J'avais pris une grosse claque en découvrant Downlands de Norm Konyu et c'est tout naturellement que je me suis procuré "The Junction" du même auteur.
1984, Lucas Jones et son père disparaissent. 1996, Lucas Jones réapparaît dans sa ville natale : Medford. La stupéfaction de sa tante et de son oncle de découvrir que Lucas n'a pas changé, il est toujours ce petit garçon de 11 ans...
Un récit qui commence sous la forme d'une enquête avec à sa tête un inspecteur aidé d'une psychologue pour expliquer cette réapparition et déterminer s'il s'agit bien de Lucas Jones, avec pour seul indice le journal du jeune garçon devant son mutisme. Un récit qui va doucement et naturellement basculer vers le fantastique. Pour ceux qui ont lu Downlands, ils y retrouveront des thèmes / points communs. La perte d'un être cher et la difficulté de faire son deuil, la mort omniprésente et cette jonction mort / vivant.
Une narration maîtrisée au rythme bien dosé avec des chapitres courts, ils alternent l'enquête de 1996 et les passages tirés du journal de Lucas. Au 3/4 du récit, la psychologue nous dévoile comment va se terminer cette histoire, mais cela n'enlève en rien à l'envie de découvrir les dernières planches et ses révélations.
Un comics émouvant et profondément humain, les personnages sont attachants et authentiques.
Le style si particulier de Norm Konyu m'a encore émerveillé. Un trait précis, anguleux à l'esthétisme jouant sur le déséquilibre des proportions humaines avec de grosses têtes et des bras / jambes filiformes. Un dessin ne ressemblant à aucun autre. L'ambiance surnaturelle est accentuée avec les couleurs froides et généralement sombres.
Un régal pour les yeux.
Mon premier coup de cœur de l'année.
Parfait ; si j'ai un reproche à faire, c'est à moi, peut-être devrais-je acheter cette série, manifestement à lire et à relire. A mon avis, encore meilleur que Tanabe parce qu'il y a quelque chose de Lovecraftien… mais de plus que cela dans cette série, un fantastique plus personnel… Il faut décidément que je vide mon home de bien des choses sans parler de ranger. Bref ! L'architecture est une présence, quand réaliste et surtout quand elle verse dans le fantastique, belle en elle-même, elle fait penser aux cités obscures, mais en tellement mieux !
Le héros solitaire peut se mesurer en mystère à l'Eternaute, ce qui n'est pas peu dire. Les autres personnages ne sont pas mal non plus. Et quel rythme étrange de narration, et quels cadrage des images, les deux ne faisant qu'un comme cadre de l'histoire. On sent presque le vent de l'ailleurs siffler entre les pages !
J'ai eu la chance de tout pouvoir emprunter à la suite à la Bibliothèque, et ça m'a beaucoup plu ! Le dessin me semble élégant et riche, ce qui permet de patienter le temps que les divers mystères se décantent. Je ne me rappelle pas de toute la complexité, loin s'en faut vu que cela date de plusieurs années, mais la série peut mériter d'être relue. Si aucun personnage n'attire une vraie sympathie, on les plaint tous de ce qu'ils subissent car ils sont vrais. Les deux amoureux disant qu'ils sont bons et que les autres sont mauvais, fuyant, surs de leur bonheur, qu'on retrouve en tant que prostituée et souteneur nous font voir un retournement ironique comme la vie l'est parfois. Et je me demande si ce n'est pas un clin de l'auteur pour la suite : les choses ne sont pas ce qu'elles semblent, et on n'est pas vraiment dans une lutte entre les bons et les méchants. Le mélange de noir et blanc et de couleurs, dans cette série comme dans d'autres, ajoute un petit quelque chose car il est bien fait.
Le Premier classique de Dufaux.
Beatifica Blues n'est pas une œuvre parfaite mais elle contient en son sein tout ce qui fera le style de l'auteur : intrusion du fantastique, qualité littéraire indéniable, nihilisme des protagonistes... Et choix avisée du dessinateur.
Ici Griffo donne corps à ce récit post apo avec un superbe dessin ancré dans les années 80. C'est magnifique de la première jusqu'à la dernière page.
Une des réussites du binôme est d'avoir assumer leurs inspirations respectives en les citant directement : surréalisme et grands auteurs pour Dufaux, tandis que chez Griffo on note un hommage appuyé à Enki Bilal. Ainsi un des personnages rappelle beaucoup le Jean Ferdinand Choublanc de la Foire aux Immortels.
Tout n'est pas réussi, le tome 2 explore des pistes narratives qui ont du mal à se raccorder avec la trame principale, et la conclusion disponible dans l'intégrale (33 pages, presque le volume d'un quatrième tome) utilise certains raccourcis même si elle a le mérite d'exister.
Voilà une série qui a tout pour plaire aux amateurs de récits militaires sur la Seconde guerre mondiale.
D’abord le dessin est vraiment très bon. Remarque valable pour tout ce qui concerne le matériel (avions, chars, etc.), mais aussi pour les personnages et les décors (immensités de l’URSS – boueuses ou enneigés – et décors urbains). Agréable à l’œil, et plutôt fluide. Du beau travail.
