Fortu ajoute ici sa pierre à un édifice qui commence à s’élever assez haut, celui de l’humour absurde. Dans une veine que les amateurs de Fabcaro (entre autres) – dont je suis – connaissent depuis quelques années.
A savoir un dessin réaliste, mais minimaliste, totalement figé, sans décor ou détails superflus, abusant volontairement de l’itération iconique.
Et un humour absurde, con, jouant sur les chutes, forcément décalées, avec des dialogues ciselés.
Le gros lecteur/amateur du genre que je suis prend de plus en plus le risque d’être blasé par la profusion d’album jouant des partitions proches, la surprise – essentielle pour ce type d’humour – étant à chaque fois plus difficile à maintenir.
La principale originalité de Fortu est d’avoir circonscrit ses petites histoires/gags aux relations de couple. Ce qui en soit pourrait ajouter un frein supplémentaire.
Mais je dois dire que, globalement, il s’en sort assez bien. Rien de furieusement hilarant (entre autres pour les raisons invoquées plus haut), mais j’ai souvent souri à ces dialogues et situations débiles, ces petites atrocités du quotidien, dans lesquels s’enfoncent les couples réunis dans ce recueil de gags.
Une lecture sympathique et amusante.
J'ai bien aimé ce récit même si je dois avouer que j'ai été un peu déçu par la fin très ouverte. Mais la BD est une belle histoire légère et poétique, introspective sur une jeune femme d'aujourd'hui.
La BD commence doucement, avec deux jeunes femmes en lycée en Corée, avec toute la pression sur leurs épaules pour le bac. Mais ce sont surtout deux amies inséparables qui ont fait toute leur scolarité ensemble. Et puis l'entrée dans les études, le déménagement dans la grande ville, l'éloignement ... Des thématiques assez connues, qui sont cependant ici une porte d'entrée vers un autre sujet que j'avais deviné apparaitre rapidement. Un indice était caché dans la première partie et je l'ai directement repéré. Mais le dévoilement du sujet n'empêche pas l'intrigue de prendre progressivement une tournure étonnante.
C'est dans la deuxième partie de la BD qu'apparait le personnage de jeune femme qui va la nuit chez les gens, dessiner leurs intérieurs. J'ai beaucoup apprécié cette personne étrange, en décalage avec le monde et adorant la nuit. Personnellement j'aime beaucoup trainer dehors le soir et profiter de cette ambiance, j'ai donc été charmé par la proposition.
Cependant, je dois dire que la fin m'a laissé un petit gout de pas assez, puisque si nous avons bien une résolution, elle n'est pas vraiment satisfaisante sur tout les points et m'a donné l'impression d'avoir raté quelque chose dans la lecture. C'est dommage, le reste m'a beaucoup plu et c'est ce qui me fait garder l'impression générale plutôt bonne mais pas incroyable que j'ai eu en lisant le reste de la BD. Une BD pour les noctambules, avec une touche de poésie nocturne qui n'est pas pour me déplaire !
La genèse d'un super-héros à la française, ou plutôt d'un super-héros malgré lui. Davantage qu'un récit de pouvoirs extraordinaires, c'est une histoire qui s'intéresse aux conséquences psychologiques, sociales et familiales d'une transformation que son protagoniste ne maîtrise ni ne comprend vraiment.
J'ai apprécié la quantité d'idées originales que l'album développe alors qu'il a désormais plus de vingt ans. La symbiose avec le lichen, la critique du monde de l'entreprise, la réflexion sur la réussite sociale, le couple et le regard des autres donnent au récit une personnalité particulière, loin des codes habituels du super-héros américain.
L'accident qui met Paul en symbiose avec un lichen et lui confère progressivement des capacités extraordinaires pourrait donner naissance à un récit de super-héros classique. Pourtant, l'album prend une direction bien plus originale. Les pouvoirs restent finalement secondaires face à l'exploration de l'identité du héros, de son mal-être chronique et de son incapacité à trouver sa place, même lorsqu'il obtient enfin la reconnaissance qu'il recherchait.
J'ai été assez amusé par l'entreprise dystopique où le héros se dévoue aveuglément au travail au détriment de sa famille, organisée selon un système de couleurs de blouses qui détermine le rang des chercheurs. C'est caricatural, mais suffisamment pertinent pour illustrer un univers professionnel déshumanisé où chacun est réduit à sa fonction et à sa rentabilité.
