Je me retrouve pas mal dans l’avis de Cacal69. En effet, la couverture m’a aussi fait de l’œil. Même si, voir un Iroquois sur un cheval (peu adapté au déplacement, à la guerre et à la chasse dans les sous-bois) est surprenant, et sans doute très peu commun à l’époque.
J’aime bien cette région et cette époque, où les frontières étaient encore floues et fluides entre les peuples. Nous sommes à l’époque de la Guerre de Sept-Ans, et plusieurs séries ont déjà usé de ces décors – géographiques et historiques. Pratt bien sûr à plusieurs reprises (voir par exemple le très marquant Fort Wheeling - un peu postérieur) ou, plus récemment et chez le même éditeur, les one-shot de Prugne.
Et voilà, les deux références que je viens d’évoquer m’ont beaucoup marqué – à des niveaux divers – et à leur aune j’ai sans doute moins apprécié ce « Nouvelle France ». Il n’y a pas le lyrisme et le dynamisme de Pratt. Il n’y a pas non plus le superbe travail à l’aquarelle de Prugne pour magnifier ces forêts interminables.
Et pourtant Vrancken s’en sort très honorablement, plusieurs planches sont vraiment très belles. Mais c’est peut-être moins mon truc.
Quant à l’intrigue développée par Desberg, elle se laisse lire. Mais, là aussi la beauté des paysages, le lyrisme de ces rencontres et de ces instants de rencontres sont ici moins forts que dans les séries évoquées plus haut (Pratt surtout). Comme l’a fait remarquer Cacal69, les dialogues appuyés, parfois redondants, critiquant l’horreur et l’absurdité de la guerre, anesthésient trop le reste. Et le relativement long passage du héros renvoyer combattre en Europe est maladroit. En effet, outre qu’il ressemble à certains passages de Tardi critiquant l’horreur des tranchées de la Première guerre mondiale (ce qui en soit est très louable), il coupe trop le récit, cela aurait dû être raccourci, voire n’être qu’évoqué brièvement, car l’essentiel était sans doute ailleurs. Une unité de lieu évitant de se disperser en Europe aurait été meilleure je pense. De même, la fin est un peu trop brutale et facile, expédiée. Le combat entre le héros et le guerrier iroquois qui l’attend et le poursuit depuis des années est un peu artificiel aussi.
Bon, cela dit, malgré toutes ces critiques, ça reste un album plaisant à lire, loin d’être dénué de qualités. Mais sur le même thème, d’autres séries m’ont davantage plu.
Lorsque j’ai commencé, j’avais beaucoup d’attentes car Dorison est un de mes auteurs préférés, et il ne m’a pas déçu.
Avec 1629, Dorison livre un récit captivant et terriblement oppressant, une œuvre qu’on ne lâche pas facilement tant on est happé par la tension dramatique et la noirceur du propos. Dès les premières pages, le ton est donné : derrière le récit historique de naufragés se dessine une véritable réflexion sur la nature humaine, la violence et la manière dont l’homme peut basculer dans la barbarie lorsque toute structure sociale disparaît.
Le prologue évoque notamment "l’effet Lucifer”, cette théorie psychologique selon laquelle des individus ordinaires peuvent commettre les pires atrocités selon le contexte dans lequel ils évoluent. Cette idée imprègne les 2 albums et donne au récit une profondeur glaçante. Plus qu’un simple récit de survie, 1629 devient une démonstration implacable de la fragilité de la morale humaine face au chaos.
Le scénario de Dorison est d’une efficacité redoutable : maîtrisé, intense, sans temps mort. Il installe progressivement un climat de tension qui devient de plus en plus étouffant, jusqu’à rendre la lecture presque suffocante. On assiste, fasciné et horrifié, à la montée de la cruauté et à l’effondrement de toute humanité.
Graphiquement, Montaigne accompagne ce récit avec un immense talent. Son dessin réaliste et puissant sublime la violence du propos, avec des planches superbes qui renforcent encore l’immersion et l’intensité dramatique.
Avec 1629, Dorison signe selon moi une œuvre majeure : brutale, intelligente, fascinante. Une bande dessinée marquante, qui captive autant qu’elle dérange, et qui confirme une fois de plus tout le génie narratif de son auteur.
Les grandes sociétés de la tech deviennent des kleptocraties numériques.
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Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Julie Scheibling pour le scénario, et par Rémi Torregrossa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de quatre pages reprenant les affiches de l’organisation non gouvernementale Amnesty International sur le thème, illustrant un texte de cette organisation sur la surveillance, ainsi que deux pages listant les sources utilisées.
Julie et son compagnon sont attablés pour le dîner quand le téléphone de la journaliste sonne. Elle refuse l’appel et repose le portable, et son compagnon le retourne pour que l’écran ne soit plus visible. Ils reprennent leur conversation et elle déclare qu’il faut qu’ils trouvent la destination que personne ne connaît et qu’on garde secrète. Taquin il demande : avec soleil, plage et sans touriste, au mois d’août ? Elle reconnaît que certes ils n’ont pas les critères de voyage les plus originaux qui soient, mais elle lui promet de trouver une petite île déserte inconnue au bataillon. Plus tard, ils vont se coucher : se mettant au lit, ils consultent une dernière fois leur téléphone respectif et leurs notifications, monsieur devant enlever ses lunettes pour que la reconnaissance faciale fonctionne. En consultant chacun leur smartphone, ils découvrent qu’à peine connectés sur Facebook, le réseau social leur suggère un article de nature très proche pour réserver un voyage sur une ile paradisiaque.
Le lendemain, à la réunion de rédaction du journal, Julie propose son sujet : faire une enquête sur la surveillance ordinaire. Le rédacteur-en-chef valide ce sujet à 100%, la chaîne les suivra là-dessus, c’est certain. Il pense même qu’il faut en faire une série documentaire. Julie ajoute qu’on pourrait faire un premier épisode d’enquête qui parle à tout le monde et répond à une question simple : Nos smartphones nous écoutent-ils ? Le rédacteur-en-chef acquiesce : complètement, et il faut mettre ça en perspective avec d’autres affaires. Il lui demande de l’accompagner dans son bureau car il a des contacts à lui donner. Chapitre un : Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles. Julie et un caméraman se sont déplacés et sont reçus dans le bureau d’un ingénieur en intelligence artificielle, pour commencer leur enquête, et avoir une explication technique face à la paranoïa qui se généralise sur ce sujet. Première question : Comment savoir si nos smartphones nous écoutent ? L‘ingénieur propose à Julie de lui confier son portable : ils vont le poser entre eux et discuter en même temps, il va capter avec son ordinateur tout le trafic du portable pour mesurer son activité. Elle souhaite savoir si comme ça, ils vont voir si le micro s’active. Il lui demande s’il y a un sujet sur lequel elle s’est sentie écoutée récemment. Elle répond : Pas qu’un ! L’autre jour avec son conjoint, ils cherchaient des destinations de vacances paradisiaques et suite à une conversation, ils ont tous les deux reçu des pubs similaires sur des îles grecques.
