Voila une BD intéressante à mettre entre les mains des petites filles ! C'est un manuel assez simple, clair et didactique sur les femmes, avec la question centrale de "qu'est-ce qu'une femme ?". Sans divulgâcher, la réponse ne sera pas très simple, évidemment. Puisque la femme est une construction sociale, une façon de comprendre les différences de genres qu'on identifie comme essentialisante.
La BD s'inscrit dans la lignée d'un grand nombre d'autre œuvre qui analysent la place des femmes dans notre société et ce que l'on apprend en l'analysant. La BD cite de nombreuses autrices, de témoignages aux travaux de recherches, tout en se mettant en scène en tant que maman, mais aussi dans sa propre vie de femme telle qu'elle l'a vécue dans la jeunesse. Car oui, le tout est principalement articulé autour de l'enfance et de l'école, de ces années où l'on fabrique et intègre le sexisme. L'ensemble est à la fois très clair, notamment par un découpage en chapitre qui permet de s'articuler d'une notion à l'autre tout en restant parfaitement fluide, mais en distinguant parfaitement bien chacune d'entre elles. D'autre part, il y a une vraie construction du propos qui intègre progressivement chaque notion pour développer. Au final, même si je n'ai pas appris grand chose car beaucoup de ces sujets étaient déjà arrivées avant dans mes réflexions et mes lectures, je suis émerveillé de les voir expliqué si simplement et si efficacement au grand nombre. Les témoignages de chacun/chacune permet de renforcer les questions, les débats.
Tout au plus, dirais-je qu'il manque une partie sur le female gaze (évoqué mais pas en ces termes) ainsi que sur la prédominance du male-gaze et ce qu'il génère. C'est dans le même ordre d'idée que ce qui est évoqué dans la BD mais ça aurait permis un sujet intéressant précisément sur l'art. Mais là on est dans du pinaillage.
Le dessin de Marie Dubois colle très bien à ce type de récit, avec un dessin aux touches coloré, très rond et sans trop de décors, permettant de bien faire ressortir tout les aspects de son documentaire. Ni trop détaillé ni trop flou, il est dans cette précision qui convient lorsque le propos n'est pas transmis principalement par le dessin. Bref, très réussi là aussi.
En fait, je dirais que toute personne qui a un gamin devrait lui offrir, quel que soit son genre, pour faire évoluer les mentalités dans le bon sens. On commence à peine à avoir ces sujets qui percent dans le débat public, il serait de bon ton que ça fasse plus que des petits échos dans les milieux militants. Une BD à mettre entre toutes les mains, donc.
Nous sommes à un an de l'élection présidentielle. A l'heure où les candidat(e)s présomptifs/ves sont nombreux/ses, certains essaient de se démarquer, de sortir du lot. Sans clamer que je sois particulièrement fan du personnage, force est de constater que François Ruffin, député écologiste de la Somme, essaie de se démarquer. Journaliste et documentariste de formation, il s'est engagé depuis une dizaine d'années en politique, et est député de la Somme depuis 2017. Ce mandat lui permet de se mêler à la population locale, lors d'évènements divers, de manifestations ou encore d'immersions avec des travailleurs et des travailleuses de la première ligne, salué(e)s durant la crise Covid, mais jamais rétribué(e)s de manière substantielle.
On a donc une suite d'instantanés, certains uniques, d'autres découpés en plusieurs segments, qui montrent son écoute, son talent pour le dialogue et l'esprit de synthèse qui lui permet d'être pertinent et percutant dans ses interventions et ses analyses. Des anecdotes racontées par Ruffin lui-même, et transformées en segments narratifs par le talentueux et chevronné Laurent Galandon. Des anecdotes, des témoignages parfois poignants, tous intéressants. Ruffin s'y montre donc attentif, offensif, mais jamais injurieux ou agressif comme il peut l'être dans d'autres circonstances. C'est donc un peu policé, une bonne chose, mais Ruffin y est aussi, par moments, un peu pédant, ce qui est dommage.
EDIT : A la lumière de la relecture dans un autre angle, et différents témoignages, dont celui d'une personne présente dans le récit se déroulant dans un train, il semblerait qu'en plus de jouer au sauveur blanc, Ruffin ait bien bien contrefait certaines choses, en sa faveur. Je ne peux que condamner ce comportement, car si on a coutume de romancer les choses en BD, c'est pour que le récit soit meilleur ; si c'est à des fins électoralistes, cela pose un gros problème pour moi. Je baisse donc ma note initiale de 3 à 2/5, ne voulant pas sanctionner le travail de la douzaine d'auteurs qui ont participé à ce collectif, et que Ruffin semble invisibiliser quand il fait la promo de l'album.
Le travail graphique des onze dessinatrices et dessinateurs qui ont accepté de le suivre dans l'aventure est vraiment bon, quoique très diversifié (on a Pendanx et Jul, par exemple...). Ils ont fait du bon boulot sur des formats courts, voire très courts.
