Je pensais lire une simple biographie dessinée consacrée à un célèbre tueur en série. Au final, j'ai surtout lu un album dérangeant. Le nom d'Ed Gein n'est pas forcément connu de tout le monde, mais son influence est gigantesque, il a inspiré, directement ou indirectement, des personnages aussi marquants que Norman Bates (Psychose), Leatherface (Massacre à la tronçonneuse) ou encore Buffalo Bill (Le Silence des agneaux), du lourd question références.
Les auteurs ne cherchent pas à sensationnaliser l'affaire mais s'intéressent autant à l'homme qu'au monstre. On suit son enfance, sa relation (hyper méga) toxique avec sa mère, son isolement progressif et la manière dont sa psyché se construit puis se désagrège. Et le résultat est souvent plus inquiétant que les crimes eux-mêmes... Il n'y a finalement pas tant de scènes choquantes que cela, mais une tension permanente qui rend la lecture inconfortable. Dans le bon sens du terme. Le dessin de E.Powell, avec sont noir et blanc nuancé participe beaucoup à l'ambiance, un aspect documentaire mais fort visuellement, un petit air de Will Eisner.
Une fois l'album refermé, un petit sentiment de malaise flotte encore parce qu'au-delà du fait divers, cette histoire rappelle que certains des plus grands monstres de l'histoire paraîssent ordinaires aux yeux de leurs voisins. Dans le doute, je vais commencer par me méfier de certains de miens, notamment celui du numéro 6...
Passionnant et glaçant, vous regarderez différemment certains classiques du cinéma d'horreur de la même façon après avoir découvert l'histoire du véritable Ed Gein.
Je n'ai pas lu le roman de Damasio avant mais connaîs assez le bonhomme et la réputation d'exigence de ce roman en particulier. Son univers demande un certain investissement, qui embarque le lecteurs qui est prêt à en payer le prix.
Ce qui est subjugant, c'est la personnalité des membres de la Horde. Chacun a sa place, son rôle, sa vision du monde, et les relations entre eux évoluent de manière très naturelle au fil du voyage. On sent le poids des années passées ensemble, les tensions, les rivalités mais aussi le respect mutuel.
Graphiquement, l'auteur réalise un travail impressionnant. Les paysages sont magnifiques et surtout il parvient à rendre le vent omniprésent. On le voit, on le ressent, presque physiquement par moments, arriver à retranscrire aussi bien un élément aussi abstrait n'est à la portée que de ceux qui se sentent pleinement investis dans leur oeuvre, (Emmanuel Lepage me vient immédiatement à l'esprit.) Tout n'est pas parfait pour autant. L'univers reste dense et la lecture est parfois un peu chargée, notamment lorsque les explications prennent le dessus sur l'aventure. Mais cela fait partie de l'ADN de cette série.
Mon véritable coup de cœur est arrivé avec le dernier volume en cours, le tome 4. La joute verbale est à elle seule un grand moment de bande dessinée. C'est brillant, drôle, inventif et surtout totalement cohérent avec cet univers où les mots ont un poids particulier, du Damasio pur jus. Cela faisait longtemps qu'une séquence de dialogue ne m'avait pas autant marqué.
Une adaptation réussie et validée par Damasio qui donne envie de poursuivre l'aventure et, dans mon cas, probablement de découvrir le roman ensite pour faire la part entre le roman et cette adaptation. 4/5 et un vrai coup de cœur pour le tome 4, il me tarde donc de lire la suite, l'attente sera longue au vu des écarts de sortie entre les albums...
Quand on ouvre Approximativement, on peut avoir l'impression de feuilleter un simple recueil d'anecdotes sans véritable fil conducteur. Lewis Trondheim y raconte son quotidien, ses doutes d'auteur, ses agacements, ses rêves et ses réflexions les plus banales (c'est Lewis quoi.) Pourtant, au fil des pages, quelque chose d'assez fascinant se met en place : cette vie ordinaire devient étonnamment captivante.
L'album est sincère, Trondheim ne cherche jamais à se mettre en valeur. Au contraire, il se montre souvent sous un jour peu flatteur : râleur, anxieux, parfois mesquin ou ridicule. Une autodérision permanente rendant le récit humain et drôlatique. On retrouve déjà ce regard si particulier qu'il portera plus tard sur une grande partie de son œuvre, notamment les récents Les Petits Riens. On passe d'une anecdote sur le métro parisien à une réflexion sur la création artistique puis une scène avec les autres auteurs de L'Association. Sur le papier, cela pourrait sembler décousu, mais l'ensemble maintient sa cohérence grâce à la personnalité de son auteur qui sert de fil rouge.