Le titre et le sous-titre annoncent explicitement la nature de l’ouvrage : une enquête journalistique sur les nouveaux outils de surveillance, dont les téléphones portables. Le texte de la quatrième de couverture précise : En partenariat avec Amnesty International, à partir des investigations existantes sur le sujet et d’entretiens avec des acteurs et victimes de la surveillance (CNIL, ingénieurs du numérique, cibles de Pegasus lanceurs d’alerte, start-up, journalistes, magistrats), cet ouvrage met en lumière les liens entre états et entreprises au détriment des droits humains. Le lecteur sait à peu près à quoi s’attendre : une journaliste qui se met en scène au travers d’un avatar, et des entretiens assurant la majeure partie du récit. De fait, passé l’introduction mettant en scène le couple, la bande dessinée se révèle être une suite d’interviews et de reportages, ces derniers en préparation et en cours de montage. L’autrice utilise également des dialogues entre elle et son collègue, ainsi que des images d’archives. Le dessinateur met en scène l’avatar de Julie dans des dessins réalistes et descriptifs, sans aller jusqu’au photoréalisme avec un haut niveau de détails et une solide capacité à reproduire la ressemblance avec les personnes connues. Il utilise des cases rectangulaires, disposées en bande, sans bordure, avec une utilisation thématique des couleurs, c’est-à-dire une palette différente selon les séquences.
Ce reportage est construit en six chapitres, plus la scène introductive et la scène de conclusion. Les titres en sont : 1 Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles, 2 Cambridge Anaytica, l’utilisation sans consentement de données personnelles à des fins mercantiles et politiques, 3 De la surveillance de masse à la surveillance ciblée, 4 Le business de la surveillance au détriment des droits humains, le cas de Hébron, 5 Des concitoyens sous-informés et sur-surveillés, 6 L’heure tardive des réglementations. La journaliste interviewe des spécialistes avec des profils différents : un ingénieur en intelligence artificielle, un Data Analyst lanceur d’alerte ayant travaillé pour Global Technical Services (un sous-traitant d’Apple), Dominique Simonot (ex-journaliste au Canard Enchaîné), Amin (avocat des droits humains et résident de Hébron), des manifestants contre la vidéosurveillance dans l’espace public à Reims, un exposant du salon Vivatech (un représentant de XXII commercialisant un logiciel exploitant les images de vidéosurveillance). Au fil de ces interviews, ou entre deux interviews, le lecteur peut découvrir ou retrouver des affaires pour certaines très médiatisées : l’utilisation d’enregistrement clandestin Siri par Apple, le scandale Cambridge Analytica et les déclarations de Brittany Kaiser, l’affaire du logiciel espion Pegasus de la société israélienne NSO Group, et Predator un des produits concurrents, etc. Ces affaires emmenant aussi bien en Israël qu’en Chine ou dans plusieurs pays d’Afrique.
Alors qu’il s’est préparé à des petites cases avec de gros pavés de texte, et un enfilement de têtes en train de parler, le lecteur découvre une belle diversité visuelle. Outre la personnalisation de la narration avec l’avatar de la scénariste, les auteurs utilisent un processus qui rend très vivant l’exposé : montrer la journaliste en train de préparer et de réaliser son reportage. Ainsi, l’histoire devient un récit animé, sans rien perdre de sa rigueur ou de son ambition. Le lecteur peut voir la journaliste interagir avec les interviewés, les relancer avec des questions, des images d’archives pouvant être intégrées à leur échange. L’artiste représente les personnages avec un jeu d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation cinématographique ou théâtrale. Les entretiens en présentiel chacun de part et d’autre d’un bureau ou d’une table basse, une déambulation dans un salon de la tech, avec le caméraman effectuant son travail, ou encore une discussion avec le collègue qui assure le montage et la recherche des archives vidéo. Ou les entretiens en distanciel, la bande dessinée permettant de mettre en scène chaque participant chez lui, sans se limiter à une succession d’écran. Il en va de même pour les images reprises dans les médias : des unes de journaux, des auditions télévisées, des reconstitutions…
Bien vite, le lecteur prend conscience que la mise en images met également à profit d’autres possibilités de la bande dessinée, au-delà de l’effet de juxtaposition. Ainsi le dessinateur peut matérialiser des éléments qui relèvent d’un autre sens que la vue, par exemples les enregistrements sonores illégaux effectués par Siri sous forme d’ondes acoustiques. Il utilise également la possibilité d’intégrer des représentations conceptuelles telles que le graphe faisant apparaître les liens statistiques établis d’après les données personnelles d’un individu, comme la scolarité, la profession, la vie sentimentale, l’âge, les hobbies, le temps d’écran ou encore la localisation de son lieu de vie. Les auteurs passent également en mode cartographique, métaphorique, dans le monde des icônes. Par exemple, dans les deux pages en vis-à-vis quatorze et quinze, se trouvent représentés les déplacements de Julie sur une carte, un cadenas métaphorique symbole de la protection des données, un personnage qui vient de la troisième bande (celle la plus en bas de la page) pour accéder à la bande du milieu à l’aide d’une échelle et enlever ledit cadenas, avec lequel il s’enfuit dans la dernière case de la page quinze. Le jeu sur les pommes, et sur les autres logos de marque est plus simple, et tout aussi efficace. Le rapprochement visuel entre le bleu de l’icône micro du portable et le bleu du passeport de la République de Chine indique immédiatement comment va être utilisée la captation des données (l’enregistrement de la voix des Ouïghours pour obtenir un passeport), l’âne du parti démocrate et l’éléphant du parti républicain, ou encore cette très belle allégorie dans laquelle un tigre s’en prend à un cheval ailé (le logiciel Predator prenant des parts de marché au logiciel Pegasus), etc.
Le lecteur ressent que les dialogues et les expositions se trouvent complétés par les informations visuelles. Avec preuves vérifiables à l’appui, les auteurs abordent plusieurs aspects de ce phénomène qu’ils qualifient d’hypersurveillance, et qui repose sur entreprises se comportant comme des kleptocraties numériques. Il voit des états à l’œuvre, utilisant des prestataires de service mettant à profit ces données pour différents types de surveillance, de contrôles, de discrimination, de coercition. Il poursuit sa lecture avec le dossier d’Amnesty International qui explicite plus avant la problématique : La surveillance en ligne des États et des entreprises porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux et en premier lieu au droit à la vie privée. Souvent considéré comme secondaire, le droit à la vie privée se sacrificie sur l’autel de la sécurité nationale brandie par les gouvernements, ou cède face aux conditions générales d’utilisation des géants technologiques. Tout du long de l’ouvrage, le lecteur a bien conscience des valeurs implicites des auteurs et de l’organisation Amnesty International, et il peut se faire une idée des valeurs des entreprises qui développent ces outils de surveillance, et des États qui les utilisent.
