Si je devais choisir UNE BD dans mon top, ce serait probablement celle-ci. Et ça fait plusieurs années que ça dure.
Les Indes fourbes est une rare réussite d’aventure, d’humour et de rebondissements. La construction de la timeline, la manière de jouer avec le lecteur, de lui montrer certaines choses puis de les recontextualiser, est d’une finesse remarquable. Le personnage central est absolument délicieux à suivre, mais tout ce qui gravite autour de lui est suffisamment travaillé pour donner de l’épaisseur à l’ensemble.
C’est typiquement le genre d’œuvre qui se passe presque d’un long avis, tellement tout paraît cohérent, bien ficelé et soigneusement exécuté. En lisant, on a parfois l’impression que tout est facile, évident, naturel. Et c’est justement là que se révèle tout le travail brillant derrière cette apparente simplicité.
Pour terminer, le dessin se passe de mots. Guarnido est simplement à la hauteur de ce chef-d’œuvre global de bande dessinée.
Si je laisse parler la tête, c’est un solide 4/5 ; si je laisse parler le cœur, on est plutôt à 5/5. C’est clairement le genre de récit que j’aime : feel-good sans en faire trop, bien rythmé, agréable à lire, mais avec suffisamment de fond pour ne jamais tomber dans la simple histoire réconfortante.
Il y a de la critique, du questionnement, une vraie réflexion sur les choix de vie et ce qu’on attend de nous, mais tout cela reste très naturel. Le scénario avance avec beaucoup de fluidité et s’appuie sur des personnages certes un peu archétypaux, mais juste ce qu’il faut : ils sont suffisamment bien ficelés pour qu’on s’y attache sans avoir l’impression de voir défiler des clichés. L’ambiance et les décors participent énormément au plaisir de lecture et donnent un vrai corps à l’ensemble.
C’est typiquement le genre d’histoire qui pourrait donner un film français à succès. Sauf qu’ici, elle profite en plus d’un très beau dessin et de tout ce que la BD permet en matière d’atmosphère et de rythme. Difficile de demander beaucoup plus.
Gros coup de cœur. Virgile parle de l’humain dans toute sa complexité, avec une subtilité assez remarquable. Malgré la gravité des sujets abordés, Zidrou garde constamment une forme d’humour et de légèreté qui empêche le récit de devenir pesant. Et c’est sans doute là que se trouve le véritable brio de l’œuvre : ce n’est finalement pas tant une histoire sur la mort ou la fin de vie qu’une histoire sur la vie.
La tétraplégie permet notamment d’aborder de manière très concrète ce décalage étrange entre le corps et l’esprit : vivre dans une machine cassée sans l’être soi-même dans sa tête. Le sujet est dur, mais traité sans pathos inutile. Autour de Virgile, les personnages sont tous remarquablement construits. Chacun possède ses facettes, ses failles, son humanité, et surtout chacun apporte réellement quelque chose au récit.
Le dessin de Lucy Mazel accompagne parfaitement cette approche. Il est beau, doux et presque mélodieux, avec une sensibilité qui ne cherche jamais à prendre le dessus sur le récit mais vient au contraire le prolonger et le sublimer.
Une œuvre profondément humaine, légère sans être superficielle et émouvante sans jamais forcer l’émotion.
Le maire, c'est la République au village. – Jules Ferry
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Ce tome contient une forme d’exposé biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Laurent Turpin pour le récit, par Turpin et Olivier Berlion pour l’adaptation du récit et les dialogues, par Berlion pour le dessin, et par Christian Favrelle pour les couleurs. Il comprend cent-vingt-six planches de bande dessinée. Il commence par une introduction de deux pages de M. Turpin, maire de Sandemont.
La France est le pays d’Europe comptant le plus de communes : 34.964, dont 34.805 en métropole, recensées par l’INSEE. Parmi celles-ci, plus de la moitié (18.582) ont moins de 500 habitants. Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai, en fait partie. Bienvenue chez Laurent… Avec un peu plus de 420 habitants, ce village ch’ti est composé d’anciens ou d’enfants d’anciens du village, qui se connaissent tous. Et de nouveaux venus qui s’intègrent grâce à leurs enfants (écoles et activités comme Halloween, carnaval, père Noël…) et aux diverses festivités qui leur sont proposées (ducasse, fête de la Bière…). Comme la majorité des communes rurales, Saudemont est un village à dominante agricole, ce qui lui garantit une qualité de vue reconnue… Mais peu de ressources financières, à la différence des bourgs industrialisées qui récupèrent des attributions liées aux activités professionnelles présentes ou passées. Saudemont dispose d’un riche patrimoine matériel, notamment un clocher classé monument historique depuis 1928. Mais aussi les fameux Anges de Saudemont, deux statues en bois polychrome datant de la fin du XIIIe siècle et dont les originaux sont désormais au musée des Beaux-Arts d’Arras. Dans une des chapelles du village, des répliques réalisées à l’identique par les ateliers du Louvre sont exposées. Saudemont a aussi un patrimoine vivant avec son élevage de chevaux Trait du Nord (c’est le nom de cette espèce bien particulière). Ces puissants chevaux tractionnaires sont utilisés pour aider au débardage ou à la place des engins motorisés. Succès assuré quand ils sortent pour balader petits et grands, mais aussi le père Noël, dans les rues de Saudemont. Depuis 2022, Saudemont est devenu Village Patrimoine, un label national mettant en avant la richesse patrimoine des communes de moins de 2.500 habitants. Quelques autres villages aux alentours sont également labellisés, grâce à la richesse naturelle que sont leurs nombreux marais pour les uns ou encore le patrimoine mémoriel de la Première Guerre mondiale pour les autres. Voilà, fin de la visite !
