Je mets mon avis à jour suite à la lecture des 3 tomes parus en VO, et je laisse ma note à 4/5.
Lemire nous ressert ses thèmes favoris : un bled paumé, une protagoniste torturée au passé chargé, et une bonne dose de fantastique, via la thématique de la lecture des cartes de tarot, élément central de l’histoire. Le premier tome ne fait que poser les bases, nous présente les personnages et lance l’intrigue… intrigue qui décolle vraiment dans les tomes 2 et 3. Elle devient passionnante et nébuleuse, avec de nombreux personnages secondaires et une organisation secrète dont les intentions restent mystérieuses.
Pas grand-chose à dire sur le dessin, c’est du Lemire, j’adore. Je note qu’il se fait aider par Letizia Cardonici sur le tome 2, et que la cassure de style m’a un peu dérangé, surtout au niveau de la représentation des personnages. Je comprends qu’il s’agissait d’un mal nécessaire – il était trop accaparé par ses autres projets – mais je suis content de le voir prendre les pinceaux à plein temps sur le tome 3. Je vous ai mis une planche dessinée par Letizia Cadonici et mise en couleur par Patricio Delpeche dans la galerie, pour vous faire une idée.
La série est a priori prévue en 5 tomes… vivement la suite !
La vie est donc seulement cela ?
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Ce tome est une anthologie regroupant plusieurs histoires courtes réalisées pour le magazine Morning de l’éditeur japonais Kodansha. Son édition originale française date de 1999. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend deux cent cinquante-six planches de bande dessinée en noir & blanc. Il débute avec une courte introduction de l’auteur dans laquelle il donne la recette de la vraie salade niçoise.
La promenade des Anglais, trente-deux pages. Manu passe la soirée dans un boîte avec des potes. Une fille magnifique entre, et passe devant eux, accompagnée par plusieurs garçons, plus de gardes du corps qu’un président. Le regard de Manu se fixe elle et attrape son regard : elle ne semble pas le voir. Elle danse sur la piste avec plusieurs mecs, dont un qui la pelote ostensiblement. Manu s’en grille une, toujours assis. Elle embrasse un de ses partenaires. Les potes s’en vont, Manu reste et continue de la regarder. Elle embrasse un autre mec. Elle flirte avec plusieurs. Manu s’approche et lui demande s’il peut s’asseoir, elle lui répond par un unique Non, définitif. Plus tard, il la retrouve seule sur la plage. - La baie des Anges, trente-deux pages. Sur son petit bateau de pêche, Tony finit sa bouteille, et la jette vide à la mer. Il amarre son bateau et il se dirige vers son café habituel, le Wagram. Il y retrouve les habitués et le patron lui propose un petit blanc comme d’habitude. Il refuse et demande un verre d’eau. Un consommateur lui demande s’il est malade. Il répond que malade il ne sait pas, mais ce matin en mer il a été sauvé par de la poiscaille. Alors il boit à leur santé. Un autre le raille : jusqu’ici il voyait des éléphants roses, maintenant il voit des poissons rouges, rien de plus normal. Tony répond que c’étaient des dauphins et il raconte son histoire.
Coco Beach, vingt-quatre pages. Paris en 1918, dans une petite salle de concert, la jeune Gloria interprète sa chanson fétiche. À la fin du gala, le guitariste la félicite et lui promet qu’elle sera une grande vedette, il en est sûr, une très grande. Gloria pense qu’elle veut être la plus grande. Elle aimait bien le guitariste, qui en plus lui faisait bien l’amour. Mais aimer qu’est-ce que ça veut dire ? Ainsi pensait Gloria. Après le guitariste, elle connut un pianiste célèbre qui lui conseilla de laisser pousser ses cheveux. Puis un imprésario qui ne croyait pas en son talent. Il la fit beaucoup travailler. New York en 1960, Gloria est au sommet. – Le port, trente-deux pages. Dans une salle de jeux mal éclairée, Yves vient encore de perdre la partie. Son adversaire lui dit qu’il semble qu’il a assez perdu ce soir. Il ajoute qu’il a des dettes, beaucoup. Yves répond qu’il peut dix mille tout de suite. L’autre lui répond qu’il doit vingt. Puis il accepte de lui faire crédit. Jusqu’à demain soir ici à neuf heures. La partie reprend et Yves perd encore. Il finit par quitter la table et sortir. Il va se promener sur le port de nuit, pour mater les bateaux. Il croise Manu en train de rêvasser. Yves lui confie qu’il y a deux minutes il voulait piquer un bateau pour se barrer très loin d’ici.
Un recueil de nouvelles d’Edmond Baudoin, produites dans le cadre d’une collaboration avec l’éditeur japonais Kodansha. L’auteur s’était rendu au Japon avec d’autres bédéastes français et y avait effectué un court séjour, à la suite duquel il a réalisé trois livres pour ce public, dont deux qui ont été adaptés et publiés en français, d’abord Le voyage en 1996, puis celui-ci. Dns l’introduction, l’auteur effectue une analogie avec la salade niçoise qui lui donne son titre : au Japon on ne connaît pas la ville de Nice, mais on connaît la salade. Il ajoute dans la recette que rien n’est cuit dans cette salade à part l’œuf. Alors il n’est peut-être pas possible d’interpréter cette métaphore de manière complète, en particulier de déterminer ce qui s’apparente à l’œuf dans ces histoires, en revanche il est possible de ressentir la crudité de certains de ses ingrédients. Baudoin n’a en rien adapté sa façon de dessiner pour la publication en manga. En effet, il situe chacune de ses histoires à Nice en totalité, sauf pour la seconde (Coco Beach) où l’histoire du personnage principal commence à Paris et passe par New York. Chaque histoire se suffit à elle-même avec à chaque fois une conclusion en bonne et due forme (sauf peut-être pour Quartiers Nord), souvent une forme de chute teintée de justice poétique, pas forcément morale. L’auteur intègre à chaque histoire le personnage fictif de Manu, soit en personnage principal, soit en témoin ou catalyseur, qui évoque Edmond par certains côtés, mais qui n’est pas lui.
