Risso ne cesse de me surprendre !
Nous sommes très loin ici du style qui l’a défini pendant des années : le noir et blanc bien contrasté, des espaces de lumière et d’ombre dans lesquels les personnages aux contours bien définis évoluaient et agissaient au gré des intrigues, principalement celles de Trillo ou Azzarello. L’introduction de la couleur revient surtout à Patricia Mulvihill, dans 100 bullets, par exemple, sans changer ces éléments fondamentaux. Mais déjà dans le Batman, avec Paul Dini, nous avions le début d’une nouvelle expérimentation avec la couleur. Ici, tout explose !
Risso dessine avec la couleur. Les effets d’aquarelle sont surprenants, ils racontent l’histoire mieux que les mots eux-mêmes: jaunes, bleus, rouges et verts, nuits violettes, ciels orangés : toutes les couleurs complémentaires ! Il faut du courage et de l’assurance! Les couleurs du ciel, de la terre, des journées chaudes et des nuits peuvent sembler trop vives, mais elles créent des ambiances psychologiques qui influencent le lecteur et jouent un rôle de véritable personnage tout au long de l’album.
L'intrigue d'Azzarello est l'un des westerns les plus brutaux et sans concession que j'aie jamais lus. Il ne s'agit pas d'une apologie ou d'une glorification de la violence, comme un premier regard pourrait le laisser penser. C'est un portrait réaliste d'un monde sauvage où la volonté de pouvoir cherche à s'imposer contre toutes les considérations morales, religieuses ou légales. L'être humain est bien pire que les bêtes sauvages !
Depuis le début, nous avons le pressentiment que les trois petits garçons n'auront pas une enfance paisible et heureuse. La recherche de leur mère, les différentes rencontres et menaces vont façonner leur parcours et leur destin. La rencontre avec Chouette Enragée, mais aussi avec des colons nordiques en route vers l'Ouest, sera marquante, un vrai oasis.
Je ne peux m'empêcher de penser, depuis la couverture du livre, que les trois bandits et les trois gamins forment une sorte de miroir ou de destin circulaire dans lequel la violence se reproduit et se perpétue. Ce ne sera peut-être pas indispensable, mais j'aimerais que l'histoire ait une suite. Je serais preneur. Anna, tout comme les enfants survivants et d'autres personnages, le mériteraient.
Un dernier mot pour les couvertures alternatives à la fin de l'album : elles ajoutent de la valeur et de l'intérêt, par la comparaison que l'on fait avec celles de Risso.
Je continue mon exploration des œuvres de Nicolas Wild et pour l’instant toujours pas déçu.
Avec cette escapade en Russie, on retrouve sa patte graphique, sa tendance documentaire et son secret pour rendre le tout fluide, amusant et instructif. Bref, il sait capter l’attention de son lecteur.
J’ai lu l’album il y a peu et comme d’autres l’ont pointé, je regrette de n'avoir qu'un instantané de la vision russe sur ce conflit (nous nous situons ici seulement quelques mois après son démarrage) ... Ce dernier continuant toujours, je reste très curieux de connaitre l' évolution de leurs ressentis aujourd'hui.
Pourquoi pas dans un second tome ?
Malgré ce petit point noir qui ne permet pas une vision globale de cette guerre, un album réussi.
J’ai adoré l’histoire et l’introduction de la culture japonaise dans le livre. J’ai aussi aimé les tatouages des personnages principaux et leurs signification.
Frankenstein de Mary Shelley, un incontournable récit sur l'orgueil humain et le complexe divin, le tout premier roman de science fiction si je ne m'abuse, une histoire maintes fois adaptée et toujours aussi prenante, bref : un classique qu'il me fait toujours plaisir de redécouvrir.
On va commencer par parler de ce qui distingue cette adaptation en premier lieu, à savoir le dessin. Il est splendide, magnifiquement détaillé, sorte de croisement entre des croquis encyclopédiques (surtout lors des pages traitant de la création) et de vieilles peintures, tout en ombrages dramatiques et en mise en scène grandiose. Un dessin parfait pour ce récit qui, je le rappelle, traite avant tout d'une histoire d'orgueil, de vengeance et de souffrance émotionnelle.
L'histoire, pour celleux qui ne la connaîtraient pas, est l'histoire d'un jeune génie avide de postérité (l'éponyme Victor Frankenstein) qui va sans scrupule ou réflexion mettre de côté sa morale et les questionnements métaphysiques pour réaliser l'impossible : créer la vie. Ou plutôt re-créer, son savoir et sa technique se concentrant sur le fait de ramener des tissus organiques morts à la vie.
Si le sous-titre du roman était "le nouveau Prométhée" ce n'est pas pour rien, les enjeux du récits vont venir de cette relation chaotique entre créateur et créature, de cette responsabilité immense qu'est celle de donner la vie, de donner la conscience à quelque chose pour en faire un quelqu'un. L'humain jouant les démiurges, créant un être sans même véritablement réfléchir aux conséquences d'un tel acte, sans considération émotionnelle pour sa créature, l'abandonnant à son sort et la condamnant à la cruauté et la folie, voilà des enjeux prenants et qui ont toujours su me faire vibrer.
