Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique.
Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa.
Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose !
Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire.
Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal.
Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça…
Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité.
Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.
J'ai découvert Gaël Faye à travers son album musical "Rythmes et botanique". Séduit par ses talents d'écriture, je me suis ensuite intéressé à son parcours. Ma fille ayant également étudié son roman "Petit pays" au collège – le livre dont cette bande dessinée est tirée –, j'avais également visionné l'adaptation cinématographique. J'avais trouvé cette dernière nettement plus édulcorée que le roman et moins poétique, un écueil que cette version en BD évite avec brio.
Comme le soulignent de nombreux avis, ce roman graphique aborde sans filtre la guerre civile au Rwanda, le Burundi, et le génocide des Tutsis à travers le regard d'enfant de Gaël Faye (devenu Gabriel dans l'œuvre). Malgré la dureté des thèmes, l'auteur parvient à capturer la beauté du Burundi et la douceur de certains moments d'enfance.
Rien n'est passé sous silence, de la relation complexe de ses parents (un père expatrié originaire du Jura), en passant par les dynamiques sociales entre les occidentaux (sur fond de colonialisme) et les autochtones ou encore le regard porté par les africains sur les métisses (qui ne sont pas considérés comme de vrais "noirs"). Tout est raconté avec une sensibilité et une subtilité très fidèles au roman original. L'anéantissement de sa mère, frappée par le massacre de sa famille au Rwanda, donne lieu à des passages particulièrement poignants, où la complexité de sa souffrance sonne vraiment très juste.
Côté dessin, si le style reste classique, le graphisme s'avère très agréable à l'œil, parfaitement soutenu par une belle mise en couleur. J'ai particulièrement apprécié la couverture, qui illustre avec talent le saut dans l'inconnu et la perte d'innocence vécus par l'enfant qu'était Gaël Faye à cette époque tragique.
Une œuvre poignante que je ne peux que qualifier de "culte" et qui devrait être lue dans tous les collèges de France.
Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 9,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 8,5/10 | Note globale : 18/20
On dira que je ne suis pas objectif, car fan absolu des albums de "Philémon", que j'ai adorés pendant ma jeunesse et que j'ai achetés en bloc il y a quelques années. Chaque fois que je les relis, le même charme opère. Quand je vois certaines critiques, je suis peiné. Bien sûr, chacun a le droit aujourd'hui d'exprimer son opinion. Mais une somme d'opinions peu éclairées ne fait pas une conclusion à laquelle on doit se fier. Le dessin de Fred serait trop peu ceci ou trop cela, trop bâclé, peu lisible pour la jeunesse actuelle, les scénarii trop brouillons, trop chaotiques, etc. Les "Philémon" seraient la création d'un artiste paresseux... Que tout cela est médiocre! Que tout cela est à côté de la plaque! Que tout cela méconnaît les processus de création! Il faut avoir une âme d'adulte-enfant pour se laisser emporter par la magie des dessins de Fred et par son imagination débordante. Rien n'est paresseux chez Fred. Rien n'est facile, sauf en apparence. L'allure nonchalante des dessins et de la conduite des histoires est intentionnelle, elle participe du personnage et de l'ambiance. Ceux qui n'apprécient pas les "Philémon" me font penser au père de ce dernier: le papa de Philémon n'y croit pas; il n'y croit jamais, même quand il est lui-même plongé dans l'univers parallèle des lettres de l'Océan Atlantique même quand l'évidence devrait lui sauter aux yeux. Il a des œillères qui l'empêchent de voir et de croire ce qu'il voit. Eux, les bougons, n'y croient pas non plus, ne ressentent rien... Tant pis pour eux! Moi, je suis ébloui, et je passe des moments merveilleux à lire et à relire tous les albums, dans l'ordre qui convient: O C E A N A T L A N T I Q U E !
Vers Coumacoville. La ville où habitaient ses parents adoptifs.
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Ce tome contient une histoire complète, une succession d’aventures d’un personnage récurrent avec une progression dramatique, pour un récit indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2005. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingts planches de bande dessinée. Lesdites aventures sont au nombre de cinq, précédées par un prologue intitulé Rencontre avec le rêveur, avec un épilogue en clôture. Elles portent comme titre : Virginité, Initiation, Crazyman découvre les mangas, Trahison, Crazyman chez les Indiens.
