Le projet est inattaquable : via une dystopie, interroger nos sociétés de moins en moins sociales-démocrates attaquant les droits sociaux pour en réduire drastiquement la voilure, jusqu'à remettre en cause l'équilibre originel, mais aussi son principe.
La dystopie est ici sournoisement ironique, l'on navigue davantage du côté de Brazil que de 1984. L'absurdité du travail est moquée jusqu'à l'excès, mais avec une retenue poétique charmante, permettant à l'intrigue de développer sa mélancolie désabusée. Malheureusement, cette ligne de crête ne tient pas, et l'ajout d'un propos sur la religion est moins acerbe que ridicule. Il en va de même des peu compréhensibles relations amoureuses ou pire, de ce regard idéologiquement contre-productif sur la "fatigue de la jeune femme assistée".
Par ailleurs, la tournure de l'intrigue, développant une comédie SF d'espionnage, lasse peu à peu. L'humour perd en noirceur et finit par s'autoalimenter vainement. La faute également à des illustrations donnant trop modérément le change.
Un récit imparfait, ne trouvant pas son rythme, sur un sujet important et maladroitement traité, y compris idéologiquement. Une grosse déception.
Mizu Sahara est une autrice intrigante. Désireuse de déstabiliser, elle propose ici sous l'apparence d'un shojo des plus classiques, trois petites tranches de vie dans lesquelles se développent d'étonnantes relations humaines où brillent la méchanceté et la noirceur des vies cabossées.
Souvent, le lecteur ressent une forme de gêne, devant les bassesses humaines ainsi dévoilées, mais aussi dans l'intérêt de pousser ainsi le curseur. L'exercice de style peut apparaître assez gratuit, vain, il n'a en effet de sens que comparativement aux productions plus consensuelles avec lesquelles ce titre rentre en écho.
Plus surprenant, je constate à peine deux semaines après ma lecture, avoir déjà oublié la seconde nouvelle (assez brève). Alors que tout indiquait que de tels récits pouvaient au contraire marquer les esprits, je me mets à douter de cet a priori. La noirceur sentimentale s'accommode peut-être mieux de la respiration plus apaisée offerte par la dernière tranche de vie, que de l'implacable vacuité des méchantes revanches sur la vie, auparavant développée.
Il est par ailleurs regrettable que cette colère à l'égard des productions les plus consensuelles ne s'accompagne pas de davantage d'exubérances formelles. Visuellement, ce shojo ne se distingue en effet pas par son originalité.
Un exercice de style amusant, à bien des égards nécessaire, mais un peu vain et oubliant dans sa réflexion les aspects formels.
J’avais découvert cette auteure avec L'Amour, après, que je n’avais pas trop aimé. Eyes without a face m’avait davantage accroché. J’y avais trouvé quelques accointances avec les romans de Fabrice Caro. Et c’est encore plus le cas avec ce « Criticopolis », qui joue quand même pas mal sur les mêmes registres absurdes, avec un héros loser, quelques scène ridicules, et un léger n’importe quoi assumé.
Ici, c’est un auteur qui, tombant sur une critique assassine d’un de ses bouquins, va tomber dans une paranoïa débile le poussant à enquêter pour connaitre ce « critique ». Les scènes s’enchaînent bien, et les démêlés du héros avec sa copine (franchement dérangée), avec les personnes qu’il rencontre durant son enquête – jusqu’au critique lui-même – offrent quelques moments amusants, qui rendent la lecture plaisante.
Au travers de quelques réflexions/monologues du héros, Marie Baudet développe aussi une réflexion intéressante sur l’idée de critique, de liberté d’expression.
Comme pour les deux précédents albums de cette auteure que j’ai lus, je n’ai pas spécialement accroché au style graphique. Il possède des qualités, mais ça n’est pas ma tasse de thé (et je ne suis toujours pas fan des traits de visages effacés). Mais ici le récit compense largement, et j’ai plutôt bien aimé cet album.
J'espérais une jolie comédie policière sur la thématique de la création et l'influence des critiques littéraires. Je me doutais que le sujet serait davantage survolé que traité, mais j'escomptais malgré tout passer un agréable moment.
Le bilan est plus contrasté encore. Côté intrigue, cela ne va pas du tout, l'ensemble est particulièrement bancal, mal développé, très confus.
