Paroles d'anges, ce sont quatre histoires courtes, chacune centrée sur un moment de la vie sentimentale ou sexuelle de personnages différents : les premiers émois de l'adolescence, les questionnements amoureux de jeunes adultes, l'usure d'un couple installé ou encore la sexualité au grand âge. Dans chaque cas, de petits anges plus ou moins facétieux interviennent pour tenter de débloquer la situation.
Depuis Magasin général, j'ai une certaine affection pour l'œuvre de Jean-Louis Tripp. J'aime beaucoup son dessin, très rond et expressif, et je retrouve ici ce style caractéristique, en plus joliment mis en valeur par une colorisation douce aux tons pastel. L'ensemble repose sur une narration sans véritables dialogues, les bulles étant remplacées par des pictogrammes et des symboles qui traduisent les pensées et les intentions des personnages. J'ai trouvé ce procédé relativement clair, mais je n'ai pas toujours réussi à capter les intentions exactes des auteurs.
En effet, Ces quatre historiettes m'ont laissé perplexe.
Les deux premières se lisent sans difficulté mais ne m'ont guère intéressé. Elles racontent des situations qui se comprennent bien mais qui m'ont laissé indifférent, sans que l'humour ou l'émotion ne parviennent vraiment à décoller.
La troisième histoire m'a paru beaucoup plus obscure et je dois avouer ne pas avoir vraiment compris ce que les auteurs cherchaient à raconter ou à suggérer.
Quant à la dernière, elle m'a laissé une impression mitigée. Elle met en scène une sexualité tardive qui bascule vers une sorte de partouze de vieillards présentée sur un ton léger et libéré. Je sais que Tripp revendique assez ouvertement son intérêt pour les formes de sexualité multiples, comme il l'explique sans détour dans Extases, mais ce type de propos ne me parle pas du tout, et cette conclusion m'a laissé circonspect.
Malgré un dessin toujours agréable et une forme narrative originale, je suis resté extérieur à ces histoires. Je comprends l'intention d'aborder les relations humaines et la sexualité à différents âges de la vie avec humour et liberté, mais je peine à voir l'intérêt réel ou le message de cet album.
Difficile de noter cette œuvre assez atypique. Déjà, comme l'a souligné Gaston, c'est difficile de rentrer dedans lorsqu'on est pas prêt aux expressions québecoises mais surtout à l'anglais omniprésent et non-traduit, obligeant à être bilingue faute de comprendre tout. L'ensemble a une vraie justification, mais c'est brutal d'ouverture.
Une fois passé le premier effet étrange, on rentre dans une BD sympathique autour de trois colocataires, dont l'une vient de revenir après un an d'absence, et enceinte de surcroit. C'est une BD en mode tranche de vie, avec trois personnages hauts en couleurs mais sympathiques, représentant une certaine jeunesse et leur vie pas tout à fait au point. Il y a des passages comiques franchement drôle, une atmosphère bon enfant et des sujets plus durs évoqués. Chacune des colocataires est attachante à sa façon, même s'il faut parfois attendre pour voir ce qui est sous la surface.
Le hic c'est que la BD ne va pas spécialement quelque part et qu'elle s'arrête un peu au milieu de rien, dans un départ d'une des colocataires et sans qu'on ne sache pourquoi. Tout s'arrête soudainement, donnant l'impression d'une tranche de vie mouvementée mais un peu vaine, comme si tout revenait à sa place à la fin. C'est dommage, j'aurais apprécié une fin plus marquée sur certains aspects. Je comprends l'idée de "la vie continue", mais ça laisse un gout d'inachevé qui reste un peu trop présent en bouche.
Une lecture distrayante mais pas touchante, malheureusement. Le genre de roman graphique bien fait que je vois souvent dans les rayonnages, qui se lisent et s'oublient un peu trop vite pour qu'on les trouve vraiment bon.
Ce recueil rassemble des histoires humoristiques de quatre pages chacune, qui observent avec cynisme et un certain sarcasme les travers de la société humaine à travers une série de saynètes diverses, parfois réalistes parfois plus absurdes.
Je me souviens bien de la sortie de cet album, que j'avais aperçu et feuilleté dans les bacs de la FNAC. En le relisant aujourd'hui pour de bon, je me rends compte à quel point cela remonte à longtemps, car son contenu reflète fortement l'époque de sa création et a finalement assez mal vieilli à mes yeux.
C'est dommage, car j'aurais vraiment aimé aimer cet album : j'ai beaucoup d'affection pour l'œuvre de Miguelanxo Prado. Son dessin peut parfois être formidable (je pense par exemple à son histoire dans Sandman - Nuits Éternelles ou encore à Trait de craie) et il est ici encore de très bonne facture. Les planches sont soignées, avec de belles couleurs et des personnages comme des décors très bien rendus. On sent aussi une vraie liberté graphique : Prado varie les techniques selon les histoires et modifie parfois sensiblement son style. Ce sont des pages qui donnent envie d'être lues. Dommage toutefois que l'essentiel de la narration repose surtout sur les dialogues, la mise en scène et le dessin étant finalement assez peu sollicités pour porter l'humour.
Mais c'est surtout l'impression de désuétude qui domine à la lecture, trente ans après la parution. Les histoires et leurs contextes sentent fortement les années 1980 et le début des années 1990. L'auteur y dénonce notamment le machisme latino, un patriarcat encore très présent, les excès des années fric et de la société de consommation, ou encore l'intrusion progressive de technologies qui nous paraissent aujourd'hui totalement dépassées mais qui semblaient alors envahissantes ou inquiétantes.
Relu aujourd'hui, cet humour fonctionne moins bien. Ce qui devait produire un effet de surprise ou de révélation chez le lecteur de l'époque paraît désormais assez attendu : les personnages apparaissent aujourd'hui trop caricaturaux ou dépassés, et les situations trop évidentes. Là où Prado cherchait sans doute à provoquer un sourire grinçant en mettant en lumière certaines attitudes, le lecteur actuel se contente souvent de constater que, oui, tel personnage est macho ou tel autre rétrograde, sans que cela produise encore beaucoup d'effet comique.
Il en découle des histoires assez bavardes, mollassonnes dans leur mise en scène, et qui peinent à décrocher un sourire. C'est d'autant plus frustrant que le talent graphique de Prado est bien présent et que certaines idées montrent encore par moments son imagination et son goût pour la satire sociale.
Ah Ric Hochet...
Ma bande dessinée préférée avec Spirou du temps de mon enfance.
Contrairement à Tintin ou Astérix, Ric Hochet ne comporte pas plusieurs niveaux de lecture et il sera difficile de recommander cette série à quelqu'un qui a plus de 12 ans.
J'ai lu la plupart des volumes qui me sont passés sous la main à l'époque entre 7 et 10 ans. "Les compagnons du diable", "Le fantôme de l'alchimiste","La nuit des vampires"... Une entrée en matière parfaite pour découvrir le genre du fantastique/policier quand on est gamin.
Pour l'anecdote j'étais tellement accro que ma bibliothécaire achetait les dernières parutions le jour de leur sortie pour me faire plaisir.
Allez, merci Ric.
