Les derniers avis (101 avis)

Par Brodeck
Note: 4/5
Couverture de la série Watership Down
Watership Down

Une belle adaptation du roman culte en Angleterre. La mise en place pourra peut-être égarer certains lecteurs, mais je la trouve fidèle au livre de Richard Adams. Il faut se laisser porter et accepter d'être contaminé par la peur prophétique d'un lapin qui pressent une catastrophe et qui va être à l'origine de ce périple marquant. On retrouve dans cet album la dimension épique du roman, sa dureté aussi. La galerie (huhuhu) des lapins est vraiment réussie, on les reconnaît effectivement assez facilement et comme dans le roman, on tremble pour Fyveer, Hazel et leurs camarades. Parviendront-ils à trouver le terrier promis et à prospérer malgré les multiples ennemis qui rôdent ? L'histoire est dans l'ensemble prenante, il faut dire que le matériau de base est excellent et je ne peux que recommander la lecture du roman qui a peut-être nourri des récits comme Walking dead (les points communs sont assez étonnants) ou La légende de la garde. Aurais-je autant apprécié cette BD si je n'avais lu le roman d'abord, je l'ignore, mais l'adaptation est convaincante, le dessin est une ode à la nature et met en scène avec brio un monde que nous oublions parfois de regarder, ah le bonheur est parfois à portée de patte quand on peut farfaler en liberté, réchauffé par un soleil d'été qui s'étire à l'horizon. La fin, et ce n'était pas forcément évident, est également réussie et touchante. Suivant en tous points celles du roman, les ultimes pages apportent une conclusion poétique à une saga qu'on n'oubliera pas de sitôt.

20/02/2026 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Et l'homme créa les dieux
Et l'homme créa les dieux

Voila une BD dont je me ferais l'acquéreur alors que je l'ai lue en l'empruntant à la bibliothèque. C'est parce qu'elle est tellement dense et chargée qu'elle doit être relue, du moins c'est ce que je fais faire. Et aussi parce que les concepts, les notions et les exemples qu'elle donne sont si intéressant qu'il va me falloir les réviser pour bien les assimiler. La BD est le résultat d'une thèse produite en 2006, ici remise en image pour réussir à la faire parvenir au grand public. Et l'exercice est réussi, puisqu'il suit la logique de la recherche qui n'est pas facile à comprendre et intégrer pour le grand public. C'est tout le travail de comprendre, collecter les données, les étudier, les mettre en perspectives, définir un axe de lecture, analyser, poser une hypothèse et la vérifier, puis poser une théorie. Le tout sans cesse recommencé, avec parfois la frustration de ne pas savoir ! La BD est dense, très dense, découpée en chapitres qui abordent chacun une thématique précise et en explicitent tout les tenants et aboutissants. Dis comme ça, il n'y a pas de quoi faire peur mais on peut facilement arrêter la lecture à chacun d'entre eux tant le contenu est riche. Il y a des concepts à assimiler, des préjugés à déconstruire et des idées à comprendre. La religion parait une chose si clair pour tous alors que quand on étudie la chose elle devient si complexe ! C'est la beauté de la recherche, ne pas s'arrêter aux évidences et aller plus loin. Ce que je salue surtout, c'est le travail d'adaptation qui réussit le pari d'aller prendre ce genre d'idées, de les mettre à plat et les retranscrire par la BD. Ainsi nous aurons divers représentations conceptuelles qui reviennent ensuite, intriquant les différents messages pour en faire ressortir la complexité. Plusieurs reviendront à chaque chapitre, remettant en perspective ce que nous avons appris afin de l'emporter plus loin. D'ailleurs le dessin permet aussi de jouer sur divers approches, textuelles, graphiques et interconnectés. Le tout pour rendre l'ensemble plus digeste, même s'il est vrai qu'on est loin d'une BD lue en deux heures. C'est une BD riche de sens et riche d'informations, qui nous remet en perspective ce qu'est une religion et ce que ça n'est pas, d'où peuvent bien apparaitre ces concepts et ce qu'ils sont réellement pour l'humain. Au final, la BD n'invite personne à ne pas croire ou à croire, même si le travail va clairement dans un sens précis quant à tout cet ensemble d'informations. Et je dois dire qu'elle invite à réfléchir même les athées sur la question de la croyance et de ce qu'on met dans nos têtes. L'esprit critique, mais pas seulement. En tout cas, cette BD sera relue pour ma part, parce que j'ai encore pas mal de choses à y trouver.