Côté illustrations, il ne s'agit pas non plus des agréables aquarelles de Sylvain Bordesoules, davantage de formes épurées évoquant la géniale illustratrice jeunesse Sara, avec symptomatiquement, des personnages sans yeux, nez ni bouche (mais avec des doigts, allez comprendre !). Ce n'est pas inintéressant du tout, mais mal mis en valeur par un découpage initialement assez classique, puis oublié au profit d'un texte devenu omniprésent.
Ni une réussite esthétique, ni un agréable divertissement, ce projet n'en demeure pas moins intrigant, une promesse pour l'avenir d'une autrice encore balbutiante.
On retrouve dans ce triptyque l’univers découvert dans TER (que j’avais déjà pas mal apprécié), dans une sorte de suite – qui peut toutefois se lire indépendamment je trouve.
Il y a un peu du Bourgeon du « Cycle de Cyann », ou de certaines idées de Léo dans ses séries SF, même si les auteurs développent un univers qui leur est propre, relativement original.
Et le dessin de Dubois est franchement beau et bon (ce qui est souvent le cas pour les auteurs publiés par le galeriste Daniel Maghen). Le rendu est parfois proche de Schuiten (même si la colorisation est un peu différente), avec un trait classique, un peu rigide, et des décors et paysages étranges, inquiétants et oniriques à la fois.
Quant au récit, il prend son temps pour se développer, planter le décor, pour distiller les rebondissements, et les paradoxes temporels. Jamais d’esbroufe, mais une intrigue qu’il est agréable de suivre. Quelques passages un peu artificiels quand même (la grande maison perdue au milieu de nulle-part, et l’attaque des rats qui s’y déroule par exemple), mais globalement, on accepte assez facilement le scénario de Rodolphe, ici plus inspiré qu’ailleurs (en tout cas je trouve son œuvre très inégale).
Le dernier tome clôt la série, sans réellement tout expliquer (les sauts temporels, l’apparition de soldats de la guerre de Sécession, le fait de pouvoir croiser des personnages vivant à des moments différents, les « anges » et leur cité aérienne, etc.) – même si certaines « explications » sont données. Mais ça n’est pas frustrant, et le tour un peu onirique et mélancolique donné au récit dans cet album n’est pas désagréable.
C’est de la bonne SF en tout cas, une lecture recommandable.
Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ?
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée.
Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités.
Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances.
Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité.
Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc.
Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation.
L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table.
Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche.
Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.
Delcourt vient de ressortir l'intégrale de cette série mythique. Ce qui tombe très bien, car cela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette « BD jeunesse » qui me faisait régulièrement de l’œil…
D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques ou au bord de la rivière ou des balades dans la forêt mystérieuse.
Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du XXe siècle. On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de « Disney », avec une certaine drôlerie dans les mimiques.
Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000.
Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément.
En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part !
Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages très burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans une grande partie du récit, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement.
J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu »… Et un 4 étoiles alors que j'étais bien parti pour en mettre 5... dommage.
Un autre documentaire qui reprend le principe, il me semble inventé ou du moins popularisé par Jul, où on a des textes portant sur un sujet (dans ce cas-ci, des hommes d'affaires) et en complément il y a une BD humoristique qui est là pour détendre l'atmosphère entre deux textes sérieux.
Le problème est que la plupart du temps les gags ne sont pas du tout marrants et une des choses qui m'ennuie le plus sont les bd humoristiques qui ne me font pas rire. Les gags tombent à plat et je ne suis pas particulièrement fan du style du dessinateur. Il reste les textes qui sont des bonnes synthèses de personnalité du monde capitaliste, mais la plupart du temps on dirait le genre d'infos qu'on aurait en regardant leurs pages wikipédia. C'est juste un who's who avec en bonus des gags pas drôles.
Bref, le genre de BD documentaire où seuls les textes servent à quelque chose, et on aurait pu enlever la partie BD sans problème. Pour moi le genre d'album qui semble dévaluer la BD, reléguée à des images qu'on met entre des textes sérieux, dans l'espoir de toucher un très large public trop paresseux pour lire un album sans image.