À travers d'autres œuvres comme Robinsons père & fils ou encore "Le Footballeur du dimanche", j'avais déjà pu constater à quel point Didier Tronchet est proche de son fils. Il revient une nouvelle fois sur ce thème avec cet album, qui est en réalité l'adaptation en bande dessinée d'un roman qu'il avait publié en 2006. À l'époque, son fils Antoine avait encore moins de dix ans. C'est d'ailleurs plutôt rassurant : j'aurais trouvé étrange que l'auteur revienne sur la petite enfance de son fils dans une œuvre écrite après celles où celui-ci apparaît déjà adolescent.
L'album rassemble des anecdotes tirées de cette période, des réflexions d'enfant, des situations parfois cocasses ou inattendues, que Tronchet accompagne de ses propres pensées sur la paternité, son rapport à son fils, mais aussi sur la société et le temps qui passe. L'ensemble est structuré en une succession de strips courts (généralement d'une à quatre cases), avec une mise en page assez libre qui alterne entre gags en quelques cases, dessins isolés ou petites séquences.
Je suis moi-même père et je me retrouve dans pas mal de réflexions de cet autre père et dans l'amour évident qu'il porte à son enfant. Il y a dans ces pages une forme de sagesse très simple, attentive aux petits riens du quotidien et à la logique parfois désarmante des enfants. Rien n'est vraiment hilarant, rien n'est particulièrement marquant non plus, mais c'est souvent amusant et régulièrement doucement touchant.
L'album dégage une réelle tendresse et une authenticité qui parleront probablement à beaucoup de parents. Tronchet évoque aussi, en filigrane, les doutes du père face à sa responsabilité et la crainte de ne pas être à la hauteur. En revanche, il a parfois tendance à revenir un peu trop souvent sur la même idée : celle que ce sont les enfants qui nous apprennent la vie, davantage que l'inverse.
Ce n'est sans doute pas un album majeur dans la bibliographie de Tronchet, mais c'est une lecture sympathique et sincère, qui devrait surtout trouver un écho chez les parents.
Le sticker apposé sur la couverture (par l’auteur du « Soldat oublié ») m’a intrigué, car je ne trouvais pas trace d’une série ou d’un album de Dimitri portant ce nom. Et c’est en cherchant sur internet que j’ai compris. Et du coup, ça éclaire pas mal la personnalité de l’auteur et cet album (mais aussi celui que j’ai lu juste avant, Raspoutitsa).
Ce sont les albums « historiques » que je préfère dans l’œuvre de Dimitri. Et ce « Kursk » est sans doute celui qui, malgré quelques défauts, se révèle le plus intéressant, le plus prenant. Mais c’est aussi parce que l’auteur nous livre ici quelque chose de personnel. Si la tension qui anime les soldats, la violence, l’âpreté des combats sont aussi bien rendues, c’est parce que Dimitri a lui-même vécu cette bataille (au sein de l’armée allemande), et on peut imaginer que nombres de passages sont directement inspirés de son expérience ou de celle de ses compagnons d’arme. D’ailleurs, l’album se finit brutalement – suite à la blessure du narrateur/personnage principal. L’immense théâtre d’opérations de cette bataille se trouve ainsi réduite à la lutte et la survie d’êtres humains, l’horreur passant à l’arrière-plan.
Car la bataille de Kursk a été un tournant dans la guerre. Suite à la défaite allemande de Stalingrad, cet affrontement marque le coup d’arrêt définitif des espoirs allemands à l’Est, la concentration de chars de la Wehrmacht ayant été repoussée par l’Armée rouge (j’avais lu il y a peu le très bon « Koursk, 1943 » de l’historien Roman Töppel, à lire pour ceux qui voudraient approfondir sur cette bataille), et les dernières pages, sans le dire vraiment, montrent plutôt une Wehrmacht « blessée », sur le reculoir, et des soldats au moral chancelant.
Le récit de Dimitri est haletant, on suit au plus près certains soldats (soldats allemands, car « Ivan », les Soviétiques, n’apparaissant quasiment jamais, si ce n’est au travers des projectiles qu’ils envoient). Aucune vue d’ensemble donc, mais une guerre à hauteur d’hommes.
Le dessin est globalement bon (quelques menus défauts de perspective et quelques visages moyennement réussis), la colorisation terne ou sombre convenant plutôt bien au récit.
On pourrait juste regretter un commentaire off un peu trop présent parfois.
Mais, au final, on a un récit de guerre bien mené, on est virtuellement au cœur d’une bataille, que l’auteur a vécu de l’intérieur.
Note réelle 3,5/5.
« Raspoutitsa » est le premier album dans lequel Dimitri traite de la Seconde guerre mondiale sur le front Est (il récidivera quelques années plus tard avec un épisode postérieur, avec Kursk - Tourmente d'acier). Cette partie « historique » de son œuvre est celle que je préfère, et ici on sent que l’auteur s’investit particulièrement.
Même s’il a combattu en URSS dans les rangs de l’armée allemande, son unité n’a pas atteint Stalingrad, et donc ce récit – contrairement en partie à celui de « Kursk » – n’est pas réellement autobiographique. Mais il connait bien la situation, et il est probable que plusieurs de ses amis/ou connaissances aient pu vivre l’enfer décrit.
Si c’est bien un récit de guerre, ce « Raspoutitsa » ne décrit pas ou ne glorifie pas la guerre, bien au contraire. Il se déroule dans les derniers instants de la bataille de Stalingrad, puis les mois qui ont suivi (voire les années pour le dénouement), et décrit par le menu l’horreur vécue par les soldats allemands prisonniers, souffrant du froid, de la faim, dans une sorte de marche morbide vers des camps sibériens, le chemin étant jonché de cadavres. Mais c’est l’horreur de la guerre qui est dénoncée. D’ailleurs les conditions de vie/survie des soldats soviétiques qui escortent les prisonniers de la Wehrmacht ne sont pas toujours meilleures : on assiste à la marche de zombies, un struggle for life où le hasard, la folie, la force de caractère se mêlent pour « faire le tri » entre ceux qui meurent et ceux qui vont survivre, comme c’est le cas du soldat allemand que nous suivons principalement.
Certes, Dimitri n’évoque pas ce que les Allemands ont fait en URSS avant d’être repoussés, mais ça n’est pas le propos ici. On reste sur une odyssée morbide, prenante.
Étienne Lécroart se propose de nous expliquer l'humour et comment être drôle en une poignée de leçons qu'il met ensuite en pratique. Après une page titre par chapitre, avec une explication souvent décalée, on a droit à une succession de gags, parfois sous forme d'histoire courte mais la plupart du temps des dessins uniques accompagnés d'une légende ou d'un court dialogue, ainsi regroupés en petites séries thématiques.
J'aime le travail de Lécroart et ses expérimentations d'Oubapo. J'apprécie chez lui ce goût pour les contraintes formelles et les jeux graphiques qui donnent souvent naissance à des idées très originales.
J'aime aussi la clarté de son dessin et on la retrouve ici (quand il ne réutilise pas des œuvres anciennes pour y coller ses propres dialogues). Son trait caricatural, simple et très lisible fonctionne bien. Cet album bénéficie en plus de couleurs plutôt sympathiques, ce qui change de ses travaux le plus souvent publiés en noir et blanc.