En bref, un album à prendre avec beaucoup de pincettes.
Je ressors avec un sentiment mitigé de ma lecture. J’ai emprunté cet album au hasard, attiré par le sujet, mais aussi par ce titre et son sous-titre énigmatiques.
La révolte des esclaves de Saint Domingue durant la Révolution est intéressante, comme l’est le personnage de Toussaint Louverture. De la même façon, l’histoire postérieure de ce lieu, sous le nom d’Haïti, est aussi intéressant – et souvent mal ou sous étudié.
De plus, j’avais été visiter il y a quelques années le fort de Joux, lieu d’incarcération et de mort de Toussaint, là où commence et se passe une partie de ce récit.
Un récit hybride, mélangeant Histoire, essai. Un récit qui se veut au plus près des documents d’époque, et qui balaye plusieurs sujets.
La vision raciste de la science européenne du XIXème siècle (édifiants rapports pour estimer si le crâne retrouvé était d’un Blanc ou d’un Nègre – pour ne pas dire un singe !), la bureaucratie et toutes ses formules engoncées, grotesques et déshumanisantes (de toutes époques, de l’Empire au milieu du XXème siècle), la lutte pour le jeune État haïtien pour recouvrer les reste de son « héros national » et par là même donner corps à son histoire (je regrette quand même que ne soit jamais évoqué le racket exercé par la France contre la jeune République d’Haïti sous Charles X en échange de la reconnaissance de l’indépendance, acte scandaleux et souvent occulté expliquant en partie la situation actuelle du pays !).
Un matériau assez riche donc, en grande partie repris d’une étude publiée au début du XXème siècle.
Mais voilà, le plaisir intellectuel ne s’accompagne pas forcément d’un grand plaisir de lecture. En effet, la narration est assez lourde – du fait des choix de restituer intégralement et avec les termes juridiques et formalistes de l’époque tous les documents judiciaires, administratifs ou diplomatiques. C’est aussi très décousu et souvent difficile à suivre dans la mise en page, le texte se trouvant dans des dialogues et se poursuivant parfois hors phylactère.
C’est dommage, car la lecture est intéressante, instructive, voire édifiante. Un album curieux, sans doute plein de maladresses, mais qui se révèle quand même globalement recommandable, eu égard aux sujets abordés, et aux connaissances qu’il distille.
Et encore une saga de Nury cochée ! Pour être honnête, j'ai eu du mal à entrer dans celle-ci. La faute à un dessin un peu particulier, d'abord, qui n'est pas laid, mais dont les proportions étranges déconcertent un peu. Et ensuite parce que le scénario prend son temps. Ce qui est une bonne chose, mais pendant les 2 premiers tomes, je ne savais pas si j'allais aimer vraiment ou si ça deviendrait un pétard mouillé. Mais le miracle a fini par opérer. Après 2 tomes très classiques et très convenus pour qui lit régulièrement du Nury, le récit commence à prendre davantage d'ampleur, et à révéler ses enjeux géopolitiques.
C'est là que L'Or et le Sang exploite pleinement son potentiel, et devient véritablement captivant. À partir du moment où nos deux héros commencent à être en conflit, le récit commence à nous emmener peu à peu vers une fin inévitablement tragique et on retrouve la gravité qui réussit tant aux œuvres de Nury.
En outre, c'est aussi à partir du 3e tome que le récit s'ancre davantage dans l'Histoire. On y voit débarquer des personnages historiques célèbres dont j'ignorais toute implication dans la guerre du Rif, et on voit se dessiner les grandes lignes de ce conflit entre nations africaines et européennes qui vont structurer une grande partie des relations internationales du XXe siècle. Accompagné d'une action qui prend des proportions plus épiques, le récit devient alors celui d'une grande fresque à la Lawrence d'Arabie, avec de fortes teintes picaresques. Malgré un dessin que j'aurais aimé un peu plus soigné (même s'il s'améliore dans le 4e tome), c'est passionnant, c'est envoûtant, c'est profond et c'est tout ce qu'on attend d'une grande aventure marquante.
Et quand on referme le dernier tome de cette belle quadrilogie, on réaliste qu'on a découvert tout un pan qu'on ignorait presque intégralement de l'histoire d'Afrique du Nord, et on se dit que quand même, entre enseignement et divertissement, la BD est décidément un des plus grands arts qui soient.
Je me retrouve dans l’avis de grogro, en ce qui concerne ses critiques. En effet, le dessin est parfois moyen, et les navires – surtout lorsqu’on parle de flibuste ! – ne sont ni détaillés ni particulièrement réussis.
Ensuite la narration est souvent trop hachée, pointilliste, comme si nous était uniquement restituée une collection d’instantanés, de moments, au détriment d’une trame plus agréable à suivre car plus fluide et claire. Une sorte de chronologie illustrée, qui reste frustrante, pour l’intrigue, mais aussi pour le sujet.
