Les derniers avis (128 avis)

Par Ro
Note: 3/5
Couverture de la série Mauve Bergamotte
Mauve Bergamotte

Une fillette aux cheveux mauves et son protecteur à tête de citrouille tiennent une herboristerie dans une campagne semi-merveilleuse où humains, animaux anthropomorphes et créatures féériques se côtoient au quotidien. Entre cueillette, remèdes à base de plantes et petites aventures, ils accueillent une galerie de personnages attachants dans un univers où le fantastique se mêle à la douceur de la vie rurale. J'ai bien apprécié cette série qui mélange conte fantastique, roman graphique, petit documentaire sur les plantes et récit de tranche de vie dans un monde plein de charme. Le principal atout de l'ensemble réside pour moi dans son univers visuel. Je suis tombé sous le charme des décors bucoliques de campagne, de forêts et, dans une moindre mesure, des passages urbains du troisième tome. Les paysages sont très beaux, pleins de douceur de vivre, les couleurs très réussies et il est agréable de se laisser porter par ces promenades dans un environnement aussi chaleureux et apaisant. Le dessin des personnages est également réussi et dynamique, même si je lui trouve un peu moins de finesse que celui des décors. Chaque album raconte une histoire complète tout en poursuivant discrètement l'évolution des personnages, avec en bonus à chaque fois un dossier final consacré aux plantes rencontrées et à leurs usages. J'ai trouvé cet aspect pédagogique bien intégré au récit, sans jamais donner l'impression de lire un guide d'herboristerie. Le premier tome constitue une agréable introduction à cet univers et à ses protagonistes. En revanche, Mauve ne m'a pas toujours semblé très attachante. Son caractère boudeur, sa jalousie et son côté parfois assez pénible m'ont régulièrement agacé. Heureusement, Crookneck apporte beaucoup de douceur à l'ensemble grâce à sa bienveillance et à sa maturité, tandis qu'Anaïs, qui rejoint rapidement le duo, se révèle immédiatement plus sympathique et équilibrée. Le deuxième tome est celui qui m'a le plus séduit. Le voyage vers le festival des lucioles, l'ambiance qui se dégage de celui-ci et surtout son magnifique final nocturne lui confèrent une belle dimension poétique et envoutante. C'est l'album qui exploite le mieux le potentiel merveilleux de la série et celui qui m'a le plus marqué. Le troisième tome est un peu plus terre à terre et davantage tourné vers la ville. Il apporte plusieurs éléments de réponse concernant le mystère qui entoure l'homme à tête de citrouille et j'ai apprécié que le récit privilégie une conclusion assez inattendue et empreinte de sagesse plutôt qu'une simple révélation spectaculaire, même si certains mystères demeurent volontairement ouverts. J'ai donc passé un bon moment avec cette série bucolique. Je regrette juste la grande simplicité des intrigues ainsi que le caractère pas toujours attachant de son héroïne. En revanche, la beauté des décors, l'atmosphère réconfortante et la poésie qui se dégage de certaines scènes compensent largement ces réserves. Une lecture douce, chaleureuse et dépaysante, idéale pour se plonger dans un petit monde merveilleux où la nature et les plantes occupent une place centrale.

10/06/2026 (modifier)
Par Gaston
Note: 3/5
Couverture de la série L'Homme du dernier kilomètre
L'Homme du dernier kilomètre

Un documentaire qui a comme sujet Ali Oulkadi et comment sa vie a basculé lorsqu'il a aidé sans le savoir des amis qui étaient impliqués dans les attentats du Bataclan. En plus, lorsqu'il a compris la vérité il a eu trop peur d'aller tout dire à la police et cela va lui causer bien des ennuis. Au travers la vie d'Ali Oulkadi, on voit surtout un homme dont la vie est chamboulée à cause de la radicalisation de certains de ses proches dont un de ses meilleurs amis à savoir Brahim Abdeslam. Cela fait peur de voir que des gens autours de nous qu'on croit bien connaitre peuvent avoir une part sombre qu'on ne soupçonne même pas. En garde à vue pendant des mois, le pauvre Ali va pouvoir se souvenir d'événements qui semblaient anodin sur le moment, mais qui prennnent une tournure différente après les attentats terroristes. Il va aussi se demander pendant longtemps pourquoi ses soi-disant amis ont décidé de l'impliquer malgré lui dans cette affaire. J'avoue que je ne connaissais pas trop les aboutissements de l'enquête sur le Bataclan et cet album est un bon résumé de l'affaire. Tout est clair et précis. Il y a quelques moments émouvants, notamment les témoignages de survivants des attaques. Le dessin est pas trop mal quoique parfois je trouvais que certains personnages se ressemblaient un peu trop, ce qui apportait de la confusion par moment.