Ensuite Speltens a fait un choix original et intéressant pour situer son intrigue. En effet, nous suivons des soldats allemands uniquement sur le front Est, face à l’armée rouge, et en plus on ne commence à les suivre qu’à partir de novembre 1942, c’est-à-dire au moment où la bataille de Stalingrad entre dans sa phase ultime. C’est donc une armée allemande stoppée, puis qui bat en retraite – malgré les contre-attaques, malgré la propagande qui refuse longtemps d’admettre l’évidence – que nous suivons.
Si nous voyons des forces soviétiques (chars, avions, certains soldats), tout est centré sur des soldats allemands. De la Wehrmacht uniquement, et non de la SS ou des Einsatzgruppen. Cela permet à Speltens de nous proposer des hommes éloignés des fanatiques que l’on s’imagine, des hommes qui n’hésitent pas à critiquer la propagande voire même le Führer. Du coup on peut s’attacher à ces hommes. Nous suivons certains d’entre eux – qui disparaissent au fur et à mesure au fil des pertes importantes subies par l’armée allemande, avec un jeune homme au centre du récit, avec ses fragilités, son humanité.
On ne s’ennuie jamais sur les quatre tomes – même si évidemment nous connaissons le dénouement général (les derniers soldats que nous suivons participent aux combats désespérés du printemps 1945).
Mon unique bémol viendrait de la conclusion sur la dernière page : c’est vraiment inutile, « too much ».
Très bon récit accessible aux adolescents, mais qui fonctionne tout aussi bien pour un public adulte. Le scénario est solidement construit, porté par une morale claire sans lourdeur. Le choix du contexte breton, relativement peu exploité dans les récits de Résistance, apporte une vraie singularité et ancre efficacement l’histoire dans une réalité locale crédible.
Le traitement du corps enseignant et de ses difficultés est mené avec subtilité, tout comme celui de la guerre, jamais spectaculaire ni complaisant. Les personnages, et en particulier les enfants, sont écrits avec beaucoup d’humanité : chacun est identifiable, compréhensible et attachant, ce qui renforce l’impact émotionnel sans forcer le trait. Le diptyque ne cherche pas à révolutionner le genre, mais assume pleinement ce qu’il est : un récit simple, juste et sincère.
Graphiquement, le dessin est très réussi. Expressif et plutôt artistique, il apporte une vraie dynamique à un scénario volontairement efficace et sans prise de risque majeure. L’ensemble fonctionne avec fluidité et cohérence. Un diptyque chaleureux, honnête et émotionnellement gratifiant, que l’on recommande sans réserve aux adolescents, aux enseignants et à tous ceux qui apprécient, à l’occasion, une lecture qui fait simplement du bien.
Œuvre exigeante et de haute tenue, L’Homme gribouillé articule avec justesse une intrigue d’enquête et un récit fantastique profondément symbolique. La dimension familiale – filiation, héritage, rapport mère-fille – constitue l’ossature du récit et lui confère une densité émotionnelle réelle. Le fantastique n’est jamais décoratif : il fonctionne comme un système de métaphores cohérent, enrichissant le propos et ouvrant l’histoire sur une lecture plus ample, presque mythologique.
La narration est dense mais rigoureusement maîtrisée. Le récit demande de l’attention, sans jamais verser dans la complexité gratuite. Les personnages sont solidement construits, travaillés en profondeur, et évoluent de manière crédible au fil des révélations. L’ensemble offre un sentiment de cohérence et un réel « retour sur investissement » pour le lecteur attentif, avec une impression persistante que l’album gagnera encore en richesse lors d’une relecture.
Graphiquement, le noir et blanc s’impose comme un choix particulièrement pertinent. Le dessin, moderne et très dynamique, apporte une intensité constante à l’intrigue. La composition des planches, le contenu des cases et la gestion des contrastes sont clairement pensés pour servir le récit et lui donner du corps. Un travail graphique remarquable, au service direct de l’atmosphère et du sens.
L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Il s’agit du vingt-troisième album de cette série sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il était une fois la Grande Catherine, Un jeu de dominos, Puisque c’est la guerre rêvons de grandeur, Une marine russe qui se relève, Et voguent les navires !, Se battre durant trois jours, Encore quelques batailles et puis la paix.
On a appelé ce siècle celui des Lumières mais étonnamment, chaque fois qu’une guerre se terminait, on s’empressait d’en provoquer une autre. Dans une humanité qui ne peut se défaire de l’acte guerrier pour faire entendre sa voix, il y aura toujours des hommes prêts à en suivre d’autres. Et dans des temps où il en faut peu pour bouter le feu aux poudres et embraser le monde, le désordre finit toujours par s’étendre au-delà des frontières. L’homme a cette particularité de toujours trouver une raison prétendument légitime pour nuire. Tel le jeu de dominos d’origine chinoise et qui apparaît en Europe vers les années 1960, la guerre russo-ottomane qui a éclatée en octobre 1768 n’a été qu’une des conséquences des troubles qui ont secoué la république des Deux Nations, union du royaume de Pologne avec le grand-duché de Lituanie. À bord du Netron Menia, les servants s’affairent autour des canons pour tirer sur un navire ottoman. Pendant ce temps-là, le marin Piotr a accompagné le lieutenant Alexis Ivanovitch Gortchakoff à la sainte-barbe. Dans cette partie du vaisseau où sont serrés les ustensiles d’artillerie et la poudre, le marin embroche le lieutenant à la suite d’une algarade.
