Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive.
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Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire.
Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine.
Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord.
C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Sh?ji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze.
En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais.
Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables.
Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Le Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze.
Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.
J’avais beaucoup aimé Shanghai Chagrin du même auteur. J’étais donc curieux de découvrir le dernier ouvrage du jeune auteur Léopold Prudent.
La Roue sans merci est un petit ouvrage d’un vingtaine de page et d’une taille à peine plus grande que ma main (j’ai de grandes mains donc ça n’aide pas). Cependant, derrière cette petite BD se cache tout de même une grande BD. En quelques mots et quelques images, Prudon nous parle d’amour, du temps qui passe et qui ne revient pas. On assiste à un vieux couple qui se promène en bord de Loire et qui vit ses derniers instants face à cette grande roue qui tourne. Cette même grande roue qui était présente lors de la rencontre du couple des décennies auparavant et qui à travers elle nous faire revivre les moments du débuts. La grande roue tourne continuellement et rappelle finalement l’horloge qui également tourne et qui inlassablement laisse le temps filer.
Le dessin est intéressant. Il ressemble à des ombres qui s’alternent. Des formes blanches sur fond noir et vice versa. Ce n’est pas forcément mon style mais c’est impressionnant ce que l’on peut faire en quelques coups de pinceau.
C’est léger, c’est touchant, c’est poétique, tout cela sans forcément être trop.
Dorohedoro est typiquement le genre de manga que l'on adore ou que l'on déteste. Dès les premières pages, on plonge dans un univers sale, chaotique et complètement barré. Cette folie permanente fait sa force. L'autrice construit un monde fascinant, peuplé de personnages improbables mais attachants. Même les antagonistes bénéficient d'un vrai développement et finissent souvent par être plus intéressants que les héros eux-mêmes.
Un mélange de fantasy urbaine, d'horreur, d'humour noir et de violence qui fonctionne. On a souvent l'impression de ne rien comprendre à ce qui se passe, mais cela participe finalement au charme de l'œuvre. On avance dans ce grand bazar avec curiosité, en attendant que les pièces du puzzle s'assemblent. Par contre, l'histoire devient parfois inutilement complexe. À force d'ajouter des mystères, des révélations et de nouveaux personnages, la narration en prend un coup. Tout n'est pas toujours limpide et il faut accepter de se laisser porter par le délire ambiant.
Graphiquement, le trait de Hayashida ne séduira pas tout le monde. Il est brut, parfois brouillon, mais il colle parfaitement à l'univers crasseux et déglingué de la série, immersion garantie.
Un manga aussi fou que fascinant, dont le chaos apparent cache une véritable richesse.
Après lecture des précédents avis, je rejoins à 100% Yaglourt.
Beatifica Blues fait partie de ces BD que je rattache immédiatement à une époque de ma vie. Je l'avais découverte au lycée et je me rappelle encore très bien du plaisir de lecture et du choc visuel qu'elle m'avait procurés (en plus ça coincidait avec mon visionnage de Mad Max 2, qui matche parfaitement avec la scène dintroduction). C'est aussi ma véritable rencontre avec le duo Dufaux-Griffo, un tandem que je retrouverai ensuite avec beaucoup de plaisir, comme Monsieur Noir quelques années plus tard.
En la relisant des années plus tard, je lui trouve toujours ce charme très particulier des grandes BD SF des années 80. Le monde imaginé par Dufaux est sale, décadent, étrange, parfois volontairement nébuleux (ce que je me redis à chaque fois que je relis la dédicace qu'il m'a fait, merci Mr Dufaux la longue attente valait le coup), mais il dégage une atmosphère incroyable. Entre les pluies acides, les cités qui survivent au mieux et cette mystérieuse pilule devenue indispensable à la population, on a constamment envie de tourner les pages pour en découvrir davantage.
Gros point fort, l'album ne cherche jamais à tout expliquer. Il préfère installer une ambiance, multiplier les personnages inquiétants aux noms farfelus ou fascinants et laisser le lecteur s'immerger dans cet univers post-apocalyptique où plane une sensation permanente de fin du monde. On sent aussi un Dufaux encore jeune mais déjà très attiré par les figures de marginaux, les destins brisés et une poésie du désastre qui deviendra l'une de ses marques de fabrique. Et puis il y a Griffo. Son dessin se bonifie à chaque tome. On sent les influences graphiques de l'époque, mais il est déjà élégant et a une personnalité qui donne du relief à cet univers. Beaucoup d'images me sont restées en mémoire bien après la lecture, ce qui est souvent le signe des albums qui comptent un peu plus que les autres.
