Les derniers avis (35 avis)

Couverture de la série Sibylline - Chroniques d'une escort girl
Sibylline - Chroniques d'une escort girl

Sibylline est une bande dessinée remarquable par la justesse de son regard. Le récit aborde un thème lourd et délicat sans jamais tomber dans la provocation facile ni la satire appuyée. L’autrice choisit une approche frontale mais nuancée, exposant avec finesse les zones de lumière et d’ombre de cette double vie, dans un traitement profondément respectueux et humain. Le propos dépasse rapidement le simple cadre de la prostitution pour interroger des thèmes plus larges comme le pouvoir, l’amour, les rapports de domination et le besoin de reconnaissance. Le scénario se distingue par son réalisme et sa sobriété. Tout repose sur l’observation, sur de petites situations crédibles et sur des personnages extrêmement bien écrits. Raphaëlle est attachante, complexe, jamais idéalisée ni jugée. L’identification est immédiate, non parce que l’on partage son vécu, mais parce que ses motivations et ses contradictions sont parfaitement lisibles. Cette proximité émotionnelle est clairement l’un des grands points forts de l’album. Graphiquement, le dessin est superbe et sert le récit avec une grande intelligence. Élégant, précis, sensible, il sublime l’histoire sans jamais l’écraser. La mise en scène est fluide, les ambiances sont maîtrisées, et chaque planche renforce la dimension intime du récit. On est face à une œuvre modeste en apparence, mais d’une grande précision, qui gagne énormément à être lue avec attention. Sibylline n’est pas une œuvre clinquante ou démonstrative, mais une bande dessinée d’orfèvre : discrète, profondément juste, et d’une grande maturité narrative et graphique.

16/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Deux Filles nues
Deux Filles nues

Œuvre remarquable, à la fois exigeante et profondément maîtrisée. L’entrée dans le récit m'a demandé un temps d’adaptation, tant sur le principe narratif que sur le dessin, mais une fois ce cap franchi, l’ensemble s’impose avec une évidence rare. Le choix de raconter l’Histoire depuis un point fixe — celui d’un tableau — est particulièrement pertinent. Ce regard immobile, contraint mais lucide, permet une lecture originale et puissante du XX? siècle, sans jamais tomber dans l’artifice. Le scénario est solidement étayé sur le plan historique, avec une dimension presque pédagogique, mais toujours à la bonne dose. Le récit reste rythmé, fluide, et parvient à rendre les époques successives très lisibles à travers des fragments de vies, des situations, des silences. Les personnages, bien que souvent croisés brièvement, existent réellement, et l’on comprend beaucoup sans que tout soit montré ou appuyé. Graphiquement, le style n'est pas forcément ma tasse de thé au niveau purement esthétique, mais il s’impose rapidement comme totalement cohérent avec le propos. Le dessin est expressif, artistique, parfois brut, et évoque volontairement l’univers de la peinture et du tableau. Ce choix renforce le fond et donne une vraie identité à l’ensemble.

15/01/2026 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Dédales (Burns)
Dédales (Burns)