Car le sujet m’intéresse. Je connaissais L’Olonnais de nom, croisé dans les maintenant nombreux bouquins lus sur les pirates/boucaniers/flibustiers/corsaires, mais je n’avais pas fait le lien avec les Sables d’Olonne pour l’origine de son surnom… C’est en tout cas un personnage intéressant, qui traverse une époque et des lieux qui le sont tout autant, avec pas mal d potentiel pour qui voudrait y situer une histoire. D’ailleurs, une partie des péripéties (lutte entre boucanier français et lanceros espagnols, politiques accommodantes et « personnelles » des gouverneurs français de La Tortue, arrivée de femmes vendues aux enchères sur cette même île, etc.) sont reprise dans la série La Promesse de la Tortue, que j’ai lue récemment.
Si le récit se laisse lire, par-delà l’intérêt du sujet, il n’en reste pas moins que je suis sorti frustré de cette lecture. Je ne sais pas si ça vient de l’adaptation ou du roman d’origine, mais ça m’a laissé l’impression d’un matériau mal ou sous-exploité.
Note réelle 2,5/5.
Un oiseau insouciant et beaucoup trop enthousiaste entraîne malgré lui un écureuil anxieux dans un voyage mouvementé tandis qu'un gros chat les poursuit pour les dévorer.
C'est une série jeunesse qui vise une tranche d'âge autour de 7-10 ans maximum, et tout est construit dans cet esprit.
Le duo principal repose sur la mécanique extrêmement classique d'un tandem entre un personnage surexcité, envahissant et irresponsable, et un autre plus grincheux et obligé de le suivre malgré lui. Cela rappelle des duos comme dans dans les films Un ticket pour deux ou L'Âge de glace, ou même la BD Marc Lebut et son voisin, avec ce principe où l'un des deux provoque continuellement des catastrophes que l'autre doit subir. Heureusement, l'oiseau est ici plus sympathique que Marc Lebut et conserve un côté naïf et attachant qui évite qu'il devienne réellement agaçant, même si la réconciliation finale arrive malgré tout un peu vite et de manière assez facile dans ce premier album.
L'histoire repose sur une suite de péripéties, de poursuites et de rencontres, avec une énergie proche du cartoon classique. Toute la partie autour du chat qui poursuit les héros m'a rappelé les malheurs qui s'abattent sur le pauvre loup dans Merlin l'Enchanteur, ou encore certains cartoons à la Looney Tunes. C'est répétitif dans son fonctionnement, mais aussi assez amusant.
Le récit ne cherche jamais à surprendre un lecteur adulte. Tout est très balisé, simple et orienté aventure humoristique pour enfants. Mais l'ensemble fonctionne bien dans ce qu'il cherche à faire. Le rythme est soutenu, les gags s'enchaînent efficacement et la lecture est fluide.
Graphiquement, c'est assez réussi. Le dessin est simple et la ligne un peu anguleuse mais c'est lisible et expressif, avec une bonne énergie dans les scènes d'action et les expressions exagérées façon animation. L'oiseau rappelle d'ailleurs beaucoup le design des personnages d'Angry Birds. L'ensemble dégage une sensation de "dessin animé transformé en BD", avec des couleurs vives et beaucoup de mouvement.
Même si rien ne sort vraiment des codes habituels de l'aventure jeunesse animalière humoristique, cette série qui s'entame est divertissante et plutôt attachante dans son genre. A noter d'ailleurs que la version originale américaines compte déjà sept tomes : à voir si l'adaptation française aura suffisamment de succès pour entrainer la traduction de toute la série.
Un conte oriental très dépaysant.
Ce qui m'a frappé tout de suite, c'est une vision de l'amour conjugal fondé sur le projet professionnel de la femme : Ayse est fille de fabricant de tapis et elle souhaite partir à la ville pour faire connaître le travail de sa famille. Zeynel est le fils d'une famille très savante (mère médecin et père imam) il est comme réfugié dans les mots des saintes écritures. Ce mariage est à la fois arrangé et consenti pour servir le projet d'Ayse.
C'est Zeynel qui est beau et Aysé qui est entreprenante.
La seconde partie avec la mauvaise rencontre est moins originale.
Le dessin, très dense en couleur, avec une certaine fixité, faisant référence aux motifs des tapis, peut rebuter, mais honnêtement cela fait aussi le charme de l'album.
Il y a un rythme un peu déconcertant, une certaine lenteur méditative par moments ( pages muettes, pages de prières ou de poésie...) et à d'autres, l'action se précipite.
Cela peut donner une certaine frustration mais , pour moi, le message qui met en valeur une autre forme d'amour que le modèle hollywoodien est ce qu'il y a de plus important : avec une interpénétration entre ambition personnelle, perpétuation familiale, compréhension mutuelle, tendresse, ce mélange est réellement original aujourd'hui et semble faire le pont entre les traditions de tous pays et le metoo occidental...
Pas grand chose à ajouter à l'avis de Pol.
