvre Ivan compilées dans le premier tome ou encore l'aventure de "La Chenille de l'Eclate" du second tome) et un casting de personnages réguliers se dessine assez rapidement, avec notamment Ivan l'assistant exploité, Kronar le barbare à la culture absurdement viriliste, Navaan la "docteure" avec quelques neurones en moins, les nains et leur caractère inventif et explosif, ou encore la guerrière blasée bien trop compétente pour le monde dans lequel elle vit (qui n'est jamais nommée d'ailleurs). Les personnages sont cons comme pas permis (sauf pour les rares ayant écopé du rôle d'Auguste et de souffre douleur récurrent), toutes les espèces sentientes ont une sexualité décomplexée, on a le droit à une grande variété dans les types de sexualités représentées (on a même très souvent le droit à des relations homosexuelles), une variété aussi dans les kinks et ressorts humoristiques mis en scène, … Bref, je risque encore de me répéter, c'est à la fois très con, très drôle et très très la baise (pour citer ma mamie). Petit passage sur la forme de ces deux albums. La traduction de Francis est bonne, les runnings gags et les punchlines marchent, honnêtement c'est réussi. Je ne saurais dire si la traduction de la dimension érotique de l’œuvre est tout aussi juste, je lis quasi-exclusivement ma littérature érotique en anglais (la langue des perfides grands-bretons), et puis il faut dire que certains termes francophones comme "foufoune" ont plus tendance à me faire ricaner que vibrer le pantalon. Pour ce qui est de la dimension érotique de l’œuvre, justement, je ne saurais pleinement attester de sa qualité. Comme expliqué dans quelques autres avis l'érotisme marche surtout en pur écrit chez moi et même si je peux juger objectivement la plastique des personnages comme typiques de ce genre de créations émoustillantes, je ne saurais dire si elle est ici particulièrement de bonne facture ou non. Et puis, n'étant pas sensible aux charmes masculins, c'est déjà tout une partie des scènes de jambes en l'air qui me passe au dessus de la tête. Allez, je reconnais tout de même que certains scénarios me parlent quand-même, que certaines prémisses auraient pu me faire rougir... si je n'étais pas déjà occupée à glousser. Bah oui, je lis cette série surtout pour la comédie ! Et puis de toute façon, encore une fois, c'est suffisamment varié pour qu'il y en ait pour tous les goûts. Pour ce qui est du dessin je suis mitigée. Subjectivement je l'affectionne, j'y suis attachée (peut-être parce qu'habituée), mais objectivement je lui reconnais un certain aspect trop "simpliste" dans beaucoup de designs, une colorisation parfois plate et un style webcomic typique de son époque qui ne parlera sans doute pas à tout le monde. Série comique, série fantastique ou série strictement pour adulte ? Je n'ai pas su choisir alors j'ai tranché pour la classer comme une série avant tout humoristique. Gardons juste en tête que la myriade de vulves, de pénis, d'anus, de seins et de brouettes moldaves en gros plans ne prédestinent pas cette lecture à un public jeunesse. Bon, après, rien ne vous empêche de faire lire à des ados les quelques gags sans cul (ou a minima sans rien d'explicite), il y en a des sacrément chiadés ! Même si beaucoup des premiers gags me paraissent un peu faibles, j'avoue trouver la série dans sa globalité assez savoureuse, alors je lui arrondis sa note au supérieur sans le moindre regret. (Note réelle 3,5) PS : Je suis surprise que l'intégralité du webcomic n'ait pas été publié en album, après tout la série continue toujours et la traduction francophone disponible sur le site des éditions Lapin est déjà allée très loin.