L'autre originalité de ce récit est sa relation avec son épouse Rebecca. On découvre progressivement qu'elle mène en secret une vie liée au BDSM, élément qui pourrait sembler gratuit ou provocateur mais qui trouve finalement sa place dans la dynamique du couple. Ce qui la lie à Paul n'est pas seulement de l'amour ou de la compassion : elle voit en lui quelqu'un qu'elle peut protéger, soutenir et accompagner précisément parce qu'il est fragile et imparfait. Cette relation étrange, parfois un peu loufoque, reste pourtant étonnamment crédible et constitue le moteur émotionnel de l'intrigue. À mesure que la transformation de Paul progresse, c'est tout l'équilibre du couple qui se trouve remis en question.
Graphiquement, je suis plus réservé. Le dessin est maîtrisé et possède une vraie personnalité, avec un style qui m'a souvent rappelé celui de Blutch. En revanche, son aspect sombre, rugueux et parfois volontairement peu flatteur pour les personnages n'est pas ma tasse de thé. Cela participe toutefois parfaitement à l'ambiance mélancolique et pessimiste du récit.
Même si je ne suis jamais totalement entré dans cette atmosphère dépressive qui imprègne l'album jusqu'à son terme, j'ai apprécié l'originalité de son scénario, la richesse de ses thèmes et cette façon singulière de détourner le mythe du super-héros.
Le sujet de cette BD est exceptionnel, à la fois évident et étonnamment original : l'histoire d'une femme ne vieillissant pas dès lors qu'elle est aimée, possiblement immortelle.
Autour d'une intrigue romantique et romanesque en diable, glissant généreusement du côté du conte, revisitant à sa manière la thématique tout aussi ludique du voyage dans le temps, ou celle du vampirisme, le lecteur suit la vie rocambolesque et les liaisons sentimentales d'une héroïne troublante mais attachante, appréhendant peu à peu l'étendue de son pouvoir et condamnée à en subir les tristes conséquences.
Entre la saga historique et le drame romantique, cette BD avance en s'appuyant sur une structure narrative finalement fort simple (en respectant la chronologie, dès lors que l'histoire est racontée par sa principale protagoniste). Sans doute trop simple d'ailleurs, sans doute eût-il été préférable de davantage emporter le lecteur dans un vertigineux tourbillon amoureux et historique. De la même manière, les illustrations très figées, évoquant volontiers Émile Bravo, paraissent bien sages au regard du sujet. Tout comme cette manière de présenter l'intrigue via la facilité scénaristique de la confidence à un personnage tiers.
La lecture est captivante de bout en bout, mais avec un sujet si merveilleux, qu'il est regrettable d'avoir proposé une BD si sage ! Cela manque d'humour, de souffle, de grâce, de vertige. Mais que c'est beau malgré tout, jusque dans son habile pirouette finale.
Silent Jenny est une fresque de SF post-apocalyptique centrée sur une quête écologique et existentielle dans un monde dévasté.
J'ai trouvé dans cette BD une vraie richesse d'idées et un univers visuel et conceptuel particulièrement fort, même si je dois reconnaître que les récits post-apocalyptiques finissent souvent par me lasser par leur schéma assez récurrent. Ici, ce qui m'a retenu, c'est surtout l'originalité de l'univers des monades, ces cités mobiles anarchistes qui avancent hors des restes éparpillés d'un monde dominé par une mégacorporation omniprésente, à la fois absurde et profondément déshumanisée. Cette opposition entre des communautés supposées libres et une administration corporatiste grotesque fonctionne bien sur le plan symbolique, même si elle reste très binaire dans sa construction.
J'ai aussi été marqué par l'idée des microïdes et des explorations dans l'infra-monde, où des aventuriers acceptent de se miniaturiser pour partir chercher des traces d'ADN, avec en ligne de mire le retour des abeilles et donc d'un possible redémarrage du vivant. Cette mise en parallèle entre le monde à échelle humaine et ce monde miniature dangereux et fascinant crée une vraie sensation de double réalité, à la fois connectée et en rupture, qui est sans doute ce que je retiens le plus du récit.