Tout n'est pas parfait pour autant. Certains développements paraissent aujourd'hui un peu décousus, certains passages sur Hugo abscons à point et l'histoire emprunte parfois des détours qui n'apportent pas grand-chose. Mais ce sont finalement des défauts assez mineurs au regard de la richesse de l'univers.
Une série imparfaite mais terriblement attachante, portée par une ambiance formidable et un duo d'auteurs qui commençait déjà à montrer tout son talent. Une madeleine de Proust de lecteur, tout simplement.
PS : oubliez les 3 albums seuls et cherchez directement l'intégrale qui contient l'équivalent d'un album supplémentaire qui apporte enfin une véritable conclusion à l'histoire. Sans elle, on reste un peu sur sa faim. Avec elle, l'ensemble gagne en cohérence et prend une tout autre dimension. C'est tout simplement indispensable.
Le chevalier solitaire face à la jungle de béton. J'aime beaucoup ces histoires réalisées par l'équipe au complet de 100 Bullets. En enquêtant sur un crime, en revivant des souvenirs traumatisants, en affrontant des versions plus réalistes et sombres des vilains Croc ou Pingouin, Batman apparaît ici plus solitaire et sans les acolytes des cycles précédents. Les éléments caractéristiques du roman policier ou du film Noir encadrent le héros et la ville de Gotham. Le point le plus fort, pour moi, est la conversation avec le Joker à l'asile Arkham, je recommande la lecture !
J'ai la chance de posséder, en plus de la version normale en couleurs, la « The Deluxe Edition », version américaine en noir et blanc. Je pense que c'est là que la beauté du travail de Risso ressort encore plus.
Dans un monde où les Kaijus ont disparus, les sentais perdurent encore. S'iels ne se tatanent plus avec des monstres de 50 mètres de haut iels se contentent aujourd'hui d'enchaîner les missions peu glorieuses et les petits boulots ingrats. L'âge de l'héroïsme n'est plus et les jeunes, de tout âge et de tout temps, sont comme toujours perdu-e-s quant au monde dans lequel iels vont devoir apprendre à vivre.
Sous couvert de héros en perdition on nous parle donc surtout de jeunesse qui ne sait pas où elle va et de la peur de l'incertitude face à l'avenir. On nous parle d'anxiété, du conflit entre nos rêves et la réalité, de l'ambiance étouffante d'un écosystème et d'une société notoirement mourant-e-s, on nous parle surtout de gens paumés. J'aime particulièrement cette représentation de cette période de vie particulièrement angoissante où tous les repères du passé volent en éclat et où l'avenir ne nous semble plus qu'une terrible fatalité, d'autant plus lorsque l'on met en lumière que cette période peut durer très longtemps. Après tout, est-on jamais vraiment en contrôle de notre trajectoire de vie et de la réalisation de nos rêves ?
Au delà du simple sujet de la jeunesse en perdition et des angoisses liées à l'avenir, on note également une critique de la culture capitaliste et un propos sur les différences d'impositions de genre au sein de notre société.
C'est du très bon, le dessin de Singelin est toujours bien travaillé, les décors sont fournis et joliment chaotiques, la colorisation n'appuyant que les couleurs vives des sentais est bien trouvées, les personnages sont attachants et intriguants (et celleux qui sont des têtes à claques et/ou des petits cons finis restent réalistes dans leur exécution et leur dégringolade morale reste prenante à voir), … Bref, une série qui se révèle très bonne.
Hâte de lire le troisième et dernier tome !
(Note réelle 3,5)
Je pensais surtout trouver une leçon d'histoire sur les dernières secousses de la guerre d'Espagne. En réalité, "Les Phalanges de l'Ordre Noir" est beaucoup plus riche que ça. Christin et Bilal prennent comme point de départ la réapparition d'un groupe franquiste plusieurs décennies après la guerre civile, poussant d'anciens brigadistes internationaux à reprendre du service. Ce qui m'a plu, c'est l'équilibre entre le fond historique et la dimension humaine. Ces anciens combattants ne sont plus les jeunes révolutionnaires d'autrefois. Ils sont âgés, fatigués, parfois dépassés par les événements, mais continuent malgré tout à courir après leurs ennemis d'hier. Il y a quelque chose d'à la fois admirable et un peu ridicule dans cette expédition, et l'album joue constamment sur ce fil. J'y vois une source d'inspiration pour Les Vieux Fourneaux.