Forteresse de Navarin, dans les premiers jours de juin 1770, l’édifice militaire qui garde la baie de Pylos a été érigé par les Ottomans sur les fondations d’un vieux port. Occupée par différentes armées au fil des conflits, la forteresse est reprise en ce mois de juin, par ses bâtisseurs avec l’aide de mercenaires albanais. Des assaillants qui font preuve d’un zèle particulier à l’égard des rebelles grecs qui avaient fait de la forteresse un lieu de résistance ! Sur le navire Netron Menia, un officier observe la scène avec une longue vue commentant qu’il semble que les Ottomans aient repris la forteresse. Il estime qu’il s’agit d’une drôle de guerre qu’ils mènent là : endurer des mois de mer depuis Saint-Pétersbourg pour établir un timide blocus avant de renoncer. Un autre officier lui demande s’ils en sont responsables. Il continue : Les Ottomans refusent de les affronter, ils arrivent, les ennemis fuient les lieux, ils lèvent les ancres et les Ottomans reviennent.
Cette fois-ci, l’auteur peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts et Sciences de la Mer, emmène le lecteur en mer Égée dans le troisième tiers du dix-huitième siècle. Comme à son habitude, il donne corps à la reconstitution historique de cette bataille navale en entremêlant les faits, les visions des navires et des points de vue à hauteur de l’individu, exclusivement masculin. La lecture de la bande dessinée peut se suffire à elle-même pour un néophyte sur cette période de l’Histoire dans cette région du globe, ce qui requiert un bon niveau d’attention pour saisir les implications contenues dans les sous-entendus des discussions. Dès la deuxième planche, l’auteur mentionne la guerre russo-ottomane et les troubles qui ont secoué la république des Deux Nations. La première référence renvoie à la sixième guerre qui s’est déroulée de 1768 à 1774 et qui a opposé l’Empire russe à l’Empire ottoman, les premiers essayant d’obtenir un accès à la mer Noire. La seconde évoque un État formé par l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie de 1569 à 1795. Par la suite, le scénariste fait aussi bien mention d’événements ponctuels comme la prise de la forteresse de Navarin, que des grands de ce monde, comme Grigori Ivanovitch Orlov (1734-1783) et ses frères Alexeï Grigorievitch (1737-1807) et Fiodor Grigorievitch (1741-1796), de Catherine la Grande (1729-1796, Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst). Il met également en scène John Elphinstone (1722-1785), un officier de marine anglais, ayant réellement existé, étant passé en 1768 au service de l’Empire russe.
Le lecteur connaisseur de cette période replace sans difficulté ces repères, le néophyte apprécie qu’ils soient étoffés ou développés dans le dossier historique clôturant cet ouvrage, que ce soit le couple de Catherine II et Pierre III, un bref historique des enjeux des précédentes guerre russo-ottomanes, le début de celle qui éclate en 1768, l’état de la marine russe à cette époque, la composition de la flotte ottomane (seize vaisseaux de ligne, six frégates, treize galères, six chebecs et une trentaine de navires de charge, soit un total de mille trois cents canons), l’issue de la bataille terrestre de Larga en Moldavie, et la suite. Il en va de même pour la composante de la marine : la possibilité pour le connaisseur de voir ces bâtiments en action en conformité avec la réalité historique, ou l’occasion de découvrir à quoi pouvait ressembler une bataille navale à l’époque. Comme d’habitude les dessins des navires enchantent le lecteur. Une illustration en pleine page d’un navire russe pour commencer, au beau milieu de la bataille. Aucun détail ne manque : de la coque au grand mât, les voiles pour parties déchirées par les boulets, la figure de la proue et le beaupré, les innombrables cordages, etc. Ce navire et celui en arrière-plan sont finement détourés avec des traits encrés, et ils ressortent sur la mer qui a été réalisée à la peinture. Ce tome se déroule essentiellement en mer, avec trente-huit pages montrant les navires soit vus de la mer, soit à partir d’un pont ou d’une cabine. Le lecteur en prend également plein les yeux avec deux illustrations en pleine page, et trois en double page.