Le dessin, simple et dépouillé, est lisible et parfaitement adapté au propos. Chaque case va droit au but et sert avant tout le récit. Comme souvent chez Trondheim, j'apprécie les décors extérieurs travaillés et les intérieurs plus simples mais complets.
Les chapitres ne se valent pas tous, certains semblent tourner en rond et quelques anecdotes ont moins de portée aujourd'hui qu'à leur publication mais l'ensemble est cohérent et accrocheur.
C'est une œuvre importante dans le parcours de l'ami Trondheim, drôle, intelligent et moderne pour l'époque de sortie. Une autobiographie qui évite le piège du nombrilisme, cela sort du lot qui grossit à vue d'oeil ces dernières années. Réussir à rendre passionnant une existence que l'auteur lui-même qualifie de « sans intérêt », c'est fort.
Une superbe épopée historique sous le trait virtuose de Palacios.
L'intégrale publiée par les éditions du Long Bec se compose de quatre tomes. Si les trois premiers s'avèrent captivants, le dernier, malheureusement, peine à se rendre intéressant.
On a droit à une succession de faits mineurs qui débouche sur un évènement historique et qui permet à l'auteur de clore, tant bien que mal, un premier cycle.
Cette narration précipitée nous tient à distance des personnages et laisse perplexe. On peut supposer que Palacios, sentant ses forces décliner, a souhaité avant tout offrir au lecteur un arc narratif complet.
Visuellement, on retrouve le trait puissant et singulier de l'artiste, son souci maniaque du détail, ainsi que son évolution graphique au fil des ans. Les couleurs, quant à elles, sont magnifiques.
Palacios était l'un des plus grands représentants de l'école espagnole. Il suffit de lire cette œuvre pour s'en convaincre, malgré un sentiment d'inachevé persistant.
Un O.V.N.I.
J'en ai lu des trucs bizarres, mais cette BD dépasse de loin tout ce que j'ai lu avant...
Bartosz Zaskórski est un artiste polonais, un touche à tout qui s'illustre dans l'art visuel et récemment dans le neuvième art. Il travaille à l'université pédagogique de Cracovie, où il dirige le studio audio d'auteur.
Chose rare, je n'ai pas acheté cet album en librairie, mais en le commandant directement chez Huber éditions (avec deux autres BD). Je n'ai donc pas pu la feuilletter, un rituel important, je me suis juste basé sur la superbe galerie ci-jointe.
Oubliez toutes vos certitudes et laissez-vous porter dans un univers post-apocalyptique déjanté, surréaliste et qui ne repose sur aucunes lois physiques. Postapoland est une BD expérimentale. Une narration chaotique au texte sobre et puissant, on va d'abord suivre deux mutants à la recherche d'une nouvelle tête pour l'un d'eux. Un récit qui se termine sur un « à suivre... ». Ensuite plusieurs histoires courtes sur cet univers de Postapoland. Sous un aspect incohérent, le réchauffement climatique, la malbouffe et la recherche de l'amour seront de la partie. Postapoland est avant tout une remise en cause de notre mode de vie, de sa décadence avec pour fil conducteur ce ver qui observe et qui infecte.
Visuellement j'en ai pris plein les mirettes. La majorité de l'album est en noir et blanc aux planches tantôt dépouillées et tantôt surchargées. Bartosz Zaskórski fait preuve d'une grande inventivité, en particulier dans la représentation des mutants, que ce soit ces insectes humanoïdes où ces monstres flasques. Un soin méticuleux est apporté aux détails, la purulence suinte sur chaque page.
Deux courts récits sont en couleur, le premier dans un vert-gris et le second dans un vieux rose et noir, le résultat est éblouissant.
Une planche typée manga fera son apparition.
Une mise en page surprenante.
Un voyage graphique.
Un album qui se termine par une playlist éclectique.
Une BD qui ne fera pas l'unanimité. Les esprits cartésiens, vous pouvez passer votre chemin.
Gros coup de cœur graphique.
Publiée initialement sous forme de planches hebdomadaires, cette bande dessinée propose une chronique intime de la vie quotidienne, où les préoccupations familiales, professionnelles et existentielles se mêlent constamment au contexte politique et social israélien.
Les pages des albums ont été publiées dans le magazine mensuel Calcalist, à Tel-Aviv, puis sur le blog de l'artiste, The Realist. K.O. à Tel-Aviv s’impose comme une BD d’une grande richesse humaine et artistique, grâce à un équilibre entre humour, mélancolie, critique sociale et imagination graphique.
