Une belle histoire avec un style graphique personnel au créateur, avec un univers individuel et développé.
Les dernières planches donnent envie de lire la suite de cette magnifique histoire !
Je l'attends avec impatience !
C'est un très bon moment de lecture , on est en terrain balisé : la Taverne avec sa bagarre générale , les femmes sexy etc.. et en fin de compte on a un récit qui tient bien la route avec une fin inattendue, graphiquement c'est pas mauvais, tous les ingrédients sont réunis pour tous fans du Cimmerien. Il y a quelques belles passes d'armes et ça découpe allègrement.
C'est le genre de projet qui mériterait d'être réitéré.
Cléopâtre méritait bien évidemment d’intégrer cette collection – elle est même probablement l’incarnation idéale de la reine forte. Elle méritait tout autant de voir développées sa vie et sa personnalité sur un nombre conséquent de tomes. C’était un peu la frustration du Cléopâtre (Glénat).
Mais ici on est passé à cinq tomes, et je pense que c’est un de trop. En effet, les deux derniers auraient pu être réduits à un seul, c’est un peu dilué, avec en plus certaines ellipses brutales, pour les relations entre Cléopâtre et Marc-Antoine, et du coup ça développe surtout – parfois en délayant (voir aussi le rappel un peu inutile et artificiel des conquêtes d’Alexandre, racontées par Cléopâtre à Marc-Antoine) – un moment finalement court, et certes final, mais pas forcément le plus crucial ?
Mais globalement, ça reste une bonne biographie de cette dame qui a marqué l’Histoire. Gloris a certes « romancé » ou inventé certains passages (voir les moments où Cicéron drague – pour ne pas dire plus – Cléopâtre), mais il a essayé de rester le plus possible dans ce que l’on sait, ancrant son récit dans la grande Histoire au moyen de rappels guerriers (batailles, alliances entre grands noms de cette période charnière de Rome – et donc de l’Antiquité).
Le récit est plaisant à lire. Aussi parce que le dessin est agréable. J’ai été surpris au début par le rendu des visages, mais je m’y suis fait, et je dois dire que c’est plutôt du très bon travail (idem pour la colorisation).
Mourir au paradis est un one shot de Pierre Christin et Alain Mounier publié en 2005.
A l'époque, on a reproché à Pierre Christin d'avoir tapé à côté par rapport aux éléments qu'il dénonçait. Aujourd'hui nous sommes en 2026 et à la relecture, j'ai plutôt l'impression que Christin s'est montré assez visionnaire sur la direction que prenait l'Amérique...
Le repli sur soi, le traitement des latinos sans papier, le garçon Bart qui ressemble à un adhérent du mouvement Groypers... Il y a dans cette bande énormément d'échos à l'actualité américaine.
Comme quoi il faut être assez prudent quand on critique un auteur de la trempe de Christin et qu'on a pas son bagage géopolitique.
Le récit est bien mené, j'ai apprécié le caractère inéluctable et le cynisme ambiant, on dirait presque du Hermann parfois.
Au dessin, Alain Mounier livre un travail très appliqué. J'aime beaucoup ce dessinateur. Il parvient à donner énormément de sens au propos juste à travers les visages ou certains cadrages. Les cases sont vraiment détaillées.
C'est sans conteste un de ses meilleurs travaux avec L'ambulance 13.
Une bande de Pierre Christin à réhabiliter.
Eh bien ! Quelle lecture ! Une lecture monumentale par le nombre d'informations qu'elle contient, déjà. Le travail de Benoît Collombat et Étienne Davodeau est vraiment phénoménal, mais quand, comme moi, on ignore à peu près tout de la politique française dans les années 70-80 (en-dehors des principaux noms de présidents et de ministres), cela nécessite une remise à niveau... Cela dit, Collombat réussit globalement à nous la faire faire, cette remise à niveau. Il n'oublie pas que son lecteur n'a pas forcément connu cette période et qu'il ne peut donc attendre de sa part qu'il soit parfaitement calé sur le sujet. Ainsi, quoiqu'ardu quand même à la lecture, Cher pays de notre enfance a le mérite d'être extrêmement pédagogique, et de ne jamais perdre de vue son fil rouge, au fur et à mesure des différentes rencontres auxquelles les auteurs nous font assister.