10/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Les Marchés
Les Marchés

Étrange album, sur lequel j’ai du mal à revenir pour l’aviser. Ma remarque est valable pour le dessin, la colorisation, comme pour le scénario. Car, en effet, tous s’écartent des canons habituels. Les couleurs sont tapantes, tranchées, refusent le réalisme, et le dessin (pas forcément mon truc à la base) est lui aussi étrange, loin du franco-belge classique. Mais au final ça passe bien. Quant au scénario, il prend le temps d’installer une ambiance, autour de quelques personnages. Peu à peu – c’est en tout cas comme ça qu’on peut ou doit le voir, se dessine une critique de notre société. Les « oracles », vieux bonhommes murmurant des borborygmes, qu’une « pythie » moderne (sorte de working girl tout droit issue des grandes écoles et de la haute société « interprète » pour renforcer une doxa froide et intangible, celle du libéralisme, de l’exploitation des masses au profit des nantis – dont elle fait partie. Voilà le triste tableau qui prend corps sur la fin, alors qu’on suit un couple se débattant dans la mouise (madame ayant des difficultés à sortir de son lit, procrastinant, quasi archétype du chômeur stigmatisé par médias et groupes dominant). Disons que le message qui sourd de ce récit n’est pas pour me déplaire. Mais la lecture s’est révélée moins captivante. Une seconde lecture infirmera peut-être ce ressenti mitigé. En tout cas je salue l’originalité des auteurs, qui ont fait des choix – esthétiques et narratifs – sortant des sentiers battus, pour traiter de l’insécurité sociale (voir la famille obligée de sous louer une partie de son petit domicile à des touristes américains), celle qui est occultée – allez savoir pourquoi – au profit d’un sentiment d’insécurité plus flous servant à détourner l’attention. Note réelle 2,5/5.

10/06/2026 (modifier)
Par Cleck
Note: 1/5
Couverture de la série Les Marchés
Les Marchés

Le projet est inattaquable : via une dystopie, interroger nos sociétés de moins en moins sociales-démocrates attaquant les droits sociaux pour en réduire drastiquement la voilure, jusqu'à remettre en cause l'équilibre originel, mais aussi son principe. La dystopie est ici sournoisement ironique, l'on navigue davantage du côté de Brazil que de 1984. L'absurdité du travail est moquée jusqu'à l'excès, mais avec une retenue poétique charmante, permettant à l'intrigue de développer sa mélancolie désabusée. Malheureusement, cette ligne de crête ne tient pas, et l'ajout d'un propos sur la religion est moins acerbe que ridicule. Il en va de même des peu compréhensibles relations amoureuses ou pire, de ce regard idéologiquement contre-productif sur la "fatigue de la jeune femme assistée". Par ailleurs, la tournure de l'intrigue, développant une comédie SF d'espionnage, lasse peu à peu. L'humour perd en noirceur et finit par s'autoalimenter vainement. La faute également à des illustrations donnant trop modérément le change. Un récit imparfait, ne trouvant pas son rythme, sur un sujet important et maladroitement traité, y compris idéologiquement. Une grosse déception.

10/06/2026 (modifier)
Par Cleck
Note: 3/5
Couverture de la série Une autre moi
Une autre moi

Mizu Sahara est une autrice intrigante. Désireuse de déstabiliser, elle propose ici sous l'apparence d'un shojo des plus classiques, trois petites tranches de vie dans lesquelles se développent d'étonnantes relations humaines où brillent la méchanceté et la noirceur des vies cabossées. Souvent, le lecteur ressent une forme de gêne, devant les bassesses humaines ainsi dévoilées, mais aussi dans l'intérêt de pousser ainsi le curseur. L'exercice de style peut apparaître assez gratuit, vain, il n'a en effet de sens que comparativement aux productions plus consensuelles avec lesquelles ce titre rentre en écho. Plus surprenant, je constate à peine deux semaines après ma lecture, avoir déjà oublié la seconde nouvelle (assez brève). Alors que tout indiquait que de tels récits pouvaient au contraire marquer les esprits, je me mets à douter de cet a priori. La noirceur sentimentale s'accommode peut-être mieux de la respiration plus apaisée offerte par la dernière tranche de vie, que de l'implacable vacuité des méchantes revanches sur la vie, auparavant développée. Il est par ailleurs regrettable que cette colère à l'égard des productions les plus consensuelles ne s'accompagne pas de davantage d'exubérances formelles. Visuellement, ce shojo ne se distingue en effet pas par son originalité. Un exercice de style amusant, à bien des égards nécessaire, mais un peu vain et oubliant dans sa réflexion les aspects formels.

