Awar est un passeur, à la tête de convois de migrants vers le Royaume-Uni pour le compte d'un réseau aux méthodes mafieuses. L'arrivée d'une jeune Kurde fuyant la Syrie ravive chez lui de douloureux souvenirs et une humanité qu'il croyait étouffée par ce système cruel dont il n'est qu'un rouage.
Basé sur les enquêtes de terrain du journaliste Frederic Loore, cette BD raconte de l'intérieur le fonctionnement du trafic de migrants, en adoptant, fait assez rare, le point de vue des passeurs. La tonalité oscille entre thriller et drame social. Filières, intermédiaires, hiérarchie, méthodes de pression, marchandisation des corps : l'ensemble se veut instructif et documenté, et il y a un solide travail d'enquête derrière la fiction (ainsi qu'un cahier documentaire sur le trafic d'êtres humains en fin d'album).
L'objet en lui-même est une bel et grand album, un ouvrage éditorialement soigné qui impose immédiatement sa présence. Le dessin, sombre et réaliste, travaille surtout en teintes de gris, relevées de quelques rares touches de couleur venant souligner certains éléments symboliques, comme le foulard de combattante kurde de la jeune femme. Cette palette restreinte renforce la rudesse du propos. L'atmosphère est lourde, oppressante, bien en accord avec ce récit dur, presque sans échappatoire.
Sur le fond, la description du trafic est implacable. On mesure la violence du système, l'exploitation cynique, la peur constante des migrants, l'humiliation organisée par les trafiquants. C'est âpre, parfois glaçant, et probablement crédible au regard de la documentation revendiquée. Pourtant, une question persiste : le traitement des antagonistes m'a semblé très manichéen. Les trafiquants apparaissent comme revanchards, haineux, brutaux, arrogants : de véritables salopards sans nuance, à l'exception relative du héros qui dissimule son humanité derrière un masque d'impassibilité. Leur violence est telle qu'on en vient à s'interroger : est-ce la représentation fidèle d'une réalité déjà insoutenable, ou une accentuation dramatique destinée à renforcer l'impact ?
De la même manière, la passivité apparente des migrants face à ces exactions interroge (tout comme leur focalisation quasi exclusive sur le Royaume-Uni comme terre d'accueil, mais c'est un autre sujet). On conçoit que leur situation soit désespérée, que la guerre et l'absence de perspectives puissent rendre acceptable l'inacceptable. Mais face aux abus montrés ici, j'ai parfois eu du mal à comprendre pourquoi aucune révolte ne semblait possible. Je me suis demandé s'il s'agissait du reflet d'un rapport de force si écrasant qu'il annihile toute résistance, ou si le récit ne forçait pas le trait pour dénoncer l'horreur du système au détriment d'un peu de nuance. Je ne peux que supposer que l'histoire est conforme à la triste réalité documentée.
Passeur(s) est une œuvre dure, sombre et solidement construite. Un récit instructif et engagé, qui éclaire efficacement les mécanismes du trafic de migrants. Mais son traitement très frontal, presque sans nuance dans la caractérisation des bourreaux, laisse planer un doute : sommes-nous face à une réalité brute, aussi terrible que cela, ou à une vision volontairement accentuée pour frapper les consciences ?
Quoi qu'il en soit, la lecture ne laisse pas indifférent.
Arashiro, lycéen harcelé incapable d'assumer son homosexualité, se transforme en monstre après avoir été blessé par les propos homophobes d'un professeur qu'il admirait. Cette métamorphose devient une carapace : une protection contre le regard des autres, mais aussi un moyen de l'affronter pour de bon.
Avec Monstrophobie, Kazuki Minamoto livre un conte moderne assez rude sur l'homophobie, le harcèlement scolaire, la lâcheté institutionnelle et l'acceptation de soi. À partir du rejet et de la honte intériorisée, le récit élargit son propos : la victime peut devenir violente, le harcelé peut à son tour harceler, et les adultes se montrent parfois profondément défaillants. Si la thématique LGBT est centrale, l'enjeu dépasse cette seule question : il est aussi affaire d'identité, de pression sociale et de difficulté à s'accepter. Le propos, sur le fond, est sincère.
