Voline adapte ici le roman de Balzac, l'histoire de cette peau d'âne qui permet à son possesseur d'exaucer tous ses désirs en échange de son espérance de vie.
Il nous propose une adaptation moderne qui préserve la dimension philosophique de l'œuvre originale. Le destin fatal de Raphaël et son mode de vie expriment à merveille la futilité des désirs humains.
Les scènes érotiques sont ici accessoires (et pourraient être absentes du récit sans lui enlever ses qualités), mais elles ne gâchent en rien la lecture...
De son côté, Rotundo livre l'un de ses meilleurs travaux en noir et blanc. Pour risquer une comparaison, on est au niveau d'un grand Manara. Il sait absolument tout dessiner : la sensualité des corps, la rigueur des bâtiments historiques ou le faste des salons mondains... Avec un trait expressionniste qui n'appartient qu'à lui.
Une fois surmontée l'appréhension causée par une couverture franchement ratée, La peau de chagrin se révèle une excellente lecture, autant pour la qualité de son histoire que pour la découverte d'un grand maître du dessin italien.
On peut l'appeler sorcière : c'est une femme dont on ne comprend pas l'emprise politique. Ce que je vois, c'est que la manie de l'Unique, Dieu unique, ou autre unique dérivé, Etat ou Marché, fait qu'on y sacrifie tout, à l'Est ou à l'Ouest, et que le peuple, dont on évacue vite la responsabilité, peut fort bien suivre, comme dans l'Angleterre démocratique.
La dame n'est pas plus simpliste que tant de gens, elle est extrême, comme y pousse la croyance en quelque unique. Bien sûr, la rigidité est comique, et il était pertinent de donner un côté amusant à la dame mais aussi aux politiques pris dans son tourbillon. Son mari est aussi comique, mais représente aussi une certaine modération.
Son côté machiavélique ? Les gens de pouvoir l'ont assez naturellement, sacrifiant tout à leur pouvoir, à leurs idées à moins que doublement acharnés, ils aient les deux dans leur agenda. Le faire de façon efficace s'appelle le talent et qui sait le génie ? Mais attention, souvent on traite les gens d'idiot - Reagan - ou de sorcière - Thatcher -sans voir que leur qualité d'Américain ou de femme les prédispose à être infériorisés, à moins que compensation, on ne les admire d'un coup de façon irrationnelle, ou du moins une partie de leur personne. On dit le marché sujet à des bulles spéculatives ? La politique et tout ce qui déclenche les passions tout autant.
Bref, la bd ne creuse pas tout ça, et qualité de ce petit défaut, fait bien sourire. Le plus drôle est que Maggie se targue de sa sensibilité… On dirait certains parents avec "ça me fait plus de mal qu'à toi". Le dessin est vraiment excellent, assez réaliste pour parler de réalité, assez simplifié pour se prêter au comique, et les dialogues sont au même niveau. Le même simplisme qui pousse à rire poussait ses adeptes à la suivre : sous l'emprise de l'unique, nos sociétés ont tendance à faire que chaque groupe ou individu ne nourrisse l'ambition de soumettre les autres plutôt que de passer des compromis, et c'est pourquoi toute personne proposant une idée unique et un récit simple passera mieux que qui ne veut sacrifier personne ni rien du réel. Les gouvernants et les gouvernés se méritent en partie les uns les autres s'il ne faut pas oublier les aléas historique.
Comment est-il possible qu'il y ait si peu d'avis sur ce comics ?
Il s'agit, je suppose, d'une histoire en partie autobiographique sur l'enfance de Jeff Lemire à la ferme, les drames familiaux et le hockey. J'ai eu un peu de mal à faire le lien entre les personnages, mais je me suis levé de mon canapé, j'ai pris une feuille, gribouillé un arbre généalogique et posé quelques questions sur mes interprétations à ChatGPT (très doué pour ce genre d'interrogations).
Cet effort m'a permis de prendre conscience de toute la profondeur de l'œuvre. Les thèmes du sport, de la mémoire, de la famille, de l'amour, de l'amitié et de l'enfance se mêlent à merveille. Le rythme du récit, ses respirations, ainsi que le dessin de Jeff, qui traduit parfaitement l'évanescence des souvenirs, contribuent à rendre l'ensemble particulièrement touchant.
