Jusqu'à la tombée de la nuit, un titre poétique pour un récit intime sur le deuil et la quête de réponses.
David, un jeune homme à l'approche de la quarantaine, revient dans le village où enfant il passait toutes ses vacances d'été. Ce voyage fait remonter à la surface de joyeux souvenirs d'enfance, comme des rires et des jeux avec ses cousins. Ce village est surtout le lieu qui a vu disparaitre sa soeur il y a 25 ans. Ce voyage initiatique sur les lieux du drame est surtout motivé par le besoin de réponses : que s'est il passé cet été là ?
On suit un homme perdu qui erre dans le village et aux alentours à la recherche d'un déclic. Tantôt en se remémorant les souvenirs de cet été tragique, à la recherche d'une piste. Tantôt en s'interrogeant sur les conséquences de ce traumatisme sur l'homme qui l'est devenu et le lien entre ce drame et les blessures qui le troublent actuellement. Cette dualité est bien exploitée, les doutes et le mal être de David se ressentent bien.
Coté dessin, on sent quelques défauts de jeunesse. Des perspectives un peu ratées au début et un trait qui manque globalement d'assurance. Cela dessert un peu le récit qui y perd pas mal de son potentiel dramatique. On est sur un terrain déjà pas mal exploré en BD, celui du drame intime et du deuil, l'histoire a quelques atouts mais au final il manque un petit quelque chose pour sortir du lot des romans graphiques traitant d'un sujet similaire.
BD dont j'espérais bien davantage. Une telle unanimité critique était parvenue à mettre en sourdine ma fâcheuse tendance à relativiser et restreindre mon horizon d'attente.
Tout commençait fort bien, et la gourmandise annoncée m'apparaissait en effet bien appétissante : une mise en page très cinématographique mettant en valeur une originalité de traitement du texte et déjà un humour ironiquement ravageur dès les toutes premières pages. Et puis... tout s'étiola à mesure que la BD empruntait le chemin par trop balisé du shonen d'action.
Moi qui viens de publier la critique de Silent Jenny, je me surprends à faire la fine bouche sur une BD au positionnement exactement inversé : tout ici n'est que divertissement, sans finesse ni richesse, est vu et déjà vu, et malheureusement pas aussi bien agencé qu'espéré. L'habileté n'aura finalement été présente qu'en de rares occasions, l'humour aussi, les extravagances formalistes également.
Attendons le tome 2 pour déterminer ce qu'il en sera véritablement, mais en l'état, je viens à regrets nuancer les avis très positifs ici postés.
Comme souvent, les romans graphiques de Mathieu Bablet ne se laissent pas aisément apprivoiser. Il cultive une forme de SF ambitieuse, volontiers vertigineuse dans sa manière de développer (voire d'affronter) ses thématiques, mais c'est généralement pessimiste, sinon glauque et quelque peu fastidieux à lire. Les amples paginations, les teintes fades des couleurs, les illustrations au trait extrêmement fin dépourvu de dynamisme n'aident pas à l'émergence du plaisir de lire. Mais inversement, cela ajoute de la cohérence à l'ensemble, indirectement de la profondeur à ses récits.
J'espérais que cette BD-ci, via la thématique de la biodiversité, de l'espoir habitant les initiatives des personnages, de ce voyage dans l'infiniment petit, parviendrait à limiter les "défauts" de cet auteur, qu'il pourrait trouver-là matière à satisfaire le fan hardcore de SF et le public moins familier des dystopies, soucieux d'y trouver une richesse de récit passionnante, mais aussi divertissante. Malheureusement, toutes les thématiques sociétales et écologiques de son récit, ainsi que l'aspect véritablement ludique des voyages dans le "millimonde" sont peu développés, au profit d'un univers laissé volontairement mystérieux, de personnages renfermés sur leurs motivations essentialistes, d'une aventure empêtrée dans l'ombre d'un monde gagné par le nihilisme.
La conclusion renforce le nihilisme initial, sans chercher à dramatiser l'abattement de certains personnages : le constat désabusé l'emporte, l'ironie dépourvue de mordant s'invite et la BD se referme avec le sentiment d'avoir été plongé dans un univers d'une richesse davantage supposée que constatée, d'un auteur jusqu'au-boutiste ayant refusé toutes les facilités s'offrant à lui.
Saluons l'intégrité, l’intransigeance, en ces heures de compromissions et de duperies généralisées, l'on ne saurait maugréer sur de telles qualités !