C'est étrange comme certaines BD vous cueillent parfois plus que d'autres. Et je suis également surpris d'être le second à aviser la série en entier, car elle a une aura qui charme au premier tome pour ne plus lâcher jusqu'au dernier. Charles Burns est un auteur atypique à mes yeux, le bonhomme atteignant ses 70 ans cette année et pourtant éditant des livres sur la jeunesse. Une jeunesse qui n'est jamais analysé sociologiquement, moquée, dénoncée ou dévoyée. Elle est vécue de l'intérieur, de la tête de ces jeunes gens pas encore adulte, plus enfant, qui ne savent rien sur ce qu'ils veulent, ce qu'ils seront et ce qu'il feront. Dédales est tout à fait dans cette idée-là, avec deux personnages centraux au récit : Brian, dessinateur étrange, fan de films d'horreur de série B vivant chez une mère alcoolique, et Laurie, jeune femme aux cheveux roux qui ne passe pas inaperçue, considérée comme magnifique par tout le monde elle sera le premier rôle dans le film amateur que Brian tourne avec son meilleur ami. Lorsque j'ai commencé à comprendre le pitch de l'histoire, je m'attendais à ce que l'on aille dans une certaine direction, mais il n'en est rien. Comme dans Black Hole, Burns ne s'amuse pas à nous faire un récit d'adolescence classique. Au contraire, il sort des cadres conventionnels de ce type d'histoire pour aller dans quelque chose de plus réaliste, qui a le gout de ma propre adolescence. Brian a un talent mais se pose beaucoup de questions, rêve de choses étranges et semble mal dans sa peau, mal dans sa tête. Le dessin est un exutoire à ses émotions et sa vie intérieure, croquant des choses que le lecteur ou la lectrice comprendra avant ce personnage perdu. De même, Laurie n'est ni une femme jouant de sa beauté ni un ange sauveur. C'est une jeune femme intriguée par ce type étrange, pas tout à fait à l'aise avec son apparence et qui rejoint un projet qu'elle n'est pas sur d'apprécier. L'intrigue navigue entre ces deux personnages constamment, passant de l'un à l'autre en quelques planches. C'est une plongée dans leur psyché et leurs questionnements, leur regard sur le monde et leur compréhension des choses. Sans artifice, il nous fait tout comprendre et permet d'avoir une lecture prenante qui pose des questions sans jamais répondre explicitement à tout. L'histoire à une fin, une fin qui est celle qu'il fallait aux deux protagonistes. Chacun se comprend mieux, porte en lui les réponses dont il avait besoin et avance dans la vie. Ce n'est ni un happy end ni une résolution finale. Juste une étape de franchie, un pas de plus dans la vie. Le tout est porté par le dessin de l'auteur, qui arrive à être dérangeant de façon très simple, jouant avec les couleurs et les cadrages, les regards et les tensions dans les silences, les créatures extra-terrestres sorties de l'esprit de Brian. Les couleur renforcent l'effet visuel, rendant l'ensemble raide, guindé, coincé dans les corps, sauf lorsque les rêves prennent place. Alors les pages prennent une autre tournure, les couleurs changent et le dessin se fait plus souple. Burns sait parfaitement représenter ce monde d'imagination, où tout est plus simple, plus beau. Sa maitrise n'est pas nouvelle mais reste parfaite ici. En fait, je crois que j'ai été touchée par la BD parce qu'elle ne va pas réellement quelque part mais qu'elle n'erre pas sans but. C'est une BD sur deux jeunes un peu perdus qui se croisent et qui vont grandir. Chacun à sa façon. Burns n'insiste pas sur les éléments importants du récit, laissant au spectateur le choix de comprendre à sa façon. Loin du cliché d'une jeunesse drogue-alcool-fête ou de récits intimistes et sombre, Burns nous montre des adolescents en proie à des malaises dont l'origine est claire, tourmentés mais essayant de s'en sortir. C'est touchant, jamais voyeuriste, jamais misérabiliste. D'une façon presque froide et détaché, il nous fait ressentir de l'intérieur ce que vivent ces jeunes gens, et personnellement je trouve ça vraiment touchant.

15/01/2026 (modifier)
Par Ludo46
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Coup du Maître
Le Coup du Maître

Certains albums ne s’annoncent pas, ils s’imposent. Celui-ci fait partie de ces œuvres que l’on découvre presque par accident et qui, dès les premières pages, créent une forme d’évidence. Tout commence par une image saisissante, une scène ample et puissante, qui capte immédiatement l’attention et donne envie d’aller plus loin. Une liberté rare, perceptible à chaque étape de la lecture. Le récit ne cherche jamais à suivre une recette ou à cocher des cases. Il avance avec assurance, prend des risques, assume ses partis pris et construit un univers dense, cohérent, parfois déroutant, toujours sincère. Cette approche donne au scénario une personnalité forte, loin des schémas narratifs trop souvent recyclés. Visuellement, l’album impressionne par son ambition. Le dessin ne se contente pas d’illustrer le récit : il le porte, l’enrichit, le rend crédible. Les décors, les personnages, les scènes d’action comme les moments plus calmes participent à une immersion totale. Chaque plan semble pensé pour servir l’atmosphère et renforcer la sensation de monde vivant. Au final, Le Coup du Maître s’impose comme une œuvre singulière, exigeante et généreuse, qui démontre que la bande dessinée sur le jeu de rôle peut encore surprendre en dehors des sentiers balisés. Un album marquant, qui laisse une vraie empreinte une fois refermé.