Graphiquement, c'est très réussi. Le dessin a une vraie personnalité, avec une force visuelle évidente dans la représentation des monades, des paysages dévastés et de l'univers microscopique. Il y a une densité et une maîtrise qui participent clairement à l'immersion, même dans les passages plus contemplatifs.
En revanche, j'ai eu plus de mal avec l'attachement aux personnages, en particulier Jenny, dont la trajectoire dépressive occupe une place centrale sans que j'aie réussi à y trouver une vraie prise émotionnelle. Et plus largement, j'ai retrouvé une forme de frustration déjà ressentie dans d'autres récits du même type, comme par exemple la BD Frontier également parue dans le Label 619 : une tendance à idéaliser une opposition entre une humanité libre et solidaire d'un côté, et une mégacorpo uniforme et stupide de l'autre, comme si aucune zone intermédiaire crédible n'existait. J'ai aussi du mal avec la crédibilité technique et logistique des monades, qui me paraissent difficilement viables, ce qui casse un peu mon immersion.
Sur le fond, le message politique m'a parfois semblé très appuyé, avec une lecture assez frontale du choix entre soumission au système ou fuite anarchiste et communautaire, sans réel entre-deux. Et la fin, assez attendue dans sa tonalité tragique et contemplative, m'a laissé une impression de déjà-vu, avec cette sensation typique des récits post-apo qui privilégient la désillusion finale, alors que j'ai tendance à rester plus attaché à une forme de cohérence matérielle et de continuité.
Je reconnais une œuvre belle, ambitieuse et visuellement marquante, portée par des idées fortes et un univers dense, mais dans laquelle je suis resté davantage spectateur que réellement impliqué émotionnellement, entre admiration, réserve et une certaine frustration sur le traitement de ses enjeux.
Dans cette série inspirée d'affaires réelles de harcèlement et de sexisme à l'école militaire de Saint-Cyr, une jeune escrimeuse talentueuse découvre qu'elle devra affronter un système entier de harcèlement dominé par les privilèges, les traditions et la misogynie.
Je ne suis pas totalement à l'aise pour juger cette série, car elle brouille volontairement la frontière entre fiction et réalité. D'un côté, on retrouve tous les codes du webtoon et du shojo romantique : une mise en scène très diluée, des personnages fortement typés, des antagonistes particulièrement détestables, des héroïnes courageuses confrontées à une adversité écrasante, et une mécanique narrative pensée pour pousser le lecteur à vouloir les voir triompher. De l'autre, l'histoire affirme s'inspirer directement de l'école militaire de Saint-Cyr, en reprenant son vocabulaire, certaines de ses traditions et surtout des accusations réelles de harcèlement, de sexisme et de bizutage révélées dans la presse.
C'est là que réside pour moi une certaine gêne. Si la réalité correspond réellement à ce qui est montré ici, alors les faits sont d'une gravité telle qu'ils dépassent largement le cadre d'un simple récit d'aventure ou de romance. À l'inverse, si la situation est plus nuancée que ce que présente l'album, alors la fiction prend le risque de transformer une réalité complexe en affrontement très manichéen. Je suis toujours prudent lorsqu'il s'agit de sujets reposant en partie sur des accusations et des témoignages, surtout lorsqu'ils concernent des institutions réelles. J'aurais été plus à l'aise si l'action s'était déroulée dans une école fictive clairement inspirée de Saint-Cyr plutôt que dans une représentation qui donne parfois l'impression de montrer le fonctionnement réel de l'établissement.
Mis à part cette réserve, la lecture fonctionne très bien. Le dessin, influencé par les mangas et les webtoons, est agréable, dynamique et porté par une palette de couleurs douces qui contraste efficacement avec la dureté des thèmes abordés. Le rythme est soutenu et l'on tourne les pages avec facilité.
J'ai particulièrement apprécié certains personnages, notamment Vertu, Ysaure et même le jeune frère du principal harceleur, qui apportent davantage de nuances au récit. À l'inverse, Maxim m'a paru trop odieux pour être crédible tant sa méchanceté semble omniprésente. J'ai également eu du mal avec le comportement du reste des élèves, qui suivent presque systématiquement les meneurs comme un seul homme. C'est un ressort narratif très fréquent dans ce type de manga où les héros se retrouvent seuls contre tous, mais cela me donne trop souvent une impression d'exagération.
