Peau de mille bêtes est un conte des frères Grimm que je ne connaissais pas mais qui s'apparente beaucoup au Peau d'Âne plus français. Et cet album en est une relecture librement inspirée, pleine de fantaisie et de modernité.
Son gros point fort est le graphisme de Stéphane Fert. Son style, très personnel, joue sur des teintes de bleus, de roses et de noirs, avec un rendu à la fois poétique et légèrement gothique qui correspond parfaitement à l'univers du conte. Le dessin des personnages féminins, en particulier, est vraiment charmant, avec une vraie présence et une élégance qui participent beaucoup à l'atmosphère générale.
Sur le fond, l'histoire reprend les codes classiques du conte de fées mais les détourne avec une approche plus contemporaine. J'ai bien aimé la manière dont les contes classiques sont revisités avec une certaine modernité, parfois même avec une forme de mise en abyme et des touches d'humour qui viennent désamorcer ou commenter les codes du genre. Cela apporte un vrai relief, de la légèreté et cela évite de tomber dans une simple adaptation illustrative.
Le récit aborde aussi des thèmes assez forts (désir, inceste, émancipation, identité), tout en conservant une dimension poétique et symbolique propre au genre. L'ensemble est globalement bien mené, avec des personnages intéressants, notamment l'héroïne qui s'affirme davantage que dans les versions traditionnelles. Et j'ai souri au jeu de mots de ce roi lucane qui se déclare insectueux quand il voit la beauté de sa fille.
L'intrigue, bien que solide, reste toutefois assez classique dans sa structure, et certains effets ou intentions modernes m'ont semblé un peu appuyés et m'ont parfois laissé un petit peu à distance.
C'est un conte modernisé très agréable, portée par une identité visuelle forte et une relecture intelligente du matériau d'origine. Très bon, même si je ne suis pas totalement tombé sous le charme.
Dans l'Angleterre victorienne, une jeune fille indépendante se retrouve liée malgré elle à un fantôme aussi envahissant qu'insupportable, et va tout faire pour s'en débarrasser.
J'ai trouvé dans cet album une lecture globalement agréable, portée avant tout par un univers visuel très réussi. J'aime beaucoup le dessin, en particulier les décors et les couleurs, qui installent une ambiance à la fois douce, légèrement gothique et pleine de fantaisie. L'ensemble est souvent très plaisant à parcourir, avec de belles planches et un vrai soin apporté aux atmosphères.
Le personnage d'Abby fonctionne également très bien. C'est une héroïne plaisante à suivre, crédible dans son contexte tout en ayant un tempérament étonnamment moderne. Sa détermination, son franc-parler et le fait qu'elle ne se laisse ni impressionner par le fantastique ni par le danger en font un personnage vivant et attachant. Tout l'inverse de l'insupportable Walton, mais c'est le personnage qui veut ça.
Le traitement du personnage de la Mort et de ses acolytes est original, voire déroutant, très loin des représentations classiques. Il y a une vraie volonté de décaler les codes, avec un mélange de dérision et d'étrangeté qui donne une identité particulière à l'ensemble. Je n'y accroche qu'à moitié mais ça amène une part d'humour appréciable.
En revanche, le rythme est assez irrégulier, avec des passages qui s'enchaînent de manière un peu trop rapide ou confuse, donnant une impression d'emballement. Certaines idées ou thématiques auraient sans doute mérité d'être davantage développées pour gagner en lisibilité et en profondeur.
Malgré ces réserves, j'ai passé un bon moment de lecture. L'album est divertissant, porté par son énergie, son univers et la beauté de son graphisme, et j'ai apprécié sa conclusion, qui apporte une touche de cohérence et de douceur bienvenue à l'ensemble.
Note : 3,5/5
J'ai, comme tous les abonnés au compte instagram d'Evemarie, vu naître cet album, en quelque sorte.
C'était en début d'année 2025, lorsque "l'affaire Bétharram" est révélée au grand public, avec notamment l'implication du Premier ministre de l'époque, François Bayrou. Une actualité qui fait remonter des souvenirs de la scolarité d'Evemarie dans une institution similaire, et qu'elle raconte alors par le biais de quelques planches mêlant sujet grave et humour potache. Des publications qui ont provoqué un afflux de témoignages, lesquels ont incité l'autrice à raconter ses années collège et lycée.
