Dans un monde où les Kaijus ont disparus, les sentais perdurent encore. S'iels ne se tatanent plus avec des monstres de 50 mètres de haut iels se contentent aujourd'hui d'enchaîner les missions peu glorieuses et les petits boulots ingrats. L'âge de l'héroïsme n'est plus et les jeunes, de tout âge et de tout temps, sont comme toujours perdu-e-s quant au monde dans lequel iels vont devoir apprendre à vivre.
Sous couvert de héros en perdition on nous parle donc surtout de jeunesse qui ne sait pas où elle va et de la peur de l'incertitude face à l'avenir. On nous parle d'anxiété, du conflit entre nos rêves et la réalité, de l'ambiance étouffante d'un écosystème et d'une société notoirement mourant-e-s, on nous parle surtout de gens paumés. J'aime particulièrement cette représentation de cette période de vie particulièrement angoissante où tous les repères du passé volent en éclat et où l'avenir ne nous semble plus qu'une terrible fatalité, d'autant plus lorsque l'on met en lumière que cette période peut durer très longtemps. Après tout, est-on jamais vraiment en contrôle de notre trajectoire de vie et de la réalisation de nos rêves ?
Au delà du simple sujet de la jeunesse en perdition et des angoisses liées à l'avenir, on note également une critique de la culture capitaliste et un propos sur les différences d'impositions de genre au sein de notre société.
C'est du très bon, le dessin de Singelin est toujours bien travaillé, les décors sont fournis et joliment chaotiques, la colorisation n'appuyant que les couleurs vives des sentais est bien trouvées, les personnages sont attachants et intriguants (et celleux qui sont des têtes à claques et/ou des petits cons finis restent réalistes dans leur exécution et leur dégringolade morale reste prenante à voir), … Bref, une série qui se révèle très bonne.
Hâte de lire le troisième et dernier tome !
(Note réelle 3,5)
Beatifica Blues fait partie de ces BD que je rattache immédiatement à une époque de ma vie. Je l'avais découverte au lycée et je me rappelle encore très bien du plaisir de lecture et du choc visuel qu'elle m'avait procurés (en plus ça coincidait avec mon visionnage de Mad Max 2, qui matche parfaitement avec la scène dintroduction). C'est aussi ma véritable rencontre avec le duo Dufaux-Griffo, un tandem que je retrouverai ensuite avec beaucoup de plaisir, S.O.S. Bonheur et Monsieur Noir en tête.
En la relisant des années plus tard, je lui trouve toujours ce charme très particulier des grandes BD SF des années 80. Le monde imaginé par Dufaux est sale, décadent, étrange, parfois volontairement nébuleux (ce que je me redis à chaque je relis la dédicace qu'il m'a fait, merci Mr Dufaux la longue attente valait le coup), mais il dégage une atmosphère incroyable. Entre les pluies acides, les cités qui survivent au mieux et cette mystérieuse pilule devenue indispensable à la population, on a constamment envie de tourner les pages pour en découvrir davantage.
Gros point fort, l'album ne cherche jamais à tout expliquer. Il préfère installer une ambiance, multiplier les personnages inquiétants aux noms farfelus ou fascinants et laisser le lecteur s'immerger dans cet univers post-apocalyptique où plane une sensation permanente de fin du monde. On sent aussi un Dufaux encore jeune mais déjà très attiré par les figures de marginaux, les destins brisés et une poésie du désastre qui deviendra l'une de ses marques de fabrique. Et puis il y a Griffo. Son dessin se bonifie à chaque tome. On sent les influences graphiques de l'époque, mais il est déjà élégant et a une personnalité qui donne du relief à cet univers. Beaucoup d'images me sont restées en mémoire bien après la lecture, ce qui est souvent le signe des albums qui comptent un peu plus que les autres.
Tout n'est pas parfait pour autant. Certains développements paraissent aujourd'hui un peu décousus, certains passages sur Hugo abscons à point et l'histoire emprunte parfois des détours qui n'apportent pas grand-chose. Mais ce sont finalement des défauts assez mineurs au regard de la richesse de l'univers.
Une série imparfaite mais terriblement attachante, portée par une ambiance formidable et un duo d'auteurs qui commençait déjà à montrer tout son talent. Une madeleine de Proust de lecteur, tout simplement.
ps: oubliez les 3 albums seuls et cherchez directement l'intégrale qui contient l'équivalent d'un album supplémentaire qui apporte enfin une véritable conclusion à l'histoire. Sans elles, on reste un peu sur sa faim. Avec elles, l'ensemble gagne en cohérence et prend une tout autre dimension. C'est tout simplement indispensable.
