Une très bonne bande dessinée de piraterie, au ton volontairement cru et réaliste. Le récit adopte une approche assez classique du genre, mais l’utilisation de plusieurs trames temporelles apporte un dynamisme appréciable et évite l’écueil de l’aventure linéaire. Sans chercher à réinventer le mythe, l’album en maîtrise parfaitement les codes : navires, trésors, trahisons et affrontements sont tous au rendez-vous, avec une place notable accordée à l’intrigue plus qu’à la simple surenchère épique.
Les personnages sont correctement développés, même s’ils restent volontairement peu attachants. Ce choix fonctionne bien dans ce contexte brutal, où la piraterie est montrée sans romantisme excessif. On observe davantage des rapports de force et des jeux d’intérêts que de véritables trajectoires émotionnelles, ce qui renforce la cohérence globale du récit.
Graphiquement, l’album est très solide. Le dessin est précis, presque rétro dans son souci du détail, tout en conservant une rondeur et une lisibilité modernes. Le soin apporté aux navires, aux décors naturels et au contexte historique est évident et participe fortement au plaisir de lecture. L’ensemble est très bien exécuté, sans être spectaculaire, mais avec une constance et une rigueur qui font clairement la différence.
Carmen Cru est méchante, mais surtout, marrante. On ne voudrait pas la fréquenter, mais peut-on lui donner totalement tort ? Quand on est vieux, on est facilement une proie, d'agression, de vols et escroquerie, d'être poussé en maison de retraite, ou d'une certaine condescendance. Gronder a une fonction dissuasive, d'ailleurs, elle en parle parfois, de ses craintes qu'on lui nuise. Qui osera dire que les vieux n'ont rien à redouter ? Pas moi. Autre chose, être désagréable semble être son dernier plaisir avec la solitude, quand elle reste dans son gourbi. Tout le monde n'a pas les moyens de se payer une île déserte, tout le monde n'a pas la force et la compétence d'être un aventurier. D'accord ! Mais Carmen Cru trace son chemin comme elle le peut dans la jungle de ses contemporains, désorientant l'ennemi potentiel par ses discours et son agressivité.
Tintin rassure par la ligne claire, le fait que des générations l'aient lu et le côté manichéen, le bien et le mal sont quasiment chimiquement pur et le bien triomphe. Pas étonnant que la série soit attaquée par où elle pêche, par le côté manichéen. Et comment ? En la passant au crible d'une morale certes valable, mais anachronique : antiraciste, féministe, et bientôt quoi, écologiste ? Le bilan carbone quand on va sur toute la Terre....Si on doit fouiller, le racisme de l'auteur, soit cesse avec l'ouverture à la Chine, soit se concentre sur les Noirs. Après tout, Hergé n'a jamais fait d'album où l'Afrique noire ait eu un rôle meilleur que dans Tintin au Congo, et je ne vois pas non plus plus tard de personnage de Noir intéressant. D'un autre côté, l'auteur a peut-être eu peur que tout soit mal pris après son exploit du Congo. De toute façon, on n'instruit que le procès à charge, avec Hergé : son album sur la Russie en a dénoncé le totalitarisme, et celui sur la Chine, l'attitude des colonisateurs : idem pour les deux sur l'Amérique. Cependant, la colonisation, elle, n'est pas dénoncée, on préfère s'en prendre à l'opium que de nos jours on commence à comprendre bien moins nocif qu'on 'l'a dit, en gros, comme le vin… Je pense qu'Hergé paie pour toutes les représentations dégradantes des Noirs et l'absence et l'inconsistance de personnages féminin dans la bande dessinée classique.
On tape sur ce qui dépasse, on tape aussi sur ce qui déçoit : quand on est un Noir ou une femme, on a moins de facilité à se glisser dans le monde d'Hergé, qui semble rassurant par la ligne claire. L'absence presque totale d'ombre, les couleurs éclatantes donnent l'impression de venir en droite ligne de l'enfance et d'y ramener. En plus, l'image est très dynamique : le mouvement est bien rendu et les cases peu encombrées de détails. Quand on est enfant, quand on est fatigué, on y accède facilement.