Reste que cette accumulation d'injustices est précisément ce qui rend la lecture aussi efficace. La colère qu'elle suscite donne envie de voir les héroïnes se relever, résister et prendre leur revanche. La série aborde de front le sexisme, le harcèlement, le poids des traditions et des privilèges, et elle parvient sans difficulté à provoquer l'indignation du lecteur. Malgré mes réserves sur le mélange entre fiction romancée et représentation d'une institution bien réelle, j'ai trouvé ce premier tome prenant et difficile à lâcher. La fin donne clairement envie de découvrir la suite, d'autant plus que la série est annoncée en seulement trois tomes, ce qui laisse espérer un récit resserré qui ne s'étirera pas inutilement.
2.5
L'autrice raconte sa ménopause, un sujet qui ne me concerne pas en tant qu'homme, mais c'est important de comprendre ce que le corps fait subir aux femmes.
J'ai donc appris des choses sur la ménopause et comment cela affecte les femmes qui sont rendu à ce stade de leur vie. Le ton est le même qu'on retrouve dans plusieurs documentaires de ce type à savoir qu'on mélange l'éducatif avec de l'humour et qu'on a aussi droit à des tranches de vies de l'autrice. Il y a des bons passages, mais aussi des passages beaucoup moins intéressants et aussi le scénario est souvent décousu. On saute d'un sujet à l'autre et cela manque d'organisation. Au final, cet album ne m'a pas trop marqué et j'étais bien content lorsque c'était terminé.
Le dessin est sympa.
Une bonne surprise que cette adaptation d'un roman que je connaissais pas !
Au début, on dirait que les thèmes de l'album porteront uniquement sur l'écriture et la littérature en général. En effet, le héros est un apprenti-écrivain qui va délibérément s'installer sur l'ile où vit un grand écrivain qui a abandonné l'écriture depuis 30 ans et qui vit en reclus. On s’attend tout bonnement à ce que petit à petit le héros va finir par se lier d'amitié avec l'écrivain et peut-être finir par apprendre pourquoi plusieurs décennies auparavant il a tout laissé tombé. Et puis soudainement il y a un meurtre et une mystérieuse journaliste apparait et tourne autour de l'écrivain et ce dernier semble cacher un gros secret.
Le scénario est prenant et le fait que cela soit bavard ne m'a pas dérangé parce que c'est très bien écrit. Des éléments qui semblent n'avoir aucun lien ensemble finissent par s'assembler et former un tout cohérent. L'histoire se révèle bien tordue et c'est un truc que j'aime bien lorsqu'il s'agit de polar. Évidemment, on n'échappe pas à quelques facilités scénaristiques (il y a quelques trop grosses coïncidences à mon gout) et la fin arrive un peu trop brutalement, mais globalement c'est un bon polar.
Je suis tout de même un peu mitigé au sujet du dessin que j'ai trouvé inégal selon les cases. Par moment, c'est même un peu moche (je pense surtout au molosse qui est bien laid). Heureusement, c'est lisible.
J'ai ce livre devant moi et j'ai juste envie de le lancer par la fenêtre. Bien sûr, je ne le ferai pas. Mais pour l'instant, je ne trouve toujours pas de raison de le sauver. Il n'y a rien au niveau du récit, très peu au niveau du dessin. Mattoti a-t-il été un artiste raté et utilisé la bande dessinée comme moyen de survie ? Je ne sais pas, je vais continuer mon enquête !
Je ne connaissais pas encore Mattotti et j'espérais trouver une adaptation plus consensuelle du célèbre roman de R. L. Stevenson. Cependant, il s'agit d'une succession de tableaux expressionnistes, bons pour être exposés dans une galerie. C'est de l'art, oui, mais cela laisse beaucoup à désirer en tant que bande dessinée. Ce fut un choc et une déception pour laquelle je n'étais pas préparé.
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J'ai eu un poids sur la conscience, qui ne m'a pas quitté depuis que j'ai donné la note. J'ai relu l'histoire et regardé sérieusement les dessins. C'est de l'expressionnisme, bien sûr ! Georg Grosz, Otto Dix... Et l'intrigue ne s'en sort pas si mal. Ce n'était pas ce que j'attendais à l'époque, mais ça a de la valeur, je le reconnais aujourd'hui.
