3.5
Je me suis rendu compte en effectuant une recherche sur notre site de BD préféré que Parker avait déjà eu droit à une autre adaptation en bande dessinée (en comics pour être précis), que j'avais lu cette adaptation et que j'en n'avais gardé aucun souvenir ! En tout cas, j'ai plus accroché cette fois-ci. Il faut dire que j'aime globalement le travail de Doug Headline qui sait comment adapter un roman en BD.
Ainsi, il y a beaucoup de narration descriptive qui semble être des phrases tirées du roman, mais on n'en abuse pas trop et cela ne gêne pas la lecture parce que la narration est tout de même fluide. Ce qui aide c’est le dessin qui est très bon. Il y a une atmosphère de polar qui se dégage de l'album et il y a un vrai travail de mise en scène. On est pas dans une adaptation de roman en BD où on dirait que le dessin sert presque à rien. Le scénario est prenant et je voulais savoir ce qui allait se passer ensuite.
On pourrait trouver que les personnages sont un peu trop des caricatures des personnages qu'on a déjà vu 1000 fois dans ce type de polar et que la fin est un peu décevante, mais cela reste un scénario efficace et j'ai passé un bon moment de lecture. Vivement la suite !
Marini est l'un des meilleurs dessinateurs actuels. Parfois, les scénarios ne sont pas à la hauteur de son talent. Ce n’est pas le cas ici. L’histoire de Desberg a un rythme à couper le souffle, les personnages sont captivants, de Montgommery (Sean Connery, oui) à la belle Wakita et au vilain Cauldray.
Je n'ai lu que l'intégrale des deux premières histoires. Du grand art au service du récit et de l'action ! Dans cette histoire, nous avons aussi un aperçu du côté moins charmant et plus sordide du Western. J'avais trop peur d'être déçu par la préquelle...
Curieusement, la couverture de mon exemplaire est différente de toutes celles qui apparaissent ici sur le site.
Si je devais voter pour les 10 meilleurs albums de BD de tous les temps, 5 seraient probablement des Spirou et Fantasio de Franquin. Si je ne pouvais en garder qu’un pour le reste de ma vie, ce serait Spirou et les Héritiers. C'est l'aventure à l'état pur, oui, mais aussi la poésie, les sentiments, la véritable amitié entre Spirou et Fantasio, la rivalité avec Zantafio, le dépassement de tous les défis, c'est l'émerveillement constant !
Le dessin de Franquin est tout simplement parfait. Entre Les Héritiers et QRN sur Bretzelburg, je crois que nous avons le meilleur de toute la BD franco-belge. Panade à Champignac et Tembo Tabou sont des cas un peu à part... je pense que Franquin n'était plus vraiment là et voulait faire d'autres choses. Mais tout est tellement bon que ça compense largement, en termes de note, le reste de la série et quelques auteurs que je n'apprécie pas autant. Le mouvement, les expressions, les décors, les effets comiques, chaque détail de l’esthétique : de l’architecture aux voitures ! Ah, les voitures de Franquin ! Je suis toujours passionné par les Turbot : j’ai construit et peint les modèles à l’échelle 1/43. Je suis très fier de ce que j’ai fait, meilleurs que ceux vendus dans le commerce, pardon pour mon manque de modestie.
Mais tout le monde est d'accord : personne n'a réussi jusqu'à aujourd'hui à dessiner des vélos comme Franquin. Chaque année, en regardant le Tour de France, je ne peux pas m'empêcher de penser à la course dans La Mauvaise Tête!
Il y a aussi un aspect social et politique dans les histoires : l’horreur de l’autoritarisme et de l’abus de pouvoir. C’est explicitement assumé dans Le Dictateur et le Champignon ou dans QRN. Mais même dans d’autres épisodes, de façon plus brève, l’impatience face à l’autorité et à la bureaucratie se manifeste. Le combat avec les douaniers dans Les Voleurs du Marsupilami est brillant !
Les personnages introduits par Franquin sont fondamentaux. À commencer par le comte de Champignac, ses champignons et ses inventions géniales. Un peu de folie aussi : j'adore La peur au bout du fil ! Le metomol me fait rire tout le temps aussi.
J'admire beaucoup Seccotine, sa personnalité, son initiative et l'irritabilité qu'elle provoque chez Fantasio, c'est hilarant ! Une fille en avance sur son temps !