Je pensais surtout trouver une leçon d'histoire sur les dernières secousses de la guerre d'Espagne. En réalité, "Les Phalanges de l'Ordre Noir" est beaucoup plus riche que ça. Christin et Bilal prennent comme point de départ la réapparition d'un groupe franquiste plusieurs décennies après la guerre civile, poussant d'anciens brigadistes internationaux à reprendre du service. Ce qui m'a plu, c'est l'équilibre entre le fond historique et la dimension humaine. Ces anciens combattants ne sont plus les jeunes révolutionnaires d'autrefois. Ils sont âgés, fatigués, parfois dépassés par les événements, mais continuent malgré tout à courir après leurs ennemis d'hier. Il y a quelque chose d'à la fois admirable et un peu ridicule dans cette expédition, et l'album joue constamment sur ce fil. J'y vois une source d'inspiration pour Les Vieux Fourneaux.
On sourit souvent devant cette bande de vieux idéalistes qui s'obstinent à refaire l'Histoire, mais le récit ne se moque jamais vraiment d'eux. Au contraire, il montre avec beaucoup de tendresse ce que deviennent les convictions lorsqu'elles traversent plusieurs décennies. Derrière l'aventure et les rebondissements, c'est aussi une réflexion sur le vieillissement, la fidélité à ses idées et le poids du passé.C'est pourcela que je pense que cet album se savoure pleinement à partir de 40 ans :)
Et puis la manière dont Christin parvient à transmettre un contexte historique et politique assez dense sans jamais donner l'impression de lire un cours magistral, un beau tour de force. Les événements réels enrichissent le récit mais restent toujours au service des personnages. C'est précisément ce mélange qui m'a rendu l'album aussi prenant.
Graphiquement, Bilal est déjà à un niveau remarquable. Ca fourmille de détails et les ambiances mélancoliques collent parfaitement à cette histoire de combattants usés qui refusent de déposer les armes. On comprend alors pourquoi le duo Christin-Bilal a marqué la BD adulte à cette époque.
Bref, une lecture intelligente et humaine, qui réussit à être à la fois une aventure politique, une comédie douce-amère sur une bande de vieux cabossés et une passionnante plongée dans un pan assez méconnu de l'histoire européenne.
Je m'attendais à une énième déconstruction des contes de fées version "regardez comme tout cela était affreux avant", "non au patriarcat" et tutti quanti. En réalité, Lou Lubie est beaucoup plus maligne que ça. Elle rappelle les origines souvent plus sombres des contes, démonte quelques clichés popularisés par Disney, mais sans jamais tomber dans le procès à charge.
La force de ce livre joliment édité, c'est justement ce recul. L'autrice reconnaît les aspects parfois problématiques de certains récits, tout en expliquant pourquoi ils ont traversé les siècles et continuent de nous parler aujourd'hui. Derrière les versions, les époques et les adaptations, on retrouve des histoires profondément universelles. Le tout est porté par une vulgarisation exemplaire : c'est documenté, drôle, vivant et extrêmement facile à lire. Les plus de 200 pages défilent toutes seules grâce à un ton léger et un dessin simple mais très efficace.
Au final, une BD documentaire aussi instructive que divertissante, qui donne envie de redécouvrir les contes plutôt que de les condamner. Et rien que pour ça, c'est une belle réussite.
Fernández a déjà vingt ans de carrière derrière lui lorsqu’il réalise cette adaptation en couleurs du roman de Bram Stoker pour la version espagnole du magazine Creepy.
Son récit respecte scrupuleusement l'œuvre originale, là où le Dracula (Bess) de Georges Bess me semble moderniser excessivement les dialogues.
Graphiquement, l'album impressionne par une technique maîtresse de la peinture à l'huile et un découpage de qualité qui évite de tomber dans un académisme trop classique. De nombreuses images restent profondément marquantes : la première apparition du cocher, la découverte du château, le navire du comte fendant une mer déchaînée vers l'Angleterre, les attaques du comte sur Lucy, la purification de cette dernière par Van Helsing... Chacun de ces passages clés a fait l'objet d'un soin minutieux.
Mais la grande force de cette œuvre est aussi sa faiblesse : par moments, le récit peut donner une impression statique. Et puis il manque le charisme de Peter Cushing pour interpréter Van Helsing...
J'avais trouvé le Dracula de Bess soporifique et trop consensuel, et j'ai retrouvé dans cette superbe version la noirceur et l'ambiance gothique du mythe originel.
A l’heure où montent les intolérances, où le racisme s’exprime de manière de plus en plus décomplexée, il est bon de voir publié ce type d’ouvrage. Le co-auteur Feurat Alani a eu un parcours exemplaire. Lui qui a grandi dans ces célèbres tours « Pablo-Picasso » de Nanterre, est parvenu à s’extirper de cette cité dont la réputation s’est dangereusement dégradée au fil des crises successives depuis les années 70, comme beaucoup d’autres en France, alors qu’à l’époque elles symbolisaient pour beaucoup les contours d’un futur idyllique.