Hanuka raconte ses angoisses de père, ses difficultés financières, ses doutes d’artiste et les tensions de la vie conjugale, mais il les représente souvent à travers des métaphores visuelles surréalistes ou fantastiques.
Chaque planche fonctionne presque comme une illustration autonome, capable de résumer un état émotionnel complexe en une seule image. Niveau dessin, les contrastes chromatiques, les références à la culture populaire et les déformations symboliques du réel renforcent l’impact du récit et témoignent d’une remarquable inventivité visuelle.
Mais l’intérêt de K.O. à Tel-Aviv dépasse le simple cadre autobiographique, je crois. À travers son expérience personnelle, Hanuka offre un regard nuancé sur la société israélienne contemporaine. Les fractures identitaires, les tensions politiques, la menace permanente de la violence et les contradictions de la vie moderne apparaissent sans jamais transformer l’œuvre en manifeste idéologique.
Néanmoins, je pense que ce travail présente également quelques limites. La structure fragmentaire, composée de récits très courts, peut parfois donner une impression de répétition. Bien que pleins d’humour, noir parfois, les thèmes de l’angoisse, du désenchantement et de l’autodérision reviennent fréquemment, au risque d’atténuer leur force émotionnelle.
Un des plus beaux Corben.
Cette bande est faite pour toi si tu veux voir Corben dessiner :
- un djinn qui prend tout une planche
- un dragon sortir de terre
- un château dans le ciel
- des guerriers squelettes sur des chevaux pegaséens
- des volutes de fumée avec la technique magique du maître
- une mise en couleurs S Tier
Par contre dans ta quête de l'état tu devras persévérer, car le pelliculage de la maudite tranche tu devras défier.
Un merveilleux voyage au pays des contes orientaux avec le génie Corben.
Mon seul bémol concernant cet album – encore n’est-il qu’affaire de goûts – concerne le dessin. Je lui reconnais plein de qualités, il est souvent très lumineux, mais j’ai parfois eu du mal avec les passages virant un peu à l’abstrait.
Mais, pour le reste, c’est un récit prenant et intéressant. Claire Fauvel réussit très bien le mélange de roman graphique classique – autour d’une héroïne irradiante – et engagement féministe. Fauvel avait déjà produit une œuvre très engagée (mais sur un personnage existant) avec son Phoolan Devi, reine des bandits.
On ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha, et l’enthousiasme de l’héroïne est communicatif, autour du débat entre « regard féminin » et « regard masculin », ce qui est mis en avant dans le monde de la photographie ou celui du porno (l’héroïne est photographe et postule pour une expo à Arles, et tourne aussi un porno – voire dans la société dans son ensemble.
Les questionnements autour de la notion de beauté dans l’art, et de sa version sexuée, est doublé par le malaise ressenti constamment par l’héroïne, dont la peau se couvre d’eczéma pour un oui ou pour un non. Elle est « mal dans sa peau », un peu dans sa tête, et le récit est presque cathartique pour cette héroïne, dont on peut se demander dans quelle mesure elle n’est pas en partie un double de l’auteure.
Une lecture très recommandable en tout cas.
Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.
La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.
Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.
Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.
Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.
Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.
En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.
Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.
Pour tout dire, en ouvrant le premier tome de cette série, je m'attendais à une lecture décevante : les auteurs de bande dessinée ne comprennent généralement rien aux jeux vidéo.
Or, c'est précisément le sujet central choisi par Juan Giménez pour cette œuvre, éditée initialement en 2002 mais publiée en France dix ans plus tard.
Contre toute attente, j'ai passé un excellent moment, avec deux personnages principaux attachants. Il y a un petit côté Alice au pays du jeu vidéo, avec un héros adolescent qui doit accomplir des missions pour mieux affronter ses angoisses.
L'absence de scénariste distinct — une autre de mes craintes — ne se fait donc pas sentir ; le récit est même mieux maîtrisé que dans Moi, Dragon.
J'apprécie beaucoup la manière dont les personnages réagissent aux événements : c'est souvent teinté d'un humour au second degré très plaisant. On retrouve ça dans Segments aussi.
Quant au visuel, il me suffit de dire que Giménez comptait parmi les plus grands dessinateurs de son temps.
Une lecture bien fun, à la hauteur de l'immense talent de l'artiste.