Mais évidemment, le Marsupilami est la grande trouvaille de Franquin, preuve de son génie, si encore il fallait une de plus. Le nid des marsupilamis, à lui seul, même si Franquin n'avait rien fait d'autre dans sa vie, vaudrait la note maximale pour la série et l'auteur !
Je dois avouer que je ne suis pas un grand fan des histoires avec Zorglub. Je trouve le personnage agaçant et malgré toute la panoplie technologique et la participation de Greg au scénario, les histoires sont un cran en dessous de celles purement franquiniennes (ça existe ?).
Bien sûr que j'ai continué à tout lire, 57 tomes jusqu'à présent, non ? Sans compter les hors-série et les séries dérivées. J'ai tout lu, je crois. J'ai lu quelques histoires de Rob-Vel, presque toutes celles de Jijé. Fournier, Nick et Cauvin, Tome et Janry, Morvan et Munuera, Sophie Guerrive et j'en oublie, même les Spirou un peu à part, comme celui de Chaland et quelques expériences supplémentaires. Tout, pour moi, vaut entre 2 et 3 comme note. Il y a quelques albums un peu étranges comme Luna Fatale ou Machine qui Rêve. À mon grand regret, rien n'a réussi à s'approcher de « mon » Spirou. J'aime beaucoup les dessins de Schwartz dans les épisodes les plus récents, je garde mon espoir vivant.
Je pense que les éditions Dupuis auraient dû, depuis longtemps, séparer les auteurs, comme elles le font maintenant avec « Le Spirou de... ». Ce serait beaucoup plus sérieux !
Quelle excellente idée d'adapter en bande dessinée le superbe podcast de Claire Richard sur Anne Bonny ! L'autrice étant elle-même aux manettes du scénario, l'album reste d'une grande fidélité à l'œuvre originale.
La trame narrative se révèle particulièrement fluide : les nombreux flashbacks sur le parcours mouvementé de cette femme pirate — condamnée à mort en 1720 — s'articulent parfaitement avec sa fin de vie comme tenancière de bordel, le tout rythmé par les débats animés de deux historiens qui démêlent le vrai du faux. Il en résulte un récit féministe fort qui, sans jamais idéaliser son héroïne, souffle un vent de liberté très touchant. On pourra seulement regretter une vision un brin romancée de la piraterie : de Barbe Noire à Jack Rackham, la figure du pirate y est très humanisée, sans réelle nuance ni critique face aux exactions commises.
Côté dessin, bien que le style ne m'ait pas séduit au premier coup d'œil, il faut reconnaître que l'expressivité des visages fonctionne à merveille et sert parfaitement l'ambiance générale.
Une BD à posséder.
Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 8,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 7,5/10 | Note globale : 16/20
Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album.
Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici.
Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture.
La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide.
Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique.
La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur.
S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire.
Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.
Si je devais choisir UNE BD dans mon top, ce serait probablement celle-ci. Et ça fait plusieurs années que ça dure.
Les Indes fourbes est une rare réussite d’aventure, d’humour et de rebondissements. La construction de la timeline, la manière de jouer avec le lecteur, de lui montrer certaines choses puis de les recontextualiser, est d’une finesse remarquable. Le personnage central est absolument délicieux à suivre, mais tout ce qui gravite autour de lui est suffisamment travaillé pour donner de l’épaisseur à l’ensemble.
C’est typiquement le genre d’œuvre qui se passe presque d’un long avis, tellement tout paraît cohérent, bien ficelé et soigneusement exécuté. En lisant, on a parfois l’impression que tout est facile, évident, naturel. Et c’est justement là que se révèle tout le travail brillant derrière cette apparente simplicité.
Pour terminer, le dessin se passe de mots. Guarnido est simplement à la hauteur de ce chef-d’œuvre global de bande dessinée.
C'est typiquement une BD feel-good qui pourrait très bien faire le scénario d'un film. Sans tomber complètement dans l'eau de rose (sans jeu de mots...) ou dans l'accumulation de clichés, le récit propose une belle évolution de son personnage principal dans un univers vraiment touchant. Le choc des cultures, l'histoire d'amour et tout ce qui tourne autour de la restauration donnent suffisamment d'épaisseur à l'ensemble pour dépasser le simple récit sympathique.