Si on s'accroche, on assiste à quelque chose d'absolument captivant. On sait bien que tous ces complots et ces manœuvres mafieuses existent en très haut lieu. On peut même avoir de sérieuses raisons de penser qu'elles ont encore largement cours aujourd'hui (la mort du député Olivier Marleix en 2025 pourrait évoquer par bien des aspects celle du ministre Robert Boulin dont il est question dans la bande dessinée...). Mais pourtant, même en sachant tout ça, ça fait quelque chose de le voir écrit et démontré noir sur blanc sous nos yeux. C'est probablement ce qui donne toute sa portée au récit de Benoît Collombat et Étienne Davodeau. Oui, on sait que tout ça existe, mais on sait aussi que tout ça est tabou. Et pourtant, certains journalistes courageux sont capables de sortir ces magouilles de l'ombre et de questionner la vérité établie...
Le travail de Collombat, grand reporter à France Inter, est un véritable travail d'Hercule. Il s'ingénie à faire sortir la vérité des innombrables zones d'ombre où on a essayé de la maintenir. Ainsi, ce documentaire prend de vraies allures d'enquête policière à maintes reprises, tant ce qui est raconté semble tout droit sortir d'un film de gangsters type La French (excellent film, qui raconte une affaire évoquée dans la bande dessinée, au passage). On voudrait ne pas croire cela possible, et pourtant, tous les indices convergent... et si les preuves semblent trop évidentes pour être niées.
Petit à petit, Cher pays de notre enfance dessine ainsi un portrait qu'on sait réel mais qu'on aurait préféré ignorer de notre Ve République (et il y a peu de chances que les 4 précédentes aient été très différentes). Une République servie par des gens honnêtes et droits (les auteurs en rencontrent tout au long de la bande dessinée), mais aussi victime des cyniques qui veulent la diriger à tout prix.
Ce qui m'a fasciné et terrifié en même temps, dans ce récit, c'est de voir à quel point les pratiques mafieuses dépassent les clivages politiques. Ici, les auteurs s'intéressent au RPR, mais sont bien conscients qu'il était probablement loin d'être le seul à se financer de manière aussi peu légale. Au-delà de ça, c'est surtout la diversité des profils de personnes qui appartiennent au SAC qui étonne. Plusieurs membres de cette organisation étaient des ennemis lors de la Seconde Guerre mondiale ou surtout de la Guerre d'Algérie, et pourtant, ils ont œuvré ensemble au sein des barbouzeries du parti gaulliste... Tout comme les personnes ayant essayé de lutter contre le SAC vont de la gauche à la droite, y compris dans leurs nuances plus ou moins extrêmes. Un intéressant constat de la complexité de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, et du peu de confiance à accorder aux étiquettes que les uns attribuent aux autres.
Une dernière question m'agite : le format BD était-il le plus adapté pour exposer toutes les horreurs dénoncées ici ? La lecture de cette BD a été si longue et si dense que j'avoue avoir du mal à voir la pertinence du recours à ce média. Le récit est très majoritairement constitué de dialogues, et honnêtement, la mise en scène d'Étienne Davodeau ne m'a pas paru suffisamment exceptionnelle pour justifier d'avoir raconté cette enquête sous formes de planches dessinées. Même si l'incroyable couverture mérite le détour à elle seule !
Et pourtant, si cette enquête avait paru uniquement sous forme de livre non dessiné, je ne m'y serais probablement pas intéressé... Alors oui, peut-être qu'in fine, Collombat et Davodeau ont atteint leur but avec cette enquête brillante et apparemment risquée, en touchant un public qu'ils n'auraient sans doute pas touché (ou pas autant) sans cela.
Quoiqu'il en soit, même si, pour moi, la lecture de cette bande dessinée équivaut plus ou moins à la lecture - austère et passionnante - d'un essai sur le sujet, je ne peux que remercier les auteurs pour l'incroyable qualité de leur travail qui m'est parvenue presque par hasard, et à côté duquel je serais passé sans ma passion pour la bande dessinée !
Alors c'est l'histoire d'un animal mutant avec une tête de rat qui s'allie avec deux humaines pour renverser les robots.
Ah j'allais oublier : le rat mutant est un super coup au lit.
Tu penses que c'est très très con comme canevas de depart ? Et bien tu as raison ! Oui mais c'est très joli aussi ! Et ça se prend pas au sérieux (ouf) !
A partir de la page 15, l'histoire décolle et prend la forme d'une épopée assez fun à suivre.
C'est sorti chez Himalaya en 1990 mais ça aurait pu sortir dans les années 80 au sein de la collection Pieds jaloux des humanoïdes associés.
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire.
J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain.
Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés".
Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage.
Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement.
C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible.
Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume.
Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre.
A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire.
A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.
Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.
Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.
Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.
Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.
Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…
Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.
Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.
Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
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Les Chants du Chaos
Une belle histoire avec un style graphique personnel au créateur, avec un univers individuel et développé. Les dernières planches donnent envie de lire la suite de cette magnifique histoire ! Je l'attends avec impatience !
La Bête du nord
C'est un très bon moment de lecture , on est en terrain balisé : la Taverne avec sa bagarre générale , les femmes sexy etc.. et en fin de compte on a un récit qui tient bien la route avec une fin inattendue, graphiquement c'est pas mauvais, tous les ingrédients sont réunis pour tous fans du Cimmerien. Il y a quelques belles passes d'armes et ça découpe allègrement. C'est le genre de projet qui mériterait d'être réitéré.
Cléopâtre - La Reine fatale
Cléopâtre méritait bien évidemment d’intégrer cette collection – elle est même probablement l’incarnation idéale de la reine forte. Elle méritait tout autant de voir développées sa vie et sa personnalité sur un nombre conséquent de tomes. C’était un peu la frustration du Cléopâtre (Glénat). Mais ici on est passé à cinq tomes, et je pense que c’est un de trop. En effet, les deux derniers auraient pu être réduits à un seul, c’est un peu dilué, avec en plus certaines ellipses brutales, pour les relations entre Cléopâtre et Marc-Antoine, et du coup ça développe surtout – parfois en délayant (voir aussi le rappel un peu inutile et artificiel des conquêtes d’Alexandre, racontées par Cléopâtre à Marc-Antoine) – un moment finalement court, et certes final, mais pas forcément le plus crucial ? Mais globalement, ça reste une bonne biographie de cette dame qui a marqué l’Histoire. Gloris a certes « romancé » ou inventé certains passages (voir les moments où Cicéron drague – pour ne pas dire plus – Cléopâtre), mais il a essayé de rester le plus possible dans ce que l’on sait, ancrant son récit dans la grande Histoire au moyen de rappels guerriers (batailles, alliances entre grands noms de cette période charnière de Rome – et donc de l’Antiquité). Le récit est plaisant à lire. Aussi parce que le dessin est agréable. J’ai été surpris au début par le rendu des visages, mais je m’y suis fait, et je dois dire que c’est plutôt du très bon travail (idem pour la colorisation).
Mourir au paradis
Mourir au paradis est un one shot de Pierre Christin et Alain Mounier publié en 2005. A l'époque, on a reproché à Pierre Christin d'avoir tapé à côté par rapport aux éléments qu'il dénonçait. Aujourd'hui nous sommes en 2026 et à la relecture, j'ai plutôt l'impression que Christin s'est montré assez visionnaire sur la direction que prenait l'Amérique... Le repli sur soi, le traitement des latinos sans papier, le garçon Bart qui ressemble à un adhérent du mouvement Groypers... Il y a dans cette bande énormément d'échos à l'actualité américaine. Comme quoi il faut être assez prudent quand on critique un auteur de la trempe de Christin et qu'on a pas son bagage géopolitique. Le récit est bien mené, j'ai apprécié le caractère inéluctable et le cynisme ambiant, on dirait presque du Hermann parfois. Au dessin, Alain Mounier livre un travail très appliqué. J'aime beaucoup ce dessinateur. Il parvient à donner énormément de sens au propos juste à travers les visages ou certains cadrages. Les cases sont vraiment détaillées. C'est sans conteste un de ses meilleurs travaux avec L'ambulance 13. Une bande de Pierre Christin à réhabiliter.