Malheureusement, alors que le sujet de l'album est l'humour, c'est précisément sur ce terrain que je suis resté assez hermétique. Les histoires courtes m'ont souvent semblé bavardes, comme si l'idée humoristique devait être trop expliquée pour fonctionner. Quant aux dessins uniques, ils reposent généralement sur un effet de chute qui, dans mon cas, tombe assez souvent à plat. Je n'ai légèrement ri qu'une poignée de fois. Le reste du temps, je suis surtout resté indifférent, sans forcément trouver cela mauvais mais sans que l'humour ne me touche réellement.
C'est d'autant plus dommage que j'ai beaucoup d'estime pour le travail de Lécroart et pour sa créativité dans d'autres registres. Ici, malgré un dessin toujours aussi agréable et quelques bonnes idées isolées, l'humour ne m'a tout simplement pas convaincu.
Dans cette petite ville japonaise, certains chats particuliers sont chargés d'apporter le bonheur aux humains Ces créatures spéciales, appelées fukuneko, sont vues comme de simples chats par les gens sauf ceux auxquels ils s'attachent qui les voient alors comme de petits personnages tout mignons à qui ils peuvent parler.
L'idée est plutôt charmante. Mais ce qui frappe surtout à la lecture, c'est l'insistance sur le côté kawaii. Les chats, déjà symboles du mignon pour les japonais, apparaissent sous forme de petits personnages chibi (petits corps, grosses têtes), tout en rondeur et avec des expressions exagérément attendrissantes. La mangaka pousse même le concept jusqu'à multiplier les scènes où ces petites créatures mangent des daifuku bien ronds avec leurs patounes toutes rondes. L'ensemble est clairement pensé pour susciter un maximum de mignonnerie.
Graphiquement, c'est effectivement très doux et très propre. Les personnages sont adorables et le design de la petite Fuku fonctionne bien dans ce registre. Mais cette esthétique sucrée finit par devenir envahissante, tant tout semble conçu pour provoquer un attendrissement permanent.
La structure du récit n'aide pas vraiment à relancer l'intérêt. Le manga est composé d'une succession de chapitres très courts qui fonctionnent comme de petites saynètes du quotidien. On suit Ako et ses proches dans leur nouvelle vie après leur installation dans la ville, entourés de ces fameux chats porte-bonheur. Chaque épisode raconte un petit moment de vie, une rencontre ou une anecdote liée aux fukuneko. Mais au final, il se passe très peu de choses. Le seul véritable fil conducteur reste l'écoulement du temps dans cette petite ville paisible où, grâce aux danses magiques des gentils chats protecteurs, tout finit toujours par s'arranger. Un léger mystère est certes entretenu autour de la disparition des parents d'Ako, censé apporter un peu de tension au récit. Pourtant, lorsque l'explication arrive enfin dans le quatrième tome, elle m'a laissé totalement indifférent. La révélation et ses conséquences se lisent presque sans réaction, un simple "ah, d'accord" avant de passer à autre chose.
Au bout du compte, Fukuneko m'a surtout donné l'impression d'une série extrêmement sucrée, presque mielleuse. Tout y est gentil, attendrissant et rassurant, au point que l'ensemble finit par manquer cruellement de relief. J'ai eu le sentiment que le manga s'adressait à un public trop jeune pour moi alors que c'est censé être un seinen. Pour ma part, je m'y suis assez vite ennuyé.
Pauvre fou. Car tout ceci n’était qu’illusion. Et faux-semblant.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Luc Loyer pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif de l’auteur évoquant le fait que cette histoire s’inspire de faits réels, le sacerdoce des artistes qui déposent chaque jour sur leurs tables à dessin, leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes.
Il y a quelques années, un enterrement. Il fait nuit. Le téléphone sonne. Strident. L’auteur est tiré de son sommeil. Groggy. On lui apprend que sa nièce est décédée. Qu’elle s’est suicidée. On ne sait pas pourquoi. Vingt-deux ans. Elle en avait marre de la vie. Fatiguée. Une histoire d’amour tragique. Sans doute. Il dit qu’il va remonter dans le nord. À Hénin-Beaumont. Qu’il verra son frère. Sa femme. Il dit qu’il sera là très vite. Pour l’enterrement. Il raccroche. Il fait nuit noire. Il pleure. Mais les larmes sont vaines. Le drame s’est joué. Aucun mot, aucun dessin ne pourront décrire le chagrin d’un père. La douleur de son frère. Sa rage aussi. Le voilà donc à sept cents bornes de chez lui, son gros fondement d’obèse sur un banc de messe. Écoutant le remplaçant du prêtre. Oui, le véritable curé n’a pas pu venir. Trop occupé. Manque de personnel… De fait, c’est ce monsieur, une sorte de super catholique, qui fait l’homélie. Touchante d’ailleurs. Des larmes ruissellent sur ses joues… Il fait nuit noire. Et la famille pleure… Spectateurs impuissants de l’épilogue d’un drame qui vient de se jouer. C’est donc au rythme d’une marche funèbre de Mozart, diffusée en deux fois vingt-cinq watts, que débute cette histoire… Et par l’enterrement d’une petite fleur. Et c’est donc à elle que l’auteur dédie cette histoire. Petite fleur. Car sans le savoir, et au-delà de toute sa tristesse, elle venait de bouleverser sa vie.
Liaison fatale. L’auteur sort du kébabier avec une boisson chaude et un sandwich qu’il consomme en marchant dans le froid de l’hiver. Il arrive à son rendez-vous galant, dans un véhicule utilitaire sport, avec une belle blonde. Ils discutent. Elle lui demande d’être réaliste : Rien que la voiture dans laquelle ils se trouvent, elle vaut quasiment des années de son salaire. Son mari à elle est allé l’acheter en Allemagne. Et comme elle n’a pas de besoin d’argent, elle peut accorder du temps à Jean-Luc. Il le reconnaît, mais ce qu’il aimerait c’est pouvoir faire des choses avec elle, avoir des journées… Elle l’interrompt : ils en ont déjà parlé cent fois, elle aussi l’aime ; mais elle ne va pas quitter son mari pour une vie sans lendemain. Elle imagine d’ici la tête des clients de l’agence immobilière qui découvriront que la femme du gérant s’est tirée avec un artiste local qui bosse dans Tourniquet Magazine. Elle le réconforte en lui demandant ne pas faire sa mauvaise tête : il sait qu’elle plaisante. Elle ajoute que lui la fait rêver avec ses histoires, ses dessins. Et puis, eux deux, c’est pas pareil. Elle sait ce qu’il aime, dit-elle en approchant sa main de la fermeture de sa braguette. En réaction, il sort de la voiture, fâché, lui disant que c’est fini.