Le lecteur peut partir avec l’a priori que le bédéaste ait aménagé sa narration visuelle pour l’adapter au support de publication japonais : cela ne lui saute pas aux yeux, ni en feuilletant rapidement au préalable, ni à la lecture. Après coup, il déclarera que : à l’issue de cette collaboration il a su travailler plus rapidement et mettre moins de texte, pour exprimer les émotions des personnages davantage avec le dessin. Un lecteur familier des œuvres précédents de l’auteur pourra éventuellement apprécier cette diminution des récitatifs. Toujours est-il qu’il retrouve cette attention portée aux êtres humains, cette empathie et cette bienveillance, à une exception près, et ces dessins aux formes si caractéristiques. Il retrouve ces dessins réalisés au pinceau avec des traits sciemment irréguliers pour qu’ils expriment plus de nuances et d’inattendu y compris pour l’artiste lui-même. Il remarque quelques éléments réalisés à la plume, en particulier ce couple d’extraterrestres, et quelques autres éléments. Un petit temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire au lecteur de passage : le dessinateur marie une approche descriptive avec une approche expressionniste pour les personnages, un choix artistique qu’il développe depuis le début de sa carrière. Au fil de ces neuf nouvelles, il crée des êtres humains mémorables, plus vrais que nature, ou en tout cas expressifs à la première image : une jeune femme gracile et peut-être allumeuse ou facile, un pêcheur buriné par plusieurs décennies de sorties en mer, une vieille femme désabusée et fatiguée de vivre, un garçon innocent et une fillette délurée, une femme dont la beauté semble sortir d’un tableau d’Amedeo Modigliani (1884-1920), un homme d’une violence à la cruauté insoutenable, un bassiste de jazz sur le retour, une très belle jeune femme énigmatique.
En filigrane, le lecteur perçoit différents endroits de Nice : l’auteur ne propose pas une balade touristique dans les lieux les plus connus de la ville. Il met en scène des personnages dans des endroits qu’il semble de toute évidence avoir fréquentés, qu’ils habitent de manière naturelle et organique. La promenade des Anglais, différentes plages dont celle des Ponchettes, le port de pêche, des petits immeubles dans des quartiers populaires, le jardin d’une belle demeure abandonnée, le port de plaisance, les quartiers Nord, le café Le Wagram. Pour d’autres lieux, il en restitue plutôt l’ambiance que des éléments concrets d’aménagement, de décoration ou de disposition spatiale. Par exemple la séparation entre les danseurs et les observateurs dans la boîte de nuit, l’exiguïté du club de jazz, les personnes entre les tables du café Le Wagram… Et l’horreur sans nom de la cave d’une HLM des quartiers Nord. Il joue admirablement bien de la densité des aplats de noir aux formes torturées : un grand écart entre la petite pièce de la partie de cartes envahie de noir, et la luminosité pleine de blancs de la plage en journée ou du jardin de la maison abandonnée sous le soleil. Il combine avec un don quasi surnaturel la direction d’acteurs et les prises de vue pour conserver les distances sociales admises de proxémie, ou au contraire les tasser dans la sphère dans la sphère personnelle ou la sphère intime pour des moments amoureux ou au contraire d’une violence insoutenable.
D’aimables nouvelles évoquant des thèmes personnels et intimes tels que l’attirance de Manu pour une femme et une autre, et encore une autre : le lecteur reconnaît bien là l’une des facettes de la personnalité de l’auteur, et un thème présent dans la quasi-intégralité de ses œuvres. Le questionnement sur le temps qui passe et l’état d’esprit des personnes âgées, même une qui a aussi bien vécue que Gloria avec sa carrière internationale couronnée de succès. L’émerveillement de l’enfance et la capacité du garçon à s’inventer des mondes, avec l’innocence très crue de la fillette qui sait comment faire pour qu’un zizi devienne dur. La fascination pour un artiste réputé : Baudoin avait déjà évoqué son admiration pour les créations d’Alberto Giacometti (1901-1966) dans La Diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, et il consacrera une bande dessinée à Dali par Baudoin en 2012, ici il évoque son amour pour les femmes représentées par Modigliani. Il met en scène la tentation d’en finir avec la vie, que ce soit une question d’âge avancé, ou de vie bouchée, avec tact, et toujours la même conviction : il y a toujours d’autres expériences à vivre.
Des nouvelles horribles. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur ressent pleinement les états d’esprit et les émotions des personnages, une expérience d’empathie d’une justesse peu commune. Il s’en trouve donc d’autant plus estomaqué lorsque la violence, la cruauté et l’absence d’empathie aboutissent à un comportement monstrueux, faisant suffoquer le lecteur par son intensité et son abjection. Dans la nouvelle Le port, un homme se retrouve dans une situation intenable et se fait agresser au couteau… et il riposte avec une sauvagerie inouïe. Le lecteur comprend très bien sa réaction, les coups de pinceaux se font rageurs pour exprimer toute la violence de l’émotion, tout en laissant voir un ou deux détails grotesques et morbides : une épreuve visuelle douloureuse. La septième nouvelle comporte un viol en réunion d’une brutalité insoutenable, la violence inhumaine étant à nouveau exprimée dans des coups de pinceaux rageurs, des visages déformés, un agresseur que son absence d’empathie rend littéralement monstrueux. Une horreur totale. Le lecteur sent que l’auteur a tenté l’expérience de ressentir la rage immonde qui peut saisir un individu se livrant à un tel acte, et qu’il s’est dégouté de lui-même en le faisant, tellement sa personnalité lui crie que c’est contre nature. Une souffrance indicible, rendue plus cruelle par la forme de dissociation vécue par la victime. Terrifiant et traumatisant.