Aux États-Unis dans le nord du Michigan, en bordure du lac supérieur, un homme à la forte carrure marche au bord de l’eau. Il en croise un autre qu’il dépasse d’une tête, et il lui adresse un bonjour. L’autre répond, se laisse dépasser, et se retourne sur la silhouette qui s’éloigne, songeur. Puis il repère un énorme tronc d’arbre échoué, il s’assoit sur un autre débris et il se met à dessiner le grand tronc. Au bout d’un moment il relève la tête, et il découvre que le grand costaud est en train de l’observer immobile. Ce dernier lui demande s’il dessine. Le rêveur répond que oui : il y a sur cette plage des milliers d’épaves de grands arbres échoués. Il en dessine un par jour, pour une future exposition. En retour, il lui demande s’il est en vacances. Paul Gravel répond que non, il est plutôt comme ces épaves sur la plage. Il se confie : il était un superhéros, Crazyman, c’était lui. Il continue : sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la protection de celles et ceux qui lui semblaient être les victimes du mal. Et dont certaines se sont avérées être plus noires que les méchants des griffes desquelles il les avait sorties. Il se souvient de cet enfant adorable et blond qu’il a sauvé in extremis avant le passage d’un train. Deux ans plus tard, cet enfant, adorable et blond, a tué sa sœur, sa mère, son père, son petit frère. Il y eut aussi cet agent de police qu’il a libéré alors qu’il était sur le point d’être exécuté. Un an plus tard il apprenait que ce policier se livrait à des pratiques contre nature régulièrement sur ses quatre enfants, et les trois de sa maîtresse. Mais le pire était à venir. Le 11 septembre 2001. Son intuition d’un danger l’a dirigé vers un petit chat coincé en haut d’un arbre du Bronx. Le 11 septembre 2001 il a sauvé un petit chat.
La discussion entre les deux hommes continue, tout en marchant sur la plage. Paul explique que Louise n’est plus sa chérie, qu’à ses yeux il était un abruti. Il a été deux fois fidèle à cet amour platonique, et il est toujours puceau. En plus il est timide. Le rêveur rentre chez lui et retrouve sa compagne Julie. Il lui raconte son étrange rencontre, puis ils font l’amour à sa demande à elle. Le lendemain elle décide de marcher sur la plage pour voir si elle rencontre cet étrange individu. Elle repère ce qui lui semble un oiseau dans le ciel, et quelques instants après, Crazyman l’a prise dans ses bras et l’emmène sur une île. Elle lui trouve l’air contrarié et lui propose de parler tranquillement, de s’assoir avant car il l’intimide un peu. Elle pose sa tête contre son torse car elle veut éviter d’avoir du sable dans les cheveux.
Edmond Baudoin qui se lance dans le superhéros américain ? N’importe quoi !!! Certes, à la réflexion il a bien collaboré avec l’éditeur Kodansha pour réaliser des mangas, adaptés en français dans Le Voyage (Baudoin) (1996), Salade niçoise (2002), en adoptant les codes narratifs propres au marché japonais de la bande dessinée. Bon, là, ça n’a pas une tête de comics, les chapitres étant de longueur inégale, sans respecter le format de vingt ou vingt-deux pages. En revanche, l’auteur semble être plus que familier de la mythologie du superhéros dont il s’inspire. Crazyman a comme identité civil Paul Gravet qui exerce le métier de journaliste comme Clark Kent. Il entretient une relation doublement platonique avec sa collègue Louise, en tant que collègue et en tant que superhéros. Son amie d’enfance, Laurie a également un prénom qui commence par la lettre L (comme Lois au Daily Planet, et Lana Lang à Smallville, ou encore Lori Lemaris). Ses parents habitent une petite ville à la campagne et sont fermiers comme Martha & Jonathan Kent. En outre, le connaisseur sourit quand Julie pense qu’elle a repéré un oiseau dans le ciel, comme dans la célèbre expression : C’est un oiseau… C’est un avion… C’est Superman ! Enfin les responsables éditoriaux du journal pour lequel travaillent Paul et Louise font observer que quand Paul enquête, Crazyman n’est jamais loin. Le lecteur observe que l’auteur a choisi d’écrire des histoires après que Paul ait abandonné son costume de superhéros, et que son nom sous-entend qu’il est le jouet d’une forme de folie.
