Les derniers avis (102 avis)

Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série HellSpawn
HellSpawn

Pour une expérience de lecture différente et expérimentale - Ce commentaire porte sur l'intégralité de la série Hellspawn, soit les épisodes 1 à 16, parus d'août 2000 à avril 2003. Quelque part dans la ville de New York, Fastbender et Hertz (2 clochards) parlent de Gengis Khan, de la manière dont il a unifié les tribus mongoles, de ses conquêtes à travers la Chine et du prix qu'il a dû payer. Ailleurs Corrie (une jeune femme) écrit de la poésie et se suicide. Dans un cinéma, un homme seul dans la salle contemple un film pornographique. Le Clown (un agent des Enfers) vient s'installer derrière lui et lui donnent des clefs de compréhension sur la vie des actrices qui s'ébattent à l'écran, et sur celle d'un acteur. Spawn arrive trop tard pour sauver cet homme d'une mort atroce, mais assez vite pour se lancer dans un combat physique contre le Clown. Sur internet dans les forums, les rumeurs les plus folles circulent concernant Spawn et sa nature véritable. Au fil des épisodes, Spawn va croiser la route du révérend Gary Danes qui attise les flammes de la haine raciale par ses interventions hypocrites, d'une petite frappe qui a assassiné sa copine, puis de Cy-Gor (un ex-militaire qui a subi des expérimentations qui l'ont transformé en monstre). Dans le dernier tiers du volume, Hellspawn accède au trône des enfers. Cette courte série a frappé l'imagination des lecteurs pour son coté expérimental. Ashley Wood illustre les épisodes 1 à 10 et c'est effectivement une expérience visuelle qui sort de l'ordinaire. Il est plus intéressé par les illustrations que la narration séquentielle. Dès la première page, le lecteur comprend qu'il va lui falloir preuve d'ouverture d'esprit et d'une attention soutenue pour déchiffrer les images. Il s'agit d'une tête représentée de face d'un être cornu. Plusieurs images semblent s'interpénétrer, sans se chevaucher, en étant recouvertes d'une sorte de voile grisâtre qui floute les détails, le tout dessiné sur une feuille avec des motifs de fonds indiscernables. La deuxième page est une composition pleine page d'une sorte de mur avec quelques traits rapidement effectués figurant des briques (à moins que ce ne soient des cartons se chevauchant), sur laquelle se trouvent 4 petites cases avec des formes en ombres chinoises dont le texte permet de s'assurer qu'il s'agit de 2 clochards discutant autour d'un brasero de fortune. Le lecteur est donc invité à plonger dans un monde aux contours flous et mal définis, qui baigne dans une lumière étrange et cafardeuse. Il faut également qu'il investisse le temps nécessaire pour aller chercher les informations visuelles supplémentaires qui lui permettront de comprendre certaines cases, de plonger au-delà des étonnantes ambiances émanant de chaque planche. Ashley Wood foule au pied tous les codes narratifs les plus basiques de la bande dessinée pour mieux déstabiliser le lecteur et le plonger dans un univers différent, dangereux, mystérieux, bizarre. Sous réserve que le lecteur accepte ce parti pris graphique pas toujours facile d'accès, il voyage dans un monde angoissant où les apparences sont fantasmées, déformées, pour mieux révéler la noirceur des individus. Les épisodes 10 à 16 sont illustrés par Ben Templesmith (le co-créateur de avec Steve Niles). Il reprend à l'identique le principe de base d'Ashley Wood : déformer la réalité, laisser de la place à l'imagination du lecteur, flouter les contours, noyers les illustrations dans une lumière changeante, ne pas respecter les formes basiques (qu'l s'agisse de l'anatomie humaine ou des objets), insérer de ci de là des textures en fonds de case ou de page. Templesmith est un peu plus sensible à l'art séquentiel et son utilisation de l'infographie pour insérer des morceaux de photographies retouchées est plus discernable que celle de Wood. Le résultat est tout autant dérangeant et décalé. Il s'amuse de ci de là à insérer une petite référence poil à gratter, comme la réaction d'Adolph Hitler lorsque Spawn prend la tête des Enfers. Il ajoute parfois une inscription dans l'image pour clarifier ce qu'il a représenté, par exemple la mention Hellspawn avec une flèche vers une petite tâche rouge. Les scénarios ont été écrits par Brian Michael Bendis pour les épisodes 1 à 6 ; Steve Niles prend la relève au cours de l'épisode 6 et les écrit jusqu'à la fin, c'est-à-dire l'épisode 16. Le début de l'histoire est aussi expérimental que les illustrations. Le lecteur retrouve les dialogues chers à Bendis, jusqu'à certaines pages constituées de cases photocopiées pour simuler les interlocuteurs intervenant sans changer d'[removed]un raccourci graphique assez vite irritant). Parmi les essais effectués par Bendis, il y a la volonté de donner une autre dimension à Spawn (pas simplement en le rebaptisant Hellspawn), en particulier en le rattachant à la figure historique de Gengis Kahn. Mais cette idée est abandonnée en cours de route, et Niles ne la reprend pas. Bendis adopte une approche narrative dans laquelle Spawn devient une légende urbaine, un être qui est avant tout perçu par les autres. Il y a les 2 clochards qui en discutent comme d'un mythe, les usagers du forum en ligne, les victimes de forces surnaturelles, etc. Là encore ces éléments sont abandonnés en cours, sans être repris par Niles. Et puis, il y a Bendis qui essaye différents registres dans l'horreur. Il est tout de suite beaucoup plus convaincant. Par exemple, le discours du Clown en train de déciller le spectateur dans le cinéma se déploie phrase par phrase pour transformer le plaisir coupable de la pornographie en complicité écoeurante favorisant la misère humaine, avec une montée virtuose. Le thème de l'intolérance est également mis en scène de manière magistrale avec le révérend Gary Danes. Par contre Bendis insiste lourdement pour développer le thème de l'existence de l'Enfer et du Paradis et il ne fait pas mieux que McFarlane dans la série Spawn, en restant à un niveau purement surnaturel, et en tenant soigneusement éloignée toute considération religieuse. Steve Niles reprend une partie des éléments mis en place par Bendis, mais revient à une narration plus classique avec une intrigue linéaire. Toutefois Steve Niles utilise à plein le fait qu'il ne s'agisse pas de la série principale pour installer Spawn sur le trône des Enfers. Le lecteur reprend pied et Niles l'emmène dans des situations également dérangeantes. Il n'y a toujours aucune approche religieuse, mais il joue sur les différents types de damnation et les responsabilités que Spawn doit assumer. Au fur et à mesure des épisodes, la narration de Steve Niles prend un peu d'ampleur puisqu'il doit parfois expliquer en quelques mots ce qui n'est pas lisible dans l'image. Ce tome est à réserver aux lecteurs curieux, prêts à tenter une expérience graphique qui sort des sentiers battus et une expérience narrative qui ne débouche pas toujours sur quelque chose de concret. Il vaut mieux avoir déjà une connaissance de l'univers de Spawn avant de se lancer dans ce tome car Bendis et Niles ne font pas de rappel sur Al Simmons, sa femme, son ancien boss, Billy Kincaid, etc. Sous cette réserve, il s'agit d'une lecture qui s'aventure dans des contrées différentes et déstabilisantes.