Une anthologie soignée de Chantal Montellier comprenant 1996, Shelter Market, Wonder City et pas mal de petits bonus (hommages, histoires courtes....)
Ce ne sont pas de simples rééditions, mais plutôt des nouvelles versions avec un dessin revisité.
1996 est une suite d'histoires courtes assez pénibles à lire. Ca date de 1978 et c'est intello à mort.
Puis Wonder City publié originalement en 1984, qui est un récit dystopique assez visionnaire mais pas évident à aborder (il y a un enrobage politique et intellectuel constant chez Montellier).
Souvent je me suis dis à la lecture que si Montellier avait su rendre ses bandes légèrement plus accessibles, elle serait aujourd'hui connu mondialement.
Parce que ses thématiques et son dessin étaient tellement précurseurs.
Parlons en du dessin. Un mélange de street art à slogans et de constructivisme russe. Une sorte de version No Hope du style Shepard Fairey mais dessinée 40 ans plus tôt.
Petit bémol : je préfère nettement le graphisme de l'édition originale avec une trichromie qui utilise du bleu, du jaune et du rouge. Dans la version récente on n'a plus que du rouge...
Enfin on termine par Shelter market, version augmentée de 37 pages comparé à l'édition originale de 1980.
Des détails sont remis au goût du jour : on aperçoit Trump, des drones...
Le style général est différent du trait habituel de Montellier, celui déjà vu dans Wonder City ou Rupture.
Ici la technique du collage est utilisée avec plus ou moins de réussite. Les visages ressemblent à des photos retouchées.
C'est l'histoire la plus facile à suivre même si ça peut paraître très déroutant visuellement pour un non initié.
Un bel objet pour les fans et les curieux.
2.5
C'est le nom de Jacques Lamontagne qui a attiré mon attention lorsque je cherchais de nouvelles séries à lire dans une des bibliothèques de ma ville. C'est un auteur que j'apprécie même si sa production est inégale.
J'ai été un peu déçu de voir qu'il ne signe que le scénario parce que j'adore son dessin, mais le dessinateur s'en tire bien et au final le problème vient du scénario de Lamontagne. Les personnages sont des archétypes et les thèmes abordés dans les deux tomes sont du déjà vu. Tout est trop classique et léger pour que ça soit mémorable. Je ne dirais pas que tout est prévisible, mais lorsqu'on avait une révélation je n'étais pas surpris. Si le premier tome est pas trop mal, le rythme du deuxième tome est trop rapide et tout ce conclus d'une manière trop facilement.
Ça se laisse lire si on a rien à faire.
Je rejoins l'avis des autres sur cet one-shot.
J'ai lu cet album parce que j'ai vu que c'était de Binet et je ne connaissais pas du tout l'histoire de Marion. Cette pauvre femme a été victime d'un AVC à l'âge de 18 ans et qui durant une longue réhabilition a correspondu avec Binet, un des ses auteurs de bandes dessinées préférés. Binet a donc produit ce témoignage sur ce qui lui est arrivé.
Le résultat est correct. On retrouve le dessin de Binet que j'aime bien et son humour permet de passer au travers les choses horribles qui sont arrivés à Marion après avoir eu son AVC. On retrouve l'humour jaune qu'il y avait dans l'autobiographie de Binet ``L'institution''. La lecture est cependant trop légère pour être mémorable, J'aurais aimé que la partie où on découvre qu'une pilule contraceptive serait la cause de l'AVC et le procès qui s'en est suivie soit plus approfondie. Ça va tellement vite qu'en refermant l'album je n'étais pas convaincu de la culpabilité de la compagnie pharmaceutique. La fin est trop abrupte même si je comprends que le fait que la procédure judiciaire soit toujours en cours fait en sorte que l'histoire personnelle de Marion n'avait pas de conclusion durant la production de cet album.
Hey, vous avez remarqué que le discours public et politique prenait un tournant dramatique dernièrement ?
Ça vous dirait une série de gags où l'on caricaturerait la situation à fond pour en rire (et un peu pointer du doigt aussi) ?
L'album est une succession de gags cons et sarcastiques, teintés d'un léger humour noir, parodiant la glissée dernière de notre société vers des tendances fascistes.
