Cet album est issu de la collection "Les Contes des Cœurs Perdus", sorte d'anthologie autour de petites histoires aux allures de contes, ou reigne une ambiance de réalisme magique et où l'on aborde avec positivité des sujets sentimentaux parfois assez forts mais néanmoins universels.
Ici, il est question de l'éponyme Mitsuko, ou plutôt du regard que les habitants du village où elle habite lui réserve depuis plusieurs années. Mitsuko ne parle pas beaucoup, fuit le regard et la compagnie des autres et, crime apparemment inqualifiable, fouille dans les poubelles du voisinage. Son comportement a tôt fait de l'isoler des autres et la pauvre Mitsuko, vivant seule avec son père loin des autres, se sent seule et peine à communiquer. Ce qui est malheureux quand la perte de sa mère lui pèse sur le cœur.
L'histoire est toute simple et son sujet de l'isolement et du jugement trop vite posé est joli, mais si l'album brille c'est avant tout pour son dessin magnifique, aux traits rond, épais et aux couleurs chaudes, mais aussi pour sa jolie allégorie du Kintsugi pour symboliser la situation de Mitsuko.
Comme toujours dans cette collection il est ici question d'aborder avec positivité et fantaisie des sujets qui pourraient peser sur le cœur de son lectorat, de tout âge par ailleurs, et c'est avec joie que je recommande celui-ci. Sans doute très simple mais pas moins joliment raconté et illustré.
(Note réelle 3,5)
Voilà une BD lue dans le cadre professionnelle à l'occasion d'une "animation" autour du thème de la justice. Sont rassemblés plusieurs récits de différent-e-s autrices-teurs, et de longueurs variables.
Toutes les histoires ne se valent pas. Certaines sont vraiment très (trop) courtes (deux pages) et n'apportent absolument rien au sujet. Mais sur la longueur, cette BD dresse tout de même le portrait d'un fait social infiniment regrettable, s'il est permis d'user d'un tel euphémisme : la culture du viol. Graphiquement, les histoires sont inégales. Mais à l'inverse, certains récits tapent juste. Je pense par exemple à celui de Sole Otero qui raconte une discussion familiale significative sur la manière dont les hommes adoptent généralement une attitude de déni. J'aime bien aussi celui de Sylvain Bordesoules qui nous remémore certaines scènes de films qui ont contribué à ancrer l'idée que l'homme pouvait jouer avec la sexualité des femmes comme bon leur semblait, ou bien qui montre comment l'image de l'homme dominateur a été forgé. Toutes ces images, nous en avons été abreuvées. Perso, je vous suggère de voir (ou de revoir) le film Get-apens avec Steve McQueen, film que j'avais adoré adolescent, mais que j'ai été totalement incapable de revoir il y a quelques années quand l'occasion m'en a été donnée. Dans ce film odieux, il y a un personnage féminin dont le rôle consiste essentiellement à dire et à faire des conneries, et bien entendu à se prendre des torgnoles à longueur de pellicule. Infâme !
Il y a plein d'autres histoires, qui souvent d'ailleurs ne traitent pas ou peu de l'affaire de Mazan, mais restent éclairant sur tel ou tel aspect de la masculinité, de l'impunité des agissements, sur la manière dont est perçu et traiter le viol dans les médias, les tribunaux, la presse, maintenant et par le passé. Chacun étant la plupart du temps complémentaire. Un genre de tour de la question, si l'on veut.
C'est dur à lire. Dur parce que quand on est un homme, on se prend une réalité dans la gueule que sans ignorer, on ne soupçonnait même pas l'importance. Si cette BD peut contribuer à changer la donne, à faire que les Dominique Pelicot, les Epstein, les Bertrand Cantat, les Richard Berry puissent ne plus jamais soumettre la moitié de l'humanité, alors on ne peut que saluer le geste et la contribution de chacun-e.
Le regard est un magicien ?
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.
De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.
Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…
Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.
Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.
Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.