Au fil des séquences, l’artiste représente les hommes d’équipage s’affairant sur les navires pour les activités quotidiennes et lors des affrontements à coup de tirs de canon. Comme d’habitude, les images mettent en évidence qu’il s’agit d’un monde d’hommes. Il faut disposer d’une bonne vue pour entrapercevoir deux silhouettes féminines de loin sur un quai en page seize. Le dessinateur détoure chaque forme un trait de contour à l’encrage fin, pouvant présenter quelques aspérités tranchantes, ce qui donne une sensation d’environnements rudes et âpres, en cohérence avec la dureté et la brutalité de la vie en mer et des batailles. Il s’attache à reproduire avec rigueur les uniformes des militaires, les armes, les équipements et accessoires des vaisseaux. Le lecteur peut voir des êtres humains normaux, avec des attitudes adultes, certains s’attachant à garder leurs distances, d’autres les asticotant, les gradés ayant des postures plus guindées. En regardant les uns et les autres, le lecteur peut voir l’agilité et la force physique nécessaires pour travailler sur le pont, dans les voiles, etc. De la même manière lors de la séquence de quatre pages dans une campagne enneigée d’Ukraine en février 1769, il peut constater la rigueur du climat, comment les soldats luttent contre le froid, les platelages de bois utilisés dans le camp pour se tenir à l’écart l’humidité de la neige, les tensions qui peuvent exister entre les marins, et l’horrible réalité des blessures et mutilations occasionnées par les boulets sur la chair humaine, ainsi que les noyades lors des combats. La mise en couleur repose sur des teintes un peu ternes, accentuant une ambiance réaliste et éprouvante.
Conformément au dispositif narratif bien rôdé, adapté depuis le début de la série, l’auteur ancre humainement le récit sur des personnages fictifs, ici un marin prénommé Piotr et un lieutenant appelé Alexis Ivanovitch Gortchakoff. D’un côté, il s’agit d’artifices pour apporter un point de vue à hauteur d’hommes, montrer ce que c’est d’être marin sur un des navires de la flotte russe, servir sous les ordres, supporter les autres marins, remplir la fonction de servant de canon, ou pour le lieutenant comment on peut se retrouver sur un navire sans aucune formation. D’un autre, ils dépassent leur simple valeur fonctionnelle, en évoquant une facette de leur vie ou une autre dans leurs dialogues. De manière inattendue, le lecteur voit ainsi apparaître le thème du rapport au père, et de l’héritage moral qu’il transmet à ses enfants, soit de manière positive, soit de manière négative en donnant le mauvais exemple. Ainsi le récit charrie le principe de reproduction des hiérarchies sociales. Cette idée trouve un écho dans la notion de respect de la hiérarchie militaire qui est abordée par le sergent : trouver le bon équilibre entre obéissance, déférence, distance. Au point qu’il rappelle que : L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. S’il a lu d’autres tomes de la série, par exemple U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi, le lecteur est à nouveau frappé par une évidence : ces hommes se battent littéralement au péril de leur vie en conséquence de décisions d’individus qui ne les verront jamais et qui n’ont aucune idée de leurs sacrifices, ou même de leurs conditions de vie.
Un tome de plus dans cette collection présentant les mêmes qualités : un grand soin apporté à la reconstitution historique, en particulier les navires, mais aussi les autres éléments militaires et de la vie pragmatique, des cases clairement disposées en bande, une structure efficace jouant avec le fait qu’il s’agit d’événements historiques déjà connus et donc commençant par la scène choc de la fin, et un monde d’hommes. Comme à son habitude, l’auteur dispense élégamment les informations indispensables, et les complète dans le dossier final. Il aborde incidemment d’autres thèmes comme l’héritage psychologique du père vers le fils, ou les formes du respect de la hiérarchie.
Avec Fidji, Jean-Luc Cano nous propose un road-trip haletant, porté sur l'action, qu'on a du mal à refermer avant d'en connaitre l'issue. Il est ici question d'amitié, de temps qui passe et de la difficulté de passer de l'adolescence à l'âge adulte.
Ce qui marque en premier lieu, c'est la qualité graphique de cette BD parsemée de nombreuses cases en pleines pages du plus bel effet. Le trait de Pierre-Denis Goux est vraiment très dynamique, précis et fin, offrant au lecteur des scènes avec beaucoup de mouvements. Les cadrages alternant paysages, gros plans sur les visages ou le regard des personnages sont particulièrement habiles. Enfin, j'ai également beaucoup apprécié la mise en couleurs de Julia Pinchuk qui colle parfaitement avec les différentes ambiances des chapitres composant cette BD (avec une mention spéciale pour la couverture que je trouve très belle). C'est donc quasiment un sans-faute à ce niveau.
Je suis à peine plus mitigé concernant le scénario car j'ai senti venir la chute finale, une cinquantaine de pages avant la fin. Et je trouve ce genre de ficelle un peu éculée depuis les films tels que Fight Club. Malgré tout, et bien que les réactions de nos deux héros soient parfois agaçantes, l'histoire se lit sans déplaisir, la narration étant fluide et les péripéties s'enchainant de manière très rythmée.
Un agréable moment de lecture.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10
NOTE GLOBALE : 15,5/20
Pour une fois, le superhéros n'est ni un jeune, ni un savant, mais un vieux dévalué par sa famille d'ingrats. La réalité sociale est très perceptible dans les situations, dialogues, dessins. Le vieux tombe sur son devoir encore plus étonné qu'un Hobbit sur un anneau de pouvoir, mais il n'en est pas corrompu, seulement un peu dépassé, au début. Pour moi, le vrai sujet du manga est l'inviable sagesse d'un ignoré. Parmi tant, il rend le monde un peu meilleur, si héros, il va jusqu'au bout, sans faire de phrase. Digne de figurer comme sage si des superhéros plus tourmentés se cherchent quelqu'un qui sait écouter les autres.