Alors soyons clairs, rien de croustillant, pas d'histoires de viols, même s'il y a eu des choses qui aujourd'hui ne passeraient absolument pas. A l'époque, la jeune Evemarie pensait que cela faisait partie de l'enseignement dans le privé, que c'était "normal", quelque part, ce qui en dit long sur l'endoctrinement et les mœurs en vogue jusqu'aux années 90-2000. Il n'empêche que ceux qui ont frappé les élèves, qui les ont fait se déshabiller devant eux (sans aller plus loin, du moins ici) sont toujours en place, et ont même, pour certains, obtenu des promotions...
Mais revenons à l'album. C'est tout un système, à la fois cruel, abusif et absurde, qui nous est dévoilé. Des élèves qui se font défoncer l'estomac parce qu'ils ont osé demander une fourniture en classe, des responsables qui s'opposent à une réorientation d'une élève on ne sait pourquoi, ou des remarques sur une tenue jugée décadente sans aucune raison. Evemarie raconte tout ça avec cet humour décalé qui la caractérise, et qui l'a amenée à travailler avec Fabcaro, maître du genre qui signe d'ailleurs une petite préface de l'album, et si le ton est léger, le fond, lui, est inquiétant.
C'est donc un album au ton léger, mais qui fait réfléchir.
Pourquoi vouloir toujours tout savoir ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète).
Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène.
Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde…
Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant.
Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif - Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun.
Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur.
La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent.
Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.
J'avais lu les romans de Terremer il y a longtemps et, sans pour autant avoir été totalement passionné, j'avais gardé un souvenir agréable de cette première histoire, notamment de sa longue chasse à l'ombre à travers les mers. Cette adaptation en BD m'a justement permis de retrouver tout ce qui faisait le charme particulier de cet univers.
On y retrouve cette atmosphère de fantasy très singulière, à la fois contemplative, poétique, mais aussi assez rude. Le ton reste sobre, les dialogues sont mesurés, presque retenus, et l'ensemble privilégie clairement l'ambiance et le cheminement intérieur plutôt que l'action. Comme dans le roman, tout n'est pas toujours limpide : dès qu'il s'agit d'aborder la magie, ses règles, ses créatures ou ses sortilèges, le récit peut devenir un peu abscons et demande un certain investissement. Le rythme, assez lent, et les personnages souvent taiseux renforcent encore ce côté contemplatif.
Il faut donc savoir à quoi s'attendre : on est très loin d'une heroic fantasy épique et pleine d'action. Ceux qui cherchent de l'aventure mouvementée risquent de rester à distance, là où d'autres apprécieront justement cette approche plus introspective et atmosphérique.
Le point fort de cette adaptation, c'est son parti pris graphique. Les aquarelles sont souvent superbes, et leur nature même convient parfaitement à cet univers d'îles brumeuses, de paysages océaniques, d'eaux changeantes et de cieux humides. Il se dégage de nombreuses planches une vraie beauté, parfois même une forme de poésie silencieuse qui fonctionne très bien avec le récit. Et là encore, il demeure une vraie sobriété, à l'opposé de la fantasy merveilleuse et parfois grandiloquente.
Cela donne une adaptation fidèle et cohérente, qui séduit surtout par son ambiance et la beauté de son graphisme, même si elle conserve aussi les limites du matériau d'origine en termes de rythme et de lisibilité.
Page-turner, franchement bien dans ce genre…. Mais une fois lu, je n'ai pas envie de relire. Comme pourtant cela ne sonne pas vide, il se peut que d'autres le relisent. Le dessin me plait moins que celui de Jeremiah mais l'histoire tient mieux dans la durée et les suppléments tirés des personnages peuvent se laisser lire, disons que j'ai apprécié la Mangouste. Oui, à part le fait que le récit soit bien construit, il tient grâce à une certaine vraisemblance et à des personnages forts, notamment Jones. Le héros est amnésique, on découvre avec lui son passé comme le complot, ce qui séduit le lecteur et divers protagonistes.
Dupuis a vu les choses en grand avec cet album. Une couverture classieuse et brillante, un fil marque-page : c’est un bel objet. L’album a été encensé un peu partout, et donc je m’y suis plongé.