Un recueil de neuf nouvelles réalisées pour un magazine japonais et retravaillées pour une publication française. Edmond Baudoin laisse de côté l’autofiction, du moins en apparence, pour mettre en scène un personnage fictif appelé Manu évoluant à Nice. Sa virtuosité graphique s’exprime dans toute sa plénitude, à la fois dans le souffle de vie qui anime chaque personnage, à la fois dans l’évocation de Nice en arrière-plan dans chaque récit, et dans les émotions, les relations, les ressentis. Il est possible que le lecteur ait du mal à soutenir les deux nouvelles dans lesquelles s’exprime une violence atroce, alors que l’auteur effectue un effort impensable pour essayer de comprendre un être humain accomplissant un tel acte, malheureusement récurrent dans la société. Sincère et honnête. Formidable et effrayant.
Pour moi, Château de sable est un chef d’œuvre. On est sur une construction d'histoire très classique, au sens où il y a une unité de lieu, de temps et d'action, même si les auteurs jouent avec certaines de ces règles ! Il y a quelque chose d'incroyable dans le fait que la narration assez abrupte et le rythme, paradoxalement assez soutenu pour une journée à la plage, arrivent à nous faire accepter le paradigme très particulier de l'endroit. On suit les interactions des différents personnages dans ce huis clos rapidement angoissant, où l'incursion du fantastique bouleverse les liens entre eux suivant la perception que chacun a du phénomène. Il reste quelques incongruités non expliquées ; ça peut paraître un peu frustrant mais je vois ça paradoxalement comme autant de fausses pistes pour rester focalisés sur ce qu'il se passe sur la plage.
Pierre Oscar Lévy n'a scénarisé que cette bd, un peu sur le tard, mais il a fait l'essentiel de sa carrière comme réalisateur, et je trouve que le cinéma infuse dans Château de sable, autant dans la construction du récit que dans de nombreux choix de cadrages, à la façon d'un story-board. M. Night Shyamalan ne s'y est pas trompé en l'adaptant au cinéma (en 2021), mais à mon sens il fait l'erreur d'ajouter un fond de contexte, tente des explications et ça ne fonctionne plus vraiment. Dans un autre genre, ça fait penser au film Cube, dans lequel l'histoire démarre aussi avec un groupe de gens parachutés dans un contexte très particulier et ne s'achèvera qu'en conservant le mystère sur celui-ci, mais au final l'intégralité du film ne traite que des relations entre les protagonistes.
Et comme toujours, le dessin de Peeters est vraiment réussi, dans un noir et blanc très simple avec des visages très expressifs.
Je vais encore donner du travail à l'ami Alix, mais tant pis, je crée une fiche pour mettre en avant l'album " Le Marche-lune " qui semble passer injustement sous les radars.
Simon Spruyt utilise ici la science-fiction pour interroger l'origine de nos croyances et notre besoin de raconter des histoires. Disons-le d'emblée, les mythes fondateurs et le rôle des récits au sein d'une société, ça me parle toujours...
Le point de départ de cette aventure est relativement classique : une entité extraterrestre est missionnée sur Terre pour retrouver un de ses collègues qui ne donne plus signe de vie. Chemin faisant, elle va se mêler aux hommes et observer leurs moeurs.
Mais avec l'auteur bruxellois, la proposition est ici particulièrement efficace et stimulante. L'histoire m'a captivé. L'enquête de l'agent extraterrestre se mêle aux intrigues politiques et aux amours tragiques. Dans un décor magnifié par les aplats ocre et les bleus profonds, l'auteur met en scène les passions immuables qui façonnent nos mythes et nos civilisations. Tour à tour âpre, sensuel, touchant et poétique, Le Marche-lune est une fable envoûtante. Et que c'est beau ! Le dessin donne admirablement corps aux mythes et aux croyances naissantes.
En liant habilement science-fiction et mythes fondateurs, Simon Spruyt signe à mon sens l'un des plus beaux albums de l'année.
Grand fan du livre de Damasio, dont les autres productions m'ont intéressées (mais pas autant que la Horde), je me suis jeté sur les bd dès leur sortie. Le livre est particulièrement inventif et innovant, sur l'histoire tout d'abord, mais aussi sur la narration - 1 chapitre par personnage - et le soin apporté à donner à ceux-ci un caractère propre, qui s'exprime notamment par l'écriture et l'utilisation de la ponctuation. Damasio va jusqu'à inventer un langage pour retranscrire le vent, jouant sur les caractères typographiques eux-mêmes.
C'était donc un sacré défi à adapter et Eric Henninot s'en tire très bien. Le dessin est vraiment beau et l'essentielle retranscription du vent bien rendue. L'exotisme et les spécificités des paysages traversés sont bien rendus, les planches offrent le voyage qu'on peut attendre d'un tel univers de SF. Sur l'adaptation en elle-même, le choix de déplier l'histoire en 6 tomes est judicieux : ça fonctionne bien par rapport aux grandes étapes du récit original et ça permet de garder une série bien rythmée, mais il est vrai que certains personnages y perdent un peu en développement. Je ne mets pas 5 étoiles car, selon moi, cette adaptation ne dépasse pas l’œuvre originale mais ça reste de l'excellent travail.
(critique sur les 4 premiers tomes)
Je trouve que Sylvain Ricard a bien su traiter son sujet, et ce de façon intelligente et équilibrée.