Devenir un petit maire. Laurent Turpin est revenu vivre à Saudemont en 2017, dans la maison que sa famille occupe depuis la fin du XIXe siècle, pour se rapprocher de ses parents dont la santé était fragile. Le monument aux morts recense deux de ses aïeux. Et le cimetière pourrait lui servir d’arbre généalogique à lui tout seul. Son grand-père (résistant notoire) a occupé la fonction d’édile municipal de 1956 à sa mort, en 1978. Et son frère, enfant du village, est revenu y vivre dans les années 1980 avec sa mère, jusqu’à leur dernier souffle. Tous les deux… En 2019…
Dans son introduction, le petit maire, explique sa démarche : Ce livre n’est qu’un témoignage personnel (parfois un peu romancé…) ; il manque sûrement beaucoup d’événements que vivent tous les petits maires (ils sont tellement nombreux) au quotidien. L’idée n’était pas de faire un recensement exhaustif des situations vécues, plutôt d’expliquer la fonction de maire rural et de l’illustrer en puisant dans l’éventail de ses actions et de ses responsabilités, parfois subies. Il est aujourd’hui utile de faire connaître et de valoriser ce statut, afin d’expliquer dans quelle mesure l’implication de tous les maires est fondamentale pour le fonctionnement de la démocratie, au-delà des simples discours. […] Les petits maires luttent au quotidien pour apporter à leurs administrés la qualité de vie qu’ils recherchent en vivant depuis des années dans leur village ou en venant s’y installer. Les liens de proximité sont notre fortune humaine, nous ne voulons pas la gaspiller. Alors, nous agissons à tout instant pour donner une réalité au mieux vivre ensemble. Ainsi le maire de Saudemont se présente puis raconte sa propre démarche, son lien avec la commune de Saudemont, de son élection, jusqu’à son interrogation sur se représenter ou non, en six chapitres : Devenir un petit maire, Les premiers pas, Petit maire, matin, midi et soir…, La vie communale, L’action supracommunale, Se représenter ou pas…
Cette bande dessinée se trouve donc à la croisée du reportage, de l’autobiographie et de la vulgarisation, concernant la fonction de maire d’une commune de moins de mille habitants, ce qui conduit l’édile à se qualifier lui-même de petit maire. Toutefois dans l’introduction, il souligne que les problématiques sont les mêmes que celles des grandes villes (mobilité, identité, sécurité, services, vivre-ensemble, etc.), juste avec moins de moyens. Il continue avec un autre propos souvent entendu : Même s’il y a des communes de petite taille, il n’y a pas de petite commune. Et il ajoute : Certes, mais il y a de petits maires, ceux qui ne bénéficient pas d’une administration, d’une ingénierie ou d’une logistique suffisantes pour gérer les affaires, même courantes. Pour réaliser cette narration, il s’est associé avec un bédéaste qui réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste. Les dessins apparaissent légèrement simplifiés, avec une approche naturaliste. Un peu comme le maire, l’artiste sait tout faire, ou en tout cas tout représenter, quel que soit le domaine d’activité évoqué. L’ordinaire d’un commune rurale et le quotidien d’un maire : une chapelle du village, le patrimoine naturel tel qu’un marais, le cimetière, le monument aux morts, des champs, les maisons du la commune, la salle des fêtes, le bureau du maire, une vue aérienne du village, la cuisine, la salle à manger et le jardin du maire, les rues de la ville envahies par une coulée de boue, l’école avec ses salles de classe et sa cour, les bureaux de la préfecture, le parc récemment rénové, l’église, une ducasse, etc.
Les dessins sont rehaussés par un lavis gris venant souligner certains éléments visuels, et par les couleurs bleu et rouge qui viennent encadrer le blanc de la feuille pour les écharpes tricolores et le drapeau français, faisant ainsi discrètement ressortir la dimension républicaine de ce témoignage. Le lecteur ressent vite la qualité de la coordination entre le maire et le bédéaste. Ils ont investi un temps important pour que le résultat soit une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré ou un récitatif avec des images figées. M. le Maire apparaît dans la plupart des planches, ce qui est cohérent avec le fait que toutes les demandes des habitants lui sont directement adressées et qu’il est perçu comme la ressource de proximité immédiatement disponible à toute heure du jour et de la nuit. En plus de montrer les différentes facettes de la ville et des activités du maire, la narration visuelle met en scène les habitants dans leur demande, ainsi que les adjoints et les conseillers, les services de la préfecture. Sans s’en rendre compte, le lecteur bénéficie d’une visite privilégiée du quotidien de la commune, dans toute sa banalité, et également toutes ses particularités.
S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser aux actions d’un maire et à leur diversité, le lecteur se trouve en terrain familier, et il peut apprécier la qualité de la description qui est faite. Au moment de la sortie de cet ouvrage, le maire reste l’élu disposant du taux de confiance le plus élevé chez les citoyens. À l’opposé des grandes affaires faisant la une des journaux, le lecteur suit un élu dans ce que sa charge a de plus concret et de plus quotidien. Les auteurs passent en revue les différents domaines dont il assume la responsabilité avec les conseillers, de l’état civil à la sécurité, en passant par l’accompagnement aussi bien des personnes âgées que des citoyens subissant la fracture numérique. Ils montrent concrètement différentes actions, que ce soit l’identification d’un corps en cas d’accident de la route que l’organisation d’une fête communale, en passant par des moments compliqués comme la réouverture des classes à l’issue du confinement dans le contexte du COVID-19. Au travers des tâches réalisées, se brosse le portrait d’une charge, de convictions et de motivations. L’omni-disponibilité attendue par les citoyens, et considérée comme normale, n’a de sens qu’au regard de ce qui anime l’élu : renforcer les liens et humains et favoriser la transmission civique. Il conclut son témoignage par le bilan de ce qui a été réalisé : c’est extrêmement gratifiant de contribuer au bien-être des gens. Dans ce monde toujours plus individualiste, partager un sourire, un regard bienveillant ou simplement un Bonjour est à chaque fois une victoire qui donne du sens à son engagement. Et puis il est entouré d’une équipe formidable prête à poursuivre cette aventure humaine et citoyenne.
Petit maire : en rien une expression méprisante ou de condescendance, un terme indiquant qu’il s’agit d’un élu dans une petite ville, de moins de mille habitants. Élu et bédéaste ont travaillé main dans la main pour raconter cette fonction depuis la naissance d’un projet chez un citoyen avec des convictions et qui va présenter une liste, jusqu’à l’heure du bilan et à la question de se représenter. Ils racontent à la fois le parcours du maire, et à la fois les missions dont il est responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En fonction de son intérêt pour le sujet, le lecteur découvre cet engagement et ces responsabilités, ou il conforte ses connaissances avec l’exemple du maire de Saudemont, commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. Une belle rencontre avec un maire, l’élu préféré des Français.