Quelle étrange couverture avec ce visage de jeune femme exaltée et exultant, à la peau bleue, et le reflet du visage d’un homme exprimant la surprise, avec un titre peu explicite en orange. Le lecteur se plonge dans le texte introductif et il comprend qu’il s’agit d’un ouvrage à haute teneur biographique, les noms et des situations ayant été modifiés pour préserver l’intimité et la dignité des personnes. Il relève également que l’auteur dédie cette histoire à ses amis artistes, qui chaque jour déposent sur leurs tables à dessins leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. À ces auteur(e)s qui n’ont qu’une obsession : réinventer leurs vies ou des vies. Ceux qui couchent leurs états d’âme sur le papier, animés par de purs instincts de survie. Il remarque également que l’artiste opte pour un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification dans les formes humaines, les visages, et qu’il privilégie régulièrement les personnages à l’environnement dans lequel ils évoluent. Pour autant, il prend bien soin de d’installer chaque scène dans son décor en ouverture, il intègre des accessoires du quotidien. Le lecteur remarque que chaque personnage dispose d’une morphologie propre, allant de l’obésité pour le narrateur à la maigreur maladive pour la jeune femme, de tenues vestimentaires en phase avec sa position sociale et son positionnement économique.
Le récit s’ouvre avec une séquence de cinq pages consacrées à une cérémonie d’enterrement, celui de la nièce du narrateur. Ce dernier raconte son récit sans préciser aucun nom : ni celui du personnage principal, ni celui de la jeune femme, ou de son amante ou de son meilleur ami qui est scénariste. Par effet d’assimilation, le lecteur a tôt fait de surnommer le narrateur avec le prénom de l’auteur, de penser à la jeune femme sous le nom de Elle, au meilleur ami en l’appelant par sa fonction Scénariste, etc. L’enterrement s’avère touchant, plus par sa dimension pragmatique que par les émotions associées au deuil. La simplicité ou l’évidence des dessins raconte la scène dans tout ce qu’elle a de concret, avec une belle représentation détaillée de l’architecture de l’église. Le constat relatif à l’absence de prêtre faute de moyens humains apparaît comme une forme de résignation : manque de personnel, remplaçant compétent dans le registre de l’émotion, moins sur le plan pratique (il n’arrive pas à enclencher la musique du premier coup), ce qui fait ressortir une forme de manque de considération pour la défunte, une cérémonie impersonnelle et à coût réduit. Le lecteur y voit un jugement de valeur sur l’importance très relative donnée à l’individu dans la société, aux automatismes sociaux sans considération personnalisée. Il suppose que ce choix de chapitre introductif apporte un éclairage sur ce qui va suivre.
Sans a priori particulier, le lecteur entame cette tranche de vie. Il fait connaissance avec l’avatar de l’auteur : un homme rondouillard, vraisemblablement quadragénaire, même si son âge n’est jamais précisé, en se basant sur le fait qu’il pourrait presque être le père de Elle. Il porte quasiment la même tenue du début à la fin, ce qui est cohérent avec son manque de moyens, des vêtements amples et informes, masquant pour partie son obésité, ou tout du moins l’atténuant, la majorité du temps avec un bonnet sur la tête, et sa barbe qui lui mange ou lui masque la partie inférieure du visage. Ses yeux sont la plupart du temps réduit à deux points, avec un visage expressif. Il se rend à son rendez-vous galant avec la femme du gérant de l’agence immobilière, celle-ci étant pleine de vie, et sûre d’elle, plutôt agréable même si le rendez-vous se déroule mal. Le lecteur suit Jean-Luc dans chaque séquence, rencontrant avec lui d’autres personnages souvent banals et ordinaires, toujours avec une personnalité qui transparaît : le boucher (artiste très particulier), une première responsable éditoriale, une seconde, chacune avec son approche personnelle, la logeuse, le meilleur ami de l’auteur, qui est scénariste et un peu sans-gêne, des réfugiés à Sangatte et des membres d’une association humanitaire, un monsieur qui promène son chien la nuit… Et enfin en page cinquante-et-un, la demoiselle figurant sur la couverture. Une distribution de personnages attachants, émouvants, humains, normaux et uniques.
Mine de rien, le récit emmène le lecteur dans des endroits variés : une église, un parking pour voitures offrant une vue panoramique sur la ville, une boucherie, un appartement de célibataire, les locaux d’une maison d’édition jeunesse, un TGV se rendant à Calais et retour, un camp de migrants à Sangatte et les locaux d’une association préparant deux cents repas deux fois par jour (avec corvée d’épluchage de patates), un fleuriste, un pont propice au suicide, une société de graphisme publicitaire, une autre église, et même une grande terrasse de café, un port de plaisance, et un centre médico-psychologique. Le lecteur se laisse gagner par cette petite vie chiche et tranquille, par cette relation difficile entre un artiste sans succès et une jeune femme avec des problèmes de cafetière (des troubles psychologiques). Il ressent l’attachement un peu protecteur de Jean-Luc pour elle, ainsi que ses tâtonnements bienveillants pour la soutenir, lui offrir un cadre accueillant et structuré. Il est sensible à leur cheminement pour apprendre à se connaître dans cette relation asymétrique.
Ayant lu l’introduction, le lecteur se montre attentif aux éléments qui relèvent du métier d’artiste, de créateur. À l’évidence, les boulots alimentaires de Jean-Luc, sa démarche pour réaliser un roman graphique avec son ami scénariste, et pour essayer d’intéresser un éditeur. La manière dont il met à profit ce talent pour venir en aide à Elle. En périphérie, il voit comment l’ami scénariste se nourrit de nouvelles relations amoureuses, il découvre une sensibilité artistique inattendue chez le boucher à la forme d’expression très personnelle. Il sourit lorsque Jean-Luc donne des conseils à Elle sur la nécessité de se faire payer pour chaque travail. Il se dit que l’histoire du monsieur avec le chien peut s’appliquer à n’importe quel artiste : Un type un jour a voulu s’envoler. Il était persuadé d’avoir inventé une machine volante qui allait changer l’histoire de l’humanité. Il a hésité, testé ses liens, fait une prière. Re-testé ses liens, refait une prière et… Il a bondi dans le vide, tel un ange de carton ! C’était magnifique ! Le lecteur éprouve également un pincement au cœur lorsqu’il s’agit de trouver un éditeur pour publier une bande dessinée, ainsi que le caractère arbitrairement aléatoire de sa réception, de ses interprétations. Puis il repense à la scène introductive, à la motivation intime qu’elle met en lumière chez Jean-Luc, et aussi qu’au final chaque individu vit sa vie à sa manière, soumis aux aléas tout aussi arbitraires de la vie.
Une bande dessinée étrangement placide, évoquant une forme de résignation plus que d’acceptation. Une narration visuelle à base de dessins qui peuvent parfois sembler simpliste, tout en racontant l’histoire avec efficacité et émotions, ce qui constitue une belle réussite. Une tranche de vie banale d’un artiste graphique, faisant son possible pour créer et trouver un compromis satisfaisant sur le plan économique. L’histoire d’une rencontre entre cet homme en surpoids et une jeune femme fofolle (cintrée) parfois imprévisible et souvent ingérable. Une histoire d’amitié totalement personnelle et émouvante. Une bande dessinée peu commune, sans effets de manche, sans tambour, ni trompette. Touchant.