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Lover Dose
Fortu ajoute ici sa pierre à un édifice qui commence à s’élever assez haut, celui de l’humour absurde. Dans une veine que les amateurs de Fabcaro (entre autres) – dont je suis – connaissent depuis quelques années. A savoir un dessin réaliste, mais minimaliste, totalement figé, sans décor ou détails superflus, abusant volontairement de l’itération iconique. Et un humour absurde, con, jouant sur les chutes, forcément décalées, avec des dialogues ciselés. Le gros lecteur/amateur du genre que je suis prend de plus en plus le risque d’être blasé par la profusion d’album jouant des partitions proches, la surprise – essentielle pour ce type d’humour – étant à chaque fois plus difficile à maintenir. La principale originalité de Fortu est d’avoir circonscrit ses petites histoires/gags aux relations de couple. Ce qui en soit pourrait ajouter un frein supplémentaire. Mais je dois dire que, globalement, il s’en sort assez bien. Rien de furieusement hilarant (entre autres pour les raisons invoquées plus haut), mais j’ai souvent souri à ces dialogues et situations débiles, ces petites atrocités du quotidien, dans lesquels s’enfoncent les couples réunis dans ce recueil de gags. Une lecture sympathique et amusante.
Quand arrive l'aube nautique - Korean night stories
J'ai bien aimé ce récit même si je dois avouer que j'ai été un peu déçu par la fin très ouverte. Mais la BD est une belle histoire légère et poétique, introspective sur une jeune femme d'aujourd'hui. La BD commence doucement, avec deux jeunes femmes en lycée en Corée, avec toute la pression sur leurs épaules pour le bac. Mais ce sont surtout deux amies inséparables qui ont fait toute leur scolarité ensemble. Et puis l'entrée dans les études, le déménagement dans la grande ville, l'éloignement ... Des thématiques assez connues, qui sont cependant ici une porte d'entrée vers un autre sujet que j'avais deviné apparaitre rapidement. Un indice était caché dans la première partie et je l'ai directement repéré. Mais le dévoilement du sujet n'empêche pas l'intrigue de prendre progressivement une tournure étonnante. C'est dans la deuxième partie de la BD qu'apparait le personnage de jeune femme qui va la nuit chez les gens, dessiner leurs intérieurs. J'ai beaucoup apprécié cette personne étrange, en décalage avec le monde et adorant la nuit. Personnellement j'aime beaucoup trainer dehors le soir et profiter de cette ambiance, j'ai donc été charmé par la proposition. Cependant, je dois dire que la fin m'a laissé un petit gout de pas assez, puisque si nous avons bien une résolution, elle n'est pas vraiment satisfaisante sur tout les points et m'a donné l'impression d'avoir raté quelque chose dans la lecture. C'est dommage, le reste m'a beaucoup plu et c'est ce qui me fait garder l'impression générale plutôt bonne mais pas incroyable que j'ai eu en lisant le reste de la BD. Une BD pour les noctambules, avec une touche de poésie nocturne qui n'est pas pour me déplaire !
Prestige de l'uniforme
La genèse d'un super-héros à la française, ou plutôt d'un super-héros malgré lui. Davantage qu'un récit de pouvoirs extraordinaires, c'est une histoire qui s'intéresse aux conséquences psychologiques, sociales et familiales d'une transformation que son protagoniste ne maîtrise ni ne comprend vraiment. J'ai apprécié la quantité d'idées originales que l'album développe alors qu'il a désormais plus de vingt ans. La symbiose avec le lichen, la critique du monde de l'entreprise, la réflexion sur la réussite sociale, le couple et le regard des autres donnent au récit une personnalité particulière, loin des codes habituels du super-héros américain. L'accident qui met Paul en symbiose avec un lichen et lui confère progressivement des capacités extraordinaires pourrait donner naissance à un récit de super-héros classique. Pourtant, l'album prend une direction bien plus originale. Les pouvoirs restent finalement secondaires face à l'exploration de l'identité du héros, de son mal-être chronique et de son incapacité à trouver sa place, même lorsqu'il obtient enfin la reconnaissance qu'il recherchait. J'ai été assez amusé par l'entreprise dystopique où le héros se dévoue aveuglément au travail au détriment de sa famille, organisée selon un système de couleurs de blouses qui détermine le rang des chercheurs. C'est caricatural, mais suffisamment pertinent pour illustrer un univers professionnel déshumanisé où chacun est réduit à sa fonction et à sa rentabilité. L'autre originalité de ce récit est sa relation avec son épouse Rebecca. On découvre progressivement qu'elle mène en secret