D'un point de vue visuel, l'auteur accueille tout le monde, quand dans ses histoires, non. Ah, j'oubliais, il y a le Juif caricatural, qu'on dénonce moins que d'autres injustices d'Hergé, mais pourquoi, pourquoi ? Je suppose que c'est parce que dans une bd manichéenne, il faut bien un méchant plus ou moins récurrent qui de plus fait sourire, et que cerise sur le gâteau, il est drôle. Je n'oserais pas insinuer que c'est aussi parce que l'antisémitisme passe mieux, bien sûr.
D'un autre côté, Hergé accueille beaucoup de monde dans ses histoires : les aventureux sous le masque de Tintin, le héros le moins caractérisé du monde, et les personnages secondaires, presque aussi caractérisés que les Schtroumpfs : il y a le savant distrait, les jumeaux, le capitaine alcoolique, le chien du héros....J'aime bien la Castafiore, pourquoi ? C'est une femme qui n'est ni transparente, ni réduite à son sexe, et si on la montre ridicule, on peut aussi trouver nos héros limités pour ne pas apprécier la musique classique. Les bijoux de la Castafiore sont sans guère d'aventure, et je dirais du pur comique, vraiment drôle, si Hergé ne défendait pas les Tziganes, ce que j'ajoute au dossier de la défense.
Dans chaque album, les décors sont bien travaillés, il y a des scènes bien dramatiques… Parfois, au dépens de la vérité : pardon de dire que le fait que Tintin sauve Haddock, Tournesol et lui même d'un sacrifice n'est pas possible. Tout simplement car les Indiens précolombiens des cités type aztèques et autres mayas, étaient obsédés par le calendrier, et les éclipses, il les anticipaient, merci pour eux. Et en plus, l'aventure se passe dans un monde où des Indiens de la cité cachée espionnent les colons et veillent sur leurs frères sous le joug. Et ils ne seraient pas informés des éclipses par les journaux ?
Bref, mais ça passe encore aujourd'hui, ce que je mets sur le compte de la peur de l'obscurité, de celle que le soleil ne revienne plus. Il est aussi possible qu'on pense que des gens pratiquant le sacrifice humain sont vraiment très arriérés, mais en somme, tandis que les Aztèques arrachaient les cœurs, l'Inquisition et ses bûchers sévissaient en Europe, ce que l'excellent romancier Haggard, créateur de Elle qui doit être obéie, met en scène ailleurs que dans ce cycle.
Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne l'a fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard.
C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on ne dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que les textes dans les cartouches sont uniquement les pensées du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensées en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé de sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouver, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants.
La première est la qualité du texte. Les pensées du personnage principal sont savoureuses et très bien écrites. Je ne sais pas quels sont les dialogues issus du roman et quels ont été ceux inventés par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes.
La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment le décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais sûrement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qui l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD.
Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fous j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleines maitrisé et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un style beau style réaliste.
L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejettent le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervent catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque.
Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Voici une histoire bien menée que j'aurai classée en Policier/Thriller, il est vrai qu'il y a aussi une touche de fantastique. C'est un album avec pas mal de pages qui a le temps de camper ses personnages, une petite fille un peu étrange et solitaire qui devient amie avec un épouvantail proche de la ferme familiale. Un père qui travaille, une belle-mère, on comprend que la mère a disparu tragiquement. Le dessin est aussi très bon, assez épuré. Cela se lit relativement rapidement malgré environ 150 pages. Concernant une trame parallèle sur un accident de voiture, on peut dire qu'on sent venir la fin mais le tout est de bon niveau.
Quelle belle évolution du travail de Daria Schmitt, depuis que je l’avais découverte avec Acqua Alta.
Une évolution notable au niveau graphique déjà. Ici dans un Noir et Blanc dont les hachures donnent un trait nerveux se rapprochant des gravures.
Une constante toutefois, avec toujours une petite touche d’étrange, d’onirique, ce qui est d’autant plus surprenant que le sujet – Descartes et la conservation de son squelette – est a priori plutôt « sérieux ».
L’album est assez dense, avec un texte abondant, texte lui-même rempli de réflexions, connaissances. Ça ne se lit pas en cinq minutes ! mais ça n’est pas non plus aride. En effet, quelques pointes d’humour se glissent dans le récit (autour des os disparaissant au fur et à mesure, faisant de la relique de Descartes quelque chose de plus en plus réduit à son simple chef).