J'ai absolument dévoré cette série. L'Or et le Sang réussit un équilibre assez remarquable entre récit d'aventure, franche camaraderie et propos beaucoup plus profond. Le scénario est brillant, rythmé sans être précipité, avec ce qu'il faut de légèreté et de drame pour ne jamais tomber ni dans la fresque historique pesante, ni dans l'aventure superficielle.
Le principal point fort reste à mes yeux les personnages. Ils sont particulièrement bien écrits : cohérents dans leurs motivations, attachants sans être lisses, et surtout capables d'évoluer réellement au fil du récit. Leur relation donne énormément de vie à l'ensemble. En parallèle, la série aborde avec beaucoup de finesse des thèmes plus lourds : colonialisme, pouvoir, idéalisme, liberté ou encore rapports de domination. Le propos est présent et parfois assez critique, mais jamais asséné.
Le dessin n'est pas forcément ma tasse de thé au premier abord. Son style assez original peut surprendre pour ce type de récit historique et d'aventure, mais il finit par fonctionner remarquablement bien avec l'énergie et la personnalité de la série. Au final, c'est même plutôt à mettre au crédit de l'œuvre.
Un très gros coup de cœur : une série intelligente, généreuse et extrêmement plaisante à lire, qui parvient à divertir tout en ayant réellement quelque chose à raconter.
Bien qu'il se déclarait souvent insatisfait, je crois que Hal Foster a dû ressentir une certaine satisfaction personelle en réalisant Prince Valiant. Et moi, je continue à m’enthousiasmer en le lisant! Entre 1937 et 1970/71, environ 2000 pages!
C'est un monument de la bande dessinée universelle, je n’ai aucun doute. Mais historique? Hal Foster, avec son génie créatif, a inventé un Moyen Âge idéalisé et fantaisiste, bien qu'il ait utilisé beaucoup de documentation et de recherches sur les armes, les châteaux, les lieux... Se déroulant supposément au Ve siècle de notre ère, entre la fin de l'Empire Romain d’Occident et le début du Moyen Âge, de nombreux doutes ou imprécisions chronologiques sont fréquents et subsistent. Références aux Vikings ou aux Musulmans, par exemple! Dans certaines batailles historiquement documentées, la bataille du mont Badon entre Bretons et Saxons Val aurait dû avoir prés de cent ans ! Foster représente des châteaux de pierre, des armures complètes en plaques, des tournois de chevalerie et une organisation féodale qui ne se consolideraient réellement que plusieurs siècles plus tard, surtout entre les XI et XV siècles. Les décors et l’architecture constituent un autre domaine où se manifestent des anachronismes. Des fortifications monumentales, des villes organisées, des cathédrales et des bâtiments d’inspiration gothique apparaissent fréquemment, bien que beaucoup de ces styles architecturaux n’existaient pas encore à l’époque où se déroule l’action. Ainsi, le Moyen Âge tel qu'il est dépeint dans la série correspond plus à l'imaginaire médiéval tardif qu'à la réalité historique de la période arthurienne.
Mais ne gâchons pas notre plaisir !
Le titre de la série, « Prince Valiant au Temps du Roi Arthur » nous indique dès le départ un genre plus proche du médiéval fantastique, de la mythologie et du revivalisme celtique, sorte de revanche symbolique contre l’invasion et la domination saxonne de fait. L’élément fantastique est présent dès le début : dragons, géants, démons, sorcières et prophéties, le « jardin enchanté » de Merlin, Monsieur le Temps en personne! Camelot, les personnages du cycle arthurien sont présents dans leur intégralité, la quête du Saint Graal également. Cependant, Foster semble tenir à démystifier et à remplacer de plus en plus le fantastique par des explications vraisemblables et rationelles. Les dragons sont d'énormes crocodiles marins ou des dinosaures survivants de la préhistoire. Merlin explique à Val comment il produit ses démons. À la fin de la quête, le Graal n'a jamais existé ! Cependant, un certain merveilleux persiste : le mythique-poétique et le vrai surnaturel coexistent avec la réalité la plus empirique. Mais le christianisme est également présent, dès le début, et marque toute la série, surtout au niveau des valeurs.
L'espace géographique parcouru est immense : de la côte norvégienne (Thule, le point de départ) aux îles britanniques, des îles de la Méditerranée à l'Afrique, à la Palestine ou à l'Amérique du Nord. De grands cycles épiques ont marqué la série, suivant en grande partie les mouvements guerriers et les déplacements de population à la fin de l'Empire romain, les migrations des peuples germaniques, eux-mêmes poussés par les Huns. De tout cela, Foster nous présente des scènes mémorables, des batailles contre les Saxons, la défense du mur d’Hadrien ou les combats contre les peuples des steppes.
Val n'est pas un héros parfait, pourtant. Il se soûle, cède à la colère et au désir de vengeance, fait des farces, tombe parfois dans le ridicule ; bien que le côté comique soit plus souvent assumé par d'autres personnages, Gawain par exemple. En alternance avec les cycles épiques, la vie familiale et quotidienne de Val se développait, souvent avec des péripéties comiques et des affaires assez banales. Mais même là, on remarque l'engagement de Foster, son sens de l'observation et son goût pour le commentaire psychologique sur le comportement humain, du plus mesquin au plus altruiste. Il y a aussi des anachronismes culturels et sociaux. Les relations entre les personnages, le rôle des femmes (Aleta en premier ! ) et certaines valeurs morales se rapprochent parfois des idées du XX siècle. Bien que la narration conserve de nombreux éléments traditionnels de la chevalerie, plusieurs personnages féminins montrent une autonomie et une influence peu communes pour le contexte historique!
Un de mes épisodes préférés, depuis toujours, est «La statuette indienne». Le contact entre différentes cultures, l’amour avec lequel Foster dessine et caractérise son propre pays, le fleuve St. Lawrence, les paysages et les coutumes des Indiens. Le rôle central d’Aleta devient de plus en plus déterminant dans le déroulement des événements et dans la résolution pacifique des conflits. Enfin, la naissance d’Arn, le premier caucasien à naître dans le Nouveau Monde ?
