La Fourrière des animaux s’inscrit directement dans l’héritage de La Ferme des animaux d’Orwell, dont elle propose une relecture moderne, dense et très actuelle. Le point de départ est simple mais redoutablement efficace : des animaux se révoltent contre les humains qui les enferment et tentent de construire leur propre société, leurs propres règles, leur propre démocratie.
Ce récit met en scène une communauté auto-gérée et critique l’autoritarisme (ici, ciblant le trumpisme, là où Orwell fustigeait le stalinisme). Mais Tom King ne se contente jamais d’une lecture frontale ou caricaturale : ce qui l’intéresse, c’est la mécanique du pouvoir. Comment une démocratie naissante porte déjà en elle ses propres fissures, et comment ces fissures s’élargissent sous l’effet de la peur, des ambitions personnelles et des divisions idéologiques.
Il y a clairement une lecture politique contemporaine, très ancrée dans les tensions américaines récentes. Le parallèle avec le populisme est évident, et certains lecteurs pourront y voir un rapprochement entre le personnage de Piggy et Donald Trump, sans que le comic ne se limite pour autant à une simple charge dirigée contre une figure précise.
Ce qui frappe surtout, c’est la place donnée à la parole. La Fourrière des animaux est un comic très bavard, presque théâtral. Les débats, les discours et les confrontations d’idées structurent entièrement le récit. Par moments, cela peut sembler excessif, presque démonstratif. Mais ce choix est aussi ce qui fait sa force : ici, la démocratie ne se raconte pas, elle se construit et se désagrège sous nos yeux, à travers le langage lui-même.
Graphiquement, Peter Gross propose un dessin sobre, précis, sans esbroufe, mais parfaitement maîtrisé. Tout repose sur l’expression, la lisibilité et une atmosphère parfois étouffante qui accompagne parfaitement la tension politique du récit.
Et c’est là que la comparaison avec Le Château des animaux devient intéressante. Là où le roman graphique de Xavier Dorison et Félix Delep proposait une fable plus poétique, presque intemporelle dans sa manière d’aborder la tyrannie, La Fourrière des animaux est beaucoup plus frontale, contemporaine et ancrée dans un contexte politique identifiable. Les deux œuvres parlent du pouvoir et de la manière dont il corrompt ou fracture une société, mais avec deux tons opposés : l’un est plus symbolique et contemplatif, l’autre plus discursif et brûlant d’actualité.
Au final, La Fourrière des animaux est une œuvre ambitieuse, parfois un peu trop verbeuse, mais cohérente de bout en bout et vraiment marquante. Une fable politique moderne qui laisse volontairement un malaise, parce qu’elle rappelle à quel point les idéaux collectifs peuvent vaciller vite.
Il aimait davantage les objets que les humains.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée.
Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main.
Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête.
Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable.
Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate.
Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks.
Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine.
L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncu?i) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste.
Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.
Il y a pléthore d'avis positif pour Blacksad justifiés, et en rajouter un n'est pas forcément utile. Mais je clame mon admiration pour cette série dont certains tomes sont exceptionnels, qui m'a remis dans le droit chemin de la lecture de BD il y a 5 ans, alors que je l'avais déserté. Une série indispensable dans une bibliothèque, qui se dévore autant sur le plan graphique que narratif.
The Walking Dead est une série que j’ai adoré du début à la fin. C’est même le genre de comics que l’on peut relire entièrement sans perdre ce qui le rend aussi prenant. J’ai acheté l'édition "Prestige" en 16 tomes et je l’ai relue une seconde fois avec toujours autant de plaisir.
Ce que j’aime particulièrement, c’est à quel point tout paraît naturel dans la narration. Les événements, les relations entre les personnages, les conflits… tout s’enchaîne de manière fluide sans donner l’impression de forcer artificiellement le drame. Même les moments plus calmes restent intéressants parce qu’ils servent vraiment à construire les personnages et leur évolution.
L’ambiance est aussi l’un des énormes points forts du comics. Ce n’est pas juste une histoire de zombies : c’est surtout une série sur la survie, la peur, l’usure psychologique et les relations humaines dans un monde détruit. On finit par s’attacher énormément aux personnages, justement parce qu’ils paraissent humains avec leurs qualités, leurs erreurs et leurs contradictions.
Et même en connaissant déjà les grands événements lors de ma seconde lecture, le comics reste toujours aussi efficace. C’est pour moi la preuve que la série repose avant tout sur la qualité de son écriture et de ses personnages, pas seulement sur les rebondissements ou les morts marquantes.