Ce n’est pas un secret : chaque utilisateur sait qu’en consentant aux conditions générales d’utilisation, il donne en pâture beaucoup d’éléments de sa vie privée aux entreprises numériques correspondantes : Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. C’est autre chose de le clairement décortiqué et documenté, avec un exposé facile d’accès et une narration visuelle variée et claire. Édifiant.
Bah je trouve ça pas si mauvais.
Avec les échos glanés de-ci de-là je m'attendais à une catastrophe, mais je dois bien avouer que l'album a su faire mouche chez moi. L'album n'est pas révolutionnaire ou mirobolant pour autant, je me pencherais d'ailleurs sur son gros défaut plus loin, mais il n'en est pas moins resté satisfaisant à mes yeux.
Je l'ai vu comme une sorte de "Le Grand Détournement - La Classe Américaine" qui aurait troqué les vieux films pour les vieux romans photos mais aurait gardé cette même rythmique absurde, ce même sentiment que toute la narration tient de bric et de broc, où tous les dialogues ne sont que des logorrhées absurdes à la fois étrangement précises et détaillées mais également volontairement "parlées". Peut-être justement que je suis mieux rentrée dans cet album car, étant friande d'œuvres du genre, j'ai immédiatement donné la rythmique et le ton nécessaire aux répliques lors de ma lecture pour que celles-ci fonctionnent pleinement, mais il n'empêche que j'ai tout de même trouvé certains chapitres bien marrants.
Ici, évidemment, tout n'est pas que parodie et détournement puisque l'album et son "scénario" (si tant est que cet ensemble de saynètes absurdes puisse être considéré comme un semblant de fil rouge) cherchent derrière le rire à nous parler de féminisme et d'injonctions patriarcales - choquant, je sais. On pointe du doigt tous les travers et mauvais comportements imposés/instruits/encouragés par notre société, le vocabulaire se montre très souvent pointilleux au milieu de tout ce phrasé absurdement "jeune", les références se font parfois bien précises, il y en a même deux/trois auxquelles je ne m'attendais vraiment pas (la mention des "neurchis" m'a particulièrement surprise et faite rire). Si la forme est drôle et le fond revendicateur (d'autant plus quand le sujet mis sur la table est cher à mon cœur), je dis oui.
Bon, comme dit plus haut, et comme vous pouvez vous en douter à la vue des autres notes, tout n'est pas rose non plus. L'album souffre majoritairement de son aspect trop répétitif, peu renouvelé. Même si certains chapitres m'ont parus vraiment marrant et que je suis restée bonne public tout du long, je ne vais pas mentir, beaucoup de petites histoires se répètent, tant dans la construction narrative que dans les propos et idées mises en avant. J'ai le sentiment sincère que l'album aurait mérité à être raccourci de deux ou trois histoires, afin de conserver la fraîcheur et le sentiment.
L'idée est sincèrement bonne, je ne regrette pas de remonter un tant soi peu la note de cet album, mais le tout tourne malheureusement un peu en rond à plusieurs reprises et je me dois d'être honnête sur cet état de fait.
L'album est surprenamment bon mais s’essouffle par moment et pourrait perdre malheureusement son lectorat.
Je le recommande tout de même volontiers aux lecteur-ice-s curieux-ses.
(Note réelle 2,5)
Je rejoins les autres avis sur ce one-shot.
J'ai bien aimé comment on présentait l'enfer et comment les démons étaient bien occupés depuis que Dieu a décidé plein de nouveaux péchés. Parmi les nombreux nouveaux arrivants, on retrouve un coach de vie éternellement optimiste et manipulateur qui va finir par profiter du bordel pour se sortir de sa situation. C'est cousu de fil blanc qu'il va finir au sommet, mais la lecture reste agréable notamment parce que j'ai bien aimé le côté satirique du récit. Le vrai problème est que ça se termine brutalement alors qu'on dirait que le récit commence vraiment. Je reste donc sur ma faim parce que j'aimerais bien voir si le coach de vie démagogue va finir par améliorer ou empirer la situation et aussi comment Dieu va réagir à ce changement de régime.
Bref, à moins que sorte une suite un jour, je vais rester sur ma faim et juste trouver que c'est un album correct sans plus.
La suite d'Animan, dans un format beaucoup plus petit. On retrouve Animan en psy des animaux, son ennemi Objecto qui s'entête à l'embêter et sa pote grenouille Fabienne sur lequel l'album s'attache plus particulièrement. On découvre son passé et pourquoi Animan peut la comprendre parler sans besoin de se transformer. Elle a vécu une sorte de remake du film La Mouche de Cronenberg. Depuis elle déprime.
La fin appelle clairement une suite, attendue avec impatience.
Une lecture sympathique, sur un sujet et dans un espace qui a priori m’intéressent. C’est inspiré d’une histoire vraie, celle d’Olive Oatman, rescapée avec sa sœur du massacre de sa caravane par des Indiens Yavapais, qui vont les maltraiter un an avant qu’elles ne soient « rachetées » par des Mohaves, qui vont les adopter et très bien les traiter (la soeur d’Olive meurt de maladie durant ce séjour de plusieurs années). Il y avait eu un autre rescapé du massacre, le frère d’Olive, qui va remuer ciel et terre pour retrouver ses sœurs, et Olive va ensuite retrouver les « Blancs », stigmatisée (ses tatouages mohaves la « défigurent » aux yeux des Blancs) et gagnant un temps sa vie en racontant son expérience lors de conférences durant lesquelles son « imprésario » la pousse à dénaturer ses rapports amicaux et filiaux avec les Mohaves.
Le récit se laisse lire, et il y a forcément quelque chose de touchant dans l’expérience et la personnalité d’Olive, qui n’a finalement jamais vécu une vie « normale » - si ce n’est peut-être lorsqu’elle vivait avec les Mohaves.
Mais ce récit ne m’a pas vraiment marqué, et je suis resté un peu sur ma faim.
D’abord parce que le dessin de Dequest passait mieux sur Akki - Le Clan disparu avec lequel je l’avais découvert. Mais ici ça n’est pas mon truc.
Ensuite je trouve que Rodolphe aurait pu ajouter développer davantage la partie « indienne » de la vie d’Olive. Olive qui, au final, est en retrait de ce récit, comme si jusqu’au bout on parlait pour elle (sauf sur la fin les brèves retrouvailles avec son « père » adoptif Mohave - pour le coup un moment court, mais émouvant). On peine à s’attacher à Olive en fait.
Un récit post-apocalypse de plus, un genre qui peut avoir du potentiel, mais ici ça ne m’a pas convaincu.
Le postulat de départ ? Une apocalypse – sous forme de comètes destructrices – anéantit quasiment toute vie sur Terre. Nous sommes ensuite projetés quelques milliers d’années plus tard.