Pour autant, ces histoires se situent à des années-lumière de celles de Superman, créé en 1938 par Joe Shuster (1914-1992) & Jerry Siegel (1914-1996). Certes le personnage principal vole dans chaque histoire, il lit un comics de ses aventures à un jeune enfant, et il passe même la majeure partie du troisième épisode en question en costume des superhéros. Il est également question de son identité secrète, et de son goût pour l’altruisme. Il se retrouve enlevé par un groupe de rebelles armés, et il enquête sur la disparition de personnes à la rue dans une grande métropole. Toutefois les supercriminels sont absents et mis à part dans un monde virtuel il ne triomphe pas à coup de grands uppercuts. D’ailleurs la narration visuelle de l’artiste reste dans son registre habituel, sans mettre en valeur des musculatures gonflées aux stéroïdes ou à la créatine, ou des femmes dans des tenues très révélatrices mettant en valeur des poitrines hypertrophiées (à une exception près pour Tamiko). Le lecteur retrouve donc le trait caractéristique de ce dessinateur : des dessins majoritairement au pinceau, avec des contours irréguliers plein d’expressivité, du noir souvent charbonneux, parfois un peu baveux, et quelques parties à l’encre. C’est du pur Baudoin, avec parfois cette incongruité d’une armoire à glace en train de voler dans le ciel, de manière autonome.
Tout comme pour son passage chez un éditeur de manga japonais, ce créateur conserve toute sa personnalité propre, ses idiosyncrasies graphiques, sans adapter celles de comics. Pour autant, le lecteur familier de son œuvre sent bien qu’il a réalisé des adaptations à son sujet, à sa démarche créatrice. Outre cette liberté de voler dans le ciel, il constate une importance plus grande donnée aux cités, aux mégapoles, ce personnage essentiel des comics de superhéros, que ce soit New York ou Tokyo. Il relève même un hommage direct au Tarzan de Burne Hogarth (1911-1996) le temps d’une case. Le fait de lire une fiction, avec de l’action, change aussi la sensation à la vue des planches, en particulier cette posture très assurée de Paul, grand et fort, se tenant bien droit. Ces chapitres comprennent également des moments d’interactions personnelles, certaines intimes. Lors de ces passages, le lecteur retrouve Baudoin tel qu’en lui-même : une approche expressionniste permettant de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage, donnant à voir une ou plusieurs facettes de leur personnalité, par leur posture, leur expression, les éléments visuels mis en avant qui vont au-delà d’une description factuelle et propre sur elle. Les dessins expriment beaucoup plus que ce qu’ils décrivent : la profonde détresse émotionnelle de Paul, le caractère enjoué et joueur de Julie et la manière dont elle s’amuse de la gêne qu’elle provoque en Paul, l’incroyable agressivité comportementale de la première ville étrangère où s’arrête Paul, la détermination quasi fanatique qui anime la rebelle Isabella, la suffisance méprisante de Louise, la joie simple du garçon à qui Paul lit comics, etc.