Un nouveau ministre vient d'arriver au pouvoir, on privatise tout, on tente de ramener la méritocratie, on musèle et punit toute forme de contre-pouvoir, on met en place des termes valises que personne ne comprend vraiment pour manipuler l'opinion publique, on entretient un culte de la personnalité des leaders et une division militarisée de la société, … Bref, on pointe du doigt le caractère froid et inhumain de l'administratif à outrance joint aux dérives sectaires et fascistes qui ont de nouveau le vent en poupe dernièrement.
Le dessin est minimaliste (bonhommes bâtons), la situation est caricaturale au possible, la formule est aujourd'hui bien connue mais le résultat reste bon. Pas révolutionnaire mais tout de même bon, avec quelques gags qui ont fait mouche.
J'aurais sans doute préféré des dénonciations plus affirmées et des gags plus mordants (reproche que je fais mine de rien régulièrement face aux créations humoristiques se revendiquant également dénonciatrices), mais bon pour cela je n'aurais qu'à lire ou écouter des essais sur le sujet, en tant qu'album humoristique (mais tout de même un peu critique) le résultat est bon.
Je regrette tout de même qu'avec toutes ces conneries de féministes hystériques et de wokistes radicalo-gauchistes on en oublie finalement de synergiser des solutions holistiques en garantissant un upscale des bulletpoints dans un cadre de libération économique !
La dernière œuvre de Pichard publiée de son vivant.
Je ne suis pas en mesure de vérifier la fidélité de l'adaptation n'ayant pas lu le roman original de Diderot.
Néanmoins la transposition par Pichard de ce classique en bd semblait une évidence.
L'histoire d'une religieuse, enfermée en couvent et tourmentée par les sœurs car elle souhaitait renoncer à ses voeux et recouvrer la liberté, constitue un terreau parfait pour accueillir les obsessions de l'auteur : luxure, vanité, servitude...
Je ne met que 3 car arrivé à la fin, on comprends que l'histoire n'est pas terminée (Suzanne prévoit de retrouver son bienfaiteur). Cela est certainement dû aux problèmes de santé de Pichard qui l'obligeront à arrêter de dessiner à la fin des années 90.
Au niveau du dessin, on retrouve le trait de sa dernière période c'est à dire très hachuré mais toujours aussi talentueux.
Une lecture recommandée (à condition de se confesser après).
Alors que le film d'animation vient de sortir ce 4 mars, voici la version BD qui débarque. Ces deux adaptations du roman à succès d’Ahmadou Kourouma « Allah n'est pas obligé » (prix Renaudot 2000) sont réalisés par Zaven Najjar aidé de Karine Winczura au scénario.
C'est l'histoire d'un garçon, Birahima 8 ans, qui doit partir chez sa tante après le décès de sa mère. Un voyage avec pour point de départ Togobala en Guinée et direction le Libéria où vit sa tutrice, il sera accompagné par Yacouba un grigriman. Nous sommes en 1990 et à cette période la situation géopolotique n'est pas simple dans cette partie de l'Afrique de l'Ouest.
Un récit âpre, violent et parfois drôle qui mélange fiction et la terrible réalité historique. En effet, Birahima et son compagnon de voyage seront enrôlés de force par des factions armées qui vont lui mettre une Kalachnikov dans les mains et en faire un enfant soldat. Des milices qui se battent pour le pouvoir, celui de commercer avec les occidentaux à un prix défiant toutes concurrences les richesses du sous-sol (or et diamant) et pour cela elles commetteront les pires exactions : meurtres et viols sont les instruments de la terreur. Mais aussi, pour éviter une élection, une pratique barbare « manches longues ou manches courtes ? » et lorsqu'on voit arriver la machette...
Une narration dominée par la voix off de Birahima avec son langage fait d'un français local (on s'y habitue rapidement). Un petit garçon qui ne quitte jamais ses dictionnaires et qui nous donnera régulièrement la signification de certains mots (pour appuyer là où ça fait mal).
Une BD très instructive sur cette période de l'Histoire quelque peu oubliée, elle ne fait pas dans le sensationnel, les scènes cruelles ne sont que suggérées. Femmes, enfants et vieillards en sont les premières victimes. Mais voilà, il m'a manqué l'essentiel : l'émotion !
Graphiquement, j'ai aimé ce rendu très réaliste, on est véritablement en immersion dans cette Afrique de l'ouest.