Et rapidement quelque chose cloche. Car, comme souvent, l’intrigue est bancale, et le degré de « régression » des humains est mal maîtrisé, et ici peu crédible : ils sont retournés à une vie préhistorique, ont tout oublié des connaissances humaines, y compris l’agriculture (dont la « redécouverte » constitue un des sels de l’histoire). Peu crédible selon moi, surtout que par ailleurs ils semblent maîtriser la métallurgie (si j’en crois leurs armes en métal). Et vers la fin du premier tome, lorsqu’un protagoniste exhibe quelques feuillets de manuscrits enluminés du moyen-âge, c’est encore moins crédible (ils auraient survécu à l’air libre durant des milliers d’années, en ayant préalablement résisté aux incendies de « l’apocalypse » !???), surtout que notre personnage « préhistorique » semble comprendre ce qui est présenté sur ces feuillets (de façon écrite ou implicite !?). Trop d’invraisemblances et de facilités donc pour pouvoir entrer sereinement dans l’histoire. Je vais d’ailleurs chipoter, mais alors que l’apocalypse est censée s’être déroulée à la fin du Xème siècle, un des feuillets représentés page 34 du premier tome montre une miniature que je connais bien, datant du XIVème siècle…
Par la suite on quitte ce qui reste de l’Angleterre pour rejoindre le « continent », et là aussi les ruines parfaitement conservées des maisons de « Lutecia » (bizarre, car au Xème siècle la ville ne s’appelait déjà plus comme ça – indépendamment du fait qu’il parait incroyable que son nom ait traversé les millénaires pour atteindre des populations sans écriture) – y compris des parties en bois (on retrouve par la suite d’autres ruines qu’on dirait abandonnées depuis quelques années seulement…) défient l’entendement. Et dans le troisième album, je n’ai pas compris le décalage qui pouvait exister entre la cité du Roi-Taon et d’autres espaces (comme Anglia, mais pas que), la « régression » historique ayant connu de gros écarts entre régions ! Un troisième album où la question de l’agriculture – et de l’élevage – revient au premier plan, après avoir été totalement oubliée…
Avec l’apparition du peuple des Hommes-Cerfs dans le deuxième tome, cela bascule de plus en plus dans une sorte de fantasy/fantastique (et je pense que l’intrigue aurait dû s’y concentrer, oubliant l’ancrage historique foireux).
Seuls les trois premiers tomes étaient disponibles dans ma médiathèque. Je ne connais donc pas la conclusion de cette histoire. Mais, si elle est dynamique et rythmée, elle souffre de trop de fragilités scénaristiques. Et du coup, j’ai moins de regret de rester sans conclusion.
Frontier est une lecture de science-fiction particulièrement réussie, qui propose bien plus qu’un simple récit d’aventure spatiale. Sous ses airs de SF dynamique et accessible, l’album développe un univers crédible et immersif où la conquête spatiale sert surtout de miroir à des problématiques très actuelles : exploitation des ressources, rapports de domination, inégalités sociales.
L’un des grands points forts de l’album est sa capacité à nous plonger très rapidement dans cet univers. Guillaume Singelin installe son décor avec efficacité, sans surcharger le récit d’explications inutiles. On entre vite dans l’histoire, on comprend les enjeux, et on suit les personnages avec plaisir. Le rythme est fluide, naturel, et rend la lecture particulièrement agréable.
L’ambiance générale est excellente : il y a une vraie sensation d’immersion, un univers vivant, cohérent, dans lequel on sent à la fois le souffle de l’aventure spatiale et le poids des réalités humaines qui s’y jouent. Cette dimension sociale donne de la profondeur au récit sans jamais alourdir la narration.
Le dessin contribue énormément à cette réussite. Avec un style très dynamique, aux influences manga assumées, Guillaume Singelin donne beaucoup d’énergie à son univers. Les personnages sont expressifs, les scènes sont lisibles, et l’ensemble possède une vraie identité visuelle. Ce choix graphique apporte une légèreté bienvenue à un fond plus dense, et l’équilibre fonctionne très bien.
Ce qui rend Frontier particulièrement plaisant, c’est cette capacité à mêler aventure, accessibilité et réflexion. Le récit reste prenant du début à la fin, tout en proposant un arrière-plan riche et intelligent. Sans révolutionner le genre, l’album parvient à offrir une science-fiction généreuse, immersive et pleine d’humanité.
Une très belle réussite dans le registre de la SF moderne, portée par un univers fort et un dessin vibrant.
Héloïse, jeune fille empêchée de devenir chevalier par une société médiévale patriarcale, se fiance à Armand, promis au maniement des armes alors qu'il ne rêve que de dessin, afin d'échanger discrètement leurs rôles et de vivre enfin selon leurs aspirations.
Utiliser un cadre médiéval pour interroger les rôles de genre, les injonctions sociales et la liberté de choisir sa propre voie est une idée pertinente et difficilement contestable, qui a d'ailleurs déjà été explorée avec succès ces dernières années dans des albums comme Peau d'Homme par exemple. Cet album tente à son tour de s'emparer de ces thématiques à travers une histoire d'échange de rôles, avec une héroïne passionnée par le combat dans un monde qui ne laisse aucune place à ce type d'ambition féminine. Mais son principal problème vient de la manière dont tout cela est mis en scène. Très rapidement, j'ai eu l'impression de lire une histoire assez adolescente, qui empile des intentions très contemporaines sans vraiment se soucier de crédibilité historique, ni même parfois de sa propre logique interne. Dès le postulat de départ, j'avais du mal à croire que leur échange de rôles puisse fonctionner ne serait-ce que plus de quelques minutes, et pourtant le scénario le traite comme une évidence sans jamais vraiment questionner les limites très concrètes d'un tel plan.
Plus globalement, l'écriture m'a semblé assez immature, avec une vision du monde souvent très binaire : les hommes sont fréquemment réduits à des figures brutales, guerrières ou obtuses (à l'exception de rares personnages plus artistes ou marginaux), tandis que les femmes incarnent plus volontiers la sensibilité, l'ouverture d'esprit ou les victimes d'un système patriarcal écrasant. L'intention est claire, mais l'ensemble manque de nuance et donne l'impression d'un scénario écrit pour valider des idées déjà établies plutôt que pour construire des personnages réellement complexes.
La romance m'a également paru assez téléphonée, avec un côté roman adolescent très calibré dans sa manière d'aborder l'ouverture d'esprit, la liberté identitaire et les relations entre personnages. Là encore, les thèmes abordés sont légitimes, mais tout va trop vite et manque de naturel pour me convaincre émotionnellement.
Côté dessin, c'est plus contrasté. J'ai trouvé certaines planches assez jolies, notamment grâce à une colorisation douce qui crée une belle ambiance, mais le trait m'a aussi semblé irrégulier, avec parfois des visages ou des anatomies un peu maladroits et des décors assez vides.
Ce n'est donc pas une BD dénuée de qualités, notamment pour un lectorat adolescent qui pourra facilement adhérer à son message d'émancipation et de tolérance. Mais en ce qui me concerne, j'ai surtout eu le sentiment d'une lecture trop démonstrative, qui manque de subtilité, de maturité narrative et de vraisemblance pour pleinement fonctionner.