Le dessin, expressif et efficace, soutient bien les scènes de transformation et de crise intérieure. Le monstre, avec sa drôle d'allure à la frontière entre ridicule et effrayant, matérialise visuellement le mal-être, et certaines planches traduisent avec force la détresse d'Arashiro comme celle d'autres personnages.
C'est surtout le ton qui m'a laissé partagé.
L'aspect allégorique rend parfois flou le fonctionnement de cette métamorphose, dont les effets semblent variables et narrativement un peu artificiels.
Quant à la manière d'aborder les thématiques principales, par moments les réflexions sont profondes, justes et intelligentes dans leur manière d’éviter le manichéisme. Et à d’autres, certains comportements m’ont semblé étranges, voire maladroits. Le héros, notamment, franchit assez tôt une limite problématique lorsqu’il agresse sexuellement celui qu’il aime : une scène un peu violente, aussi surprenante que dérangeante, qui semble ensuite presque éludée. Difficile de ne pas rester gêné par ce traitement, mais on n'en parlera plus jamais dans la suite du manga ce qui m'a laissé circonspect.
De même, le professeur admiré apparaît constamment médiocre, mollasson et réactionnaire, au point qu'il devient difficile de comprendre l'attachement d'Arashiro.
C'est un manga surprenant, parfois subtil, parfois maladroit, qui peut déconcerter mais qui me semble néanmoins pertinent pour de jeunes lecteurs en quête de réponses sur eux-mêmes et sur le regard des autres.
Autant la boxe me fait profondément chier, autant les boxeurs se révèlent souvent être des personnalités pour le moins attachantes. C'est un monde qui me semble à part, et qui offre un cadre scénaristique prometteur. On gardera en mémoire Ali, Rocky, Raging Bull ou bien encore Million Dollar Baby pour ce qui est du ciné, pour ne citer que ces titres, ou Championzé en ce qui concerne la BD.
C'est le cas ici encore une fois. Kid Francis est illustrée par Gregory Mardon dont j'apprécie le travail depuis longtemps. J'aime son dessin qui, sans être ce que j'appellerais un "beau dessin" (même si on sent bien la maitrise), se révèle d'une efficacité redoutable. Il ne s'embarrasse pas de détail, va à l'essentiel, et parvient à nous captiver par la seule force de son expressivité. A mes yeux, rares sont ceux qui parviennent à un tel niveau, de ce point de vue.
Quant au scénar, il est à l'image du dessin : il file droit au but, ne laissant sur son passage aucun temps mort. Si la vie du boxeur François Buonagurio (de son vrai nom) est essentiellement composée de lacunes, Marius Rivière reconstitue les blancs avec brio, faisant par la même occasion l'impasse sur la période argentine, sans doute peu voire pas documentée du tout.
Alors bien sur, certains personnages paraissent un peu stéréotypée, tel François Spirito, collabo de circonstance comme il y en a plein les romans, mais aussi comme il y en avait plein la vie, ai-je envie d'ajouter... Le scénario manque aussi parfois de surprise, et l'issue de la plupart des situations semble cousu de fil blanc. Mais n'empêche ! Kid Francis est un genre de modèle du genre. En outre, on sent bien la présence des personnalités, ainsi que leur motivation, notamment celles de Kid Francis qui en devient très attachant.
Enfin, le contexte historique est très bien rendu. On croise des célébrités de l'époque (Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Marcel Pagnol...), on percute l'Histoire (Vous saviez que des quartiers entiers du centre ville de Marseille avaient été dynamités par les Allemands en 1943 ?)... Bref ! C'est une BD solide et sure de son fait qui saura séduire largement.
Le premier chef d'oeuvre du duo Christin-Bilal.
Après la trilogie Légendes d'aujourd'hui, c'est l'épisode de la maturité.
Christin livre un scénario sans fantastique mais fait cohabiter l'Histoire avec les histoires grâce à l'utilisation d'une voix off qui fonctionne comme un monologue intérieur. C'est précurseur et en plus le procédé est parfaitement maîtrisé, jusqu'à la conclusion magistrale du récit.
Guerre d'Espagne, brigades rouges... On est en 1979 et on se rend compte qu'on peut traiter de tous les sujets à travers la bd pour adultes.
Bilal utilise pour la dernière fois les bleus de coloriage avant le passage en couleurs direct.
Disons juste que le soin apporté aux détails est exceptionnel et que la comparaison avec ses dernières productions peut être assez choquante si on ne connait que sa dernière période artistique.