2.5
Un album dans la moyenne des autres one-shot qui commencent par les mots 'L'incroyable histoire de....''. C'est scénarisé par un spécialiste du sujet, un maitre conférencier en sciences de l'éducation et disons que ça se voit un peu trop.
C'est très verbeux et dense, ce n'est pas un album qui se lit rapidement. Comme souvent avec les documentaires, le propos est intéressant, mais ce n'est pas très captivant à lire. La faute en partie au dessin. Je ne pense pas qu'Eva Rollin soit la dessinatrice idéale pour un documentaire, son trait va bien mieux à une BD humoristique. Parlant d'humour, les tentatives d'humour pour détendre l'atmosphère n'ont pas marché sur moi, et du coup cela a surtout servi à alourdir la narration et me donner plutôt envie d'arrêter de lire l'album.
À lire si on veut voir comment était l'éducation à travers différentes périodes historiques.
L’album est relativement épais, mais la lecture se révèle finalement assez rapide. Mais elle m’a laissé sur ma faim, ou plutôt sur le côté.
Je ne suis a priori pas fan du dessin – des personnages en tout cas – pas exempt de défauts, souvent maladroit (est-ce volontaire ?), avec un rendu proche d’un certain underground (quelques points communs avec le dessin d’auteurs comme Mattt Konture aussi). Quelques scènes et le dessin des personnages renvoient un peu à une esthétique punk.
J’ai davantage accroché aux décors, avec des planches parfois assez sèches, quand d’autres fourmillent de détails. Et d’ailleurs ces décors, avec des touches oniriques, SF, installent une ambiance, qui est la partie que j’ai le plus appréciée durant ma lecture.
Car l’intrigue elle-même m’est apparu obscure. On suit quelques personnages rebelles, dans une cité froide. Mais, comme pour les dessins, ce sont les à-côtés qui m’ont le plus convaincus, tandis que je n’ai pas trop compris l’histoire elle-même.
Je suis doc resté – au niveau du dessin et du récit – sur une dérive, une ambiance, mais personnages et intrigue m’ont échappé. Du coup mon ressenti final est mitigé, et globalement décevant.
Note réelle 2,5/5.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Les Marchés
Le projet est inattaquable : via une dystopie, interroger nos sociétés de moins en moins sociales-démocrates attaquant les droits sociaux pour en réduire drastiquement la voilure, jusqu'à remettre en cause l'équilibre originel, mais aussi son principe. La dystopie est ici sournoisement ironique, l'on navigue davantage du côté de Brazil que de 1984. L'absurdité du travail est moquée jusqu'à l'excès, mais avec une retenue poétique charmante, permettant à l'intrigue de développer sa mélancolie désabusée. Malheureusement, cette ligne de crête ne tient pas, et l'ajout d'un propos sur la religion est moins acerbe que ridicule. Il en va de même des peu compréhensibles relations amoureuses ou pire, de ce regard idéologiquement contre-productif sur la "fatigue de la jeune femme assistée". Par ailleurs, la tournure de l'intrigue, développant une comédie SF d'espionnage, lasse peu à peu. L'humour perd en noirceur et finit par s'autoalimenter vainement. La faute également à des illustrations donnant trop modérément le change. Un récit imparfait, ne trouvant pas son rythme, sur un sujet important et maladroitement traité, y compris idéologiquement. Une grosse déception.
Une autre moi
Mizu Sahara est une autrice intrigante. Désireuse de déstabiliser, elle propose ici sous l'apparence d'un shojo des plus classiques, trois petites tranches de vie dans lesquelles se développent d'étonnantes relations humaines où brillent la méchanceté et la noirceur des vies cabossées. Souvent, le lecteur ressent une forme de gêne, devant les bassesses humaines ainsi dévoilées, mais aussi dans l'intérêt de pousser ainsi le curseur. L'exercice de style peut apparaître assez gratuit, vain, il n'a en effet de sens que comparativement aux productions plus consensuelles avec lesquelles ce titre rentre en écho. Plus surprenant, je constate à peine deux semaines après ma lecture, avoir déjà oublié la seconde nouvelle (assez brève). Alors que tout indiquait que de tels récits pouvaient au contraire marquer les esprits, je me mets à douter de cet a priori. La noirceur sentimentale s'accommode peut-être mieux de la respiration plus apaisée offerte par la dernière tranche de vie, que de l'implacable vacuité des méchantes revanches sur la vie, auparavant développée. Il est par ailleurs regrettable que cette colère à l'égard des productions les plus consensuelles ne s'accompagne pas de davantage d'exubérances formelles. Visuellement, ce shojo ne se distingue en effet pas par son originalité. Un exercice de style amusant, à bien des égards nécessaire, mais un peu vain et oubliant dans sa réflexion les aspects formels.