Foster est un génie dans l'art du dessin et pas seulement dans les comics. Il mérite de faire partie de n'importe quelle histoire de l'art. La qualité de son dessin constitue une matrice, un canon pour le reste de la bande dessinée réaliste au niveau mondial jusqu'à aujourd'hui. La composition des vignettes, leurs séquences, même sans tenir compte du texte, sont exemplaires. D'ailleurs, le texte et les dessins peuvent parfois se lire indépendamment, sans tomber dans la redondance. C'est une leçon de dessin constante, des visages aux positions corporelles au repos ou en action, et l'auteur nous a souvent montré comment il faisait, à travers de petits cours pratiques. J'adore ça : un génie du dessin me montrant depuis le premier croquis jusqu'à l'œuvre finale comment il travaille !
Les éditions Zenda ont fait un travail assez raisonnable pour restituer un aspect proche de la publication originale dans les journaux américains. Les couleurs pâles n’écrasent pas le trait noir du dessin. Mais je dois avouer que je préfère d’autres éditions, en plus grand format et en noir et blanc. Foster travaillait ses planches en très grand format et donc, plus c’est grand, mieux on voit tous les détails et la beauté de son dessin. J’ai la reproduction d’une page en taille réelle, la n°220 du 27-04-41, la fin do combat avec Angor Wrack et avec le poulpe géant au fond du puits: c’est tout simplement merveilleux de voir ainsi tous les détails !
«Qui contrôle le passé contrôle l’avenir : qui contrôle le présent contrôle le passé».
J’ai lu le roman d’Orwell en 1980, en même temps que j’ai lu Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Distopies alternatives : la terreur ou l’aliénation. Je pense qu’aujourd’hui nous vivons un peu des deux, mais je ne vais pas écrire maintenant un essai de philosophie politique.
L’adaptation de Coste est excellente. Assez fidèle au texte original, elle aborde tous ses points forts.
Mais c’est surtout visuellement que j’admire cette version ! C’est une œuvre d’art, comme le dit Blue boy. Les dessins, style croquis mais avec de grandes taches de couleur, jaune, rouge, bleu violet, de plus en plus gris et noir vers la fin, renforcent la sensation de répression et d’oppression. Les dessins d’architecture monumentale contribuent aussi à la caractérisation du poids totalitaire du régime. Je remarque une certaine influence de l'expressionnisme allemand des années 30, tant au cinéma que dans la peinture. Le film de M. Radford, avec John Hurt et Richard Burton, des acteurs que j'adore, n'a pas été très réussi comme adaptation. Je préfère Xavier Coste !
J’ai conseillé la lecture à plusieurs amis et collègues. Je leur ai dit : «Si tu veux une image du futur, imagine une botte écrasant un visage humain pour toujours».
Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique.
Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa.
Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose !
Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire.
Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal.
Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça…
Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité.
Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.
J'ai découvert Gaël Faye à travers son album musical "Rythmes et botanique". Séduit par ses talents d'écriture, je me suis ensuite intéressé à son parcours. Ma fille ayant également étudié son roman "Petit pays" au collège – le livre dont cette bande dessinée est tirée –, j'avais également visionné l'adaptation cinématographique. J'avais trouvé cette dernière nettement plus édulcorée que le roman et moins poétique, un écueil que cette version en BD évite avec brio.
Comme le soulignent de nombreux avis, ce roman graphique aborde sans filtre la guerre civile au Rwanda, le Burundi, et le génocide des Tutsis à travers le regard d'enfant de Gaël Faye (devenu Gabriel dans l'œuvre). Malgré la dureté des thèmes, l'auteur parvient à capturer la beauté du Burundi et la douceur de certains moments d'enfance.
Rien n'est passé sous silence, de la relation complexe de ses parents (un père expatrié originaire du Jura), en passant par les dynamiques sociales entre les occidentaux (sur fond de colonialisme) et les autochtones ou encore le regard porté par les africains sur les métisses (qui ne sont pas considérés comme de vrais "noirs"). Tout est raconté avec une sensibilité et une subtilité très fidèles au roman original. L'anéantissement de sa mère, frappée par le massacre de sa famille au Rwanda, donne lieu à des passages particulièrement poignants, où la complexité de sa souffrance sonne vraiment très juste.
Côté dessin, si le style reste classique, le graphisme s'avère très agréable à l'œil, parfaitement soutenu par une belle mise en couleur. J'ai particulièrement apprécié la couverture, qui illustre avec talent le saut dans l'inconnu et la perte d'innocence vécus par l'enfant qu'était Gaël Faye à cette époque tragique.
Une œuvre poignante que je ne peux que qualifier de "culte" et qui devrait être lue dans tous les collèges de France.
Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 9,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 8,5/10 | Note globale : 18/20
On dira que je ne suis pas objectif, car fan absolu des albums de "Philémon", que j'ai adorés pendant ma jeunesse et que j'ai achetés en bloc il y a quelques années. Chaque fois que je les relis, le même charme opère. Quand je vois certaines critiques, je suis peiné. Bien sûr, chacun a le droit aujourd'hui d'exprimer son opinion. Mais une somme d'opinions peu éclairées ne fait pas une conclusion à laquelle on doit se fier. Le dessin de Fred serait trop peu ceci ou trop cela, trop bâclé, peu lisible pour la jeunesse actuelle, les scénarii trop brouillons, trop chaotiques, etc. Les "Philémon" seraient la création d'un artiste paresseux... Que tout cela est médiocre! Que tout cela est à côté de la plaque! Que tout cela méconnaît les processus de création! Il faut avoir une âme d'adulte-enfant pour se laisser emporter par la magie des dessins de Fred et par son imagination débordante. Rien n'est paresseux chez Fred. Rien n'est facile, sauf en apparence. L'allure nonchalante des dessins et de la conduite des histoires est intentionnelle, elle participe du personnage et de l'ambiance. Ceux qui n'apprécient pas les "Philémon" me font penser au père de ce dernier: le papa de Philémon n'y croit pas; il n'y croit jamais, même quand il est lui-même plongé dans l'univers parallèle des lettres de l'Océan Atlantique même quand l'évidence devrait lui sauter aux yeux. Il a des œillères qui l'empêchent de voir et de croire ce qu'il voit. Eux, les bougons, n'y croient pas non plus, ne ressentent rien... Tant pis pour eux! Moi, je suis ébloui, et je passe des moments merveilleux à lire et à relire tous les albums, dans l'ordre qui convient: O C E A N A T L A N T I Q U E !