Le scénario n'est clairement pas révolutionnaire et on pourra lui reprocher une certaine prévisibilité. Mais il y a, à mon sens, un vrai soin apporté aux détails et une certaine finesse dans la manière d'aborder les différents thèmes. Cela permet au récit de rester humain sans devenir trop démonstratif.
Le dessin me plaît bien : moderne, assez dynamique, avec une vraie patte graphique qui donne du caractère à l'ensemble. Et comme cerise sur le gâteau, les petites recettes intégrées au récit fonctionnent très bien et prolongent naturellement tout l'univers autour de la cuisine.
C’est un peu la quintessence de la BD feel-good et introspective. C’est lent, contemplatif, presque méditatif, avec très peu de place laissée à l’intrigue au sens classique. Pour les amateurs d’aventure et de rebondissements, mieux vaut clairement passer son chemin ; en revanche, pour ceux qui apprécient les récits plus intérieurs, c’est un bon choix. La série cherche surtout à faire réfléchir sur soi-même, ses choix, son rapport aux autres et à la vie, avec parfois même l’impression qu’elle peut faire avancer un peu le lecteur.
Évidemment, tout cela vient avec quelques clichés : c’est très "sarouel, méditation, gourou" et développement personnel. Il y a aussi des passages un peu gnangnan, mais sans que cela ne devienne vraiment pesant. Malgré ces facilités, l’ensemble reste sincère, bien construit et surtout très agréable à lire. La dimension philosophique est accessible sans devenir trop démonstrative, ce qui permet à la série de conserver une certaine légèreté.
Le dessin n’est clairement pas le centre de l’œuvre, mais il remplit parfaitement son rôle. Le trait est rond, doux, propre et totalement cohérent avec cette ambiance apaisée et bienveillante.
Tiens, Raymond Briggs n’a pas réalisé que des livres pour enfants… « Ethel & Ernest » est un hommage à ses parents, et une BD « roman graphique » autobiographique pure souche. Elle ne convertira pas les allergiques au genre : la vie des parents de l’auteur est terriblement banale, et le style narratif linéaire et académique au possible, même si des touches d’humours viennent égayer l’ensemble.
Pourquoi la bonne note alors ? Tout simplement parce que cette histoire constitue une véritable mini encyclopédie sur la vie en Angleterre entre les années 40 et 70 : guerre, rations, politiques intérieure, mais aussi des sujets et détails plus légers : styles vestimentaires, décors dans les maisons, arrivé de la premières télé, mœurs, langage etc… un vrai délice pour moi qui habite en Angleterre… reste à voir si ce genre de détails historiques vous intéressent.
Voila, un roman graphique comme tant d’autres, mais dont le contexte historique m’a beaucoup intéressé…
MAJ 2026 : Je me permets une petite MAJ pour signaler l’excellente adaptation en film d’animation (sortie : 2016), avec la participation de Briggs et un casting VO réussi. Plus d’infos sur la fiche Allo Ciné.
Très belle BD, qui aborde des sujets lourds comme la mort et le suicide avec une approche étonnamment légère, directe et parfois crue. Derrière ce rideau de sarcasme et de fantaisie, le propos reste fin et sensible. Le côté métaphysique est bien présent, mais sans devenir abstrait ou prétentieux.
Les personnages sont vraiment attachants et évoluent avec justesse. Certains traits ou certaines situations peuvent sembler un peu clichés, mais cela fonctionne plutôt bien ici : ils rendent le propos immédiatement lisible et permettent surtout de conserver cette légèreté qui équilibre parfaitement le fond beaucoup plus sombre.
Graphiquement, c’est une vraie réussite. Les couleurs sont expressives et particulièrement bien choisies, mais c’est surtout le travail sur les points de vue et les perspectives qui impressionne. Guillem March multiplie les cadrages inhabituels sans jamais tomber dans l’exercice de style gratuit : ils accompagnent directement ce regard décalé porté sur sa propre mort et donnent énormément de personnalité au récit. Karmen, elle, est remarquable, aussi bien dans son écriture que dans sa présence graphique.
Une très belle BD, intelligente, sensible et visuellement très maîtrisée.