Je ne sais pas si Zaven Najjar a pioché dans les images de son film pour réaliser l'album. Par contre, ce que je sais c'est que cette BD est plus fidèle au roman et qu'il y a introduit des passages ne figurant pas dans son film.
Du bon boulot.
Lecture conseillée pour ce travail de mémoire.
Note réelle : 3,5.
Sonderkommando signifie littéralement "unités spéciales" en allemand. Il s'agit, dans les camps d'extermination nazis, de groupes de prisonniers, majoritairement juifs, contraints d'accomplir les tâches les plus macabres : trier les effets personnels des déportés, manipuler les corps et assurer la destruction des cadavres.
Ancien militant communiste polonais et membre des brigades internationales en Espagne, Alter Fajnzylberg a été l'un de ces hommes. Déporté à Auschwitz-Birkenau, il est contraint par ses geôliers d'intégrer un Sonderkommando : jeter les cadavres dans les fours crématoires ou finir lui-même dans l'un d'eux. Son parcours et les circonstances qui l'ont mené là, il les a consignés dès son retour en France en 1945, dans des cahiers d'écolier, pour mettre son témoignage par écrit. Son fils avait connaissance de ces cahiers mais n'a trouvé le courage de les ouvrir que bien des décennies plus tard, livrant alors le témoignage de son père aux historiens du monde entier.
Alter a eu une vie dense et complexe, marquée très tôt par l'engagement politique, puis par une succession d'exils et d'internements, de la Pologne à l'Espagne, puis en France dans les camps de réfugiés de la guerre d'Espagne, avant d'être transféré à Drancy puis à Auschwitz. Une fois arrivé là, le récit restitue avec une grande sobriété l'absurdité et la violence extrême du système concentrationnaire nazi, où la mort pouvait frapper sans raison et où la cruauté semblait n'obéir à aucune logique autre que la haine.
La bande dessinée adopte un style très sobre, presque académique, dans la lignée des ouvrages historiques qui cherchent avant tout à transmettre des faits. Le dessin est maîtrisé mais peu avenant car ce n'est pas son but : il ne cherche pas à séduire, seulement à montrer. La mise en scène s'attarde longuement sur les années qui ont précédé l'envoi du personnage dans les camps nazis. Cette période est instructive, avec un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop s'attarder sur une phase en particulier. Elle est cependant racontée avec une clarté parfois relative, certaines digressions chronologiques m'ayant amené, à une ou deux reprises, à me demander en quelle année et dans quel contexte on se trouvait, par exemple lors des travaux forcés d'Alter à Lorient.
Paradoxalement, le témoignage le plus important, celui de l'enfer des camps, est traité plus brièvement, avec davantage de texte que d'images. En particulier, ce fameux et terrible travail imposé par les nazis n'est jamais montré : il est seulement évoqué en quelques mots, tandis que l'image se limite globalement aux ruines du crématorium. C'est surprenant pour un récit théoriquement centré sur le fonctionnement des Sonderkommandos et toute son horreur. S'agit-il de pudeur, de retenue, ou d'une difficulté à représenter l'insoutenable ? Toujours est-il que, hormis l'absurdité des meurtres arbitraires et des violences physiques et morales infligées aux déportés, la BD montre finalement assez peu ce qui faisait la singularité du témoignage d'Alter Fajnzylberg. Elle se concentre davantage sur son engagement militant avant les camps, puis sur sa volonté de transmettre ce qu'il y a vu (une partie du récit faisant d'ailleurs écho à une autre BD Le Photographe de Mauthausen) et d'aider à l'évasion de certains prisonniers. La fin du camp, les marches de la mort dans la neige, et sa survie jusqu'à la libération ne sont, là encore, qu'évoquées sans être véritablement mises en images.
L'adaptation fait ainsi des choix qui donnent le sentiment d'un récit retenu, presque à distance, comme s'il cherchait à éviter de montrer frontalement l'horreur tout en restant strictement factuel. Cette approche, très académique, privilégie la biographie et la transmission au détriment de l'émotion, qui peine à émerger malgré la force du sujet. Elle interroge davantage qu'elle ne bouleverse, laissant le lecteur face à l'incompréhension persistante de ce que l'homme a été capable de produire.
Un travail de mémoire incontestablement précieux et nécessaire, mais dont la retenue et la distance atténuent l'impact émotionnel qu'un tel témoignage aurait pu porter.