Cher pays de notre enfance
Eh bien ! Quelle lecture ! Une lecture monumentale par le nombre d'informations qu'elle contient, déjà. Le travail de Benoît Collombat et Étienne Davodeau est vraiment phénoménal, mais quand, comme moi, on ignore à peu près tout de la politique française dans les années 70-80 (en-dehors des principaux noms de présidents et de ministres), cela nécessite une remise à niveau... Cela dit, Collombat réussit globalement à nous la faire faire, cette remise à niveau. Il n'oublie pas que son lecteur n'a pas forcément connu cette période et qu'il ne peut donc attendre de sa part qu'il soit parfaitement calé sur le sujet. Ainsi, quoiqu'ardu quand même à la lecture, Cher pays de notre enfance a le mérite d'être extrêmement pédagogique, et de ne jamais perdre de vue son fil rouge, au fur et à mesure des différentes rencontres auxquelles les auteurs nous font assister. Si on s'accroche, on assiste à quelque chose d'absolument captivant. On sait bien que tous ces complots et ces manœuvres mafieuses existent en très haut lieu. On peut même avoir de sérieuses raisons de penser qu'elles ont encore largement cours aujourd'hui (la mort du député Olivier Marleix en 2025 pourrait évoquer par bien des aspects celle du ministre Robert Boulin dont il est question dans la bande dessinée...). Mais pourtant, même en sachant tout ça, ça fait quelque chose de le voir écrit et démontré noir sur blanc sous nos yeux. C'est probablement ce qui donne toute sa portée au récit de Benoît Collombat et Étienne Davodeau. Oui, on sait que tout ça existe, mais on sait aussi que tout ça est tabou. Et pourtant, certains journalistes courageux sont capables de sortir ces magouilles de l'ombre et de questionner la vérité établie... Le travail de Collombat, grand reporter à France Inter, est un véritable travail d'Hercule. Il s'ingénie à faire sortir la vérité des innombrables zones d'ombre où on a essayé de la maintenir. Ainsi, ce documentaire prend de vraies allures d'enquête policière à maintes reprises, tant ce qui est raconté semble tout droit sortir d'un film de gangsters type La French (excellent film, qui raconte une affaire évoquée dans la bande dessinée, au passage). On voudrait ne pas croire cela possible, et pourtant, tous les indices convergent... et si les preuves semblent trop évidentes pour être niées. Petit à petit, Cher pays de notre enfance dessine ainsi un portrait qu'on sait réel mais qu'on aurait préféré ignorer de notre Ve République (et il y a peu de chances que les 4 précédentes aient été très différentes). Une République servie par des gens honnêtes et droits (les auteurs en rencontrent tout au long de la bande dessinée), mais aussi victime des cyniques qui veulent la diriger à tout prix. Ce qui m'a fasciné et terrifié en même temps, dans ce récit, c'est de voir à quel point les pratiques mafieuses dépassent les clivages politiques. Ici, les auteurs s'intéressent au RPR, mais sont bien conscients qu'il était probablement loin d'être le seul à se financer de manière aussi peu légale. Au-delà de ça, c'est surtout la diversité des profils de personnes qui appartiennent au SAC qui étonne. Plusieurs membres de cette organisation étaient des ennemis lors de la Seconde Guerre mondiale ou surtout de la Guerre d'Algérie, et pourtant, ils ont œuvré ensemble au sein des barbouzeries du parti gaulliste... Tout comme les personnes ayant essayé de lutter contre le SAC vont de la gauche à la droite, y compris dans leurs nuances plus ou moins extrêmes. Un intéressant constat de la complexité de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, et du peu de confiance à accorder aux étiquettes que les uns attribuent aux autres. Une dernière question m'agite : le format BD était-il le plus adapté pour exposer toutes les horreurs dénoncées ici ? La lecture de cette BD a été si longue et si dense que j'avoue avoir du mal à voir la pertinence du recours à ce média. Le récit est très majoritairement constitué de dialogues, et honnêtement, la mise en scène d'Étienne Davodeau ne m'a pas paru suffisamment exceptionnelle pour justifier d'avoir raconté cette enquête sous formes de planches dessinées. Même si l'incroyable couverture mérite le détour à elle seule ! Et pourtant, si cette enquête avait paru uniquement sous forme de livre non dessiné, je ne m'y serais probablement pas intéressé... Alors oui, peut-être qu'in fine, Collombat et Davodeau ont atteint leur but avec cette enquête brillante et apparemment risquée, en touchant un public qu'ils n'auraient sans doute pas touché (ou pas autant) sans cela. Quoiqu'il en soit, même si, pour moi, la lecture de cette bande dessinée équivaut plus ou moins à la lecture - austère et passionnante - d'un essai sur le sujet, je ne peux que remercier les auteurs pour l'incroyable qualité de leur travail qui m'est parvenue presque par hasard, et à côté duquel je serais passé sans ma passion pour la bande dessinée !
L'Au-delà - Sous la peau du temps
Alors c'est l'histoire d'un animal mutant avec une tête de rat qui s'allie avec deux humaines pour renverser les robots. Ah j'allais oublier : le rat mutant est un super coup au lit. Tu penses que c'est très très con comme canevas de depart ? Et bien tu as raison ! Oui mais c'est très joli aussi ! Et ça se prend pas au sérieux (ouf) ! A partir de la page 15, l'histoire décolle et prend la forme d'une épopée assez fun à suivre. C'est sorti chez Himalaya en 1990 mais ça aurait pu sortir dans les années 80 au sein de la collection Pieds jaloux des humanoïdes associés.
A la recherche de la Licorne
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire. J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain. Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés". Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage. Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement. C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible. Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume. Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre. A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire. A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Abîmes
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée. Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose. Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron. Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent. Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre. Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages… Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait. Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience. Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.