15/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Soli Deo Gloria
Soli Deo Gloria

Gros coup de cœur. Le scénario avance avec une limpidité remarquable : il ne cherche pas l’effet de surprise artificiel mais construit, pas à pas, une trajectoire dont l’issue paraît inéluctable. Cette progression maîtrisée donne au récit une tension constante, presque fataliste, qui renforce son impact. Le conte se déploie dans un univers crédible, mêlant lieux et noms inventés mais immédiatement lisibles, créant un miroir troublant avec notre réalité sans jamais tomber dans la démonstration appuyée. Les personnages sont le cœur du livre : profondément humains, complexes, crédibles dans leurs contradictions et leurs dérives. Leur évolution, dans un contexte sombre et radicalisé, est décrite avec une justesse rare. La noirceur du propos n’est jamais gratuite ; elle s’inscrit dans un monde cohérent, dur, mais sans morale surlignée. Tout paraît à sa place, ce qui rend l’ensemble d’autant plus marquant. Graphiquement, l’album impressionne. Le noir et blanc puissant, proche du fusain, alterne avec intelligence entre douceur et violence, accompagnant parfaitement les états émotionnels du récit. L’usage ponctuel de la couleur pour la musique est une idée brillante, à la fois discrète et signifiante. La cohérence visuelle est totale, jusque dans la conception des pages et l’identité graphique globale de l’ouvrage.

15/01/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits
Le Nécronomickey - Le Livre des destins maudits