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Jusqu'à la nuit tombée
Jusqu'à la tombée de la nuit, un titre poétique pour un récit intime sur le deuil et la quête de réponses. David, un jeune homme à l'approche de la quarantaine, revient dans le village où enfant il passait toutes ses vacances d'été. Ce voyage fait remonter à la surface de joyeux souvenirs d'enfance, comme des rires et des jeux avec ses cousins. Ce village est surtout le lieu qui a vu disparaitre sa soeur il y a 25 ans. Ce voyage initiatique sur les lieux du drame est surtout motivé par le besoin de réponses : que s'est il passé cet été là ? On suit un homme perdu qui erre dans le village et aux alentours à la recherche d'un déclic. Tantôt en se remémorant les souvenirs de cet été tragique, à la recherche d'une piste. Tantôt en s'interrogeant sur les conséquences de ce traumatisme sur l'homme qui l'est devenu et le lien entre ce drame et les blessures qui le troublent actuellement. Cette dualité est bien exploitée, les doutes et le mal être de David se ressentent bien. Coté dessin, on sent quelques défauts de jeunesse. Des perspectives un peu ratées au début et un trait qui manque globalement d'assurance. Cela dessert un peu le récit qui y perd pas mal de son potentiel dramatique. On est sur un terrain déjà pas mal exploré en BD, celui du drame intime et du deuil, l'histoire a quelques atouts mais au final il manque un petit quelque chose pour sortir du lot des romans graphiques traitant d'un sujet similaire.
Knight club
BD dont j'espérais bien davantage. Une telle unanimité critique était parvenue à mettre en sourdine ma fâcheuse tendance à relativiser et restreindre mon horizon d'attente. Tout commençait fort bien, et la gourmandise annoncée m'apparaissait en effet bien appétissante : une mise en page très cinématographique mettant en valeur une originalité de traitement du texte et déjà un humour ironiquement ravageur dès les toutes premières pages. Et puis... tout s'étiola à mesure que la BD empruntait le chemin par trop balisé du shonen d'action. Moi qui viens de publier la critique de Silent Jenny, je me surprends à faire la fine bouche sur une BD au positionnement exactement inversé : tout ici n'est que divertissement, sans finesse ni richesse, est vu et déjà vu, et malheureusement pas aussi bien agencé qu'espéré. L'habileté n'aura finalement été présente qu'en de rares occasions, l'humour aussi, les extravagances formalistes également. Attendons le tome 2 pour déterminer ce qu'il en sera véritablement, mais en l'état, je viens à regrets nuancer les avis très positifs ici postés.
Silent Jenny
Comme souvent, les romans graphiques de Mathieu Bablet ne se laissent pas aisément apprivoiser. Il cultive une forme de SF ambitieuse, volontiers vertigineuse dans sa manière de développer (voire d'affronter) ses thématiques, mais c'est généralement pessimiste, sinon glauque et quelque peu fastidieux à lire. Les amples paginations, les teintes fades des couleurs, les illustrations au trait extrêmement fin dépourvu de dynamisme n'aident pas à l'émergence du plaisir de lire. Mais inversement, cela ajoute de la cohérence à l'ensemble, indirectement de la profondeur à ses récits. J'espérais que cette BD-ci, via la thématique de la biodiversité, de l'espoir habitant les initiatives des personnages, de ce voyage dans l'infiniment petit, parviendrait à limiter les "défauts" de cet auteur, qu'il pourrait trouver-là matière à satisfaire le fan hardcore de SF et le public moins familier des dystopies, soucieux d'y trouver une richesse de récit passionnante, mais aussi divertissante. Malheureusement, toutes les thématiques sociétales et écologiques de son récit, ainsi que l'aspect véritablement ludique des voyages dans le "millimonde" sont peu développés, au profit d'un univers laissé volontairement mystérieux, de personnages renfermés sur leurs motivations essentialistes, d'une aventure empêtrée dans l'ombre d'un monde gagné par le nihilisme. La conclusion renforce le nihilisme initial, sans chercher à dramatiser l'abattement de certains personnages : le constat désabusé l'emporte, l'ironie dépourvue de mordant s'invite et la BD se referme avec le sentiment d'avoir été plongé dans un univers d'une richesse davantage supposée que constatée, d'un auteur jusqu'au-boutiste ayant refusé toutes les facilités s'offrant à lui. Saluons l'intégrité, l’intransigeance, en ces heures de compromissions et de duperies généralisées, l'on ne saurait maugréer sur de telles qualités !