une vie liée au BDSM, élément qui pourrait sembler gratuit ou provocateur mais qui trouve finalement sa place dans la dynamique du couple. Ce qui la lie à Paul n'est pas seulement de l'amour ou de la compassion : elle voit en lui quelqu'un qu'elle peut protéger, soutenir et accompagner précisément parce qu'il est fragile et imparfait. Cette relation étrange, parfois un peu loufoque, reste pourtant étonnamment crédible et constitue le moteur émotionnel de l'intrigue. À mesure que la transformation de Paul progresse, c'est tout l'équilibre du couple qui se trouve remis en question. Graphiquement, je suis plus réservé. Le dessin est maîtrisé et possède une vraie personnalité, avec un style qui m'a souvent rappelé celui de Blutch. En revanche, son aspect sombre, rugueux et parfois volontairement peu flatteur pour les personnages n'est pas ma tasse de thé. Cela participe toutefois parfaitement à l'ambiance mélancolique et pessimiste du récit. Même si je ne suis jamais totalement entré dans cette atmosphère dépressive qui imprègne l'album jusqu'à son terme, j'ai apprécié l'originalité de son scénario, la richesse de ses thèmes et cette façon singulière de détourner le mythe du super-héros.
L'Amourante
Le sujet de cette BD est exceptionnel, à la fois évident et étonnamment original : l'histoire d'une femme ne vieillissant pas dès lors qu'elle est aimée, possiblement immortelle. Autour d'une intrigue romantique et romanesque en diable, glissant généreusement du côté du conte, revisitant à sa manière la thématique tout aussi ludique du voyage dans le temps, ou celle du vampirisme, le lecteur suit la vie rocambolesque et les liaisons sentimentales d'une héroïne troublante mais attachante, appréhendant peu à peu l'étendue de son pouvoir et condamnée à en subir les tristes conséquences. Entre la saga historique et le drame romantique, cette BD avance en s'appuyant sur une structure narrative finalement fort simple (en respectant la chronologie, dès lors que l'histoire est racontée par sa principale protagoniste). Sans doute trop simple d'ailleurs, sans doute eût-il été préférable de davantage emporter le lecteur dans un vertigineux tourbillon amoureux et historique. De la même manière, les illustrations très figées, évoquant volontiers Émile Bravo, paraissent bien sages au regard du sujet. Tout comme cette manière de présenter l'intrigue via la facilité scénaristique de la confidence à un personnage tiers. La lecture est captivante de bout en bout, mais avec un sujet si merveilleux, qu'il est regrettable d'avoir proposé une BD si sage ! Cela manque d'humour, de souffle, de grâce, de vertige. Mais que c'est beau malgré tout, jusque dans son habile pirouette finale.
Silent Jenny
Silent Jenny est une fresque de SF post-apocalyptique centrée sur une quête écologique et existentielle dans un monde dévasté. J'ai trouvé dans cette BD une vraie richesse d'idées et un univers visuel et conceptuel particulièrement fort, même si je dois reconnaître que les récits post-apocalyptiques finissent souvent par me lasser par leur schéma assez récurrent. Ici, ce qui m'a retenu, c'est surtout l'originalité de l'univers des monades, ces cités mobiles anarchistes qui avancent hors des restes éparpillés d'un monde dominé par une mégacorporation omniprésente, à la fois absurde et profondément déshumanisée. Cette opposition entre des communautés supposées libres et une administration corporatiste grotesque fonctionne bien sur le plan symbolique, même si elle reste très binaire dans sa construction. J'ai aussi été marqué par l'idée des microïdes et des explorations dans l'infra-monde, où des aventuriers acceptent de se miniaturiser pour partir chercher des traces d'ADN, avec en ligne de mire le retour des abeilles et donc d'un possible redémarrage du vivant. Cette mise en parallèle entre le monde à échelle humaine et ce monde miniature dangereux et fascinant crée une vraie sensation de double réalité, à la fois connectée et en rupture, qui est sans doute ce que je retiens le plus du récit. Graphiquement, c'est très réussi. Le dessin a une vraie personnalité, avec une force visuelle évidente dans la représentation des monades, des paysages dévastés et de l'univers microscopique. Il y a une densité et une maîtrise qui participent clairement à l'immersion, même dans les passages plus contemplatifs. En revanche, j'ai eu plus de mal avec l'attachement aux personnages, en particulier Jenny, dont la trajectoire dépressive occupe une place centrale sans que j'aie réussi à y trouver une vraie prise émotionnelle. Et plus largement, j'ai retrouvé une forme de frustration déjà ressentie dans d'autres