L’inconvénient de lire un album après en avoir lu ou entendu autant de bien, c’est bien sûr d’avoir des attentes trop élevées, et de l’évaluer à cette aune et non intrinsèquement.
Au final, si je n’y ai pas trouvé le chef d’œuvre absolu comme certains de mes prédécesseurs, c’est quand même – par-delà l’objet lui-même – une chouette lecture, qui m’a plutôt plu. Sur un sujet qui a priori n’est pas mon truc, à savoir la musique classique.
L’intrigue tourne autour de deux personnages (un frère et une sœur), que nous suivons de leur prime enfance – plutôt crasseuse et sans réel espoir, jusqu’aux beaux quartiers et hautes fréquentations qui seront les leurs à la fin de leur vie, cette ascension sociale extrême s’expliquant par leur talent artistique.
Ce sont des jumeaux fusionnels qui, peu à peu, vont expérimenter la séparation, Hans étant celui qui le réalise le premier et le vit le moins bien, bouillonnant, proche de l’autodestruction. Lui est musicien et compositeur, quant elle est au chant, avec une voix qui fait se pâmer les plus grands. Ils sont là aussi complémentaires, et le restent une bonne partie de l’histoire, jusqu’à la rupture finale.
L’intrigue est agréable à suivre, intéressante. Mais elle l’est aussi et surtout pour tous ses à-côtés. En particulier les cadres historiques, géographiques et culturels dans lesquels elle se développe. En effet, le scénario nous présente une Europe à la fois « réelle » (des villes comme Venise, Amsterdam, Rome, Leipzig sont reconnaissables au travers de noms plus ou moins légèrement modifiés, idem pour les noms de certains personnages – Vivaldi, Bach, etc.) et fantasmée, dans une sorte de XVIIIème siècle mal précisé. Ces « pas de côté » donnent quelque chose de poétique au récit – et permettent aussi à celui-ci de s’écarter de la réalité parfois, et d’avoir ainsi plus de liberté pour donner un décor grandiose à l’histoire des deux héros.
Le dessin de Cour use bien du Noir et Blanc, avec un trait fin assez avare de détails, au rendu charbonneux plutôt plaisant. Les volutes de couleurs qui matérialisent les notes de musiques sont une bonne idée, et participent de l’étrangeté et de la réussite de l’album.
Peut-être pas aussi fort qu’espéré, mais néanmoins cet album est très abouti, et sort clairement du lot : une lecture hautement recommandable.
Une recueil de 11 histoires courtes parues entre 1975 et 1982, dans la collection Metal Hurlant.
Ce qui est tout de suite impressionnant, c'est de s'apercevoir que le dessin de Voss est à son summum dès 1975. Il utilise un peu moins les noirs profonds mais le trait est déjà accompli.
On a souvent droit à un découpage organique typique de l'auteur, avec des inserts à la Pichard, avec des cases qui abandonnent les angles droits pour épouser des formes souples.
Côté narration, autre belle surprise, Voss se révèle très à l'aise avec le format court. On se régale à lire ces histoires d'extraterrestres, de voyous, de voyage spatiaux, avec souvent une chute teintée d'humour noir.
Un univers très riche, mature, avec des influences qui vont de Crumb aux productions 2000 AD... Jusqu'à Corben époque Eerie & Creepy (La chose, 1978).
Une publication peu prolifique et l'absence de réédition ont clairement nuit à la renommée de l'artiste, mais c'est pour moi un auteur essentiel à redécouvrir d'urgence !
Une très belle surprise.
Je feuilletais les pages de cette BD, rangée au rayon enfant chez mon libraire, sans grande attente, lorsque le dessin de Juni Ba a éveillé ma curiosité… pour mon plus grand plaisir.
J’ai finalement passé un très agréable moment de lecture.
J’ai beaucoup aimé le ton de la BD et l’écriture, mais surtout le style. Comme disait Georges-Louis Leclerc de Buffon : "Le style, c’est l’homme." Et celui de Juni Ba est du pur caractère : un trait expressif, énergique, avec une vraie patte. C’est le genre de dessin que l’on reconnaît immédiatement et qui donne une identité forte à l’album. Clairement, gros coup de foudre pour le style graphique de l’auteur.