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Les Indes fourbes
Si je devais choisir UNE BD dans mon top, ce serait probablement celle-ci. Et ça fait plusieurs années que ça dure. Les Indes fourbes est une rare réussite d’aventure, d’humour et de rebondissements. La construction de la timeline, la manière de jouer avec le lecteur, de lui montrer certaines choses puis de les recontextualiser, est d’une finesse remarquable. Le personnage central est absolument délicieux à suivre, mais tout ce qui gravite autour de lui est suffisamment travaillé pour donner de l’épaisseur à l’ensemble. C’est typiquement le genre d’œuvre qui se passe presque d’un long avis, tellement tout paraît cohérent, bien ficelé et soigneusement exécuté. En lisant, on a parfois l’impression que tout est facile, évident, naturel. Et c’est justement là que se révèle tout le travail brillant derrière cette apparente simplicité. Pour terminer, le dessin se passe de mots. Guarnido est simplement à la hauteur de ce chef-d’œuvre global de bande dessinée.
Ulysse & Cyrano
Si je laisse parler la tête, c’est un solide 4/5 ; si je laisse parler le cœur, on est plutôt à 5/5. C’est clairement le genre de récit que j’aime : feel-good sans en faire trop, bien rythmé, agréable à lire, mais avec suffisamment de fond pour ne jamais tomber dans la simple histoire réconfortante. Il y a de la critique, du questionnement, une vraie réflexion sur les choix de vie et ce qu’on attend de nous, mais tout cela reste très naturel. Le scénario avance avec beaucoup de fluidité et s’appuie sur des personnages certes un peu archétypaux, mais juste ce qu’il faut : ils sont suffisamment bien ficelés pour qu’on s’y attache sans avoir l’impression de voir défiler des clichés. L’ambiance et les décors participent énormément au plaisir de lecture et donnent un vrai corps à l’ensemble. C’est typiquement le genre d’histoire qui pourrait donner un film français à succès. Sauf qu’ici, elle profite en plus d’un très beau dessin et de tout ce que la BD permet en matière d’atmosphère et de rythme. Difficile de demander beaucoup plus.
Virgile
Gros coup de cœur. Virgile parle de l’humain dans toute sa complexité, avec une subtilité assez remarquable. Malgré la gravité des sujets abordés, Zidrou garde constamment une forme d’humour et de légèreté qui empêche le récit de devenir pesant. Et c’est sans doute là que se trouve le véritable brio de l’œuvre : ce n’est finalement pas tant une histoire sur la mort ou la fin de vie qu’une histoire sur la vie. La tétraplégie permet notamment d’aborder de manière très concrète ce décalage étrange entre le corps et l’esprit : vivre dans une machine cassée sans l’être soi-même dans sa tête. Le sujet est dur, mais traité sans pathos inutile. Autour de Virgile, les personnages sont tous remarquablement construits. Chacun possède ses facettes, ses failles, son humanité, et surtout chacun apporte réellement quelque chose au récit. Le dessin de Lucy Mazel accompagne parfaitement cette approche. Il est beau, doux et presque mélodieux, avec une sensibilité qui ne cherche jamais à prendre le dessus sur le récit mais vient au contraire le prolonger et le sublimer. Une œuvre profondément humaine, légère sans être superficielle et émouvante sans jamais forcer l’émotion.
Le Petit Maire
Le maire, c'est la République au village. – Jules Ferry - Ce tome contient une forme d’exposé biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Laurent Turpin pour le récit, par Turpin et Olivier Berlion pour l’adaptation du récit et les dialogues, par Berlion pour le dessin, et par Christian Favrelle pour les couleurs. Il comprend cent-vingt-six planches de bande dessinée. Il commence par une introduction de deux pages de M. Turpin, maire de Sandemont. La France est le pays d’Europe comptant le plus de communes : 34.964, dont 34.805 en métropole, recensées par l’INSEE. Parmi celles-ci, plus de la moitié (18.582) ont moins de 500 habitants. Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai, en fait partie. Bienvenue chez Laurent… Avec un peu plus de 420 habitants, ce village ch’ti est composé d’anciens ou d’enfants d’anciens du village, qui se connaissent tous. Et de nouveaux venus qui s’intègrent grâce à leurs enfants (écoles et activités comme Halloween, carnaval, père Noël…) et aux diverses festivités qui leur sont proposées (ducasse, fête de la Bière…). Comme la majorité des communes rurales, Saudemont est un village à dominante agricole, ce qui lui garantit une qualité de vue reconnue… Mais peu de ressources financières, à la différence des bourgs industrialisées qui récupèrent des attributions liées aux activités professionnelles présentes ou passées. Saudemont dispose d’un riche patrimoine matériel, notamment un clocher classé monument historique depuis 1928. Mais aussi les fameux Anges de Saudemont, deux statues en bois polychrome datant de la fin du XIIIe siècle et dont les originaux sont désormais au musée des Beaux-Arts d’Arras. Dans une des chapelles du village, des répliques réalisées à l’identique par les ateliers du Louvre sont exposées. Saudemont a aussi un patrimoine vivant avec son élevage de chevaux Trait du Nord (c’est le nom de cette espèce bien particulière). Ces puissants chevaux tractionnaires sont utilisés pour aider au débardage ou à la place des engins motorisés. Succès assuré quand ils sortent pour balader petits et grands, mais aussi le père Noël, dans les rues de Saudemont. Depuis 2022, Saudemont est devenu Village Patrimoine, un label national mettant en avant la richesse patrimoine des communes de moins de 2.500 habitants. Quelques autres villages aux alentours sont également labellisés, grâce à la richesse naturelle que sont leurs nombreux marais pour les uns ou encore le patrimoine mémoriel de la Première Guerre mondiale pour les autres. Voilà, fin de la visite ! Devenir un petit maire. Laurent Turpin est revenu vivre à Saudemont en 2017, dans la maison que sa famille occupe depuis la fin du XIXe siècle, pour se rapprocher de ses parents dont la santé était fragile. Le monument aux morts recense deux de ses aïeux. Et le cimetière pourrait lui servir d’arbre généalogique à lui tout seul. Son grand-père (résistant notoire) a occupé la fonction d’édile municipal de 1956 à sa mort, en 1978. Et son frère, enfant du village, est revenu y vivre dans les années 1980 avec sa mère, jusqu’à leur dernier souffle. Tous les deux… En 2019… Dans son introduction, le petit maire, explique sa démarche : Ce livre n’est qu’un témoignage personnel (parfois un peu romancé…) ; il manque sûrement beaucoup d’événements que vivent