18/01/2026 (modifier)
Par grogro
Note: 5/5
Couverture de la série Soli Deo Gloria
Soli Deo Gloria

Ayè ! J'ai lu la bestiole, enfin. Et je ne dérogerai pas à la règle pour me lancer moi aussi dans un concert de louanges, histoire de rester dans le thème de cette BD décidément remarquable ! Que ce soit son thème (ou plutôt ses thèmes), sa narration fluide, son scénar ciselé, ou son dessin immersif, il n'y rien à jeter dans Soli Deo gloria. Je tâcherai d'être bref car les aviseurs et zeuses précédent-e-s ont déjà tout dit. Le thème principal, c'est la musique, c'est évident. Un thème qui ne pouvait que me parler. Mais derrière ça, il y a plusieurs sous-thème, expression totalement impropre car ces thèmes ne sont pas mineurs, ou moins importants : ils sont juste moins évident, moins immédiatement saisissables, et se révèlent à mesure que la lecture progresse. Sans aller plus en profondeur, on citera pêle-mêle celui de la fratrie, de l'absence, de l'inspiration... Bref ! cette œuvre fourmille, ce qui contribue probablement à la rendre si prenante à en juger par les commentaires dithyrambiques. La narration est claire et ne pose aucun souci de compréhension. Pas une fois il ne m'a été besoin de faire marche arrière avec cette impression d'avoir rater un truc. C'est limpide. Le scénario est une construction admirable. On sent que tout est réfléchi et savamment pesé. Contrairement à Cleck, cela m'a au contraire beaucoup impressionné car ce n'est pas courant. Et puis on ne voit pas les étais. Ca tourne comme une horloge, et moi, je trouve qu'un mécanisme horloger est quelque chose d'admirable. Comment reprocher à un auteur d'avoir bosser son truc ? A un artisan de chercher la perfection ?... A mesure que la fin arrive, ce roman graphique d'initiation ressert son emprise. La tension monte. J'étais complètement pris dans cette histoire qui ne souffre d'aucun temps mort, avançant à un rythme métronomique, ce qui on en conviendra, pour une œuvre évoquant la musique, est du meilleur effet. Ca monte, ça monte, à l'image du "resurrectio" final ! Mais chuuuut !... Enfin, le dessin : il est tout bonnement exceptionnel. Il développe une singularité tout en rendant un hommage sincère aux illustrateurs historiques. J'ai par exemple beaucoup pensé à Gustave Doré ! Franchement, j'étais tout entier happé dans l'univers graphique, à plus forte raison parce qu'Edouard Cour développe des petites trouvailles remarquables qui la plupart du temps fonctionnent à merveilles. Il a par exemple parfaitement traduit le son : celui de l'instrument chamanique construit dans un crâne d'ours, ou le son si particulier du clavecin. La classe atomique ! Chapeau bas ! Je m'arrêterai là, me contentant d'ajouter qu'au départ pourtant, j'ai tiqué sur la couverture dorée (Gustave ?) que je trouvais bien trop tape à l’œil pour être sincère. Mais les deux auteurs de Soli Deo Gloria ont su faire plier toutes mes mauvaises langues intérieures. De la bien belle ouvrage !

18/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Communardes !
Communardes !

Voilà encore un scénario de Lupano intéressant. Ça n’est sans doute pas son plus original ou son plus complexe, mais la lecture de cette série est vraiment agréable. Il parvient bien à mêler petite et grande Histoire dans ce moment charnière de l’Histoire de France qu’a été la chute du second Empire et la Commune de Paris. Je ne suis vraiment pas fan du changement de dessinateur dans une même série – et là dessinateurs et coloristes changent à chaque tome ! De plus j’ai été surpris par le gros changement à ce niveau dans le dernier tome – avec qui plus est une police de caractères un chouia trop grosses dans les phylactères (même si je me suis finalement fait au trait de Fourquemin). Mais bon, ces petits désagréments – pas rédhibitoires – mis à part, la lecture reste plaisante. Chacun des albums peut se lire indépendamment. Même si ça se passe au même endroit et au même moment (Paris durant le siège prussien puis « Versaillais »), nous suivons des personnages différents. Une passionaria russe, une gamine pleine de vie, et une servante qui s’émancipe occupent successivement le premier rôle. Car, comme le titre de la série l’indique, Lupano a mis en avant des femmes dans ce récit. Des femmes qui plus est « féministes » avant l’heure, revendicatives. Et Lupano montre bien que, même parmi les révoltés/révolutionnaires (citations de Proudhon à l’appui), le sexisme reste dominant (ne parlons pas des milieux bourgeois et réactionnaires, évidemment scandalisés par les femmes se mêlant aux hommes dans les luttes – voir le procès en fin de troisième tome). Cet aspect est intéressant. Sinon, chaque album possède des qualités. Le troisième est peut-être celui qui est le moins fluide a priori, avec un procès – statique forcément, avec une héroïne qui reste mutique – qui occupe un très long dernier tiers. Mais ce passage est édifiant, écoeurant (on voit de quel côté penche Lupano), avec les préventions de classe, de sexe, qui méprise les « classes laborieuses et dangereuses). Chaque album met aussi en avant la violence de la semaine sanglante. Une série réussie.