Le lecteur comprend rapidement ce qui a pu séduire un créateur comme Baudoin dans cette entreprise : prendre un personnage de superhéros innocent et pur, altruiste et courageux, et le faire passer délicatement à l’âge adulte. C’est ainsi que Paul se trouve fort dépourvu alors qu’il a renoncé à sauver la veuve et l’orphelin et toute sorte de victimes, en découvrant qu’être victime n’est pas synonyme d’être quelqu’un de bien. La découverte que l’Afrique est bien différente des récits d’explorateurs colonialistes des siècles précédents. La réalité des actions militaires à l’étranger (la guerre tue), ou encore la prédation sur les plus faibles comme les personnes à la rue. Paul perd ainsi son innocence et passe à l’âge adulte, processus inéluctable pour tout à chacun. Sans oublier cette étape essentielle et libératrice (pour lui) qu’est la perte de sa virginité. Et puis il y a le troisième épisode intitulé : Crazyman découvre les mangas. Dans un premier temps, le lecteur se trouve décontenancé par l’intrigue : combattre quatre personnages de nature très différente, qui pourraient être issus de différents types de manga. D’un autre côté, cela fait sens : raconter une histoire de superhéros constitue un questionnement culturel pour l’auteur, au travers du genre dominant en bande dessinée aux États-Unis, questionnement qu’il avait également effectué en réalisant des bandes dessinées pour le marché japonais. Dans chaque histoire, le lecteur ressent que l’auteur éprouve une sorte de tendresse pour son personnage : il ne raille pas son innocence, même s’il la pointe gentiment du doigt. Il ne se moque pas du concept de superpouvoir, même si son incongruité ressort avec évidence. Le lecteur voit bien que les préoccupations de Paul / ex Crazyman sont très similaires à celles de l’auteur lui-même. Il retrouve la fascination pour la femme et le plaisir à l’acte sexuel, une empathie et une sollicitude pour son prochain, une curiosité pour les différences culturelles, etc. D’ailleurs ce rêveur rencontré sur la plage, qui dessine des arbres, pourrait bien se prénommer Edmond. Et Crazyman pourrait bien être l’alter ego de ce dessinateur, une façon pour lui de se représenter son âme, d’incarner ses aspirations modèles, d’être l’allégorie d’une pureté idéale.
Edmond Baudoin qui réalise un comics de superhéros ? N’importe quoi ! Ben non, pas tant que ça. Déjà parce que ledit superhéros, Crazyman, vient de mettre fin à sa carrière. Ensuite parce qu’il fait preuve des mêmes centres d’intérêt que l’auteur, et des mêmes grandes espérances. Ensuite parce la narration visuelle reste du pur Baudoin : des cases réalisées au pinceau, des traits de contour irréguliers irradiant une expressivité peu commune, une vitalité de chaque contour. Et puis ce personnage à l’âme enfantine qui se retrouve obligé de grandir devient l’allégorie des aspirations de son créateur, ainsi qu’une recherche de ce qu’expriment les comics de superhéros, tout comme il s’était lancé dans l’aventure de découvrir ce qu’il est possible d’exprimer dans les mangas. Formidable.
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Le Pépère
Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique. Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa. Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose ! Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire. Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal. Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça… Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité. Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.
Petit pays
J'ai découvert Gaël Faye à travers son album musical "Rythmes et botanique". Séduit par ses talents d'écriture, je me suis ensuite intéressé à son parcours. Ma fille ayant également étudié son roman "Petit pays" au collège – le livre dont cette bande dessinée est tirée –, j'avais également visionné l'adaptation cinématographique. J'avais trouvé cette dernière nettement plus édulcorée que le roman et moins poétique, un écueil que cette version en BD évite avec brio. Comme le soulignent de nombreux avis, ce roman graphique aborde sans filtre la guerre civile au Rwanda, le Burundi, et le génocide des Tutsis à travers le regard d'enfant de Gaël Faye (devenu Gabriel dans l'œuvre). Malgré la dureté des thèmes, l'auteur parvient à capturer la beauté du Burundi et la douceur de certains moments d'enfance. Rien n'est passé sous silence, de la relation complexe de ses parents (un père expatrié originaire du Jura), en passant par les dynamiques sociales entre