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Parker 1969
3.5 Je me suis rendu compte en effectuant une recherche sur notre site de BD préféré que Parker avait déjà eu droit à une autre adaptation en bande dessinée (en comics pour être précis), que j'avais lu cette adaptation et que j'en n'avais gardé aucun souvenir ! En tout cas, j'ai plus accroché cette fois-ci. Il faut dire que j'aime globalement le travail de Doug Headline qui sait comment adapter un roman en BD. Ainsi, il y a beaucoup de narration descriptive qui semble être des phrases tirées du roman, mais on n'en abuse pas trop et cela ne gêne pas la lecture parce que la narration est tout de même fluide. Ce qui aide c’est le dessin qui est très bon. Il y a une atmosphère de polar qui se dégage de l'album et il y a un vrai travail de mise en scène. On est pas dans une adaptation de roman en BD où on dirait que le dessin sert presque à rien. Le scénario est prenant et je voulais savoir ce qui allait se passer ensuite. On pourrait trouver que les personnages sont un peu trop des caricatures des personnages qu'on a déjà vu 1000 fois dans ce type de polar et que la fin est un peu décevante, mais cela reste un scénario efficace et j'ai passé un bon moment de lecture. Vivement la suite !
L'Etoile du Désert
Marini est l'un des meilleurs dessinateurs actuels. Parfois, les scénarios ne sont pas à la hauteur de son talent. Ce n’est pas le cas ici. L’histoire de Desberg a un rythme à couper le souffle, les personnages sont captivants, de Montgommery (Sean Connery, oui) à la belle Wakita et au vilain Cauldray. Je n'ai lu que l'intégrale des deux premières histoires. Du grand art au service du récit et de l'action ! Dans cette histoire, nous avons aussi un aperçu du côté moins charmant et plus sordide du Western. J'avais trop peur d'être déçu par la préquelle... Curieusement, la couverture de mon exemplaire est différente de toutes celles qui apparaissent ici sur le site.
Spirou et Fantasio
Si je devais voter pour les 10 meilleurs albums de BD de tous les temps, 5 seraient probablement des Spirou et Fantasio de Franquin. Si je ne pouvais en garder qu’un pour le reste de ma vie, ce serait Spirou et les Héritiers. C'est l'aventure à l'état pur, oui, mais aussi la poésie, les sentiments, la véritable amitié entre Spirou et Fantasio, la rivalité avec Zantafio, le dépassement de tous les défis, c'est l'émerveillement constant ! Le dessin de Franquin est tout simplement parfait. Entre Les Héritiers et QRN sur Bretzelburg, je crois que nous avons le meilleur de toute la BD franco-belge. Panade à Champignac et Tembo Tabou sont des cas un peu à part... je pense que Franquin n'était plus vraiment là et voulait faire d'autres choses. Mais tout est tellement bon que ça compense largement, en termes de note, le reste de la série et quelques auteurs que je n'apprécie pas autant. Le mouvement, les expressions, les décors, les effets comiques, chaque détail de l’esthétique : de l’architecture aux voitures ! Ah, les voitures de Franquin ! Je suis toujours passionné par les Turbot : j’ai construit et peint les modèles à l’échelle 1/43. Je suis très fier de ce que j’ai fait, meilleurs que ceux vendus dans le commerce, pardon pour mon manque de modestie. Mais tout le monde est d'accord : personne n'a réussi jusqu'à aujourd'hui à dessiner des vélos comme Franquin. Chaque année, en regardant le Tour de France, je ne peux pas m'empêcher de penser à la course dans La Mauvaise Tête! Il y a aussi un aspect social et politique dans les histoires : l’horreur de l’autoritarisme et de l’abus de pouvoir. C’est explicitement assumé dans Le Dictateur et le Champignon ou dans QRN. Mais même dans d’autres épisodes, de façon plus brève, l’impatience face à l’autorité et à la bureaucratie se manifeste. Le combat avec les douaniers dans Les Voleurs du Marsupilami est brillant ! Les personnages introduits par Franquin sont fondamentaux. À commencer par le comte de Champignac, ses champignons et ses inventions géniales. Un peu de folie aussi : j'adore La peur au bout du fil ! Le metomol me fait rire tout le temps aussi. J'admire beaucoup Seccotine, sa personnalité, son initiative et