Toulmé est très fort pour nous montrer la vie quotidienne et en extraire ce qu'elle a de touchant voire d'inspirant. Au fur et à mesure des jours, cet informaticien en burnout reprend pied dans la vie en essayant de s'adapter à son nouveau rôle d'AESH. ( Aide aux enfants en situation de handicap ) Pas très vif et un peu handicapé, lui-même, au début (rien ne lui est expliqué) il découvre un monde qui n'a rien d'exotique : un collège bien croqué dans son béton, mais avec des classes spéciales, cachées dans un coin, les ULIS.
On voit que le système d'éducation crée beaucoup de laissés pour compte. Et que les personnes chargées d'accompagner ces enfants sont souvent en souffrance, dans un sentiment d'échec et d'exclusion, comme si "devenir normal" était l'objectif à atteindre, absolument, sans autre critère de réussite.
Nous sommes tous un peu pris dans cet objectif parce que nous confondons "rôle social" et "conformité". Toulmé ne propose ni réflexion ni solution et c'est en cela qu'il est fort : toutes les informations et émotions nous sont données, et à nous de réfléchir...
Son dessin, plus rondelet que dans Ce n'est pas toi que j'attendais, joue toujours avec des couleurs douces mais cette fois-ci, avec des pages en contraste ( jaune et violet, orange et bleu, changeant de couple au fil des saisons). Rien de révolutionnaire, adapté à tout public, et peut-être à faire lire aussi aux enfants...
Il aimait davantage les objets que les humains.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée.
Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main.
Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête.
Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable.
Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate.
Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks.
Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine.
L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncu?i) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste.
Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.
On ne compte plus les adaptations en bande dessinée de cet objet de pop culture qu’est Frankenstein. Dès lors, comment renouveler le mythe en évitant la redite ? David Sala l’a fait et s’en sort haut la main qui plus est. S’il est resté tout à fait fidèle à la narration originelle en conservant sa simplicité et son côté captivant, la valeur ajoutée se trouverait davantage dans la partie graphique.
En premier lieu, on ne peut être qu’impressionné devant la beauté du dessin. Chaque case est un véritable petit tableau intégrant une grande variété de courants picturaux allant de l’impressionnisme à l’expressionisme, en passant par le symbolisme, avec même une touche de romantisme, d’art naïf, abstrait, onirique ou encore psychédélique. Comme on avait déjà pu s’en rendre compte avec « Le Poids des héros » ou « Le Joueur d’échecs », adaptation d’un roman de Stefan Zweig, David Sala possède une grande maîtrise de la couleur, avec des tonalités chatoyantes pour les rares passages de félicité, plus sombres et plus austères pour une grande partie de ce récit tragique. Tout cela fait de ce « Frankenstein » une sorte de condensé de l’histoire de la peinture depuis la fin du XXe siècle.
Ce qui est très appréciable également, c’est la façon dont est représentée la créature du docteur. Non seulement on oubliera assez facilement le filigrane tenace de Boris Karloff, mais en outre, ce n’est pas un monstre au sens propre auquel nous avons affaire ici. La monstruosité du personnage réside plutôt dans sa taille immense que dans son visage, qui, toute proportion gardée, est presque celui d’un « beau gosse », si ce n’étaient les cicatrices qui lui barrent le visage et ses yeux un rien exorbités, mais exprimant une profonde mélancolie. Son corps est une sorte de patchwork de chairs bleuâtres et violacées (et c’est ici que la palette utilisée par Sala prend tout son sens), sa silhouette torturée semble tout droit sortie d’un tableau d’Egon Schiele, et la couverture offerte par sa bienfaitrice au début de l’histoire évoque immanquablement Gustav Klimt. Le monstre n’est alors plus un monstre : sa laideur est transcendée, il est devenu une véritable sculpture, un objet d’art qui aurait plus sa place dans un musée que dans une histoire horrifique.
Cette approche permet de faire ressortir toute l’humanité de cet être paria, dépourvu du statut d’humain mais dont la sensibilité le rend mille fois plus humain que la plupart des « vrais » humains, notamment ceux, au début du récit, qui laissent exploser leur haine à son encontre par un terrible effet de meute. Cela renforce du même coup l’empathie du lecteur, qui percevra de façon plus prégnante son immense solitude existentielle, et comprendra mieux, sans toutefois l’approuver, son désir de vengeance vis-à-vis de son créateur qu’il accuse de l’avoir abandonné.
Voilà pourquoi le « Frankenstein » de David Sala est beaucoup plus qu’une simple adaptation, c’est même d’ores et déjà une des meilleures BD de cette année 2026. Au fil des albums, David Sala n’a cessé d’affiner son style graphique en s’éloignant d’un certain classicisme des débuts, qui toutefois portait déjà en lui les germes d’un grand dessinateur. Désormais, il peut revendiquer un statut : celui d’artiste établissant une passerelle entre la bande dessinée et la peinture.