20/02/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série L'Air de rien
L'Air de rien

Il s'agit de strips et de saynètes abordant des fragments du quotidien d'êtres humains très divers. On y croise surtout des urbains autour de la quarantaine, en couple ou non, avec ou sans enfants. Aude Picault y observe les relations sociales, la maternité, l’amitié, la charge mentale, les stéréotypes ou encore les dynamiques hommes/femmes avec un regard souvent plus féminin que féministe (même si j'ai aimé ces quelques strips où elle montre comment les femmes transmettent inconsciemment à leurs filles des normes de féminité qui perpétuent la société patriarcale) : c’est subtil, juste, jamais accusateur, et cela touche d’autant plus que c’est montré... l’air de rien. Ce qui m’a séduit avant tout, c’est la finesse du regard. Beaucoup de planches ne cherchent pas à faire rire franchement, mais plutôt à faire sourire de reconnaissance : on se dit que c’est exactement ça. Il y a une sensibilité qui souligne avec douceur les petits ridicules, les contradictions, les non-dits qui empoisonnent parfois nos relations. On sent que l’autrice aime ses personnages, même lorsqu’elle les égratigne. J'ai souvent pensé à Jean-Jacques Sempé et je suppose que l'autrice ne s'en cache pas : rien que le titre et la couverture rappellent déjà son style. Ce n'est pas tant pour une ressemblance graphique que pour l’esprit : cette manière de représenter des scènes ordinaires pour révéler, avec délicatesse, l’absurdité ou la mélancolie de nos comportements sociaux. Comme chez Sempé, ce sont les thématiques (la vie urbaine, les petites vanités, les illusions sentimentales, la solitude au milieu des autres) et le ton à la fois tendre et légèrement ironique qui rapprochent les deux univers. En revanche, Picault a sa propre écriture visuelle : un trait plus épuré, des corps esquissés, des décors réduits à l’essentiel, des aplats de couleurs pastel. Là où Sempé pouvait suggérer beaucoup par une seule image ample, Picault s’appuie davantage sur le rythme du strip et le dialogue pour faire émerger l’émotion, même si ce sont justement les quelques images pleine page de cet album qui ont facilité chez moi le rapprochement avec Sempé. Tout n’est pas égal pour autant. Certains gags tombent un peu à plat : on devine l’intention, mais la chute manque de mordant. À la longue, la succession de strips peut aussi provoquer une légère lassitude ; c’est typiquement un album à picorer, à laisser reposer avant d’y revenir. Quelques planches paraissent un peu anecdotiques, parfois un brin bobo, et l’ensemble n’est pas irrésistiblement drôle, mais je ne lui en tiens pas rigueur car j'ai été très souvent touché par l'esprit qui s'en dégage. C'est une légèreté tendre, parfois teintée d’amertume discrète : sexisme ordinaire, incompréhensions conjugales, fatigue parentale, solitude urbaine... Ce n'est pas un album qui déclenche des éclats de rire, mais un recueil fin et humain, qui capte avec intelligence et justesse ces petits riens du quotidien dans lesquels on se reconnaît, et qui, l’air de rien, disent beaucoup de notre époque.

20/02/2026 (modifier)
Couverture de la série Pillages
Pillages

Un chouia romancé – avec quelques personnages inventés et des noms de navires changés – on a quand même là un reportage tout à fait intéressant, et dont la lecture est hautement recommandée. J’avais déjà lu un dossier sur la question dans Le Monde diplomatique je crois, mais cet album a le mérité de synthétiser les connaissances, et surtout de les présenter de façon très simples – mais pas simplistes. En particulier, j’ai beaucoup aimé l’idée, utilisée à plusieurs reprises, de mettre en parallèle le développement du pillage des mers par les navires usines européens ou chinois, et l’émigration des populations appauvries de l’Afrique vers l’Europe. Car si les pays riches savent bien critiquer l’immigration, ils sont plus discrets sur les causes. Et si nos médias se gargarisent de la lutte contre la piraterie des Africains (en Somalie anciennement, maintenant dans le Golfe de Guinée), on ne parle jamais de piraterie ou de vol lorsque des navires espagnols – ou chinois, mais balayons d’abord devant nos portes – pillent illégalement les ressources des pays africains incapables de surveiller ou protéger leurs ressources (ou alors gangrénés par la corruption). Les questions du développement de l’aquaculture, et de la consommation de saumon hors périodes de fête, sont aussi intéressantes, et clairement mises en perspectives ici. La narration est fluide, le dessin agréable, le propos fondé et étayé, tout en restant « vulgarisateur ». On a donc tous les ingrédients d’un bon documentaire.