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Paroles d'anges, ce sont quatre histoires courtes, chacune centrée sur un moment de la vie sentimentale ou sexuelle de personnages différents : les premiers émois de l'adolescence, les questionnements amoureux de jeunes adultes, l'usure d'un couple installé ou encore la sexualité au grand âge. Dans chaque cas, de petits anges plus ou moins facétieux interviennent pour tenter de débloquer la situation. Depuis Magasin général, j'ai une certaine affection pour l'œuvre de Jean-Louis Tripp. J'aime beaucoup son dessin, très rond et expressif, et je retrouve ici ce style caractéristique, en plus joliment mis en valeur par une colorisation douce aux tons pastel. L'ensemble repose sur une narration sans véritables dialogues, les bulles étant remplacées par des pictogrammes et des symboles qui traduisent les pensées et les intentions des personnages. J'ai trouvé ce procédé relativement clair, mais je n'ai pas toujours réussi à capter les intentions exactes des auteurs. En effet, Ces quatre historiettes m'ont laissé perplexe. Les deux premières se lisent sans difficulté mais ne m'ont guère intéressé. Elles racontent des situations qui se comprennent bien mais qui m'ont laissé indifférent, sans que l'humour ou l'émotion ne parviennent vraiment à décoller. La troisième histoire m'a paru beaucoup plus obscure et je dois avouer ne pas avoir vraiment compris ce que les auteurs cherchaient à raconter ou à suggérer. Quant à la dernière, elle m'a laissé une impression mitigée. Elle met en scène une sexualité tardive qui bascule vers une sorte de partouze de vieillards présentée sur un ton léger et libéré. Je sais que Tripp revendique assez ouvertement son intérêt pour les formes de sexualité multiples, comme il l'explique sans détour dans Extases, mais ce type de propos ne me parle pas du tout, et cette conclusion m'a laissé circonspect. Malgré un dessin toujours agréable et une forme narrative originale, je suis resté extérieur à ces histoires. Je comprends l'intention d'aborder les relations humaines et la sexualité à différents âges de la vie avec humour et liberté, mais je peine à voir l'intérêt réel ou le message de cet album.
Les Petits Garçons
Difficile de noter cette œuvre assez atypique. Déjà, comme l'a souligné Gaston, c'est difficile de rentrer dedans lorsqu'on est pas prêt aux expressions québecoises mais surtout à l'anglais omniprésent et non-traduit, obligeant à être bilingue faute de comprendre tout. L'ensemble a une vraie justification, mais c'est brutal d'ouverture. Une fois passé le premier effet étrange, on rentre dans une BD sympathique autour de trois colocataires, dont l'une vient de revenir après un an d'absence, et enceinte de surcroit. C'est une BD en mode tranche de vie, avec trois personnages hauts en couleurs mais sympathiques, représentant une certaine jeunesse et leur vie pas tout à fait au point. Il y a des passages comiques franchement drôle, une atmosphère bon enfant et des sujets plus durs évoqués. Chacune des colocataires est attachante à sa façon, même s'il faut parfois attendre pour voir ce qui est sous la surface. Le hic c'est que la BD ne va pas spécialement quelque part et qu'elle s'arrête un peu au milieu de rien, dans un départ d'une des colocataires et sans qu'on ne sache pourquoi. Tout s'arrête soudainement, donnant l'impression d'une tranche de vie mouvementée mais un peu vaine, comme si tout revenait à sa place à la fin. C'est dommage, j'aurais apprécié une fin plus marquée sur certains aspects. Je comprends l'idée de "la vie continue", mais ça laisse un gout d'inachevé qui reste un peu trop présent en bouche. Une lecture distrayante mais pas touchante, malheureusement. Le genre de roman graphique bien fait que je vois souvent dans les rayonnages, qui se lisent et s'oublient un peu trop vite pour qu'on les trouve vraiment bon.
Quotidien délirant
Ce recueil rassemble des histoires humoristiques de quatre pages chacune, qui observent avec cynisme et un certain sarcasme les travers de la société humaine à travers une série de saynètes diverses, parfois réalistes parfois plus absurdes. Je me souviens bien de la sortie de cet album, que j'avais aperçu et feuilleté dans les bacs de la FNAC. En le relisant aujourd'hui pour de bon, je me rends compte à quel point cela remonte à longtemps, car son contenu reflète fortement l'époque de sa création et a finalement assez mal vieilli à mes yeux. C'est dommage, car j'aurais vraiment aimé aimer cet album : j'ai beaucoup d'affection pour l'œuvre de Miguelanxo Prado. Son dessin peut parfois être formidable (je pense par exemple à son histoire dans Sandman - Nuits Éternelles ou encore à Trait de craie) et il est ici encore de très bonne facture. Les planches sont soignées, avec de belles couleurs et des personnages comme des décors très bien rendus. On sent aussi une vraie liberté graphique : Prado varie les techniques selon les histoires et modifie parfois sensiblement son style. Ce sont des pages qui donnent envie d'être lues. Dommage toutefois que l'essentiel de la narration repose surtout sur les dialogues, la mise en scène et le dessin étant finalement assez peu sollicités pour porter l'humour. Mais c'est surtout l'impression de désuétude qui domine à la lecture, trente ans après la parution. Les histoires et leurs contextes sentent fortement les années 1980 et le début des années 1990. L'auteur y dénonce notamment le machisme latino, un patriarcat encore très présent, les excès des années fric et de la société de consommation, ou encore l'intrusion progressive de technologies qui nous paraissent aujourd'hui totalement dépassées mais qui semblaient alors envahissantes ou inquiétantes. Relu aujourd'hui, cet humour fonctionne moins bien. Ce qui devait produire un effet de surprise ou de révélation chez le lecteur de l'époque paraît désormais assez attendu : les personnages apparaissent aujourd'hui trop caricaturaux ou dépassés, et les situations trop évidentes. Là où Prado cherchait sans doute à provoquer un sourire grinçant en mettant en lumière certaines attitudes, le lecteur actuel se contente souvent de constater que, oui, tel personnage est macho ou tel autre rétrograde, sans que cela produise encore beaucoup d'effet comique. Il en découle des histoires assez bavardes, mollassonnes dans leur mise en scène, et qui peinent à décrocher un sourire. C'est d'autant plus frustrant que le talent graphique de Prado est bien présent et que certaines idées montrent encore par moments son imagination et son goût pour la satire sociale.
Ric Hochet
Ah Ric Hochet... Ma bande dessinée préférée avec Spirou du temps de mon enfance. Contrairement à Tintin ou Astérix, Ric Hochet ne comporte pas plusieurs niveaux de lecture et il sera difficile de recommander cette série à quelqu'un qui a plus de 12 ans. J'ai lu la plupart des volumes qui me sont passés sous la main à l'époque entre 7 et 10 ans. "Les compagnons du diable", "Le fantôme de l'alchimiste","La nuit des vampires"... Une entrée en matière parfaite pour découvrir le genre du fantastique/policier quand on est gamin. Pour l'anecdote j'étais tellement accro que ma bibliothécaire achetait les dernières parutions le jour de leur sortie pour me faire plaisir. Allez, merci Ric.