D’abord en présentant bien le fonctionnement du Ku Klux Klan, et son emprise sur les Blancs du sud des États-Unis (mais aussi le fait qu’il soit sous la coupe les élites économiques blanches, qui en ont fait un moyen efficace de contrôler les Blancs et la société locale en général).
L’horreur des actions du KKK n’est pas édulcoré, loin de là. Mais le scénario prend le temps de montrer « l’initiation » d’un jeune homme (fils d’un des dirigeants locaux), mais aussi les dissensions entre les membres du KKK, voire les trahisons cyniques entre ses membres, pour les raisons habituelles de la prise de pouvoir. Cela a aussi le mérite d’évacuer le côté linéaire que pouvait prendre le récit, en dynamisant l’intrigue jusqu’au bout, puisqu’à la confrontation classique KKK contre les Noirs se substitue quelque chose de plus complexe (tous les Blancs contre les Noirs, mais aussi des Blancs cherchant à en éliminer d’autres – quitte à faire accuser les Noirs – faut pas déconner !).
Le récit est intéressant, dynamique, et j’ai aussi bien aimé le dessin très moderne et agréable de Christophe Gaultier.
Je regrette juste une confrontation finale manquant parfois de crédibilité (pourquoi les Noirs laissent-ils ainsi une chance à certains de leurs captifs ?
Une lecture plaisante (sur un sujet qui l’est moins), que j’ai bien aimé. Je possède la première édition, et ne sais si quelque chose a été modifié ou ajouté à la suivante…
Note réelle 3,5/5.
Dans les univers très codifiés de l'heroic fantasy, Barbaric serait une version extrêmement fun et jouissive de Conan. Owen est ainsi un barbare très baston-butin-beuveries secondé d'une grosse hache qui parle. Mais depuis qu'il a été maudit par 3 sorcières, il est condamné à ne devoir faire que le "bien". Ce fond d'histoire n'est bien sûr pas l'intérêt principal de cette série, mais bien ses scènes d'action hyper bourrines et son humour noir permanent. Les dialogues entre cet anti-héros, sa hache et les quelques sidekicks - évidemment des clichés, mais suffisamment caractérisés pour tenir leur place - sont très drôles, sur un ton toujours très décalé. Le dessin est bien maîtrisé, très pop, avec des couleurs un peu passées qui rappellent les vieux pulp.
C'est pas très fin, c'est violent, c'est gore mais ça ne se prend pas du tout au sérieux et ça en fait une très bonne lecture pop-corn.
Étant amateur de SF en général et de post-apo en particulier, Le Convoyeur réussit à proposer un univers globalement cohérent qui m'a bien plu, pas très éloigné d'un Last of Us un peu western. Mais il intègre aussi des petites surprises que je ne me rappelle pas avoir lues ailleurs, à commencer par la nature même du convoyeur. Le dessin est plutôt bon, sans être exceptionnel : les visages sont reconnaissables et l'action est bien lisible. L'histoire se déroule en 4 tomes, ce qui est une vraie qualité selon moi : ni trop long, ni trop court ; les auteurs n'allongent pas la sauce et les personnages se développent convenablement au fil des tomes. A noter que le cycle semble bouclé - le dénouement fait son petit effet -, mais des questions restent en suspens...
Cette adaptation en bande dessinée de l'univers de Pierre Bottero nous plonge dans le quotidien d'une famille de sorcières où les garçons, eux, n'ont pas de pouvoirs mais y ont malgré tout toute leur place.
Ce qui m'a le plus séduit dans cette série, c'est incontestablement le dessin de Stedho. J'aime beaucoup son trait souple et expressif, sa mise en scène dynamique et ses couleurs chaleureuses qui donnent beaucoup de vie à cet univers. L'ensemble est très agréable à regarder et retranscrit bien cette ambiance familiale où le merveilleux s'invite naturellement dans un quotidien très ordinaire.
Les scénarios sont également sympathiques, même s'ils restent assez simples. J'ai une préférence pour le premier tome, qui bénéficie de l'effet de découverte de cette famille atypique et de ses personnages. Le mélange entre vie quotidienne et magie fonctionne très bien et l'univers donne immédiatement envie d'y revenir. Le second tome reprend les mêmes ingrédients avec une nouvelle aventure agréable, mais l'effet de surprise est forcément passé et l'intrigue paraît un peu plus classique.
On est davantage face à une série qui séduit par son univers, ses personnages et sa partie graphique que par l'originalité de ses scénarios. Une lecture jeunesse très plaisante, portée avant tout par un dessin que je trouve particulièrement réussi.
Incroyablement somptueux et méditatif à la fois ! Tant au niveau du texte taillé comme il convient pour la bande dessinée qu'au niveau graphique : dessin et manière dont il est découpé, rythmé, dynamique et contemplatif à la fois. Et j'éprouve de l'empathie pour le "monstre" mais aussi pour son créateur. Le créateur est un apprenti sorcier comme le sont les humains, mais comment ne pas aimer son enthousiasme pour la connaissance ? Sa sensibilité ? Comment ne pas aimer le "monstre" rejeté par les humains, et d'abord par son créateur ?
J'espère que nous serons aussi ouverts aux clones et aux intelligences artificielles qui pourraient réclamer la liberté et l'égalité, soit dit en passant. J'en doute, mais qui vivra verra.
Bref, j'ai été encore plus scotché par la bd que par le texte : ce que j'attribue à la beauté extraordinaire des personnages comme de la nature : ainsi le "monstre" est monstre mais paré de beauté comme si le soleil de la peinture de Sala le transcendait.