On sourit souvent devant cette bande de vieux idéalistes qui s'obstinent à refaire l'Histoire, mais le récit ne se moque jamais vraiment d'eux. Au contraire, il montre avec beaucoup de tendresse ce que deviennent les convictions lorsqu'elles traversent plusieurs décennies. Derrière l'aventure et les rebondissements, c'est aussi une réflexion sur le vieillissement, la fidélité à ses idées et le poids du passé.C'est pourcela que je pense que cet album se savoure pleinement à partir de 40 ans :)
Et puis la manière dont Christin parvient à transmettre un contexte historique et politique assez dense sans jamais donner l'impression de lire un cours magistral, un beau tour de force. Les événements réels enrichissent le récit mais restent toujours au service des personnages. C'est précisément ce mélange qui m'a rendu l'album aussi prenant.
Graphiquement, Bilal est déjà à un niveau remarquable. Ca fourmille de détails et les ambiances mélancoliques collent parfaitement à cette histoire de combattants usés qui refusent de déposer les armes. On comprend alors pourquoi le duo Christin-Bilal a marqué la BD adulte à cette époque.
Bref, une lecture intelligente et humaine, qui réussit à être à la fois une aventure politique, une comédie douce-amère sur une bande de vieux cabossés et une passionnante plongée dans un pan assez méconnu de l'histoire européenne.
Je m'attendais à une énième déconstruction des contes de fées version "regardez comme tout cela était affreux avant", "non au patriarcat" et tutti quanti. En réalité, Lou Lubie est beaucoup plus maligne que ça. Elle rappelle les origines souvent plus sombres des contes, démonte quelques clichés popularisés par Disney, mais sans jamais tomber dans le procès à charge.
La force de ce livre joliment édité, c'est justement ce recul. L'autrice reconnaît les aspects parfois problématiques de certains récits, tout en expliquant pourquoi ils ont traversé les siècles et continuent de nous parler aujourd'hui. Derrière les versions, les époques et les adaptations, on retrouve des histoires profondément universelles. Le tout est porté par une vulgarisation exemplaire : c'est documenté, drôle, vivant et extrêmement facile à lire. Les plus de 200 pages défilent toutes seules grâce à un ton léger et un dessin simple mais très efficace.
Au final, une BD documentaire aussi instructive que divertissante, qui donne envie de redécouvrir les contes plutôt que de les condamner. Et rien que pour ça, c'est une belle réussite.
Fernández a déjà vingt ans de carrière derrière lui lorsqu’il réalise cette adaptation en couleurs du roman de Bram Stoker pour la version espagnole du magazine Creepy.
Son récit respecte scrupuleusement l'œuvre originale, là où le Dracula (Bess) de Georges Bess me semble moderniser excessivement les dialogues.
Graphiquement, l'album impressionne par une technique maîtresse de la peinture à l'huile et un découpage de qualité qui évite de tomber dans un académisme trop classique. De nombreuses images restent profondément marquantes : la première apparition du cocher, la découverte du château, le navire du comte fendant une mer déchaînée vers l'Angleterre, les attaques du comte sur Lucy, la purification de cette dernière par Van Helsing... Chacun de ces passages clés a fait l'objet d'un soin minutieux.
Mais la grande force de cette œuvre est aussi sa faiblesse : par moments, le récit peut donner une impression statique. Et puis il manque le charisme de Peter Cushing pour interpréter Van Helsing...
J'avais trouvé le Dracula de Bess soporifique et trop consensuel, et j'ai retrouvé dans cette superbe version la noirceur et l'ambiance gothique du mythe originel.