Feurat Alani, accompagné d’Ulysse Gry au dessin, se sont livrés à un vrai travail de journalistes de terrain , dans un tout autre style que leurs consœurs et confrères qui eux se contentent de produire pour les grands médias des micros-trottoirs dans des quartiers tranquilles, leurs missions les plus risquées étant de se rendre dans les zones inondées ou ravagées par les feux de forêt... Car ici, à Nanterre, c’est un incendie d’une toute autre nature qui s’est propagé dans les banlieues de France et de Navarre, après la mort du jeune Nahel abattu froidement par un policier lors d'un contrôle alors qu’il conduisait une voiture sans permis. C’est la révolte d’une jeunesse qui s’est exprimée, une jeunesse souvent issue de l’immigration par leurs parents ou grands-parents, une jeunesse qui a manqué le fameux ascenseur social.
On appréciera la démarche de Feurat Alani, qui nous aide à comprendre que ces jeunes ne correspondent pas à l’image qu’on essaie de donner d’eux, que les choses ne sont pas si simples et ne se résument pas aux slogans racistes et caricaturaux des partis xénophobes. Ce reportage en immersion nous donne à voir un autre visage de cette banlieue vilipendée par les opportunistes de la politique, cette banlieue que les JT évoquent seulement pour susciter le peur et favoriser l’audimat. Des lieux qui, malgré leur laideur, ont su conserver des valeurs d’entraide et de solidarité permettant à chacun de survivre, où même les clochards ont droit à un regard bienveillant et retrouvent un peu de la dignité qui leur est refusée dans les beaux quartiers. Et on est reconnaissant à Feurat de nous avoir montré cette facette beaucoup moins effrayante que l’image souvent véhiculée à travers les médias « officiels », une perspective différente qui tente de restituer la réalité sans l’enjoliver ni l’accentuer, mais qui donne un peu d’espoir dans un monde de plus en plus déshumanisé par une technologie envahissante et atomisante, voulant que chacun reste chez soi à passer des heures à pianoter sur son clavier. Un miroir qui pourrait bien changer notre regard et nous pousser à une remise en cause. Car dans ces banlieues, il se passe beaucoup de choses, et les gens ont l’air bien vivant, sans doute plus qu'ailleurs.
Le trait d’Ulysse Gry est simple et stylisé, mais surtout il respire l’authenticité. On sent une recherche élaborée dans la mise en page et c’est une belle poésie qu’il nous offre à plusieurs reprises. La page 19 représentant les fameuses tours « Pablo-Picasso » sous la lune est tout à fait remarquable. Ces tours semblent vivantes sous le crayon de Gry, évoquant les célèbres moais de l’île de Pâques. Cette patte poétique semble transcender le délabrement et la violence visuelle des lieux, bref, elle contribue à apaiser la cité pour permettre d'entrevoir l’espoir.
Cette BD est à découvrir absolument, parce qu’elle fait office de porte-voix à des populations qu’on n'entend guère habituellement, des populations souvent anonymisées, déshumanisées, et par ricochet stigmatisées, par les forts qui aiment à s’en prendre aux plus fragiles en leur donnant à des fins opportunistes le rôle de bouc émissaires pour tous les problèmes socio-économiques. Feurat Alani, « l’enfant du pays », l’a fait à sa façon, modestement, mais le message est bien passé. Parce que cette BD parle aussi de transmission entre les générations, l’essentiel étant ne pas oublier qu’il y a encore une cinquantaine d’années, à Nanterre, à la place de ces tours aujourd’hui si mal en point, se trouvait le plus grand bidonville de l'Hexagone, où s’entassaient ces immigrés qui ont construit la France d’après-guerre. La République finira bien par comprendre un jour, on l'espère, que les pratiques coloniales, qui se sont perpétuées dans les banlieues jusqu'à aujourd'hui, doivent prendre fin et qu'il faut changer d'ère.
Cette bande dessinée documentaire sur Géronimo, le célèbre chef de guerre apache, est une véritable réussite. Malgré ses 400 pages, le récit est si bien rythmé qu'on ne voit pas le temps passer. L'histoire s'articule autour du colonel Stephen Melvil Barrett, venu recueillir les mémoires de Géronimo à la prison de Fort Hill. Ces confidences donnent lieu à des flashbacks captivants, entrecoupés de moments d'échange plus légers, voire drôles, entre les deux hommes.
Tout comme Ro, j'ai particulièrement apprécié l'impartialité du scénario, qui évite le piège du cliché manichéen opposant les "méchants colons" aux "gentils indiens". L'album est d'ailleurs très instructif, notamment sur les relations commerciales qui persistaient entre Blancs, Mexicains et Amérindiens au milieu des conflits.
Côté graphisme, même si le style n'est pas mon préféré, le dessin reste efficace et les visages sont bien identifiables. Enfin, l'intégration de photos d'époque est une excellente idée qui renforce l'immersion historique.
Une œuvre à lire.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 9/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 6/10
NOTE GLOBALE : 15/20
Cauchon a joué un rôle important dans la geste de Jeanne d’Arc, puisqu’il a été le principal responsable de sa mise à mort. Mais c’est un acteur mineur d’un fait qui n’est devenu majeur que plus tard. Il est resté dans l’ombre de la « pucelle », et on ne sait pas grand-chose de lui – et quasiment rien de ce qu’il a fait ou dit. Et plus Jeanne d’Arc entrait dans le mythe (républicain, nationaliste, religieux, etc.), plus Cauchon devenait le « méchant ».