24/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Kaya
Kaya

Savant mix quand La Route rencontre Gung Ho, Kaya souffrira néanmoins de la comparaison avec ces deux chef d’œuvres. Pourtant, conseille avisé, accordé lui sa chance, cette BD arrive en effet à trouver sa place et s’en tire avec beaucoup plus que les honneurs dans le secteur ultra embouteillé du post-apo. Œuvre plutôt ambitieuse (presque un veritable studio crédité!), pluri-forme puisqu’accompagné par un environnement sonore de qualité (en scannant un QR code), l’expérience global fonctionne bien (c-a-d séquençage musique/lecture) et se révèle très réussi. Je n'ai en effet pas trouvé de coté gadget à la musique, au contraire elle complète la lecture et apporte un coté Miyazaki à l'ensemble avec son brin de mélancolie et de contemplation. La bd en elle-même n'est pas très bavarde et se lit assez vite. Beaucoup de choses resteront d'ailleurs inexpliquées. Cet album est annoncé comme un one shot mais il y a matière à développer d'autres histoires dans cet univers. Une bonne pioche et un vrai coup de coeur. Note réelle: 03.75/5

24/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Wonder Woman - Terre à terre (Hiketeia)
Wonder Woman - Terre à terre (Hiketeia)

Une vie entre les mains - Il s'agit d'un récit complet qui peut se lire avec une connaissance superficielle du personnage de Wonder Woman. Il est initialement paru en 2002, sans prépublication, écrit par Greg Rucka, dessiné par J.G. Jones, encrés par Grade von Grawbadger, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Il s'agit de la première histoire de Wonder Woman écrite par Greg Rucka, avant qu'il ne prenne les rênes de la série mensuelle à partir de l'épisode 195. Au temps présent, à l'ambassade de Themyscira à Gotham City, Diana (Wonder Woman) regarde par la fenêtre en pensant aux obligations qui découle du rituel appelé Hiketeia. Par la fenêtre, elle peut voir trois silhouettes féminines encapuchonnées, en train de l'observer. La séquence suivante explicite ce rituel de l'Hiketeia. Dans la Grèce antique, un individu vient supplier un citoyen et remet sa vie entre ses mains. le citoyen est obligé par l'Hiketeia d'accepter de prendre en charge l'individu qui s'en remet en lui jusqu'à ce qu'il le libère de sa responsabilité d'une manière u d'une autre. Si l'hôte cherche à se débarrasser de l'individu (même par le meurtre), il devient alors la proie des Érinyes (divinités persécutrices, aussi appelées Euménides ou bienveillantes, les Furies dans la mythologie romaine), celles-là mêmes qui sont en train d'observer Diana au temps présent. Toujours à Gotham, il y a 3 semaines, Danielle Wellys assassine un homme dans son appartement. Une fois son crime accompli, elle s'enfuit par la fenêtre, enfourche sa moto garée dans une ruelle et s'éloigne le plus vite possible. Batman la prend en chasse. Après plusieurs engagements physiques, elle finit par tomber dans la rivière de Gotham, sans que Batman ne réussisse à la rattraper. Comme il était à prévoir, elle finit par parvenir à l'ambassade de Themyscira où elle s'en remet à Diana en invoquant le rituel d'Hiketeia. À l'extérieur, les Érinyes sont déjà à pied d'œuvre pour veiller à ce que Diana remplisse les obligations du rituel. Cette histoire agrippe l'attention du lecteur dès l'incroyable couverture : la botte de Wonder Woman faisant pression sur le crâne de Batman qui est à terre. C'est aussi sobre que frappant, et en plus cette scène est bien présente dans le récit (il ne s'agit pas d'une exagération, licence artistique coutumière dans les couvertures de comics). En découvrant la première page, le lecteur a le plaisir de constater que l'artiste s'est investi dans ses dessins. Il utilise une approche descriptive, avec une légère tendance à l'arrondi qui donne une apparence à la fois adulte et agréable à ses dessins. La page d'ouverture est somptueuse avec Diana se tenant devant une grande fenêtre, dans une pièce avec une grande hauteur sous plafond, une bibliothèque à l'ancienne bien fournie, une cheminée en marbre, des draperies autour de la fenêtre, un guéridon avec un buste sculpté, etc. le niveau de détail ne diminue pas sur la page suivante, et sur la troisième l'artiste a représenté un facsimilé d'un vase grecque décoré, avec une grande attention à l'impression d'authenticité. Ainsi tout du long du récit, J.G. Jones fait preuve d'un grand investissement pour donner de la consistance à chaque lieu, chaque environnement. Athènes à la période antique est acceptable, les rues de Gotham sont suintantes à souhait, même si le lecteur est un peu étonné qu'elles sont encore recouvertes de pavés. Lorsque Diana se déplace dans les autres pièces de l'ambassade de Themyscira, elles sont à nouveau richement décorées. le lecteur peut s'amuser à observer les différents partis pris architecturaux : la façade en pierre de taille, les moulures et boiseries dans les pièces d'apparat, la cuisine tout équipée moderne, rutilante et fonctionnelle, les escaliers en bois. L'affrontement final se déroule en bordure de la rivière Gotham, et l'artiste a également pris le temps de représenter un pont dans tous ses détails, ainsi