En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.
En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.
Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.
Tome 1 : Trois-Fois-Morte
Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croque-mitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent.
Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croque-mitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ».
Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement.
Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux…
Tome 2 : Une vie de vaurien
Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses.
Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple.
Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint.
On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille.
En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ?
Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique.
Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt :
1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi.
1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi.
1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen.
Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste).
En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque.
Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social.
J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil.
La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome.
Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits!
P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!.
Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête.
Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain.
Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages.
Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains.
Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité.
C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance.
Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes.
Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage.
Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages !
Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant.
La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste.
Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre.
Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine.
La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait.
Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.
J'ai découvert Sala récemment grâce à Joueur d'échecs que j'ai absolument a-do-ré. Je n'en dirais pas autant de cet album que je trouve "seulement" très bon, aspect visuel toujours aussi fascinant. Là, on a une multi-biographie réussie savoir celle du héros de la famille, de l'auteur, de sa mère, et accessoirement, des autres. Comment savoir si ce qui fait que je préfère Le joueur d'échec est une fiction supérieure à la réalité ou ma fascination pour les échecs ? Dur à dire.
Puisque je suis là, j'en profite pour inciter à lire Le gambit des étoiles, roman vraiment parfait de Klein. Je dois pourtant reconnaître que Sala fait un sans faute : on voit le poids de la transmission de la tragédie, dans la famille, mais aussi le bonheur d'une vie familiale où l'amour et la liberté règnent, ce qui n'est pas un mince privilège… Et parfois, le drame et le bonheur ne sont pas où on les attend. J'avais peur en ouvrant la bd, je l'ai fermé avec un presque sentiment de plénitude.
Bon, ce triptyque n’a peut-être pas la force de l’excellente série Il était une fois en France (dans laquelle le personnage très ambigu de Joseph jouait un rôle énorme). Mais, sur cette période de la débâcle et surtout de l’Occupation, c’est quand même une belle réussite.
Une lecture plaisante, que ce soit pour la narration, fluide, ou pour le dessin et la colorisation, eux-aussi réussis.
Le scénario est bien fichu, prend le temps d’installer le « décor » (la longue introduction autour débâcle introduit très bien l’atmosphère déliquescente qui va prédominer par la suite, tout en situant la ligne de démarcation – que notre héros sera amené à franchir de nombreuses fois). L’entrée en résistance du « Merlu », le sacrifice de nombre de ses compagnons de lutte, mais aussi les diverses facettes du Français « moyen » face à l’Occupation et au régime de Vichy sont aussi bien restitués. Une belle évolution pour le « beau-père » du Merlu, une plus écœurante pour le « mari » de celle qu’il aime (Marie-Jeanne), qui devient un cacique de la Milice, collabo opportuniste sans trop de scrupules.
Au milieu, une foule de profiles plus ou moins nets, de retournement de vestes, de compromission ou de refus d’en faire, de trahison : la guerre durcit les positions et c’est aussi bien rendu, jusqu’à la Libération et les règlements de comptes (le troisième album fait d’ailleurs un petit suspens entre la première page et ce qui se passe en toute fin autour du sort de Marie-Jeanne).
La teneur de la dernière page laisse presque à penser que les auteurs se sont ménagés une possibilité de suite. Je ne sais pas si ce serait une bonne idée.