récits du même type, comme par exemple la BD Frontier également parue dans le Label 619 : une tendance à idéaliser une opposition entre une humanité libre et solidaire d'un côté, et une mégacorpo uniforme et stupide de l'autre, comme si aucune zone intermédiaire crédible n'existait. J'ai aussi du mal avec la crédibilité technique et logistique des monades, qui me paraissent difficilement viables, ce qui casse un peu mon immersion. Sur le fond, le message politique m'a parfois semblé très appuyé, avec une lecture assez frontale du choix entre soumission au système ou fuite anarchiste et communautaire, sans réel entre-deux. Et la fin, assez attendue dans sa tonalité tragique et contemplative, m'a laissé une impression de déjà-vu, avec cette sensation typique des récits post-apo qui privilégient la désillusion finale, alors que j'ai tendance à rester plus attaché à une forme de cohérence matérielle et de continuité. Je reconnais une œuvre belle, ambitieuse et visuellement marquante, portée par des idées fortes et un univers dense, mais dans laquelle je suis resté davantage spectateur que réellement impliqué émotionnellement, entre admiration, réserve et une certaine frustration sur le traitement de ses enjeux.
Vertu de St-Cyr
Dans cette série inspirée d'affaires réelles de harcèlement et de sexisme à l'école militaire de Saint-Cyr, une jeune escrimeuse talentueuse découvre qu'elle devra affronter un système entier de harcèlement dominé par les privilèges, les traditions et la misogynie. Je ne suis pas totalement à l'aise pour juger cette série, car elle brouille volontairement la frontière entre fiction et réalité. D'un côté, on retrouve tous les codes du webtoon et du shojo romantique : une mise en scène très diluée, des personnages fortement typés, des antagonistes particulièrement détestables, des héroïnes courageuses confrontées à une adversité écrasante, et une mécanique narrative pensée pour pousser le lecteur à vouloir les voir triompher. De l'autre, l'histoire affirme s'inspirer directement de l'école militaire de Saint-Cyr, en reprenant son vocabulaire, certaines de ses traditions et surtout des accusations réelles de harcèlement, de sexisme et de bizutage révélées dans la presse. C'est là que réside pour moi une certaine gêne. Si la réalité correspond réellement à ce qui est montré ici, alors les faits sont d'une gravité telle qu'ils dépassent largement le cadre d'un simple récit d'aventure ou de romance. À l'inverse, si la situation est plus nuancée que ce que présente l'album, alors la fiction prend le risque de transformer une réalité complexe en affrontement très manichéen. Je suis toujours prudent lorsqu'il s'agit de sujets reposant en partie sur des accusations et des témoignages, surtout lorsqu'ils concernent des institutions réelles. J'aurais été plus à l'aise si l'action s'était déroulée dans une école fictive clairement inspirée de Saint-Cyr plutôt que dans une représentation qui donne parfois l'impression de montrer le fonctionnement réel de l'établissement. Mis à part cette réserve, la lecture fonctionne très bien. Le dessin, influencé par les mangas et les webtoons, est agréable, dynamique et porté par une palette de couleurs douces qui contraste efficacement avec la dureté des thèmes abordés. Le rythme est soutenu et l'on tourne les pages avec facilité. J'ai particulièrement apprécié certains personnages, notamment Vertu, Ysaure et même le jeune frère du principal harceleur, qui apportent davantage de nuances au récit. À l'inverse, Maxim m'a paru trop odieux pour être crédible tant sa méchanceté semble omniprésente. J'ai également eu du mal avec le comportement du reste des élèves, qui suivent presque systématiquement les meneurs comme un seul homme. C'est un ressort narratif très fréquent dans ce type de manga où les héros se retrouvent seuls contre tous, mais cela me donne trop souvent une impression d'exagération. Reste que cette accumulation d'injustices est précisément ce qui rend la lecture aussi efficace. La colère qu'elle suscite donne envie de voir les héroïnes se relever, résister et prendre leur revanche. La série aborde de front le sexisme, le harcèlement, le poids des traditions et des privilèges, et elle parvient sans difficulté à provoquer l'indignation du lecteur. Malgré mes réserves sur le mélange entre fiction romancée et représentation d'une institution bien réelle, j'ai trouvé ce premier tome prenant et difficile à lâcher. La fin donne clairement envie de découvrir la suite, d'autant plus que la série est annoncée en seulement trois tomes, ce qui laisse espérer un récit resserré qui ne s'étirera pas inutilement.