18/01/2026 (modifier)
Couverture de la série L'Epervier
L'Epervier

Quel plaisir de lecture. La série se dévore avec une constance remarquable : rythme soutenu, efficacité feuilletonesque et véritable sens de l’aventure. Si l’on apprécie les récits maritimes historiques, on est pleinement servi. L’approche de la piraterie est volontairement réaliste, loin des fantasmes exotiques : pas de Caraïbes, Hollandais Volant, Malédictions Aztèques mais un cadre crédible, rude, solidement ancré dans son époque. Le scénario est un atout majeur. L’intrigue est bien ficelée, lisible, et maintient l’intérêt sur la durée. Les personnages gagnent en épaisseur au fil des tomes, sans complexité excessive. Le héros est résolument héroïque, assumé comme tel : ceux qui recherchent une œuvre sombre, profondément nuancée pourront rester à distance. En revanche, pour une aventure efficace, généreuse et très plaisante à lire, la série remplit parfaitement son contrat. Graphiquement, le travail est remarquable. La qualité et surtout la constance du dessin sur un grand nombre de tomes et d’années forcent le respect. Le style initial est maintenu avec rigueur, au bénéfice de la cohérence visuelle et de l’immersion, notamment dans la représentation du monde maritime.

18/01/2026 (modifier)
Couverture de la série L'Aigle sans orteils
L'Aigle sans orteils

Excellente bande dessinée autour du cyclisme, mais surtout à côté du cyclisme. Le sport sert ici de moteur narratif plus que de sujet central : le cœur du récit est ailleurs, dans le portrait d’une époque rude, d’une région marquée par la montagne, et dans la trajectoire intime d’un homme qui poursuit un rêve presque déraisonnable. Le scénario est volontairement simple et relativement court, mais traité avec une grande justesse. Tout fonctionne par petites touches : la dureté du quotidien, l’obsession, le courage silencieux. C’est une véritable chasse au rêve dans un monde qui ne fait aucun cadeau, racontée sans emphase ni pathos. Le rythme est particulièrement bien maîtrisé, constant du début à la fin, donnant au récit une impression de solidité et de cohérence rare pour un format aussi resserré. Le dessin est très beau et parfaitement adapté au propos. Le style légèrement rétro ancre immédiatement l’histoire dans son époque et renforce la dimension historique et humaine du récit. Les ambiances, les paysages et les efforts physiques sont rendus avec beaucoup de sensibilité, au service de l’émotion plutôt que de la démonstration graphique.