Comme dans l'inconscient collectif et la culture populaire il est très fréquent de voir ladite créature réduite à un monstre abominable dont la nature monstrueuse est une fatalité, il est agréable de revoir des adaptations rappeler que dans le roman de base il était surtout question d'une mise en reflet de l'humanité, que cette créature, aussi difforme soit-elle à nos yeux, n'en reste pas moins tout aussi intellectuellement développée que nous, douée de raison et capable, malheureusement, des pires cruautés. Il est question d'un être qui, par solitude et isolement, sombre dans la folie, qui devient immoral et non pas qui aurait toujours été amoral.
C'est tragique à souhait et je trouve toujours les adaptations de ce récits très engageantes, ne serait-ce que sur le point réflexif.
Après, sachons raison garder, l'adaptation est fidèle, de très bonne facture, le dessin est magnifique et la mise en scène grandiose, mais l'adaptation n'est pas non plus révolutionnaire. Elle est peut-être justement trop fidèle.
J'aurais toujours une certaine attache et admiration supérieure pour les œuvres visant à adapter ce récit et ses problématiques mais proposant une nouvelle vision, ou bien en changeant totalement le cadre narratif tout en gardant le sujet central (comme des récits traitant de machines développant une conscience et de leur relation avec leur créateur-ice-s par exemple) ou bien en poussant les réflexions métaphysiques établies dans le roman plus loin, en proposant de nouveaux points de vue sur la question du droit ou non à créer la vie et de ses implications morales et philosophiques.
(Note réelle 3,5)
Je n’ai toujours pas lu Le Château des étoiles mais ayant entendu qu'il ne faut pas connaître la série mère pour apprécier ce spin-off, je me suis lancé. Difficile d'échapper à ce qui semble être le hit du moment: il esten tête de gondole et à la caisse de magasins de tous types: Fnac, boutiques manga, espaces culture... Ceci complété par un titre poétique et de très bons avis, il n'y a pas de prise de risque.
Les temps sont au mix entre BD et manga, comme en témoignent Capitaine Albator - Mémoires de l'Arcadia ou encore Goldorak. Chaque fois avec bonheur et succès à la clé. Et Alex Alice remplit à merveille ce soir. Personnages longiformes de Matsumoto, le steam punk à la sauce Miyazaki d'un côté, mise en scène et scénario à l'européenne de l'autre, l'équilibre est parfait.
La fin du tome 1 se termine avec beaucoup de belles promesses entre quête de vengeance, chasse aux trésor et aventures intergalactiques.
Bref, c'est la valeur sûre du moment même si l'accumulation de ces bons points rend peut-être l'ensemble (trop?) prévisible.
Plus trash que Vanille ou chocolat ?, cette BD dont vous êtes le héros nous propose de suivre un magicien perdu dans un monde fantasy très classique: on récupère des épées, affronte des monstres et fait face à de grandes questions comme gauche-ou-droite. Comme dans l'excellent bouquin interactif de Shinga, on suit les cases dans tous les sens d'une page à l'autre, en avant, en dessous... On peut être tenté de lorgner sur les cases proches (petites, heureusement l'éditeur a eu la bienveillance de proposer un livre en grand format) mais ce serait gâcher 50% du plaisir car l'important n'est pas la quête mais le voyage. Et des voyages, il faudra en refaire pour connaître les différentes fins.
Le dessin est simple mais colle parfaitement à l'ambiance loufoque et au format des cases. Les colorisations permettent de bien se repérer, un travail à saluer. Le scénario est à la fois prévisible et palpitant, difficile à expliquer il faut le lire pour s'imaginer.
Et puis, je salue les auteurs site web qui a été développé et qui permet de garder les comptes de points de vie, pièces etc. et intègre une fonction de lancer de pièce. Simple et limpide, j'applaudis l'initiative!
3.5/5 mais qui mérite un 4 pour les bonnes idées mises en oeuvre.
Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte !
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, c’est le vingt-deuxième de cette collection sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Q-Ha pour le dessin, et par Hiroyuki Ooshima (The Tribe) pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier historique réalisé par le scénariste, comprenant huit parties, portant les titres : Il y a d’abord l’histoire…, Et puis il y a les lois implacables du commerce, Et les troubles grandissent, Le casus belli, Faire parler les canons, Après les opérations terrestres la guerre sur les eaux, Après escape Creek Fatshan Creek, Épilogue.
Depuis 1851, plusieurs régions chinoises sont en proie à une révolte. Le pouvoir de la dynastie mandchoue des Qing est contesté. Il faut dire que le gouvernement central n’arrête plus de se liquéfier et se montre incapable à résoudre les crises économiques et sanitaires qui se succèdent. Comme l’histoire le montre régulièrement, en l’absence d’un pouvoir fort, le peuple se réfugie dans des idéologies qui lui promettent un monde meilleur. En Chine, au milieu du XIXe siècle, il y aura la rébellion des Turbans rouges. Ou encore le mouvement empreint d’un christianisme folklorique du Royaume céleste de la grande Paix, simplifié par le nom de Taiping. Mais les tensions internes finissent par rejaillir sur les étrangers. Dans un petit temple de trois étages, un occidental avec une longue natte tressée égraine un chapelet devant un petit autel sur lequel est posé un petit crucifix. Il termine sa prière et regarde par la fenêtre. Un groupe de soldats vient l’arrêter et le conduire en cellule en passant par les rues de la ville, trajet au cours duquel plusieurs habitants s’en prennent physiquement à lui.