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Meuf - Guide pour nos filles
Voila une BD intéressante à mettre entre les mains des petites filles ! C'est un manuel assez simple, clair et didactique sur les femmes, avec la question centrale de "qu'est-ce qu'une femme ?". Sans divulgâcher, la réponse ne sera pas très simple, évidemment. Puisque la femme est une construction sociale, une façon de comprendre les différences de genres qu'on identifie comme essentialisante. La BD s'inscrit dans la lignée d'un grand nombre d'autre œuvre qui analysent la place des femmes dans notre société et ce que l'on apprend en l'analysant. La BD cite de nombreuses autrices, de témoignages aux travaux de recherches, tout en se mettant en scène en tant que maman, mais aussi dans sa propre vie de femme telle qu'elle l'a vécue dans la jeunesse. Car oui, le tout est principalement articulé autour de l'enfance et de l'école, de ces années où l'on fabrique et intègre le sexisme. L'ensemble est à la fois très clair, notamment par un découpage en chapitre qui permet de s'articuler d'une notion à l'autre tout en restant parfaitement fluide, mais en distinguant parfaitement bien chacune d'entre elles. D'autre part, il y a une vraie construction du propos qui intègre progressivement chaque notion pour développer. Au final, même si je n'ai pas appris grand chose car beaucoup de ces sujets étaient déjà arrivées avant dans mes réflexions et mes lectures, je suis émerveillé de les voir expliqué si simplement et si efficacement au grand nombre. Les témoignages de chacun/chacune permet de renforcer les questions, les débats. Tout au plus, dirais-je qu'il manque une partie sur le female gaze (évoqué mais pas en ces termes) ainsi que sur la prédominance du male-gaze et ce qu'il génère. C'est dans le même ordre d'idée que ce qui est évoqué dans la BD mais ça aurait permis un sujet intéressant précisément sur l'art. Mais là on est dans du pinaillage. Le dessin de Marie Dubois colle très bien à ce type de récit, avec un dessin aux touches coloré, très rond et sans trop de décors, permettant de bien faire ressortir tout les aspects de son documentaire. Ni trop détaillé ni trop flou, il est dans cette précision qui convient lorsque le propos n'est pas transmis principalement par le dessin. Bref, très réussi là aussi. En fait, je dirais que toute personne qui a un gamin devrait lui offrir, quel que soit son genre, pour faire évoluer les mentalités dans le bon sens. On commence à peine à avoir ces sujets qui percent dans le débat public, il serait de bon ton que ça fasse plus que des petits échos dans les milieux militants. Une BD à mettre entre toutes les mains, donc.
Les Aventures de François Ruffin, député-reporter
Nous sommes à un an de l'élection présidentielle. A l'heure où les candidat(e)s présomptifs/ves sont nombreux/ses, certains essaient de se démarquer, de sortir du lot. Sans clamer que je sois particulièrement fan du personnage, force est de constater que François Ruffin, député écologiste de la Somme, essaie de se démarquer. Journaliste et documentariste de formation, il s'est engagé depuis une dizaine d'années en politique, et est député de la Somme depuis 2017. Ce mandat lui permet de se mêler à la population locale, lors d'évènements divers, de manifestations ou encore d'immersions avec des travailleurs et des travailleuses de la première ligne, salué(e)s durant la crise Covid, mais jamais rétribué(e)s de manière substantielle. On a donc une suite d'instantanés, certains uniques, d'autres découpés en plusieurs segments, qui montrent son écoute, son talent pour le dialogue et l'esprit de synthèse qui lui permet d'être pertinent et percutant dans ses interventions et ses analyses. Des anecdotes racontées par Ruffin lui-même, et transformées en segments narratifs par le talentueux et chevronné Laurent Galandon. Des anecdotes, des témoignages parfois poignants, tous intéressants. Ruffin s'y montre donc attentif, offensif, mais jamais injurieux ou agressif comme il peut l'être dans d'autres circonstances. C'est donc un peu policé, une bonne chose, mais Ruffin y est aussi, par moments, un peu pédant, ce qui est dommage. EDIT : A la lumière de la relecture dans un autre angle, et différents témoignages, dont celui d'une personne présente dans le récit se déroulant dans un train, il semblerait qu'en plus de jouer au sauveur blanc, Ruffin ait bien bien contrefait certaines choses, en sa faveur. Je ne peux que condamner ce comportement, car si on a coutume de romancer les choses en BD, c'est pour que le récit soit meilleur ; si c'est à des fins électoralistes, cela pose un gros problème pour moi. Je baisse donc ma note initiale de 3 à 2/5, ne voulant pas sanctionner le travail de la douzaine d'auteurs qui ont participé à ce collectif, et que Ruffin semble invisibiliser quand il fait la promo de l'album. Le travail graphique des onze dessinatrices et dessinateurs qui ont accepté de le suivre dans l'aventure est vraiment bon, quoique très diversifié (on a Pendanx et Jul, par exemple...). Ils ont fait du bon boulot sur des formats courts, voire très courts. En bref, un album à prendre avec beaucoup de pincettes.