Arrières plans, nuages, chemins de traverses, péniches, bâtisses isolées, toitures au coeur de la ville; tout est sujet à émerveillement.
C'est la clôture parfaite d'un premier âge d'or démarré en 1975 avec la Croisière des Oubliés.
Le duo Christin-Bilal fait maintenant partie des précurseurs et le montrera encore quelques années plus tard avec Partie de Chasse.
NB : à noter que la dernière édition de 2002 nous gratifie d'une longue interview (9 pages !) de Christin et Bilal ensemble très intéressante.
Claude Paiement et Jean-Paul Eid collaborent encore une fois et donne un très bon one-shot qui traite d'un sujet actuel à savoir la dénonciation anonyme d'un réalisateur très populaire qui aurait abusé une femme il y a de cela plusieurs décennies.
Le scénario est efficace et très crédible. Les événements qui se produisent après la dénonciation sont réalistes avec ceux qui le défendent et ceux qui le jugent immédiatement. Ajoutons qu'en plus le réalisateur en question vient de sortir un film qui récolte des prix et des nominations alors plusieurs voudraient bien que cette accusation passe sous le tapis en se foutant si c'est vrai ou non, ce qui est important est que ce célèbre réalisateur fait honneur au Québec en gagnant l'oscar du meilleur film étranger !
Je ne sais pas si un lecteur européen va bien comprendre toutes les subtilités de la société québécoise. En gros, avant les années 60 le Québec francophone était dominé par la minorité anglophone et hormis une minorité de bourgeois, la plupart des francophones étaient des prolétaires et tout a changé en seulement quelques décennies. Le personnage principal fait parti de cette génération qui a souvent eu la vie dur avant de pouvoir s'épanouir durant les changements sociaux des années 60-70 et je comprends parfaitement qu'il soit traité comme un bijou national et qu'il faut que sa réputation soit irréprochable. Sauf que sa génération a aussi connue une époque où pouvait faire des choses qu'on ne peut plus faire aujourd'hui....
Le scénario est prenant et les personnages sont complexes. Il y a des dialogues qui font mal parce qu'elles disent des vérités que parfois on ne voudrait pas entendre. Le seul défaut selon moi est que l'identité de la mystérieuse femme qui dénonce et harcèle le réalisateur me semble facile à deviner.
Après un premier tome très convaincant augurant un très bon comics, je ressors un poil déçu par le second tome qui ne tient pas toutes les promesses initiales.
C'est un peu frustrant car il est vrai que Lemire et Nguyen avaient su traiter du vampirisme selon un angle novateur à mi-chemin entre Seuls et Sa Majesté des Mouches. En effet, plutôt que de se concentrer sur la classique lutte entre espèces ou la description du changement de condition d'humain à vampire, les auteurs nous plongent dans une ville post-apocalyptique où huit enfants vampires tuent le temps comme ils peuvent et sans que le lecteur en sache la raison. Et quand on est vampire, le temps peut paraitre une éternité...
Le tome 1 introduit ainsi idéalement l'histoire, le lecteur souhaitant connaitre l'enchaînement des événements ayant conduit ces enfants à devenir vampires puis à se retrouver seuls dans cette ville désolée. Mais voilà, le tome 2 traine ensuite beaucoup en longueur, les flashbacks des personnages retraçant le moment de leur transformation en vampire étant bien trop courts pour étoffer leur psychologie et la chute finale tardant à arriver. Et tout comme Mac Arthur, j'ai également été surpris et un peu agacé par l'arrivée de l'écriture inclusive durant le deuxième tome pour parler de Romie alors même que le personnage parle au féminin tout le premier tome et sans qu'aucune transition narrative ne permette d'expliquer ce changement d'écriture. Et franchement des iel, ieleux, la.e et âgé.e durant plusieurs dizaines de pages, c'est franchement lourdingue à lire à la longue... Et puis j'ai du mal à croire qu'un ancien vampire âgé de plusieurs siècles s'adresse à Romie par iel!
Au niveau du graphisme, si je ne suis pas forcément fan du style de Nguyen, son dessin donnant parfois l'impression d'esquisses griffonnées, je dois bien avouer qu'il colle parfaitement à ce monde post-apocalyptique. L'idée du noir et blanc ravivé de touches de rouge pour mettre en évidence le sang est également plutôt habile et renforce le côté froid et peu accueillant de la ville en ruine.