que les embarquements, les quais et les parapets. Les images offrent donc au lecteur des endroits décrits dans le détail, chacun avec leurs particularités. Les personnages sont représentés avec la même approche descriptive, des tenues vestimentaires particulières et adaptées. Les êtres humains normaux disposent de morphologies réalistes. Les expressions des visages sont variées, mais avec un niveau de nuance qui ne permet pas toujours de se faire une idée de l'état d'esprit du personnage. le langage corporel reste dans un registre mesuré pour les individus normaux. Pour Diana, JG Jones lui donne des vêtements qui n'accentuent pas ses rondeurs, à l'exception de son costume de Wonder Woman pour lequel il respecte la coupe traditionnelle, mais avec des bottes sans talon). Il la représente régulièrement en contreplongée ce qui lui la place au-dessus du commun des mortels, un peu plus proche de son statut de semi déesse. Batman a revêtu son costume gris foncé, sans ovale jaune sur la poitrine, avec les bottes à semelle crantée. L'ensemble des dessins s'applique donc à rester dans un registre le plus réaliste possible. Même les Érinyes sont représentées de manière littérale, avec comme particularité des vêtements évoquant la Grèce antique, et des petits serpents à la place des cheveux. Les affrontements ne sont pas nombreux, mais JG Jones réalise un travail impressionnant de metteur en scène en prenant soin que la succession des cases permette au lecteur de suivre chaque enchaînement de mouvements et que les personnages se déplacent en fonction du relief de l'environnement, des obstacles, des objets présents, etc. L'encrage de Wade von Grawbadger sait se faire aussi bien minutieux avec des traits fins que plus appuyé avec des surfaces noires aux contours fluides. Comme à son habitude, Dave Stewart réalise une mise en couleurs impeccable qui enrichit les dessins, améliore le contraste entre chaque forme, et leur ajoute une discrète volumétrie par le biais de légers dégradés. La couverture annonce clairement un affrontement entre Batman et Wonder Woman, avec une forme d'humiliation. Dans les 2 premières séquences, Greg Rucka explicite le principe de l'Hiketeia par lequel un individu place sa vie dans les mains d'un protecteur qui en devient responsable devant les Érinyes. Il s'agit là d'un dispositif induisant une dynamique imparable au récit. le conflit entre Diana et Batman en devient inéluctable et inextricable à partir du moment où elle prend en charge une criminelle. le scénariste déroule ce dilemme moral de manière linéaire jusqu'à sa conclusion, chaque phase pouvant être anticipée par le lecteur. Rapidement, il apparaît que l'affrontement entre les 2 superhéros aura bien lieu (à 2 reprises même), mais qu'il ne constitue pas l'intérêt majeur du récit. Sous des dehors fantastique (superhéros, personnages mythologiques), l'auteur s'attache à montrer la personnalité de son protagoniste principal. le lecteur n'a accès à ses pensées qu'à de rares reprises, par le biais de petites cellules accompagnant l'image. Rucka préfère montrer qu'expliquer. Dès le départ, le lecteur n'est pas dupe : il s'agit de personnages récurrents, Batman et Wonder Woman continueront d'exister après ce récit. Cette histoire ne changera pas fondamentalement leur relation. Il a également conscience qu'il s'agit d'un récit de Wonder Woman, car c'est écrit dans le titre. Greg Rucka montre donc comment Diana réagit à cette nouvelle responsabilité qu'elle n'a pas demandée. de séquence en séquence, l'auteur fait la preuve de sa capacité à transcrire le caractère de son personnage. Il ne lui écrit pas de longs soliloques dans lesquels elle expliquerait son comportement, il montre ses réactions. Ainsi Diana prend très au sérieux les responsabilités découlant de l'Hiketeia, conformément à son éducation (mais aussi à la présence visible des Érinyes) et donc à sa culture. Ensuite, il est intéressant de voir comment Diana se comporte vis-à-vis de sa protégée Danielle Wellys. Elle ne fait pas montre de réactions enfantines ou adolescentes ; elle se conduit en adulte ayant réfléchi à la situation. le lecteur a le plaisir de découvrir une héroïne consciente de sa position privilégiée, mais aussi de ses responsabilités, du fait que sa protégée conserve toute son autonomie, sa liberté de pensée, et que son histoire personnelle (et donc ses motivations) ne lui est pas connue. le lecteur se retrouve dans une position d'observateur privilégié à voir comment cette femme assume ses responsabilités, consciente du danger que cela fait peser sur elle (en cas d'échec ou de ratage les Érinyes ne seront pas tendres). Greg Rucka, JG Jones, Wade von Grawbadger et Dave Stewart ont réussi le pari de raconter une histoire complexe de Wonder Woman, en assumant toutes les particularités étranges (mythologie, superforce, ambassadrice de paix n'hésitant pas à utiliser la force) et parfois contradictoires du personnage. L'histoire est d'autant plus réussie qu'il n'y a pas de supercriminels, pas de risque de destruction de la planète. Diana doit faire preuve de courage et de droiture morale pour pouvoir triompher d'une épreuve qui sort de l'ordinaire.