Cette lecture m’a d’ailleurs donné envie de découvrir d’autres œuvres de Juni Ba, que je ne connaissais pas du tout avant cet album.
L’histoire met en scène une fable sombre autour d’un être solitaire et d’une créature maudite évoluant dans une forêt étrange, avec un parfum de conte et de folklore. L’ensemble est à la fois poétique et inquiétant.
Une très belle découverte.
Je ne suis a priori pas un gros amateur des histoires romantiques, des récits mettant en avant des animaux de compagnie. Je ne recherche pas non plus les récits larmoyants. C'est dire si cet album semblait de pas être fait pour moi.
Mais, au final, je dois dire que cette lecture a été plutôt agréable.
Le texte est assez littéraire (c'est l'adaptation d'un roman, que je ne connaissais pas), mais très peu présent. Beaucoup de pages muettes, ou en tout cas où le texte s'efface derrière les images, ou les silences. De la même façon, le récit, qui tourne pas mal autour du deuil (de la mère, de la femme aimée, d'un animal aimé comme un frère ou un fils, ou comme un "meilleur ami"), trouve un bel équilibre et ne joue pas uniquement et pas trop sur une montée du pathos et des larmes. Au deux tiers du récit, l'entrechoc de la maladie d'Ubac (le chien dont la mort a déclenché l'écriture autobiographique de ce récit) et du brusque décès de la mère de l'auteur est traité de façon simple, mais forte.
Par delà les valeurs et passions du héros/auteur (nature, montagne, détachement des objets et du confort, mais aussi des carcans administratifs pour son boulot de prof), c'est une belle déclaration d'amour à un compagnon avec lequel il a noué de très fortes relations. C'est quelque chose qui parlera sûrement à tous ceux qui vivent avec des animaux, nouent avec eux des liens forts.
Pour accompagner ce récit assez intimiste - mais presque à portée universelle, le dessin de Munuera est vraiment très bon. Fluide et agréable, présentant de belles planches, avec une colorisation assez douce, raccord avec le propos.
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Peau de Mille Bêtes
Peau de mille bêtes est un conte des frères Grimm que je ne connaissais pas mais qui s'apparente beaucoup au Peau d'Âne plus français. Et cet album en est une relecture librement inspirée, pleine de fantaisie et de modernité. Son gros point fort est le graphisme de Stéphane Fert. Son style, très personnel, joue sur des teintes de bleus, de roses et de noirs, avec un rendu à la fois poétique et légèrement gothique qui correspond parfaitement à l'univers du conte. Le dessin des personnages féminins, en particulier, est vraiment charmant, avec une vraie présence et une élégance qui participent beaucoup à l'atmosphère générale. Sur le fond, l'histoire reprend les codes classiques du conte de fées mais les détourne avec une approche plus contemporaine. J'ai bien aimé la manière dont les contes classiques sont revisités avec une certaine modernité, parfois même avec une forme de mise en abyme et des touches d'humour qui viennent désamorcer ou commenter les codes du genre. Cela apporte un vrai relief, de la légèreté et cela évite de tomber dans une simple adaptation illustrative. Le récit aborde aussi des thèmes assez forts (désir, inceste, émancipation, identité), tout en conservant une dimension poétique et symbolique propre au genre. L'ensemble est globalement bien mené, avec des personnages intéressants, notamment l'héroïne qui s'affirme davantage que dans les versions traditionnelles. Et j'ai souri au jeu de mots de ce roi lucane qui se déclare insectueux quand il voit la beauté de sa fille. L'intrigue, bien que solide, reste toutefois assez classique dans sa structure, et certains effets ou intentions modernes m'ont semblé un peu appuyés et m'ont parfois laissé un petit peu à distance. C'est un conte modernisé très agréable, portée par une identité visuelle forte et une relecture intelligente du matériau d'origine. Très bon, même si je ne suis pas totalement tombé sous le charme.