tous les petits maires (ils sont tellement nombreux) au quotidien. L’idée n’était pas de faire un recensement exhaustif des situations vécues, plutôt d’expliquer la fonction de maire rural et de l’illustrer en puisant dans l’éventail de ses actions et de ses responsabilités, parfois subies. Il est aujourd’hui utile de faire connaître et de valoriser ce statut, afin d’expliquer dans quelle mesure l’implication de tous les maires est fondamentale pour le fonctionnement de la démocratie, au-delà des simples discours. […] Les petits maires luttent au quotidien pour apporter à leurs administrés la qualité de vie qu’ils recherchent en vivant depuis des années dans leur village ou en venant s’y installer. Les liens de proximité sont notre fortune humaine, nous ne voulons pas la gaspiller. Alors, nous agissons à tout instant pour donner une réalité au mieux vivre ensemble. Ainsi le maire de Saudemont se présente puis raconte sa propre démarche, son lien avec la commune de Saudemont, de son élection, jusqu’à son interrogation sur se représenter ou non, en six chapitres : Devenir un petit maire, Les premiers pas, Petit maire, matin, midi et soir…, La vie communale, L’action supracommunale, Se représenter ou pas… Cette bande dessinée se trouve donc à la croisée du reportage, de l’autobiographie et de la vulgarisation, concernant la fonction de maire d’une commune de moins de mille habitants, ce qui conduit l’édile à se qualifier lui-même de petit maire. Toutefois dans l’introduction, il souligne que les problématiques sont les mêmes que celles des grandes villes (mobilité, identité, sécurité, services, vivre-ensemble, etc.), juste avec moins de moyens. Il continue avec un autre propos souvent entendu : Même s’il y a des communes de petite taille, il n’y a pas de petite commune. Et il ajoute : Certes, mais il y a de petits maires, ceux qui ne bénéficient pas d’une administration, d’une ingénierie ou d’une logistique suffisantes pour gérer les affaires, même courantes. Pour réaliser cette narration, il s’est associé avec un bédéaste qui réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste. Les dessins apparaissent légèrement simplifiés, avec une approche naturaliste. Un peu comme le maire, l’artiste sait tout faire, ou en tout cas tout représenter, quel que soit le domaine d’activité évoqué. L’ordinaire d’un commune rurale et le quotidien d’un maire : une chapelle du village, le patrimoine naturel tel qu’un marais, le cimetière, le monument aux morts, des champs, les maisons du la commune, la salle des fêtes, le bureau du maire, une vue aérienne du village, la cuisine, la salle à manger et le jardin du maire, les rues de la ville envahies par une coulée de boue, l’école avec ses salles de classe et sa cour, les bureaux de la préfecture, le parc récemment rénové, l’église, une ducasse, etc. Les dessins sont rehaussés par un lavis gris venant souligner certains éléments visuels, et par les couleurs bleu et rouge qui viennent encadrer le blanc de la feuille pour les écharpes tricolores et le drapeau français, faisant ainsi discrètement ressortir la dimension républicaine de ce témoignage. Le lecteur ressent vite la qualité de la coordination entre le maire et le bédéaste. Ils ont investi un temps important pour que le résultat soit une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré ou un récitatif avec des images figées. M. le Maire apparaît dans la plupart des planches, ce qui est cohérent avec le fait que toutes les demandes des habitants lui sont directement adressées et qu’il est perçu comme la ressource de proximité immédiatement disponible à toute heure du jour et de la nuit. En plus de montrer les différentes facettes de la ville et des activités du maire, la narration visuelle met en scène les habitants dans leur demande, ainsi que les adjoints et les conseillers, les services de la préfecture. Sans s’en rendre compte, le lecteur bénéficie d’une visite privilégiée du quotidien de la commune, dans toute sa banalité, et également toutes ses particularités. S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser aux actions d’un maire et à leur diversité, le lecteur se trouve en terrain familier, et il peut apprécier la qualité de la description qui est faite. Au moment de la sortie de cet ouvrage, le maire reste l’élu disposant du taux de confiance le plus élevé chez les citoyens. À l’opposé des grandes affaires faisant la une des journaux, le lecteur suit un élu dans ce que sa charge a de plus concret et de plus quotidien. Les auteurs passent en revue les différents domaines dont il assume la responsabilité avec les conseillers, de l’état civil à la sécurité, en passant par l’accompagnement aussi bien des personnes âgées que des citoyens subissant la fracture numérique. Ils montrent concrètement différentes actions, que ce soit l’identification d’un corps en cas d’accident de la route que l’organisation d’une fête communale, en passant par des moments compliqués comme la réouverture des classes à l’issue du confinement dans le contexte du COVID-19. Au travers des tâches réalisées, se brosse le portrait d’une charge, de convictions et de motivations. L’omni-disponibilité attendue par les citoyens, et considérée comme normale, n’a de sens qu’au regard de ce qui anime l’élu : renforcer les liens et humains et favoriser la transmission civique. Il conclut son témoignage par le bilan de ce qui a été réalisé : c’est extrêmement gratifiant de contribuer au bien-être des gens. Dans ce monde toujours plus individualiste, partager un sourire, un regard bienveillant ou simplement un Bonjour est à chaque fois une victoire qui donne du sens à son engagement. Et puis il est entouré d’une équipe formidable prête à poursuivre cette aventure humaine et citoyenne. Petit maire : en rien une expression méprisante ou de condescendance, un terme indiquant qu’il s’agit d’un élu dans une petite ville, de moins de mille habitants. Élu et bédéaste ont travaillé main dans la main pour raconter cette fonction depuis la naissance d’un projet chez un citoyen avec des convictions et qui va présenter une liste, jusqu’à l’heure du bilan et à la question de se représenter. Ils racontent à la fois le parcours du maire, et à la fois les missions dont il est responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En fonction de son intérêt pour le sujet, le lecteur découvre cet engagement et ces responsabilités, ou il conforte ses connaissances avec l’exemple du maire de Saudemont, commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. Une belle rencontre avec un maire, l’élu préféré des Français.