5/5
J'ai commencé à admirer cette série dans Pilote dans les années 60 et ensuite dans l'hebdomadaire Tintim portugais des années 70 ! Pour moi, c'est LA série de science-fiction de référence, très en avance sur toutes les autres. J'adore presque tout et il est difficile d'entrer dans les détails, mais je vais essayer un peu : l'apocalypse et la vie sur Terre après, les voyages dans le temps, les mondes extraterrestres, l'empire des mille planètes, les oiseaux du Seigneur, la maladresse de Valérian et la compétence de Laureline pour le compenser. Tout est très bon et étonnant !
Les récits et les dessins ont été une énorme influence sur le cinéma, sans qu'elle ait été reconnue nombreuses fois: George Lucas, Ridley Scott, Luc Besson...
Mézières disait qu'il ne savait pas dessiner et ressentait beaucoup de difficultés, les mains des personnages, par exemple. Mais je pense qu'il s'en est très bien sorti, ses vaisseaux spatiaux sont impressionnants !
J'ai eu quelques difficultés avec certains épisodes et personnages : la sainte trinité... les paradoxes spatio-temporels, je vais encore essayer de les comprendre mieux. À la fin de tout, je reste aussi idiot et amoureux de Laureline, tout comme les shingouz.
Ma plus belle lecture cette année ! Une BD magnifique à la fois visuellement et dans le message qu’elle porte. Mention spéciale pour la richesse des dessins végétaux. Au fil des pages, on réalise le niveau de recherche et le temps que ça a dû représenter. A lire absolument !
Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée.
Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter.
Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer.
S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité.
Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste.
Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière.
D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières.
Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.
Tragique au sens propre sur le tragique de l'esclavage : unité de temps, d'action et de lieu, leur abandon sur une île déserte. Les dessins et les dialogues sont à la hauteur du challenge de représenter cette histoire sur laquelle j'avais lu un livre en n'imaginant certes pas qu'elle serait un jour dessinée, et si bien dessinée pour s'encrer, s'ancrer dans les esprits !
J'espère que cela contribuera à préserver la mémoire d'un esclavage qui n'est hélas pas aboli partout, et qui est complétement démonétisé ailleurs quand des gens prétendent à la moindre contrariété qu'ils sont des esclaves. Pauvres petits choux ! Les esclaves sont des gens réifiés, par le droit, par les traitements qu'ils subissent, et je trouve admirable que les Robinson se soient conduit en héros sur leur île, après ce qu'ils ont traversé. Eh oui, j'espère que cela ne polluera pas les songeries romantiques, mais les îles désertes ont plus souvent été des lieux de relégation que d'évasion et de rêve.
Très sincèrement, je n'ai pas compris les avis mitigés donnés sur le premier album, c'est pour cela que pour la première fois (de mémoire) je donne le mien ici en simple amateur de BD qui ne se veut pas expert.
Dès le début je suis devenu fan, attendant le volume suivant avec impatience : c'est de la très très bonne BD historique. Le récit demande d'être attentif, de savoir revenir en arrière, mais la construction qui suit dans les tomes 2 et 3 est vraiment bien fichue.
Intrigues bien calculées, personnages auxquels on s'attache en peu de cases, références géographiques et historiques (on montre bien la complexité de l'histoire, qu'il s'agissent d'intrigues de salon comme d'accords avec les tribus, les points de vue différents selon le rang et la situation personnelle des Occidentaux ou ceux des indiens), humour discret, ironie, même, récit rocambolesque dans le bon sens du terme, tout est bien amené, on sent que l'auteur et le dessinateur se sont fait plaisir, et ça se sent.
La finesse parfois volontairement exagérée du premier tome fait place à des dialogues plus directs dans le ''Nouveau Monde'' du deuxième, dans le troisième on semble retrouver l'ambiance du premier dès le retour en France, avec un "petit truc" moderne de changé façon fin de l'Ancien Régime (nobles ruinés qui vendent leurs meubles). C'est vraiment très bien vu.
Du bel ouvrage à mon sens.
Je suis peut-être bon public, mais pour moi c'est vraiment une BD très mémorable et remarquable. Si vous ne l'avez pas lue, allez-y, vous ne pouvez pas le regretter.
LA série culte par excellence !
Elle a duré plusieurs décennies sans que l'on s'en rende compte, même si les derniers tomes étaient à mon sens plus faibles et on s'attendrait presque à la sortie d'un nouvel opus.
Tout l'univers est captivant et a permis l'émergence d'un méchant récurent, le célèbre Mr CHOC !
Pour moi les meilleurs tomes sont "Le réveil de Toar", "Les ressuscités", Le retour de la bête", "Les passe-montagnes", "Le sanctuaire oublié", etc etc ...