A l’heure où montent les intolérances, où le racisme s’exprime de manière de plus en plus décomplexée, il est bon de voir publié ce type d’ouvrage. Le co-auteur Feurat Alani a eu un parcours exemplaire. Lui qui a grandi dans ces célèbres tours « Pablo-Picasso » de Nanterre, est parvenu à s’extirper de cette cité dont la réputation s’est dangereusement dégradée au fil des crises successives depuis les années 70, comme beaucoup d’autres en France, alors qu’à l’époque elles symbolisaient pour beaucoup les contours d’un futur idyllique.
Feurat Alani, accompagné d’Ulysse Gry au dessin, se sont livrés à un vrai travail de journalistes de terrain , dans un tout autre style que leurs consœurs et confrères qui eux se contentent de produire pour les grands médias des micros-trottoirs dans des quartiers tranquilles, leurs missions les plus risquées étant de se rendre dans les zones inondées ou ravagées par les feux de forêt... Car ici, à Nanterre, c’est un incendie d’une toute autre nature qui s’est propagé dans les banlieues de France et de Navarre, après la mort du jeune Nahel abattu froidement par un policier lors d'un contrôle alors qu’il conduisait une voiture sans permis. C’est la révolte d’une jeunesse qui s’est exprimée, une jeunesse souvent issue de l’immigration par leurs parents ou grands-parents, une jeunesse qui a manqué le fameux ascenseur social.
On appréciera la démarche de Feurat Alani, qui nous aide à comprendre que ces jeunes ne correspondent pas à l’image qu’on essaie de donner d’eux, que les choses ne sont pas si simples et ne se résument pas aux slogans racistes et caricaturaux des partis xénophobes. Ce reportage en immersion nous donne à voir un autre visage de cette banlieue vilipendée par les opportunistes de la politique, cette banlieue que les JT évoquent seulement pour susciter le peur et favoriser l’audimat. Des lieux qui, malgré leur laideur, ont su conserver des valeurs d’entraide et de solidarité permettant à chacun de survivre, où même les clochards ont droit à un regard bienveillant et retrouvent un peu de la dignité qui leur est refusée dans les beaux quartiers. Et on est reconnaissant à Feurat de nous avoir montré cette facette beaucoup moins effrayante que l’image souvent véhiculée à travers les médias « officiels », une perspective différente qui tente de restituer la réalité sans l’enjoliver ni l’accentuer, mais qui donne un peu d’espoir dans un monde de plus en plus déshumanisé par une technologie envahissante et atomisante, voulant que chacun reste chez soi à passer des heures à pianoter sur son clavier. Un miroir qui pourrait bien changer notre regard et nous pousser à une remise en cause. Car dans ces banlieues, il se passe beaucoup de choses, et les gens ont l’air bien vivant, sans doute plus qu'ailleurs.
Le trait d’Ulysse Gry est simple et stylisé, mais surtout il respire l’authenticité. On sent une recherche élaborée dans la mise en page et c’est une belle poésie qu’il nous offre à plusieurs reprises. La page 19 représentant les fameuses tours « Pablo-Picasso » sous la lune est tout à fait remarquable. Ces tours semblent vivantes sous le crayon de Gry, évoquant les célèbres moais de l’île de Pâques. Cette patte poétique semble transcender le délabrement et la violence visuelle des lieux, bref, elle contribue à apaiser la cité pour permettre d'entrevoir l’espoir.
Cette BD est à découvrir absolument, parce qu’elle fait office de porte-voix à des populations qu’on n'entend guère habituellement, des populations souvent anonymisées, déshumanisées, et par ricochet stigmatisées, par les forts qui aiment à s’en prendre aux plus fragiles en leur donnant à des fins opportunistes le rôle de bouc émissaires pour tous les problèmes socio-économiques. Feurat Alani, « l’enfant du pays », l’a fait à sa façon, modestement, mais le message est bien passé. Parce que cette BD parle aussi de transmission entre les générations, l’essentiel étant ne pas oublier qu’il y a encore une cinquantaine d’années, à Nanterre, à la place de ces tours aujourd’hui si mal en point, se trouvait le plus grand bidonville de l'Hexagone, où s’entassaient ces immigrés qui ont construit la France d’après-guerre. La République finira bien par comprendre un jour, on l'espère, que les pratiques coloniales, qui se sont perpétuées dans les banlieues jusqu'à aujourd'hui, doivent prendre fin et qu'il faut changer d'ère.
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Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive. - Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire. Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine. Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord. C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Sh?ji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze. En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais. Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables. Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Le Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze. Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.