Déréglée - Journal d'une ménopause
2.5 L'autrice raconte sa ménopause, un sujet qui ne me concerne pas en tant qu'homme, mais c'est important de comprendre ce que le corps fait subir aux femmes. J'ai donc appris des choses sur la ménopause et comment cela affecte les femmes qui sont rendu à ce stade de leur vie. Le ton est le même qu'on retrouve dans plusieurs documentaires de ce type à savoir qu'on mélange l'éducatif avec de l'humour et qu'on a aussi droit à des tranches de vies de l'autrice. Il y a des bons passages, mais aussi des passages beaucoup moins intéressants et aussi le scénario est souvent décousu. On saute d'un sujet à l'autre et cela manque d'organisation. Au final, cet album ne m'a pas trop marqué et j'étais bien content lorsque c'était terminé. Le dessin est sympa.
La Vie Secrète des écrivains
Une bonne surprise que cette adaptation d'un roman que je connaissais pas ! Au début, on dirait que les thèmes de l'album porteront uniquement sur l'écriture et la littérature en général. En effet, le héros est un apprenti-écrivain qui va délibérément s'installer sur l'ile où vit un grand écrivain qui a abandonné l'écriture depuis 30 ans et qui vit en reclus. On s’attend tout bonnement à ce que petit à petit le héros va finir par se lier d'amitié avec l'écrivain et peut-être finir par apprendre pourquoi plusieurs décennies auparavant il a tout laissé tombé. Et puis soudainement il y a un meurtre et une mystérieuse journaliste apparait et tourne autour de l'écrivain et ce dernier semble cacher un gros secret. Le scénario est prenant et le fait que cela soit bavard ne m'a pas dérangé parce que c'est très bien écrit. Des éléments qui semblent n'avoir aucun lien ensemble finissent par s'assembler et former un tout cohérent. L'histoire se révèle bien tordue et c'est un truc que j'aime bien lorsqu'il s'agit de polar. Évidemment, on n'échappe pas à quelques facilités scénaristiques (il y a quelques trop grosses coïncidences à mon gout) et la fin arrive un peu trop brutalement, mais globalement c'est un bon polar. Je suis tout de même un peu mitigé au sujet du dessin que j'ai trouvé inégal selon les cases. Par moment, c'est même un peu moche (je pense surtout au molosse qui est bien laid). Heureusement, c'est lisible.
L'Homme à la fenêtre
J'ai ce livre devant moi et j'ai juste envie de le lancer par la fenêtre. Bien sûr, je ne le ferai pas. Mais pour l'instant, je ne trouve toujours pas de raison de le sauver. Il n'y a rien au niveau du récit, très peu au niveau du dessin. Mattoti a-t-il été un artiste raté et utilisé la bande dessinée comme moyen de survie ? Je ne sais pas, je vais continuer mon enquête !
Docteur Jekyll & Mister Hyde
Je ne connaissais pas encore Mattotti et j'espérais trouver une adaptation plus consensuelle du célèbre roman de R. L. Stevenson. Cependant, il s'agit d'une succession de tableaux expressionnistes, bons pour être exposés dans une galerie. C'est de l'art, oui, mais cela laisse beaucoup à désirer en tant que bande dessinée. Ce fut un choc et une déception pour laquelle je n'étais pas préparé. ________________________________________________________________________________________ J'ai eu un poids sur la conscience, qui ne m'a pas quitté depuis que j'ai donné la note. J'ai relu l'histoire et regardé sérieusement les dessins. C'est de l'expressionnisme, bien sûr ! Georg Grosz, Otto Dix... Et l'intrigue ne s'en sort pas si mal. Ce n'était pas ce que j'attendais à l'époque, mais ça a de la valeur, je le reconnais aujourd'hui.