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J'avais pris une grosse claque en découvrant Downlands de Norm Konyu et c'est tout naturellement que je me suis procuré "The Junction" du même auteur. 1984, Lucas Jones et son père disparaissent. 1996, Lucas Jones réapparaît dans sa ville natale : Medford. La stupéfaction de sa tante et de son oncle de découvrir que Lucas n'a pas changé, il est toujours ce petit garçon de 11 ans... Un récit qui commence sous la forme d'une enquête avec à sa tête un inspecteur aidé d'une psychologue pour expliquer cette réapparition et déterminer s'il s'agit bien de Lucas Jones, avec pour seul indice le journal du jeune garçon devant son mutisme. Un récit qui va doucement et naturellement basculer vers le fantastique. Pour ceux qui ont lu Downlands, ils y retrouveront des thèmes / points communs. La perte d'un être cher et la difficulté de faire son deuil, la mort omniprésente et cette jonction mort / vivant. Une narration maîtrisée au rythme bien dosé avec des chapitres courts, ils alternent l'enquête de 1996 et les passages tirés du journal de Lucas. Au 3/4 du récit, la psychologue nous dévoile comment va se terminer cette histoire, mais cela n'enlève en rien à l'envie de découvrir les dernières planches et ses révélations. Un comics émouvant et profondément humain, les personnages sont attachants et authentiques. Le style si particulier de Norm Konyu m'a encore émerveillé. Un trait précis, anguleux à l'esthétisme jouant sur le déséquilibre des proportions humaines avec de grosses têtes et des bras / jambes filiformes. Un dessin ne ressemblant à aucun autre. L'ambiance surnaturelle est accentuée avec les couleurs froides et généralement sombres. Un régal pour les yeux. Mon premier coup de cœur de l'année.
Rork
Parfait ; si j'ai un reproche à faire, c'est à moi, peut-être devrais-je acheter cette série, manifestement à lire et à relire. A mon avis, encore meilleur que Tanabe parce qu'il y a quelque chose de Lovecraftien… mais de plus que cela dans cette série, un fantastique plus personnel… Il faut décidément que je vide mon home de bien des choses sans parler de ranger. Bref ! L'architecture est une présence, quand réaliste et surtout quand elle verse dans le fantastique, belle en elle-même, elle fait penser aux cités obscures, mais en tellement mieux ! Le héros solitaire peut se mesurer en mystère à l'Eternaute, ce qui n'est pas peu dire. Les autres personnages ne sont pas mal non plus. Et quel rythme étrange de narration, et quels cadrage des images, les deux ne faisant qu'un comme cadre de l'histoire. On sent presque le vent de l'ailleurs siffler entre les pages !
Arq
J'ai eu la chance de tout pouvoir emprunter à la suite à la Bibliothèque, et ça m'a beaucoup plu ! Le dessin me semble élégant et riche, ce qui permet de patienter le temps que les divers mystères se décantent. Je ne me rappelle pas de toute la complexité, loin s'en faut vu que cela date de plusieurs années, mais la série peut mériter d'être relue. Si aucun personnage n'attire une vraie sympathie, on les plaint tous de ce qu'ils subissent car ils sont vrais. Les deux amoureux disant qu'ils sont bons et que les autres sont mauvais, fuyant, surs de leur bonheur, qu'on retrouve en tant que prostituée et souteneur nous font voir un retournement ironique comme la vie l'est parfois. Et je me demande si ce n'est pas un clin de l'auteur pour la suite : les choses ne sont pas ce qu'elles semblent, et on n'est pas vraiment dans une lutte entre les bons et les méchants. Le mélange de noir et blanc et de couleurs, dans cette série comme dans d'autres, ajoute un petit quelque chose car il est bien fait.
Beatifica Blues
Le Premier classique de Dufaux. Beatifica Blues n'est pas une œuvre parfaite mais elle contient en son sein tout ce qui fera le style de l'auteur : intrusion du fantastique, qualité littéraire indéniable, nihilisme des protagonistes... Et choix avisée du dessinateur. Ici Griffo donne corps à ce récit post apo avec un superbe dessin ancré dans les années 80. C'est magnifique de la première jusqu'à la dernière page. Une des réussites du binôme est d'avoir assumer leurs inspirations respectives en les citant directement : surréalisme et grands auteurs pour Dufaux, tandis que chez Griffo on note un hommage appuyé à Enki Bilal. Ainsi un des personnages rappelle beaucoup le Jean Ferdinand Choublanc de la Foire aux Immortels. Tout n'est pas réussi, le tome 2 explore des pistes narratives qui ont du mal à se raccorder avec la trame principale, et la conclusion disponible dans l'intégrale (33 pages, presque le volume d'un quatrième tome) utilise certains raccourcis même si elle a le mérite d'exister.