Toussaint est mort dans sa tombe - Essai sur le saccage méticuleux d'un corps
Je ressors avec un sentiment mitigé de ma lecture. J’ai emprunté cet album au hasard, attiré par le sujet, mais aussi par ce titre et son sous-titre énigmatiques. La révolte des esclaves de Saint Domingue durant la Révolution est intéressante, comme l’est le personnage de Toussaint Louverture. De la même façon, l’histoire postérieure de ce lieu, sous le nom d’Haïti, est aussi intéressant – et souvent mal ou sous étudié. De plus, j’avais été visiter il y a quelques années le fort de Joux, lieu d’incarcération et de mort de Toussaint, là où commence et se passe une partie de ce récit. Un récit hybride, mélangeant Histoire, essai. Un récit qui se veut au plus près des documents d’époque, et qui balaye plusieurs sujets. La vision raciste de la science européenne du XIXème siècle (édifiants rapports pour estimer si le crâne retrouvé était d’un Blanc ou d’un Nègre – pour ne pas dire un singe !), la bureaucratie et toutes ses formules engoncées, grotesques et déshumanisantes (de toutes époques, de l’Empire au milieu du XXème siècle), la lutte pour le jeune État haïtien pour recouvrer les reste de son « héros national » et par là même donner corps à son histoire (je regrette quand même que ne soit jamais évoqué le racket exercé par la France contre la jeune République d’Haïti sous Charles X en échange de la reconnaissance de l’indépendance, acte scandaleux et souvent occulté expliquant en partie la situation actuelle du pays !). Un matériau assez riche donc, en grande partie repris d’une étude publiée au début du XXème siècle. Mais voilà, le plaisir intellectuel ne s’accompagne pas forcément d’un grand plaisir de lecture. En effet, la narration est assez lourde – du fait des choix de restituer intégralement et avec les termes juridiques et formalistes de l’époque tous les documents judiciaires, administratifs ou diplomatiques. C’est aussi très décousu et souvent difficile à suivre dans la mise en page, le texte se trouvant dans des dialogues et se poursuivant parfois hors phylactère. C’est dommage, car la lecture est intéressante, instructive, voire édifiante. Un album curieux, sans doute plein de maladresses, mais qui se révèle quand même globalement recommandable, eu égard aux sujets abordés, et aux connaissances qu’il distille.
L'Or et le Sang
Et encore une saga de Nury cochée ! Pour être honnête, j'ai eu du mal à entrer dans celle-ci. La faute à un dessin un peu particulier, d'abord, qui n'est pas laid, mais dont les proportions étranges déconcertent un peu. Et ensuite parce que le scénario prend son temps. Ce qui est une bonne chose, mais pendant les 2 premiers tomes, je ne savais pas si j'allais aimer vraiment ou si ça deviendrait un pétard mouillé. Mais le miracle a fini par opérer. Après 2 tomes très classiques et très convenus pour qui lit régulièrement du Nury, le récit commence à prendre davantage d'ampleur, et à révéler ses enjeux géopolitiques. C'est là que L'Or et le Sang exploite pleinement son potentiel, et devient véritablement captivant. À partir du moment où nos deux héros commencent à être en conflit, le récit commence à nous emmener peu à peu vers une fin inévitablement tragique et on retrouve la gravité qui réussit tant aux œuvres de Nury. En outre, c'est aussi à partir du 3e tome que le récit s'ancre davantage dans l'Histoire. On y voit débarquer des personnages historiques célèbres dont j'ignorais toute implication dans la guerre du Rif, et on voit se dessiner les grandes lignes de ce conflit entre nations africaines et européennes qui vont structurer une grande partie des relations internationales du XXe siècle. Accompagné d'une action qui prend des proportions plus épiques, le récit devient alors celui d'une grande fresque à la Lawrence d'Arabie, avec de fortes teintes picaresques. Malgré un dessin que j'aurais aimé un peu plus soigné (même s'il s'améliore dans le 4e tome), c'est passionnant, c'est envoûtant, c'est profond et c'est tout ce qu'on attend d'une grande aventure marquante. Et quand on referme le dernier tome de cette belle quadrilogie, on réaliste qu'on a découvert tout un pan qu'on ignorait presque intégralement de l'histoire d'Afrique du Nord, et on se dit que quand même, entre enseignement et divertissement, la BD est décidément un des plus grands arts qui soient.