Bref, j'avais déjà adoré Sweet Tooth, mais là, je prends une véritable claque. On sent beaucoup de souffrance, mais une souffrance adoucie par les liens qui unissent les personnages.
J'ai également eu l'impression de retrouver une facette contemplative et profondément bienveillante qui m'a rappelé les œuvres de Jiro Taniguchi. Bien sûr, le dessin est très différent, mais cette manière de parler de la mémoire, de la famille et du temps qui passe m'a beaucoup fait penser à Quartier lointain. Une merveille.
Je n'irai pas jusqu'à mettre 5/5, tant je reste un simple amateur et sans doute pas assez objectif, mais je suis à peu près certain que ce 4/5 est largement mérité.
Décidément, il y en a des documentaires qui sortent qui parlent de la violence faite aux femmes et les problèmes de masculinités toxiques. L'originalité est que cette fois-ci on va donner la parole aux hommes violents.
On suit un journaliste qui se pose des questions sur ce qui rend les hommes violents. Il va participer à des séances de thérapie de groupe d'hommes coupables de violences conjugales et parler à des spécialistes. Sans surprise, si certains hommes violents reconnaissesnt qu'ils ont un problème, un gros pourcentage se voient comme des victimes de méchantes ex et d'une société dominée on ne sait comment par les femmes. J'avoue ne pas avoir appris grand chose de bien nouveau durant ma lecture, mais cela n'a pas été un problème. En effet, la narration est tellement fluide et le sujet tellement passionnant que j'ai lu cet album d'une traite sans aucun problème. Le dessin est bon.
Les meilleurs moments selon moi sont lorsque le journaliste fait une introspection personnelle. Il se rappelle de son comportement envers les femmes et aussi il interroge les femmes autour de lui et se rend compte qu'elles ont été victimes de harcèlement sexuel sans qu'il le sache. Je pense que c'est bien important que chaque homme réfléchisse comment il agit avec les femmes au lieu de se dire que ce sont juste les autres hommes le problème.
Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture.
Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.
Champakou est une bande très solide, pur produit de son époque. C'est le classique de Jeronaton et une excellente entrée en matière pour découvrir cet auteur.
On est face à un récit qui mélange aventure, science fiction et fantastique mythologique. Les enjeux sont très clairs, tout se suit facilement.
C'est la partie visuelle qui apporte toute la force à cet album et qui repose sur deux éléments clés.
La couleur directe : la gouache donne aux temples et aux structures précolombiennes un aspect texturé. L'utilisation de l'aérographe permet d'obtenir une ambiance vaporeuse.
Les collages : Jeronaton intègre des photomontages pour les personnages à son dessin. On est en 1979 mais le résultat est bien plus concluant que chez Bourgeon...
Malgré tout et selon la tolérance du lecteur à cette technique, le traitement pourra paraître désuet ou très kitsch.
J'ai trouvé personnellement qu'il se dégageait de cette bande une expérience sensorielle unique.
A découvrir pour tout bédéphile un peu curieux.
Un premier tome conséquent, qui ne fait pas que planter le décor, et qui nous lance dans une intrigue très rythmée.
Le scénario joue sur des thématiques très actuelles, comme les débats autour de l’immigration, tout en y ajoutant une touche vaguement apocalyptique (on ne sait pas trop ce qui l’a entrainé : crise climatique ? Crise politique ou militaire ?). L’Islande semble être l’un des derniers havres où se réfugier, des milliers de migrants tentent de fuir l’Europe continentale pour des lieux plus « abrités », au nord, camps de transit, barrières anti-migrants sont ici inversées (ce ne sont pas des Africains ou Asiatiques qui cherchent à les franchir), dans une version encore plus violente : dès le départ on entre de plain-pied dans cette violence, avec des gardes-frontières qui tirent pour tuer sur tous ceux qui n’obtempèrent pas.
La suite en Islande est aussi violente dès que des migrants sont en jeu, mais l’intrigue s’étoffe peu à peu, autour de quelques personnages clés.