L'Or et le Sang
J'ai absolument dévoré cette série. L'Or et le Sang réussit un équilibre assez remarquable entre récit d'aventure, franche camaraderie et propos beaucoup plus profond. Le scénario est brillant, rythmé sans être précipité, avec ce qu'il faut de légèreté et de drame pour ne jamais tomber ni dans la fresque historique pesante, ni dans l'aventure superficielle. Le principal point fort reste à mes yeux les personnages. Ils sont particulièrement bien écrits : cohérents dans leurs motivations, attachants sans être lisses, et surtout capables d'évoluer réellement au fil du récit. Leur relation donne énormément de vie à l'ensemble. En parallèle, la série aborde avec beaucoup de finesse des thèmes plus lourds : colonialisme, pouvoir, idéalisme, liberté ou encore rapports de domination. Le propos est présent et parfois assez critique, mais jamais asséné. Le dessin n'est pas forcément ma tasse de thé au premier abord. Son style assez original peut surprendre pour ce type de récit historique et d'aventure, mais il finit par fonctionner remarquablement bien avec l'énergie et la personnalité de la série. Au final, c'est même plutôt à mettre au crédit de l'œuvre. Un très gros coup de cœur : une série intelligente, généreuse et extrêmement plaisante à lire, qui parvient à divertir tout en ayant réellement quelque chose à raconter.
Prince Valiant
Bien qu'il se déclarait souvent insatisfait, je crois que Hal Foster a dû ressentir une certaine satisfaction personelle en réalisant Prince Valiant. Et moi, je continue à m’enthousiasmer en le lisant! Entre 1937 et 1970/71, environ 2000 pages! C'est un monument de la bande dessinée universelle, je n’ai aucun doute. Mais historique? Hal Foster, avec son génie créatif, a inventé un Moyen Âge idéalisé et fantaisiste, bien qu'il ait utilisé beaucoup de documentation et de recherches sur les armes, les châteaux, les lieux... Se déroulant supposément au Ve siècle de notre ère, entre la fin de l'Empire Romain d’Occident et le début du Moyen Âge, de nombreux doutes ou imprécisions chronologiques sont fréquents et subsistent. Références aux Vikings ou aux Musulmans, par exemple! Dans certaines batailles historiquement documentées, la bataille du mont Badon entre Bretons et Saxons Val aurait dû avoir prés de cent ans ! Foster représente des châteaux de pierre, des armures complètes en plaques, des tournois de chevalerie et une organisation féodale qui ne se consolideraient réellement que plusieurs siècles plus tard, surtout entre les XI et XV siècles. Les décors et l’architecture constituent un autre domaine où se manifestent des anachronismes. Des fortifications monumentales, des villes organisées, des cathédrales et des bâtiments d’inspiration gothique apparaissent fréquemment, bien que beaucoup de ces styles architecturaux n’existaient pas encore à l’époque où se déroule l’action. Ainsi, le Moyen Âge tel qu'il est dépeint dans la série correspond plus à l'imaginaire médiéval tardif qu'à la réalité historique de la période arthurienne. Mais ne gâchons pas notre plaisir ! Le titre de la série, « Prince Valiant au Temps du Roi Arthur » nous indique dès le départ un genre plus proche du médiéval fantastique, de la mythologie et du revivalisme celtique, sorte de revanche symbolique contre l’invasion et la domination saxonne de fait. L’élément fantastique est présent dès le début : dragons, géants, démons, sorcières et prophéties, le « jardin enchanté » de Merlin, Monsieur le Temps en personne! Camelot, les personnages du cycle arthurien sont présents dans leur intégralité, la quête du Saint Graal également. Cependant, Foster semble tenir à démystifier et à remplacer de plus en plus le fantastique par des explications vraisemblables et rationelles. Les dragons sont d'énormes crocodiles marins ou des dinosaures survivants de la préhistoire. Merlin explique à Val comment il produit ses démons. À la fin de la quête, le Graal n'a jamais existé ! Cependant, un certain merveilleux persiste : le mythique-poétique et le vrai surnaturel coexistent avec la réalité la plus empirique. Mais le christianisme est également présent, dès le début, et marque toute la série, surtout au niveau des valeurs. L'espace géographique parcouru est immense : de la côte norvégienne (Thule, le point de départ) aux îles britanniques, des îles de la Méditerranée à l'Afrique, à la Palestine ou à l'Amérique du Nord. De grands cycles épiques ont marqué la série, suivant en grande partie les mouvements guerriers et les déplacements de population à la fin de l'Empire romain, les migrations des peuples germaniques, eux-mêmes poussés par les Huns. De tout cela, Foster nous présente des scènes mémorables, des batailles contre les Saxons, la défense du mur d’Hadrien ou les combats contre les peuples des steppes. Val n'est pas un héros parfait, pourtant. Il se soûle, cède à la colère et au désir de vengeance, fait des farces, tombe parfois dans le ridicule ; bien que le côté comique soit plus souvent assumé par d'autres personnages, Gawain par exemple. En alternance avec les cycles épiques, la vie familiale et quotidienne de Val se développait, souvent avec des péripéties comiques et des affaires assez banales. Mais même là, on remarque l'engagement de Foster, son sens de l'observation et son goût pour le commentaire psychologique sur le comportement humain, du plus mesquin au plus altruiste. Il y a aussi des anachronismes culturels et sociaux. Les relations entre les personnages, le rôle des femmes (Aleta en premier ! ) et certaines valeurs morales se rapprochent parfois des idées du XX siècle. Bien que la narration conserve de nombreux éléments traditionnels de la chevalerie, plusieurs personnages féminins montrent une autonomie et une influence peu communes pour le contexte historique! Un de mes épisodes préférés, depuis toujours, est «La statuette indienne». Le contact entre différentes cultures, l’amour avec lequel Foster dessine et caractérise son propre pays, le fleuve St. Lawrence, les paysages et les coutumes des Indiens. Le rôle central d’Aleta devient de plus en plus déterminant dans le déroulement des événements et dans la résolution pacifique des conflits. Enfin, la naissance d’Arn, le premier caucasien à naître dans le Nouveau Monde ? Foster est un génie dans l'art du dessin et pas seulement dans les comics. Il mérite de faire partie de n'importe quelle histoire de l'art. La qualité de son dessin constitue une matrice, un canon pour le reste de la bande dessinée réaliste au niveau mondial jusqu'à aujourd'hui. La composition des vignettes, leurs séquences, même sans tenir compte du texte, sont exemplaires. D'ailleurs, le texte et les dessins peuvent parfois se lire indépendamment, sans tomber dans la redondance. C'est une leçon de dessin constante, des visages aux positions corporelles au repos ou en action, et l'auteur nous a souvent montré comment il faisait, à travers de petits cours pratiques. J'adore ça : un génie du dessin me montrant depuis le premier croquis jusqu'à l'œuvre finale comment il travaille ! Les éditions Zenda ont fait un travail assez raisonnable pour restituer un aspect proche de la publication originale dans les journaux américains. Les couleurs pâles n’écrasent pas le trait noir du dessin. Mais je dois avouer que je préfère d’autres éditions, en plus grand format et en noir et blanc. Foster travaillait ses planches en très grand format et donc, plus c’est grand, mieux on voit tous les détails et la beauté de son dessin. J’ai la reproduction d’une page en taille réelle, la n°220 du 27-04-41, la fin do combat avec Angor Wrack et avec le poulpe géant au fond du puits: c’est tout simplement merveilleux de voir ainsi tous les détails !