Vraiment dommage que ce second tome n'ait pas répondu aux espoirs du premier.... Une lecture agréable tout de même et qui sort du lot des BD traitant habituellement du vampirisme.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 6,5/10
NOTE GLOBALE : 13,5/20
Lu il y a longtemps et relu il y a peu, cet album de Guillaume Bouzard, auteur que j'apprécie, sur la guerre de 14-18 n'est pas un sommet de drôlerie mais se laisse lire. Il est vrai qu'il n'est pas évident de faire de l'humour sur le sujet. Cela passe parfois par du grivois comme le gag sur le fait que tous les soldats ayant des noms rigolos sont envoyés dans la même tranchée. Et c'est même parfois plus touchant que drôle notamment sur ce jeune qui écrit à plusieurs reprises des lettres à sa bien-aimée.
Un récit sur le conflit actuel entre Russie et Ukraine, guerre ouverte depuis 2022, mais déjà engagé depuis 2014 avec l'invasion russe de la Crimée. Par plusieurs aller-retours dans le temps entre les alertes à la bombe contemporaines et les événements du passé les auteurs montrent que l'inimitié est de longue date entre les peuples autour de Kiev et ceux plus à l'est pour simplifier.
On commence par l'Holodomor organisé par Staline dans les années 1930, un génocide par la famine que les russes n'ont jamais reconnu bien sûr. Puis on part plus loin dans le passé sur les origines, la Rus de Kiev, la diffusion de la chrétienté etc.
La période cosaque que je connaissais moins, sorte d'embryon de communauté démocratique. Puis la période plus récente de fin du XXème siècle, manipulation d'élection etc. Les tentatives russes d'affaiblir ou de nier la culture et la langue de ses voisins ont été nombreuses (et pas que là, cf. l'influence dans d'autres républiques autonomes ou bien l'Afghanistan et autres). Bien sûr c'est réalisé par 3 auteurs ukrainiens donc il y a un biais mais j'ai trouvé cela fluide à lire et bien illustré pour ce qui semble être une première bande dessinée de leur part. Un album très instructif et bien construit.
Autant je pouvais reprocher à mes lectures précédentes de McNaught une certain vide, un goût de trop peu, ici avec Hors scène il déroule une véritable intéressante histoire sur le fond avec des dialogues plus fournis. Sur la forme on retrouve sa manie des petites cases carrées, du silence et de l'observation des petits détails. C'est un album de grand format chez Dargaud qui laisse le loisir de détailler ses dessins. Le trait de certains personnages m'a rappelé le style de Sattouf avec les Cahiers d'Esther.
Le scénario pose quant à lui des vrais personnages, des jeunes qui doivent monter une pièce de théâtre au collège. On sent le malaise, les non-dits, les moqueries d'enfants qui grandissent. David est le personnage principal, aussi dans la pièce car il joue le lion. Il est plutôt réservé, ce n'est pas la star de la classe. On sent sa minutie dans la création de son costume. Tout cela est très subtil et bien vu de la part de l'auteur.
Je n’aurais probablement jamais acheté cet album de moi-même. merci à Paco de me l’avoir prêté car effectivement cet album est une claque ! On sait tous que les logiciels espions existent, mais les voir décortiqués à ce point, avec une telle précision, ça fait flipper. Le scénario plonge dans les rouages de la surveillance de masse, et le niveau de détail dans le décryptage des affaires est impressionnant – presque trop réaliste.
Visuellement, c’est une réussite totale. La colorisation, en particulier, sert parfaitement l’ambiance : des tons froids, des contrastes saisissants, et une esthétique qui rappelle les documentaires d’investigation. On a vraiment l’impression de lire un reportage, pas une fiction. Chaque case est travaillée pour renforcer l’immersion et l’angoisse sourde qui monte page après page.
Bref, une BD indispensable pour comprendre (et craindre) l’ère numérique dans laquelle on vit. À lire d’urgence, même si on en ressort avec l’envie de jeter son smartphone ! En tout cas j ai modifié les paramètres de mon iPhone ! Merci Paco pour cette belle découverte.