Chine, province du Kouang-Si, le 29 février 1856, Auguste Chapdelaine, prêtre missionnaire français âgé de 42 ans, a été sommairement exécuté pour prosélytisme religieux. Il est décapité en place publique. Guangzhou, la rivière des Perles et le quartier des Factoreries, le 8 octobre 1856. Avec les troubles intérieurs de la révolte des Taiping, la piraterie augmente dans les eaux chinoises. Dès lors, afin de protéger une fois encore leurs intérêts, les Britanniques instillent un système de convoi : un vaisseau de guerre accompagnant quasi systématiquement les navires marchands. Le lieutenant Liam Holman, accompagné de son oncle le premier maître Jake Holman déambulent sur les quais du port de canton. Ils assistent à la montée de plusieurs soldats chinois à bord du navire Arrow battant pavillon anglais : sur ordre du commissaire impérial Ye Mingchen, ils saisissent hommes et cargaison de ce navire de contrebande. Liam s’interpose mais il est repoussé d’un coup de crosse dans la tête. Son oncle l’aide à se relever, en lui faisant la remarque que cela lui apprendra à ne pas se mêler des affaires des Chinois. Dans le quartier administratif, le consul anglais pénètre dans les locaux du vice-roi et commissaire impérial. De manière véhémente, il exige de savoir qui l’a autorisé à monter à bord d’un navire anglais, le Arrow.
Un défi impressionnant à deux points de vue : évoquer une bataille en Chine, immense pays à l’histoire pluri millénaire, et confier la narration visuelle à un artiste autre que le scénariste artiste. S’il est familier de cette série, le lecteur en retrouve deux caractéristiques habituelles. Le scénariste réduit à la portion congrue la place des femmes : il n’en apparaît pas une seule dans ces pages. Un personnage fait mention d’une à laquelle il souhaite conter fleurette lorsque la guerre sera terminée, et l’oncle évoque la mère de Liam a plusieurs reprises. Implicitement, le lecteur en déduit que la guerre est une affaire d’hommes, au moins pour l’armée et les combats. La deuxième caractéristique se trouve dans la structure narrative de l’évocation de la bataille navale. Le titre donne une première indication : il fait référence à la guerre de l’opium plus qu’à une bataille précise et nommée. Comme à son habitude, l’auteur développe un point d’ancrage humain avec deux soldats côté britannique (Liam Holman et son oncle Jake) et deux côtés chinois (Kim Yung & Xu). Il utilise à la fois leurs discussions et des cartouches de texte pour apporter les informations historiques de manière diffuse et assimilable, sans longs pavés de texte. Le lecteur apprend ainsi que Jake Holman a servi pendant la première guerre de l’opium de 1839 à 1842, aboutissant à un traité commercial avec la Chine. Le présent récit se déroule pendant la seconde guerre de l’opium (1856-1860), en 1856/57, débouchant sur la bataille de Fatshan Creek racontée en huit pages.
En fonction de sa relation à ce créateur, le lecteur regrette que Delitte ne dessine pas ce récit, ou bien accueille avec plaisir cette alternance avec un autre artiste qui réalise une interprétation différente d’une bataille navale, apportant ses propres caractéristiques, des différences dans la sensibilité. Il peut voir que cet artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un niveau de détails élevé, ce qui assure une bonne qualité à la reconstitution historique. Charge en effet au dessinateur de donner à voir cette époque, dans cette région du monde, ainsi que les navires de guerre. En effet, l’investissement de Q-Ha se voit dans chaque planche : les tenues vestimentaires des civils comme les tuniques et les couvre-chefs, les uniformes. Il soigne tout autant la description des bâtiments : le temple de deux étages en bordure de rivière avec son architecture caractéristique, les murs du palais avec l’écriteau en chinois expliquant qui est enfermé dans la caisse suspendu à plusieurs mètres du sol (Ennemi à la nation), les sols en terre des chaussées, l’activité dans le port (les quais, les caisses de marchandises, une charrette avec des roues en bois, une vue du ciel pour montrer l’organisation des factoreries (lieu, le bureau où sont les facteurs ou agents d'une compagnie de commerce en pays étranger), une belle vue d’un quartier de Canton avec un pont très arqué et un bassin avec ses plantes aquatiques, les toits en tuiles aux formes si caractéristiques, etc. Le lecteur se rend compte que l’artiste fait usage d’un logiciel de modélisation 3D, ce qui donne un rendu à l’apparence parfois géométrique, très propre sur lui.