les occidentaux (sur fond de colonialisme) et les autochtones ou encore le regard porté par les africains sur les métisses (qui ne sont pas considérés comme de vrais "noirs"). Tout est raconté avec une sensibilité et une subtilité très fidèles au roman original. L'anéantissement de sa mère, frappée par le massacre de sa famille au Rwanda, donne lieu à des passages particulièrement poignants, où la complexité de sa souffrance sonne vraiment très juste. Côté dessin, si le style reste classique, le graphisme s'avère très agréable à l'œil, parfaitement soutenu par une belle mise en couleur. J'ai particulièrement apprécié la couverture, qui illustre avec talent le saut dans l'inconnu et la perte d'innocence vécus par l'enfant qu'était Gaël Faye à cette époque tragique. Une œuvre poignante que je ne peux que qualifier de "culte" et qui devrait être lue dans tous les collèges de France. Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 9,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 8,5/10 | Note globale : 18/20
Philémon
On dira que je ne suis pas objectif, car fan absolu des albums de "Philémon", que j'ai adorés pendant ma jeunesse et que j'ai achetés en bloc il y a quelques années. Chaque fois que je les relis, le même charme opère. Quand je vois certaines critiques, je suis peiné. Bien sûr, chacun a le droit aujourd'hui d'exprimer son opinion. Mais une somme d'opinions peu éclairées ne fait pas une conclusion à laquelle on doit se fier. Le dessin de Fred serait trop peu ceci ou trop cela, trop bâclé, peu lisible pour la jeunesse actuelle, les scénarii trop brouillons, trop chaotiques, etc. Les "Philémon" seraient la création d'un artiste paresseux... Que tout cela est médiocre! Que tout cela est à côté de la plaque! Que tout cela méconnaît les processus de création! Il faut avoir une âme d'adulte-enfant pour se laisser emporter par la magie des dessins de Fred et par son imagination débordante. Rien n'est paresseux chez Fred. Rien n'est facile, sauf en apparence. L'allure nonchalante des dessins et de la conduite des histoires est intentionnelle, elle participe du personnage et de l'ambiance. Ceux qui n'apprécient pas les "Philémon" me font penser au père de ce dernier: le papa de Philémon n'y croit pas; il n'y croit jamais, même quand il est lui-même plongé dans l'univers parallèle des lettres de l'Océan Atlantique même quand l'évidence devrait lui sauter aux yeux. Il a des œillères qui l'empêchent de voir et de croire ce qu'il voit. Eux, les bougons, n'y croient pas non plus, ne ressentent rien... Tant pis pour eux! Moi, je suis ébloui, et je passe des moments merveilleux à lire et à relire tous les albums, dans l'ordre qui convient: O C E A N A T L A N T I Q U E !
Crazyman
Vers Coumacoville. La ville où habitaient ses parents adoptifs. - Ce tome contient une histoire complète, une succession d’aventures d’un personnage récurrent avec une progression dramatique, pour un récit indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2005. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingts planches de bande dessinée. Lesdites aventures sont au nombre de cinq, précédées par un prologue intitulé Rencontre avec le rêveur, avec un épilogue en clôture. Elles portent comme titre : Virginité, Initiation, Crazyman découvre les mangas, Trahison, Crazyman chez les Indiens. Aux États-Unis dans le nord du Michigan, en bordure du lac supérieur, un homme à la forte carrure marche au bord de l’eau. Il en croise un autre qu’il dépasse d’une tête, et il lui adresse un bonjour. L’autre répond, se laisse dépasser, et se retourne sur la silhouette qui s’éloigne, songeur. Puis il repère un énorme tronc d’arbre échoué, il s’assoit sur un autre débris et il se met à dessiner le grand tronc. Au bout d’un moment il relève la tête, et il découvre que le grand costaud est en train de l’observer immobile. Ce dernier lui demande s’il dessine. Le rêveur répond que oui : il y a sur cette plage des milliers d’épaves de grands arbres échoués. Il en dessine un par jour, pour une future exposition. En retour, il lui demande s’il est en vacances. Paul Gravel répond que non, il est plutôt comme ces épaves sur la plage. Il se confie : il était un superhéros, Crazyman, c’était lui. Il continue : sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la protection de celles et ceux qui lui semblaient être les victimes du mal. Et dont certaines se sont avérées être plus noires que les méchants des griffes desquelles il les avait sorties. Il se souvient de cet enfant adorable et blond qu’il a sauvé