Ça tournait encore et encore dans le néant de son cerveau, aussi vide que l’espace interstellaire. - Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes, toutes réalisées par le même créateur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Philippe Foerster pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-quatorze pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par David Camus, traducteur de H.P. Lovecraft, évoquant l’hommage à l’écrivain, les références à Edgar Allan Poe, à Guernica de Picasso, aux Idées noires de Franquin et à Gotlib, à la manière dont l’auteur sait faire coexister licorne kawaï, magie noire et peur bleue, un mélange aussi absurde qu’effrayant. Introduction. Deux enfants à la large tête sont en train de discuter : le jeune Nyalartoupeth et la jeune Yogshototte. Cette dernière se vante que son père est un grand ancien, plus grand que celui de son copain, qui était le fameux écrivain Mcktulhu, l’écrivain, le savant, l’intello, celui que tout le monde, dans son dos, appelle le dormeur éveillé. Le garçon répond que ce n’est pas une médisance, c’est un compliment, car son père, quand il dort, il s’incarne à l’endroit qu’il rêve. La jeune fille lui rétorque que son père à elle, on le surnomme le destructeur de mondes, et ça, c’est la classe ! Son copain explique que son père ne dort pas tout le temps, la journée, il est astronome, ça veut dire qu’il observe les étoiles et tout ça avec sa grosse lunette. D’ailleurs son père a une grande théorie à propos de l’univers, c’est une théorie sur le monde d’où tout le monde provient. Toujours selon son père, dans le temps leur peuple vivait sur une planète du nom de la Terre. Et les habitants de ce monde, c’étaient les zhumains. Son père raconte qu’un jour, un astéroïde géant a heurté la Terre et il a continué sa course en emportant un gros bout, avec plein de zhumains dessus. Depuis, ils voyagent dans l’espace sur ce caillou. Et vogue la galère ! Mais ils ont été tellement bombardés de rayons cosmiques qu’à force ils n’ont plus ressemblé à des zhumains que durant leurs premières années d’enfance, ensuite ils deviennent des mutants horrifiants ! Voilà, Nyalarpoupeth a mangé les tartines de Mamy, et il va lire le premier chapitre du Livre des maudits, l’abominable Nécronomickey. Et ce chapitre concerne le destin mémorable et déplorable du pauvre Zombiquet Or donc, comme chaque été, ce Zombiquet Myrmidon passait ses vacances à la villa Les Portugaises Ensablées, située face à la mer. C’est la fin de la belle saison. Madame la colonel en retraite et Zombiquet constituent le dernier carré de la pension. Leurs hôtes, Horace et Cuniage Glairedepoule, veillent avec zèle sur le confort de leurs ultimes pensionnaires. Leurs trois petites filles, Ririte, Fifite et Louloute, pétillantes de vitalité égayaient toute la bâtisse de leur joyeuse et constante hyperactivité. Tous les soirs, Zombiquet sort se promener sur la plage. Il observe les trois enfants se précipiter vers les vagues et s’y ébattre pour la dernière fois de la journée. À peine Zombiquet a-t-il repris sa balade que des cris retentissent. Les trois fillettes hurlent : La nuit !! La nuit !! L’eau ! La mer est devenue la nuit !! Un pilier du magazine Fluide Glacial à partir de 1980, dont certaines histoires ont été compilées dans le recueil Certains l’aiment noir, un mélange unique d’humour et de noirceur, avec une bonne dose d’absurde. La couverture du présent ouvrage donne une bonne indication de la personnalité graphique de ce créateur unique en son genre : beaucoup de traits encrés, des aplats de noir aux formes déchiquetées, une absence de volonté de séduction visuelle, et un personnage avec un strabisme des plus affirmés. Le lecteur a la confirmation de ces caractéristiques dans chacune des histoires, sans jamais aucun répit. Il peut ressentir ce parti pris graphique comme une forme d’agression visuelle, des planches très chargées, comme si chaque case hurlait à ses yeux, l’agressait avec de multiples informations, par des éléments anormaux, relevant d’une perception dégénérée de la réalité, ou rien n’est normal. C’est une expérience peu commune de dessins détaillés, descriptifs, où il y a toujours quelque chose qui ne va pas, au moins un élément incongru, horrifique dans chaque case. L’artiste sait tordre les représentations au point que le lecteur éprouve une réaction d’amusement irrépressible (les strabismes divergents systématisés), et d’inconfort désagréable généré par la monstruosité organique, car ces déformations tératologiques semblent à chaque fois être la manifestation physique d’une maladie mentale, d’une anormalité psychique dont la malformation est un symptôme. Étant publié par Fluide Glacial, le lecteur s’attend à une lecture humoristique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet auteur dispose d’un sens de l’humour idiosyncratique, à la fois visuellement, à la fois par les situations. Il prend donc comme point de départ que les grands anciens de HP Lovecraft existent, et il leur donne même une origine qui en fait des descendants des êtres humains, ces derniers devenant une race de légende, inversant ainsi la mythologie originelle. Il reprend un dispositif classique des bandes dessinées américaines, en l’occurrence les EC Comics, avec un personnage qui raconte des histoires extraites de cet ouvrage maudit : le Nécronomickey, une parodie du Nécromicon, ouvrage fictif de la mythologie