Note : 2,5/5
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Je me retrouve pas mal dans l’avis de Cacal69. En effet, la couverture m’a aussi fait de l’œil. Même si, voir un Iroquois sur un cheval (peu adapté au déplacement, à la guerre et à la chasse dans les sous-bois) est surprenant, et sans doute très peu commun à l’époque. J’aime bien cette région et cette époque, où les frontières étaient encore floues et fluides entre les peuples. Nous sommes à l’époque de la Guerre de Sept-Ans, et plusieurs séries ont déjà usé de ces décors – géographiques et historiques. Pratt bien sûr à plusieurs reprises (voir par exemple le très marquant Fort Wheeling - un peu postérieur) ou, plus récemment et chez le même éditeur, les one-shot de Prugne. Et voilà, les deux références que je viens d’évoquer m’ont beaucoup marqué – à des niveaux divers – et à leur aune j’ai sans doute moins apprécié ce « Nouvelle France ». Il n’y a pas le lyrisme et le dynamisme de Pratt. Il n’y a pas non plus le superbe travail à l’aquarelle de Prugne pour magnifier ces forêts interminables. Et pourtant Vrancken s’en sort très honorablement, plusieurs planches sont vraiment très belles. Mais c’est peut-être moins mon truc. Quant à l’intrigue développée par Desberg, elle se laisse lire. Mais, là aussi la beauté des paysages, le lyrisme de ces rencontres et de ces instants de rencontres sont ici moins forts que dans les séries évoquées plus haut (Pratt surtout). Comme l’a fait remarquer Cacal69, les dialogues appuyés, parfois redondants, critiquant l’horreur et l’absurdité de la guerre, anesthésient trop le reste. Et le relativement long passage du héros renvoyer combattre en Europe est maladroit. En effet, outre qu’il ressemble à certains passages de Tardi critiquant l’horreur des tranchées de la Première guerre mondiale (ce qui en soit est très louable), il coupe trop le récit, cela aurait dû être raccourci, voire n’être qu’évoqué brièvement, car l’essentiel était sans doute ailleurs. Une unité de lieu évitant de se disperser en Europe aurait été meilleure je pense. De même, la fin est un peu trop brutale et facile, expédiée. Le combat entre le héros et le guerrier iroquois qui l’attend et le poursuit depuis des années est un peu artificiel aussi. Bon, cela dit, malgré toutes ces critiques, ça reste un album plaisant à lire, loin d’être dénué de qualités. Mais sur le même thème, d’autres séries m’ont davantage plu.
1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta
Lorsque j’ai commencé, j’avais beaucoup d’attentes car Dorison est un de mes auteurs préférés, et il ne m’a pas déçu. Avec 1629, Dorison livre un récit captivant et terriblement oppressant, une œuvre qu’on ne lâche pas facilement tant on est happé par la tension dramatique et la noirceur du propos. Dès les premières pages, le ton est donné : derrière le récit historique de naufragés se dessine une véritable réflexion sur la nature humaine, la violence et la manière dont l’homme peut basculer dans la barbarie lorsque toute structure sociale disparaît. Le prologue évoque notamment "l’effet Lucifer”, cette théorie psychologique selon laquelle des individus ordinaires peuvent commettre les pires atrocités selon le contexte dans lequel ils évoluent. Cette idée imprègne les 2 albums et donne au récit une profondeur glaçante. Plus qu’un simple récit de survie, 1629 devient une démonstration implacable de la fragilité de la morale humaine face au chaos. Le scénario de Dorison est d’une efficacité redoutable : maîtrisé, intense, sans temps mort. Il installe progressivement un climat de tension qui devient de plus en plus étouffant, jusqu’à rendre la lecture presque suffocante. On assiste, fasciné et horrifié, à la montée de la cruauté et à l’effondrement de toute humanité. Graphiquement, Montaigne accompagne ce récit avec un immense talent. Son dessin réaliste et puissant sublime la violence du propos, avec des planches superbes qui renforcent encore l’immersion et l’intensité dramatique. Avec 1629, Dorison signe selon moi une œuvre majeure : brutale, intelligente, fascinante. Une bande dessinée marquante, qui captive autant qu’elle dérange, et qui confirme une fois de plus tout le génie narratif de son auteur.
Hypersurveillance - Enquête sur les nouveaux outils de surveillance
Les grandes sociétés de la tech deviennent des kleptocraties numériques. - Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Julie Scheibling pour le scénario, et par Rémi Torregrossa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de quatre pages reprenant les affiches de l’organisation non gouvernementale Amnesty International sur le thème, illustrant un texte de cette organisation sur la surveillance, ainsi que deux pages listant les sources utilisées. Julie et son compagnon sont attablés pour le dîner quand le téléphone de la journaliste sonne. Elle refuse l’appel et repose le portable, et son compagnon le retourne pour que l’écran ne soit plus visible. Ils reprennent leur conversation et elle déclare qu’il faut qu’ils trouvent la destination que personne ne connaît et qu’on garde secrète. Taquin il demande : avec soleil, plage et sans touriste, au mois d’août ? Elle reconnaît que certes ils n’ont pas les critères de voyage les plus originaux qui soient, mais elle lui promet de trouver une petite île déserte inconnue au bataillon. Plus tard, ils vont se coucher : se mettant au lit, ils consultent une dernière fois leur téléphone respectif et leurs notifications, monsieur devant enlever ses lunettes pour que la reconnaissance faciale fonctionne. En consultant chacun leur smartphone, ils découvrent qu’à peine connectés sur Facebook, le réseau social leur suggère un article de nature très proche pour réserver un voyage sur une ile paradisiaque. Le lendemain, à la réunion de rédaction du journal, Julie propose son sujet : faire une enquête sur la surveillance ordinaire. Le rédacteur-en-chef valide ce sujet à 100%, la chaîne les suivra là-dessus, c’est certain. Il pense même qu’il faut en faire une série documentaire. Julie ajoute qu’on pourrait faire un premier épisode d’enquête qui parle à tout le monde et répond à une question simple : Nos smartphones nous écoutent-ils ? Le rédacteur-en-chef acquiesce : complètement, et il faut mettre ça en perspective avec d’autres affaires. Il lui demande de l’accompagner dans son bureau car il a des contacts à lui donner. Chapitre un : Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles. Julie et un caméraman se sont déplacés et sont reçus dans le bureau d’un ingénieur en intelligence artificielle, pour commencer leur enquête, et avoir une explication technique face à la paranoïa qui se généralise sur ce sujet. Première question : Comment savoir si nos smartphones nous écoutent ? L‘ingénieur propose à Julie de lui confier son portable : ils vont le poser entre eux et discuter en même temps, il va capter avec son ordinateur tout le trafic du portable pour mesurer son activité. Elle souhaite savoir si comme ça, ils vont voir si le micro s’active. Il lui demande s’il y a un sujet sur lequel elle s’est sentie écoutée récemment. Elle répond : Pas qu’un ! L’autre jour avec son conjoint, ils cherchaient des destinations de vacances paradisiaques et suite à une conversation, ils ont tous les deux reçu des pubs similaires sur des îles grecques. Le titre et le sous-titre annoncent explicitement la nature de l’ouvrage : une enquête journalistique sur les nouveaux outils de surveillance, dont les téléphones portables. Le texte de la quatrième de couverture précise : En