l'irritabilité qu'elle provoque chez Fantasio, c'est hilarant ! Une fille en avance sur son temps ! Mais évidemment, le Marsupilami est la grande trouvaille de Franquin, preuve de son génie, si encore il fallait une de plus. Le nid des marsupilamis, à lui seul, même si Franquin n'avait rien fait d'autre dans sa vie, vaudrait la note maximale pour la série et l'auteur ! Je dois avouer que je ne suis pas un grand fan des histoires avec Zorglub. Je trouve le personnage agaçant et malgré toute la panoplie technologique et la participation de Greg au scénario, les histoires sont un cran en dessous de celles purement franquiniennes (ça existe ?). Bien sûr que j'ai continué à tout lire, 57 tomes jusqu'à présent, non ? Sans compter les hors-série et les séries dérivées. J'ai tout lu, je crois. J'ai lu quelques histoires de Rob-Vel, presque toutes celles de Jijé. Fournier, Nick et Cauvin, Tome et Janry, Morvan et Munuera, Sophie Guerrive et j'en oublie, même les Spirou un peu à part, comme celui de Chaland et quelques expériences supplémentaires. Tout, pour moi, vaut entre 2 et 3 comme note. Il y a quelques albums un peu étranges comme Luna Fatale ou Machine qui Rêve. À mon grand regret, rien n'a réussi à s'approcher de « mon » Spirou. J'aime beaucoup les dessins de Schwartz dans les épisodes les plus récents, je garde mon espoir vivant. Je pense que les éditions Dupuis auraient dû, depuis longtemps, séparer les auteurs, comme elles le font maintenant avec « Le Spirou de... ». Ce serait beaucoup plus sérieux !
La Dernière Nuit d'Anne Bonny
Quelle excellente idée d'adapter en bande dessinée le superbe podcast de Claire Richard sur Anne Bonny ! L'autrice étant elle-même aux manettes du scénario, l'album reste d'une grande fidélité à l'œuvre originale. La trame narrative se révèle particulièrement fluide : les nombreux flashbacks sur le parcours mouvementé de cette femme pirate — condamnée à mort en 1720 — s'articulent parfaitement avec sa fin de vie comme tenancière de bordel, le tout rythmé par les débats animés de deux historiens qui démêlent le vrai du faux. Il en résulte un récit féministe fort qui, sans jamais idéaliser son héroïne, souffle un vent de liberté très touchant. On pourra seulement regretter une vision un brin romancée de la piraterie : de Barbe Noire à Jack Rackham, la figure du pirate y est très humanisée, sans réelle nuance ni critique face aux exactions commises. Côté dessin, bien que le style ne m'ait pas séduit au premier coup d'œil, il faut reconnaître que l'expressivité des visages fonctionne à merveille et sert parfaitement l'ambiance générale. Une BD à posséder. Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 8,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 7,5/10 | Note globale : 16/20
La Montagne du Tao
Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album. Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici. Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture. La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique. La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur. S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire. Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.
Les Indes fourbes
Si je devais choisir UNE BD dans mon top, ce serait probablement celle-ci. Et ça fait plusieurs années que ça dure. Les Indes fourbes est une rare réussite d’aventure, d’humour et de rebondissements. La construction de la timeline, la manière de jouer avec le lecteur, de lui montrer certaines choses puis de les recontextualiser, est d’une finesse remarquable. Le personnage central est absolument délicieux à suivre, mais tout ce qui gravite autour de lui est suffisamment travaillé pour donner de l’épaisseur à l’ensemble. C’est typiquement le genre d’œuvre qui se passe presque d’un long avis, tellement tout paraît cohérent, bien ficelé et soigneusement exécuté. En lisant, on a parfois l’impression que tout est facile, évident, naturel. Et c’est justement là que se révèle tout le travail brillant derrière cette apparente simplicité. Pour terminer, le dessin se passe de mots. Guarnido est simplement à la hauteur de ce chef-d’œuvre global de bande dessinée.