Le Marin des sables
Je me retrouve dans l’avis de grogro, en ce qui concerne ses critiques. En effet, le dessin est parfois moyen, et les navires – surtout lorsqu’on parle de flibuste ! – ne sont ni détaillés ni particulièrement réussis. Ensuite la narration est souvent trop hachée, pointilliste, comme si nous était uniquement restituée une collection d’instantanés, de moments, au détriment d’une trame plus agréable à suivre car plus fluide et claire. Une sorte de chronologie illustrée, qui reste frustrante, pour l’intrigue, mais aussi pour le sujet. Car le sujet m’intéresse. Je connaissais L’Olonnais de nom, croisé dans les maintenant nombreux bouquins lus sur les pirates/boucaniers/flibustiers/corsaires, mais je n’avais pas fait le lien avec les Sables d’Olonne pour l’origine de son surnom… C’est en tout cas un personnage intéressant, qui traverse une époque et des lieux qui le sont tout autant, avec pas mal d potentiel pour qui voudrait y situer une histoire. D’ailleurs, une partie des péripéties (lutte entre boucanier français et lanceros espagnols, politiques accommodantes et « personnelles » des gouverneurs français de La Tortue, arrivée de femmes vendues aux enchères sur cette même île, etc.) sont reprise dans la série La Promesse de la Tortue, que j’ai lue récemment. Si le récit se laisse lire, par-delà l’intérêt du sujet, il n’en reste pas moins que je suis sorti frustré de cette lecture. Je ne sais pas si ça vient de l’adaptation ou du roman d’origine, mais ça m’a laissé l’impression d’un matériau mal ou sous-exploité. Note réelle 2,5/5.
L'Équipée du bosquet
Un oiseau insouciant et beaucoup trop enthousiaste entraîne malgré lui un écureuil anxieux dans un voyage mouvementé tandis qu'un gros chat les poursuit pour les dévorer. C'est une série jeunesse qui vise une tranche d'âge autour de 7-10 ans maximum, et tout est construit dans cet esprit. Le duo principal repose sur la mécanique extrêmement classique d'un tandem entre un personnage surexcité, envahissant et irresponsable, et un autre plus grincheux et obligé de le suivre malgré lui. Cela rappelle des duos comme dans dans les films Un ticket pour deux ou L'Âge de glace, ou même la BD Marc Lebut et son voisin, avec ce principe où l'un des deux provoque continuellement des catastrophes que l'autre doit subir. Heureusement, l'oiseau est ici plus sympathique que Marc Lebut et conserve un côté naïf et attachant qui évite qu'il devienne réellement agaçant, même si la réconciliation finale arrive malgré tout un peu vite et de manière assez facile dans ce premier album. L'histoire repose sur une suite de péripéties, de poursuites et de rencontres, avec une énergie proche du cartoon classique. Toute la partie autour du chat qui poursuit les héros m'a rappelé les malheurs qui s'abattent sur le pauvre loup dans Merlin l'Enchanteur, ou encore certains cartoons à la Looney Tunes. C'est répétitif dans son fonctionnement, mais aussi assez amusant. Le récit ne cherche jamais à surprendre un lecteur adulte. Tout est très balisé, simple et orienté aventure humoristique pour enfants. Mais l'ensemble fonctionne bien dans ce qu'il cherche à faire. Le rythme est soutenu, les gags s'enchaînent efficacement et la lecture est fluide. Graphiquement, c'est assez réussi. Le dessin est simple et la ligne un peu anguleuse mais c'est lisible et expressif, avec une bonne énergie dans les scènes d'action et les expressions exagérées façon animation. L'oiseau rappelle d'ailleurs beaucoup le design des personnages d'Angry Birds. L'ensemble dégage une sensation de "dessin animé transformé en BD", avec des couleurs vives et beaucoup de mouvement. Même si rien ne sort vraiment des codes habituels de l'aventure jeunesse animalière humoristique, cette série qui s'entame est divertissante et plutôt attachante dans son genre. A noter d'ailleurs que la version originale américaines compte déjà sept tomes : à voir si l'adaptation française aura suffisamment de succès pour entrainer la traduction de toute la série.
Le Marchand de tapis de Constantinople
Un conte oriental très dépaysant. Ce qui m'a frappé tout de suite, c'est une vision de l'amour conjugal fondé sur le projet professionnel de la femme : Ayse est fille de fabricant de tapis et elle souhaite partir à la ville pour faire connaître le travail de sa famille. Zeynel est le fils d'une famille très savante (mère médecin et père imam) il est comme réfugié dans les mots des saintes écritures. Ce mariage est à la fois arrangé et consenti pour servir le projet d'Ayse. C'est Zeynel qui est beau et Aysé qui est entreprenante. La seconde partie avec la mauvaise rencontre est moins originale. Le dessin, très dense en couleur, avec une certaine fixité, faisant référence aux motifs des tapis, peut rebuter, mais honnêtement cela fait aussi le charme de l'album. Il y a un rythme un peu déconcertant, une certaine lenteur méditative par moments ( pages muettes, pages de prières ou de poésie...) et à d'autres, l'action se précipite. Cela peut donner une certaine frustration mais , pour moi, le message qui met en valeur une autre forme d'amour que le modèle hollywoodien est ce qu'il y a de plus important : avec une interpénétration entre ambition personnelle, perpétuation familiale, compréhension mutuelle, tendresse, ce mélange est réellement original aujourd'hui et semble faire le pont entre les traditions de tous pays et le metoo occidental...