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Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série
Je pensais lire une simple biographie dessinée consacrée à un célèbre tueur en série. Au final, j'ai surtout lu un album dérangeant. Le nom d'Ed Gein n'est pas forcément connu de tout le monde, mais son influence est gigantesque, il a inspiré, directement ou indirectement, des personnages aussi marquants que Norman Bates (Psychose), Leatherface (Massacre à la tronçonneuse) ou encore Buffalo Bill (Le Silence des agneaux), du lourd question références. Les auteurs ne cherchent pas à sensationnaliser l'affaire mais s'intéressent autant à l'homme qu'au monstre. On suit son enfance, sa relation (hyper méga) toxique avec sa mère, son isolement progressif et la manière dont sa psyché se construit puis se désagrège. Et le résultat est souvent plus inquiétant que les crimes eux-mêmes... Il n'y a finalement pas tant de scènes choquantes que cela, mais une tension permanente qui rend la lecture inconfortable. Dans le bon sens du terme. Le dessin de E.Powell, avec sont noir et blanc nuancé participe beaucoup à l'ambiance, un aspect documentaire mais fort visuellement, un petit air de Will Eisner. Une fois l'album refermé, un petit sentiment de malaise flotte encore parce qu'au-delà du fait divers, cette histoire rappelle que certains des plus grands monstres de l'histoire paraîssent ordinaires aux yeux de leurs voisins. Dans le doute, je vais commencer par me méfier de certains de miens, notamment celui du numéro 6... Passionnant et glaçant, vous regarderez différemment certains classiques du cinéma d'horreur de la même façon après avoir découvert l'histoire du véritable Ed Gein.
La Horde du contrevent
Je n'ai pas lu le roman de Damasio avant mais connaîs assez le bonhomme et la réputation d'exigence de ce roman en particulier. Son univers demande un certain investissement, qui embarque le lecteurs qui est prêt à en payer le prix. Ce qui est subjugant, c'est la personnalité des membres de la Horde. Chacun a sa place, son rôle, sa vision du monde, et les relations entre eux évoluent de manière très naturelle au fil du voyage. On sent le poids des années passées ensemble, les tensions, les rivalités mais aussi le respect mutuel. Graphiquement, l'auteur réalise un travail impressionnant. Les paysages sont magnifiques et surtout il parvient à rendre le vent omniprésent. On le voit, on le ressent, presque physiquement par moments, arriver à retranscrire aussi bien un élément aussi abstrait n'est à la portée que de ceux qui se sentent pleinement investis dans leur oeuvre, (Emmanuel Lepage me vient immédiatement à l'esprit.) Tout n'est pas parfait pour autant. L'univers reste dense et la lecture est parfois un peu chargée, notamment lorsque les explications prennent le dessus sur l'aventure. Mais cela fait partie de l'ADN de cette série. Mon véritable coup de cœur est arrivé avec le dernier volume en cours, le tome 4. La joute verbale est à elle seule un grand moment de bande dessinée. C'est brillant, drôle, inventif et surtout totalement cohérent avec cet univers où les mots ont un poids particulier, du Damasio pur jus. Cela faisait longtemps qu'une séquence de dialogue ne m'avait pas autant marqué. Une adaptation réussie et validée par Damasio qui donne envie de poursuivre l'aventure et, dans mon cas, probablement de découvrir le roman ensite pour faire la part entre le roman et cette adaptation. 4/5 et un vrai coup de cœur pour le tome 4, il me tarde donc de lire la suite, l'attente sera longue au vu des écarts de sortie entre les albums...
Approximativement
Quand on ouvre Approximativement, on peut avoir l'impression de feuilleter un simple recueil d'anecdotes sans véritable fil conducteur. Lewis Trondheim y raconte son quotidien, ses doutes d'auteur, ses agacements, ses rêves et ses réflexions les plus banales (c'est Lewis quoi.) Pourtant, au fil des pages, quelque chose d'assez fascinant se met en place : cette vie ordinaire devient étonnamment captivante. L'album est sincère, Trondheim ne cherche jamais à se mettre en valeur. Au contraire, il se montre souvent sous un jour peu flatteur : râleur, anxieux, parfois mesquin ou ridicule. Une autodérision permanente rendant le récit humain et drôlatique. On retrouve déjà ce regard si particulier qu'il portera plus tard sur une grande partie de son œuvre, notamment les récents Les Petits Riens. On passe d'une anecdote sur le métro parisien à une réflexion sur la création artistique puis une scène avec les autres auteurs de L'Association. Sur le papier, cela pourrait sembler décousu, mais l'ensemble maintient sa cohérence grâce à la personnalité de son auteur qui sert de fil rouge. Le dessin, simple et dépouillé, est lisible et parfaitement adapté au propos. Chaque case va droit au but et sert avant tout le récit. Comme souvent chez Trondheim, j'apprécie les décors extérieurs travaillés et les intérieurs plus simples mais complets. Les chapitres ne se valent pas tous, certains semblent tourner en rond et quelques anecdotes ont moins de portée aujourd'hui qu'à leur publication mais l'ensemble est cohérent et accrocheur. C'est une œuvre importante dans le parcours de l'ami Trondheim, drôle, intelligent et moderne pour l'époque de sortie. Une autobiographie qui évite le piège du nombrilisme, cela sort du lot qui grossit à vue d'oeil ces dernières années. Réussir à rendre passionnant une existence que l'auteur lui-même qualifie de « sans intérêt », c'est fort.