19/02/2026 (modifier)
Par Fastsnake
Note: 4/5
Couverture de la série Lanfeust de Troy
Lanfeust de Troy

Comme beaucoup d'enfants nés au tout début des années 90, mon premier contact avec l'univers de Troy s'est fait sur les étagères du CDI de mon collège. Au milieu des ouvrages pédagogiques et des classiques imposés, la série détonnait : entre les effusions de sang et un côté "graveleux" assumé, ça marquait forcément l'imaginaire adolescent. Pourtant, à l'époque, j'ai délaissé Lanfeust au profit de l'explosion du manga, passant à côté de ce qui allait devenir un pilier de la fantasy française. À 35 ans, alors que je me replonge sérieusement dans le "Médiéval-Fantastique", j'ai enfin décidé de franchir le pas, malgré quelques a priori. Je craignais de n'y trouver qu'une imagerie un peu datée, portée par des personnages féminins très "bimbos" et un humour potache de lycéen. Le verdict après lecture de l'intégrale ? Une excellente surprise. Certes, le "fan service" est omniprésent et parfois un peu lourd, mais derrière les décolletés, il y a une vraie proposition : - Un univers riche : On sent une profondeur qui ne demande qu'à être explorée. Si huit tomes semblent presque trop courts pour faire le tour de ce monde, on comprend vite pourquoi tant de spin-offs ont vu le jour (au-delà de la simple logique commerciale). - Une galerie de personnages attachants : Contre toute attente, l'évolution du groupe fonctionne très bien. Mention spéciale à Hébus le Troll, et à la gestion des relations amoureuses qui évitent les clichés habituels pour offrir une conclusion inattendue. - Un parti pris graphique rafraîchissant : Le trait de Tarquin est efficace, mais c'est surtout la palette de couleurs qui détonne. Là où la fantasy moderne s'enfonce souvent dans le sombre et le désespoir, Lanfeust reste éclatant et lumineux. Cette série mérite donc pour moi sa place dans toute bédéthèque de genre. C’est une porte d’entrée idéale pour les adolescents, même si je reste perplexe face au prix reçu à Angoulême dans la catégorie "9-12 ans". L'univers et le ton adopté s'apprécient pleinement qu'à partir de 14 ou 15 ans, pour garder un peu de recul.

19/02/2026 (MAJ le 19/02/2026) (modifier)
Par PAco
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Tongues
Tongues

Ouais, culte ! C'est pas souvent (c'est le 4e en 5 ans), mais ce premier tome de cette série m'a totalement conquis ! Pfiouuuu... Il y a en effet bien longtemps qu'une BD ne m'avait pas fait autant halluciner. Que ce soit par le fond et la forme, Anders Nilsen qui gère dessin et scénario, nous embarque dans une œuvre grandiose. Oubliez déjà les cases, et je ne parle même pas de gaufrier ; Anders Nilsen explose les codes du découpage avec des planches renversantes de beauté où l'angle droit n'a pas sa place. Pas une case rectangle ou carré, tout s'agence en courbes ou en parallélépipèdes. Les pleines pages ou doubles pages qu'il intègre avec régularité nous ravissent les yeux et valorisent pleinement son graphisme et son imagination. Car la folie de son scénario lui donne l'occasion de nous en mettre plein la vue, mais jamais gratuitement. C'est beau sensuel, barré, mais jamais gratuit, toujours pour pousser plus loin graphiquement ce que son histoire raconte. Et de ce côté là on est plus que servis aussi. Ok, on est paumés pendant un bon petit moment, le temps que les multiples facettes se rapprochent, s'assemblent pour commencer à former un prisme qui va nous offrir une perspective renversante qui donne le vertige. Jouant sur le temps, la mythologie grecque et l'actualité brûlante de notre monde, Anders Nilsen compose une saga éblouissante qui remet étonnamment en perspective notre humanité... et sa connerie légendaire. Bref, j'ai plus que hâte de découvrir la suite de ce premier opus, et je ne peux que recommander chaudement la lecture de cette série, même si je pense que certains y resteront hermétique ou passeront complètement à côté. Mais pour les curieux et ceux qui aiment ce qui ne rentre pas dans les cases, attention, c'est la grosse baffe !

19/02/2026 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Fables du Roi des Aulnes
Les Fables du Roi des Aulnes