Les auteurs ont pourtant choisi d’en faire le héros de leur histoire, faisant de Jeanne d’Arc un personnage presque secondaire – même si elle garde son rôle de pivot de l’histoire. Autre originalité de ce récit, celle de faire de Cauchon un personnage ambivalent, qui veut montrer sa force (par ambition carriériste ou financière) au roi « d’Angleterre et de France », mais qui va, dans le bras de fer qui l’oppose à Jeanne, plier, et montrer ses faiblesses. Les auteurs nous montrent une Jeanne ayant presque mis à ses pieds celui qui est censé être son bourreau.
Le pari est risqué, mais les auteurs réussissent à la gagner. En effet, ils ont romancé, inventé, trituré la réalité. Mais jamais ils ne tombent dans le n’importe quoi ou le ridicule. Comme pour une bonne partie de l’histoire de Jeanne, l’histoire de Cauchon qui nous est présentée ici « pourrait » être vraie, à condition d’y croire. Mais tout l’art des auteurs est de nous y avoir donné envie. Et c’est vraiment bien fait (ils n’ont pas non plus fait n’importe quoi, et une bonne bibliographie – je recommande en particulier la lecture du livre de Gauvard – complète en fin d’album la lecture pour les plus curieux).
Bien fait déjà parce que l’on prend le temps d’installer le récit, les personnages, les enjeux. L’importante pagination, la narration et la mise en page aérées nous aident à entrer dans cette intrigue. Et le dessin de Parnotte est lui aussi agréable. Il ne s’encombre pas de détails, il est avare de décors (la mise au point finale – très intéressante – de l’historien David Glomot, explique et justifie bien le fait qu’il ne s’agissait même pas de reproduire les « vrais décors – ville de Rouen, château, etc.). Il se focalise sur les personnages. Et c’est plutôt intéressant et efficace.
Bref, sur un sujet galvaudé, voilà un album qui sort du lot, par son approche et son traitement, et par le personnage qu’il a choisi de mettre en avant.
On pourrait regretter quelques menus oublis (par exemple l’aide portée à Israël par les Européens – pourquoi ce pays relève-t-il de l’Eurovision, ou de l’UEFA ? – et le peu de relais, voire la criminalisation de tout soutien aux palestiniens – au-delà de quelques déclarations symboliques mais sans réelle portée sur le terrain, comme la reconnaissance tardive et sans suite de l’État palestinien par la France).
Mais ce sont des reproches mineurs au regard du sujet et de son traitement ici. Car, si les attaques sanglantes du Hamas contre Israël en octobre 2023 ont sans doute été l’événement déclencheur du travail de Michel Goya (que je ne connaissais pas), le grand mérite de cet album est de replacer le sujet sur le temps long. Ce qui évite les simplifications de tous bords, et permet de mieux comprendre ce conflit, aux multiples causes et conséquences.
Par-delà l’aspect génocidaire des propos et actes des dirigeants actuels d’Israël – et la fuite en avant du premier ministre pour échapper aux très nombreux scandales qui le touchent, le récit met aussi en évidence la nécessité de « mettre à plat » les choses, pour en finir avec une spirale de plus en plus mortifère – pour les Palestiniens bien sûr, mais aussi pour la société israélienne, qui ne pourra indéfiniment vivre en état de guerre, alors que l’opinion publique mondiale lui est de plus en plus hostile.
Mais l’album montre aussi les très nombreuses hypocrisies, calculs d’épiciers, coups tordus, dont les dirigeants des voisins arabes (voire de l’Iran), mais aussi les « grandes puissances » (États-Unis surtout depuis quelques décennies, mais aussi Royaume-Uni et France sur la plus longue durée) ont été coutumiers, jouant les peuples, factions, tendances religieuses les unes contre les autres, attisant constamment les flammes.
Cela va bientôt faire un siècle que ce petit bout de Terre est l’enjeu de conflits qui parfois le dépassent, au détriment des habitants.
On voit bien les pyromanes, mais on attend encore de trouver les pompiers.
En tout cas, le récit est très étayé (je regrette juste une bibliographie qui aurait avantageusement complété l’album). Une lecture instructive donc, mais aussi, malgré la très grande quantité d’informations proposées (événements, protagonistes, politique régionales, évolutions religieuses, etc.), une lecture qui reste tout le temps fluide, n’est jamais rébarbative, bien au contraire !
Le plaisir de lecture est aussi permis par le dessin de Calvez, un trait réaliste précis, avec un rendu que j’ai bien aimé (des tons grisâtres, et de rouille, qui m’ont plu).
Le destin des ombres est de se transformer en lumière !
-
Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures de Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.
Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.
Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.
Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.
Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.
La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.
En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu, la terre, l’air et l’eau, explicitement nommés.
Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.
Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Shin Zero
Dans un monde où les Kaijus ont disparus, les sentais perdurent encore. S'iels ne se tatanent plus avec des monstres de 50 mètres de haut iels se contentent aujourd'hui d'enchaîner les missions peu glorieuses et les petits boulots ingrats. L'âge de l'héroïsme n'est plus et les jeunes, de tout âge et de tout temps, sont comme toujours perdu-e-s quant au monde dans lequel iels vont devoir apprendre à vivre. Sous couvert de héros en perdition on nous parle donc surtout de jeunesse qui ne sait pas où elle va et de la peur de l'incertitude face à l'avenir. On nous parle d'anxiété, du conflit entre nos rêves et la réalité, de l'ambiance étouffante d'un écosystème et d'une société notoirement mourant-e-s, on nous parle surtout de gens paumés. J'aime particulièrement cette représentation de cette période de vie particulièrement angoissante où tous les repères du passé volent en éclat et où l'avenir ne nous semble plus qu'une terrible fatalité, d'autant plus lorsque l'on met en lumière que cette période peut durer très longtemps. Après tout, est-on jamais vraiment en contrôle de notre trajectoire de vie et de la réalisation de nos rêves ? Au delà du simple sujet de la jeunesse en perdition et des angoisses liées à l'avenir, on note également une critique de la culture capitaliste et un propos sur les différences d'impositions de genre au sein de notre société. C'est du très bon, le dessin de Singelin est toujours bien travaillé, les décors sont fournis et joliment chaotiques, la colorisation n'appuyant que les couleurs vives des sentais est bien trouvées, les personnages sont attachants et intriguants (et celleux qui sont des têtes à claques et/ou des petits cons finis restent réalistes dans leur exécution et leur dégringolade morale reste prenante à voir), … Bref, une série qui se révèle très bonne. Hâte de lire le troisième et dernier tome ! (Note réelle 3,5)
Beatifica Blues
Beatifica Blues fait partie de ces BD que je rattache immédiatement à une époque de ma vie. Je l'avais découverte au lycée et je me rappelle encore très bien du plaisir de lecture et du choc visuel qu'elle m'avait procurés (en plus ça coincidait avec mon visionnage de Mad Max 2, qui matche parfaitement avec la scène dintroduction). C'est aussi ma véritable rencontre avec le duo Dufaux-Griffo, un tandem que je retrouverai ensuite avec beaucoup de plaisir, S.O.S. Bonheur et Monsieur Noir en tête. En la relisant des années plus tard, je lui trouve toujours ce charme très particulier des grandes BD SF des années 80. Le monde imaginé par Dufaux est sale, décadent, étrange, parfois volontairement nébuleux (ce que je me redis à chaque je relis la dédicace qu'il m'a fait, merci Mr Dufaux la longue attente valait le coup), mais il dégage une atmosphère incroyable. Entre les pluies acides, les cités qui survivent au mieux et cette mystérieuse pilule devenue indispensable à la population, on a constamment envie de tourner les pages pour en découvrir davantage. Gros point fort, l'album ne cherche jamais à tout expliquer. Il préfère installer une ambiance, multiplier les personnages inquiétants aux noms farfelus ou fascinants et laisser le lecteur s'immerger dans cet univers post-apocalyptique où plane une sensation permanente de fin du monde. On sent aussi un Dufaux encore jeune mais déjà très attiré par les figures de marginaux, les destins brisés et une poésie du désastre qui deviendra l'une de ses marques de fabrique. Et puis il y a Griffo. Son dessin se bonifie à chaque tome. On sent les influences graphiques de l'époque, mais il est déjà élégant et a une personnalité qui donne du relief à cet univers. Beaucoup d'images me sont restées en mémoire bien après la lecture, ce qui est souvent le signe des albums qui comptent un peu plus que les autres. Tout n'est pas parfait pour autant. Certains développements paraissent aujourd'hui un peu décousus, certains passages sur Hugo abscons à point et l'histoire emprunte parfois des détours qui n'apportent pas grand-chose. Mais ce sont finalement des défauts assez mineurs au regard de la richesse de l'univers. Une série imparfaite mais terriblement attachante, portée par une ambiance formidable et un duo d'auteurs qui commençait déjà à montrer tout son talent. Une madeleine de Proust de lecteur, tout simplement. ps: oubliez les 3 albums seuls et cherchez directement l'intégrale qui contient l'équivalent d'un album supplémentaire qui apporte enfin une véritable conclusion à l'histoire. Sans elles, on reste un peu sur sa faim. Avec elles, l'ensemble gagne en cohérence et prend une tout autre dimension. C'est tout simplement indispensable.