Cet aspect informatisé ressort également dans le traitement des textures, en particulier celui de l’eau avec de beaux effets de scintillement du soleil, ou dans le traitement de la végétation par exemple pour l’effet de verdure des feuilles des arbres. Parfois, cela aboutit à une surface qui détonne parce qu’elle n’a pas bénéficié de cet apport de textures, par exemple les toits des bâtisses en page treize. L’utilisation de l’outil numérique se décèle également dans la précision de la représentation des navires du tout type. En page six, le lecteur prend le temps de regarder les jonques de commerce, les navires marchands amarrés à quai dans le port. En planche treize, il dispose d’une vue imprenable en élévation d’une portion de la baie de Hong Kong : onze navires y transitent, neuf à voile dont un avec une roue à aubes, et deux à vapeur. Dans la page suivante, Jake Holman est accoudé sur un énorme canon pour pérorer, et le lecteur peut en apprécier les détails techniques. Deux pages plus loin, c’est tout le détail de la machinerie pour tendre les gréments qui est représenté avec soin. En page vingt-trois : un navire britannique avec sa roue à aubes en premier plan. Lors de la bataille, plusieurs plans en vue de dessus inclinée situent les différents navires en place. D’un côté, le lecteur peut parfois se sentir sortir du récit du fait de modèles 3D comme posés sur une surface (les débris de navires éventrés par les boulets en page quarante-quatre), le plus souvent il se sent en pleine immersion dans ces éléments visuels très concrets.
Comme dans chaque tome, le lecteur peut détecter de ci de là des remarques anti-guerre, très pragmatiques dans les deux camps. Cela commence avec un soldat chinois qui explique à son compagnon : On les a enrôlés, et ces histoires entre les Anglais et le gouverneur ne l’intéressent pas, ils vivent dans la misère depuis toujours et des types comme Ye Mingchen s’engraissent sur leur dos. Cela continue avec oncle Jake qui rappelle à son neveu Liam qu’il a promis à sa mère de le ramener. Le même Jake lui fait amèrement remarquer qu’ils se battent pour l’opium ! Par un tour de passe-passe, son commerce remplit les caisses de l’Empire : ils risquent leurs entrailles pour de l’opium ! Avec une remarque bien sentie sur les premiers profiteurs de toute guerre : Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte ! Le scénariste intègre également la manifestation du racisme ordinaire des Anglais vis-à-vis des Chinois, et fait observer que ces relations sont plus compliquées que cela, quand Kim Yung, un Chinois enrôlé dans l’armée britannique explique à Liam que les Anglais les considèrent tous pareils, eux les Chinois. Mais Yung a autant de considération pour un Cantonais ou un Pékinois que les Anglais, peuvent en avoir pour un Français ou un Russe ! Il vient d’un petit village du Mékong. C’est très à l’ouest. Il espère un jour y retourner. Pour le reste, ce qui se déroule ici l’indiffère ! Quant à la bataille navale elle-même, c’est une boucherie ignoble, sanglante et sans merci, où des inconnus tuent d’autres inconnus dans un massacre dépourvu de toute humanité. Son déroulement vient illustrer les réflexions précédentes de manière accablante.
Un titre d’album qui ne précise pas le nom de la bataille navale, et un dessinateur différent du scénariste : le lecteur comprend que le résultat s’éloignera un peu du reste de la série. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins l’usage d’un logiciel de modélisation 3D, tout en voyant bien ce qu’il apporte à la reconstitution historique. Il s’immerge donc dans cette zone de Fatshan Creek à soixante-dix kilomètres de Canton pour un engagement militaire qui tourne au massacre. Les auteurs font ressortir les conséquences pratiques du décalage dans les technologies en présence. Au fur et à mesure, le récit met en œuvre les mécanismes habituels de la série, pour aboutir à un constat accablant des horreurs qui s’abattent arbitrairement sur des hommes qui se sont vu imposer leur participation à ce conflit.
A la fin de cette lecture, j'ai immédiatement pensé à une autre situation saugrenue qui existe en ce moment et qui, bien que paraissant éloignée, est pourtant du même type : la folie des cartes pokemon. Car ici, il n'est pas réellement question d'art et d'authentification de tableau. Il est question de capitalisme, de gros sous, d'achats démesurés et de l'enthousiasme provoqué par une peinture. La question de l'art n'est que secondaire ...
Je ne connaissais pas du tout l'histoire de cette BD, n'ayant pas spécialement été attentif à ces évènements lorsqu'ils sont survenus. Mais encore aujourd'hui, le tableau Salvator Mundi est le tableau vendu le plus cher au monde. Et toute la BD permet de mettre en lumière ce qu'il s'est passé avant et après cet achat démentiel (un demi-milliard !). Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est presque comiquement débile !
L'histoire est celle d'un tableau retrouvé, vendu, revendu et re-revendu, chaque fois pour une somme plus considérables et avec d'autres enjeux. Parce que l'idée sera progressivement de faire monter les attentes d'un public, jouer sur l'engouement et surtout acheter un bien positionnel. C'est une histoire de personnes qui veulent prouver quelque chose par la peinture, quitte à ne pas se soucier de la réalité. Après tout, on s'en fout de ce qu'est ce tableau ! Ce qui compte, c'est ce qu'il représente, ce qu'on veut y voir. Et surtout, il est important que ce tableau soit ce qu'on veut !