Un conte philosophique. Je n'ai pas pu résister à l'envie irrépressible de repartir avec cette BD en passant devant sa superbe couverture (au rayon jeunesse) et en découvrant le nom de son auteur : Juni Ba. Pour les deux personnages principaux Juni Ba s'inspire du poème de Goethe Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et des récits médiéviaux Le Roman de Renart. Mais il puise aussi dans ces deux univers pour créer un monde riche et fantastique où humains et animaux anthropomorphiques se côtoient, le chapitrage se fera en « branches » numérotées (référence au Roman de Renart). On va donc suivre deux personnages complexes aux destins liés. Notre renard est manipulateur, rusé et égoïste, il a aussi par malice déjoué la mort. Tandis que notre démon des bois est un solitaire qui profite du malheur des autres en pactisant avec eux, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ? Une narration non chronologique faite de « branches » plus ou moins longues sous la forme de petites fables, elles vont nous faire découvrir des personnages secondaires qui auront une importance forte. Cette construction non linéaire du récit rend la lecture captivante en ne dévoilant pas d'emblée les liens qui rattachent tous les protagonistes. En particulier cette petite fille qui se dit amie de notre goupil, pourtant celui-ci fera tout pour l'éviter. J'ai apprécié la nuance apporté à toutes ces fables, elles ne sont pas moralisatrices mais portent à la réflexion. J'ai classé ce comics en « tous publics », quelques scènes difficiles m'empêchent de l'identifier pour un jeune public, pour la simple et bonne raison que j'en conseille la lecture à un jeune lectorat accompagné d'un adulte. Les nombreux thèmes évoqués ne pourront que mieux les préparer à ce monde sans pitié et à en faire de bonnes personnes. Un album qui ne laisse pas insensible. Je suis fan du dessin de Juni Ba, il ne manque pas d'originalité avec son style caricatural, dynamique et on ne peut plus expressif. Les couleurs évoluent en fonction des différentes « branches », elles iront jusqu'à disparaître pour la numéro treize et ainsi accentuer la noirceur du récit. Mention spéciale pour la mise en page cinématographique et la variété des cadrages Magnifique. Un auteur et un album à découvrir ! Coup de cœur.

18/02/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Don Quichotte de la Manche
Don Quichotte de la Manche

Je ne connaissais de Don Quichotte que le tout début de l'histoire et les grands clichés (le pitoyable chevalier sur sa monture famélique, le brave Sancho Panza, les moulins à vent), sans avoir jamais lu ni vu le récit dans son intégralité. Cette adaptation des frères Brizzi était donc pour moi l'occasion de le découvrir enfin dans son ensemble, au moins dans ses grandes lignes. Le graphisme est la plus grande force de cette BD : c'est très beau. Le trait est ample, vivant, expressif, et certaines pleines pages, notamment lorsque les décors prennent de l’ampleur ou que l’imaginaire de Don Quichotte envahit l’espace, sont vraiment magnifiques. Il y a une vraie maîtrise dans la mise en scène, et ces envolées visuelles donnent à l’album une dimension parfois épique. Je suis resté plus réservé sur le choix de représenter Don Quichotte avec cet air de vieil âne hirsute, presque idiot. Je comprends l’idée : accentuer le décalage, souligner la folie, rendre le personnage plus burlesque. Mais j’aurais aimé percevoir davantage de noblesse dans son allure, quitte à ce qu’elle ne soit qu’intellectuelle, intérieure. Là, son apparence le rend parfois plus ridicule que touchant, et ses aventures apparaissent de fait un peu plus grotesques que tragiques. Cela m’a tenu à distance alors que j’aurais voulu m’attacher davantage à lui. En revanche, j’ai trouvé la relation entre Sancho et son maître particulièrement réussie. Derrière l’ironie et les illusions, il y a une vraie tendresse qui s’installe, surtout dans les dernières pages. Sancho n’est pas qu’un faire-valoir pragmatique : il devient un compagnon fidèle, presque protecteur. Et c’est sans doute là que l’album m’a le plus touché. Une très belle adaptation visuellement, parfois un peu trop appuyée dans sa dimension burlesque à mon goût, mais qui trouve une vraie justesse dans le lien entre ses deux personnages.

18/02/2026 (modifier)
Par sapajou
Note: 5/5
Couverture de la série Zorro Bolero
Zorro Bolero

Altan est pour moi dans le top 10 des auteurs atypiques. Commencez peut-être par Friz Melone et Columbo. Son graphisme, on n'aime ou pas, perso j'adore. Le plus jouissif pour moi se trouve dans les petits commentaires décalés en bas de cases. Certes, l'humour, c'est aussi comme les goûts et les couleurs. Les histoires sont souvent confuses, particulièrement celle de Zorro Bolero mais je viens de trouver un résumé sur un site italien qui va me permettre de relire l'album avec grand plaisir. (rudi, il blog... via google images avec zorro bolero). Je trouve Altan particulièrement visionnaire quand on repense au monde sans internet de l'époque. Ses dessins de villes qui grouillent et qui sont envahies d'écrans, de bruit, de religions et de corruption... Quand on voit aujourd'hui nos chaines en continu, le harcèlement téléphonique et les notifications incessantes sur nos smartphones qu'il est impossible de désactiver... Visionnaire, je trouve.

18/02/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Héros de guerre - Albert Roche
Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie. - Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins. Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers. Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer. Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue. Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ? Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines. Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur. Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.

18/02/2026 (modifier)