Les Phalanges de l'ordre noir
Je pensais surtout trouver une leçon d'histoire sur les dernières secousses de la guerre d'Espagne. En réalité, "Les Phalanges de l'Ordre Noir" est beaucoup plus riche que ça. Christin et Bilal prennent comme point de départ la réapparition d'un groupe franquiste plusieurs décennies après la guerre civile, poussant d'anciens brigadistes internationaux à reprendre du service. Ce qui m'a plu, c'est l'équilibre entre le fond historique et la dimension humaine. Ces anciens combattants ne sont plus les jeunes révolutionnaires d'autrefois. Ils sont âgés, fatigués, parfois dépassés par les événements, mais continuent malgré tout à courir après leurs ennemis d'hier. Il y a quelque chose d'à la fois admirable et un peu ridicule dans cette expédition, et l'album joue constamment sur ce fil. J'y vois une source d'inspiration pour Les Vieux Fourneaux. On sourit souvent devant cette bande de vieux idéalistes qui s'obstinent à refaire l'Histoire, mais le récit ne se moque jamais vraiment d'eux. Au contraire, il montre avec beaucoup de tendresse ce que deviennent les convictions lorsqu'elles traversent plusieurs décennies. Derrière l'aventure et les rebondissements, c'est aussi une réflexion sur le vieillissement, la fidélité à ses idées et le poids du passé.C'est pourcela que je pense que cet album se savoure pleinement à partir de 40 ans :) Et puis la manière dont Christin parvient à transmettre un contexte historique et politique assez dense sans jamais donner l'impression de lire un cours magistral, un beau tour de force. Les événements réels enrichissent le récit mais restent toujours au service des personnages. C'est précisément ce mélange qui m'a rendu l'album aussi prenant. Graphiquement, Bilal est déjà à un niveau remarquable. Ca fourmille de détails et les ambiances mélancoliques collent parfaitement à cette histoire de combattants usés qui refusent de déposer les armes. On comprend alors pourquoi le duo Christin-Bilal a marqué la BD adulte à cette époque. Bref, une lecture intelligente et humaine, qui réussit à être à la fois une aventure politique, une comédie douce-amère sur une bande de vieux cabossés et une passionnante plongée dans un pan assez méconnu de l'histoire européenne.
Et à la fin, ils meurent
Je m'attendais à une énième déconstruction des contes de fées version "regardez comme tout cela était affreux avant", "non au patriarcat" et tutti quanti. En réalité, Lou Lubie est beaucoup plus maligne que ça. Elle rappelle les origines souvent plus sombres des contes, démonte quelques clichés popularisés par Disney, mais sans jamais tomber dans le procès à charge. La force de ce livre joliment édité, c'est justement ce recul. L'autrice reconnaît les aspects parfois problématiques de certains récits, tout en expliquant pourquoi ils ont traversé les siècles et continuent de nous parler aujourd'hui. Derrière les versions, les époques et les adaptations, on retrouve des histoires profondément universelles. Le tout est porté par une vulgarisation exemplaire : c'est documenté, drôle, vivant et extrêmement facile à lire. Les plus de 200 pages défilent toutes seules grâce à un ton léger et un dessin simple mais très efficace. Au final, une BD documentaire aussi instructive que divertissante, qui donne envie de redécouvrir les contes plutôt que de les condamner. Et rien que pour ça, c'est une belle réussite.
Dracula (Fernandez)
Fernández a déjà vingt ans de carrière derrière lui lorsqu’il réalise cette adaptation en couleurs du roman de Bram Stoker pour la version espagnole du magazine Creepy. Son récit respecte scrupuleusement l'œuvre originale, là où le Dracula (Bess) de Georges Bess me semble moderniser excessivement les dialogues. Graphiquement, l'album impressionne par une technique maîtresse de la peinture à l'huile et un découpage de qualité qui évite de tomber dans un académisme trop classique. De nombreuses images restent profondément marquantes : la première apparition du cocher, la découverte du château, le navire du comte fendant une mer déchaînée vers l'Angleterre, les attaques du comte sur Lucy, la purification de cette dernière par Van Helsing... Chacun de ces passages clés a fait l'objet d'un soin minutieux. Mais la grande force de cette œuvre est aussi sa faiblesse : par moments, le récit peut donner une impression statique. Et puis il manque le charisme de Peter Cushing pour interpréter Van Helsing... J'avais trouvé le Dracula de Bess soporifique et trop consensuel, et j'ai retrouvé dans cette superbe version la noirceur et l'ambiance gothique du mythe originel.