18/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Jours de sable
Jours de sable

Un travail remarquable, d’une grande sensibilité. L’album impressionne par la qualité de sa documentation et par la justesse du parallèle entre la fiction et les images historiques : on sent un vrai travail d’immersion, presque de terrain. L’intrigue est prenante sans jamais chercher à s’imposer ; elle sert avant tout un propos plus large où la vie quotidienne, la condition humaine et la dignité des habitants du Dust Bowl deviennent les véritables moteurs du récit. Les personnages sont traités avec beaucoup de finesse. La dureté du contexte est montrée frontalement mais toujours avec retenue, ce qui renforce l’impact émotionnel. L’aspect didactique est très bien intégré, jamais pesant, et certains thèmes — notamment la relation à la mort — sont abordés avec une subtilité rare, en résonance constante avec l’époque et les situations vécues. Le rythme volontairement lent fonctionne parfaitement : il laisse le temps à la poussière, au silence et à l’épuisement de s’installer, jusqu’à devenir presque physiques pour le lecteur. Graphiquement, c’est superbe. Le dessin est précis, détaillé, parfois saisissant, avec des planches très fortes visuellement. Le traitement de la poussière, omniprésente, est particulièrement réussi, tout comme le travail des couleurs, qui installe une atmosphère à la fois belle, âpre et réaliste. Une œuvre marquante, exigeante et profondément humaine.

18/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Un polar à Barcelone (Je suis leur silence)
Un polar à Barcelone (Je suis leur silence)

Œuvre globalement très réussie, agréable à lire et solidement construite. L’intrigue fonctionne comme un vrai polar, bien ficelé, mais reste clairement centrée sur l’humain plutôt que sur la mécanique de l’enquête. Le cadre barcelonais et le poids du passé familial apportent une densité appréciable sans alourdir le récit. Le choix narratif des voix du passé – les « Elles » – combiné à l’excentricité de l’héroïne enrichit fortement l’ensemble. Ces éléments donnent de l’épaisseur psychologique aux personnages et renforcent la singularité du récit. Les allers-retours entre présent, souvenirs et strates narratives ajoutent une légère complexité, mais surtout un vrai dynamisme, sans jamais nuire à la lisibilité. Graphiquement, le dessin est soigné et très moderne. Les personnages sont immédiatement identifiables, expressifs, bien caractérisés sans tomber dans la caricature. On comprend rapidement leur nature et leur rôle par le seul trait, ce qui sert efficacement la narration et le rythme de lecture.

18/01/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Mariage - Les Gouttes de Dieu
Mariage - Les Gouttes de Dieu

Lire et relire Les Gouttes de Dieu, et Mariage, les Gouttes de Dieu, pour être heureux. Avec les gouttes, on a tenté d'apprendre cépage, terroir, et les travail des hommes, ici, le lien entre la cuisine, un art dont on donne quelque lueurs, et vin ! On avait déjà vu des restaurants, mais pas à ce point, et puis il y a... La Chine ! Eh oui, un des juges, un des officiers de l'ordre fondé par le père des deux concurrents au gain de la cave est Chinois, et il est madré, le rusé ! On va en Chine, et surtout, on mange du requin, pas vraiment quelque chose qu'on aurait osé écrire chez nous à cause de ceux qui ne prennent que les ailerons du poisson, condamné à mourir lentement, se balançant au fond des flots ! On croise aussi des tricheurs de compétition, et, ô joie, des choses vraiment subtiles, comme une boisson qu'on peut considérer et comme un vin, et comme un saké ! Le talent de nos héros est très grand, masque de celui des auteurs. Le trait a comme d'habitude parfait, dynamique et précis, personnages bien caractérisés sans exagération, et dessins merveilleux des poétiques descriptions de vins et de plats.