En tout cas on a là une série solidement construite, agréable à lire, sur cette période trouble de l’Histoire nationale. Thierry Dubois a su habilement mêler petite et grande histoire.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Mitsuko
Cet album est issu de la collection "Les Contes des Cœurs Perdus", sorte d'anthologie autour de petites histoires aux allures de contes, ou reigne une ambiance de réalisme magique et où l'on aborde avec positivité des sujets sentimentaux parfois assez forts mais néanmoins universels. Ici, il est question de l'éponyme Mitsuko, ou plutôt du regard que les habitants du village où elle habite lui réserve depuis plusieurs années. Mitsuko ne parle pas beaucoup, fuit le regard et la compagnie des autres et, crime apparemment inqualifiable, fouille dans les poubelles du voisinage. Son comportement a tôt fait de l'isoler des autres et la pauvre Mitsuko, vivant seule avec son père loin des autres, se sent seule et peine à communiquer. Ce qui est malheureux quand la perte de sa mère lui pèse sur le cœur. L'histoire est toute simple et son sujet de l'isolement et du jugement trop vite posé est joli, mais si l'album brille c'est avant tout pour son dessin magnifique, aux traits rond, épais et aux couleurs chaudes, mais aussi pour sa jolie allégorie du Kintsugi pour symboliser la situation de Mitsuko. Comme toujours dans cette collection il est ici question d'aborder avec positivité et fantaisie des sujets qui pourraient peser sur le cœur de son lectorat, de tout âge par ailleurs, et c'est avec joie que je recommande celui-ci. Sans doute très simple mais pas moins joliment raconté et illustré. (Note réelle 3,5)
Notre affaire - Une BD de combat et d'espoir
Voilà une BD lue dans le cadre professionnelle à l'occasion d'une "animation" autour du thème de la justice. Sont rassemblés plusieurs récits de différent-e-s autrices-teurs, et de longueurs variables. Toutes les histoires ne se valent pas. Certaines sont vraiment très (trop) courtes (deux pages) et n'apportent absolument rien au sujet. Mais sur la longueur, cette BD dresse tout de même le portrait d'un fait social infiniment regrettable, s'il est permis d'user d'un tel euphémisme : la culture du viol. Graphiquement, les histoires sont inégales. Mais à l'inverse, certains récits tapent juste. Je pense par exemple à celui de Sole Otero qui raconte une discussion familiale significative sur la manière dont les hommes adoptent généralement une attitude de déni. J'aime bien aussi celui de Sylvain Bordesoules qui nous remémore certaines scènes de films qui ont contribué à ancrer l'idée que l'homme pouvait jouer avec la sexualité des femmes comme bon leur semblait, ou bien qui montre comment l'image de l'homme dominateur a été forgé. Toutes ces images, nous en avons été abreuvées. Perso, je vous suggère de voir (ou de revoir) le film Get-apens avec Steve McQueen, film que j'avais adoré adolescent, mais que j'ai été totalement incapable de revoir il y a quelques années quand l'occasion m'en a été donnée. Dans ce film odieux, il y a un personnage féminin dont le rôle consiste essentiellement à dire et à faire des conneries, et bien entendu à se prendre des torgnoles à longueur de pellicule. Infâme ! Il y a plein d'autres histoires, qui souvent d'ailleurs ne traitent pas ou peu de l'affaire de Mazan, mais restent éclairant sur tel ou tel aspect de la masculinité, de l'impunité des agissements, sur la manière dont est perçu et traiter le viol dans les médias, les tribunaux, la presse, maintenant et par le passé. Chacun étant la plupart du temps complémentaire. Un genre de tour de la question, si l'on veut. C'est dur à lire. Dur parce que quand on est un homme, on se prend une réalité dans la gueule que sans ignorer, on ne soupçonnait même pas l'importance. Si cette BD peut contribuer à changer la donne, à faire que les Dominique Pelicot, les Epstein, les Bertrand Cantat, les Richard Berry puissent ne plus jamais soumettre la moitié de l'humanité, alors on ne peut que saluer le geste et la contribution de chacun-e.
Le Premier Voyage
Le regard est un magicien ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste. De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté. Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves… Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct. Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc. Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc. En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui. En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement. Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.
La Cuisine des ogres
Tome 1 : Trois-Fois-Morte Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croque-mitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent. Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croque-mitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ». Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement. Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux… Tome 2 : Une vie de vaurien Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses. Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple. Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint. On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille. En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ? Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Une aventure de Gérard Craan
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique. Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt : 1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi. 1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi. 1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen. Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste). En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque. Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social. J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil. La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome. Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
Les Compagnons du Crépuscule
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits! P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
Do a powerbomb !