23/06/2024 (modifier)
Par Canarde
Note: 3/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Qui laisse passer la lumière
Qui laisse passer la lumière

C'est le dessin qui m'a plu, comme une griffe personnelle, avec du contraste et du volume, des couleurs vives : cela forge une sorte de densité pas séductrice et franche du collier. Pour l'histoire c'est une petite fille dans les années 70 : on perçoit rapidement que sa mère ne la comprend pas très bien, puis que le reste de son entourage non plus. Sa grand-mère est malade, et on à l'impression que ce n'est pas d'aujourd'hui. Bref, incomprise de tous, attachée à sa grand-mère, elle se focalise sur son arrière grand-père, dont elle voit le nom sur le monument aux morts. Tant et si bien qu'il finit par lui apparaître. Est-ce un fantôme, est-ce son imagination et sa solitude ? Bref, on ne comprend pas tout et pourtant on ressent l’enjeu. Diane fabrique aussi des poupées en chiffon et cela crée un prétexte supplémentaire à son exclusion dans sa classe. Les rapports avec les autres enfants mais aussi avec les adultes sont difficiles parce qu'elle ne semble pas vouloir jouer le rôle qu'on attend d'elle : une adulte en devenir. Elle a envie de rester dans ses poupées et ses fantômes. Le long tunnel de l'adolescence finit toujours par déboucher quelque part mais il y a des secrets qui doivent éclater et je vous laisse découvrir lesquels, bonne lecture !

23/06/2024 (modifier)
Par Canarde
Note: 3/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Ennemis du peuple
Les Ennemis du peuple

Comme dit mon homme "Encore un de tes trucs de gauchistes ! " Il y a de ça, mais si déplorer la montée de l'individualisme et les dégâts de l'industrialisation capitaliste , c'est gauchiste, alors nous sommes tous et toutes un peu gauchistes, non ? C'est pas toujours ce que semble dire le résultat des élections mais bon... Quand je vois une BD italienne, je ne peux pas résister, c'est le sang qui parle ? Ou le souvenir de don Camillo ( Fernandel en curé) et Pepone (le gros maire communiste moustachu), regardé à la télé en noir et blanc chez ma mémé, qui ridiculisait le communiste et montait en épingle l'astuce du curé à la grande mâchoire... Ici on est plutôt du coté de Baru (dans le trait avec les sourires aux râteliers en dent de scie, et dans les dialogues avec les engueulades entre générations), mais avec des couleurs plus tristes, des scènes nocturnes et une approche plus tragique. Le scénario tresse la lutte de grévistes dans une grosse boîte allemande qui va délocaliser, la peur des migrants et le désir d'éduquer la jeunesse à l'efficacité du collectif. Ces trois préoccupations sont représentées par plusieurs personnages : Hannibal le vieux syndicaliste, Fabio le jeune footballeur, Léo qui se rêve en délinquant, Ale le flic, Chiara qui travaille dans un camp d’accueil pour réfugiés, et enfin le dessinateur de BD et son éditeur qui n'ont pas de prénom. Tout ce beau monde est jeté dans la bagarre, dans une sorte de very short cut, avec une mosaïque d'actions qui se passent à des endroits différents, et les esquissent d'une BD HéroÏc fantasy qui s'intercalent sans qu'on comprenne au départ où elles vont nous mener... Et c'est un peu ce qui constitue l'originalité de la BD, le personnage du dessinateur, sa vision plus moderne, lui qui montre à Fabio les profils insta des grévistes, qui raconte des histoires fantastiques dans ses BD mais qui voudrait être utile à ces jeunes ... Je n'en dis pas plus mais les personnages sont touchants grâce à de bons dialogues et on est partagé entre tristesse et espoir. C'est la vie quoi !

23/06/2024 (modifier)
Par Nak
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Pastorius Grant
Pastorius Grant

Marion Mousse a su apprivoiser le genre western crépusculaire, c'est-à-dire qui met en avant un cowboy vieillissant, avec brio. Le scénario est simple mais concentre efficacement les codes : vengeance, duel (avec soi-même), rédemption... Le protagoniste, un vieil homme aigri et mourant, est rattrapé par son passé, qui se présente tantôt sous la forme d'une enfant accompagnée d'un cochon, tantôt d'un chien errant. Le conte peut-être lu au sens littéral, mais invite les lecteurs un peu plus curieux à s'immiscer entre les lignes pour découvrir une double histoire. Le graphisme, haut en couleur, est réalisé majoritairement sur des tons chauds, et entrecoupé de scènes aux nuances plus froides. De toute beauté ! C'est un coup de cœur pour moi.

23/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Six Fonctions du langage
Les Six Fonctions du langage