La Roue sans merci
J’avais beaucoup aimé Shanghai Chagrin du même auteur. J’étais donc curieux de découvrir le dernier ouvrage du jeune auteur Léopold Prudent. La Roue sans merci est un petit ouvrage d’un vingtaine de page et d’une taille à peine plus grande que ma main (j’ai de grandes mains donc ça n’aide pas). Cependant, derrière cette petite BD se cache tout de même une grande BD. En quelques mots et quelques images, Prudon nous parle d’amour, du temps qui passe et qui ne revient pas. On assiste à un vieux couple qui se promène en bord de Loire et qui vit ses derniers instants face à cette grande roue qui tourne. Cette même grande roue qui était présente lors de la rencontre du couple des décennies auparavant et qui à travers elle nous faire revivre les moments du débuts. La grande roue tourne continuellement et rappelle finalement l’horloge qui également tourne et qui inlassablement laisse le temps filer. Le dessin est intéressant. Il ressemble à des ombres qui s’alternent. Des formes blanches sur fond noir et vice versa. Ce n’est pas forcément mon style mais c’est impressionnant ce que l’on peut faire en quelques coups de pinceau. C’est léger, c’est touchant, c’est poétique, tout cela sans forcément être trop.
Dorohedoro
Dorohedoro est typiquement le genre de manga que l'on adore ou que l'on déteste. Dès les premières pages, on plonge dans un univers sale, chaotique et complètement barré. Cette folie permanente fait sa force. L'autrice construit un monde fascinant, peuplé de personnages improbables mais attachants. Même les antagonistes bénéficient d'un vrai développement et finissent souvent par être plus intéressants que les héros eux-mêmes. Un mélange de fantasy urbaine, d'horreur, d'humour noir et de violence qui fonctionne. On a souvent l'impression de ne rien comprendre à ce qui se passe, mais cela participe finalement au charme de l'œuvre. On avance dans ce grand bazar avec curiosité, en attendant que les pièces du puzzle s'assemblent. Par contre, l'histoire devient parfois inutilement complexe. À force d'ajouter des mystères, des révélations et de nouveaux personnages, la narration en prend un coup. Tout n'est pas toujours limpide et il faut accepter de se laisser porter par le délire ambiant. Graphiquement, le trait de Hayashida ne séduira pas tout le monde. Il est brut, parfois brouillon, mais il colle parfaitement à l'univers crasseux et déglingué de la série, immersion garantie. Un manga aussi fou que fascinant, dont le chaos apparent cache une véritable richesse. Après lecture des précédents avis, je rejoins à 100% Yaglourt.
Beatifica Blues
Beatifica Blues fait partie de ces BD que je rattache immédiatement à une époque de ma vie. Je l'avais découverte au lycée et je me rappelle encore très bien du plaisir de lecture et du choc visuel qu'elle m'avait procurés (en plus ça coincidait avec mon visionnage de Mad Max 2, qui matche parfaitement avec la scène dintroduction). C'est aussi ma véritable rencontre avec le duo Dufaux-Griffo, un tandem que je retrouverai ensuite avec beaucoup de plaisir, comme Monsieur Noir quelques années plus tard. En la relisant des années plus tard, je lui trouve toujours ce charme très particulier des grandes BD SF des années 80. Le monde imaginé par Dufaux est sale, décadent, étrange, parfois volontairement nébuleux (ce que je me redis à chaque fois que je relis la dédicace qu'il m'a fait, merci Mr Dufaux la longue attente valait le coup), mais il dégage une atmosphère incroyable. Entre les pluies acides, les cités qui survivent au mieux et cette mystérieuse pilule devenue indispensable à la population, on a constamment envie de tourner les pages pour en découvrir davantage. Gros point fort, l'album ne cherche jamais à tout expliquer. Il préfère installer une ambiance, multiplier les personnages inquiétants aux noms farfelus ou fascinants et laisser le lecteur s'immerger dans cet univers post-apocalyptique où plane une sensation permanente de fin du monde. On sent aussi un Dufaux encore jeune mais déjà très attiré par les figures de marginaux, les destins brisés et une poésie du désastre qui deviendra l'une de ses marques de fabrique. Et puis il y a Griffo. Son dessin se bonifie à chaque tome. On sent les influences graphiques de l'époque, mais il est déjà élégant et a une personnalité qui donne du relief à cet univers. Beaucoup d'images me sont restées en mémoire bien après la lecture, ce qui est souvent le signe des albums qui comptent un peu plus que les autres. Tout n'est pas parfait pour autant. Certains développements paraissent aujourd'hui un peu décousus, certains passages sur Hugo abscons à point et l'histoire emprunte parfois des détours qui n'apportent pas grand-chose. Mais ce sont finalement des défauts assez mineurs au regard de la richesse de l'univers. Une série imparfaite mais terriblement attachante, portée par une ambiance formidable et un duo d'auteurs qui commençait déjà à montrer tout son talent. Une madeleine de Proust de lecteur, tout simplement. PS : oubliez les 3 albums seuls et cherchez directement l'intégrale qui contient l'équivalent d'un album supplémentaire qui apporte enfin une véritable conclusion à l'histoire. Sans elle, on reste un peu sur sa faim. Avec elle, l'ensemble gagne en cohérence et prend une tout autre dimension. C'est tout simplement indispensable.