Ton père, ce héros
À travers d'autres œuvres comme Robinsons père & fils ou encore "Le Footballeur du dimanche", j'avais déjà pu constater à quel point Didier Tronchet est proche de son fils. Il revient une nouvelle fois sur ce thème avec cet album, qui est en réalité l'adaptation en bande dessinée d'un roman qu'il avait publié en 2006. À l'époque, son fils Antoine avait encore moins de dix ans. C'est d'ailleurs plutôt rassurant : j'aurais trouvé étrange que l'auteur revienne sur la petite enfance de son fils dans une œuvre écrite après celles où celui-ci apparaît déjà adolescent. L'album rassemble des anecdotes tirées de cette période, des réflexions d'enfant, des situations parfois cocasses ou inattendues, que Tronchet accompagne de ses propres pensées sur la paternité, son rapport à son fils, mais aussi sur la société et le temps qui passe. L'ensemble est structuré en une succession de strips courts (généralement d'une à quatre cases), avec une mise en page assez libre qui alterne entre gags en quelques cases, dessins isolés ou petites séquences. Je suis moi-même père et je me retrouve dans pas mal de réflexions de cet autre père et dans l'amour évident qu'il porte à son enfant. Il y a dans ces pages une forme de sagesse très simple, attentive aux petits riens du quotidien et à la logique parfois désarmante des enfants. Rien n'est vraiment hilarant, rien n'est particulièrement marquant non plus, mais c'est souvent amusant et régulièrement doucement touchant. L'album dégage une réelle tendresse et une authenticité qui parleront probablement à beaucoup de parents. Tronchet évoque aussi, en filigrane, les doutes du père face à sa responsabilité et la crainte de ne pas être à la hauteur. En revanche, il a parfois tendance à revenir un peu trop souvent sur la même idée : celle que ce sont les enfants qui nous apprennent la vie, davantage que l'inverse. Ce n'est sans doute pas un album majeur dans la bibliographie de Tronchet, mais c'est une lecture sympathique et sincère, qui devrait surtout trouver un écho chez les parents.
Kursk - Tourmente d'acier
Le sticker apposé sur la couverture (par l’auteur du « Soldat oublié ») m’a intrigué, car je ne trouvais pas trace d’une série ou d’un album de Dimitri portant ce nom. Et c’est en cherchant sur internet que j’ai compris. Et du coup, ça éclaire pas mal la personnalité de l’auteur et cet album (mais aussi celui que j’ai lu juste avant, Raspoutitsa). Ce sont les albums « historiques » que je préfère dans l’œuvre de Dimitri. Et ce « Kursk » est sans doute celui qui, malgré quelques défauts, se révèle le plus intéressant, le plus prenant. Mais c’est aussi parce que l’auteur nous livre ici quelque chose de personnel. Si la tension qui anime les soldats, la violence, l’âpreté des combats sont aussi bien rendues, c’est parce que Dimitri a lui-même vécu cette bataille (au sein de l’armée allemande), et on peut imaginer que nombres de passages sont directement inspirés de son expérience ou de celle de ses compagnons d’arme. D’ailleurs, l’album se finit brutalement – suite à la blessure du narrateur/personnage principal. L’immense théâtre d’opérations de cette bataille se trouve ainsi réduite à la lutte et la survie d’êtres humains, l’horreur passant à l’arrière-plan. Car la bataille de Kursk a été un tournant dans la guerre. Suite à la défaite allemande de Stalingrad, cet affrontement marque le coup d’arrêt définitif des espoirs allemands à l’Est, la concentration de chars de la Wehrmacht ayant été repoussée par l’Armée rouge (j’avais lu il y a peu le très bon « Koursk, 1943 » de l’historien Roman Töppel, à lire pour ceux qui voudraient approfondir sur cette bataille), et les dernières pages, sans le dire vraiment, montrent plutôt une Wehrmacht « blessée », sur le reculoir, et des soldats au moral chancelant. Le récit de Dimitri est haletant, on suit au plus près certains soldats (soldats allemands, car « Ivan », les Soviétiques, n’apparaissant quasiment jamais, si ce n’est au travers des projectiles qu’ils envoient). Aucune vue d’ensemble donc, mais une guerre à hauteur d’hommes. Le dessin est globalement bon (quelques menus défauts de perspective et quelques visages moyennement réussis), la colorisation terne ou sombre convenant plutôt bien au récit. On pourrait juste regretter un commentaire off un peu trop présent parfois. Mais, au final, on a un récit de guerre bien mené, on est virtuellement au cœur d’une bataille, que l’auteur a vécu de l’intérieur. Note réelle 3,5/5.
Raspoutitsa
« Raspoutitsa » est le premier album dans lequel Dimitri traite de la Seconde guerre mondiale sur le front Est (il récidivera quelques années plus tard avec un épisode postérieur, avec Kursk - Tourmente d'acier). Cette partie « historique » de son œuvre est celle que je préfère, et ici on sent que l’auteur s’investit particulièrement. Même s’il a combattu en URSS dans les rangs de l’armée allemande, son unité n’a pas atteint Stalingrad, et donc ce récit – contrairement en partie à celui de « Kursk » – n’est pas réellement autobiographique. Mais il connait bien la situation, et il est probable que plusieurs de ses amis/ou connaissances aient pu vivre l’enfer décrit. Si c’est bien un récit de guerre, ce « Raspoutitsa » ne décrit pas ou ne glorifie pas la guerre, bien au contraire. Il se déroule dans les derniers instants de la bataille de Stalingrad, puis les mois qui ont suivi (voire les années pour le dénouement), et décrit par le menu l’horreur vécue par les soldats allemands prisonniers, souffrant du froid, de la faim, dans une sorte de marche morbide vers des camps sibériens, le chemin étant jonché de cadavres. Mais c’est l’horreur de la guerre qui est dénoncée. D’ailleurs les conditions de vie/survie des soldats soviétiques qui escortent les prisonniers de la Wehrmacht ne sont pas toujours meilleures : on assiste à la marche de zombies, un struggle for life où le hasard, la folie, la force de caractère se mêlent pour « faire le tri » entre ceux qui meurent et ceux qui vont survivre, comme c’est le cas du soldat allemand que nous suivons principalement. Certes, Dimitri n’évoque pas ce que les Allemands ont fait en URSS avant d’être repoussés, mais ça n’est pas le propos ici. On reste sur une odyssée morbide, prenante.