L'Armée de l'ombre
Voilà une série qui a tout pour plaire aux amateurs de récits militaires sur la Seconde guerre mondiale. D’abord le dessin est vraiment très bon. Remarque valable pour tout ce qui concerne le matériel (avions, chars, etc.), mais aussi pour les personnages et les décors (immensités de l’URSS – boueuses ou enneigés – et décors urbains). Agréable à l’œil, et plutôt fluide. Du beau travail. Ensuite Speltens a fait un choix original et intéressant pour situer son intrigue. En effet, nous suivons des soldats allemands uniquement sur le front Est, face à l’armée rouge, et en plus on ne commence à les suivre qu’à partir de novembre 1942, c’est-à-dire au moment où la bataille de Stalingrad entre dans sa phase ultime. C’est donc une armée allemande stoppée, puis qui bat en retraite – malgré les contre-attaques, malgré la propagande qui refuse longtemps d’admettre l’évidence – que nous suivons. Si nous voyons des forces soviétiques (chars, avions, certains soldats), tout est centré sur des soldats allemands. De la Wehrmacht uniquement, et non de la SS ou des Einsatzgruppen. Cela permet à Speltens de nous proposer des hommes éloignés des fanatiques que l’on s’imagine, des hommes qui n’hésitent pas à critiquer la propagande voire même le Führer. Du coup on peut s’attacher à ces hommes. Nous suivons certains d’entre eux – qui disparaissent au fur et à mesure au fil des pertes importantes subies par l’armée allemande, avec un jeune homme au centre du récit, avec ses fragilités, son humanité. On ne s’ennuie jamais sur les quatre tomes – même si évidemment nous connaissons le dénouement général (les derniers soldats que nous suivons participent aux combats désespérés du printemps 1945). Mon unique bémol viendrait de la conclusion sur la dernière page : c’est vraiment inutile, « too much ».
L'Institutrice
Très bon récit accessible aux adolescents, mais qui fonctionne tout aussi bien pour un public adulte. Le scénario est solidement construit, porté par une morale claire sans lourdeur. Le choix du contexte breton, relativement peu exploité dans les récits de Résistance, apporte une vraie singularité et ancre efficacement l’histoire dans une réalité locale crédible. Le traitement du corps enseignant et de ses difficultés est mené avec subtilité, tout comme celui de la guerre, jamais spectaculaire ni complaisant. Les personnages, et en particulier les enfants, sont écrits avec beaucoup d’humanité : chacun est identifiable, compréhensible et attachant, ce qui renforce l’impact émotionnel sans forcer le trait. Le diptyque ne cherche pas à révolutionner le genre, mais assume pleinement ce qu’il est : un récit simple, juste et sincère. Graphiquement, le dessin est très réussi. Expressif et plutôt artistique, il apporte une vraie dynamique à un scénario volontairement efficace et sans prise de risque majeure. L’ensemble fonctionne avec fluidité et cohérence. Un diptyque chaleureux, honnête et émotionnellement gratifiant, que l’on recommande sans réserve aux adolescents, aux enseignants et à tous ceux qui apprécient, à l’occasion, une lecture qui fait simplement du bien.
L'Homme gribouillé
Œuvre exigeante et de haute tenue, L’Homme gribouillé articule avec justesse une intrigue d’enquête et un récit fantastique profondément symbolique. La dimension familiale – filiation, héritage, rapport mère-fille – constitue l’ossature du récit et lui confère une densité émotionnelle réelle. Le fantastique n’est jamais décoratif : il fonctionne comme un système de métaphores cohérent, enrichissant le propos et ouvrant l’histoire sur une lecture plus ample, presque mythologique. La narration est dense mais rigoureusement maîtrisée. Le récit demande de l’attention, sans jamais verser dans la complexité gratuite. Les personnages sont solidement construits, travaillés en profondeur, et évoluent de manière crédible au fil des révélations. L’ensemble offre un sentiment de cohérence et un réel « retour sur investissement » pour le lecteur attentif, avec une impression persistante que l’album gagnera encore en richesse lors d’une relecture. Graphiquement, le noir et blanc s’impose comme un choix particulièrement pertinent. Le dessin, moderne et très dynamique, apporte une intensité constante à l’intrigue. La composition des planches, le contenu des cases et la gestion des contrastes sont clairement pensés pour servir le récit et lui donner du corps. Un travail graphique remarquable, au service direct de l’atmosphère et du sens.