Je pensais sincèrement que le catch ne pouvait plus rien provoquer chez moi. C’était un vieux souvenir d’enfance, un truc regardé plus jeune avec fascination avant de passer à autre chose. Et puis je suis tombé sur Do a Powerbomb!. Et là, je me suis pris une chaise émotionnelle en pleine tête. Je me foutais complètement du catch avant d’ouvrir ce livre. Enfin… du catch d’aujourd’hui. Pourtant, en lisant cette BD, j’ai retrouvé des sensations que je croyais enterrées depuis longtemps. Cette capacité à être happé par quelque chose de plus grand que nature, de bruyant, de spectaculaire, mais aussi d’étrangement humain. Ce qui me reste après la lecture, ce n’est même pas l’histoire en elle-même. Sur le papier, elle est presque simple : un être démoniaque propose une seconde chance, une résurrection sous condition, en échange d’un tournoi aussi absurde que brutal. Dit comme ça, presque rien de vraiment original. Mais entre les mains de Daniel Warren Johnson, cette idée devient une explosion d’émotions, de fureur et d’humanité. Il aborde des thèmes qui lui tienne à coeur, une histoire de transmission, de douleur, de famille, de deuil. Mais Daniel Warren Johnson transforme ça en quelque chose de viscéral. J’ai eu l’impression qu’il ne dessinait pas des scènes : il expulsait des émotions directement sur les pages. Rarement une BD m’a donné cette sensation de mouvement. Pas juste de l’action. Du mouvement vivant. Les corps explosent, les cordes vibrent, les impacts résonnent presque physiquement. Par moments, je ne lisais plus les combats : je les ressentais. Chaque coup semble avoir un poids absurde, chaque projection paraît capable de casser les cases elles-mêmes. Il y a des planches où j’avais l’impression que le livre allait trembler dans mes mains. Et pourtant, au milieu de cette violence spectaculaire, ce sont les détails qui m’ont le plus marqué. Un regard épuisé. Une posture qui s’effondre. Une expression cachée derrière un masque grotesque. Des mains crispées. Des visages déformés par l’effort ou la peine. DWJ dessine les émotions comme d’autres dessinent des explosions : avec excès, avec rage, avec sincérité. C’est probablement ça qui m’a autant touché : l’absence totale de cynisme. La BD ne cherche jamais à être “maligne” ou distante. Elle ose être excessive, mélodramatique, bruyante, émotive. Et moi, je me suis laissé embarquer sans résistance. Je crois même que ce que j’ai préféré, ce n’est pas le catch, ni les combats, ni même l’histoire. C’est cette énergie permanente. Cette impression qu’un auteur balance tout ce qu’il a dans chaque page, chaque trait, chaque impact. Comme s’il dessinait sans filtre, directement avec les tripes. Je lui mets un immense 5/5. Pas parce qu’elle révolutionne son récit, mais parce qu’elle m’a rappelé qu’une BD peut encore me frapper en plein ventre. Et honnêtement, ça fait du bien.