Un récit original (sujet et construction), qui donne à voir l’Histoire et la science en mouvement. Une lecture relativement exigeante, mais intéressante et recommandable.
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient.
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Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris.
Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social.
Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes.
En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude.
Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte.
Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016.
Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie.
A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.
Une BD douce et agréable, qui aborde l’amour tardif avec une vraie subtilité. Les personnages sont attachants, bien construits, et gagnent en épaisseur au fil des pages. On les comprend sans jamais forcer l’empathie, grâce à un récit simple qui privilégie les trajectoires humaines plutôt que les effets dramatiques.
Le scénario reste assez prévisible, mais ce n’est clairement pas là que se situe l’intérêt de l’album. L’essentiel est dans le chemin parcouru, les petits ajustements émotionnels, les silences et les moments de fragilité. La fin peut laisser sceptique, mais elle ne déséquilibre pas l’ensemble tant le propos repose davantage sur le vécu que sur la conclusion. Quelques touches de morale et de philosophie émergent naturellement, sans lourdeur ni démonstration appuyée.
Graphiquement, le dessin est très soigné et expressif. Le trait rond et doux accompagne parfaitement le ton du récit. Le travail sur les corps vieillissants est particulièrement juste : sans caricature ni clichés, avec une attention sincère portée aux postures, aux regards et au temps qui passe. Une BD qui fait du bien, modeste dans ses ambitions, mais pleinement efficace.
J'aurais aimé que cette série marche aussi bien que les Schtroumpfs : l'utopie en bleue, le bonheur, et avec Johan et Pirlouit, la vie des humains, avec ses oppressions ordinaires. Quand les lutins essaient d'imiter les humains, il n'y a plus de joie chez eux, mais le grand Schtroumpf rétablit la situation… Cependant, nos joyeux lurons n'imitent les humains que par le plaisir du jeu, de la découverte.
Eux… Ils ne sont pas confrontés à par exemple une augmentation de la population diminuant les ressources : un bébé Schtroumpf à nourrir, c'est facile ! Pas de récolte détruite sans possibilité de manger autre chose que des rats et des cadavres, de peste, d'invasions, pas de femme sauf la Schtroumpfette, or la femme, plus faible physiquement que l'homme en général, et arrachée à son groupe par le mariage, fait qu'un modèle d'inégalité est très vite apparu dans les mentalités, ce qui contribue à en rendre l'effacement bien problématique ….
Si nos amis n'ont pas gâché leurs chances, que de privilèges ! Rêver d'être eux est formidable, mais franchement, je ne vois pas comment. C'est peut-être moins le succès des joyeux compagnons que le fait qu'on ne veut pas être renvoyés à notre impossibilité d'être comme eux qui a effacé Johan et Pirlouit. Au contraire, dans la série des lutins bleu, on ne voit que peu les humains, et c'est toujours également le privilège de quelques humains d'élite, Johan et Pirlouit, l'enchanteur, pas le paysan du coin. Or j'approuve ce retrait du monde : pour vivre heureux, vivons caché….
Grande différence d'avec les réconciliation chez les lutins bleu. Voyons, mon album préféré, La source des dieux. Quels déveinards que les humains ! En plus de nos malchances habituelles, des paysans sont très faibles physiquement à cause de la malédiction d'une sorcière. Les Mollassons sont donc d'autant plus exploités par un tyran, sans nul espoir de révolte, car bien trop faibles pour se soulever.
Mais nos héros rétablissent la situation, et vengeurs, ne donnent pas de l'eau de la source des dieux guérisseuse au villageois traître assigné à travailler avec les anciens oppresseurs renversés. Les héros sont des héros, courageux et même altruistes, mais tout se paie et doit se payer pour diminuer les risques de récidives, qu'on se le dise ! Dans cet album, j'ai comme d'habitude adoré Pirlouit, attendrissant le gardien de la source en caressant ses serpents et en plaidant pour les pauvres Mollasson, une scène qui reste dans ma mémoire !