lovecraftienne. Tout commence avec une représentation exagérée de ces ceux enfants, une perception de soi enfantine avec une tête trop grosse comme s’ils n’avaient qu’une conscience tronquée de leur corps, et déjà trop de rides sur le visage, c’est-à-dire une représentation faussée et caricaturale. Les autres êtres humains apparaissant dans le récit tombent également sous le coup de l’exagération : strabisme convergent quasi systématique, tête un peu trop grosse ou beaucoup trop grosse par rapport au reste du corps. Puis en fonction des histoires, une femme sans menton, un homme avec une zone beaucoup trop grande entre la lèvre supérieure et la base du nez, des corps souvent déformés par l’âge avancé, une dentition trop grande, des cas aggravés d’alopécie, et régulièrement des expressions de visage qui ne respirent pas l’intelligence, pour rester poli et respectueux de ces êtes endurant de grandes souffrances. Ces histoires offrent également l’occasion de se confronter à un bestiaire pas piqué des hannetons. Des tentacules à ne plus savoir qu’en faire ayant conservé une texture caoutchouteuse et visqueuse des plus évocatrices et peu probable du fait qu’ils vivent hors de l’eau, et puis cette bouche avec à nouveau de grandes dents, et cet œil unique qui du coup ne louche pas. Le lecteur éprouve la sensation de regarder un monstre imaginé par un enfant, et dessiné par un artiste ayant plusieurs décennies d’expérience au compteur, et un goût prononcé pour l’exagération. Ce mariage d’une vision enfantine et d’un savoir-faire d’artisan à l’humour un peu bizarre se retrouve dans tous les monstres car ils présentent une apparence à la fois naïve et grotesque : le suivant avec huit paires d’yeux, un énorme casque et une bouche en lieu et place du nombril. Puis une sorte d’éléphant avec une pieuvre en guise de tête, des ailes démoniaques, et même un tentacule faisant office de sexe masculin. Le lecteur se régale avec ces créatures monstrueuses, grotesques et naïves : une pieuvre avec une bonne dizaine de tentacules et un énorme œil, une sorte d’hippocampe avec la partie inférieure faite d’algues, un croissant de Lune gigantesque avec un corps de femme, un oreiller rembourré avec des vers, une vielle femme dont la chevelure grossit au fur et à mesure qu’elle absorbe l’énergie vitale d’un homme, une armada de petites filles à quatre pattes, un gastéropode géant, un cerf anthropomorphe avec des andouillers aux ondulations torturées d’une longueur impossible, un bébé avec une tête gigantesque sur laquelle pousse une ville entière, etc. Dans le même temps, il finit par se produire une forme d’écœurement devant le systématisme de ces horreurs et la force de conviction avec laquelle elles sont représentées. L’artiste va au-delà de représenter des horreurs qui lui passent par la tête pour le plaisir, il y met une force de conviction peu commune, un premier degré dérangeant. Impossible de rester insensible à la vulnérabilité de ce jeune garçon dont le crâne s’ouvre en deux pour libérer sa forme mutante, ne pas retenir sa respiration alors que le jeune Myrmidon se noie. Le lecteur panique avec le docteur Soupyr alors qu’un maelstrom se déchaîne dans son cabinet de consultation. Il éprouve le sentiment d’horreur et de dégoût d’Anselme Faramine découvrant que la moitié inférieure de son corps est rongée par les vers. L’idée même qu’une femme puisse s’installer sur le dos d’un homme en bonne santé et puisse implanter des sortes de vrilles lui sortant de sa bouche dans le cerveau d’un homme vaillant, et se conduire comme un parasite de la pire espèce le fait frémir. Ces dessins baroques savent faire passer la sensation d’horreur corporelle et de maladie mentale insupportables. La surdose de grotesque et d’absurde provoque un profond sentiment de malaise et même d’horreur chez le lecteur, sans que le burlesque ne l’atténue. Au fil des nouvelles, il est question de mutation corporelle inéluctable et incontrôlable changeant l’individu de manière radicale, pas si éloignée que ça des ravages de la puberté. D’autant que les adultes qui traînent autour, vaquant à leurs tâches quotidiennes composent une image peu ragoûtante ni enviable de l’aboutissement de cette transformation radicale. Les personnages principaux, totalement démunis face aux horreurs, aux événements surnaturels, aux agressions de l’inconnu, affrontent des entités et des phénomènes doués de vie, qui dépassent l’entendement, qui renversent l’ordre normal des choses, qui déclenchent des désastres naturels hors de contrôles, qui s’apparentent à des relations parasitaires jusqu’à la mort de l’hôte involontaire, qui révèlent la maladie mentale, qui font prendre chair aux conséquences de différences d’héritage qui s’imposent à l’individu sans consentement préalable, qui contreviennent aux lois naturelles, les pervertissant, sans aucune possibilité pour l’être humain de s’y adapter. Philippe Foerster a conservé toute subversivité radicale, ce mélange unique de naïveté enfantine et de complexité de la réalité adulte, ces exagérations ridicules dont le systématisme finit par générer une sensation de nausée. Il raconte ses petites histoires avec un dispositif narratif rappelant les histoires pour enfants et les contes, tout en mettant en scène des relations perverties et toxiques, avec une verve visuelle vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. Profondément dérangeant et malsain. Une transgression irréductible.