Criticopolis
J’avais découvert cette auteure avec L'Amour, après, que je n’avais pas trop aimé. Eyes without a face m’avait davantage accroché. J’y avais trouvé quelques accointances avec les romans de Fabrice Caro. Et c’est encore plus le cas avec ce « Criticopolis », qui joue quand même pas mal sur les mêmes registres absurdes, avec un héros loser, quelques scène ridicules, et un léger n’importe quoi assumé. Ici, c’est un auteur qui, tombant sur une critique assassine d’un de ses bouquins, va tomber dans une paranoïa débile le poussant à enquêter pour connaitre ce « critique ». Les scènes s’enchaînent bien, et les démêlés du héros avec sa copine (franchement dérangée), avec les personnes qu’il rencontre durant son enquête – jusqu’au critique lui-même – offrent quelques moments amusants, qui rendent la lecture plaisante. Au travers de quelques réflexions/monologues du héros, Marie Baudet développe aussi une réflexion intéressante sur l’idée de critique, de liberté d’expression. Comme pour les deux précédents albums de cette auteure que j’ai lus, je n’ai pas spécialement accroché au style graphique. Il possède des qualités, mais ça n’est pas ma tasse de thé (et je ne suis toujours pas fan des traits de visages effacés). Mais ici le récit compense largement, et j’ai plutôt bien aimé cet album.
Criticopolis
J'espérais une jolie comédie policière sur la thématique de la création et l'influence des critiques littéraires. Je me doutais que le sujet serait davantage survolé que traité, mais j'escomptais malgré tout passer un agréable moment. Le bilan est plus contrasté encore. Côté intrigue, cela ne va pas du tout, l'ensemble est particulièrement bancal, mal développé, très confus. Côté illustrations, il ne s'agit pas non plus des agréables aquarelles de Sylvain Bordesoules, davantage de formes épurées évoquant la géniale illustratrice jeunesse Sara, avec symptomatiquement, des personnages sans yeux, nez ni bouche (mais avec des doigts, allez comprendre !). Ce n'est pas inintéressant du tout, mais mal mis en valeur par un découpage initialement assez classique, puis oublié au profit d'un texte devenu omniprésent. Ni une réussite esthétique, ni un agréable divertissement, ce projet n'en demeure pas moins intrigant, une promesse pour l'avenir d'une autrice encore balbutiante.
TERRE
On retrouve dans ce triptyque l’univers découvert dans TER (que j’avais déjà pas mal apprécié), dans une sorte de suite – qui peut toutefois se lire indépendamment je trouve. Il y a un peu du Bourgeon du « Cycle de Cyann », ou de certaines idées de Léo dans ses séries SF, même si les auteurs développent un univers qui leur est propre, relativement original. Et le dessin de Dubois est franchement beau et bon (ce qui est souvent le cas pour les auteurs publiés par le galeriste Daniel Maghen). Le rendu est parfois proche de Schuiten (même si la colorisation est un peu différente), avec un trait classique, un peu rigide, et des décors et paysages étranges, inquiétants et oniriques à la fois. Quant au récit, il prend son temps pour se développer, planter le décor, pour distiller les rebondissements, et les paradoxes temporels. Jamais d’esbroufe, mais une intrigue qu’il est agréable de suivre. Quelques passages un peu artificiels quand même (la grande maison perdue au milieu de nulle-part, et l’attaque des rats qui s’y déroule par exemple), mais globalement, on accepte assez facilement le scénario de Rodolphe, ici plus inspiré qu’ailleurs (en tout cas je trouve son œuvre très inégale). Le dernier tome clôt la série, sans réellement tout expliquer (les sauts temporels, l’apparition de soldats de la guerre de Sécession, le fait de pouvoir croiser des personnages vivant à des moments différents, les « anges » et leur cité aérienne, etc.) – même si certaines « explications » sont données. Mais ça n’est pas frustrant, et le tour un peu onirique et mélancolique donné au récit dans cet album n’est pas désagréable. C’est de la bonne SF en tout cas, une lecture recommandable.