Batman - Cité brisée
Le chevalier solitaire face à la jungle de béton. J'aime beaucoup ces histoires réalisées par l'équipe au complet de 100 Bullets. En enquêtant sur un crime, en revivant des souvenirs traumatisants, en affrontant des versions plus réalistes et sombres des vilains Croc ou Pingouin, Batman apparaît ici plus solitaire et sans les acolytes des cycles précédents. Les éléments caractéristiques du roman policier ou du film Noir encadrent le héros et la ville de Gotham. Le point le plus fort, pour moi, est la conversation avec le Joker à l'asile Arkham, je recommande la lecture ! J'ai la chance de posséder, en plus de la version normale en couleurs, la « The Deluxe Edition », version américaine en noir et blanc. Je pense que c'est là que la beauté du travail de Risso ressort encore plus.
Shin Zero
Dans un monde où les Kaijus ont disparus, les sentais perdurent encore. S'iels ne se tatanent plus avec des monstres de 50 mètres de haut iels se contentent aujourd'hui d'enchaîner les missions peu glorieuses et les petits boulots ingrats. L'âge de l'héroïsme n'est plus et les jeunes, de tout âge et de tout temps, sont comme toujours perdu-e-s quant au monde dans lequel iels vont devoir apprendre à vivre. Sous couvert de héros en perdition on nous parle donc surtout de jeunesse qui ne sait pas où elle va et de la peur de l'incertitude face à l'avenir. On nous parle d'anxiété, du conflit entre nos rêves et la réalité, de l'ambiance étouffante d'un écosystème et d'une société notoirement mourant-e-s, on nous parle surtout de gens paumés. J'aime particulièrement cette représentation de cette période de vie particulièrement angoissante où tous les repères du passé volent en éclat et où l'avenir ne nous semble plus qu'une terrible fatalité, d'autant plus lorsque l'on met en lumière que cette période peut durer très longtemps. Après tout, est-on jamais vraiment en contrôle de notre trajectoire de vie et de la réalisation de nos rêves ? Au delà du simple sujet de la jeunesse en perdition et des angoisses liées à l'avenir, on note également une critique de la culture capitaliste et un propos sur les différences d'impositions de genre au sein de notre société. C'est du très bon, le dessin de Singelin est toujours bien travaillé, les décors sont fournis et joliment chaotiques, la colorisation n'appuyant que les couleurs vives des sentais est bien trouvées, les personnages sont attachants et intriguants (et celleux qui sont des têtes à claques et/ou des petits cons finis restent réalistes dans leur exécution et leur dégringolade morale reste prenante à voir), … Bref, une série qui se révèle très bonne. Hâte de lire le troisième et dernier tome ! (Note réelle 3,5)
Les Phalanges de l'ordre noir
Je pensais surtout trouver une leçon d'histoire sur les dernières secousses de la guerre d'Espagne. En réalité, "Les Phalanges de l'Ordre Noir" est beaucoup plus riche que ça. Christin et Bilal prennent comme point de départ la réapparition d'un groupe franquiste plusieurs décennies après la guerre civile, poussant d'anciens brigadistes internationaux à reprendre du service. Ce qui m'a plu, c'est l'équilibre entre le fond historique et la dimension humaine. Ces anciens combattants ne sont plus les jeunes révolutionnaires d'autrefois. Ils sont âgés, fatigués, parfois dépassés par les événements, mais continuent malgré tout à courir après leurs ennemis d'hier. Il y a quelque chose d'à la fois admirable et un peu ridicule dans cette expédition, et l'album joue constamment sur ce fil. J'y vois une source d'inspiration pour Les Vieux Fourneaux. On sourit souvent devant cette bande de vieux idéalistes