C'est là que cette histoire est folle : lorsqu'on voit arriver la politique dans le monde des tableaux, lorsque l'idée n'est plus d'avoir une peinture mais un outil politique. Désormais, les arts sont une façon de faire de la politique.
La BD est servie par un dessin qui va très bien avec, j'ai trouvé que les caricatures sont très réussies. C'est un dessin très fonctionnel, suffisant pour qu'on suive très bien le déroulé narratif qui est prenant et surtout surprenant. J'ai dis plus haut que la BD m'a rappelé ce qui se joue aujourd'hui autour des cartes Pokemon, et je veux dire par là qu'il y a les mêmes mécaniques à l’œuvre : création d'un engouement artificiel, gonflement des prix et arnaques aux reventes, personnes qui profitent de l'ensemble en faisant les intermédiaires pour rafler une partie des mises ... En fait, c'est une démonstration de la force du capitalisme qui peut faire de l'argent sur tout, sans jamais s'intéresser à la valeur intrinsèque de la chose en question. Et cette BD démontre que tout ceci est un système qui déborde largement du monde de l'art : au final, la question nous touchera d'une façon ou d'une autre ....
C'est avec cette BD que j'entends parler de ce récit, qui n'est pas sans m'évoquer toutes ces histoires de types motivés, volontaires et déterminés, mais qui échoueront lamentablement. Et comme souvent, les perdants sont moins représentés que les gagnants, alors qu'on en apprendrait aussi énormément.
Bref, la BD nous présente une tentative par un jeune homme de traverser la Guyane en solitaire afin de rejoindre le Brésil, en 1949. Le récit est un documentaire précis, notamment dans les encarts qui sont directement issus de son journal et permettent d'avoir le point de vue de ce jeune homme, idéaliste et un peu tête de lard, qui n'est clairement pas fait pour ce type de voyage. Mais c'est amusant de voir sa façon de s'entêter, son parcours de vie aussi, dévoilé petit à petit, qui amène à comprendre son obsession. Le tout est renforcé par le dessin qui fait ressentir la jungle Guyanaise mais aussi la folie progressive de cette expédition dans l'enfer vert.
Ce qui est intéressant, c'est que comme souvent dans des récits de ce type, il y a une vraie question de la volonté individuelle confrontée à la réalité. Ce jeune homme veut quelque chose, indépendament des faits qui se présentent à lui et lui enjoindraient à reculer. Sans le condamner ou le glorifier, la BD présente la complexité de ce genre de comportements. Entre le besoin d'accomplissement, le désir de reconnaissance, l'entêtement presque pathologique, l'idéalisation de ce genre de comportement ... Encore aujourd'hui on peut s'y retrouver ou reconnaitre quelque chose qu'on voit chez d'autres. Into the wild, très beau film et très bon livre, avait le même regard avec une histoire similaire. Au final, cette BD interroge pas mal sur les raisons qui nous poussent parfois dans des logiques absurdes, tout en étant très lucides sur ce que ce genre de comportement induit. Une BD qui fait réfléchir, je trouve !
Ayez peur, très peur ! C'était le premier travail de Gou Tanabe que j'ai lu. Et je suis encore très terrifié, j'ai déjà lu et commandé d'autres oeuvres de l'auteur.
Je connaissais les textes de Lovecraft, mais je pensais qu'il ne serait pas facile de les adapter en bande dessinée ou même au cinéma.
Comment dire l'indicible, comment transmettre l'étrangeté et l'horreur ?
Surtout, il est important de ne pas tout montrer de manière trop claire, au risque de tout gâcher et de tomber dans le ridicule. C’est un équilibre difficile !
Les dessins sont très bons, la progression de l'histoire intensifie l'inquiétude du lecteur, du moins c'est ce que j'ai ressenti.
1931, l'expédition à la recherche du Pr Lake en Antarctique... des squelettes et encore des squelettes ! Terreur et folie.
J'aime beaucoup la façon dont Tanabe maintient le suspense jusqu'au dénouement (?). Mais la peur ne s'arrête pas.