Social fiction
Une anthologie soignée de Chantal Montellier comprenant 1996, Shelter Market, Wonder City et pas mal de petits bonus (hommages, histoires courtes....) Ce ne sont pas de simples rééditions, mais plutôt des nouvelles versions avec un dessin revisité. 1996 est une suite d'histoires courtes assez pénibles à lire. Ca date de 1978 et c'est intello à mort. Puis Wonder City publié originalement en 1984, qui est un récit dystopique assez visionnaire mais pas évident à aborder (il y a un enrobage politique et intellectuel constant chez Montellier). Souvent je me suis dis à la lecture que si Montellier avait su rendre ses bandes légèrement plus accessibles, elle serait aujourd'hui connu mondialement. Parce que ses thématiques et son dessin étaient tellement précurseurs. Parlons en du dessin. Un mélange de street art à slogans et de constructivisme russe. Une sorte de version No Hope du style Shepard Fairey mais dessinée 40 ans plus tôt. Petit bémol : je préfère nettement le graphisme de l'édition originale avec une trichromie qui utilise du bleu, du jaune et du rouge. Dans la version récente on n'a plus que du rouge... Enfin on termine par Shelter market, version augmentée de 37 pages comparé à l'édition originale de 1980. Des détails sont remis au goût du jour : on aperçoit Trump, des drones... Le style général est différent du trait habituel de Montellier, celui déjà vu dans Wonder City ou Rupture. Ici la technique du collage est utilisée avec plus ou moins de réussite. Les visages ressemblent à des photos retouchées. C'est l'histoire la plus facile à suivre même si ça peut paraître très déroutant visuellement pour un non initié. Un bel objet pour les fans et les curieux.
Le Manoir Sheridan
2.5 C'est le nom de Jacques Lamontagne qui a attiré mon attention lorsque je cherchais de nouvelles séries à lire dans une des bibliothèques de ma ville. C'est un auteur que j'apprécie même si sa production est inégale. J'ai été un peu déçu de voir qu'il ne signe que le scénario parce que j'adore son dessin, mais le dessinateur s'en tire bien et au final le problème vient du scénario de Lamontagne. Les personnages sont des archétypes et les thèmes abordés dans les deux tomes sont du déjà vu. Tout est trop classique et léger pour que ça soit mémorable. Je ne dirais pas que tout est prévisible, mais lorsqu'on avait une révélation je n'étais pas surpris. Si le premier tome est pas trop mal, le rythme du deuxième tome est trop rapide et tout ce conclus d'une manière trop facilement. Ça se laisse lire si on a rien à faire.
Marion
Je rejoins l'avis des autres sur cet one-shot. J'ai lu cet album parce que j'ai vu que c'était de Binet et je ne connaissais pas du tout l'histoire de Marion. Cette pauvre femme a été victime d'un AVC à l'âge de 18 ans et qui durant une longue réhabilition a correspondu avec Binet, un des ses auteurs de bandes dessinées préférés. Binet a donc produit ce témoignage sur ce qui lui est arrivé. Le résultat est correct. On retrouve le dessin de Binet que j'aime bien et son humour permet de passer au travers les choses horribles qui sont arrivés à Marion après avoir eu son AVC. On retrouve l'humour jaune qu'il y avait dans l'autobiographie de Binet ``L'institution''. La lecture est cependant trop légère pour être mémorable, J'aurais aimé que la partie où on découvre qu'une pilule contraceptive serait la cause de l'AVC et le procès qui s'en est suivie soit plus approfondie. Ça va tellement vite qu'en refermant l'album je n'étais pas convaincu de la culpabilité de la compagnie pharmaceutique. La fin est trop abrupte même si je comprends que le fait que la procédure judiciaire soit toujours en cours fait en sorte que l'histoire personnelle de Marion n'avait pas de conclusion durant la production de cet album.