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La Buse
Une très bonne bande dessinée de piraterie, au ton volontairement cru et réaliste. Le récit adopte une approche assez classique du genre, mais l’utilisation de plusieurs trames temporelles apporte un dynamisme appréciable et évite l’écueil de l’aventure linéaire. Sans chercher à réinventer le mythe, l’album en maîtrise parfaitement les codes : navires, trésors, trahisons et affrontements sont tous au rendez-vous, avec une place notable accordée à l’intrigue plus qu’à la simple surenchère épique. Les personnages sont correctement développés, même s’ils restent volontairement peu attachants. Ce choix fonctionne bien dans ce contexte brutal, où la piraterie est montrée sans romantisme excessif. On observe davantage des rapports de force et des jeux d’intérêts que de véritables trajectoires émotionnelles, ce qui renforce la cohérence globale du récit. Graphiquement, l’album est très solide. Le dessin est précis, presque rétro dans son souci du détail, tout en conservant une rondeur et une lisibilité modernes. Le soin apporté aux navires, aux décors naturels et au contexte historique est évident et participe fortement au plaisir de lecture. L’ensemble est très bien exécuté, sans être spectaculaire, mais avec une constance et une rigueur qui font clairement la différence.
Carmen Cru
Carmen Cru est méchante, mais surtout, marrante. On ne voudrait pas la fréquenter, mais peut-on lui donner totalement tort ? Quand on est vieux, on est facilement une proie, d'agression, de vols et escroquerie, d'être poussé en maison de retraite, ou d'une certaine condescendance. Gronder a une fonction dissuasive, d'ailleurs, elle en parle parfois, de ses craintes qu'on lui nuise. Qui osera dire que les vieux n'ont rien à redouter ? Pas moi. Autre chose, être désagréable semble être son dernier plaisir avec la solitude, quand elle reste dans son gourbi. Tout le monde n'a pas les moyens de se payer une île déserte, tout le monde n'a pas la force et la compétence d'être un aventurier. D'accord ! Mais Carmen Cru trace son chemin comme elle le peut dans la jungle de ses contemporains, désorientant l'ennemi potentiel par ses discours et son agressivité.
Les Aventures de Tintin
Tintin rassure par la ligne claire, le fait que des générations l'aient lu et le côté manichéen, le bien et le mal sont quasiment chimiquement pur et le bien triomphe. Pas étonnant que la série soit attaquée par où elle pêche, par le côté manichéen. Et comment ? En la passant au crible d'une morale certes valable, mais anachronique : antiraciste, féministe, et bientôt quoi, écologiste ? Le bilan carbone quand on va sur toute la Terre....Si on doit fouiller, le racisme de l'auteur, soit cesse avec l'ouverture à la Chine, soit se concentre sur les Noirs. Après tout, Hergé n'a jamais fait d'album où l'Afrique noire ait eu un rôle meilleur que dans Tintin au Congo, et je ne vois pas non plus plus tard de personnage de Noir intéressant. D'un autre côté, l'auteur a peut-être eu peur que tout soit mal pris après son exploit du Congo. De toute façon, on n'instruit que le procès à charge, avec Hergé : son album sur la Russie en a dénoncé le totalitarisme, et celui sur la Chine, l'attitude des colonisateurs : idem pour les deux sur l'Amérique. Cependant, la colonisation, elle, n'est pas dénoncée, on préfère s'en prendre à l'opium que de nos jours on commence à comprendre bien moins nocif qu'on 'l'a dit, en gros, comme le vin… Je pense qu'Hergé paie pour toutes les représentations dégradantes des Noirs et l'absence et l'inconsistance de personnages féminin dans la bande dessinée classique. On tape sur ce qui dépasse, on tape aussi sur ce qui déçoit : quand on est un Noir ou une femme, on a moins de facilité à se glisser dans le monde d'Hergé, qui semble rassurant par la ligne claire. L'absence presque totale d'ombre, les couleurs éclatantes donnent l'impression de venir en droite ligne de l'enfance et d'y ramener. En plus, l'image est très dynamique : le mouvement est bien rendu et les cases peu encombrées de détails. Quand on est enfant, quand on est fatigué, on y accède facilement. D'un point de vue visuel, l'auteur accueille tout le monde, quand dans ses histoires, non. Ah, j'oubliais, il y a le Juif caricatural, qu'on dénonce moins que d'autres injustices d'Hergé, mais pourquoi, pourquoi ? Je suppose que c'est parce que dans une bd manichéenne, il faut bien un méchant plus ou moins récurrent qui de plus fait sourire, et que cerise sur le gâteau, il est drôle. Je n'oserais pas insinuer que c'est aussi parce que l'antisémitisme passe mieux, bien sûr. D'un autre côté, Hergé accueille beaucoup de monde dans ses histoires : les aventureux sous le masque de Tintin, le héros le moins caractérisé du monde, et les personnages secondaires, presque aussi caractérisés que les Schtroumpfs : il y a le savant distrait, les jumeaux, le capitaine alcoolique, le chien du héros....J'aime bien la Castafiore, pourquoi ? C'est une femme qui n'est ni transparente, ni réduite à son sexe, et si on la montre ridicule, on peut aussi trouver nos héros limités pour ne pas apprécier la musique classique. Les bijoux de la Castafiore sont sans guère d'aventure, et je dirais du pur comique, vraiment drôle, si Hergé ne défendait pas les Tziganes, ce que j'ajoute au dossier de la défense. Dans chaque album, les décors sont bien travaillés, il y a des scènes bien dramatiques… Parfois, au dépens de la vérité : pardon de dire que le fait que Tintin sauve Haddock, Tournesol et lui même d'un sacrifice n'est pas possible. Tout simplement car les Indiens précolombiens des cités type aztèques et autres mayas, étaient obsédés par le calendrier, et les éclipses, il les anticipaient, merci pour eux. Et en plus, l'aventure se passe dans un monde où des Indiens de la cité cachée espionnent les colons et veillent sur leurs frères sous le joug. Et ils ne seraient pas informés des éclipses par les journaux ? Bref, mais ça passe encore aujourd'hui, ce que je mets sur le compte de la peur de l'obscurité, de celle que le soleil ne revienne plus. Il est aussi possible qu'on pense que des gens pratiquant le sacrifice humain sont vraiment très arriérés, mais en somme, tandis que les Aztèques arrachaient les cœurs, l'Inquisition et ses bûchers sévissaient en Europe, ce que l'excellent romancier Haggard, créateur de Elle qui doit être obéie, met en scène ailleurs que dans ce cycle.
La Bête à sa mère
Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne l'a fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard. C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on ne dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que les textes dans les cartouches sont uniquement les pensées du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensées en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé de sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouver, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants. La première est la qualité du texte. Les pensées du personnage principal sont savoureuses et très bien écrites. Je ne sais pas quels sont les dialogues issus du roman et quels ont été ceux inventés par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes. La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment le décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais sûrement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qui l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD. Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fous j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Morgentaler - Avec elles
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleines maitrisé et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un style beau style réaliste. L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejettent le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervent catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque. Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Épouvantail
Voici une histoire bien menée que j'aurai classée en Policier/Thriller, il est vrai qu'il y a aussi une touche de fantastique. C'est un album avec pas mal de pages qui a le temps de camper ses personnages, une petite fille un peu étrange et solitaire qui devient amie avec un épouvantail proche de la ferme familiale. Un père qui travaille, une belle-mère, on comprend que la mère a disparu tragiquement. Le dessin est aussi très bon, assez épuré. Cela se lit relativement rapidement malgré environ 150 pages. Concernant une trame parallèle sur un accident de voiture, on peut dire qu'on sent venir la fin mais le tout est de bon niveau.
La Tête de mort venue de Suède
Quelle belle évolution du travail de Daria Schmitt, depuis que je l’avais découverte avec Acqua Alta. Une évolution notable au niveau graphique déjà. Ici dans un Noir et Blanc dont les hachures donnent un trait nerveux se rapprochant des gravures. Une constante toutefois, avec toujours une petite touche d’étrange, d’onirique, ce qui est d’autant plus surprenant que le sujet – Descartes et la conservation de son squelette – est a priori plutôt « sérieux ». L’album est assez dense, avec un texte abondant, texte lui-même rempli de réflexions, connaissances. Ça ne se lit pas en cinq minutes ! mais ça n’est pas non plus aride. En effet, quelques pointes d’humour se glissent dans le récit (autour des os disparaissant au fur et à mesure, faisant de la relique de Descartes quelque chose de plus en plus réduit à son simple chef). Un récit original (sujet et construction), qui donne à voir l’Histoire et la science en mouvement. Une lecture relativement exigeante, mais intéressante et recommandable.