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Passeur(s)
Awar est un passeur, à la tête de convois de migrants vers le Royaume-Uni pour le compte d'un réseau aux méthodes mafieuses. L'arrivée d'une jeune Kurde fuyant la Syrie ravive chez lui de douloureux souvenirs et une humanité qu'il croyait étouffée par ce système cruel dont il n'est qu'un rouage. Basé sur les enquêtes de terrain du journaliste Frederic Loore, cette BD raconte de l'intérieur le fonctionnement du trafic de migrants, en adoptant, fait assez rare, le point de vue des passeurs. La tonalité oscille entre thriller et drame social. Filières, intermédiaires, hiérarchie, méthodes de pression, marchandisation des corps : l'ensemble se veut instructif et documenté, et il y a un solide travail d'enquête derrière la fiction (ainsi qu'un cahier documentaire sur le trafic d'êtres humains en fin d'album). L'objet en lui-même est une bel et grand album, un ouvrage éditorialement soigné qui impose immédiatement sa présence. Le dessin, sombre et réaliste, travaille surtout en teintes de gris, relevées de quelques rares touches de couleur venant souligner certains éléments symboliques, comme le foulard de combattante kurde de la jeune femme. Cette palette restreinte renforce la rudesse du propos. L'atmosphère est lourde, oppressante, bien en accord avec ce récit dur, presque sans échappatoire. Sur le fond, la description du trafic est implacable. On mesure la violence du système, l'exploitation cynique, la peur constante des migrants, l'humiliation organisée par les trafiquants. C'est âpre, parfois glaçant, et probablement crédible au regard de la documentation revendiquée. Pourtant, une question persiste : le traitement des antagonistes m'a semblé très manichéen. Les trafiquants apparaissent comme revanchards, haineux, brutaux, arrogants : de véritables salopards sans nuance, à l'exception relative du héros qui dissimule son humanité derrière un masque d'impassibilité. Leur violence est telle qu'on en vient à s'interroger : est-ce la représentation fidèle d'une réalité déjà insoutenable, ou une accentuation dramatique destinée à renforcer l'impact ? De la même manière, la passivité apparente des migrants face à ces exactions interroge (tout comme leur focalisation quasi exclusive sur le Royaume-Uni comme terre d'accueil, mais c'est un autre sujet). On conçoit que leur situation soit désespérée, que la guerre et l'absence de perspectives puissent rendre acceptable l'inacceptable. Mais face aux abus montrés ici, j'ai parfois eu du mal à comprendre pourquoi aucune révolte ne semblait possible. Je me suis demandé s'il s'agissait du reflet d'un rapport de force si écrasant qu'il annihile toute résistance, ou si le récit ne forçait pas le trait pour dénoncer l'horreur du système au détriment d'un peu de nuance. Je ne peux que supposer que l'histoire est conforme à la triste réalité documentée. Passeur(s) est une œuvre dure, sombre et solidement construite. Un récit instructif et engagé, qui éclaire efficacement les mécanismes du trafic de migrants. Mais son traitement très frontal, presque sans nuance dans la caractérisation des bourreaux, laisse planer un doute : sommes-nous face à une réalité brute, aussi terrible que cela, ou à une vision volontairement accentuée pour frapper les consciences ? Quoi qu'il en soit, la lecture ne laisse pas indifférent.