Amour, Fascisme et CDD
Hey, vous avez remarqué que le discours public et politique prenait un tournant dramatique dernièrement ? Ça vous dirait une série de gags où l'on caricaturerait la situation à fond pour en rire (et un peu pointer du doigt aussi) ? L'album est une succession de gags cons et sarcastiques, teintés d'un léger humour noir, parodiant la glissée dernière de notre société vers des tendances fascistes. Un nouveau ministre vient d'arriver au pouvoir, on privatise tout, on tente de ramener la méritocratie, on musèle et punit toute forme de contre-pouvoir, on met en place des termes valises que personne ne comprend vraiment pour manipuler l'opinion publique, on entretient un culte de la personnalité des leaders et une division militarisée de la société, … Bref, on pointe du doigt le caractère froid et inhumain de l'administratif à outrance joint aux dérives sectaires et fascistes qui ont de nouveau le vent en poupe dernièrement. Le dessin est minimaliste (bonhommes bâtons), la situation est caricaturale au possible, la formule est aujourd'hui bien connue mais le résultat reste bon. Pas révolutionnaire mais tout de même bon, avec quelques gags qui ont fait mouche. J'aurais sans doute préféré des dénonciations plus affirmées et des gags plus mordants (reproche que je fais mine de rien régulièrement face aux créations humoristiques se revendiquant également dénonciatrices), mais bon pour cela je n'aurais qu'à lire ou écouter des essais sur le sujet, en tant qu'album humoristique (mais tout de même un peu critique) le résultat est bon. Je regrette tout de même qu'avec toutes ces conneries de féministes hystériques et de wokistes radicalo-gauchistes on en oublie finalement de synergiser des solutions holistiques en garantissant un upscale des bulletpoints dans un cadre de libération économique !
La Religieuse
La dernière œuvre de Pichard publiée de son vivant. Je ne suis pas en mesure de vérifier la fidélité de l'adaptation n'ayant pas lu le roman original de Diderot. Néanmoins la transposition par Pichard de ce classique en bd semblait une évidence. L'histoire d'une religieuse, enfermée en couvent et tourmentée par les sœurs car elle souhaitait renoncer à ses voeux et recouvrer la liberté, constitue un terreau parfait pour accueillir les obsessions de l'auteur : luxure, vanité, servitude... Je ne met que 3 car arrivé à la fin, on comprends que l'histoire n'est pas terminée (Suzanne prévoit de retrouver son bienfaiteur). Cela est certainement dû aux problèmes de santé de Pichard qui l'obligeront à arrêter de dessiner à la fin des années 90. Au niveau du dessin, on retrouve le trait de sa dernière période c'est à dire très hachuré mais toujours aussi talentueux. Une lecture recommandée (à condition de se confesser après).
Allah n'est pas obligé
Alors que le film d'animation vient de sortir ce 4 mars, voici la version BD qui débarque. Ces deux adaptations du roman à succès d’Ahmadou Kourouma « Allah n'est pas obligé » (prix Renaudot 2000) sont réalisés par Zaven Najjar aidé de Karine Winczura au scénario. C'est l'histoire d'un garçon, Birahima 8 ans, qui doit partir chez sa tante après le décès de sa mère. Un voyage avec pour point de départ Togobala en Guinée et direction le Libéria où vit sa tutrice, il sera accompagné par Yacouba un grigriman. Nous sommes en 1990 et à cette période la situation géopolotique n'est pas simple dans cette partie de l'Afrique de l'Ouest. Un récit âpre, violent et parfois drôle qui mélange fiction et la terrible réalité historique. En effet, Birahima et son compagnon de voyage seront enrôlés de force par des factions armées qui vont lui mettre une Kalachnikov dans les mains et en faire un enfant soldat. Des milices qui se battent pour le pouvoir, celui de commercer avec les occidentaux à un prix défiant toutes concurrences les richesses du sous-sol (or et diamant) et pour cela elles commetteront les pires exactions : meurtres et viols sont les instruments de la terreur. Mais aussi, pour éviter une élection, une pratique barbare « manches longues ou manches courtes ? » et lorsqu'on voit arriver la machette... Une narration dominée par la voix off de Birahima avec son langage fait d'un français local (on s'y habitue rapidement). Un petit garçon qui ne quitte jamais ses dictionnaires et qui nous donnera régulièrement la signification de certains mots (pour appuyer là où ça fait mal). Une BD très instructive sur cette période de l'Histoire quelque peu oubliée, elle ne fait pas dans le sensationnel, les scènes cruelles ne sont que suggérées. Femmes, enfants et vieillards en sont les premières victimes. Mais voilà, il m'a manqué l'essentiel : l'émotion ! Graphiquement, j'ai aimé ce rendu très réaliste, on est véritablement en immersion dans cette Afrique de l'ouest. Je ne sais pas si Zaven Najjar a pioché dans les images de son film pour réaliser l'album. Par contre, ce que je sais c'est que cette BD est plus fidèle au roman et qu'il y a introduit des passages ne figurant pas dans son film. Du bon boulot. Lecture conseillée pour ce travail de mémoire. Note réelle : 3,5.