partenariat avec Amnesty International, à partir des investigations existantes sur le sujet et d’entretiens avec des acteurs et victimes de la surveillance (CNIL, ingénieurs du numérique, cibles de Pegasus lanceurs d’alerte, start-up, journalistes, magistrats), cet ouvrage met en lumière les liens entre états et entreprises au détriment des droits humains. Le lecteur sait à peu près à quoi s’attendre : une journaliste qui se met en scène au travers d’un avatar, et des entretiens assurant la majeure partie du récit. De fait, passé l’introduction mettant en scène le couple, la bande dessinée se révèle être une suite d’interviews et de reportages, ces derniers en préparation et en cours de montage. L’autrice utilise également des dialogues entre elle et son collègue, ainsi que des images d’archives. Le dessinateur met en scène l’avatar de Julie dans des dessins réalistes et descriptifs, sans aller jusqu’au photoréalisme avec un haut niveau de détails et une solide capacité à reproduire la ressemblance avec les personnes connues. Il utilise des cases rectangulaires, disposées en bande, sans bordure, avec une utilisation thématique des couleurs, c’est-à-dire une palette différente selon les séquences. Ce reportage est construit en six chapitres, plus la scène introductive et la scène de conclusion. Les titres en sont : 1 Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles, 2 Cambridge Anaytica, l’utilisation sans consentement de données personnelles à des fins mercantiles et politiques, 3 De la surveillance de masse à la surveillance ciblée, 4 Le business de la surveillance au détriment des droits humains, le cas de Hébron, 5 Des concitoyens sous-informés et sur-surveillés, 6 L’heure tardive des réglementations. La journaliste interviewe des spécialistes avec des profils différents : un ingénieur en intelligence artificielle, un Data Analyst lanceur d’alerte ayant travaillé pour Global Technical Services (un sous-traitant d’Apple), Dominique Simonot (ex-journaliste au Canard Enchaîné), Amin (avocat des droits humains et résident de Hébron), des manifestants contre la vidéosurveillance dans l’espace public à Reims, un exposant du salon Vivatech (un représentant de XXII commercialisant un logiciel exploitant les images de vidéosurveillance). Au fil de ces interviews, ou entre deux interviews, le lecteur peut découvrir ou retrouver des affaires pour certaines très médiatisées : l’utilisation d’enregistrement clandestin Siri par Apple, le scandale Cambridge Analytica et les déclarations de Brittany Kaiser, l’affaire du logiciel espion Pegasus de la société israélienne NSO Group, et Predator un des produits concurrents, etc. Ces affaires emmenant aussi bien en Israël qu’en Chine ou dans plusieurs pays d’Afrique. Alors qu’il s’est préparé à des petites cases avec de gros pavés de texte, et un enfilement de têtes en train de parler, le lecteur découvre une belle diversité visuelle. Outre la personnalisation de la narration avec l’avatar de la scénariste, les auteurs utilisent un processus qui rend très vivant l’exposé : montrer la journaliste en train de préparer et de réaliser son reportage. Ainsi, l’histoire devient un récit animé, sans rien perdre de sa rigueur ou de son ambition. Le lecteur peut voir la journaliste interagir avec les interviewés, les relancer avec des questions, des images d’archives pouvant être intégrées à leur échange. L’artiste représente les personnages avec un jeu d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation cinématographique ou théâtrale. Les entretiens en présentiel chacun de part et d’autre d’un bureau ou d’une table basse, une déambulation dans un salon de la tech, avec le caméraman effectuant son travail, ou encore une discussion avec le collègue qui assure le montage et la recherche des archives vidéo. Ou les entretiens en distanciel, la bande dessinée permettant de mettre en scène chaque participant chez lui, sans se limiter à une succession d’écran. Il en va de même pour les images reprises dans les médias : des unes de journaux, des auditions télévisées, des reconstitutions… Bien vite, le lecteur prend conscience que la mise en images met également à profit d’autres possibilités de la bande dessinée, au-delà de l’effet de juxtaposition. Ainsi le dessinateur peut matérialiser des éléments qui relèvent d’un autre sens que la vue, par exemples les enregistrements sonores illégaux effectués par Siri sous forme d’ondes acoustiques. Il utilise également la possibilité d’intégrer des représentations conceptuelles telles que le graphe faisant apparaître les liens statistiques établis d’après les données personnelles d’un individu, comme la scolarité, la profession, la vie sentimentale, l’âge, les hobbies, le temps d’écran ou encore la localisation de son lieu de vie. Les auteurs passent également en mode cartographique, métaphorique, dans le monde des icônes. Par exemple, dans les deux pages en vis-à-vis quatorze et quinze, se trouvent représentés les déplacements de Julie sur une carte, un cadenas métaphorique symbole de la protection des données, un personnage qui vient de la troisième bande (celle la plus en bas de la page) pour accéder à la bande du milieu à l’aide d’une échelle et enlever ledit cadenas, avec lequel il s’enfuit dans la dernière case de la page quinze. Le jeu sur les pommes, et sur les autres logos de marque est plus simple, et tout aussi efficace. Le rapprochement visuel entre le bleu de l’icône micro du portable et le bleu du passeport de la République de Chine indique immédiatement comment va être utilisée la captation des données (l’enregistrement de la voix des Ouïghours pour obtenir un passeport), l’âne du parti démocrate et l’éléphant du parti républicain, ou encore cette très belle allégorie dans laquelle un tigre s’en prend à un cheval ailé (le logiciel Predator prenant des parts de marché au logiciel Pegasus), etc. Le lecteur ressent que les dialogues et les expositions se trouvent complétés par les informations visuelles. Avec preuves vérifiables à l’appui, les auteurs abordent plusieurs aspects de ce phénomène qu’ils qualifient d’hypersurveillance, et qui repose sur entreprises se comportant comme des kleptocraties numériques. Il voit des états à l’œuvre, utilisant des prestataires de service mettant à profit ces données pour différents types de surveillance, de contrôles, de discrimination, de coercition. Il poursuit sa lecture avec le dossier d’Amnesty International qui explicite plus avant la problématique : La surveillance en ligne des États et des entreprises porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux et en premier lieu au droit à la vie privée. Souvent considéré comme secondaire, le droit à la vie privée se sacrificie sur l’autel de la sécurité nationale brandie par les gouvernements, ou cède face aux conditions générales d’utilisation des géants technologiques. Tout du long de l’ouvrage, le lecteur a bien conscience des valeurs implicites des auteurs et de l’organisation Amnesty International, et il peut se faire une idée des valeurs des entreprises qui développent ces outils de surveillance, et des États qui les utilisent. Ce n’est pas un secret : chaque utilisateur sait qu’en consentant aux conditions générales d’utilisation, il donne en pâture beaucoup d’éléments de sa vie privée aux entreprises numériques correspondantes : Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. C’est autre chose de le clairement décortiqué et documenté, avec un exposé facile d’accès et une narration visuelle variée et claire. Édifiant.