Prestige de l'uniforme
Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée. Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités. Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances. Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité. Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc. Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation. L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table. Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche. Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.
Le Vent dans les Saules
Delcourt vient de ressortir l'intégrale de cette série mythique. Ce qui tombe très bien, car cela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette « BD jeunesse » qui me faisait régulièrement de l’œil… D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques ou au bord de la rivière ou des balades dans la forêt mystérieuse. Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du XXe siècle. On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de « Disney », avec une certaine drôlerie dans les mimiques. Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000. Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément. En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part ! Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages très burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans une grande partie du récit, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement. J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu »… Et un 4 étoiles alors que j'étais bien parti pour en mettre 5... dommage.
La Ligue des capitalistes extraordinaires
Un autre documentaire qui reprend le principe, il me semble inventé ou du moins popularisé par Jul, où on a des textes portant sur un sujet (dans ce cas-ci, des hommes d'affaires) et en complément il y a une BD humoristique qui est là pour détendre l'atmosphère entre deux textes sérieux. Le problème est que la plupart du temps les gags ne sont pas du tout marrants et une des choses qui m'ennuie le plus sont les bd humoristiques qui ne me font pas rire. Les gags tombent à plat et je ne suis pas particulièrement fan du style du dessinateur. Il reste les textes qui sont des bonnes synthèses de personnalité du monde capitaliste, mais la plupart du temps on dirait le genre d'infos qu'on aurait en regardant leurs pages wikipédia. C'est juste un who's who avec en bonus des gags pas drôles. Bref, le genre de BD documentaire où seuls les textes servent à quelque chose, et on aurait pu enlever la partie BD sans problème. Pour moi le genre d'album qui semble dévaluer la BD, reléguée à des images qu'on met entre des textes sérieux, dans l'espoir de toucher un très large public trop paresseux pour lire un album sans image.
L'Incroyable Histoire de l'éducation
2.5 Un album dans la moyenne des autres one-shot qui commencent par les mots 'L'incroyable histoire de....''. C'est scénarisé par un spécialiste du sujet, un maitre conférencier en sciences de l'éducation et disons que ça se voit un peu trop. C'est très verbeux et dense, ce n'est pas un album qui se lit rapidement. Comme souvent avec les documentaires, le propos est intéressant, mais ce n'est pas très captivant à lire. La faute en partie au dessin. Je ne pense pas qu'Eva Rollin soit la dessinatrice idéale pour un documentaire, son trait va bien mieux à une BD humoristique. Parlant d'humour, les tentatives d'humour pour détendre l'atmosphère n'ont pas marché sur moi, et du coup cela a surtout servi à alourdir la narration et me donner plutôt envie d'arrêter de lire l'album. À lire si on veut voir comment était l'éducation à travers différentes périodes historiques.
Metadoggoz
L’album est relativement épais, mais la lecture se révèle finalement assez rapide. Mais elle m’a laissé sur ma faim, ou plutôt sur le côté. Je ne suis a priori pas fan du dessin – des personnages en tout cas – pas exempt de défauts, souvent maladroit (est-ce volontaire ?), avec un rendu proche d’un certain underground (quelques points communs avec le dessin d’auteurs comme Mattt Konture aussi). Quelques scènes et le dessin des personnages renvoient un peu à une esthétique punk. J’ai davantage accroché aux décors, avec des planches parfois assez sèches, quand d’autres fourmillent de détails. Et d’ailleurs ces décors, avec des touches oniriques, SF, installent une ambiance, qui est la partie que j’ai le plus appréciée durant ma lecture. Car l’intrigue elle-même m’est apparu obscure. On suit quelques personnages rebelles, dans une cité froide. Mais, comme pour les dessins, ce sont les à-côtés qui m’ont le plus convaincus, tandis que je n’ai pas trop compris l’histoire elle-même. Je suis doc resté – au niveau du dessin et du récit – sur une dérive, une ambiance, mais personnages et intrigue m’ont échappé. Du coup mon ressenti final est mitigé, et globalement décevant. Note réelle 2,5/5.