in extremis avant le passage d’un train. Deux ans plus tard, cet enfant, adorable et blond, a tué sa sœur, sa mère, son père, son petit frère. Il y eut aussi cet agent de police qu’il a libéré alors qu’il était sur le point d’être exécuté. Un an plus tard il apprenait que ce policier se livrait à des pratiques contre nature régulièrement sur ses quatre enfants, et les trois de sa maîtresse. Mais le pire était à venir. Le 11 septembre 2001. Son intuition d’un danger l’a dirigé vers un petit chat coincé en haut d’un arbre du Bronx. Le 11 septembre 2001 il a sauvé un petit chat. La discussion entre les deux hommes continue, tout en marchant sur la plage. Paul explique que Louise n’est plus sa chérie, qu’à ses yeux il était un abruti. Il a été deux fois fidèle à cet amour platonique, et il est toujours puceau. En plus il est timide. Le rêveur rentre chez lui et retrouve sa compagne Julie. Il lui raconte son étrange rencontre, puis ils font l’amour à sa demande à elle. Le lendemain elle décide de marcher sur la plage pour voir si elle rencontre cet étrange individu. Elle repère ce qui lui semble un oiseau dans le ciel, et quelques instants après, Crazyman l’a prise dans ses bras et l’emmène sur une île. Elle lui trouve l’air contrarié et lui propose de parler tranquillement, de s’assoir avant car il l’intimide un peu. Elle pose sa tête contre son torse car elle veut éviter d’avoir du sable dans les cheveux. Edmond Baudoin qui se lance dans le superhéros américain ? N’importe quoi !!! Certes, à la réflexion il a bien collaboré avec l’éditeur Kodansha pour réaliser des mangas, adaptés en français dans Le Voyage (Baudoin) (1996), Salade niçoise (2002), en adoptant les codes narratifs propres au marché japonais de la bande dessinée. Bon, là, ça n’a pas une tête de comics, les chapitres étant de longueur inégale, sans respecter le format de vingt ou vingt-deux pages. En revanche, l’auteur semble être plus que familier de la mythologie du superhéros dont il s’inspire. Crazyman a comme identité civil Paul Gravet qui exerce le métier de journaliste comme Clark Kent. Il entretient une relation doublement platonique avec sa collègue Louise, en tant que collègue et en tant que superhéros. Son amie d’enfance, Laurie a également un prénom qui commence par la lettre L (comme Lois au Daily Planet, et Lana Lang à Smallville, ou encore Lori Lemaris). Ses parents habitent une petite ville à la campagne et sont fermiers comme Martha & Jonathan Kent. En outre, le connaisseur sourit quand Julie pense qu’elle a repéré un oiseau dans le ciel, comme dans la célèbre expression : C’est un oiseau… C’est un avion… C’est Superman ! Enfin les responsables éditoriaux du journal pour lequel travaillent Paul et Louise font observer que quand Paul enquête, Crazyman n’est jamais loin. Le lecteur observe que l’auteur a choisi d’écrire des histoires après que Paul ait abandonné son costume de superhéros, et que son nom sous-entend qu’il est le jouet d’une forme de folie. Pour autant, ces histoires se situent à des années-lumière de celles de Superman, créé en 1938 par Joe Shuster (1914-1992) & Jerry Siegel (1914-1996). Certes le personnage principal vole dans chaque histoire, il lit un comics de ses aventures à un jeune enfant, et il passe même la majeure partie du troisième épisode en question en costume des superhéros. Il est également question de son identité secrète, et de son goût pour l’altruisme. Il se retrouve enlevé par un groupe de rebelles armés, et il enquête sur la disparition de personnes à la rue dans une grande métropole. Toutefois les supercriminels sont absents et mis à part dans un monde virtuel il ne triomphe pas à coup de grands uppercuts. D’ailleurs la narration visuelle de l’artiste reste dans son registre habituel, sans mettre en valeur des musculatures gonflées aux stéroïdes ou à la créatine, ou des femmes dans des tenues très révélatrices mettant en valeur des poitrines hypertrophiées (à une exception près pour Tamiko). Le lecteur retrouve donc le trait caractéristique de ce dessinateur : des dessins majoritairement au pinceau, avec des contours irréguliers plein d’expressivité, du noir souvent charbonneux, parfois un peu baveux, et quelques parties à l’encre. C’est du pur Baudoin, avec parfois cette incongruité d’une armoire à glace en train de voler dans le ciel, de manière autonome. Tout comme pour son passage chez un éditeur de manga japonais, ce créateur conserve toute sa personnalité propre, ses idiosyncrasies graphiques, sans adapter celles de comics. Pour autant, le lecteur familier