Abby & Walton
Dans l'Angleterre victorienne, une jeune fille indépendante se retrouve liée malgré elle à un fantôme aussi envahissant qu'insupportable, et va tout faire pour s'en débarrasser. J'ai trouvé dans cet album une lecture globalement agréable, portée avant tout par un univers visuel très réussi. J'aime beaucoup le dessin, en particulier les décors et les couleurs, qui installent une ambiance à la fois douce, légèrement gothique et pleine de fantaisie. L'ensemble est souvent très plaisant à parcourir, avec de belles planches et un vrai soin apporté aux atmosphères. Le personnage d'Abby fonctionne également très bien. C'est une héroïne plaisante à suivre, crédible dans son contexte tout en ayant un tempérament étonnamment moderne. Sa détermination, son franc-parler et le fait qu'elle ne se laisse ni impressionner par le fantastique ni par le danger en font un personnage vivant et attachant. Tout l'inverse de l'insupportable Walton, mais c'est le personnage qui veut ça. Le traitement du personnage de la Mort et de ses acolytes est original, voire déroutant, très loin des représentations classiques. Il y a une vraie volonté de décaler les codes, avec un mélange de dérision et d'étrangeté qui donne une identité particulière à l'ensemble. Je n'y accroche qu'à moitié mais ça amène une part d'humour appréciable. En revanche, le rythme est assez irrégulier, avec des passages qui s'enchaînent de manière un peu trop rapide ou confuse, donnant une impression d'emballement. Certaines idées ou thématiques auraient sans doute mérité d'être davantage développées pour gagner en lisibilité et en profondeur. Malgré ces réserves, j'ai passé un bon moment de lecture. L'album est divertissant, porté par son énergie, son univers et la beauté de son graphisme, et j'ai apprécié sa conclusion, qui apporte une touche de cohérence et de douceur bienvenue à l'ensemble. Note : 3,5/5
L'Ecole est finie !
J'ai, comme tous les abonnés au compte instagram d'Evemarie, vu naître cet album, en quelque sorte. C'était en début d'année 2025, lorsque "l'affaire Bétharram" est révélée au grand public, avec notamment l'implication du Premier ministre de l'époque, François Bayrou. Une actualité qui fait remonter des souvenirs de la scolarité d'Evemarie dans une institution similaire, et qu'elle raconte alors par le biais de quelques planches mêlant sujet grave et humour potache. Des publications qui ont provoqué un afflux de témoignages, lesquels ont incité l'autrice à raconter ses années collège et lycée. Alors soyons clairs, rien de croustillant, pas d'histoires de viols, même s'il y a eu des choses qui aujourd'hui ne passeraient absolument pas. A l'époque, la jeune Evemarie pensait que cela faisait partie de l'enseignement dans le privé, que c'était "normal", quelque part, ce qui en dit long sur l'endoctrinement et les mœurs en vogue jusqu'aux années 90-2000. Il n'empêche que ceux qui ont frappé les élèves, qui les ont fait se déshabiller devant eux (sans aller plus loin, du moins ici) sont toujours en place, et ont même, pour certains, obtenu des promotions... Mais revenons à l'album. C'est tout un système, à la fois cruel, abusif et absurde, qui nous est dévoilé. Des élèves qui se font défoncer l'estomac parce qu'ils ont osé demander une fourniture en classe, des responsables qui s'opposent à une réorientation d'une élève on ne sait pourquoi, ou des remarques sur une tenue jugée décadente sans aucune raison. Evemarie raconte tout ça avec cet humour décalé qui la caractérise, et qui l'a amenée à travailler avec Fabcaro, maître du genre qui signe d'ailleurs une petite préface de l'album, et si le ton est léger, le fond, lui, est inquiétant. C'est donc un album au ton léger, mais qui fait réfléchir.
Un flip coca !
Pourquoi vouloir toujours tout savoir ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète). Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène. Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde… Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant. Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif - Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun. Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur. La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent. Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.