Petit manuel d'humour en toute circonstance
Étienne Lécroart se propose de nous expliquer l'humour et comment être drôle en une poignée de leçons qu'il met ensuite en pratique. Après une page titre par chapitre, avec une explication souvent décalée, on a droit à une succession de gags, parfois sous forme d'histoire courte mais la plupart du temps des dessins uniques accompagnés d'une légende ou d'un court dialogue, ainsi regroupés en petites séries thématiques. J'aime le travail de Lécroart et ses expérimentations d'Oubapo. J'apprécie chez lui ce goût pour les contraintes formelles et les jeux graphiques qui donnent souvent naissance à des idées très originales. J'aime aussi la clarté de son dessin et on la retrouve ici (quand il ne réutilise pas des œuvres anciennes pour y coller ses propres dialogues). Son trait caricatural, simple et très lisible fonctionne bien. Cet album bénéficie en plus de couleurs plutôt sympathiques, ce qui change de ses travaux le plus souvent publiés en noir et blanc. Malheureusement, alors que le sujet de l'album est l'humour, c'est précisément sur ce terrain que je suis resté assez hermétique. Les histoires courtes m'ont souvent semblé bavardes, comme si l'idée humoristique devait être trop expliquée pour fonctionner. Quant aux dessins uniques, ils reposent généralement sur un effet de chute qui, dans mon cas, tombe assez souvent à plat. Je n'ai légèrement ri qu'une poignée de fois. Le reste du temps, je suis surtout resté indifférent, sans forcément trouver cela mauvais mais sans que l'humour ne me touche réellement. C'est d'autant plus dommage que j'ai beaucoup d'estime pour le travail de Lécroart et pour sa créativité dans d'autres registres. Ici, malgré un dessin toujours aussi agréable et quelques bonnes idées isolées, l'humour ne m'a tout simplement pas convaincu.
Fukuneko - Les Chats du bonheur
Dans cette petite ville japonaise, certains chats particuliers sont chargés d'apporter le bonheur aux humains Ces créatures spéciales, appelées fukuneko, sont vues comme de simples chats par les gens sauf ceux auxquels ils s'attachent qui les voient alors comme de petits personnages tout mignons à qui ils peuvent parler. L'idée est plutôt charmante. Mais ce qui frappe surtout à la lecture, c'est l'insistance sur le côté kawaii. Les chats, déjà symboles du mignon pour les japonais, apparaissent sous forme de petits personnages chibi (petits corps, grosses têtes), tout en rondeur et avec des expressions exagérément attendrissantes. La mangaka pousse même le concept jusqu'à multiplier les scènes où ces petites créatures mangent des daifuku bien ronds avec leurs patounes toutes rondes. L'ensemble est clairement pensé pour susciter un maximum de mignonnerie. Graphiquement, c'est effectivement très doux et très propre. Les personnages sont adorables et le design de la petite Fuku fonctionne bien dans ce registre. Mais cette esthétique sucrée finit par devenir envahissante, tant tout semble conçu pour provoquer un attendrissement permanent. La structure du récit n'aide pas vraiment à relancer l'intérêt. Le manga est composé d'une succession de chapitres très courts qui fonctionnent comme de petites saynètes du quotidien. On suit Ako et ses proches dans leur nouvelle vie après leur installation dans la ville, entourés de ces fameux chats porte-bonheur. Chaque épisode raconte un petit moment de vie, une rencontre ou une anecdote liée aux fukuneko. Mais au final, il se passe très peu de choses. Le seul véritable fil conducteur reste l'écoulement du temps dans cette petite ville paisible où, grâce aux danses magiques des gentils chats protecteurs, tout finit toujours par s'arranger. Un léger mystère est certes entretenu autour de la disparition des parents d'Ako, censé apporter un peu de tension au récit. Pourtant, lorsque l'explication arrive enfin dans le quatrième tome, elle m'a laissé totalement indifférent. La révélation et ses conséquences se lisent presque sans réaction, un simple "ah, d'accord" avant de passer à autre chose. Au bout du compte, Fukuneko m'a surtout donné l'impression d'une série extrêmement sucrée, presque mielleuse. Tout y est gentil, attendrissant et rassurant, au point que l'ensemble finit par manquer cruellement de relief. J'ai eu le sentiment que le manga s'adressait à un public trop jeune pour moi alors que c'est censé être un seinen. Pour ma part, je m'y suis assez vite ennuyé.
Cintré(e)
Pauvre fou. Car tout ceci n’était qu’illusion. Et faux-semblant. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Luc Loyer pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif de l’auteur évoquant le fait que cette histoire s’inspire de faits réels, le sacerdoce des artistes qui déposent chaque jour sur leurs tables à dessin, leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. Il y a quelques années, un enterrement. Il fait nuit. Le téléphone sonne. Strident. L’auteur est tiré de son sommeil. Groggy. On lui apprend que sa nièce est décédée. Qu’elle s’est suicidée. On ne sait pas pourquoi. Vingt-deux ans. Elle en avait marre de la vie. Fatiguée. Une histoire d’amour tragique. Sans doute. Il dit qu’il va remonter dans le nord. À Hénin-Beaumont. Qu’il verra son frère. Sa femme. Il dit qu’il sera là très vite. Pour l’enterrement. Il raccroche. Il fait nuit noire. Il pleure. Mais les larmes sont vaines. Le drame s’est joué. Aucun mot, aucun dessin ne pourront décrire le chagrin d’un père. La douleur de son frère. Sa rage aussi. Le voilà donc à sept cents bornes de chez lui, son gros fondement d’obèse sur un banc de messe. Écoutant le remplaçant du prêtre. Oui, le véritable curé n’a pas pu venir. Trop occupé. Manque de personnel… De fait, c’est ce monsieur, une sorte de super catholique, qui fait l’homélie. Touchante d’ailleurs. Des larmes ruissellent sur ses joues… Il fait nuit noire. Et la famille pleure… Spectateurs impuissants de l’épilogue d’un drame qui vient de se jouer. C’est donc au rythme d’une marche funèbre de Mozart, diffusée en deux fois vingt-cinq watts, que débute cette histoire… Et par l’enterrement d’une petite fleur. Et c’est donc à elle que l’auteur dédie cette histoire. Petite fleur. Car sans le savoir, et au-delà de toute sa tristesse, elle venait de bouleverser sa vie. Liaison fatale. L’auteur sort du kébabier avec une boisson chaude et un sandwich qu’il consomme en marchant dans le froid de l’hiver. Il arrive à son rendez-vous galant, dans un véhicule utilitaire sport, avec une belle blonde. Ils discutent. Elle lui demande d’être réaliste : Rien que la voiture dans laquelle ils se trouvent, elle vaut quasiment des années de son salaire. Son mari à elle est allé l’acheter en Allemagne. Et comme elle n’a pas de besoin d’argent, elle peut accorder du temps à Jean-Luc. Il le reconnaît, mais ce qu’il aimerait c’est pouvoir faire des choses avec elle, avoir des journées… Elle l’interrompt : ils en ont déjà parlé cent fois, elle aussi l’aime ; mais elle ne va pas quitter son mari pour une vie sans lendemain. Elle imagine d’ici la tête des clients de l’agence immobilière qui découvriront que la femme du gérant s’est tirée avec un artiste local qui bosse dans Tourniquet Magazine. Elle le réconforte en lui demandant ne pas faire sa mauvaise tête : il sait qu’elle plaisante. Elle ajoute que lui la fait rêver avec ses histoires, ses dessins. Et puis, eux deux, c’est pas pareil. Elle sait ce qu’il aime, dit-elle en approchant sa main de la fermeture de sa braguette. En réaction, il sort de la voiture, fâché, lui disant que c’est fini. Quelle étrange couverture avec ce visage