de son œuvre sent bien qu’il a réalisé des adaptations à son sujet, à sa démarche créatrice. Outre cette liberté de voler dans le ciel, il constate une importance plus grande donnée aux cités, aux mégapoles, ce personnage essentiel des comics de superhéros, que ce soit New York ou Tokyo. Il relève même un hommage direct au Tarzan de Burne Hogarth (1911-1996) le temps d’une case. Le fait de lire une fiction, avec de l’action, change aussi la sensation à la vue des planches, en particulier cette posture très assurée de Paul, grand et fort, se tenant bien droit. Ces chapitres comprennent également des moments d’interactions personnelles, certaines intimes. Lors de ces passages, le lecteur retrouve Baudoin tel qu’en lui-même : une approche expressionniste permettant de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage, donnant à voir une ou plusieurs facettes de leur personnalité, par leur posture, leur expression, les éléments visuels mis en avant qui vont au-delà d’une description factuelle et propre sur elle. Les dessins expriment beaucoup plus que ce qu’ils décrivent : la profonde détresse émotionnelle de Paul, le caractère enjoué et joueur de Julie et la manière dont elle s’amuse de la gêne qu’elle provoque en Paul, l’incroyable agressivité comportementale de la première ville étrangère où s’arrête Paul, la détermination quasi fanatique qui anime la rebelle Isabella, la suffisance méprisante de Louise, la joie simple du garçon à qui Paul lit comics, etc. Le lecteur comprend rapidement ce qui a pu séduire un créateur comme Baudoin dans cette entreprise : prendre un personnage de superhéros innocent et pur, altruiste et courageux, et le faire passer délicatement à l’âge adulte. C’est ainsi que Paul se trouve fort dépourvu alors qu’il a renoncé à sauver la veuve et l’orphelin et toute sorte de victimes, en découvrant qu’être victime n’est pas synonyme d’être quelqu’un de bien. La découverte que l’Afrique est bien différente des récits d’explorateurs colonialistes des siècles précédents. La réalité des actions militaires à l’étranger (la guerre tue), ou encore la prédation sur les plus faibles comme les personnes à la rue. Paul perd ainsi son innocence et passe à l’âge adulte, processus inéluctable pour tout à chacun. Sans oublier cette étape essentielle et libératrice (pour lui) qu’est la perte de sa virginité. Et puis il y a le troisième épisode intitulé : Crazyman découvre les mangas. Dans un premier temps, le lecteur se trouve décontenancé par l’intrigue : combattre quatre personnages de nature très différente, qui pourraient être issus de différents types de manga. D’un autre côté, cela fait sens : raconter une histoire de superhéros constitue un questionnement culturel pour l’auteur, au travers du genre dominant en bande dessinée aux États-Unis, questionnement qu’il avait également effectué en réalisant des bandes dessinées pour le marché japonais. Dans chaque histoire, le lecteur ressent que l’auteur éprouve une sorte de tendresse pour son personnage : il ne raille pas son innocence, même s’il la pointe gentiment du doigt. Il ne se moque pas du concept de superpouvoir, même si son incongruité ressort avec évidence. Le lecteur voit bien que les préoccupations de Paul / ex Crazyman sont très similaires à celles de l’auteur lui-même. Il retrouve la fascination pour la femme et le plaisir à l’acte sexuel, une empathie et une sollicitude pour son prochain, une curiosité pour les différences culturelles, etc. D’ailleurs ce rêveur rencontré sur la plage, qui dessine des arbres, pourrait bien se prénommer Edmond. Et Crazyman pourrait bien être l’alter ego de ce dessinateur, une façon pour lui de se représenter son âme, d’incarner ses aspirations modèles, d’être l’allégorie d’une pureté idéale. Edmond Baudoin qui réalise un comics de superhéros ? N’importe quoi ! Ben non, pas tant que ça. Déjà parce que ledit superhéros, Crazyman, vient de mettre fin à sa carrière. Ensuite parce qu’il fait preuve des mêmes centres d’intérêt que l’auteur, et des mêmes grandes espérances. Ensuite parce la narration visuelle reste du pur Baudoin : des cases réalisées au pinceau, des traits de contour irréguliers irradiant une expressivité peu commune, une vitalité de chaque contour. Et puis ce personnage à l’âme enfantine qui se retrouve obligé de grandir devient l’allégorie des aspirations de son créateur, ainsi qu’une recherche de ce qu’expriment les comics de superhéros, tout comme il s’était lancé dans l’aventure de découvrir ce qu’il est possible d’exprimer dans les mangas. Formidable.