Tchesmé
L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Il s’agit du vingt-troisième album de cette série sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il était une fois la Grande Catherine, Un jeu de dominos, Puisque c’est la guerre rêvons de grandeur, Une marine russe qui se relève, Et voguent les navires !, Se battre durant trois jours, Encore quelques batailles et puis la paix. On a appelé ce siècle celui des Lumières mais étonnamment, chaque fois qu’une guerre se terminait, on s’empressait d’en provoquer une autre. Dans une humanité qui ne peut se défaire de l’acte guerrier pour faire entendre sa voix, il y aura toujours des hommes prêts à en suivre d’autres. Et dans des temps où il en faut peu pour bouter le feu aux poudres et embraser le monde, le désordre finit toujours par s’étendre au-delà des frontières. L’homme a cette particularité de toujours trouver une raison prétendument légitime pour nuire. Tel le jeu de dominos d’origine chinoise et qui apparaît en Europe vers les années 1960, la guerre russo-ottomane qui a éclatée en octobre 1768 n’a été qu’une des conséquences des troubles qui ont secoué la république des Deux Nations, union du royaume de Pologne avec le grand-duché de Lituanie. À bord du Netron Menia, les servants s’affairent autour des canons pour tirer sur un navire ottoman. Pendant ce temps-là, le marin Piotr a accompagné le lieutenant Alexis Ivanovitch Gortchakoff à la sainte-barbe. Dans cette partie du vaisseau où sont serrés les ustensiles d’artillerie et la poudre, le marin embroche le lieutenant à la suite d’une algarade. Forteresse de Navarin, dans les premiers jours de juin 1770, l’édifice militaire qui garde la baie de Pylos a été érigé par les Ottomans sur les fondations d’un vieux port. Occupée par différentes armées au fil des conflits, la forteresse est reprise en ce mois de juin, par ses bâtisseurs avec l’aide de mercenaires albanais. Des assaillants qui font preuve d’un zèle particulier à l’égard des rebelles grecs qui avaient fait de la forteresse un lieu de résistance ! Sur le navire Netron Menia, un officier observe la scène avec une longue vue commentant qu’il semble que les Ottomans aient repris la forteresse. Il estime qu’il s’agit d’une drôle de guerre qu’ils mènent là : endurer des mois de mer depuis Saint-Pétersbourg pour établir un timide blocus avant de renoncer. Un autre officier lui demande s’ils en sont responsables. Il continue : Les Ottomans refusent de les affronter, ils arrivent, les ennemis fuient les lieux, ils lèvent les ancres et les Ottomans reviennent. Cette fois-ci, l’auteur peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts et Sciences de la Mer, emmène le lecteur en mer Égée dans le troisième tiers du dix-huitième siècle. Comme à son habitude, il donne corps à la reconstitution historique de cette bataille navale en entremêlant les faits, les visions des navires et des points de vue à hauteur de l’individu, exclusivement masculin. La lecture de la bande dessinée peut se suffire à elle-même pour un néophyte sur cette période de l’Histoire dans cette région du globe, ce qui requiert un bon niveau d’attention pour saisir les implications contenues dans les sous-entendus des discussions. Dès la deuxième planche, l’auteur mentionne la guerre russo-ottomane et les troubles qui ont secoué la république des Deux Nations. La première référence renvoie à la sixième guerre qui s’est déroulée de 1768 à 1774 et qui a opposé l’Empire russe à l’Empire ottoman, les premiers essayant d’obtenir un accès à la mer Noire. La seconde évoque un État formé par l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie de 1569 à 1795. Par la suite, le scénariste fait aussi bien mention d’événements ponctuels comme la prise de la forteresse de Navarin, que des grands de ce monde, comme Grigori Ivanovitch Orlov (1734-1783) et ses frères Alexeï Grigorievitch (1737-1807) et Fiodor Grigorievitch (1741-1796), de Catherine la Grande (1729-1796, Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst). Il met également en scène John Elphinstone (1722-1785), un officier de marine anglais, ayant réellement existé, étant passé en 1768 au service de l’Empire russe. Le lecteur connaisseur de cette période replace sans difficulté ces repères, le néophyte apprécie qu’ils soient étoffés ou développés dans le dossier historique clôturant cet ouvrage, que ce soit le couple de Catherine II et Pierre III, un bref historique des enjeux des précédentes guerre russo-ottomanes, le début de celle qui éclate en 1768, l’état de la marine russe à cette époque, la composition de la flotte ottomane (seize vaisseaux de ligne, six frégates, treize galères, six chebecs et une trentaine de navires de charge, soit un total de mille trois cents canons), l’issue de la bataille terrestre de Larga en Moldavie, et la suite. Il en va de même pour la composante de la marine : la possibilité pour le connaisseur de voir ces bâtiments en action en conformité avec la réalité historique, ou l’occasion de découvrir à quoi pouvait ressembler une bataille navale à l’époque. Comme d’habitude les dessins des navires enchantent le lecteur. Une illustration en pleine page d’un navire russe pour commencer, au beau milieu de la bataille. Aucun détail ne manque : de la coque au grand mât, les voiles pour parties déchirées par les boulets, la figure de la proue et le beaupré, les innombrables cordages, etc. Ce navire et celui en arrière-plan sont finement détourés avec des traits encrés, et ils ressortent sur la mer qui a été réalisée à la peinture. Ce tome se déroule essentiellement en mer, avec trente-huit pages montrant les navires soit vus de la mer, soit à partir d’un pont ou d’une cabine. Le lecteur en prend également plein les yeux avec deux illustrations en pleine page, et trois en double page. Au fil des séquences, l’artiste représente les hommes d’équipage s’affairant sur les navires pour les activités quotidiennes et lors des