Mon seul bémol concerne le manque de nuance parfois, quelques personnages ou situation paraissant quelque peu trop caricaturaux.
Le dessin de Corentin Rouge est vraiment bon. Agréable et dynamique, pour les personnages comme pour les décors, il accompagne très bien cette série, dont j’attends la suite avec une certaine impatience.
Bakugeki-ki !
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.
Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Peral Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !
Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.
Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.
L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.
Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.
Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.
Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.
J'ai été très surpris par ces nouvelles adaptations vintage des personnages Disney. Tout n'a pas la même qualité ni le même charme.
Ici, on reconnaît facilement le trait et les couleurs de Cosey, tout en reconnaissant aussi Mickey et les autres personnages. L'histoire est simple mais pas dépourvue de beauté et de tendresse. L'édition, avec la couverture, le papier épais, le dos à l'ancienne, est vraiment adorable !
Adapté d'un sujet que la science-fiction récente semble affectionner tout particulièrement, celui des vaisseaux générationnels chargés d'emporter l'humanité vers une exoplanète afin d'assurer sa survie, L'Héritage fossile s'inscrit dans une tendance qui reflète sans doute les inquiétudes actuelles concernant l'avenir de la Terre et les conséquences de l'action humaine sur notre environnement.
Le récit alterne entre deux époques. D'un côté, l'errance d'un homme et d'une jeune fille sur une planète désertique balayée par une tempête permanente. Cette partie m'a évoqué à plusieurs reprises La Route, avec son ambiance post-apocalyptique et sa relation entre un adulte et un enfant dans un monde hostile. C'est un type de récit qui ne me passionne pas particulièrement, même s'il sert ici efficacement à expliquer la situation de ces deux derniers survivants et leur quête pour permettre à l'humanité de renaître.
C'est surtout le second fil narratif qui m'a captivé. On y suit quatre astronautes engagés dans un voyage interstellaire de 20 000 ans à bord du Heritage One. Grâce à un procédé de biostase, ils ne se réveillent que cinq jours tous les vingt-cinq ans, ce qui ne les fera vieillir que d'une dizaine d'années au terme du trajet. J'ai beaucoup aimé cette idée ainsi que les conséquences imprévues que ce procédé entraîne sur leur organisme. Toute la réflexion autour du temps gigantesque qui les sépare de leur destination, de l'isolement absolu, des choix impossibles qu'ils doivent faire pour survivre et poursuivre leur mission constitue à mes yeux la véritable force de l'album.
J'ai trouvé les dilemmes moraux intéressants, même si certaines réactions m'ont parfois semblé excessivement épidermiques ou moralistes. Face aux circonstances, j'étais souvent davantage du côté du protagoniste principal, même si ses méthodes sont loin d'être irréprochables. C'est toute la force d'une telle œuvre que de faire réfléchir aux décisions qu'on prendrait soi-même dans une telle situation.
L'intrigue m'a tenu en haleine du début à la fin. La résolution reste relativement classique pour une œuvre de science-fiction traitant de voyages interstellaires sur des échelles de temps démesurées, mais elle fonctionne bien et m'a satisfait, même si j'aurais sans doute aimé une conclusion un peu plus optimiste.
Graphiquement, l'album possède une identité très particulière. Philippe Valette mélange personnages modélisés en 3D puis dessinés en 2D et décors entièrement réalisés en 3D photoréaliste. Le résultat surprend au départ, notamment lors des premières scènes spatiales où le contraste est très marqué entre les personnages et leur vaisseau. Mais ce contraste se fait bien plus naturel dans les séquences à bord du vaisseau ou sur cette planète balayée par les tempêtes. J'ai apprécié l'originalité de cette approche graphique. La simplicité des personnages a la qualité d'alléger la dureté de ce qu'ils traversent, tandis que les décors renforcent le sentiment d'immensité et de solitude.
Sans révolutionner les grands thèmes de la SF, L'Héritage fossile propose une variation intelligente et assez captivante sur ces questions. J'ai été emporté par son idée centrale, par les problèmes auxquels sont confrontés les astronautes et par les réflexions qu'elle suscite.