17/01/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Page noire
Page noire

Ce voyage au cœur de notre propre abjection est la seule façon d’accepter les autres… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Frank Giroud et Denis Lapière pour le scénario, et par Ralph Meyer pour les dessins, qui a également réalisé les couleurs avec Caroline Delabie. Il comprend cent pages de bande dessinée. La réédition de 2012 se termine par un dossier de quatorze pages : six pour la biographie d’Afia dont deux consacrées à la genèse d’une planche (script + crayonnés), cinq pour celle de Kerry, et deux pages avec le script de la planche vingt-et-un et le crayonné correspondant. Chez l’éditeur de l’écrivain à succès Carson McNeal, la journaliste trentenaire Kerry Stevens est venue interviewer le personnel, dont le comptable Max qui lui remet une copie des premières pages du futur roman dudit auteur : un livre qui s’intitulera Le diable et la poupée. Elle le remercie profusément, et lui-même se déclare ravi qu’une personne leur montre autant de considération. Le directeur éditorial passe dans les couloirs, se montrant sarcastique sur l’importance relative des employés. La journaliste et le comptable arrivent dans le bureau de ce dernier, qui doit la laisser seule quelques minutes pour répondre à la demande sur le dernier relevé Maupin. Elle en profite pour consulter les souches sur son bureau et elle trouve ce qu’elle est venu chercher : le nom et l’adresse de l’intermédiaire avec lequel l’éditeur communique. Le midi, elle déjeune avec sa sœur Alyssa qui lui raconte que la chimiothérapie s’est avérée inefficace sur leur père, et qu’elle pourrait lui rendre visite. Kerry estime que l’idée est vouée à l’échec car son père ne lui a toujours pas pardonné : toute conversation se terminerait comme d’habitude, et elle ne veut pas se disputer avec un homme en train de mourir. Les deux sœurs quittent le restaurant et se rendent à un autre établissement pour prendre un café en terrasse. Kerry confie à Alyssa qu’elle est en train de se démener pour obtenir une interview d’un écrivain à succès qui n’en donne jamais, qui n’effectue aucune apparition en public, et qui ne se présente jamais à la remise des prix qu’il a raflés. Mieux : aucune photo de lui n’est parue dans la presse. Bref : personne ne sait qui est vraiment Carson McNeal. Elle ajoute qu’elle a réussi à dénicher son adresse ou celle de l’homme chez qui il reçoit son courrier. Ailleurs, dans un village au Liban, une enfant cachée sous une table voit arriver les bottes d’un soldat phalangiste, qui passe entre les cadavres de sa famille. Une balle se loge au beau milieu de son front, et elle s’éveille en hurlant. Romy, sa codétenue, réveillée par les cris, descend du lit superposé et vient la réconforter : c’est juste un des cauchemars d’Afia, mais c’est fini maintenant. Elle lui donne un verre d’eau, et lui rappelle que c’est sa dernière nuit qui s’achève : elle sort aujourd’hui. Romy a donné un numéro à son amie, une société de luxe avec des clients de luxe, mais Afia ne veut plus exercer le métier de prostituée. Elle sort, se heurte à la réalité, va prendre un café au comptoir, s’apprête à appeler le numéro, et est rejointe par l’éducateur pénitentiaire qui lui propose autre chose. Une couverture qui ne dit pas grand-chose de l’intrigue, un texte en quatrième de couverture tout aussi énigmatique. Le lecteur commence par découvrir la journaliste Kerry Stevens, sa situation, travaillant pour un magazine qui fuit comme la peste tout ce qui se veut branché, la revue misant au contraire sur les valeurs sûres et durables, voire universelles et intemporelles. Elle s’est fâchée avec son père, elle traque un écrivain au succès planétaire : un phénomène d’édition et adapté en treize langues, un écrivain de génie, avec une plume comme on n’en a plus vu depuis Steinbeck, obsédé par le thème du renoncement, voire du reniement de soi. Le dessinateur la représente comme une jeune trentenaire, blonde et vive, perspicace et sportive sans être athlétique, une jeune femme indépendante avec du caractère et de l’initiative. Puis arrivé à la neuvième planche, il fait la connaissance avec un autre personnage principal : Afia Maadour, dont il découvre progressivement l’histoire en alternance avec elle de Kerry, Palestinienne dont la famille a fui les troupes israéliennes pour se réfugier au Liban. La technique de dessin change pour bien distinguer ces deux fils narratifs : le dessinateur passe de contours encrés avec des représentations descriptives et réalistes et une palette bleutée, à des contours moins appuyés, des représentations avec les mêmes caractéristiques, et une palette dans les tons ocre brun. Avec cette alternance de séquences entre le fil narratif mettant en scène la journaliste Kerry Stevens, et celui mettant en scène Afia Maadour fraîchement sortie de prison, le lecteur comprend que les auteurs vont jouer avec la structure de leur récit, et qu’ils l’invitent à y participer : à chercher les liens entre ces deux personnages et leur histoire, à détecter s’il se déroulent dans la même temporalité… tout en révélant rapidement que l’histoire d’Afia n’est autre que ce que raconte le roman en cours d’écriture de Carson McNeal. Le lecteur s’attache vite à la journaliste qui se montre fort astucieuse pour parvenir à ses fins : rencontrer cet écrivain si mystérieux dont les romans la touchent. Le lecteur lui envie son culot, et un peu sa chance : récupérer l’adresse du contact par la ruse et la duperie, simuler