qui s'obstinent à refaire l'Histoire, mais le récit ne se moque jamais vraiment d'eux. Au contraire, il montre avec beaucoup de tendresse ce que deviennent les convictions lorsqu'elles traversent plusieurs décennies. Derrière l'aventure et les rebondissements, c'est aussi une réflexion sur le vieillissement, la fidélité à ses idées et le poids du passé.C'est pourcela que je pense que cet album se savoure pleinement à partir de 40 ans :) Et puis la manière dont Christin parvient à transmettre un contexte historique et politique assez dense sans jamais donner l'impression de lire un cours magistral, un beau tour de force. Les événements réels enrichissent le récit mais restent toujours au service des personnages. C'est précisément ce mélange qui m'a rendu l'album aussi prenant. Graphiquement, Bilal est déjà à un niveau remarquable. Ca fourmille de détails et les ambiances mélancoliques collent parfaitement à cette histoire de combattants usés qui refusent de déposer les armes. On comprend alors pourquoi le duo Christin-Bilal a marqué la BD adulte à cette époque. Bref, une lecture intelligente et humaine, qui réussit à être à la fois une aventure politique, une comédie douce-amère sur une bande de vieux cabossés et une passionnante plongée dans un pan assez méconnu de l'histoire européenne.
Et à la fin, ils meurent
Je m'attendais à une énième déconstruction des contes de fées version "regardez comme tout cela était affreux avant", "non au patriarcat" et tutti quanti. En réalité, Lou Lubie est beaucoup plus maligne que ça. Elle rappelle les origines souvent plus sombres des contes, démonte quelques clichés popularisés par Disney, mais sans jamais tomber dans le procès à charge. La force de ce livre joliment édité, c'est justement ce recul. L'autrice reconnaît les aspects parfois problématiques de certains récits, tout en expliquant pourquoi ils ont traversé les siècles et continuent de nous parler aujourd'hui. Derrière les versions, les époques et les adaptations, on retrouve des histoires profondément universelles. Le tout est porté par une vulgarisation exemplaire : c'est documenté, drôle, vivant et extrêmement facile à lire. Les plus de 200 pages défilent toutes seules grâce à un ton léger et un dessin simple mais très efficace. Au final, une BD documentaire aussi instructive que divertissante, qui donne envie de redécouvrir les contes plutôt que de les condamner. Et rien que pour ça, c'est une belle réussite.
Dracula (Fernandez)
Fernández a déjà vingt ans de carrière derrière lui lorsqu’il réalise cette adaptation en couleurs du roman de Bram Stoker pour la version espagnole du magazine Creepy. Son récit respecte scrupuleusement l'œuvre originale, là où le Dracula (Bess) de Georges Bess me semble moderniser excessivement les dialogues. Graphiquement, l'album impressionne par une technique maîtresse de la peinture à l'huile et un découpage de qualité qui évite de tomber dans un académisme trop classique. De nombreuses images restent profondément marquantes : la première apparition du cocher, la découverte du château, le navire du comte fendant une mer déchaînée vers l'Angleterre, les attaques du comte sur Lucy, la purification de cette dernière par Van Helsing... Chacun de ces passages clés a fait l'objet d'un soin minutieux. Mais la grande force de cette œuvre est aussi sa faiblesse : par moments, le récit peut donner une impression statique. Et puis il manque le charisme de Peter Cushing pour interpréter Van Helsing... J'avais trouvé le Dracula de Bess soporifique et trop consensuel, et j'ai retrouvé dans cette superbe version la noirceur et l'ambiance gothique du mythe originel.