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La Ballade des frères Blood
Risso ne cesse de me surprendre ! Nous sommes très loin ici du style qui l’a défini pendant des années : le noir et blanc bien contrasté, des espaces de lumière et d’ombre dans lesquels les personnages aux contours bien définis évoluaient et agissaient au gré des intrigues, principalement celles de Trillo ou Azzarello. L’introduction de la couleur revient surtout à Patricia Mulvihill, dans 100 bullets, par exemple, sans changer ces éléments fondamentaux. Mais déjà dans le Batman, avec Paul Dini, nous avions le début d’une nouvelle expérimentation avec la couleur. Ici, tout explose ! Risso dessine avec la couleur. Les effets d’aquarelle sont surprenants, ils racontent l’histoire mieux que les mots eux-mêmes: jaunes, bleus, rouges et verts, nuits violettes, ciels orangés : toutes les couleurs complémentaires ! Il faut du courage et de l’assurance! Les couleurs du ciel, de la terre, des journées chaudes et des nuits peuvent sembler trop vives, mais elles créent des ambiances psychologiques qui influencent le lecteur et jouent un rôle de véritable personnage tout au long de l’album. L'intrigue d'Azzarello est l'un des westerns les plus brutaux et sans concession que j'aie jamais lus. Il ne s'agit pas d'une apologie ou d'une glorification de la violence, comme un premier regard pourrait le laisser penser. C'est un portrait réaliste d'un monde sauvage où la volonté de pouvoir cherche à s'imposer contre toutes les considérations morales, religieuses ou légales. L'être humain est bien pire que les bêtes sauvages ! Depuis le début, nous avons le pressentiment que les trois petits garçons n'auront pas une enfance paisible et heureuse. La recherche de leur mère, les différentes rencontres et menaces vont façonner leur parcours et leur destin. La rencontre avec Chouette Enragée, mais aussi avec des colons nordiques en route vers l'Ouest, sera marquante, un vrai oasis. Je ne peux m'empêcher de penser, depuis la couverture du livre, que les trois bandits et les trois gamins forment une sorte de miroir ou de destin circulaire dans lequel la violence se reproduit et se perpétue. Ce ne sera peut-être pas indispensable, mais j'aimerais que l'histoire ait une suite. Je serais preneur. Anna, tout comme les enfants survivants et d'autres personnages, le mériteraient. Un dernier mot pour les couvertures alternatives à la fin de l'album : elles ajoutent de la valeur et de l'intérêt, par la comparaison que l'on fait avec celles de Risso.
A quoi pensent les russes
Je continue mon exploration des œuvres de Nicolas Wild et pour l’instant toujours pas déçu. Avec cette escapade en Russie, on retrouve sa patte graphique, sa tendance documentaire et son secret pour rendre le tout fluide, amusant et instructif. Bref, il sait capter l’attention de son lecteur. J’ai lu l’album il y a peu et comme d’autres l’ont pointé, je regrette de n'avoir qu'un instantané de la vision russe sur ce conflit (nous nous situons ici seulement quelques mois après son démarrage) ... Ce dernier continuant toujours, je reste très curieux de connaitre l' évolution de leurs ressentis aujourd'hui. Pourquoi pas dans un second tome ? Malgré ce petit point noir qui ne permet pas une vision globale de cette guerre, un album réussi.
SHI
J’ai adoré l’histoire et l’introduction de la culture japonaise dans le livre. J’ai aussi aimé les tatouages des personnages principaux et leurs signification.
Frankenstein (Bess)
Frankenstein de Mary Shelley, un incontournable récit sur l'orgueil humain et le complexe divin, le tout premier roman de science fiction si je ne m'abuse, une histoire maintes fois adaptée et toujours aussi prenante, bref : un classique qu'il me fait toujours plaisir de redécouvrir. On va commencer par parler de ce qui distingue cette adaptation en premier lieu, à savoir le dessin. Il est splendide, magnifiquement détaillé, sorte de croisement entre des croquis encyclopédiques (surtout lors des pages traitant de la création) et de vieilles peintures, tout en ombrages dramatiques et en mise en scène grandiose. Un dessin parfait pour ce récit qui, je le rappelle, traite avant tout d'une histoire d'orgueil, de vengeance et de souffrance émotionnelle. L'histoire, pour celleux qui ne la connaîtraient pas, est l'histoire d'un jeune génie avide de postérité (l'éponyme Victor Frankenstein) qui va sans scrupule ou réflexion mettre de côté sa morale et les questionnements métaphysiques pour réaliser l'impossible : créer la vie. Ou plutôt re-créer, son savoir et sa technique se concentrant sur le fait de ramener des tissus organiques morts à la vie. Si le sous-titre du roman était "le nouveau Prométhée" ce n'est pas pour rien, les enjeux du récits vont venir de cette relation chaotique entre créateur et créature, de cette responsabilité immense qu'est celle de donner la vie, de donner la conscience à quelque chose pour en faire un quelqu'un. L'humain jouant les démiurges, créant un être sans même véritablement réfléchir aux conséquences d'un tel acte, sans considération émotionnelle pour sa créature, l'abandonnant à son sort et la condamnant à la cruauté et la folie, voilà des enjeux prenants et qui ont toujours su me faire vibrer. Comme dans l'inconscient collectif et la culture populaire il est très fréquent de voir ladite créature réduite à un monstre abominable dont la nature monstrueuse est une fatalité, il est agréable de revoir des adaptations