Terremer
J'avais lu les romans de Terremer il y a longtemps et, sans pour autant avoir été totalement passionné, j'avais gardé un souvenir agréable de cette première histoire, notamment de sa longue chasse à l'ombre à travers les mers. Cette adaptation en BD m'a justement permis de retrouver tout ce qui faisait le charme particulier de cet univers. On y retrouve cette atmosphère de fantasy très singulière, à la fois contemplative, poétique, mais aussi assez rude. Le ton reste sobre, les dialogues sont mesurés, presque retenus, et l'ensemble privilégie clairement l'ambiance et le cheminement intérieur plutôt que l'action. Comme dans le roman, tout n'est pas toujours limpide : dès qu'il s'agit d'aborder la magie, ses règles, ses créatures ou ses sortilèges, le récit peut devenir un peu abscons et demande un certain investissement. Le rythme, assez lent, et les personnages souvent taiseux renforcent encore ce côté contemplatif. Il faut donc savoir à quoi s'attendre : on est très loin d'une heroic fantasy épique et pleine d'action. Ceux qui cherchent de l'aventure mouvementée risquent de rester à distance, là où d'autres apprécieront justement cette approche plus introspective et atmosphérique. Le point fort de cette adaptation, c'est son parti pris graphique. Les aquarelles sont souvent superbes, et leur nature même convient parfaitement à cet univers d'îles brumeuses, de paysages océaniques, d'eaux changeantes et de cieux humides. Il se dégage de nombreuses planches une vraie beauté, parfois même une forme de poésie silencieuse qui fonctionne très bien avec le récit. Et là encore, il demeure une vraie sobriété, à l'opposé de la fantasy merveilleuse et parfois grandiloquente. Cela donne une adaptation fidèle et cohérente, qui séduit surtout par son ambiance et la beauté de son graphisme, même si elle conserve aussi les limites du matériau d'origine en termes de rythme et de lisibilité.
XIII
Page-turner, franchement bien dans ce genre…. Mais une fois lu, je n'ai pas envie de relire. Comme pourtant cela ne sonne pas vide, il se peut que d'autres le relisent. Le dessin me plait moins que celui de Jeremiah mais l'histoire tient mieux dans la durée et les suppléments tirés des personnages peuvent se laisser lire, disons que j'ai apprécié la Mangouste. Oui, à part le fait que le récit soit bien construit, il tient grâce à une certaine vraisemblance et à des personnages forts, notamment Jones. Le héros est amnésique, on découvre avec lui son passé comme le complot, ce qui séduit le lecteur et divers protagonistes.
Soli Deo Gloria
Dupuis a vu les choses en grand avec cet album. Une couverture classieuse et brillante, un fil marque-page : c’est un bel objet. L’album a été encensé un peu partout, et donc je m’y suis plongé. L’inconvénient de lire un album après en avoir lu ou entendu autant de bien, c’est bien sûr d’avoir des attentes trop élevées, et de l’évaluer à cette aune et non intrinsèquement. Au final, si je n’y ai pas trouvé le chef d’œuvre absolu comme certains de mes prédécesseurs, c’est quand même – par-delà l’objet lui-même – une chouette lecture, qui m’a plutôt plu. Sur un sujet qui a priori n’est pas mon truc, à savoir la musique classique. L’intrigue tourne autour de deux personnages (un frère et une sœur), que nous suivons de leur prime enfance – plutôt crasseuse et sans réel espoir, jusqu’aux beaux quartiers et hautes fréquentations qui seront les leurs à la fin de leur vie, cette ascension sociale extrême s’expliquant par leur talent artistique. Ce sont des jumeaux fusionnels qui, peu à peu, vont expérimenter la séparation, Hans étant celui qui le réalise le premier et le vit le moins bien, bouillonnant, proche de l’autodestruction. Lui est musicien et compositeur, quant elle est au chant, avec une voix qui fait se pâmer les plus grands. Ils sont là aussi complémentaires, et le restent une bonne partie de l’histoire, jusqu’à la rupture finale. L’intrigue est agréable à suivre, intéressante. Mais elle l’est aussi et surtout pour tous ses à-côtés. En particulier les cadres historiques, géographiques et culturels dans lesquels elle se développe. En effet, le scénario nous présente une Europe à la fois « réelle » (des villes comme Venise, Amsterdam, Rome, Leipzig sont reconnaissables au travers de noms plus ou moins légèrement modifiés, idem pour les noms de certains personnages – Vivaldi, Bach, etc.) et fantasmée, dans une sorte de XVIIIème siècle mal précisé. Ces « pas de côté » donnent quelque chose de poétique au récit – et permettent aussi à celui-ci de s’écarter de la réalité parfois, et d’avoir ainsi plus de liberté pour donner un décor grandiose à l’histoire des deux héros. Le dessin de Cour use bien du Noir et Blanc, avec un trait fin assez avare de détails, au rendu charbonneux plutôt plaisant. Les volutes de couleurs qui matérialisent les notes de musiques sont une bonne idée, et participent de l’étrangeté et de la réussite de l’album. Peut-être pas aussi fort qu’espéré, mais néanmoins cet album est très abouti, et sort clairement du lot : une lecture hautement recommandable.