14/01/2026 (modifier)
Couverture de la série La Trilogie Berlinoise
La Trilogie Berlinoise

Voici une relecture en images de la fameuse Trilogie Berlinoise, quand Philip Kerr nous entraînait aux côtés du détective Bernie visiter les sombres coulisses du Berlin nazi. Avec fidélité au texte original, ces deux premiers albums de Pierre Boisserie et François Warzala redonnent une nouvelle jeunesse à ces polars devenus légendes. Ah la Trilogie Berlinoise ! Quel amateur de polars n'a jamais eu cette série culte entre les mains ? Une série qui a même désormais ses pages Wikipedia. On l'avait découverte à sa réédition en 2008 (même si les premières éditions en français dataient des années 90) et les enquêtes de Bernie Gunther dans le Berlin nazi venaient à point nommé pour nous sortir du matraquage marketing autour d'une autre saga culte, celle du suédois Stieg Larsson avec Millénium : au début des années 2000, le rayon polar envahissait les tables grand public des libraires. Près de vingt ans plus tard, nous sommes de nouveau bien gâtés avec cette adaptation en BD, particulièrement réussie. Deux albums sont disponibles (aux éditions Les Arènes) qui correspondent aux deux premières novellas de la trilogie. L'été de cristal est sorti en novembre 2021 et La pâle figure en avril 2025. Le scénario de Philip Kerr est adapté par Pierre Boisserie, un habitué des intrigues historiques, et les dessins sont signés François Warzala. Le personnage clé de cette série c'est bien entendu le flic Bernie Gunther. Selon les époques et les épisodes, on le retrouve tantôt flic à la Kripo (la KriminalPolizei du Reich dont le siège - l'Alex - se trouve Alexander Platz au centre de Berlin), tantôt comme simple détective privé, ou même détective du célèbre hôtel Adlon. Un amateur de jolies femmes et de bons alcools, aussi désabusé qu'impertinent, qui peut évoquer un Philip Marlowe ou un Nestor Burma. Dans les années 30 il était bien difficile de ne pas composer avec le pouvoir nazi et Bernie est un personnage complexe, qui se permet de côtoyer les figures les plus emblématiques du Reich (les Göring, les Himmler, les Heydrich, ... l'auteur était plus soucieux de pédagogie que de vraisemblance). Heureusement son humour grinçant et sarcastique lui permet de garder ses distances en évitant une trop grande compromission avec les nazis. « - Avez-vous lu Mein Kampf ? - Ce vieux bouquin qu'ils distribuent aux jeunes mariés ? Pour moi, c'est la meilleure raison que j'ai trouvée de rester célibataire. » « La seule raison pour laquelle il n'y a pas de miroir dans les toilettes de l'Alex, c'est pour que personne ne soit obligé de se regarder en face. » « Au fond, le plus surprenant dans tout ceci était ma capacité à être encore surpris par ce qui se passait en Allemagne. » Ce qui lui vaudra également quelques dangereuses inimitiés. Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes en égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime. « - Pour quelle raison avez-vous quitté la Kripo ? L'avez-vous quittée de votre propre chef, d'ailleurs ? [...] - C'est moi qui suis parti. Je ne suis pas national-socialiste, et si vous n'êtes pas avec eux, vous êtes contre eux. Alors ils se seraient débarrassés de moi de toute manière. [...] - De nos jours, j'enquête sur les disparitions, en forte hausse depuis que les nationaux-socialistes sont au pouvoir. - Ne fais pas attention à ce que dit Bernie, il a parfois un humour déroutant. » Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 alors que l'Allemagne prépare les JO de Berlin, en pleine ascension du parti National-Socialiste. Le titre en VO (March violets) évoque « les violettes de mars », lorsque fleurirent toutes les adhésions "spontanées" à ce parti nazi sans qui les affaires ne peuvent prospérer et le trafic pour obtenir un "petit" numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la nouvelle doctrine en vogue. À la demande d'un riche patron, le détective Bernie enquête sur le meurtre de sa fille et de son gendre nazi. Le second album, La pâle figure (le titre fait référence à Nietzsche), nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes. Le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal... Une fois que tout le contexte a été mis en place dans le premier tome, ce second épisode est encore plus fluide et l'intrigue, bien homogène, bien rythmée, en est encore plus captivante. Il nous reste à attendre impatiemment le prochain épisode qui devrait reprendre Un requiem allemand : 1947, la guerre est enfin terminée et Vienne est devenue un nid d'espions. Le texte de cette BD assez bavard (notamment avec le monologue intérieure de Bernie en voix off) et reste particulièrement fidèle au bouquin de Philip Kerr, souvent mot pour mot. Les enquêtes policières ne sont que le prétexte à une visite guidée très complète de l'Allemagne nazie et chaque épisode met en scène des événements bien réels. La série de Philip Kerr avait été abondamment surexploitée par les éditeurs et s'était un peu usée au fil du temps : ces albums tombent à pic pour donner un petit coup de renouveau à ces intrigues qui sont restées passionnantes et surtout très instructives. Il est vraiment plaisant de se livrer à cette relecture de ces grands classiques. Même si ces albums peuvent toutefois se lire sans connaître l'original, je pense, et donneront peut-être envie de s'y (re-)plonger. Le dessin de Warzala est celui d'une ligne claire franco-belge très pure qui rappelle Blake et Mortimer, et dont le trait un peu désuet convient parfaitement à cette reconstitution des années 30. Dessin et mise en page restent plutôt sages pour laisser toute sa place au récit.