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La Peau de chagrin
Voline adapte ici le roman de Balzac, l'histoire de cette peau d'âne qui permet à son possesseur d'exaucer tous ses désirs en échange de son espérance de vie. Il nous propose une adaptation moderne qui préserve la dimension philosophique de l'œuvre originale. Le destin fatal de Raphaël et son mode de vie expriment à merveille la futilité des désirs humains. Les scènes érotiques sont ici accessoires (et pourraient être absentes du récit sans lui enlever ses qualités), mais elles ne gâchent en rien la lecture... De son côté, Rotundo livre l'un de ses meilleurs travaux en noir et blanc. Pour risquer une comparaison, on est au niveau d'un grand Manara. Il sait absolument tout dessiner : la sensualité des corps, la rigueur des bâtiments historiques ou le faste des salons mondains... Avec un trait expressionniste qui n'appartient qu'à lui. Une fois surmontée l'appréhension causée par une couverture franchement ratée, La peau de chagrin se révèle une excellente lecture, autant pour la qualité de son histoire que pour la découverte d'un grand maître du dessin italien.
La Sorcière qui a changé le monde
On peut l'appeler sorcière : c'est une femme dont on ne comprend pas l'emprise politique. Ce que je vois, c'est que la manie de l'Unique, Dieu unique, ou autre unique dérivé, Etat ou Marché, fait qu'on y sacrifie tout, à l'Est ou à l'Ouest, et que le peuple, dont on évacue vite la responsabilité, peut fort bien suivre, comme dans l'Angleterre démocratique. La dame n'est pas plus simpliste que tant de gens, elle est extrême, comme y pousse la croyance en quelque unique. Bien sûr, la rigidité est comique, et il était pertinent de donner un côté amusant à la dame mais aussi aux politiques pris dans son tourbillon. Son mari est aussi comique, mais représente aussi une certaine modération. Son côté machiavélique ? Les gens de pouvoir l'ont assez naturellement, sacrifiant tout à leur pouvoir, à leurs idées à moins que doublement acharnés, ils aient les deux dans leur agenda. Le faire de façon efficace s'appelle le talent et qui sait le génie ? Mais attention, souvent on traite les gens d'idiot - Reagan - ou de sorcière - Thatcher -sans voir que leur qualité d'Américain ou de femme les prédispose à être infériorisés, à moins que compensation, on ne les admire d'un coup de façon irrationnelle, ou du moins une partie de leur personne. On dit le marché sujet à des bulles spéculatives ? La politique et tout ce qui déclenche les passions tout autant. Bref, la bd ne creuse pas tout ça, et qualité de ce petit défaut, fait bien sourire. Le plus drôle est que Maggie se targue de sa sensibilité… On dirait certains parents avec "ça me fait plus de mal qu'à toi". Le dessin est vraiment excellent, assez réaliste pour parler de réalité, assez simplifié pour se prêter au comique, et les dialogues sont au même niveau. Le même simplisme qui pousse à rire poussait ses adeptes à la suivre : sous l'emprise de l'unique, nos sociétés ont tendance à faire que chaque groupe ou individu ne nourrisse l'ambition de soumettre les autres plutôt que de passer des compromis, et c'est pourquoi toute personne proposant une idée unique et un récit simple passera mieux que qui ne veut sacrifier personne ni rien du réel. Les gouvernants et les gouvernés se méritent en partie les uns les autres s'il ne faut pas oublier les aléas historique.
Essex County
Comment est-il possible qu'il y ait si peu d'avis sur ce comics ? Il s'agit, je suppose, d'une histoire en partie autobiographique sur l'enfance de Jeff Lemire à la ferme, les drames familiaux et le hockey. J'ai eu un peu de mal à faire le lien entre les personnages, mais je me suis levé de mon canapé, j'ai pris une feuille, gribouillé un arbre généalogique et posé quelques questions sur mes interprétations à ChatGPT (très doué pour ce genre d'interrogations). Cet effort m'a permis de prendre conscience de toute la profondeur de l'œuvre. Les thèmes du sport, de la mémoire, de la famille, de l'amour, de l'amitié et de l'enfance se mêlent à merveille. Le rythme du récit, ses respirations, ainsi que le dessin de Jeff, qui traduit parfaitement l'évanescence des souvenirs, contribuent à rendre l'ensemble particulièrement touchant. Bref, j'avais déjà adoré Sweet Tooth, mais là, je prends une véritable claque. On sent beaucoup de souffrance, mais une souffrance adoucie par les liens qui unissent les personnages. J'ai également eu l'impression de retrouver une facette contemplative et profondément bienveillante qui m'a rappelé les œuvres de Jiro Taniguchi. Bien sûr, le dessin est très différent, mais cette manière de parler de la mémoire, de la famille et du temps qui passe m'a beaucoup fait penser à Quartier lointain. Une merveille. Je n'irai pas jusqu'à mettre 5/5, tant je reste un simple amateur et sans doute pas assez objectif, mais je suis à peu près certain que ce 4/5 est largement mérité.