Monstrophobie
Arashiro, lycéen harcelé incapable d'assumer son homosexualité, se transforme en monstre après avoir été blessé par les propos homophobes d'un professeur qu'il admirait. Cette métamorphose devient une carapace : une protection contre le regard des autres, mais aussi un moyen de l'affronter pour de bon. Avec Monstrophobie, Kazuki Minamoto livre un conte moderne assez rude sur l'homophobie, le harcèlement scolaire, la lâcheté institutionnelle et l'acceptation de soi. À partir du rejet et de la honte intériorisée, le récit élargit son propos : la victime peut devenir violente, le harcelé peut à son tour harceler, et les adultes se montrent parfois profondément défaillants. Si la thématique LGBT est centrale, l'enjeu dépasse cette seule question : il est aussi affaire d'identité, de pression sociale et de difficulté à s'accepter. Le propos, sur le fond, est sincère. Le dessin, expressif et efficace, soutient bien les scènes de transformation et de crise intérieure. Le monstre, avec sa drôle d'allure à la frontière entre ridicule et effrayant, matérialise visuellement le mal-être, et certaines planches traduisent avec force la détresse d'Arashiro comme celle d'autres personnages. C'est surtout le ton qui m'a laissé partagé. L'aspect allégorique rend parfois flou le fonctionnement de cette métamorphose, dont les effets semblent variables et narrativement un peu artificiels. Quant à la manière d'aborder les thématiques principales, par moments les réflexions sont profondes, justes et intelligentes dans leur manière d’éviter le manichéisme. Et à d’autres, certains comportements m’ont semblé étranges, voire maladroits. Le héros, notamment, franchit assez tôt une limite problématique lorsqu’il agresse sexuellement celui qu’il aime : une scène un peu violente, aussi surprenante que dérangeante, qui semble ensuite presque éludée. Difficile de ne pas rester gêné par ce traitement, mais on n'en parlera plus jamais dans la suite du manga ce qui m'a laissé circonspect. De même, le professeur admiré apparaît constamment médiocre, mollasson et réactionnaire, au point qu'il devient difficile de comprendre l'attachement d'Arashiro. C'est un manga surprenant, parfois subtil, parfois maladroit, qui peut déconcerter mais qui me semble néanmoins pertinent pour de jeunes lecteurs en quête de réponses sur eux-mêmes et sur le regard des autres.
Kid Francis
Autant la boxe me fait profondément chier, autant les boxeurs se révèlent souvent être des personnalités pour le moins attachantes. C'est un monde qui me semble à part, et qui offre un cadre scénaristique prometteur. On gardera en mémoire Ali, Rocky, Raging Bull ou bien encore Million Dollar Baby pour ce qui est du ciné, pour ne citer que ces titres, ou Championzé en ce qui concerne la BD. C'est le cas ici encore une fois. Kid Francis est illustrée par Gregory Mardon dont j'apprécie le travail depuis longtemps. J'aime son dessin qui, sans être ce que j'appellerais un "beau dessin" (même si on sent bien la maitrise), se révèle d'une efficacité redoutable. Il ne s'embarrasse pas de détail, va à l'essentiel, et parvient à nous captiver par la seule force de son expressivité. A mes yeux, rares sont ceux qui parviennent à un tel niveau, de ce point de vue. Quant au scénar, il est à l'image du dessin : il file droit au but, ne laissant sur son passage aucun temps mort. Si la vie du boxeur François Buonagurio (de son vrai nom) est essentiellement composée de lacunes, Marius Rivière reconstitue les blancs avec brio, faisant par la même occasion l'impasse sur la période argentine, sans doute peu voire pas documentée du tout. Alors bien sur, certains personnages paraissent un peu stéréotypée, tel François Spirito, collabo de circonstance comme il y en a plein les romans, mais aussi comme il y en avait plein la vie, ai-je envie d'ajouter... Le scénario manque aussi parfois de surprise, et l'issue de la plupart des situations semble cousu de fil blanc. Mais n'empêche ! Kid Francis est un genre de modèle du genre. En outre, on sent bien la présence des personnalités, ainsi que leur motivation, notamment celles de Kid Francis qui en devient très attachant. Enfin, le contexte historique est très bien rendu. On croise des célébrités de l'époque (Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Marcel Pagnol...), on percute l'Histoire (Vous saviez que des quartiers entiers du centre ville de Marseille avaient été dynamités par les Allemands en 1943 ?)... Bref ! C'est une BD solide et sure de son fait qui saura séduire largement.
Les Phalanges de l'ordre noir
Le premier chef d'oeuvre du duo Christin-Bilal. Après la trilogie Légendes d'aujourd'hui, c'est l'épisode de la maturité. Christin livre un scénario sans fantastique mais fait cohabiter l'Histoire avec les histoires grâce à l'utilisation d'une voix off qui fonctionne comme un monologue intérieur. C'est précurseur et en plus le procédé est parfaitement maîtrisé, jusqu'à la conclusion magistrale du récit. Guerre d'Espagne, brigades rouges... On est en 1979 et on se rend compte qu'on peut traiter de tous les sujets à travers la bd pour adultes. Bilal utilise pour la dernière fois les bleus de coloriage avant le passage en couleurs direct. Disons juste que le soin apporté aux détails est exceptionnel et que la comparaison avec ses dernières productions peut être assez choquante si on ne connait que sa dernière période artistique. Arrières plans, nuages, chemins de traverses, péniches, bâtisses isolées, toitures au coeur de la ville; tout est sujet à émerveillement. C'est la clôture parfaite d'un premier âge d'or démarré en 1975 avec la Croisière des Oubliés. Le duo Christin-Bilal fait maintenant partie des précurseurs et le montrera encore quelques années plus tard avec Partie de Chasse. NB : à noter que la dernière édition de 2002 nous gratifie d'une longue interview (9 pages !) de Christin et Bilal ensemble très intéressante.