La Fabrique du prince charmant
Bah je trouve ça pas si mauvais. Avec les échos glanés de-ci de-là je m'attendais à une catastrophe, mais je dois bien avouer que l'album a su faire mouche chez moi. L'album n'est pas révolutionnaire ou mirobolant pour autant, je me pencherais d'ailleurs sur son gros défaut plus loin, mais il n'en est pas moins resté satisfaisant à mes yeux. Je l'ai vu comme une sorte de "Le Grand Détournement - La Classe Américaine" qui aurait troqué les vieux films pour les vieux romans photos mais aurait gardé cette même rythmique absurde, ce même sentiment que toute la narration tient de bric et de broc, où tous les dialogues ne sont que des logorrhées absurdes à la fois étrangement précises et détaillées mais également volontairement "parlées". Peut-être justement que je suis mieux rentrée dans cet album car, étant friande d'œuvres du genre, j'ai immédiatement donné la rythmique et le ton nécessaire aux répliques lors de ma lecture pour que celles-ci fonctionnent pleinement, mais il n'empêche que j'ai tout de même trouvé certains chapitres bien marrants. Ici, évidemment, tout n'est pas que parodie et détournement puisque l'album et son "scénario" (si tant est que cet ensemble de saynètes absurdes puisse être considéré comme un semblant de fil rouge) cherchent derrière le rire à nous parler de féminisme et d'injonctions patriarcales - choquant, je sais. On pointe du doigt tous les travers et mauvais comportements imposés/instruits/encouragés par notre société, le vocabulaire se montre très souvent pointilleux au milieu de tout ce phrasé absurdement "jeune", les références se font parfois bien précises, il y en a même deux/trois auxquelles je ne m'attendais vraiment pas (la mention des "neurchis" m'a particulièrement surprise et faite rire). Si la forme est drôle et le fond revendicateur (d'autant plus quand le sujet mis sur la table est cher à mon cœur), je dis oui. Bon, comme dit plus haut, et comme vous pouvez vous en douter à la vue des autres notes, tout n'est pas rose non plus. L'album souffre majoritairement de son aspect trop répétitif, peu renouvelé. Même si certains chapitres m'ont parus vraiment marrant et que je suis restée bonne public tout du long, je ne vais pas mentir, beaucoup de petites histoires se répètent, tant dans la construction narrative que dans les propos et idées mises en avant. J'ai le sentiment sincère que l'album aurait mérité à être raccourci de deux ou trois histoires, afin de conserver la fraîcheur et le sentiment. L'idée est sincèrement bonne, je ne regrette pas de remonter un tant soi peu la note de cet album, mais le tout tourne malheureusement un peu en rond à plusieurs reprises et je me dois d'être honnête sur cet état de fait. L'album est surprenamment bon mais s’essouffle par moment et pourrait perdre malheureusement son lectorat. Je le recommande tout de même volontiers aux lecteur-ice-s curieux-ses. (Note réelle 2,5)
Bienvenue à Pandemonia
Je rejoins les autres avis sur ce one-shot. J'ai bien aimé comment on présentait l'enfer et comment les démons étaient bien occupés depuis que Dieu a décidé plein de nouveaux péchés. Parmi les nombreux nouveaux arrivants, on retrouve un coach de vie éternellement optimiste et manipulateur qui va finir par profiter du bordel pour se sortir de sa situation. C'est cousu de fil blanc qu'il va finir au sommet, mais la lecture reste agréable notamment parce que j'ai bien aimé le côté satirique du récit. Le vrai problème est que ça se termine brutalement alors qu'on dirait que le récit commence vraiment. Je reste donc sur ma faim parce que j'aimerais bien voir si le coach de vie démagogue va finir par améliorer ou empirer la situation et aussi comment Dieu va réagir à ce changement de régime. Bref, à moins que sorte une suite un jour, je vais rester sur ma faim et juste trouver que c'est un album correct sans plus.
Fabienne
La suite d'Animan, dans un format beaucoup plus petit. On retrouve Animan en psy des animaux, son ennemi Objecto qui s'entête à l'embêter et sa pote grenouille Fabienne sur lequel l'album s'attache plus particulièrement. On découvre son passé et pourquoi Animan peut la comprendre parler sans besoin de se transformer. Elle a vécu une sorte de remake du film La Mouche de Cronenberg. Depuis elle déprime. La fin appelle clairement une suite, attendue avec impatience.
Blue Tattoo
Une lecture sympathique, sur un sujet et dans un espace qui a priori m’intéressent. C’est inspiré d’une histoire vraie, celle d’Olive Oatman, rescapée avec sa sœur du massacre de sa caravane par des Indiens Yavapais, qui vont les maltraiter un an avant qu’elles ne soient « rachetées » par des Mohaves, qui vont les adopter et très bien les traiter (la soeur d’Olive meurt de maladie durant ce séjour de plusieurs années). Il y avait eu un autre rescapé du massacre, le frère d’Olive, qui va remuer ciel et terre pour retrouver ses sœurs, et Olive va ensuite retrouver les « Blancs », stigmatisée (ses tatouages mohaves la « défigurent » aux yeux des Blancs) et gagnant un temps sa vie en racontant son expérience lors de conférences durant lesquelles son « imprésario » la pousse à dénaturer ses rapports amicaux et filiaux avec les Mohaves. Le récit se laisse lire, et il y a forcément quelque chose de touchant dans l’expérience et la personnalité d’Olive, qui n’a finalement jamais vécu une vie « normale » - si ce n’est peut-être lorsqu’elle vivait avec les Mohaves. Mais ce récit ne m’a pas vraiment marqué, et je suis resté un peu sur ma faim. D’abord parce que le dessin de Dequest passait mieux sur Akki - Le Clan disparu avec lequel je l’avais découvert. Mais ici ça n’est pas mon truc. Ensuite je trouve que Rodolphe aurait pu ajouter développer davantage la partie « indienne » de la vie d’Olive. Olive qui, au final, est en retrait de ce récit, comme si jusqu’au bout on parlait pour elle (sauf sur la fin les brèves retrouvailles avec son « père » adoptif Mohave - pour le coup un moment court, mais émouvant). On peine à s’attacher à Olive en fait.