Nos pères, nos frères, nos amis
Décidément, il y en a des documentaires qui sortent qui parlent de la violence faite aux femmes et les problèmes de masculinités toxiques. L'originalité est que cette fois-ci on va donner la parole aux hommes violents. On suit un journaliste qui se pose des questions sur ce qui rend les hommes violents. Il va participer à des séances de thérapie de groupe d'hommes coupables de violences conjugales et parler à des spécialistes. Sans surprise, si certains hommes violents reconnaissesnt qu'ils ont un problème, un gros pourcentage se voient comme des victimes de méchantes ex et d'une société dominée on ne sait comment par les femmes. J'avoue ne pas avoir appris grand chose de bien nouveau durant ma lecture, mais cela n'a pas été un problème. En effet, la narration est tellement fluide et le sujet tellement passionnant que j'ai lu cet album d'une traite sans aucun problème. Le dessin est bon. Les meilleurs moments selon moi sont lorsque le journaliste fait une introspection personnelle. Il se rappelle de son comportement envers les femmes et aussi il interroge les femmes autour de lui et se rend compte qu'elles ont été victimes de harcèlement sexuel sans qu'il le sache. Je pense que c'est bien important que chaque homme réfléchisse comment il agit avec les femmes au lieu de se dire que ce sont juste les autres hommes le problème.
Fables
Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture. Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.
Champakou
Champakou est une bande très solide, pur produit de son époque. C'est le classique de Jeronaton et une excellente entrée en matière pour découvrir cet auteur. On est face à un récit qui mélange aventure, science fiction et fantastique mythologique. Les enjeux sont très clairs, tout se suit facilement. C'est la partie visuelle qui apporte toute la force à cet album et qui repose sur deux éléments clés. La couleur directe : la gouache donne aux temples et aux structures précolombiennes un aspect texturé. L'utilisation de l'aérographe permet d'obtenir une ambiance vaporeuse. Les collages : Jeronaton intègre des photomontages pour les personnages à son dessin. On est en 1979 mais le résultat est bien plus concluant que chez Bourgeon... Malgré tout et selon la tolérance du lecteur à cette technique, le traitement pourra paraître désuet ou très kitsch. J'ai trouvé personnellement qu'il se dégageait de cette bande une expérience sensorielle unique. A découvrir pour tout bédéphile un peu curieux.
Islander
Un premier tome conséquent, qui ne fait pas que planter le décor, et qui nous lance dans une intrigue très rythmée. Le scénario joue sur des thématiques très actuelles, comme les débats autour de l’immigration, tout en y ajoutant une touche vaguement apocalyptique (on ne sait pas trop ce qui l’a entrainé : crise climatique ? Crise politique ou militaire ?). L’Islande semble être l’un des derniers havres où se réfugier, des milliers de migrants tentent de fuir l’Europe continentale pour des lieux plus « abrités », au nord, camps de transit, barrières anti-migrants sont ici inversées (ce ne sont pas des Africains ou Asiatiques qui cherchent à les franchir), dans une version encore plus violente : dès le départ on entre de plain-pied dans cette violence, avec des gardes-frontières qui tirent pour tuer sur tous ceux qui n’obtempèrent pas. La suite en Islande est aussi violente dès que des migrants sont en jeu, mais l’intrigue s’étoffe peu à peu, autour de quelques personnages clés. Mon seul bémol concerne le manque de nuance parfois, quelques personnages ou situation paraissant quelque peu trop caricaturaux. Le dessin de Corentin Rouge est vraiment bon. Agréable et dynamique, pour les personnages comme pour les décors, il accompagne très bien cette série, dont j’attends la suite avec une certaine impatience.