Dis-moi un truc gentil. - Ce tome est un recueil de dix-sept histoires racontées sous la forme de roman-photo. C'est l'œuvre de Clémentine Mélois, qui a repris des romans-photos qu'elle a détournés. La première édition de cet ouvrage date de 2021. La typographie originale Fotonovzela a été réalisée par Thierry Fetiveau. L'autrice avait illustré un ouvrage de vulgarisation sur le roman-photo, écrit par Jan Baetens : le Roman-Photo - La petite Bédéthèque des Savoirs, tome 26 paru en 2018. Les six fonctions du langage, romance : par une belle journée, un jeune homme compte fleurette à une jolie brune en lui demandant si on lui a déjà parlé des fonctions du langage selon le linguiste russo-américain Roman Jakobson. Il entreprend alors de lui énoncer ces six fonctions, puis lui susurre des mots compliqués pour lui montrer l'étendue de son champ lexical, ce qui la met dans tous ses états. Un cœur plein de désespoir, drame : Jean-Louis rend visite à Bien-Aimé en Christ et il lui expose son infortune, que ses jours sont comptés, et qu'il a décidé de faire de son ami, son légataire universel pour un montant de six cent cinquante mille euros. Voilà Dédé, amitié : Dédé, un vieil homme barbu et dégarni arrive chez un couple pour le réveillon de Noël, un autre couple invité étant déjà présent. Il entreprend de leur raconter ce qui est arrivé à sa Citroën qui était en rade la semaine dernière, plus de jus. L'anéantisseur ultime, controverse : le Priol vient trouver son chef à son bureau pour lui dire qu'il faut revenir sur ce qui a été décidé à la réunion de cadrage du 12, car il a un document qui prouve qu'ils se sont trompés sur toute la ligne. Voili voilou, médecine : un médecin s'enquiert auprès de l'infirmière Nadine de la patiente qu'il doit aller visiter ce jour. Elle lui explique que cette femme est en genre mode craquage complet. Il se rend dans la chambre, et un infirmier lui indique que la femme fait une grosse crise de nerf. Il demande à l'infirmier ce qui s'est passé lors de la dernière crise de nerf. La croûte au couteau, création : un couple admire un tableau dans une galerie, monsieur estimant qu'il s'agit d'un moineau géant en train de décéder, madame pensant plus à une sorte de canard. L'artiste s'approche et leur propose de passer à son atelier : ils n'ont rien compris à son œuvre, mais il leur expliquera. le meuble en kit, romance : un couple en maillot de bain, seuls sur la plage et monsieur susurre une litanie poétique amoureuse à l'oreille de sa belle qui lui répond de manière inattendue. El Magnifico, prouesse : à table au restaurant, un beau jeune homme demande à son interlocuteur en tenue de catche mexicain s'il prendre du dessert, car lui n'a pas encore décidé. le pays des bisous, entreprise : un nouvel embauché arrive pour commencer son travail. Il est reçu par celui en charge de l'accueil des nouveaux et qui se présente. Il s'appelle Fifi, le lutin farceur, et il va tout lui expliquer. Ils vont commencer par un petit tour des infrastructures. Etc. Au cas où la couverture ne constitue pas un indice assez clair, la quatrième de couverture en rajoute une couche : des mots, de l'action, de la lascivité, du suspense, tellement réaliste qu'on peut presque toucher les larmes. Avec trois citations pour compléter. Roman Jakobson (1896-1982) : Clémentine Mélois n'a absolument rien compris à mon œuvre. Ludwig Wittgenstein (1889-1951) : un livre inutile qui n'a pas sa place dans nos bibliothèques. Michèle Mélois : moi, j'ai bien aimé. Cet ouvrage est donc placé sous le signe de l'absurde, avec une composante philosophique. le lecteur découvre des histoires courtes de quatre à huit pages, sous la forme de roman-photo. Les tenues vestimentaires évoquent la fin des années 1960, et il constate des retouches de couleurs sur les décors, parfois sur les vêtements, ainsi que des couleurs un peu baveuses et mal reproduites, et parfois des solutions de continuité dans les habits d'un personnage d'une case à l'autre, l'un d'eux en faisant même la remarque. Il s'agit donc d'une réappropriation de romans-photos dont les textes ont été refaits, les séquences peut-être partiellement remontées pour certaines, et racontant une autre histoire que l'originale, un détournement de nature humoristique. L'autrice joue sur le décalage entre ce que racontent les images, oscillant entre relation amoureuse et drame, avec des exceptions comme la présence du catcheur mexicain ou la séquence dans un tribunal, et ce que disent les personnages. le premier sketch évoque les six fonctions du langage correspondant au contexte, à l'émetteur, au récepteur, au canal, au message et au code, et l'autrice joue avec ces six fonctions pour créer ces décalages. L'utilisation de romans-photos datés introduit également un décalage, très perturbant. D'un côté, il est évident que ces photographies correspondent à plusieurs décennies dans le passé : tenues vestimentaires, coiffures. La piètre qualité de la reproduction des couleurs (peut-être même dégradées à dessein) ajoute à l'obsolescence des images. Il n'y a trace nulle part d'un outil informatique ou d'un téléphone portable. Les postures sont posées, mais sans paraître artificielles ou outrées. Il y a une prépondérance de plans taille, plans poitrine et gros plans, permettant de s'économiser sur les décors en arrière-plan. Il y a donc quelques plans non-raccords pour les costumes, et un ou deux pour les décors. L'acteur en costume de catcheur mexicain semble avoir été découpé dans un autre roman-photo et collé par-dessus la silhouette vraisemblablement d'une actrice. C'est une certitude quand il chevauche un fromage de chèvre. de temps à autre, le lecteur éprouve l'impression que l'autrice a peut-être également recolorié quelques fonds pour un arrière-plan plus uniforme. D'un autre côté, le lecteur regarde des photographies, avec de vrais êtres humains, ce qui apporte une sensation irrépressible de réel. Ce sont des personnes qui se trouvent devant lui et il cherche à déchiffrer l'expression de leur visage, à lire dans leur posture, dans la manière dont ils se tiennent face à leur interlocuteur, dans la manière dont ils réagissent. Lui-même réagit par automatisme, sans pouvoir s'en empêcher. Pris entre l'aspect suranné de la narration visuelle et la réalité de ces femmes et de ces hommes qu'il a devant lui, le lecteur les perçoit comme des acteurs interprétant une pièce avec maladresse, tout en y mettant de la conviction : le décalage est déjà présent et produit déjà son effet. Voilà un homme et une femme dans l'intimité, en pleine conversation, certainement romantique, mais aussi pressante du côté du mâle, et pas entièrement convaincu du côté de la femme qui lui demande de l'impressionner. Il se lance alors dans une suite de mots compliqués : hypocoristique, ischio-jambier, irénique, marmoréen, polysyndète, pédiluve, ergastule, adamantin, rhombododécaèdre, zététique, brachydactyle, idéogénie, acheiropoïète. L'autrice fait preuve d'une inventivité. Après avoir cité la théorie de Roman Jakobson, elle fait intervenir Roland Barthes (1915-1980) dans le treizième récit : Pas de gestes brusques, action. Il propose à son interlocuteur de parler du concept dichotomique de Langue/Parole : si la langue est l'instance qui nous constitue comme sujet, la parole n'est-elle pas le relais fatal de tout ordre signifiant ? Là encore, il ne s'agit pas juste de prendre un nom comme référence et de faire semblant, mais bien d'évoquer rapidement ses théories, puisqu'il passe ensuite à la crise du Signe, et mentionne le philosophe germano-américain Rudolf Carnap, l'épistémologue anglais Bertrand Russell, et le philosophe autrico-britannique Ludwig Wittgenstein. Elle n'hésite pas à mettre ses propres récits en abîme avec le dernier, où le personnage principal appelle Iris pour lui demander son aide car il vient de recevoir un coup de fil de l'éditrice qui trouve qu'il n'y a pas assez d'action dans ce livre. L'humour est présent dans chaque récit : il provient du décalage entre acteurs et texte, mais aussi de la logique même du récit, souvent sur la base d'un humour absurde. le premier séducteur échoue dans son entreprise avec sa compagne parce qu'il a le malheur de prononcer le mot Boulgour, un faux pas inexcusable dans la suite de mots compliqués. Dans la seconde histoire, le lecteur constate que l'interlocuteur répond de manière machinale à l'homme qui lui explique qu'il ne lui reste plus longtemps à vivre, que sa femme est décédée d'un accident de travail, et qu'il lui lègue une importante somme d'argent. En fait l'autre n'a rien écouté : zéro empathie. le comique de certaines situations fonctionne sur des personnes qui ne s'écoutent pas, ou qui ne sont pas dans le même registre lexical. D'autres fois, le sujet prend le lecteur par surprise. Il s'attendait à ce que la femme sujette aux crises de nerf ne puisse plus supporter la maltraitance de la langue française. Il n'aurait jamais imaginé qu'un sketch porte sur l'univers partagé Marvel, et deux armes de destruction que sont le gant de l'infini de Thanos, et l'anéantisseur ultime (Ultimate Nullifier) manié par Mister Fantastic. Il n'avait pas prévu que l'autrice puisse réaliser un gag purement visuel, avec El Magnifico chevauchant un Saint Marcelin géant. Il est également pris par surprise, par quelques vrais moments de tendresse, comme cette jeune femme qui demande à son compagnon de lui dire quelque chose de gentil. A priori, un recueil de romans-photos usagés et détournés, même pour des histoires courtes, n'a pas grand-chose pour faire rêver. Le résultat est irrésistible, à la fois par un humour fonctionnant sur le décalage, pour des situations absurdes et intelligentes, pour des thèmes contemporains. Le lecteur ne s'attendait pas à éprouver une forme de tendresse platonique pour ces êtres humains plus intelligents qu'il ne le supposait, attachés à bien faire, à surmonter l'incommunicabilité générée par le langage.