Les Pays d'Amir
C'est typiquement une BD feel-good qui pourrait très bien faire le scénario d'un film. Sans tomber complètement dans l'eau de rose (sans jeu de mots...) ou dans l'accumulation de clichés, le récit propose une belle évolution de son personnage principal dans un univers vraiment touchant. Le choc des cultures, l'histoire d'amour et tout ce qui tourne autour de la restauration donnent suffisamment d'épaisseur à l'ensemble pour dépasser le simple récit sympathique. Le scénario n'est clairement pas révolutionnaire et on pourra lui reprocher une certaine prévisibilité. Mais il y a, à mon sens, un vrai soin apporté aux détails et une certaine finesse dans la manière d'aborder les différents thèmes. Cela permet au récit de rester humain sans devenir trop démonstratif. Le dessin me plaît bien : moderne, assez dynamique, avec une vraie patte graphique qui donne du caractère à l'ensemble. Et comme cerise sur le gâteau, les petites recettes intégrées au récit fonctionnent très bien et prolongent naturellement tout l'univers autour de la cuisine.
Le Jour où...
C’est un peu la quintessence de la BD feel-good et introspective. C’est lent, contemplatif, presque méditatif, avec très peu de place laissée à l’intrigue au sens classique. Pour les amateurs d’aventure et de rebondissements, mieux vaut clairement passer son chemin ; en revanche, pour ceux qui apprécient les récits plus intérieurs, c’est un bon choix. La série cherche surtout à faire réfléchir sur soi-même, ses choix, son rapport aux autres et à la vie, avec parfois même l’impression qu’elle peut faire avancer un peu le lecteur. Évidemment, tout cela vient avec quelques clichés : c’est très "sarouel, méditation, gourou" et développement personnel. Il y a aussi des passages un peu gnangnan, mais sans que cela ne devienne vraiment pesant. Malgré ces facilités, l’ensemble reste sincère, bien construit et surtout très agréable à lire. La dimension philosophique est accessible sans devenir trop démonstrative, ce qui permet à la série de conserver une certaine légèreté. Le dessin n’est clairement pas le centre de l’œuvre, mais il remplit parfaitement son rôle. Le trait est rond, doux, propre et totalement cohérent avec cette ambiance apaisée et bienveillante.
Ethel & Ernest
Tiens, Raymond Briggs n’a pas réalisé que des livres pour enfants… « Ethel & Ernest » est un hommage à ses parents, et une BD « roman graphique » autobiographique pure souche. Elle ne convertira pas les allergiques au genre : la vie des parents de l’auteur est terriblement banale, et le style narratif linéaire et académique au possible, même si des touches d’humours viennent égayer l’ensemble. Pourquoi la bonne note alors ? Tout simplement parce que cette histoire constitue une véritable mini encyclopédie sur la vie en Angleterre entre les années 40 et 70 : guerre, rations, politiques intérieure, mais aussi des sujets et détails plus légers : styles vestimentaires, décors dans les maisons, arrivé de la premières télé, mœurs, langage etc… un vrai délice pour moi qui habite en Angleterre… reste à voir si ce genre de détails historiques vous intéressent. Voila, un roman graphique comme tant d’autres, mais dont le contexte historique m’a beaucoup intéressé… MAJ 2026 : Je me permets une petite MAJ pour signaler l’excellente adaptation en film d’animation (sortie : 2016), avec la participation de Briggs et un casting VO réussi. Plus d’infos sur la fiche Allo Ciné.
Karmen
Très belle BD, qui aborde des sujets lourds comme la mort et le suicide avec une approche étonnamment légère, directe et parfois crue. Derrière ce rideau de sarcasme et de fantaisie, le propos reste fin et sensible. Le côté métaphysique est bien présent, mais sans devenir abstrait ou prétentieux. Les personnages sont vraiment attachants et évoluent avec justesse. Certains traits ou certaines situations peuvent sembler un peu clichés, mais cela fonctionne plutôt bien ici : ils rendent le propos immédiatement lisible et permettent surtout de conserver cette légèreté qui équilibre parfaitement le fond beaucoup plus sombre. Graphiquement, c’est une vraie réussite. Les couleurs sont expressives et particulièrement bien choisies, mais c’est surtout le travail sur les points de vue et les perspectives qui impressionne. Guillem March multiplie les cadrages inhabituels sans jamais tomber dans l’exercice de style gratuit : ils accompagnent directement ce regard décalé porté sur sa propre mort et donnent énormément de personnalité au récit. Karmen, elle, est remarquable, aussi bien dans son écriture que dans sa présence graphique. Une très belle BD, intelligente, sensible et visuellement très maîtrisée.