Le Cid
Une superbe épopée historique sous le trait virtuose de Palacios. L'intégrale publiée par les éditions du Long Bec se compose de quatre tomes. Si les trois premiers s'avèrent captivants, le dernier, malheureusement, peine à se rendre intéressant. On a droit à une succession de faits mineurs qui débouche sur un évènement historique et qui permet à l'auteur de clore, tant bien que mal, un premier cycle. Cette narration précipitée nous tient à distance des personnages et laisse perplexe. On peut supposer que Palacios, sentant ses forces décliner, a souhaité avant tout offrir au lecteur un arc narratif complet. Visuellement, on retrouve le trait puissant et singulier de l'artiste, son souci maniaque du détail, ainsi que son évolution graphique au fil des ans. Les couleurs, quant à elles, sont magnifiques. Palacios était l'un des plus grands représentants de l'école espagnole. Il suffit de lire cette œuvre pour s'en convaincre, malgré un sentiment d'inachevé persistant.
Postapoland
Un O.V.N.I. J'en ai lu des trucs bizarres, mais cette BD dépasse de loin tout ce que j'ai lu avant... Bartosz Zaskórski est un artiste polonais, un touche à tout qui s'illustre dans l'art visuel et récemment dans le neuvième art. Il travaille à l'université pédagogique de Cracovie, où il dirige le studio audio d'auteur. Chose rare, je n'ai pas acheté cet album en librairie, mais en le commandant directement chez Huber éditions (avec deux autres BD). Je n'ai donc pas pu la feuilletter, un rituel important, je me suis juste basé sur la superbe galerie ci-jointe. Oubliez toutes vos certitudes et laissez-vous porter dans un univers post-apocalyptique déjanté, surréaliste et qui ne repose sur aucunes lois physiques. Postapoland est une BD expérimentale. Une narration chaotique au texte sobre et puissant, on va d'abord suivre deux mutants à la recherche d'une nouvelle tête pour l'un d'eux. Un récit qui se termine sur un « à suivre... ». Ensuite plusieurs histoires courtes sur cet univers de Postapoland. Sous un aspect incohérent, le réchauffement climatique, la malbouffe et la recherche de l'amour seront de la partie. Postapoland est avant tout une remise en cause de notre mode de vie, de sa décadence avec pour fil conducteur ce ver qui observe et qui infecte. Visuellement j'en ai pris plein les mirettes. La majorité de l'album est en noir et blanc aux planches tantôt dépouillées et tantôt surchargées. Bartosz Zaskórski fait preuve d'une grande inventivité, en particulier dans la représentation des mutants, que ce soit ces insectes humanoïdes où ces monstres flasques. Un soin méticuleux est apporté aux détails, la purulence suinte sur chaque page. Deux courts récits sont en couleur, le premier dans un vert-gris et le second dans un vieux rose et noir, le résultat est éblouissant. Une planche typée manga fera son apparition. Une mise en page surprenante. Un voyage graphique. Un album qui se termine par une playlist éclectique. Une BD qui ne fera pas l'unanimité. Les esprits cartésiens, vous pouvez passer votre chemin. Gros coup de cœur graphique.