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Minor arcana
Je mets mon avis à jour suite à la lecture des 3 tomes parus en VO, et je laisse ma note à 4/5. Lemire nous ressert ses thèmes favoris : un bled paumé, une protagoniste torturée au passé chargé, et une bonne dose de fantastique, via la thématique de la lecture des cartes de tarot, élément central de l’histoire. Le premier tome ne fait que poser les bases, nous présente les personnages et lance l’intrigue… intrigue qui décolle vraiment dans les tomes 2 et 3. Elle devient passionnante et nébuleuse, avec de nombreux personnages secondaires et une organisation secrète dont les intentions restent mystérieuses. Pas grand-chose à dire sur le dessin, c’est du Lemire, j’adore. Je note qu’il se fait aider par Letizia Cardonici sur le tome 2, et que la cassure de style m’a un peu dérangé, surtout au niveau de la représentation des personnages. Je comprends qu’il s’agissait d’un mal nécessaire – il était trop accaparé par ses autres projets – mais je suis content de le voir prendre les pinceaux à plein temps sur le tome 3. Je vous ai mis une planche dessinée par Letizia Cadonici et mise en couleur par Patricio Delpeche dans la galerie, pour vous faire une idée. La série est a priori prévue en 5 tomes… vivement la suite !
Salade niçoise
La vie est donc seulement cela ? - Ce tome est une anthologie regroupant plusieurs histoires courtes réalisées pour le magazine Morning de l’éditeur japonais Kodansha. Son édition originale française date de 1999. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il comprend deux cent cinquante-six planches de bande dessinée en noir & blanc. Il débute avec une courte introduction de l’auteur dans laquelle il donne la recette de la vraie salade niçoise. La promenade des Anglais, trente-deux pages. Manu passe la soirée dans un boîte avec des potes. Une fille magnifique entre, et passe devant eux, accompagnée par plusieurs garçons, plus de gardes du corps qu’un président. Le regard de Manu se fixe elle et attrape son regard : elle ne semble pas le voir. Elle danse sur la piste avec plusieurs mecs, dont un qui la pelote ostensiblement. Manu s’en grille une, toujours assis. Elle embrasse un de ses partenaires. Les potes s’en vont, Manu reste et continue de la regarder. Elle embrasse un autre mec. Elle flirte avec plusieurs. Manu s’approche et lui demande s’il peut s’asseoir, elle lui répond par un unique Non, définitif. Plus tard, il la retrouve seule sur la plage. - La baie des Anges, trente-deux pages. Sur son petit bateau de pêche, Tony finit sa bouteille, et la jette vide à la mer. Il amarre son bateau et il se dirige vers son café habituel, le Wagram. Il y retrouve les habitués et le patron lui propose un petit blanc comme d’habitude. Il refuse et demande un verre d’eau. Un consommateur lui demande s’il est malade. Il répond que malade il ne sait pas, mais ce matin en mer il a été sauvé par de la poiscaille. Alors il boit à leur santé. Un autre le raille : jusqu’ici il voyait des éléphants roses, maintenant il voit des poissons rouges, rien de plus normal. Tony répond que c’étaient des dauphins et il raconte son histoire. Coco Beach, vingt-quatre pages. Paris en 1918, dans une petite salle de concert, la jeune Gloria interprète sa chanson fétiche. À la fin du gala, le guitariste la félicite et lui promet qu’elle sera une grande vedette, il en est sûr, une très grande. Gloria pense qu’elle veut être la plus grande. Elle aimait bien le guitariste, qui en plus lui faisait bien l’amour. Mais aimer qu’est-ce que ça veut dire ? Ainsi pensait Gloria. Après le guitariste, elle connut un pianiste célèbre qui lui conseilla de laisser pousser ses cheveux. Puis un imprésario qui ne croyait pas en son talent. Il la fit beaucoup travailler. New York en 1960, Gloria est au sommet. – Le port, trente-deux pages. Dans une salle de jeux mal éclairée, Yves vient encore de perdre la partie. Son adversaire lui dit qu’il semble qu’il a assez perdu ce soir. Il ajoute qu’il a des dettes, beaucoup. Yves répond qu’il peut dix mille tout de suite. L’autre lui répond qu’il doit vingt. Puis il accepte de lui faire crédit. Jusqu’à demain soir ici à neuf heures. La partie reprend et Yves perd encore. Il finit par quitter la table et sortir. Il va se promener sur le port de nuit, pour mater les bateaux. Il croise Manu en train de rêvasser. Yves lui confie qu’il y a deux minutes il voulait piquer un bateau pour se barrer très loin d’ici. Un recueil de nouvelles d’Edmond Baudoin, produites dans le cadre d’une collaboration avec l’éditeur japonais Kodansha. L’auteur s’était rendu au Japon avec d’autres bédéastes français et y avait effectué un court séjour, à la suite duquel il a réalisé trois livres pour ce public, dont deux qui ont été adaptés et publiés en français, d’abord Le voyage en 1996, puis celui-ci. Dns l’introduction, l’auteur effectue une analogie avec la salade niçoise qui lui donne son titre : au Japon on ne connaît pas la ville de Nice, mais on connaît la salade. Il ajoute dans la recette que rien n’est cuit dans cette salade à part l’œuf. Alors il n’est peut-être pas possible d’interpréter cette métaphore de manière complète, en particulier de déterminer ce qui s’apparente à l’œuf dans ces histoires, en revanche il est possible de ressentir la crudité de certains de ses ingrédients. Baudoin n’a en rien adapté sa façon de dessiner pour la publication en manga. En effet, il situe chacune de ses histoires à Nice en totalité, sauf pour la seconde (Coco Beach) où l’histoire du personnage principal commence à Paris et passe par New York. Chaque histoire se suffit à elle-même avec à chaque fois une conclusion en bonne et due forme (sauf peut-être pour Quartiers Nord), souvent une forme de chute teintée de justice poétique, pas forcément morale. L’auteur intègre à chaque histoire le personnage fictif de Manu, soit en personnage principal, soit en témoin ou catalyseur, qui évoque Edmond par certains côtés, mais qui n’est pas lui. Le lecteur peut partir avec l’a priori que le bédéaste ait aménagé sa narration visuelle pour l’adapter au support de publication japonais : cela ne lui saute pas aux yeux, ni en feuilletant rapidement au préalable, ni à la lecture. Après coup, il déclarera que : à l’issue de cette collaboration il a su travailler plus rapidement et mettre moins de texte, pour exprimer