12/01/2026 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen
Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen

Le Yémen est connu pour sa pauvreté, ses guerres et parfois aussi pour sa pratique dure de la religion. Cette bande dessinée nous offre une porte d’entrée unique à travers le destin de différentes femmes au Yémen. En 2012, Agnès Montanari part en photo-reportage au Yémen et rencontre Aïcha, une yéménite d’apparence comme les autres femmes, voilée de la tête au pied, et avec qui elle se lie soudainement d’amitié. Aïcha lui fait par la suite rencontrer d’autres femmes qui lui conteront leurs vies, leurs aspirations ainsi que les difficultés d’être une femme au Yémen, hier et aujourd’hui. De cela en découle une série de photos et de portraits (voilés) que l’on peut partiellement retrouver à la fin de l’ouvrage. Ugo Bertotti utilise l’ensemble de ces témoignages visuels et textuels pour nous raconter ces histoires de femme. J’ai vraiment beaucoup aimé cet ouvrage tant il est intéressant d’un point de vue historique et journalistique. C’est comme regarder une vidéo Youtube Arte mais en BD. L’histoire de Sabiha au début m’a également touché car elle est le symbole de l’absurdité des traditions, de l’oppression que peut représenter les questions d’honneur et de l’injustice qui repose derrière ce système patriarcale. Cette BD m’a beaucoup pensé au travail de Troubs avec sa BD sur le Turkménistan, à la fois dans le style, la narration, et les enchainements entre une certaine beauté de la vie qui finit toujours par être remis à sa place par un système rigide. Le monde d’Aïcha date de 2013. Soit une éternité dans l’histoire récente du Yémen dans laquelle, suite à la chute du président en 2012, le processus démocratique a échoué et s’en est suit une guerre meurtrière depuis 2014 avec de large mouvements de population, des famines, et de nombreuses pandémies ou autres malheurs. Nul doute que les faibles espoirs sur lesquels s’entrouvait la BD ont malheureusement été mis à mal par le contexte qui a suivi. Je recommande fortement cette première oeuvre de Bertotti qui ouvre les portes d’un pays méconnu et d’une culture à l’accès compliqué.