23/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Fight Club 2
Fight Club 2

Un ami imaginaire - Ce tome fait suite au roman Fight Club de Chuck Palahniuk, publié en 1996 qu'il vaut mieux avoir lu avant, ou au moins avoir vu le film de David Fincher Fight Club (1999). Il comprend les 10 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2015/2016, écrits par Chuck Palahniuk, dessinés et encrés par Cameron Stewart, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Les couvertures sont l'œuvre de David Mack. le tome commence par une introduction de 2 pages rédigée par Gerard Howard, le responsable d'édition qui a poussé pour que son employeur publie le roman initial. Il se termine par une fin alternative au roman, en 10 pages de bandes dessinées réalisées par les mêmes auteurs. Dix ans après les événements racontés dans Fight Club (le roman), le Narrateur a pris le nom de Sebastian. Il est marié avec Marla Singer, et ils ont un fils appelé Junior. Sebastian travaille pur une entreprise de conseil nommé Rize or Die, où il occupe un poste de bureau, sans joie et sans motivation. Il est sous traitement médicamenteux afin d'éviter une rechute et la réapparition de Tyler Durden. Marla souffre d'ennui et a recommencé à fréquenter des groupes d'entraide psychologiques, le dernier étant destiné aux malades souffrant de progéria (maladie également connue sous le nom de syndrome de Hutchinson-Gilford, provoquant des changements physiques ressemblant à une sénescence accélérée). La babysitteur de Junior a un comportement un peu apeuré vis-à-vis de Sebastian quand il rentre plus tôt que d'habitude. En fait, Marla Singer n'en peut plus de cette normalité castratrice dans un pavillon de banlieue avec une pelouse bien entretenue et un mari d'une banalité effroyable et ennuyeuse. Elle a donc décidé de neutraliser le traitement médicamenteux de Sebastian. le résultat ne se fait pas attendre : il se montre beaucoup plus fougueux au lit, même s'il ne s'en souvient pas forcément. Tyler Durden est de retour et il a de grands projets. Les succursales du Club vont pouvoir retrouver un objectif : projet Mayhem. Dans un bar, Sebastian se rend compte que le serveur a le visage tuméfié et une référence à la Genèse tatouée sur le cou. Il va en avoir des choses à raconter au docteur Wrong, son psychanalyste, lors de la prochaine séance. 20 ans après la parution du roman original, Chuck Palahniuk répond enfin à l'attente des lecteurs et des adorateurs du Fight Club : Tyler Durden, l'homme (le vrai) qui refuse la médiocrité de la société moderne, est de retour. Les clubs n'ont jamais cessé d'exister, mais sans leur maître idéologique, ils n'ont pu que perpétrer la mécanique des combats, sans que cette forme de préparation ne débouche sur quoi que ce soit. Au vu du titre, le lecteur s'attend à une suite en bonne et due forme au roman (à la rigueur au film de David Fincher). Dès les premières séquences, l'auteur confirme cet état de fait. le lecteur doit être familier du récit original. Il doit se souvenir des personnages secondaires afin de les reconnaître lors de leur retour et pour comprendre le sens de leurs actions. Lorsque plusieurs membres d'un Club se mettent à psalmodier le nom de Robert Paulson, il faut savoir de qui il s'agit pour comprendre le sens de ce passage. de la même manière, il faut pouvoir se rappeler que la fréquentation de groupes d'entraide avait permis à Sebastian et Marla de se rencontrer initialement. Rasséréné, le lecteur s'installe confortablement et se prête au jeu d'identifier les références à l'œuvre originale et s'en remet à l'auteur pour le secouer dans son fauteuil, le faire sortir de sa zone de confort et le contraindre à regarder la vérité en face. Les thèmes présents dans l'original resurgissent : l'absence de sens de la vie moderne, la sensation d'émasculation de l'homme végétant dans une vie banale sans pouvoir s'accomplir, l'asservissement de l'individu à sa sécurité matérielle, le recours aux médicaments pour supporter un quotidien médiocre et navrant, la pulsion de d'agir sur son environnement pour le maîtriser et le modeler. Tous les doutes sont balayés d'un revers de main : cette suite est légitime dans tous les sens du terme. Pour donner une suite à son roman le plus populaire, l'auteur a choisi une forme tout aussi populaire, celle de la bande dessinée. Les couvertures prennent la forme de peintures magnifiques et ironiques, réalisées par David Mack, l'auteur de la série Kabuki. Cameron Stewart est un dessinateur ayant travaillé à plusieurs reprises avec Grant Morrison, scénariste exigeant et ambitieux, ayant également réalisé le scénario d'une des incarnations de la série Batgirl. En découvrant les premières pages, le lecteur observe des dessins réalisés dans une approche réaliste et descriptive, avec un degré de simplification qui les éloignent du photoréalisme, et qui leur donne une apparence moqueuse, voire ironique, dans certaines séquences. Il retrouve à plusieurs reprises des échos visuels du film de David Fincher, Stewart s'en inspirant pour créer des liens avec le premier Fight Club. Il retrouve ainsi l'ambiance un peu glauque de la salle où se tiennent les réunions du groupe d'entraide (renforcée par la mise en couleurs intelligente et sensible de Dave Stewart), la maison délabrée que Tyler Durden avait choisie comme quartier général (après la destruction de l'appartement du Narrateur), la vivacité et le tonus des rapports sexuels entre Marla et Tyler, et quelques autres éléments. Dès la page 10, le lecteur observe que l'artiste surimpose des éléments dessinés par-dessus les cases proprement dites. C'est ainsi qu'apparaissent des gélules qui viennent masquer des visages ou des parties de phylactères, puis des pétales de fleurs, puis des comprimés qui semblent comme apposés sur les visages pour les masquer intentionnellement. Cameron Stewart dessine ces éléments de manière plus réalistes que ceux dans les cases, en y ajoutant un ombrage, comme s'ils étaient vraiment posés par-dessus la planche dessinée. Il constate également que l'artiste ne recherche pas une ressemblance avec les acteurs du film. Il n'est pas possible de reconnaître Brad Pitt et le visage de Sebastian