de jeune femme exaltée et exultant, à la peau bleue, et le reflet du visage d’un homme exprimant la surprise, avec un titre peu explicite en orange. Le lecteur se plonge dans le texte introductif et il comprend qu’il s’agit d’un ouvrage à haute teneur biographique, les noms et des situations ayant été modifiés pour préserver l’intimité et la dignité des personnes. Il relève également que l’auteur dédie cette histoire à ses amis artistes, qui chaque jour déposent sur leurs tables à dessins leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. À ces auteur(e)s qui n’ont qu’une obsession : réinventer leurs vies ou des vies. Ceux qui couchent leurs états d’âme sur le papier, animés par de purs instincts de survie. Il remarque également que l’artiste opte pour un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification dans les formes humaines, les visages, et qu’il privilégie régulièrement les personnages à l’environnement dans lequel ils évoluent. Pour autant, il prend bien soin de d’installer chaque scène dans son décor en ouverture, il intègre des accessoires du quotidien. Le lecteur remarque que chaque personnage dispose d’une morphologie propre, allant de l’obésité pour le narrateur à la maigreur maladive pour la jeune femme, de tenues vestimentaires en phase avec sa position sociale et son positionnement économique. Le récit s’ouvre avec une séquence de cinq pages consacrées à une cérémonie d’enterrement, celui de la nièce du narrateur. Ce dernier raconte son récit sans préciser aucun nom : ni celui du personnage principal, ni celui de la jeune femme, ou de son amante ou de son meilleur ami qui est scénariste. Par effet d’assimilation, le lecteur a tôt fait de surnommer le narrateur avec le prénom de l’auteur, de penser à la jeune femme sous le nom de Elle, au meilleur ami en l’appelant par sa fonction Scénariste, etc. L’enterrement s’avère touchant, plus par sa dimension pragmatique que par les émotions associées au deuil. La simplicité ou l’évidence des dessins raconte la scène dans tout ce qu’elle a de concret, avec une belle représentation détaillée de l’architecture de l’église. Le constat relatif à l’absence de prêtre faute de moyens humains apparaît comme une forme de résignation : manque de personnel, remplaçant compétent dans le registre de l’émotion, moins sur le plan pratique (il n’arrive pas à enclencher la musique du premier coup), ce qui fait ressortir une forme de manque de considération pour la défunte, une cérémonie impersonnelle et à coût réduit. Le lecteur y voit un jugement de valeur sur l’importance très relative donnée à l’individu dans la société, aux automatismes sociaux sans considération personnalisée. Il suppose que ce choix de chapitre introductif apporte un éclairage sur ce qui va suivre. Sans a priori particulier, le lecteur entame cette tranche de vie. Il fait connaissance avec l’avatar de l’auteur : un homme rondouillard, vraisemblablement quadragénaire, même si son âge n’est jamais précisé, en se basant sur le fait qu’il pourrait presque être le père de Elle. Il porte quasiment la même tenue du début à la fin, ce qui est cohérent avec son manque de moyens, des vêtements amples et informes, masquant pour partie son obésité, ou tout du moins l’atténuant, la majorité du temps avec un bonnet sur la tête, et sa barbe qui lui mange ou lui masque la partie inférieure du visage. Ses yeux sont la plupart du temps réduit à deux points, avec un visage expressif. Il se rend à son rendez-vous galant avec la femme du gérant de l’agence immobilière, celle-ci étant pleine de vie, et sûre d’elle, plutôt agréable même si le rendez-vous se déroule mal. Le lecteur suit Jean-Luc dans chaque séquence, rencontrant avec lui d’autres personnages souvent banals et ordinaires, toujours avec une personnalité qui transparaît : le boucher (artiste très particulier), une première responsable éditoriale, une seconde, chacune avec son approche personnelle, la logeuse, le meilleur ami de l’auteur, qui est scénariste et un peu sans-gêne, des réfugiés à Sangatte et des membres d’une association humanitaire, un monsieur qui promène son chien la nuit… Et enfin en page cinquante-et-un, la demoiselle figurant sur la couverture. Une distribution de personnages attachants, émouvants, humains, normaux et uniques. Mine de rien, le récit emmène le lecteur dans des endroits variés : une église, un parking pour voitures offrant une vue panoramique sur la ville, une boucherie, un appartement de célibataire, les locaux d’une maison d’édition jeunesse, un TGV se rendant à Calais et retour, un camp de migrants à Sangatte et les locaux d’une association préparant deux cents repas deux fois par jour (avec corvée d’épluchage de patates), un fleuriste, un pont propice au suicide, une société de graphisme publicitaire, une autre église, et même une grande terrasse de café, un port de plaisance, et un centre médico-psychologique. Le lecteur se laisse gagner par cette petite vie chiche et tranquille, par cette relation difficile entre un artiste sans succès et une jeune femme avec des problèmes de cafetière (des troubles psychologiques). Il ressent l’attachement un peu protecteur de Jean-Luc pour elle, ainsi que ses tâtonnements bienveillants pour la soutenir, lui offrir un cadre accueillant et structuré. Il est sensible à leur cheminement pour apprendre à se connaître dans cette relation asymétrique. Ayant lu l’introduction, le lecteur se montre attentif aux éléments qui relèvent du métier d’artiste, de créateur. À l’évidence, les boulots alimentaires de Jean-Luc, sa démarche pour réaliser un roman graphique avec son ami scénariste, et pour essayer d’intéresser un éditeur. La manière dont il met à profit ce talent pour venir en aide à Elle. En périphérie, il voit comment l’ami scénariste se nourrit de nouvelles relations amoureuses, il découvre une sensibilité artistique inattendue chez le boucher à la forme d’expression très personnelle. Il sourit lorsque Jean-Luc donne des conseils à Elle sur la nécessité de se faire payer pour chaque travail. Il se dit que l’histoire du monsieur avec le chien peut s’appliquer à n’importe quel artiste : Un type un jour a voulu s’envoler. Il était persuadé d’avoir inventé une machine volante qui allait changer l’histoire de l’humanité. Il a hésité, testé ses liens, fait une prière. Re-testé ses liens, refait une prière et… Il a bondi dans le vide, tel un ange de carton ! C’était magnifique ! Le lecteur éprouve également un pincement au cœur lorsqu’il s’agit de trouver un éditeur pour publier une bande dessinée, ainsi que le caractère arbitrairement aléatoire de sa réception, de ses interprétations. Puis il repense à la scène introductive, à la motivation intime qu’elle met en lumière chez Jean-Luc, et aussi qu’au final chaque individu vit sa vie à sa manière, soumis aux aléas tout aussi arbitraires de la vie. Une bande dessinée étrangement placide, évoquant une forme de résignation plus que d’acceptation. Une narration visuelle à base de dessins qui peuvent parfois sembler simpliste, tout en racontant l’histoire avec efficacité et émotions, ce qui constitue une belle réussite. Une tranche de vie banale d’un artiste graphique, faisant son possible pour créer et trouver un compromis satisfaisant sur le plan économique. L’histoire d’une rencontre entre cet homme en surpoids et une jeune femme fofolle (cintrée) parfois imprévisible et souvent ingérable. Une histoire d’amitié totalement personnelle et émouvante. Une bande dessinée peu commune, sans effets de manche, sans tambour, ni trompette. Touchant.