les émotions des personnages davantage avec le dessin. Un lecteur familier des œuvres précédents de l’auteur pourra éventuellement apprécier cette diminution des récitatifs. Toujours est-il qu’il retrouve cette attention portée aux êtres humains, cette empathie et cette bienveillance, à une exception près, et ces dessins aux formes si caractéristiques. Il retrouve ces dessins réalisés au pinceau avec des traits sciemment irréguliers pour qu’ils expriment plus de nuances et d’inattendu y compris pour l’artiste lui-même. Il remarque quelques éléments réalisés à la plume, en particulier ce couple d’extraterrestres, et quelques autres éléments. Un petit temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire au lecteur de passage : le dessinateur marie une approche descriptive avec une approche expressionniste pour les personnages, un choix artistique qu’il développe depuis le début de sa carrière. Au fil de ces neuf nouvelles, il crée des êtres humains mémorables, plus vrais que nature, ou en tout cas expressifs à la première image : une jeune femme gracile et peut-être allumeuse ou facile, un pêcheur buriné par plusieurs décennies de sorties en mer, une vieille femme désabusée et fatiguée de vivre, un garçon innocent et une fillette délurée, une femme dont la beauté semble sortir d’un tableau d’Amedeo Modigliani (1884-1920), un homme d’une violence à la cruauté insoutenable, un bassiste de jazz sur le retour, une très belle jeune femme énigmatique. En filigrane, le lecteur perçoit différents endroits de Nice : l’auteur ne propose pas une balade touristique dans les lieux les plus connus de la ville. Il met en scène des personnages dans des endroits qu’il semble de toute évidence avoir fréquentés, qu’ils habitent de manière naturelle et organique. La promenade des Anglais, différentes plages dont celle des Ponchettes, le port de pêche, des petits immeubles dans des quartiers populaires, le jardin d’une belle demeure abandonnée, le port de plaisance, les quartiers Nord, le café Le Wagram. Pour d’autres lieux, il en restitue plutôt l’ambiance que des éléments concrets d’aménagement, de décoration ou de disposition spatiale. Par exemple la séparation entre les danseurs et les observateurs dans la boîte de nuit, l’exiguïté du club de jazz, les personnes entre les tables du café Le Wagram… Et l’horreur sans nom de la cave d’une HLM des quartiers Nord. Il joue admirablement bien de la densité des aplats de noir aux formes torturées : un grand écart entre la petite pièce de la partie de cartes envahie de noir, et la luminosité pleine de blancs de la plage en journée ou du jardin de la maison abandonnée sous le soleil. Il combine avec un don quasi surnaturel la direction d’acteurs et les prises de vue pour conserver les distances sociales admises de proxémie, ou au contraire les tasser dans la sphère dans la sphère personnelle ou la sphère intime pour des moments amoureux ou au contraire d’une violence insoutenable. D’aimables nouvelles évoquant des thèmes personnels et intimes tels que l’attirance de Manu pour une femme et une autre, et encore une autre : le lecteur reconnaît bien là l’une des facettes de la personnalité de l’auteur, et un thème présent dans la quasi-intégralité de ses œuvres. Le questionnement sur le temps qui passe et l’état d’esprit des personnes âgées, même une qui a aussi bien vécue que Gloria avec sa carrière internationale couronnée de succès. L’émerveillement de l’enfance et la capacité du garçon à s’inventer des mondes, avec l’innocence très crue de la fillette qui sait comment faire pour qu’un zizi devienne dur. La fascination pour un artiste réputé : Baudoin avait déjà évoqué son admiration pour les créations d’Alberto Giacometti (1901-1966) dans La Diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, et il consacrera une bande dessinée à Dali par Baudoin en 2012, ici il évoque son amour pour les femmes représentées par Modigliani. Il met en scène la tentation d’en finir avec la vie, que ce soit une question d’âge avancé, ou de vie bouchée, avec tact, et toujours la même conviction : il y a toujours d’autres expériences à vivre. Des nouvelles horribles. Comme d’habitude avec cet auteur, le lecteur ressent pleinement les états d’esprit et les émotions des personnages, une expérience d’empathie d’une justesse peu commune. Il s’en trouve donc d’autant plus estomaqué lorsque la violence, la cruauté et l’absence d’empathie aboutissent à un comportement monstrueux, faisant suffoquer le lecteur par son intensité et son abjection. Dans la nouvelle Le port, un homme se retrouve dans une situation intenable et se fait agresser au couteau… et il riposte avec une sauvagerie inouïe. Le lecteur comprend très bien sa réaction, les coups de pinceaux se font rageurs pour exprimer toute la violence de l’émotion, tout en laissant voir un ou deux détails grotesques et morbides : une épreuve visuelle douloureuse. La septième nouvelle comporte un viol en réunion d’une brutalité insoutenable, la violence inhumaine étant à nouveau exprimée dans des coups de pinceaux rageurs, des visages déformés, un agresseur que son absence d’empathie rend littéralement monstrueux. Une horreur totale. Le lecteur sent que l’auteur a tenté l’expérience de ressentir la rage immonde qui peut saisir un individu se livrant à un tel acte, et qu’il s’est dégouté de lui-même en le faisant, tellement sa personnalité lui crie que c’est contre nature. Une souffrance indicible, rendue plus cruelle par la forme de dissociation vécue par la victime. Terrifiant et traumatisant. Un recueil de neuf nouvelles réalisées pour un magazine japonais et retravaillées pour une publication française. Edmond Baudoin laisse de côté l’autofiction, du moins en apparence, pour mettre en scène un personnage fictif appelé Manu évoluant à Nice. Sa virtuosité graphique s’exprime dans toute sa plénitude, à la fois dans le souffle de vie qui anime chaque personnage, à la fois dans l’évocation de Nice en arrière-plan dans chaque récit, et dans les émotions, les relations, les ressentis. Il est possible que le lecteur ait du mal à soutenir les deux nouvelles dans lesquelles s’exprime une violence atroce, alors que l’auteur effectue un effort impensable pour essayer de comprendre un être humain accomplissant un tel acte, malheureusement récurrent dans la société. Sincère et honnête. Formidable et effrayant.