10/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Criticopolis
Criticopolis

J’avais découvert cette auteure avec L'Amour, après, que je n’avais pas trop aimé. Eyes without a face m’avait davantage accroché. J’y avais trouvé quelques accointances avec les romans de Fabrice Caro. Et c’est encore plus le cas avec ce « Criticopolis », qui joue quand même pas mal sur les mêmes registres absurdes, avec un héros loser, quelques scène ridicules, et un léger n’importe quoi assumé. Ici, c’est un auteur qui, tombant sur une critique assassine d’un de ses bouquins, va tomber dans une paranoïa débile le poussant à enquêter pour connaitre ce « critique ». Les scènes s’enchaînent bien, et les démêlés du héros avec sa copine (franchement dérangée), avec les personnes qu’il rencontre durant son enquête – jusqu’au critique lui-même – offrent quelques moments amusants, qui rendent la lecture plaisante. Au travers de quelques réflexions/monologues du héros, Marie Baudet développe aussi une réflexion intéressante sur l’idée de critique, de liberté d’expression. Comme pour les deux précédents albums de cette auteure que j’ai lus, je n’ai pas spécialement accroché au style graphique. Il possède des qualités, mais ça n’est pas ma tasse de thé (et je ne suis toujours pas fan des traits de visages effacés). Mais ici le récit compense largement, et j’ai plutôt bien aimé cet album.

10/06/2026 (modifier)
Par Cleck
Note: 1/5
Couverture de la série Criticopolis
Criticopolis

J'espérais une jolie comédie policière sur la thématique de la création et l'influence des critiques littéraires. Je me doutais que le sujet serait davantage survolé que traité, mais j'escomptais malgré tout passer un agréable moment. Le bilan est plus contrasté encore. Côté intrigue, cela ne va pas du tout, l'ensemble est particulièrement bancal, mal développé, très confus. Côté illustrations, il ne s'agit pas non plus des agréables aquarelles de Sylvain Bordesoules, davantage de formes épurées évoquant la géniale illustratrice jeunesse Sara, avec symptomatiquement, des personnages sans yeux, nez ni bouche (mais avec des doigts, allez comprendre !). Ce n'est pas inintéressant du tout, mais mal mis en valeur par un découpage initialement assez classique, puis oublié au profit d'un texte devenu omniprésent. Ni une réussite esthétique, ni un agréable divertissement, ce projet n'en demeure pas moins intrigant, une promesse pour l'avenir d'une autrice encore balbutiante.

10/06/2026 (modifier)
Couverture de la série TERRE
TERRE

On retrouve dans ce triptyque l’univers découvert dans TER (que j’avais déjà pas mal apprécié), dans une sorte de suite – qui peut toutefois se lire indépendamment je trouve. Il y a un peu du Bourgeon du « Cycle de Cyann », ou de certaines idées de Léo dans ses séries SF, même si les auteurs développent un univers qui leur est propre, relativement original. Et le dessin de Dubois est franchement beau et bon (ce qui est souvent le cas pour les auteurs publiés par le galeriste Daniel Maghen). Le rendu est parfois proche de Schuiten (même si la colorisation est un peu différente), avec un trait classique, un peu rigide, et des décors et paysages étranges, inquiétants et oniriques à la fois. Quant au récit, il prend son temps pour se développer, planter le décor, pour distiller les rebondissements, et les paradoxes temporels. Jamais d’esbroufe, mais une intrigue qu’il est agréable de suivre. Quelques passages un peu artificiels quand même (la grande maison perdue au milieu de nulle-part, et l’attaque des rats qui s’y déroule par exemple), mais globalement, on accepte assez facilement le scénario de Rodolphe, ici plus inspiré qu’ailleurs (en tout cas je trouve son œuvre très inégale). Le dernier tome clôt la série, sans réellement tout expliquer (les sauts temporels, l’apparition de soldats de la guerre de Sécession, le fait de pouvoir croiser des personnages vivant à des moments différents, les « anges » et leur cité aérienne, etc.) – même si certaines « explications » sont données. Mais ça n’est pas frustrant, et le tour un peu onirique et mélancolique donné au récit dans cet album n’est pas désagréable. C’est de la bonne SF en tout cas, une lecture recommandable.

10/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Prestige de l'uniforme
Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée. Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités. Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances. Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité. Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc. Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation. L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table. Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche. Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.

10/06/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Le Vent dans les Saules
Le Vent dans les Saules

Delcourt vient de ressortir l'intégrale de cette série mythique. Ce qui tombe très bien, car cela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette « BD jeunesse » qui me faisait régulièrement de l’œil… D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques ou au bord de la rivière ou des balades dans la forêt mystérieuse. Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du XXe siècle. On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de « Disney », avec une certaine drôlerie dans les mimiques. Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000. Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément. En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part ! Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages très burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans une grande partie du récit, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement. J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu »… Et un 4 étoiles alors que j'étais bien parti pour en mettre 5... dommage.

09/06/2026 (modifier)