un accident, utiliser ses charmes en tout bien tout honneur, mettre à profit son histoire personnelle (la brouille avec son père) pour faire pleurer dans les chaumières, ou tout du moins émouvoir Lewis Shiffer, le contact de Carson McNeal. En tant que personnage réel (c’est-à-dire dans le cadre de cette histoire), Kerry prend le pas sur Afia qui est présentée comme un personnage de fiction, toujours dans le cadre de cette histoire. La narration visuelle apparaît immédiatement plaisante, en particulier dans les scènes consacrées à Kerry. Alors que les auteurs jouent la provocation en commençant par trois cases consistant en un travelling arrière à partir du mot Livres imprimés sur une page de l’épreuve du prochain roman de McNeal, jusqu’à voir la majeure partie d’un paragraphe, la suite est présentée avec naturel et simplicité, c’est-à-dire des extraits de texte en lieu et place des dessins attendus. Le groupe de feuillets passe d’une main à un autre, puis est mis dans un dossier qui finit dans le sac de la journaliste, le temps d’apercevoir une partie du titre. Le lecteur ressent l’efficacité de chaque prise de vue, sa clarté, l’unité de page pour également chaque prise de vue, le recours au gros plan sur les visages pour souligner un état d’esprit ou une émotion, sans en abuser, l’investissement de l’artiste pour donner corps aux décors, leur donner de la consistance et de la plausibilité. Il peut se projeter dans les couloirs et les bureaux impersonnels des locaux de la maison d’édition, en terrasse à New York, puis dans les forêts et les rives de l’océan Pacifique à Blue Falls dans l’Oregon, dans ses petits commerces, et dans une cabane en bordure de l’océan, etc. Il note que le dessinateur est attentif aux détails avec un sens du bon dosage dans la densité d’informations visuelles : la maquette du Cutty Sark, les autres maquettes de bateaux et les outils d’assemblage, l’aménagement intérieur du chalet de McNeal, le cric pour changer le pneu de la voiture, etc. Il retrouve ces caractéristiques dans le fil narratif consacré à Afia avec l’impression d’être plus dans les sensations du fait du mode de mise en couleurs, tout en retrouvant ce niveau de détails quand il prête plus attention à la case qu’il regarde. Au fur et à mesure que les liens entre les deux histoires apparaissent progressivement, le lecteur comprend qu’il s’est peut-être un peu vite emballé lorsqu’il a classé cette histoire dans le genre polar. En fait, la journaliste n’enquête pas dans le monde de l’édition : elle cherche un scoop pour une raison psychologique clairement explicitée. De fait, ce pan du récit s’apparente plus à une forme de poursuite pour démasquer l’écrivain qu’à un polar. La dimension sociale, ou plutôt historique, se trouve plutôt dans l’autre pan de l’histoire avec l’exécution sommaire au Liban, massacre perpétré contre des Palestiniens. Les auteurs font explicitement référence à la guerre du Liban qui oppose les phalanges chrétiennes aux milices palestiniennes et musulmanes, ayant éclaté en 1975. Là encore, ce fond historique sert de fondation à cette partie de l’intrigue, sans déboucher sur une mise en perspective de ce conflit ou une analyse de ses répercussions sociales ou politiques. Puis le lecteur se remémore les observations initiales de la journaliste sur McNeal : un écrivain de génie, avec une plume comme on n’en a plus vu depuis Steinbeck, et le fait qu’il soit obsédé par le thème du renoncement, voire du reniement de soi. Par la suite, lorsqu’il lui est donné d’échanger avec l’écrivain, elle évoque le fait que le mode de vie d’un auteur influe sur son œuvre, et les influences qu’elle a détectées telles que John Steinbeck (1902-1968), Ernest Hemingway (1899-1961), Robert Louis Stevenson (1850-1894), sur sa fascination par le caractère de ses personnages monstrueux. McLean lui rétorque qu’elle a dû découvrir que les séances de psychanalyse constituent un voyage au cœur sa propre abjection, ce qui est la seule façon de s’accepter, d’accepter les autres et finalement d’accepter la vie. Il s’agit d’une véritable profession de foi pour McLean, et peut-être pour les auteurs eux-mêmes. Le lecteur se dit les scénaristes évoquent peut-être leurs propres convictions. Il repense également à leur choix de construire un récit à partir d’une forme très particulière : l’entrelacement de deux fils narratifs, et aussi des personnages qui en manipulent d’autres, avec une forme de perspicacité et de préscience qui peut nécessiter une augmentation de suspension consentie d’incrédulité chez le lecteur. De ce point de vue, le propos du récit devient un peu plus un commentaire et une mise en pratique de l’art de la narration, cette mise en abîme étant corroborée par le fait que les auteurs mettent en scène un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un dont le métier est également de raconter des histoires. Une enquête de journaliste bien agréable à lire : une narration visuelle d’une grande qualité, avec un dosage parfait dans ce qui est montré, un art consommé de la prise de vue et de son découpage, de la direction d’acteurs, et une capacité à différencier deux modes de dessins, l’un pour Kerry Stevens, l’autre pour Afia Maadour. Une intrigue qui tient en haleine, à la condition d’accepter d’être dans un récit de genre, ce qui suppose une suspension d’incrédulité consentie pour les conventions dudit genre. En sous-texte, les auteurs évoquent l’art de raconter une histoire, celle-ci ayant été conçue à partir d’une structure spécifique. Satisfaisant.