Chronique du 115 - Une histoire du SAMU social
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient. - Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris. Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social. Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes. En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude. Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte. Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016. Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie. A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.
L'Obsolescence programmée de nos sentiments
Une BD douce et agréable, qui aborde l’amour tardif avec une vraie subtilité. Les personnages sont attachants, bien construits, et gagnent en épaisseur au fil des pages. On les comprend sans jamais forcer l’empathie, grâce à un récit simple qui privilégie les trajectoires humaines plutôt que les effets dramatiques. Le scénario reste assez prévisible, mais ce n’est clairement pas là que se situe l’intérêt de l’album. L’essentiel est dans le chemin parcouru, les petits ajustements émotionnels, les silences et les moments de fragilité. La fin peut laisser sceptique, mais elle ne déséquilibre pas l’ensemble tant le propos repose davantage sur le vécu que sur la conclusion. Quelques touches de morale et de philosophie émergent naturellement, sans lourdeur ni démonstration appuyée. Graphiquement, le dessin est très soigné et expressif. Le trait rond et doux accompagne parfaitement le ton du récit. Le travail sur les corps vieillissants est particulièrement juste : sans caricature ni clichés, avec une attention sincère portée aux postures, aux regards et au temps qui passe. Une BD qui fait du bien, modeste dans ses ambitions, mais pleinement efficace.
Johan et Pirlouit
J'aurais aimé que cette série marche aussi bien que les Schtroumpfs : l'utopie en bleue, le bonheur, et avec Johan et Pirlouit, la vie des humains, avec ses oppressions ordinaires. Quand les lutins essaient d'imiter les humains, il n'y a plus de joie chez eux, mais le grand Schtroumpf rétablit la situation… Cependant, nos joyeux lurons n'imitent les humains que par le plaisir du jeu, de la découverte. Eux… Ils ne sont pas confrontés à par exemple une augmentation de la population diminuant les ressources : un bébé Schtroumpf à nourrir, c'est facile ! Pas de récolte détruite sans possibilité de manger autre chose que des rats et des cadavres, de peste, d'invasions, pas de femme sauf la Schtroumpfette, or la femme, plus faible physiquement que l'homme en général, et arrachée à son groupe par le mariage, fait qu'un modèle d'inégalité est très vite apparu dans les mentalités, ce qui contribue à en rendre l'effacement bien problématique …. Si nos amis n'ont pas gâché leurs chances, que de privilèges ! Rêver d'être eux est formidable, mais franchement, je ne vois pas comment. C'est peut-être moins le succès des joyeux compagnons que le fait qu'on ne veut pas être renvoyés à notre impossibilité d'être comme eux qui a effacé Johan et Pirlouit. Au contraire, dans la série des lutins bleu, on ne voit que peu les humains, et c'est toujours également le privilège de quelques humains d'élite, Johan et Pirlouit, l'enchanteur, pas le paysan du coin. Or j'approuve ce retrait du monde : pour vivre heureux, vivons caché…. Grande différence d'avec les réconciliation chez les lutins bleu. Voyons, mon album préféré, La source des dieux. Quels déveinards que les humains ! En plus de nos malchances habituelles, des paysans sont très faibles physiquement à cause de la malédiction d'une sorcière. Les Mollassons sont donc d'autant plus exploités par un tyran, sans nul espoir de révolte, car bien trop faibles pour se soulever. Mais nos héros rétablissent la situation, et vengeurs, ne donnent pas de l'eau de la source des dieux guérisseuse au villageois traître assigné à travailler avec les anciens oppresseurs renversés. Les héros sont des héros, courageux et même altruistes, mais tout se paie et doit se payer pour diminuer les risques de récidives, qu'on se le dise ! Dans cet album, j'ai comme d'habitude adoré Pirlouit, attendrissant le gardien de la source en caressant ses serpents et en plaidant pour les pauvres Mollasson, une scène qui reste dans ma mémoire !