Ulis
Pas grand chose à ajouter à l'avis de Pol. Toulmé est très fort pour nous montrer la vie quotidienne et en extraire ce qu'elle a de touchant voire d'inspirant. Au fur et à mesure des jours, cet informaticien en burnout reprend pied dans la vie en essayant de s'adapter à son nouveau rôle d'AESH. ( Aide aux enfants en situation de handicap ) Pas très vif et un peu handicapé, lui-même, au début (rien ne lui est expliqué) il découvre un monde qui n'a rien d'exotique : un collège bien croqué dans son béton, mais avec des classes spéciales, cachées dans un coin, les ULIS. On voit que le système d'éducation crée beaucoup de laissés pour compte. Et que les personnes chargées d'accompagner ces enfants sont souvent en souffrance, dans un sentiment d'échec et d'exclusion, comme si "devenir normal" était l'objectif à atteindre, absolument, sans autre critère de réussite. Nous sommes tous un peu pris dans cet objectif parce que nous confondons "rôle social" et "conformité". Toulmé ne propose ni réflexion ni solution et c'est en cela qu'il est fort : toutes les informations et émotions nous sont données, et à nous de réfléchir... Son dessin, plus rondelet que dans Ce n'est pas toi que j'attendais, joue toujours avec des couleurs douces mais cette fois-ci, avec des pages en contraste ( jaune et violet, orange et bleu, changeant de couple au fil des saisons). Rien de révolutionnaire, adapté à tout public, et peut-être à faire lire aussi aux enfants...
Karl
Il aimait davantage les objets que les humains. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée. Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main. Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête. Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable. Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate. Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks. Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine. L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncu?i) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste. Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.
Frankenstein (Sala)
On ne compte plus les adaptations en bande dessinée de cet objet de pop culture qu’est Frankenstein. Dès lors, comment renouveler le mythe en évitant la redite ? David Sala l’a fait et s’en sort haut la main qui plus est. S’il est resté tout à fait fidèle à la narration originelle en conservant sa simplicité et son côté captivant, la valeur ajoutée se trouverait davantage dans la partie graphique. En premier lieu, on ne peut être qu’impressionné devant la beauté du dessin. Chaque case est un véritable petit tableau intégrant une grande variété de courants picturaux allant de l’impressionnisme à l’expressionisme, en passant par le symbolisme, avec même une touche de romantisme, d’art naïf, abstrait, onirique ou encore psychédélique. Comme on avait déjà pu s’en rendre compte avec « Le Poids des héros » ou « Le Joueur d’échecs », adaptation d’un roman de Stefan Zweig, David Sala possède une grande maîtrise de la couleur, avec des tonalités chatoyantes pour les rares passages de félicité, plus sombres et plus austères pour une grande partie de ce récit tragique. Tout cela fait de ce « Frankenstein » une sorte de condensé de l’histoire de la peinture depuis la fin du XXe siècle. Ce qui est très appréciable également, c’est la façon dont est représentée la créature du docteur. Non seulement on oubliera assez facilement le filigrane tenace de Boris Karloff, mais en outre, ce n’est pas un monstre au sens propre auquel nous avons affaire ici. La monstruosité du personnage réside plutôt dans sa taille immense que dans son visage, qui, toute proportion gardée, est presque celui d’un « beau gosse », si ce n’étaient les cicatrices qui lui barrent le visage et ses yeux un rien exorbités, mais exprimant une profonde mélancolie. Son corps est une sorte de patchwork de chairs bleuâtres et violacées (et c’est ici que la palette utilisée par Sala prend tout son sens), sa silhouette torturée semble tout droit sortie d’un tableau d’Egon Schiele, et la couverture offerte par sa bienfaitrice au début de l’histoire évoque immanquablement Gustav Klimt. Le monstre n’est alors plus un monstre : sa laideur est transcendée, il est devenu une véritable sculpture, un objet d’art qui aurait plus sa place dans un musée que dans une histoire horrifique. Cette approche permet de faire ressortir toute l’humanité de cet être paria, dépourvu du statut d’humain mais dont la sensibilité le rend mille fois plus humain que la plupart des « vrais » humains, notamment ceux, au début du récit, qui laissent exploser leur haine à son encontre par un terrible effet de meute. Cela renforce du même coup l’empathie du lecteur, qui percevra de façon plus prégnante son immense solitude existentielle, et comprendra mieux, sans toutefois l’approuver, son désir de vengeance vis-à-vis de son créateur qu’il accuse de l’avoir abandonné. Voilà pourquoi le « Frankenstein » de David Sala est beaucoup plus qu’une simple adaptation, c’est même d’ores et déjà une des meilleures BD de cette année 2026. Au fil des albums, David Sala n’a cessé d’affiner son style graphique en s’éloignant d’un certain classicisme des débuts, qui toutefois portait déjà en lui les germes d’un grand dessinateur. Désormais, il peut revendiquer un statut : celui d’artiste établissant une passerelle entre la bande dessinée et la peinture.