affrontements à coup de tirs de canon. Comme d’habitude, les images mettent en évidence qu’il s’agit d’un monde d’hommes. Il faut disposer d’une bonne vue pour entrapercevoir deux silhouettes féminines de loin sur un quai en page seize. Le dessinateur détoure chaque forme un trait de contour à l’encrage fin, pouvant présenter quelques aspérités tranchantes, ce qui donne une sensation d’environnements rudes et âpres, en cohérence avec la dureté et la brutalité de la vie en mer et des batailles. Il s’attache à reproduire avec rigueur les uniformes des militaires, les armes, les équipements et accessoires des vaisseaux. Le lecteur peut voir des êtres humains normaux, avec des attitudes adultes, certains s’attachant à garder leurs distances, d’autres les asticotant, les gradés ayant des postures plus guindées. En regardant les uns et les autres, le lecteur peut voir l’agilité et la force physique nécessaires pour travailler sur le pont, dans les voiles, etc. De la même manière lors de la séquence de quatre pages dans une campagne enneigée d’Ukraine en février 1769, il peut constater la rigueur du climat, comment les soldats luttent contre le froid, les platelages de bois utilisés dans le camp pour se tenir à l’écart l’humidité de la neige, les tensions qui peuvent exister entre les marins, et l’horrible réalité des blessures et mutilations occasionnées par les boulets sur la chair humaine, ainsi que les noyades lors des combats. La mise en couleur repose sur des teintes un peu ternes, accentuant une ambiance réaliste et éprouvante. Conformément au dispositif narratif bien rôdé, adapté depuis le début de la série, l’auteur ancre humainement le récit sur des personnages fictifs, ici un marin prénommé Piotr et un lieutenant appelé Alexis Ivanovitch Gortchakoff. D’un côté, il s’agit d’artifices pour apporter un point de vue à hauteur d’hommes, montrer ce que c’est d’être marin sur un des navires de la flotte russe, servir sous les ordres, supporter les autres marins, remplir la fonction de servant de canon, ou pour le lieutenant comment on peut se retrouver sur un navire sans aucune formation. D’un autre, ils dépassent leur simple valeur fonctionnelle, en évoquant une facette de leur vie ou une autre dans leurs dialogues. De manière inattendue, le lecteur voit ainsi apparaître le thème du rapport au père, et de l’héritage moral qu’il transmet à ses enfants, soit de manière positive, soit de manière négative en donnant le mauvais exemple. Ainsi le récit charrie le principe de reproduction des hiérarchies sociales. Cette idée trouve un écho dans la notion de respect de la hiérarchie militaire qui est abordée par le sergent : trouver le bon équilibre entre obéissance, déférence, distance. Au point qu’il rappelle que : L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. S’il a lu d’autres tomes de la série, par exemple U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi, le lecteur est à nouveau frappé par une évidence : ces hommes se battent littéralement au péril de leur vie en conséquence de décisions d’individus qui ne les verront jamais et qui n’ont aucune idée de leurs sacrifices, ou même de leurs conditions de vie. Un tome de plus dans cette collection présentant les mêmes qualités : un grand soin apporté à la reconstitution historique, en particulier les navires, mais aussi les autres éléments militaires et de la vie pragmatique, des cases clairement disposées en bande, une structure efficace jouant avec le fait qu’il s’agit d’événements historiques déjà connus et donc commençant par la scène choc de la fin, et un monde d’hommes. Comme à son habitude, l’auteur dispense élégamment les informations indispensables, et les complète dans le dossier final. Il aborde incidemment d’autres thèmes comme l’héritage psychologique du père vers le fils, ou les formes du respect de la hiérarchie.
Fidji
Avec Fidji, Jean-Luc Cano nous propose un road-trip haletant, porté sur l'action, qu'on a du mal à refermer avant d'en connaitre l'issue. Il est ici question d'amitié, de temps qui passe et de la difficulté de passer de l'adolescence à l'âge adulte. Ce qui marque en premier lieu, c'est la qualité graphique de cette BD parsemée de nombreuses cases en pleines pages du plus bel effet. Le trait de Pierre-Denis Goux est vraiment très dynamique, précis et fin, offrant au lecteur des scènes avec beaucoup de mouvements. Les cadrages alternant paysages, gros plans sur les visages ou le regard des personnages sont particulièrement habiles. Enfin, j'ai également beaucoup apprécié la mise en couleurs de Julia Pinchuk qui colle parfaitement avec les différentes ambiances des chapitres composant cette BD (avec une mention spéciale pour la couverture que je trouve très belle). C'est donc quasiment un sans-faute à ce niveau. Je suis à peine plus mitigé concernant le scénario car j'ai senti venir la chute finale, une cinquantaine de pages avant la fin. Et je trouve ce genre de ficelle un peu éculée depuis les films tels que Fight Club. Malgré tout, et bien que les réactions de nos deux héros soient parfois agaçantes, l'histoire se lit sans déplaisir, la narration étant fluide et les péripéties s'enchainant de manière très rythmée. Un agréable moment de lecture. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10 NOTE GLOBALE : 15,5/20
Last Hero Inuyashiki
Pour une fois, le superhéros n'est ni un jeune, ni un savant, mais un vieux dévalué par sa famille d'ingrats. La réalité sociale est très perceptible dans les situations, dialogues, dessins. Le vieux tombe sur son devoir encore plus étonné qu'un Hobbit sur un anneau de pouvoir, mais il n'en est pas corrompu, seulement un peu dépassé, au début. Pour moi, le vrai sujet du manga est l'inviable sagesse d'un ignoré. Parmi tant, il rend le monde un peu meilleur, si héros, il va jusqu'au bout, sans faire de phrase. Digne de figurer comme sage si des superhéros plus tourmentés se cherchent quelqu'un qui sait écouter les autres.