Che - Une vie révolutionnaire
Voilà une très bonne biographie d’un personnage qui a atteint un statut mythique pour pas mal de monde durant la guerre froide (sa photo trônant dans nombre de chambres d’étudiants). Une biographie qui prend le temps d’installer le personnage. Jon Lee Anderson a fait un gros travail de recherche, ça se sent. Mais la narration est fluide et il n’y a rien d’indigeste dans ce récit – pourtant un gros pavé de plus de 400 pages ! Il faut dire déjà que graphiquement c’est très agréable à lire. Le dessin de José Hernandez est très bon, un trait réaliste plaisant (avec parfois des « flous » ressemblant à des photos retravaillée). Et j’ai aussi beaucoup aimé sa colorisation, aux tons brumeux et cuivrés. Un rendu attrayant. La première partie montre Ernesto Guevara durant sa « formation politique », sa prise conscience durant ses voyages en Amérique latine, qui vont le familiariser avec les injustices, l’idée révolutionnaire. Et sa rencontre avec les frères Castro va faire le reste. Puis, une fois la Révolution victorieuse, vient le temps de « l’institutionnalisation », des désillusions, des « disparitions » parmi le premier cercle révolutionnaire. Et la pression mise par les États-Unis – et aussi par l’URSS dans un autre registre. Enfin la mise à l’écart du Che et son départ de Cuba pour répandre la Révolution partout ailleurs, au Congo, et surtout dans toute l’Amérique latine. La vie privée du Che reste ici mineure – elle l’a aussi sûrement été en réalité, s’effaçant derrière le « devoir » révolutionnaire d’une sorte d’idéaliste. Un homme qui en tout cas n’a jamais renié ou trahi ses idéaux de jeunesse, même s’il n’a pu faire advenir la Révolution et la société dont il rêvait. Un album très recommandable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ce personnage charismatique et pourtant qui ne recherchait ni les honneurs ni les projecteurs.
Le Poids des héros
J'ai découvert Sala récemment grâce à Joueur d'échecs que j'ai absolument a-do-ré. Je n'en dirais pas autant de cet album que je trouve "seulement" très bon, aspect visuel toujours aussi fascinant. Là, on a une multi-biographie réussie savoir celle du héros de la famille, de l'auteur, de sa mère, et accessoirement, des autres. Comment savoir si ce qui fait que je préfère Le joueur d'échec est une fiction supérieure à la réalité ou ma fascination pour les échecs ? Dur à dire. Puisque je suis là, j'en profite pour inciter à lire Le gambit des étoiles, roman vraiment parfait de Klein. Je dois pourtant reconnaître que Sala fait un sans faute : on voit le poids de la transmission de la tragédie, dans la famille, mais aussi le bonheur d'une vie familiale où l'amour et la liberté règnent, ce qui n'est pas un mince privilège… Et parfois, le drame et le bonheur ne sont pas où on les attend. J'avais peur en ouvrant la bd, je l'ai fermé avec un presque sentiment de plénitude.
Le Merlu
Bon, ce triptyque n’a peut-être pas la force de l’excellente série Il était une fois en France (dans laquelle le personnage très ambigu de Joseph jouait un rôle énorme). Mais, sur cette période de la débâcle et surtout de l’Occupation, c’est quand même une belle réussite. Une lecture plaisante, que ce soit pour la narration, fluide, ou pour le dessin et la colorisation, eux-aussi réussis. Le scénario est bien fichu, prend le temps d’installer le « décor » (la longue introduction autour débâcle introduit très bien l’atmosphère déliquescente qui va prédominer par la suite, tout en situant la ligne de démarcation – que notre héros sera amené à franchir de nombreuses fois). L’entrée en résistance du « Merlu », le sacrifice de nombre de ses compagnons de lutte, mais aussi les diverses facettes du Français « moyen » face à l’Occupation et au régime de Vichy sont aussi bien restitués. Une belle évolution pour le « beau-père » du Merlu, une plus écœurante pour le « mari » de celle qu’il aime (Marie-Jeanne), qui devient un cacique de la Milice, collabo opportuniste sans trop de scrupules. Au milieu, une foule de profiles plus ou moins nets, de retournement de vestes, de compromission ou de refus d’en faire, de trahison : la guerre durcit les positions et c’est aussi bien rendu, jusqu’à la Libération et les règlements de comptes (le troisième album fait d’ailleurs un petit suspens entre la première page et ce qui se passe en toute fin autour du sort de Marie-Jeanne). La teneur de la dernière page laisse presque à penser que les auteurs se sont ménagés une possibilité de suite. Je ne sais pas si ce serait une bonne idée. En tout cas on a là une série solidement construite, agréable à lire, sur cette période trouble de l’Histoire nationale. Thierry Dubois a su habilement mêler petite et grande histoire.