rappeler que dans le roman de base il était surtout question d'une mise en reflet de l'humanité, que cette créature, aussi difforme soit-elle à nos yeux, n'en reste pas moins tout aussi intellectuellement développée que nous, douée de raison et capable, malheureusement, des pires cruautés. Il est question d'un être qui, par solitude et isolement, sombre dans la folie, qui devient immoral et non pas qui aurait toujours été amoral. C'est tragique à souhait et je trouve toujours les adaptations de ce récits très engageantes, ne serait-ce que sur le point réflexif. Après, sachons raison garder, l'adaptation est fidèle, de très bonne facture, le dessin est magnifique et la mise en scène grandiose, mais l'adaptation n'est pas non plus révolutionnaire. Elle est peut-être justement trop fidèle. J'aurais toujours une certaine attache et admiration supérieure pour les œuvres visant à adapter ce récit et ses problématiques mais proposant une nouvelle vision, ou bien en changeant totalement le cadre narratif tout en gardant le sujet central (comme des récits traitant de machines développant une conscience et de leur relation avec leur créateur-ice-s par exemple) ou bien en poussant les réflexions métaphysiques établies dans le roman plus loin, en proposant de nouveaux points de vue sur la question du droit ou non à créer la vie et de ses implications morales et philosophiques. (Note réelle 3,5)
Les Chants du Cygne Noir
Je n’ai toujours pas lu Le Château des étoiles mais ayant entendu qu'il ne faut pas connaître la série mère pour apprécier ce spin-off, je me suis lancé. Difficile d'échapper à ce qui semble être le hit du moment: il esten tête de gondole et à la caisse de magasins de tous types: Fnac, boutiques manga, espaces culture... Ceci complété par un titre poétique et de très bons avis, il n'y a pas de prise de risque. Les temps sont au mix entre BD et manga, comme en témoignent Capitaine Albator - Mémoires de l'Arcadia ou encore Goldorak. Chaque fois avec bonheur et succès à la clé. Et Alex Alice remplit à merveille ce soir. Personnages longiformes de Matsumoto, le steam punk à la sauce Miyazaki d'un côté, mise en scène et scénario à l'européenne de l'autre, l'équilibre est parfait. La fin du tome 1 se termine avec beaucoup de belles promesses entre quête de vengeance, chasse aux trésor et aventures intergalactiques. Bref, c'est la valeur sûre du moment même si l'accumulation de ces bons points rend peut-être l'ensemble (trop?) prévisible.
Anal Wizards
Plus trash que Vanille ou chocolat ?, cette BD dont vous êtes le héros nous propose de suivre un magicien perdu dans un monde fantasy très classique: on récupère des épées, affronte des monstres et fait face à de grandes questions comme gauche-ou-droite. Comme dans l'excellent bouquin interactif de Shinga, on suit les cases dans tous les sens d'une page à l'autre, en avant, en dessous... On peut être tenté de lorgner sur les cases proches (petites, heureusement l'éditeur a eu la bienveillance de proposer un livre en grand format) mais ce serait gâcher 50% du plaisir car l'important n'est pas la quête mais le voyage. Et des voyages, il faudra en refaire pour connaître les différentes fins. Le dessin est simple mais colle parfaitement à l'ambiance loufoque et au format des cases. Les colorisations permettent de bien se repérer, un travail à saluer. Le scénario est à la fois prévisible et palpitant, difficile à expliquer il faut le lire pour s'imaginer. Et puis, je salue les auteurs site web qui a été développé et qui permet de garder les comptes de points de vie, pièces etc. et intègre une fonction de lancer de pièce. Simple et limpide, j'applaudis l'initiative! 3.5/5 mais qui mérite un 4 pour les bonnes idées mises en oeuvre.
Opium war
Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, c’est le vingt-deuxième de cette collection sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Q-Ha pour le dessin, et par Hiroyuki Ooshima (The Tribe) pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier historique réalisé par le scénariste, comprenant huit parties, portant les titres : Il y a d’abord l’histoire…, Et puis il y a les lois implacables du commerce, Et les troubles grandissent, Le casus belli, Faire parler les canons, Après les opérations terrestres la guerre sur les eaux, Après escape Creek Fatshan Creek, Épilogue. Depuis 1851, plusieurs régions chinoises sont en proie à une révolte. Le pouvoir de la dynastie mandchoue des Qing est contesté. Il faut dire que le gouvernement central n’arrête plus de se liquéfier et se montre incapable à résoudre les crises économiques et sanitaires qui se succèdent. Comme l’histoire le montre régulièrement, en l’absence d’un pouvoir fort, le peuple se réfugie dans des idéologies qui lui promettent un monde meilleur. En Chine, au milieu du XIXe siècle, il y aura la rébellion des Turbans rouges. Ou encore le mouvement empreint d’un christianisme folklorique du Royaume céleste de la grande Paix, simplifié par le nom de Taiping. Mais les tensions internes finissent par rejaillir sur les étrangers. Dans un petit temple de trois étages, un occidental avec une longue natte tressée égraine un chapelet devant un petit autel sur lequel est posé un petit crucifix. Il termine sa prière et regarde par la fenêtre. Un groupe de soldats vient l’arrêter et le conduire en cellule en passant par les rues de la ville, trajet au cours duquel plusieurs habitants s’en prennent physiquement à lui. Chine, province du