Nanterre avant l'orage
A l’heure où montent les intolérances, où le racisme s’exprime de manière de plus en plus décomplexée, il est bon de voir publié ce type d’ouvrage. Le co-auteur Feurat Alani a eu un parcours exemplaire. Lui qui a grandi dans ces célèbres tours « Pablo-Picasso » de Nanterre, est parvenu à s’extirper de cette cité dont la réputation s’est dangereusement dégradée au fil des crises successives depuis les années 70, comme beaucoup d’autres en France, alors qu’à l’époque elles symbolisaient pour beaucoup les contours d’un futur idyllique. Feurat Alani, accompagné d’Ulysse Gry au dessin, se sont livrés à un vrai travail de journalistes de terrain , dans un tout autre style que leurs consœurs et confrères qui eux se contentent de produire pour les grands médias des micros-trottoirs dans des quartiers tranquilles, leurs missions les plus risquées étant de se rendre dans les zones inondées ou ravagées par les feux de forêt... Car ici, à Nanterre, c’est un incendie d’une toute autre nature qui s’est propagé dans les banlieues de France et de Navarre, après la mort du jeune Nahel abattu froidement par un policier lors d'un contrôle alors qu’il conduisait une voiture sans permis. C’est la révolte d’une jeunesse qui s’est exprimée, une jeunesse souvent issue de l’immigration par leurs parents ou grands-parents, une jeunesse qui a manqué le fameux ascenseur social. On appréciera la démarche de Feurat Alani, qui nous aide à comprendre que ces jeunes ne correspondent pas à l’image qu’on essaie de donner d’eux, que les choses ne sont pas si simples et ne se résument pas aux slogans racistes et caricaturaux des partis xénophobes. Ce reportage en immersion nous donne à voir un autre visage de cette banlieue vilipendée par les opportunistes de la politique, cette banlieue que les JT évoquent seulement pour susciter le peur et favoriser l’audimat. Des lieux qui, malgré leur laideur, ont su conserver des valeurs d’entraide et de solidarité permettant à chacun de survivre, où même les clochards ont droit à un regard bienveillant et retrouvent un peu de la dignité qui leur est refusée dans les beaux quartiers. Et on est reconnaissant à Feurat de nous avoir montré cette facette beaucoup moins effrayante que l’image souvent véhiculée à travers les médias « officiels », une perspective différente qui tente de restituer la réalité sans l’enjoliver ni l’accentuer, mais qui donne un peu d’espoir dans un monde de plus en plus déshumanisé par une technologie envahissante et atomisante, voulant que chacun reste chez soi à passer des heures à pianoter sur son clavier. Un miroir qui pourrait bien changer notre regard et nous pousser à une remise en cause. Car dans ces banlieues, il se passe beaucoup de choses, et les gens ont l’air bien vivant, sans doute plus qu'ailleurs. Le trait d’Ulysse Gry est simple et stylisé, mais surtout il respire l’authenticité. On sent une recherche élaborée dans la mise en page et c’est une belle poésie qu’il nous offre à plusieurs reprises. La page 19 représentant les fameuses tours « Pablo-Picasso » sous la lune est tout à fait remarquable. Ces tours semblent vivantes sous le crayon de Gry, évoquant les célèbres moais de l’île de Pâques. Cette patte poétique semble transcender le délabrement et la violence visuelle des lieux, bref, elle contribue à apaiser la cité pour permettre d'entrevoir l’espoir. Cette BD est à découvrir absolument, parce qu’elle fait office de porte-voix à des populations qu’on n'entend guère habituellement, des populations souvent anonymisées, déshumanisées, et par ricochet stigmatisées, par les forts qui aiment à s’en prendre aux plus fragiles en leur donnant à des fins opportunistes le rôle de bouc émissaires pour tous les problèmes socio-économiques. Feurat Alani, « l’enfant du pays », l’a fait à sa façon, modestement, mais le message est bien passé. Parce que cette BD parle aussi de transmission entre les générations, l’essentiel étant ne pas oublier qu’il y a encore une cinquantaine d’années, à Nanterre, à la place de ces tours aujourd’hui si mal en point, se trouvait le plus grand bidonville de l'Hexagone, où s’entassaient ces immigrés qui ont construit la France d’après-guerre. La République finira bien par comprendre un jour, on l'espère, que les pratiques coloniales, qui se sont perpétuées dans les banlieues jusqu'à aujourd'hui, doivent prendre fin et qu'il faut changer d'ère.
Géronimo - Mémoires d'un résistant apache
Cette bande dessinée documentaire sur Géronimo, le célèbre chef de guerre apache, est une véritable réussite. Malgré ses 400 pages, le récit est si bien rythmé qu'on ne voit pas le temps passer. L'histoire s'articule autour du colonel Stephen Melvil Barrett, venu recueillir les mémoires de Géronimo à la prison de Fort Hill. Ces confidences donnent lieu à des flashbacks captivants, entrecoupés de moments d'échange plus légers, voire drôles, entre les deux hommes. Tout comme Ro, j'ai particulièrement apprécié l'impartialité du scénario, qui évite le piège du cliché manichéen opposant les "méchants colons" aux "gentils indiens". L'album est d'ailleurs très instructif, notamment sur les relations commerciales qui persistaient entre Blancs, Mexicains et Amérindiens au milieu des conflits. Côté graphisme, même si le style n'est pas mon préféré, le dessin reste efficace et les visages sont bien identifiables. Enfin, l'intégration de photos d'époque est une excellente idée qui renforce l'immersion historique. Une œuvre à lire. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 9/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 6/10 NOTE GLOBALE : 15/20
Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc
Cauchon a joué un rôle important dans la geste de Jeanne d’Arc, puisqu’il a été le principal responsable de sa mise à mort. Mais c’est un acteur mineur d’un fait qui n’est devenu majeur que plus tard. Il est resté dans l’ombre de la « pucelle », et on ne sait pas grand-chose de lui – et quasiment rien de ce qu’il a fait ou dit. Et plus Jeanne d’Arc entrait dans le mythe (républicain, nationaliste, religieux, etc.), plus Cauchon devenait le « méchant ». Les auteurs ont pourtant choisi d’en faire le héros de leur histoire, faisant de Jeanne d’Arc un personnage presque secondaire – même si elle garde son rôle de pivot de l’histoire. Autre originalité de ce récit, celle de faire de Cauchon un personnage ambivalent, qui veut montrer sa force (par ambition carriériste ou financière) au roi « d’Angleterre et de France », mais qui va, dans le bras de fer qui l’oppose à Jeanne, plier, et montrer ses faiblesses. Les auteurs nous montrent une Jeanne ayant presque mis à ses pieds celui qui est censé être son bourreau. Le pari est risqué, mais les auteurs réussissent à la gagner. En effet, ils ont romancé, inventé, trituré la réalité. Mais jamais ils ne tombent dans le n’importe quoi ou le ridicule. Comme pour une bonne partie de l’histoire de Jeanne, l’histoire de Cauchon qui nous est présentée ici « pourrait » être vraie, à condition d’y croire. Mais tout l’art des auteurs est de nous y avoir donné envie. Et c’est vraiment bien fait (ils n’ont pas non plus fait n’importe quoi, et une bonne bibliographie – je recommande en particulier la lecture du livre de Gauvard – complète en fin d’album la lecture pour les plus curieux). Bien fait déjà parce que l’on prend le temps d’installer le récit, les personnages, les enjeux. L’importante pagination, la narration et la mise en page aérées nous aident à entrer dans cette intrigue. Et le dessin de Parnotte est lui aussi agréable. Il ne s’encombre pas de détails, il est avare de décors (la mise au point finale – très intéressante – de l’historien David Glomot, explique et justifie bien le fait qu’il ne s’agissait même pas de reproduire les « vrais décors – ville de Rouen, château, etc.). Il se focalise sur les personnages. Et c’est plutôt intéressant et efficace. Bref, sur un sujet galvaudé, voilà un album qui sort du lot, par son approche et son traitement, et par le personnage qu’il a choisi de mettre en avant.
L'Embrasement - La guerre Israël - Hamas, dans l'enfer de Gaza
On pourrait regretter quelques menus oublis (par exemple l’aide portée à Israël par les Européens – pourquoi ce pays relève-t-il de l’Eurovision, ou de l’UEFA ? – et le peu de relais, voire la criminalisation de tout soutien aux palestiniens – au-delà de quelques déclarations symboliques mais sans réelle portée sur le terrain, comme la reconnaissance tardive et sans suite de l’État palestinien par la France). Mais ce sont des reproches mineurs au regard du sujet et de son traitement ici. Car, si les attaques sanglantes du Hamas contre Israël en octobre 2023 ont sans doute été l’événement déclencheur du travail de Michel Goya (que je ne connaissais pas), le grand mérite de cet album est de replacer le sujet sur le temps long. Ce qui évite les simplifications de tous bords, et permet de mieux comprendre ce conflit, aux multiples causes et conséquences. Par-delà l’aspect génocidaire des propos et actes des dirigeants actuels d’Israël – et la fuite en avant du premier ministre pour échapper aux très nombreux scandales qui le touchent, le récit met aussi en évidence la nécessité de « mettre à plat » les choses, pour en finir avec une spirale de plus en plus mortifère – pour les Palestiniens bien sûr, mais aussi pour la société israélienne, qui ne pourra indéfiniment vivre en état de guerre, alors que l’opinion publique mondiale lui est de plus en plus hostile. Mais l’album montre aussi les très nombreuses hypocrisies, calculs d’épiciers, coups tordus, dont les dirigeants des voisins arabes (voire de l’Iran), mais aussi les « grandes puissances » (États-Unis surtout depuis quelques décennies, mais aussi Royaume-Uni et France sur la plus longue durée) ont été coutumiers, jouant les peuples, factions, tendances religieuses les unes contre les autres, attisant constamment les flammes. Cela va bientôt faire un siècle que ce petit bout de Terre est l’enjeu de conflits qui parfois le dépassent, au détriment des habitants. On voit bien les pyromanes, mais on attend encore de trouver les pompiers. En tout cas, le récit est très étayé (je regrette juste une bibliographie qui aurait avantageusement complété l’album). Une lecture instructive donc, mais aussi, malgré la très grande quantité d’informations proposées (événements, protagonistes, politique régionales, évolutions religieuses, etc.), une lecture qui reste tout le temps fluide, n’est jamais rébarbative, bien au contraire ! Le plaisir de lecture est aussi permis par le dessin de Calvez, un trait réaliste précis, avec un rendu que j’ai bien aimé (des tons grisâtres, et de rouille, qui m’ont plu).
Le Monde d'Alef-Thau
Le destin des ombres est de se transformer en lumière ! - Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures de Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome. Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir. Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes. Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée. Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc. La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc. En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu, la terre, l’air et l’eau, explicitement nommés. Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère. Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.