Les Âges perdus
Un récit post-apocalypse de plus, un genre qui peut avoir du potentiel, mais ici ça ne m’a pas convaincu. Le postulat de départ ? Une apocalypse – sous forme de comètes destructrices – anéantit quasiment toute vie sur Terre. Nous sommes ensuite projetés quelques milliers d’années plus tard. Et rapidement quelque chose cloche. Car, comme souvent, l’intrigue est bancale, et le degré de « régression » des humains est mal maîtrisé, et ici peu crédible : ils sont retournés à une vie préhistorique, ont tout oublié des connaissances humaines, y compris l’agriculture (dont la « redécouverte » constitue un des sels de l’histoire). Peu crédible selon moi, surtout que par ailleurs ils semblent maîtriser la métallurgie (si j’en crois leurs armes en métal). Et vers la fin du premier tome, lorsqu’un protagoniste exhibe quelques feuillets de manuscrits enluminés du moyen-âge, c’est encore moins crédible (ils auraient survécu à l’air libre durant des milliers d’années, en ayant préalablement résisté aux incendies de « l’apocalypse » !???), surtout que notre personnage « préhistorique » semble comprendre ce qui est présenté sur ces feuillets (de façon écrite ou implicite !?). Trop d’invraisemblances et de facilités donc pour pouvoir entrer sereinement dans l’histoire. Je vais d’ailleurs chipoter, mais alors que l’apocalypse est censée s’être déroulée à la fin du Xème siècle, un des feuillets représentés page 34 du premier tome montre une miniature que je connais bien, datant du XIVème siècle… Par la suite on quitte ce qui reste de l’Angleterre pour rejoindre le « continent », et là aussi les ruines parfaitement conservées des maisons de « Lutecia » (bizarre, car au Xème siècle la ville ne s’appelait déjà plus comme ça – indépendamment du fait qu’il parait incroyable que son nom ait traversé les millénaires pour atteindre des populations sans écriture) – y compris des parties en bois (on retrouve par la suite d’autres ruines qu’on dirait abandonnées depuis quelques années seulement…) défient l’entendement. Et dans le troisième album, je n’ai pas compris le décalage qui pouvait exister entre la cité du Roi-Taon et d’autres espaces (comme Anglia, mais pas que), la « régression » historique ayant connu de gros écarts entre régions ! Un troisième album où la question de l’agriculture – et de l’élevage – revient au premier plan, après avoir été totalement oubliée… Avec l’apparition du peuple des Hommes-Cerfs dans le deuxième tome, cela bascule de plus en plus dans une sorte de fantasy/fantastique (et je pense que l’intrigue aurait dû s’y concentrer, oubliant l’ancrage historique foireux). Seuls les trois premiers tomes étaient disponibles dans ma médiathèque. Je ne connais donc pas la conclusion de cette histoire. Mais, si elle est dynamique et rythmée, elle souffre de trop de fragilités scénaristiques. Et du coup, j’ai moins de regret de rester sans conclusion.
Frontier
Frontier est une lecture de science-fiction particulièrement réussie, qui propose bien plus qu’un simple récit d’aventure spatiale. Sous ses airs de SF dynamique et accessible, l’album développe un univers crédible et immersif où la conquête spatiale sert surtout de miroir à des problématiques très actuelles : exploitation des ressources, rapports de domination, inégalités sociales. L’un des grands points forts de l’album est sa capacité à nous plonger très rapidement dans cet univers. Guillaume Singelin installe son décor avec efficacité, sans surcharger le récit d’explications inutiles. On entre vite dans l’histoire, on comprend les enjeux, et on suit les personnages avec plaisir. Le rythme est fluide, naturel, et rend la lecture particulièrement agréable. L’ambiance générale est excellente : il y a une vraie sensation d’immersion, un univers vivant, cohérent, dans lequel on sent à la fois le souffle de l’aventure spatiale et le poids des réalités humaines qui s’y jouent. Cette dimension sociale donne de la profondeur au récit sans jamais alourdir la narration. Le dessin contribue énormément à cette réussite. Avec un style très dynamique, aux influences manga assumées, Guillaume Singelin donne beaucoup d’énergie à son univers. Les personnages sont expressifs, les scènes sont lisibles, et l’ensemble possède une vraie identité visuelle. Ce choix graphique apporte une légèreté bienvenue à un fond plus dense, et l’équilibre fonctionne très bien. Ce qui rend Frontier particulièrement plaisant, c’est cette capacité à mêler aventure, accessibilité et réflexion. Le récit reste prenant du début à la fin, tout en proposant un arrière-plan riche et intelligent. Sans révolutionner le genre, l’album parvient à offrir une science-fiction généreuse, immersive et pleine d’humanité. Une très belle réussite dans le registre de la SF moderne, portée par un univers fort et un dessin vibrant.
La Chevaleresse
Héloïse, jeune fille empêchée de devenir chevalier par une société médiévale patriarcale, se fiance à Armand, promis au maniement des armes alors qu'il ne rêve que de dessin, afin d'échanger discrètement leurs rôles et de vivre enfin selon leurs aspirations. Utiliser un cadre médiéval pour interroger les rôles de genre, les injonctions sociales et la liberté de choisir sa propre voie est une idée pertinente et difficilement contestable, qui a d'ailleurs déjà été explorée avec succès ces dernières années dans des albums comme Peau d'Homme par exemple. Cet album tente à son tour de s'emparer de ces thématiques à travers une histoire d'échange de rôles, avec une héroïne passionnée par le combat dans un monde qui ne laisse aucune place à ce type d'ambition féminine. Mais son principal problème vient de la manière dont tout cela est mis en scène. Très rapidement, j'ai eu l'impression de lire une histoire assez adolescente, qui empile des intentions très contemporaines sans vraiment se soucier de crédibilité historique, ni même parfois de sa propre logique interne. Dès le postulat de départ, j'avais du mal à croire que leur échange de rôles puisse fonctionner ne serait-ce que plus de quelques minutes, et pourtant le scénario le traite comme une évidence sans jamais vraiment questionner les limites très concrètes d'un tel plan. Plus globalement, l'écriture m'a semblé assez immature, avec une vision du monde souvent très binaire : les hommes sont fréquemment réduits à des figures brutales, guerrières ou obtuses (à l'exception de rares personnages plus artistes ou marginaux), tandis que les femmes incarnent plus volontiers la sensibilité, l'ouverture d'esprit ou les victimes d'un système patriarcal écrasant. L'intention est claire, mais l'ensemble manque de nuance et donne l'impression d'un scénario écrit pour valider des idées déjà établies plutôt que pour construire des personnages réellement complexes. La romance m'a également paru assez téléphonée, avec un côté roman adolescent très calibré dans sa manière d'aborder l'ouverture d'esprit, la liberté identitaire et les relations entre personnages. Là encore, les thèmes abordés sont légitimes, mais tout va trop vite et manque de naturel pour me convaincre émotionnellement. Côté dessin, c'est plus contrasté. J'ai trouvé certaines planches assez jolies, notamment grâce à une colorisation douce qui crée une belle ambiance, mais le trait m'a aussi semblé irrégulier, avec parfois des visages ou des anatomies un peu maladroits et des décors assez vides. Ce n'est donc pas une BD dénuée de qualités, notamment pour un lectorat adolescent qui pourra facilement adhérer à son message d'émancipation et de tolérance. Mais en ce qui me concerne, j'ai surtout eu le sentiment d'une lecture trop démonstrative, qui manque de subtilité, de maturité narrative et de vraisemblance pour pleinement fonctionner. Note : 2,5/5