Lokyia
Une recueil de 11 histoires courtes parues entre 1975 et 1982, dans la collection Metal Hurlant. Ce qui est tout de suite impressionnant, c'est de s'apercevoir que le dessin de Voss est à son summum dès 1975. Il utilise un peu moins les noirs profonds mais le trait est déjà accompli. On a souvent droit à un découpage organique typique de l'auteur, avec des inserts à la Pichard, avec des cases qui abandonnent les angles droits pour épouser des formes souples. Côté narration, autre belle surprise, Voss se révèle très à l'aise avec le format court. On se régale à lire ces histoires d'extraterrestres, de voyous, de voyage spatiaux, avec souvent une chute teintée d'humour noir. Un univers très riche, mature, avec des influences qui vont de Crumb aux productions 2000 AD... Jusqu'à Corben époque Eerie & Creepy (La chose, 1978). Une publication peu prolifique et l'absence de réédition ont clairement nuit à la renommée de l'artiste, mais c'est pour moi un auteur essentiel à redécouvrir d'urgence !
Les Fables du Roi des Aulnes
Une très belle surprise. Je feuilletais les pages de cette BD, rangée au rayon enfant chez mon libraire, sans grande attente, lorsque le dessin de Juni Ba a éveillé ma curiosité… pour mon plus grand plaisir. J’ai finalement passé un très agréable moment de lecture. J’ai beaucoup aimé le ton de la BD et l’écriture, mais surtout le style. Comme disait Georges-Louis Leclerc de Buffon : "Le style, c’est l’homme." Et celui de Juni Ba est du pur caractère : un trait expressif, énergique, avec une vraie patte. C’est le genre de dessin que l’on reconnaît immédiatement et qui donne une identité forte à l’album. Clairement, gros coup de foudre pour le style graphique de l’auteur. Cette lecture m’a d’ailleurs donné envie de découvrir d’autres œuvres de Juni Ba, que je ne connaissais pas du tout avant cet album. L’histoire met en scène une fable sombre autour d’un être solitaire et d’une créature maudite évoluant dans une forêt étrange, avec un parfum de conte et de folklore. L’ensemble est à la fois poétique et inquiétant. Une très belle découverte.
Son odeur après la pluie
Je ne suis a priori pas un gros amateur des histoires romantiques, des récits mettant en avant des animaux de compagnie. Je ne recherche pas non plus les récits larmoyants. C'est dire si cet album semblait de pas être fait pour moi. Mais, au final, je dois dire que cette lecture a été plutôt agréable. Le texte est assez littéraire (c'est l'adaptation d'un roman, que je ne connaissais pas), mais très peu présent. Beaucoup de pages muettes, ou en tout cas où le texte s'efface derrière les images, ou les silences. De la même façon, le récit, qui tourne pas mal autour du deuil (de la mère, de la femme aimée, d'un animal aimé comme un frère ou un fils, ou comme un "meilleur ami"), trouve un bel équilibre et ne joue pas uniquement et pas trop sur une montée du pathos et des larmes. Au deux tiers du récit, l'entrechoc de la maladie d'Ubac (le chien dont la mort a déclenché l'écriture autobiographique de ce récit) et du brusque décès de la mère de l'auteur est traité de façon simple, mais forte. Par delà les valeurs et passions du héros/auteur (nature, montagne, détachement des objets et du confort, mais aussi des carcans administratifs pour son boulot de prof), c'est une belle déclaration d'amour à un compagnon avec lequel il a noué de très fortes relations. C'est quelque chose qui parlera sûrement à tous ceux qui vivent avec des animaux, nouent avec eux des liens forts. Pour accompagner ce récit assez intimiste - mais presque à portée universelle, le dessin de Munuera est vraiment très bon. Fluide et agréable, présentant de belles planches, avec une colorisation assez douce, raccord avec le propos.