n'évoque que vaguement celui d'Edward Norton. De séquence en séquence, le lecteur se rend compte que l'approche de Cameron Stewart permet de mettre sur le même plan graphique des éléments qui sinon seraient apparus comme disparates parce qu'appartenant à des environnements trop éloignés (par exemple la pelouse bien tondue et la guérilla urbaine à Mogadiscio en Somalie). Il constate également que l'artiste ne se contente pas d'illustrer le scénario, mais qu'il utilise des techniques spécifiques à ce média. Par exemple, en page 20, le lecteur peut voir la tête de Sebastian ayant explosé (avec un oeil voletant à travers la page) et expulsant les biens matériels qui constituaient sa prison. Il y a également le recours à ces éléments comme apposés sur la page. Il y a aussi possibilité de disposer côte à côte une case au temps présent et une case dans le passé. Dans le chapitre 4, il représente les déplacements d'un personnage par des pointillés sur un fond de plan. La page finale de ce même chapitre montre le sceau du Comics Code Authority (un organise d'autocensure des comics) maculé de sang, image à destination de lecteurs de comics. Le choix de Cameron Stewart se révèle de plus en plus pertinent au fur et à mesure que l'intrigue avance. En effet, son approche graphique lui permet de représenter au premier degré les éléments de plus en plus déconcertants du récit, virant parfois à la parodie. Il faut dire que Chuck Palahniuk ne fait pas dans la demi-mesure : un dessin en pleine page montrant en contre plongée une dizaine d'individus atteints de progéria descendant en parachute sur un château (dont un dans son fauteuil roulant), des spermatozoïdes serpentant sur la page par-dessus les cases, des individus avec de franches expressions d'exaspération sur le visage, et bien d'autres surprises visuelles. le lecteur peut alors trouver que la narration visuelle vire trop vers la farce, malgré une mise en couleurs qui reste discrète et sobre. - - ATTENTION - La suite du commentaire comprend des divulgâcheurs. - - Mais la dérive narrative s'est produite bien avant. Dès la page 89, Chuck Palahniuk fait une apparition dans le récit, participant à un Club (d'écrivains) dont l'une d'entre eux lui fait observer que cela devient trop méta (pour métacommentaire). Il reviendra par la suite se mêler du récit et donner des conseils sur le scénario, voire avouer son incapacité à maîtriser sa direction. Comme le lecteur pouvait s'y attendre, l'auteur réalise bien une suite, mais refuse de radoter. Il y a donc l'apparition d'autres thèmes qui viennent s'ajouter à ceux présents dans l'œuvre originelle : la psychanalyse, l'importance de la Bible, l'effet Werther (nom donné au suicides mimétiques, en référence à Les souffrances du jeune Werther (1774) de Johann Wolfgang von Goethe), le devenir des personnages de fiction. Chuck Palahniuk ne ressasse pas les thèmes qui ont fait le succès du roman et du film, il poursuit sa réflexion en s'appuyant sur la célébrité de ses personnages. Au cours d'une séquence, un protagoniste déclare que les personnages peuvent survivre aux lecteurs. L'auteur indique par cette formule que ses personnages lui ont échappé dès qu'ils ont commencé à exister par le prisme déformant des lecteurs et des spectateurs, qu'ils ont connu autant de représentations et d'interprétations qu'il y a de lecteurs. Il indique également qu'il est légitime à en reprendre possession pour leur donner un avenir. Il commence sur la célébrité de Tyler Durden et du Fight Club (état paradoxal puisque sa première règle est qu'on n'en parle pas) et poursuit sa réflexion sur l'inanité d'être un suiveur, fusse de Tyler Durden. Il tourne en dérision sa propre création, en montrant l'existence d'un Club de courtepointe (sans parler du Club d'écrivains dont il fait partie, dans le cadre de la présente fiction). Palahniuk ne se moque pas de ses personnages, ni du lecteur, il rappelle qu'il s'agit de fictions et que leur célébrité constitue un contresens de l'objectif de leur création. Il appelle à nouveau à penser par soi-même, à ne suivre personne et pas lui plus qu'un autre. Chuck Palahniuk ne se contente pas de se regarder le nombril en parlant de la célébrité de ses créations. Il continue la réflexion sur la propension pour l'être humain à prendre des fictions pour la réalité, en prenant l'exemple de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Il flanque de grands coups de pied dans le mythe du sauveur avec ces individus déformés par la progéria. Il fait preuve d'humilité avec les paroles finales de Sebastian indiquant que tous ses efforts de manipulation de son lectorat sont partis dans des directions qu'il n'avait pas prévues. Il fait son deuil de l'autorité paternelle. Il évoque l'influence pervasive de la Bible dans la vie des individus. Il chante les louanges des associations d'aide aux enfants gravement malades, avec l'association Baguette Magique. Il donne son opinion sur l'aide psychanalytique. En fin de tome, le lecteur se retrouve en butte au fait que Chuck Palahniuk lui a donné exactement ce qu'il attendait, et que pourtant le résultat constitue quelque chose de bien différent qui défie les attentes. Il a apprécié la simplicité narrative des dessins de Cameron Stewart, tout ayant conscience que les images ont permis de faire passer des associations d'idées mieux que le langage écrit ne l'aurait permis. Il a l'impression que cette histoire se termine en grosse farce, et que la leçon à en tirer n'est pas celle qu'il aurait souhaitée. Comme l'indique la phrase sur la couverture peinte de David Mack : il y a des amis imaginaires qui ne s'en vont jamais. Après lecture, ce constat s'applique bien sûr à Tyler Durden, mais aussi à Robert Paulson, un ami imaginaire dont l'auteur lui-même n'a pas pu se défaire, du fait de la pression de son lectorat, ou plutôt de la popularité acquise par le personnage. Cette suite de Fight Club ne fait pas que dépasser les attentes, elle dépasse les espérances en reprenant le récit et les thématiques là où l'auteur s'en était arrêté il y a 20 ans et en les ouvrant sur d'autres réflexions, tout aussi brutales (à commencer par le mélange entre réalité et fiction de l'auteur, mais aussi du lecteur).