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La Fourrière des Animaux
La Fourrière des animaux s’inscrit directement dans l’héritage de La Ferme des animaux d’Orwell, dont elle propose une relecture moderne, dense et très actuelle. Le point de départ est simple mais redoutablement efficace : des animaux se révoltent contre les humains qui les enferment et tentent de construire leur propre société, leurs propres règles, leur propre démocratie. Ce récit met en scène une communauté auto-gérée et critique l’autoritarisme (ici, ciblant le trumpisme, là où Orwell fustigeait le stalinisme). Mais Tom King ne se contente jamais d’une lecture frontale ou caricaturale : ce qui l’intéresse, c’est la mécanique du pouvoir. Comment une démocratie naissante porte déjà en elle ses propres fissures, et comment ces fissures s’élargissent sous l’effet de la peur, des ambitions personnelles et des divisions idéologiques. Il y a clairement une lecture politique contemporaine, très ancrée dans les tensions américaines récentes. Le parallèle avec le populisme est évident, et certains lecteurs pourront y voir un rapprochement entre le personnage de Piggy et Donald Trump, sans que le comic ne se limite pour autant à une simple charge dirigée contre une figure précise. Ce qui frappe surtout, c’est la place donnée à la parole. La Fourrière des animaux est un comic très bavard, presque théâtral. Les débats, les discours et les confrontations d’idées structurent entièrement le récit. Par moments, cela peut sembler excessif, presque démonstratif. Mais ce choix est aussi ce qui fait sa force : ici, la démocratie ne se raconte pas, elle se construit et se désagrège sous nos yeux, à travers le langage lui-même. Graphiquement, Peter Gross propose un dessin sobre, précis, sans esbroufe, mais parfaitement maîtrisé. Tout repose sur l’expression, la lisibilité et une atmosphère parfois étouffante qui accompagne parfaitement la tension politique du récit. Et c’est là que la comparaison avec Le Château des animaux devient intéressante. Là où le roman graphique de Xavier Dorison et Félix Delep proposait une fable plus poétique, presque intemporelle dans sa manière d’aborder la tyrannie, La Fourrière des animaux est beaucoup plus frontale, contemporaine et ancrée dans un contexte politique identifiable. Les deux œuvres parlent du pouvoir et de la manière dont il corrompt ou fracture une société, mais avec deux tons opposés : l’un est plus symbolique et contemplatif, l’autre plus discursif et brûlant d’actualité. Au final, La Fourrière des animaux est une œuvre ambitieuse, parfois un peu trop verbeuse, mais cohérente de bout en bout et vraiment marquante. Une fable politique moderne qui laisse volontairement un malaise, parce qu’elle rappelle à quel point les idéaux collectifs peuvent vaciller vite.
Karl
Il aimait davantage les objets que les humains. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée. Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main. Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête. Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable. Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate. Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks. Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine. L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncu?i) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste. Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.
Blacksad
Il y a pléthore d'avis positif pour Blacksad justifiés, et en rajouter un n'est pas forcément utile. Mais je clame mon admiration pour cette série dont certains tomes sont exceptionnels, qui m'a remis dans le droit chemin de la lecture de BD il y a 5 ans, alors que je l'avais déserté. Une série indispensable dans une bibliothèque, qui se dévore autant sur le plan graphique que narratif.
Walking Dead
The Walking Dead est une série que j’ai adoré du début à la fin. C’est même le genre de comics que l’on peut relire entièrement sans perdre ce qui le rend aussi prenant. J’ai acheté l'édition "Prestige" en 16 tomes et je l’ai relue une seconde fois avec toujours autant de plaisir. Ce que j’aime particulièrement, c’est à quel point tout paraît naturel dans la narration. Les événements, les relations entre les personnages, les conflits… tout s’enchaîne de manière fluide sans donner l’impression de forcer artificiellement le drame. Même les moments plus calmes restent intéressants parce qu’ils servent vraiment à construire les personnages et leur évolution. L’ambiance est aussi l’un des énormes points forts du comics. Ce n’est pas juste une histoire de zombies : c’est surtout une série sur la survie, la peur, l’usure psychologique et les relations humaines dans un monde détruit. On finit par s’attacher énormément aux personnages, justement parce qu’ils paraissent humains avec leurs qualités, leurs erreurs et leurs contradictions. Et même en connaissant déjà les grands événements lors de ma seconde lecture, le comics reste toujours aussi efficace. C’est pour moi la preuve que la série repose avant tout sur la qualité de son écriture et de ses personnages, pas seulement sur les rebondissements ou les morts marquantes. 5/5
Valérian
J'ai commencé à admirer cette série dans Pilote dans les années 60 et ensuite dans l'hebdomadaire Tintim portugais des années 70 ! Pour moi, c'est LA série de science-fiction de référence, très en avance sur toutes les autres. J'adore presque tout et il est difficile d'entrer dans les détails, mais je vais essayer un peu : l'apocalypse et la vie sur Terre après, les voyages dans le temps, les mondes extraterrestres, l'empire des mille planètes, les oiseaux du Seigneur, la maladresse de Valérian et la compétence de Laureline pour le compenser. Tout est très bon et étonnant ! Les récits et les dessins ont été une énorme influence sur le cinéma, sans qu'elle ait été reconnue nombreuses fois: George Lucas, Ridley Scott, Luc Besson... Mézières disait qu'il ne savait pas dessiner et ressentait beaucoup de difficultés, les mains des personnages, par exemple. Mais je pense qu'il s'en est très bien sorti, ses vaisseaux spatiaux sont impressionnants ! J'ai eu quelques difficultés avec certains épisodes et personnages : la sainte trinité... les paradoxes spatio-temporels, je vais encore essayer de les comprendre mieux. À la fin de tout, je reste aussi idiot et amoureux de Laureline, tout comme les shingouz.