Château de sable
Pour moi, Château de sable est un chef d’œuvre. On est sur une construction d'histoire très classique, au sens où il y a une unité de lieu, de temps et d'action, même si les auteurs jouent avec certaines de ces règles ! Il y a quelque chose d'incroyable dans le fait que la narration assez abrupte et le rythme, paradoxalement assez soutenu pour une journée à la plage, arrivent à nous faire accepter le paradigme très particulier de l'endroit. On suit les interactions des différents personnages dans ce huis clos rapidement angoissant, où l'incursion du fantastique bouleverse les liens entre eux suivant la perception que chacun a du phénomène. Il reste quelques incongruités non expliquées ; ça peut paraître un peu frustrant mais je vois ça paradoxalement comme autant de fausses pistes pour rester focalisés sur ce qu'il se passe sur la plage. Pierre Oscar Lévy n'a scénarisé que cette bd, un peu sur le tard, mais il a fait l'essentiel de sa carrière comme réalisateur, et je trouve que le cinéma infuse dans Château de sable, autant dans la construction du récit que dans de nombreux choix de cadrages, à la façon d'un story-board. M. Night Shyamalan ne s'y est pas trompé en l'adaptant au cinéma (en 2021), mais à mon sens il fait l'erreur d'ajouter un fond de contexte, tente des explications et ça ne fonctionne plus vraiment. Dans un autre genre, ça fait penser au film Cube, dans lequel l'histoire démarre aussi avec un groupe de gens parachutés dans un contexte très particulier et ne s'achèvera qu'en conservant le mystère sur celui-ci, mais au final l'intégralité du film ne traite que des relations entre les protagonistes. Et comme toujours, le dessin de Peeters est vraiment réussi, dans un noir et blanc très simple avec des visages très expressifs.
Le Marche-lune
Je vais encore donner du travail à l'ami Alix, mais tant pis, je crée une fiche pour mettre en avant l'album " Le Marche-lune " qui semble passer injustement sous les radars. Simon Spruyt utilise ici la science-fiction pour interroger l'origine de nos croyances et notre besoin de raconter des histoires. Disons-le d'emblée, les mythes fondateurs et le rôle des récits au sein d'une société, ça me parle toujours... Le point de départ de cette aventure est relativement classique : une entité extraterrestre est missionnée sur Terre pour retrouver un de ses collègues qui ne donne plus signe de vie. Chemin faisant, elle va se mêler aux hommes et observer leurs moeurs. Mais avec l'auteur bruxellois, la proposition est ici particulièrement efficace et stimulante. L'histoire m'a captivé. L'enquête de l'agent extraterrestre se mêle aux intrigues politiques et aux amours tragiques. Dans un décor magnifié par les aplats ocre et les bleus profonds, l'auteur met en scène les passions immuables qui façonnent nos mythes et nos civilisations. Tour à tour âpre, sensuel, touchant et poétique, Le Marche-lune est une fable envoûtante. Et que c'est beau ! Le dessin donne admirablement corps aux mythes et aux croyances naissantes. En liant habilement science-fiction et mythes fondateurs, Simon Spruyt signe à mon sens l'un des plus beaux albums de l'année.