17/01/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 4/5
Couverture de la série Mégalex
Mégalex

Jodorowsky et Beltran (qui assure les couleurs des Technoperes) se retrouvent pour une nouvelle épopée SF! Cette fois Jodorowsky nous raconte l'histoire de Megalex, une mégalopole de béton, et de ses castes. On est happé dans cet univers minéral dès les premières pages grâce à la technique de dessin en modélisation 3D de Beltran. Nous avons d'un côté les nantis qui sont déshumanisés par les drogues et qui vivent dans une sorte de décadence technologique et de l'autre les parias, qui vivent dans les souterrains et rêvent d'un retour à la nature. Tous les habitants sont soumis à une règle : une espérance de vie limitée. Plus vous êtes haut dans la hiérarchie sociale et plus vous avez du temps de vie et inversement. Cette idée est admirablement exploitée et aboutit à des scènes très fortes. C'est difficile d'en dire plus sans spolier mais on est sur du Jodo pur jus, avec notamment un troisième tome très inspiré qui multiplie les pirouettes scénaristiques. Les fans vont adorer et les réfractaires vont encore s'étonner d'être dégoûtés par tous les excès du récit et la noirceur générale de l'oeuvre. Megalex n'est pas sans petits défauts : Jodo a du mal à choisir le personnage principal de son histoire et la fin du premier cycle est expédiée (mais vraiment). Dommage, j'aurais adoré un second cycle qui ne verra jamais le jour. Encore un bijou signé Jodorowsky.

17/01/2026 (modifier)