Verts
Ma plus belle lecture cette année ! Une BD magnifique à la fois visuellement et dans le message qu’elle porte. Mention spéciale pour la richesse des dessins végétaux. Au fil des pages, on réalise le niveau de recherche et le temps que ça a dû représenter. A lire absolument !
Lointains mes mots
Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée. Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter. Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer. S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité. Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste. Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière. D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières. Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.
Les Esclaves oubliés de Tromelin
Tragique au sens propre sur le tragique de l'esclavage : unité de temps, d'action et de lieu, leur abandon sur une île déserte. Les dessins et les dialogues sont à la hauteur du challenge de représenter cette histoire sur laquelle j'avais lu un livre en n'imaginant certes pas qu'elle serait un jour dessinée, et si bien dessinée pour s'encrer, s'ancrer dans les esprits ! J'espère que cela contribuera à préserver la mémoire d'un esclavage qui n'est hélas pas aboli partout, et qui est complétement démonétisé ailleurs quand des gens prétendent à la moindre contrariété qu'ils sont des esclaves. Pauvres petits choux ! Les esclaves sont des gens réifiés, par le droit, par les traitements qu'ils subissent, et je trouve admirable que les Robinson se soient conduit en héros sur leur île, après ce qu'ils ont traversé. Eh oui, j'espère que cela ne polluera pas les songeries romantiques, mais les îles désertes ont plus souvent été des lieux de relégation que d'évasion et de rêve.
L'Ombre des Lumières
Très sincèrement, je n'ai pas compris les avis mitigés donnés sur le premier album, c'est pour cela que pour la première fois (de mémoire) je donne le mien ici en simple amateur de BD qui ne se veut pas expert. Dès le début je suis devenu fan, attendant le volume suivant avec impatience : c'est de la très très bonne BD historique. Le récit demande d'être attentif, de savoir revenir en arrière, mais la construction qui suit dans les tomes 2 et 3 est vraiment bien fichue. Intrigues bien calculées, personnages auxquels on s'attache en peu de cases, références géographiques et historiques (on montre bien la complexité de l'histoire, qu'il s'agissent d'intrigues de salon comme d'accords avec les tribus, les points de vue différents selon le rang et la situation personnelle des Occidentaux ou ceux des indiens), humour discret, ironie, même, récit rocambolesque dans le bon sens du terme, tout est bien amené, on sent que l'auteur et le dessinateur se sont fait plaisir, et ça se sent. La finesse parfois volontairement exagérée du premier tome fait place à des dialogues plus directs dans le ''Nouveau Monde'' du deuxième, dans le troisième on semble retrouver l'ambiance du premier dès le retour en France, avec un "petit truc" moderne de changé façon fin de l'Ancien Régime (nobles ruinés qui vendent leurs meubles). C'est vraiment très bien vu. Du bel ouvrage à mon sens. Je suis peut-être bon public, mais pour moi c'est vraiment une BD très mémorable et remarquable. Si vous ne l'avez pas lue, allez-y, vous ne pouvez pas le regretter.
Tif et Tondu
LA série culte par excellence ! Elle a duré plusieurs décennies sans que l'on s'en rende compte, même si les derniers tomes étaient à mon sens plus faibles et on s'attendrait presque à la sortie d'un nouvel opus. Tout l'univers est captivant et a permis l'émergence d'un méchant récurent, le célèbre Mr CHOC ! Pour moi les meilleurs tomes sont "Le réveil de Toar", "Les ressuscités", Le retour de la bête", "Les passe-montagnes", "Le sanctuaire oublié", etc etc ... Si vous devez posséder une série complète dans votre collection, choisissez Tif et Tondu ! (prévoyez de la place quand même)