Crue
Claude Paiement et Jean-Paul Eid collaborent encore une fois et donne un très bon one-shot qui traite d'un sujet actuel à savoir la dénonciation anonyme d'un réalisateur très populaire qui aurait abusé une femme il y a de cela plusieurs décennies. Le scénario est efficace et très crédible. Les événements qui se produisent après la dénonciation sont réalistes avec ceux qui le défendent et ceux qui le jugent immédiatement. Ajoutons qu'en plus le réalisateur en question vient de sortir un film qui récolte des prix et des nominations alors plusieurs voudraient bien que cette accusation passe sous le tapis en se foutant si c'est vrai ou non, ce qui est important est que ce célèbre réalisateur fait honneur au Québec en gagnant l'oscar du meilleur film étranger ! Je ne sais pas si un lecteur européen va bien comprendre toutes les subtilités de la société québécoise. En gros, avant les années 60 le Québec francophone était dominé par la minorité anglophone et hormis une minorité de bourgeois, la plupart des francophones étaient des prolétaires et tout a changé en seulement quelques décennies. Le personnage principal fait parti de cette génération qui a souvent eu la vie dur avant de pouvoir s'épanouir durant les changements sociaux des années 60-70 et je comprends parfaitement qu'il soit traité comme un bijou national et qu'il faut que sa réputation soit irréprochable. Sauf que sa génération a aussi connue une époque où pouvait faire des choses qu'on ne peut plus faire aujourd'hui.... Le scénario est prenant et les personnages sont complexes. Il y a des dialogues qui font mal parce qu'elles disent des vérités que parfois on ne voudrait pas entendre. Le seul défaut selon moi est que l'identité de la mystérieuse femme qui dénonce et harcèle le réalisateur me semble facile à deviner.
Little Monsters
Après un premier tome très convaincant augurant un très bon comics, je ressors un poil déçu par le second tome qui ne tient pas toutes les promesses initiales. C'est un peu frustrant car il est vrai que Lemire et Nguyen avaient su traiter du vampirisme selon un angle novateur à mi-chemin entre Seuls et Sa Majesté des Mouches. En effet, plutôt que de se concentrer sur la classique lutte entre espèces ou la description du changement de condition d'humain à vampire, les auteurs nous plongent dans une ville post-apocalyptique où huit enfants vampires tuent le temps comme ils peuvent et sans que le lecteur en sache la raison. Et quand on est vampire, le temps peut paraitre une éternité... Le tome 1 introduit ainsi idéalement l'histoire, le lecteur souhaitant connaitre l'enchaînement des événements ayant conduit ces enfants à devenir vampires puis à se retrouver seuls dans cette ville désolée. Mais voilà, le tome 2 traine ensuite beaucoup en longueur, les flashbacks des personnages retraçant le moment de leur transformation en vampire étant bien trop courts pour étoffer leur psychologie et la chute finale tardant à arriver. Et tout comme Mac Arthur, j'ai également été surpris et un peu agacé par l'arrivée de l'écriture inclusive durant le deuxième tome pour parler de Romie alors même que le personnage parle au féminin tout le premier tome et sans qu'aucune transition narrative ne permette d'expliquer ce changement d'écriture. Et franchement des iel, ieleux, la.e et âgé.e durant plusieurs dizaines de pages, c'est franchement lourdingue à lire à la longue... Et puis j'ai du mal à croire qu'un ancien vampire âgé de plusieurs siècles s'adresse à Romie par iel! Au niveau du graphisme, si je ne suis pas forcément fan du style de Nguyen, son dessin donnant parfois l'impression d'esquisses griffonnées, je dois bien avouer qu'il colle parfaitement à ce monde post-apocalyptique. L'idée du noir et blanc ravivé de touches de rouge pour mettre en évidence le sang est également plutôt habile et renforce le côté froid et peu accueillant de la ville en ruine. Vraiment dommage que ce second tome n'ait pas répondu aux espoirs du premier.... Une lecture agréable tout de même et qui sort du lot des BD traitant habituellement du vampirisme. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 6,5/10 NOTE GLOBALE : 13,5/20
Les Poilus
Lu il y a longtemps et relu il y a peu, cet album de Guillaume Bouzard, auteur que j'apprécie, sur la guerre de 14-18 n'est pas un sommet de drôlerie mais se laisse lire. Il est vrai qu'il n'est pas évident de faire de l'humour sur le sujet. Cela passe parfois par du grivois comme le gag sur le fait que tous les soldats ayant des noms rigolos sont envoyés dans la même tranchée. Et c'est même parfois plus touchant que drôle notamment sur ce jeune qui écrit à plusieurs reprises des lettres à sa bien-aimée.