Nanterre avant l'orage
A l’heure où montent les intolérances, où le racisme s’exprime de manière de plus en plus décomplexée, il est bon de voir publié ce type d’ouvrage. Le co-auteur Feurat Alani a eu un parcours exemplaire. Lui qui a grandi dans ces célèbres tours « Pablo-Picasso » de Nanterre, est parvenu à s’extirper de cette cité dont la réputation s’est dangereusement dégradée au fil des crises successives depuis les années 70, comme beaucoup d’autres en France, alors qu’à l’époque elles symbolisaient pour beaucoup les contours d’un futur idyllique. Feurat Alani, accompagné d’Ulysse Gry au dessin, se sont livrés à un vrai travail de journalistes de terrain , dans un tout autre style que leurs consœurs et confrères qui eux se contentent de produire pour les grands médias des micros-trottoirs dans des quartiers tranquilles, leurs missions les plus risquées étant de se rendre dans les zones inondées ou ravagées par les feux de forêt... Car ici, à Nanterre, c’est un incendie d’une toute autre nature qui s’est propagé dans les banlieues de France et de Navarre, après la mort du jeune Nahel abattu froidement par un policier lors d'un contrôle alors qu’il conduisait une voiture sans permis. C’est la révolte d’une jeunesse qui s’est exprimée, une jeunesse souvent issue de l’immigration par leurs parents ou grands-parents, une jeunesse qui a manqué le fameux ascenseur social. On appréciera la démarche de Feurat Alani, qui nous aide à comprendre que ces jeunes ne correspondent pas à l’image qu’on essaie de donner d’eux, que les choses ne sont pas si simples et ne se résument pas aux slogans racistes et caricaturaux des partis xénophobes. Ce reportage en immersion nous donne à voir un autre visage de cette banlieue vilipendée par les opportunistes de la politique, cette banlieue que les JT évoquent seulement pour susciter le peur et favoriser l’audimat. Des lieux qui, malgré leur laideur, ont su conserver des valeurs d’entraide et de solidarité permettant à chacun de survivre, où même les clochards ont droit à un regard bienveillant et retrouvent un peu de la dignité qui leur est refusée dans les beaux quartiers. Et on est reconnaissant à Feurat de nous avoir montré cette facette beaucoup moins effrayante que l’image souvent véhiculée à travers les médias « officiels », une perspective différente qui tente de restituer la réalité sans l’enjoliver ni l’accentuer, mais qui donne un peu d’espoir dans un monde de plus en plus déshumanisé par une technologie envahissante et atomisante, voulant que chacun reste chez soi à passer des heures à pianoter sur son clavier. Un miroir qui pourrait bien changer notre regard et nous pousser à une remise en cause. Car dans ces banlieues, il se passe beaucoup de choses, et les gens ont l’air bien vivant, sans doute plus qu'ailleurs. Le trait d’Ulysse Gry est simple et stylisé, mais surtout il respire l’authenticité. On sent une recherche élaborée dans la mise en page et c’est une belle poésie qu’il nous offre à plusieurs reprises. La page 19 représentant les fameuses tours « Pablo-Picasso » sous la lune est tout à fait remarquable. Ces tours semblent vivantes sous le crayon de Gry, évoquant les célèbres moais de l’île de Pâques. Cette patte poétique semble transcender le délabrement et la violence visuelle des lieux, bref, elle contribue à apaiser la cité pour permettre d'entrevoir l’espoir. Cette BD est à découvrir absolument, parce qu’elle fait office de porte-voix à des populations qu’on n'entend guère habituellement, des populations souvent anonymisées, déshumanisées, et par ricochet stigmatisées, par les forts qui aiment à s’en prendre aux plus fragiles en leur donnant à des fins opportunistes le rôle de bouc émissaires pour tous les problèmes socio-économiques. Feurat Alani, « l’enfant du pays », l’a fait à sa façon, modestement, mais le message est bien passé. Parce que cette BD parle aussi de transmission entre les générations, l’essentiel étant ne pas oublier qu’il y a encore une cinquantaine d’années, à Nanterre, à la place de ces tours aujourd’hui si mal en point, se trouvait le plus grand bidonville de l'Hexagone, où s’entassaient ces immigrés qui ont construit la France d’après-guerre. La République finira bien par comprendre un jour, on l'espère, que les pratiques coloniales, qui se sont perpétuées dans les banlieues jusqu'à aujourd'hui, doivent prendre fin et qu'il faut changer d'ère.