12/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Le Voleur d'amour
Le Voleur d'amour

"Vivre longtemps, c'est accumuler les tragédies." Une citation qui illustre parfaitement cette BD. Une très belle découverte que cette adaptation du roman de Richard Malka (que je connaissais plus en tant qu'avocat suite aux attentats de Charlie hebdo qu'en tant qu'écrivain). Tout d'abord, cet ouvrage est vraiment un bel objet avec cette couverture légèrement dorée du plus bel effet rappelant des mosaïques orientales. Graphiquement, j'ai également été subjugué par ces décors aux tons pastels tantôt dans les teintes bleues, tantôt avec des dominantes jaunes ou rouges. De véritables aquarelles que l'on aime à contempler en dehors de toute considérations scénaristiques. On sent que Yannick Corboz prend également plaisir à transporter le lecteur dans les rue de Venise au XVIIème siècle, en passant par Paris au XIXème, New York plus moderne, jusqu'aux confins de l'Afrique... Le dessin n'est pas en reste non plus, avec un trait conférant beaucoup de mouvements aux scènes, de magnifiques scènes d'amour (qui sont nombreuses dans cet ouvrage) et des époques et décors très variés et parfaitement représentés. En effet, l'auteur nous raconte l'histoire d'Adrian van Gott, sorte de vampire immortel, qui va traverser les époques et les contrées. Mais ici, point de canines et de scènes sanguinolentes, notre héros se nourrit de l'amour de ses victimes via des baisers les vidant de leurs sentiments. Une malédiction en sorte, ces baisers sonnant bien souvent le glas de la vie de ceux qui le reçoivent. L'ensemble est ainsi très poétique même si je comprends l'avis de Brodeck. En effet, s'agissant d'une adaptation d'un roman, la voix narrative est quasi omniprésente tout au long de l'histoire, le héros racontant son vécu qui, vous l'aurez compris, est plutôt long. La sensualité qui transparait de cette œuvre et le type de narration à la premier personne m'ont beaucoup fait penser au film "Entretien avec un vampire" comme l'a justement évoqué Cacal69, mais ce qui se dégage du récit m'a également fait penser à These Savage Shores que j'avais également beaucoup apprécié. Ainsi, bien que le récit soit lent et, il est vrai, un brin répétitif, ce parti pris transcrit à merveille l'éternité de la vie de notre héros maudit et son désespoir qui finit par prendre le pas sur le reste. Une BD que je conseille aux amateurs du genre. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 9/10 NOTE GLOBALE : 17/20

11/01/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Calvin et Hobbes
Calvin et Hobbes

J'aime tout et surtout la relation entre Calvin l'enfant et Hobbes le tigre réel pour ce dernier, peluche pour les autres. L'enfant est dans l'imaginaire et la destructivité avec parfois des commentaires décapants à la Malfada : mais moins systématique, ce qui sonne plus juste, d'un point de vue psychologique. Les dessins sont aussi bien plus dynamiques que dans cette série et dans les Peanuts. Autre bon point : les adultes ne sont pas là comme simples faire-valoir, caricatures de carton-pâte. On ne manque enfin pas de tendresse entre le petit garçon et son tigre. La société est critiquée mais avec discrétion, c'est par l'accumulation de gags qu'on s'éveille à ce qui ne va pas en elle : et c'est comme un ingrédient relevant le reste mais pas trop qui donne du goût et de l'appétit, faisant qu'on peut tout lire à la suite, si je n'en dirais pas forcément autant des deux séries qui me viennent à l'esprit en avisant ma préférée. Et le dessin ! Assez de détails pour l'ambiance, pour s'attacher aux personnages, et pas trop, pour le gag, avec la vitesse qui semble celle du dessin et la notation parfaite de tous les mouvements ? Tant de bandes dessinées se voulant humoristiques sont sans dialogues vrais et stylisés à la fois, comme ici, encastés dans des dessins qui créent un monde.

10/01/2026 (modifier)