Ukraine
Un récit sur le conflit actuel entre Russie et Ukraine, guerre ouverte depuis 2022, mais déjà engagé depuis 2014 avec l'invasion russe de la Crimée. Par plusieurs aller-retours dans le temps entre les alertes à la bombe contemporaines et les événements du passé les auteurs montrent que l'inimitié est de longue date entre les peuples autour de Kiev et ceux plus à l'est pour simplifier. On commence par l'Holodomor organisé par Staline dans les années 1930, un génocide par la famine que les russes n'ont jamais reconnu bien sûr. Puis on part plus loin dans le passé sur les origines, la Rus de Kiev, la diffusion de la chrétienté etc. La période cosaque que je connaissais moins, sorte d'embryon de communauté démocratique. Puis la période plus récente de fin du XXème siècle, manipulation d'élection etc. Les tentatives russes d'affaiblir ou de nier la culture et la langue de ses voisins ont été nombreuses (et pas que là, cf. l'influence dans d'autres républiques autonomes ou bien l'Afghanistan et autres). Bien sûr c'est réalisé par 3 auteurs ukrainiens donc il y a un biais mais j'ai trouvé cela fluide à lire et bien illustré pour ce qui semble être une première bande dessinée de leur part. Un album très instructif et bien construit.
Hors scène
Autant je pouvais reprocher à mes lectures précédentes de McNaught une certain vide, un goût de trop peu, ici avec Hors scène il déroule une véritable intéressante histoire sur le fond avec des dialogues plus fournis. Sur la forme on retrouve sa manie des petites cases carrées, du silence et de l'observation des petits détails. C'est un album de grand format chez Dargaud qui laisse le loisir de détailler ses dessins. Le trait de certains personnages m'a rappelé le style de Sattouf avec les Cahiers d'Esther. Le scénario pose quant à lui des vrais personnages, des jeunes qui doivent monter une pièce de théâtre au collège. On sent le malaise, les non-dits, les moqueries d'enfants qui grandissent. David est le personnage principal, aussi dans la pièce car il joue le lion. Il est plutôt réservé, ce n'est pas la star de la classe. On sent sa minutie dans la création de son costume. Tout cela est très subtil et bien vu de la part de l'auteur.
Hypersurveillance - Enquête sur les nouveaux outils de surveillance
Je n’aurais probablement jamais acheté cet album de moi-même. merci à Paco de me l’avoir prêté car effectivement cet album est une claque ! On sait tous que les logiciels espions existent, mais les voir décortiqués à ce point, avec une telle précision, ça fait flipper. Le scénario plonge dans les rouages de la surveillance de masse, et le niveau de détail dans le décryptage des affaires est impressionnant – presque trop réaliste. Visuellement, c’est une réussite totale. La colorisation, en particulier, sert parfaitement l’ambiance : des tons froids, des contrastes saisissants, et une esthétique qui rappelle les documentaires d’investigation. On a vraiment l’impression de lire un reportage, pas une fiction. Chaque case est travaillée pour renforcer l’immersion et l’angoisse sourde qui monte page après page. Bref, une BD indispensable pour comprendre (et craindre) l’ère numérique dans laquelle on vit. À lire d’urgence, même si on en ressort avec l’envie de jeter son smartphone ! En tout cas j ai modifié les paramètres de mon iPhone ! Merci Paco pour cette belle découverte.