22/06/2024 (modifier)
Par Alix
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série These Savage Shores
These Savage Shores

Je ne suis pourtant pas fan d’histoires de vampires, mais j’ai adoré cet album, qui comme le soulignent déjà les autres posteurs propose une intrigue riche ancrée dans l’Histoire coloniale indienne, mais aussi dans son folklore et ses légendes. Le ballet diplomatique des vampires se juxtapose à celui des différentes factions combattant pour le contrôle de l’Inde et de ses ressources. L’histoire est prenante et bien narrée, et les personnages sont très humains, ambiguës, et attachants. Bref, j’ai tout aimé dans le scenario de Ram V. Et puis bon sang, le dessin de Sumit Kumar et les couleurs de Vittorio Astone sont sublimes. Les planches sont magnifiques, mais semblent à l’étroit dans le format comics, et mériteraient une édition de luxe. Une histoire riche et intéressante, superbement mise en image… Je n’arrive pas à justifier une note autre que 5/5.

22/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Tananarive
Tananarive

Aux vues des différentes critiques, je me doutais bien que ça allait être un bon album mais je dois dire que ça a même dépassé mes attentes. Au début j’étais un peu dubitatif sur l’histoire mais elle se révèle très agréable et prenante, le personnage du notaire est sympathique comme tout et j’ai apprécié les révélations autour du voisin aventurier. C’est feel good et pas manichéen, du bon boulot de la part du scénariste. Je découvre ce dernier mais je vais volontiers me pencher sur ses autres productions. Concernant la partie graphique, si je connaissais bien le trait de Sylvain Vallée, il ne m’avait jamais autant enthousiasmé. D’habitude je ne suis pas fan de ses têtes mais là je n’ai rien à dire, à aucun moment je n’ai senti de gêne, les personnages sont à l’image de leur caractère, ils sont tous bien croqués. Pourtant le dessinateur ne change pas grand chose de son style habituel mais je sais pas, ça m’a semblé plus réussi, je lui trouve même des accroissances avec celui de Plessix pour la tête de notre héros. La narration et découpage sont impeccables pour nous immerger dans ce road-trip nordique. Je précise la localisation car rarement j’ai vu ma région aussi bien représentée, c’est le petit bonus en sus. Je me suis vraiment régalé avec ce point, reconnaissant de nombreux endroits et paysages (mention pour la halte Calaisienne). Ce qui lui vaut d’ailleurs le petit coup de cœur. Un tome qui a fait le tour de mon entourage et qui se déguste avec plaisir, qu’on habite la région ou non d’ailleurs, une bonne lecture rafraîchissante. De la « fausse » aventure qui fait voyager.

22/06/2024 (modifier)