Le Réaliste (K.O. à Tel-Aviv)
Publiée initialement sous forme de planches hebdomadaires, cette bande dessinée propose une chronique intime de la vie quotidienne, où les préoccupations familiales, professionnelles et existentielles se mêlent constamment au contexte politique et social israélien. Les pages des albums ont été publiées dans le magazine mensuel Calcalist, à Tel-Aviv, puis sur le blog de l'artiste, The Realist. K.O. à Tel-Aviv s’impose comme une BD d’une grande richesse humaine et artistique, grâce à un équilibre entre humour, mélancolie, critique sociale et imagination graphique. Hanuka raconte ses angoisses de père, ses difficultés financières, ses doutes d’artiste et les tensions de la vie conjugale, mais il les représente souvent à travers des métaphores visuelles surréalistes ou fantastiques. Chaque planche fonctionne presque comme une illustration autonome, capable de résumer un état émotionnel complexe en une seule image. Niveau dessin, les contrastes chromatiques, les références à la culture populaire et les déformations symboliques du réel renforcent l’impact du récit et témoignent d’une remarquable inventivité visuelle. Mais l’intérêt de K.O. à Tel-Aviv dépasse le simple cadre autobiographique, je crois. À travers son expérience personnelle, Hanuka offre un regard nuancé sur la société israélienne contemporaine. Les fractures identitaires, les tensions politiques, la menace permanente de la violence et les contradictions de la vie moderne apparaissent sans jamais transformer l’œuvre en manifeste idéologique. Néanmoins, je pense que ce travail présente également quelques limites. La structure fragmentaire, composée de récits très courts, peut parfois donner une impression de répétition. Bien que pleins d’humour, noir parfois, les thèmes de l’angoisse, du désenchantement et de l’autodérision reviennent fréquemment, au risque d’atténuer leur force émotionnelle.
Les Mille et Une Nuits
Un des plus beaux Corben. Cette bande est faite pour toi si tu veux voir Corben dessiner : - un djinn qui prend tout une planche - un dragon sortir de terre - un château dans le ciel - des guerriers squelettes sur des chevaux pegaséens - des volutes de fumée avec la technique magique du maître - une mise en couleurs S Tier Par contre dans ta quête de l'état tu devras persévérer, car le pelliculage de la maudite tranche tu devras défier. Un merveilleux voyage au pays des contes orientaux avec le génie Corben.
Les Yeux d'Alex
Mon seul bémol concernant cet album – encore n’est-il qu’affaire de goûts – concerne le dessin. Je lui reconnais plein de qualités, il est souvent très lumineux, mais j’ai parfois eu du mal avec les passages virant un peu à l’abstrait. Mais, pour le reste, c’est un récit prenant et intéressant. Claire Fauvel réussit très bien le mélange de roman graphique classique – autour d’une héroïne irradiante – et engagement féministe. Fauvel avait déjà produit une œuvre très engagée (mais sur un personnage existant) avec son Phoolan Devi, reine des bandits. On ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha, et l’enthousiasme de l’héroïne est communicatif, autour du débat entre « regard féminin » et « regard masculin », ce qui est mis en avant dans le monde de la photographie ou celui du porno (l’héroïne est photographe et postule pour une expo à Arles, et tourne aussi un porno – voire dans la société dans son ensemble. Les questionnements autour de la notion de beauté dans l’art, et de sa version sexuée, est doublé par le malaise ressenti constamment par l’héroïne, dont la peau se couvre d’eczéma pour un oui ou pour un non. Elle est « mal dans sa peau », un peu dans sa tête, et le récit est presque cathartique pour cette héroïne, dont on peut se demander dans quelle mesure elle n’est pas en partie un double de l’auteure. Une lecture très recommandable en tout cas.
Sœurs des vagues
Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages. La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise. Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai. Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes. Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens. Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage. En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près. Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.
La Dernière Vie
Pour tout dire, en ouvrant le premier tome de cette série, je m'attendais à une lecture décevante : les auteurs de bande dessinée ne comprennent généralement rien aux jeux vidéo. Or, c'est précisément le sujet central choisi par Juan Giménez pour cette œuvre, éditée initialement en 2002 mais publiée en France dix ans plus tard. Contre toute attente, j'ai passé un excellent moment, avec deux personnages principaux attachants. Il y a un petit côté Alice au pays du jeu vidéo, avec un héros adolescent qui doit accomplir des missions pour mieux affronter ses angoisses. L'absence de scénariste distinct — une autre de mes craintes — ne se fait donc pas sentir ; le récit est même mieux maîtrisé que dans Moi, Dragon. J'apprécie beaucoup la manière dont les personnages réagissent aux événements : c'est souvent teinté d'un humour au second degré très plaisant. On retrouve ça dans Segments aussi. Quant au visuel, il me suffit de dire que Giménez comptait parmi les plus grands dessinateurs de son temps. Une lecture bien fun, à la hauteur de l'immense talent de l'artiste.