1984 (Coste)
«Qui contrôle le passé contrôle l’avenir : qui contrôle le présent contrôle le passé». J’ai lu le roman d’Orwell en 1980, en même temps que j’ai lu Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Distopies alternatives : la terreur ou l’aliénation. Je pense qu’aujourd’hui nous vivons un peu des deux, mais je ne vais pas écrire maintenant un essai de philosophie politique. L’adaptation de Coste est excellente. Assez fidèle au texte original, elle aborde tous ses points forts. Mais c’est surtout visuellement que j’admire cette version ! C’est une œuvre d’art, comme le dit Blue boy. Les dessins, style croquis mais avec de grandes taches de couleur, jaune, rouge, bleu violet, de plus en plus gris et noir vers la fin, renforcent la sensation de répression et d’oppression. Les dessins d’architecture monumentale contribuent aussi à la caractérisation du poids totalitaire du régime. Je remarque une certaine influence de l'expressionnisme allemand des années 30, tant au cinéma que dans la peinture. Le film de M. Radford, avec John Hurt et Richard Burton, des acteurs que j'adore, n'a pas été très réussi comme adaptation. Je préfère Xavier Coste ! J’ai conseillé la lecture à plusieurs amis et collègues. Je leur ai dit : «Si tu veux une image du futur, imagine une botte écrasant un visage humain pour toujours».
Le Pépère
Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique. Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa. Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose ! Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire. Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal. Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça… Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité. Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.
Petit pays
J'ai découvert Gaël Faye à travers son album musical "Rythmes et botanique". Séduit par ses talents d'écriture, je me suis ensuite intéressé à son parcours. Ma fille ayant également étudié son roman "Petit pays" au collège – le livre dont cette bande dessinée est tirée –, j'avais également visionné l'adaptation cinématographique. J'avais trouvé cette dernière nettement plus édulcorée que le roman et moins poétique, un écueil que cette version en BD évite avec brio. Comme le soulignent de nombreux avis, ce roman graphique aborde sans filtre la guerre civile au Rwanda, le Burundi, et le génocide des Tutsis à travers le regard d'enfant de Gaël Faye (devenu Gabriel dans l'œuvre). Malgré la dureté des thèmes, l'auteur parvient à capturer la beauté du Burundi et la douceur de certains moments d'enfance. Rien n'est passé sous silence, de la relation complexe de ses parents (un père expatrié originaire du Jura), en passant par les dynamiques sociales entre les occidentaux (sur fond de colonialisme) et les autochtones ou encore le regard porté par les africains sur les métisses (qui ne sont pas considérés comme de vrais "noirs"). Tout est raconté avec une sensibilité et une subtilité très fidèles au roman original. L'anéantissement de sa mère, frappée par le massacre de sa famille au Rwanda, donne lieu à des passages particulièrement poignants, où la complexité de sa souffrance sonne vraiment très juste. Côté dessin, si le style reste classique, le graphisme s'avère très agréable à l'œil, parfaitement soutenu par une belle mise en couleur. J'ai particulièrement apprécié la couverture, qui illustre avec talent le saut dans l'inconnu et la perte d'innocence vécus par l'enfant qu'était Gaël Faye à cette époque tragique. Une œuvre poignante que je ne peux que qualifier de "culte" et qui devrait être lue dans tous les collèges de France. Scénario (Histoire, personnages, originalité) : 9,5/10 | Graphisme (Dessin, colorisation) : 8,5/10 | Note globale : 18/20
Philémon
On dira que je ne suis pas objectif, car fan absolu des albums de "Philémon", que j'ai adorés pendant ma jeunesse et que j'ai achetés en bloc il y a quelques années. Chaque fois que je les relis, le même charme opère. Quand je vois certaines critiques, je suis peiné. Bien sûr, chacun a le droit aujourd'hui d'exprimer son opinion. Mais une somme d'opinions peu éclairées ne fait pas une conclusion à laquelle on doit se fier. Le dessin de Fred serait trop peu ceci ou trop cela, trop bâclé, peu lisible pour la jeunesse actuelle, les scénarii trop brouillons, trop chaotiques, etc. Les "Philémon" seraient la création d'un artiste paresseux... Que tout cela est médiocre! Que tout cela est à côté de la plaque! Que tout cela méconnaît les processus de création! Il faut avoir une âme d'adulte-enfant pour se laisser emporter par la magie des dessins de Fred et par son imagination débordante. Rien n'est paresseux chez Fred. Rien n'est facile, sauf en apparence. L'allure nonchalante des dessins et de la conduite des histoires est intentionnelle, elle participe du personnage et de l'ambiance. Ceux qui n'apprécient pas les "Philémon" me font penser au père de ce dernier: le papa de Philémon n'y croit pas; il n'y croit jamais, même quand il est lui-même plongé dans l'univers parallèle des lettres de l'Océan Atlantique même quand l'évidence devrait lui sauter aux yeux. Il a des œillères qui l'empêchent de voir et de croire ce qu'il voit. Eux, les bougons, n'y croient pas non plus, ne ressentent rien... Tant pis pour eux! Moi, je suis ébloui, et je passe des moments merveilleux à lire et à relire tous les albums, dans l'ordre qui convient: O C E A N A T L A N T I Q U E !