Tome 1 : Trois-Fois-Morte
Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent.
Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ».
Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement.
Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux…
Tome 2 : Une vie de vaurien
Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses.
Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple.
Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint.
On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille.
En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ?
Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique.
Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt :
1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi.
1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi.
1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen.
Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste).
En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque.
Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social.
J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil.
La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome.
Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits!
P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!.
Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête.
Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain.
Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages.
Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains.
Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité.
C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance.
Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes.
Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage.
Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages !
Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant.
La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste.
Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre.
Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine.
La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait.
Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.
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La Cuisine des ogres
Tome 1 : Trois-Fois-Morte Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent. Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ». Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement. Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux… Tome 2 : Une vie de vaurien Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses. Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple. Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint. On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille. En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ? Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Une aventure de Gérard Craan
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique. Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt : 1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi. 1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi. 1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen. Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste). En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque. Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social. J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil. La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome. Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
Les Compagnons du Crépuscule
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits! P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Do a powerbomb !
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!. Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête. Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain. Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages. Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains. Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité. C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance. Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes. Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Che - Une vie révolutionnaire
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage. Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages ! Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant. La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste. Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre. Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine. La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait. Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.