La Horde du contrevent
Grand fan du livre de Damasio, dont les autres productions m'ont intéressées (mais pas autant que la Horde), je me suis jeté sur les bd dès leur sortie. Le livre est particulièrement inventif et innovant, sur l'histoire tout d'abord, mais aussi sur la narration - 1 chapitre par personnage - et le soin apporté à donner à ceux-ci un caractère propre, qui s'exprime notamment par l'écriture et l'utilisation de la ponctuation. Damasio va jusqu'à inventer un langage pour retranscrire le vent, jouant sur les caractères typographiques eux-mêmes. C'était donc un sacré défi à adapter et Eric Henninot s'en tire très bien. Le dessin est vraiment beau et l'essentielle retranscription du vent bien rendue. L'exotisme et les spécificités des paysages traversés sont bien rendus, les planches offrent le voyage qu'on peut attendre d'un tel univers de SF. Sur l'adaptation en elle-même, le choix de déplier l'histoire en 6 tomes est judicieux : ça fonctionne bien par rapport aux grandes étapes du récit original et ça permet de garder une série bien rythmée, mais il est vrai que certains personnages y perdent un peu en développement. Je ne mets pas 5 étoiles car, selon moi, cette adaptation ne dépasse pas l’œuvre originale mais ça reste de l'excellent travail. (critique sur les 4 premiers tomes)
Kuklos
Je trouve que Sylvain Ricard a bien su traiter son sujet, et ce de façon intelligente et équilibrée. D’abord en présentant bien le fonctionnement du Ku Klux Klan, et son emprise sur les Blancs du sud des États-Unis (mais aussi le fait qu’il soit sous la coupe les élites économiques blanches, qui en ont fait un moyen efficace de contrôler les Blancs et la société locale en général). L’horreur des actions du KKK n’est pas édulcoré, loin de là. Mais le scénario prend le temps de montrer « l’initiation » d’un jeune homme (fils d’un des dirigeants locaux), mais aussi les dissensions entre les membres du KKK, voire les trahisons cyniques entre ses membres, pour les raisons habituelles de la prise de pouvoir. Cela a aussi le mérite d’évacuer le côté linéaire que pouvait prendre le récit, en dynamisant l’intrigue jusqu’au bout, puisqu’à la confrontation classique KKK contre les Noirs se substitue quelque chose de plus complexe (tous les Blancs contre les Noirs, mais aussi des Blancs cherchant à en éliminer d’autres – quitte à faire accuser les Noirs – faut pas déconner !). Le récit est intéressant, dynamique, et j’ai aussi bien aimé le dessin très moderne et agréable de Christophe Gaultier. Je regrette juste une confrontation finale manquant parfois de crédibilité (pourquoi les Noirs laissent-ils ainsi une chance à certains de leurs captifs ? Une lecture plaisante (sur un sujet qui l’est moins), que j’ai bien aimé. Je possède la première édition, et ne sais si quelque chose a été modifié ou ajouté à la suivante… Note réelle 3,5/5.
Barbaric
Dans les univers très codifiés de l'heroic fantasy, Barbaric serait une version extrêmement fun et jouissive de Conan. Owen est ainsi un barbare très baston-butin-beuveries secondé d'une grosse hache qui parle. Mais depuis qu'il a été maudit par 3 sorcières, il est condamné à ne devoir faire que le "bien". Ce fond d'histoire n'est bien sûr pas l'intérêt principal de cette série, mais bien ses scènes d'action hyper bourrines et son humour noir permanent. Les dialogues entre cet anti-héros, sa hache et les quelques sidekicks - évidemment des clichés, mais suffisamment caractérisés pour tenir leur place - sont très drôles, sur un ton toujours très décalé. Le dessin est bien maîtrisé, très pop, avec des couleurs un peu passées qui rappellent les vieux pulp. C'est pas très fin, c'est violent, c'est gore mais ça ne se prend pas du tout au sérieux et ça en fait une très bonne lecture pop-corn.
Le Convoyeur
Étant amateur de SF en général et de post-apo en particulier, Le Convoyeur réussit à proposer un univers globalement cohérent qui m'a bien plu, pas très éloigné d'un Last of Us un peu western. Mais il intègre aussi des petites surprises que je ne me rappelle pas avoir lues ailleurs, à commencer par la nature même du convoyeur. Le dessin est plutôt bon, sans être exceptionnel : les visages sont reconnaissables et l'action est bien lisible. L'histoire se déroule en 4 tomes, ce qui est une vraie qualité selon moi : ni trop long, ni trop court ; les auteurs n'allongent pas la sauce et les personnages se développent convenablement au fil des tomes. A noter que le cycle semble bouclé - le dénouement fait son petit effet -, mais des questions restent en suspens...
Fils de sorcières
Cette adaptation en bande dessinée de l'univers de Pierre Bottero nous plonge dans le quotidien d'une famille de sorcières où les garçons, eux, n'ont pas de pouvoirs mais y ont malgré tout toute leur place. Ce qui m'a le plus séduit dans cette série, c'est incontestablement le dessin de Stedho. J'aime beaucoup son trait souple et expressif, sa mise en scène dynamique et ses couleurs chaleureuses qui donnent beaucoup de vie à cet univers. L'ensemble est très agréable à regarder et retranscrit bien cette ambiance familiale où le merveilleux s'invite naturellement dans un quotidien très ordinaire. Les scénarios sont également sympathiques, même s'ils restent assez simples. J'ai une préférence pour le premier tome, qui bénéficie de l'effet de découverte de cette famille atypique et de ses personnages. Le mélange entre vie quotidienne et magie fonctionne très bien et l'univers donne immédiatement envie d'y revenir. Le second tome reprend les mêmes ingrédients avec une nouvelle aventure agréable, mais l'effet de surprise est forcément passé et l'intrigue paraît un peu plus classique. On est davantage face à une série qui séduit par son univers, ses personnages et sa partie graphique que par l'originalité de ses scénarios. Une lecture jeunesse très plaisante, portée avant tout par un dessin que je trouve particulièrement réussi.
Frankenstein (Sala)
Incroyablement somptueux et méditatif à la fois ! Tant au niveau du texte taillé comme il convient pour la bande dessinée qu'au niveau graphique : dessin et manière dont il est découpé, rythmé, dynamique et contemplatif à la fois. Et j'éprouve de l'empathie pour le "monstre" mais aussi pour son créateur. Le créateur est un apprenti sorcier comme le sont les humains, mais comment ne pas aimer son enthousiasme pour la connaissance ? Sa sensibilité ? Comment ne pas aimer le "monstre" rejeté par les humains, et d'abord par son créateur ? J'espère que nous serons aussi ouverts aux clones et aux intelligences artificielles qui pourraient réclamer la liberté et l'égalité, soit dit en passant. J'en doute, mais qui vivra verra. Bref, j'ai été encore plus scotché par la bd que par le texte : ce que j'attribue à la beauté extraordinaire des personnages comme de la nature : ainsi le "monstre" est monstre mais paré de beauté comme si le soleil de la peinture de Sala le transcendait.