Ce que j’ai vu à Auschwitz - Les Cahiers d'Alter
Sonderkommando signifie littéralement "unités spéciales" en allemand. Il s'agit, dans les camps d'extermination nazis, de groupes de prisonniers, majoritairement juifs, contraints d'accomplir les tâches les plus macabres : trier les effets personnels des déportés, manipuler les corps et assurer la destruction des cadavres. Ancien militant communiste polonais et membre des brigades internationales en Espagne, Alter Fajnzylberg a été l'un de ces hommes. Déporté à Auschwitz-Birkenau, il est contraint par ses geôliers d'intégrer un Sonderkommando : jeter les cadavres dans les fours crématoires ou finir lui-même dans l'un d'eux. Son parcours et les circonstances qui l'ont mené là, il les a consignés dès son retour en France en 1945, dans des cahiers d'écolier, pour mettre son témoignage par écrit. Son fils avait connaissance de ces cahiers mais n'a trouvé le courage de les ouvrir que bien des décennies plus tard, livrant alors le témoignage de son père aux historiens du monde entier. Alter a eu une vie dense et complexe, marquée très tôt par l'engagement politique, puis par une succession d'exils et d'internements, de la Pologne à l'Espagne, puis en France dans les camps de réfugiés de la guerre d'Espagne, avant d'être transféré à Drancy puis à Auschwitz. Une fois arrivé là, le récit restitue avec une grande sobriété l'absurdité et la violence extrême du système concentrationnaire nazi, où la mort pouvait frapper sans raison et où la cruauté semblait n'obéir à aucune logique autre que la haine. La bande dessinée adopte un style très sobre, presque académique, dans la lignée des ouvrages historiques qui cherchent avant tout à transmettre des faits. Le dessin est maîtrisé mais peu avenant car ce n'est pas son but : il ne cherche pas à séduire, seulement à montrer. La mise en scène s'attarde longuement sur les années qui ont précédé l'envoi du personnage dans les camps nazis. Cette période est instructive, avec un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop s'attarder sur une phase en particulier. Elle est cependant racontée avec une clarté parfois relative, certaines digressions chronologiques m'ayant amené, à une ou deux reprises, à me demander en quelle année et dans quel contexte on se trouvait, par exemple lors des travaux forcés d'Alter à Lorient. Paradoxalement, le témoignage le plus important, celui de l'enfer des camps, est traité plus brièvement, avec davantage de texte que d'images. En particulier, ce fameux et terrible travail imposé par les nazis n'est jamais montré : il est seulement évoqué en quelques mots, tandis que l'image se limite globalement aux ruines du crématorium. C'est surprenant pour un récit théoriquement centré sur le fonctionnement des Sonderkommandos et toute son horreur. S'agit-il de pudeur, de retenue, ou d'une difficulté à représenter l'insoutenable ? Toujours est-il que, hormis l'absurdité des meurtres arbitraires et des violences physiques et morales infligées aux déportés, la BD montre finalement assez peu ce qui faisait la singularité du témoignage d'Alter Fajnzylberg. Elle se concentre davantage sur son engagement militant avant les camps, puis sur sa volonté de transmettre ce qu'il y a vu (une partie du récit faisant d'ailleurs écho à une autre BD Le Photographe de Mauthausen) et d'aider à l'évasion de certains prisonniers. La fin du camp, les marches de la mort dans la neige, et sa survie jusqu'à la libération ne sont, là encore, qu'évoquées sans être véritablement mises en images. L'adaptation fait ainsi des choix qui donnent le sentiment d'un récit retenu, presque à distance, comme s'il cherchait à éviter de montrer frontalement l'horreur tout en restant strictement factuel. Cette approche, très académique, privilégie la biographie et la transmission au détriment de l'émotion, qui peine à émerger malgré la force du sujet. Elle interroge davantage qu'elle ne bouleverse, laissant le lecteur face à l'incompréhension persistante de ce que l'homme a été capable de produire. Un travail de mémoire incontestablement précieux et nécessaire, mais dont la retenue et la distance atténuent l'impact émotionnel qu'un tel témoignage aurait pu porter.