Midway
Bakugeki-ki ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire. Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Peral Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches ! Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés. Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi. L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles. Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée. Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto. Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.
Une mystérieuse mélodie ou comment Mickey rencontra Minnie
J'ai été très surpris par ces nouvelles adaptations vintage des personnages Disney. Tout n'a pas la même qualité ni le même charme. Ici, on reconnaît facilement le trait et les couleurs de Cosey, tout en reconnaissant aussi Mickey et les autres personnages. L'histoire est simple mais pas dépourvue de beauté et de tendresse. L'édition, avec la couverture, le papier épais, le dos à l'ancienne, est vraiment adorable !
L'Héritage fossile
Adapté d'un sujet que la science-fiction récente semble affectionner tout particulièrement, celui des vaisseaux générationnels chargés d'emporter l'humanité vers une exoplanète afin d'assurer sa survie, L'Héritage fossile s'inscrit dans une tendance qui reflète sans doute les inquiétudes actuelles concernant l'avenir de la Terre et les conséquences de l'action humaine sur notre environnement. Le récit alterne entre deux époques. D'un côté, l'errance d'un homme et d'une jeune fille sur une planète désertique balayée par une tempête permanente. Cette partie m'a évoqué à plusieurs reprises La Route, avec son ambiance post-apocalyptique et sa relation entre un adulte et un enfant dans un monde hostile. C'est un type de récit qui ne me passionne pas particulièrement, même s'il sert ici efficacement à expliquer la situation de ces deux derniers survivants et leur quête pour permettre à l'humanité de renaître. C'est surtout le second fil narratif qui m'a captivé. On y suit quatre astronautes engagés dans un voyage interstellaire de 20 000 ans à bord du Heritage One. Grâce à un procédé de biostase, ils ne se réveillent que cinq jours tous les vingt-cinq ans, ce qui ne les fera vieillir que d'une dizaine d'années au terme du trajet. J'ai beaucoup aimé cette idée ainsi que les conséquences imprévues que ce procédé entraîne sur leur organisme. Toute la réflexion autour du temps gigantesque qui les sépare de leur destination, de l'isolement absolu, des choix impossibles qu'ils doivent faire pour survivre et poursuivre leur mission constitue à mes yeux la véritable force de l'album. J'ai trouvé les dilemmes moraux intéressants, même si certaines réactions m'ont parfois semblé excessivement épidermiques ou moralistes. Face aux circonstances, j'étais souvent davantage du côté du protagoniste principal, même si ses méthodes sont loin d'être irréprochables. C'est toute la force d'une telle œuvre que de faire réfléchir aux décisions qu'on prendrait soi-même dans une telle situation. L'intrigue m'a tenu en haleine du début à la fin. La résolution reste relativement classique pour une œuvre de science-fiction traitant de voyages interstellaires sur des échelles de temps démesurées, mais elle fonctionne bien et m'a satisfait, même si j'aurais sans doute aimé une conclusion un peu plus optimiste. Graphiquement, l'album possède une identité très particulière. Philippe Valette mélange personnages modélisés en 3D puis dessinés en 2D et décors entièrement réalisés en 3D photoréaliste. Le résultat surprend au départ, notamment lors des premières scènes spatiales où le contraste est très marqué entre les personnages et leur vaisseau. Mais ce contraste se fait bien plus naturel dans les séquences à bord du vaisseau ou sur cette planète balayée par les tempêtes. J'ai apprécié l'originalité de cette approche graphique. La simplicité des personnages a la qualité d'alléger la dureté de ce qu'ils traversent, tandis que les décors renforcent le sentiment d'immensité et de solitude. Sans révolutionner les grands thèmes de la SF, L'Héritage fossile propose une variation intelligente et assez captivante sur ces questions. J'ai été emporté par son idée centrale, par les problèmes auxquels sont confrontés les astronautes et par les réflexions qu'elle suscite.