Kouang-Si, le 29 février 1856, Auguste Chapdelaine, prêtre missionnaire français âgé de 42 ans, a été sommairement exécuté pour prosélytisme religieux. Il est décapité en place publique. Guangzhou, la rivière des Perles et le quartier des Factoreries, le 8 octobre 1856. Avec les troubles intérieurs de la révolte des Taiping, la piraterie augmente dans les eaux chinoises. Dès lors, afin de protéger une fois encore leurs intérêts, les Britanniques instillent un système de convoi : un vaisseau de guerre accompagnant quasi systématiquement les navires marchands. Le lieutenant Liam Holman, accompagné de son oncle le premier maître Jake Holman déambulent sur les quais du port de canton. Ils assistent à la montée de plusieurs soldats chinois à bord du navire Arrow battant pavillon anglais : sur ordre du commissaire impérial Ye Mingchen, ils saisissent hommes et cargaison de ce navire de contrebande. Liam s’interpose mais il est repoussé d’un coup de crosse dans la tête. Son oncle l’aide à se relever, en lui faisant la remarque que cela lui apprendra à ne pas se mêler des affaires des Chinois. Dans le quartier administratif, le consul anglais pénètre dans les locaux du vice-roi et commissaire impérial. De manière véhémente, il exige de savoir qui l’a autorisé à monter à bord d’un navire anglais, le Arrow. Un défi impressionnant à deux points de vue : évoquer une bataille en Chine, immense pays à l’histoire pluri millénaire, et confier la narration visuelle à un artiste autre que le scénariste artiste. S’il est familier de cette série, le lecteur en retrouve deux caractéristiques habituelles. Le scénariste réduit à la portion congrue la place des femmes : il n’en apparaît pas une seule dans ces pages. Un personnage fait mention d’une à laquelle il souhaite conter fleurette lorsque la guerre sera terminée, et l’oncle évoque la mère de Liam a plusieurs reprises. Implicitement, le lecteur en déduit que la guerre est une affaire d’hommes, au moins pour l’armée et les combats. La deuxième caractéristique se trouve dans la structure narrative de l’évocation de la bataille navale. Le titre donne une première indication : il fait référence à la guerre de l’opium plus qu’à une bataille précise et nommée. Comme à son habitude, l’auteur développe un point d’ancrage humain avec deux soldats côté britannique (Liam Holman et son oncle Jake) et deux côtés chinois (Kim Yung & Xu). Il utilise à la fois leurs discussions et des cartouches de texte pour apporter les informations historiques de manière diffuse et assimilable, sans longs pavés de texte. Le lecteur apprend ainsi que Jake Holman a servi pendant la première guerre de l’opium de 1839 à 1842, aboutissant à un traité commercial avec la Chine. Le présent récit se déroule pendant la seconde guerre de l’opium (1856-1860), en 1856/57, débouchant sur la bataille de Fatshan Creek racontée en huit pages. En fonction de sa relation à ce créateur, le lecteur regrette que Delitte ne dessine pas ce récit, ou bien accueille avec plaisir cette alternance avec un autre artiste qui réalise une interprétation différente d’une bataille navale, apportant ses propres caractéristiques, des différences dans la sensibilité. Il peut voir que cet artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un niveau de détails élevé, ce qui assure une bonne qualité à la reconstitution historique. Charge en effet au dessinateur de donner à voir cette époque, dans cette région du monde, ainsi que les navires de guerre. En effet, l’investissement de Q-Ha se voit dans chaque planche : les tenues vestimentaires des civils comme les tuniques et les couvre-chefs, les uniformes. Il soigne tout autant la description des bâtiments : le temple de deux étages en bordure de rivière avec son architecture caractéristique, les murs du palais avec l’écriteau en chinois expliquant qui est enfermé dans la caisse suspendu à plusieurs mètres du sol (Ennemi à la nation), les sols en terre des chaussées, l’activité dans le port (les quais, les caisses de marchandises, une charrette avec des roues en bois, une vue du ciel pour montrer l’organisation des factoreries (lieu, le bureau où sont les facteurs ou agents d'une compagnie de commerce en pays étranger), une belle vue d’un quartier de Canton avec un pont très arqué et un bassin avec ses plantes aquatiques, les toits en tuiles aux formes si caractéristiques, etc. Le lecteur se rend compte que l’artiste fait usage d’un logiciel de modélisation 3D, ce qui donne un rendu à l’apparence parfois géométrique, très propre sur lui. Cet aspect informatisé ressort également dans le traitement des textures, en particulier celui de l’eau avec de beaux effets de scintillement du soleil, ou dans le traitement de la végétation par exemple pour l’effet de verdure des feuilles des arbres. Parfois, cela aboutit à une surface qui détonne parce qu’elle n’a pas bénéficié de cet apport de textures, par exemple les toits des bâtisses en page treize. L’utilisation de l’outil numérique se décèle également dans la précision de la représentation des navires du tout type. En page six, le lecteur prend le temps de regarder les jonques de commerce, les navires marchands amarrés à quai dans le port. En planche treize, il dispose d’une vue imprenable en élévation d’une portion de la baie de Hong Kong : onze navires y transitent, neuf à voile dont un avec une roue à aubes, et deux à vapeur. Dans la page suivante, Jake Holman est accoudé sur un énorme canon pour pérorer, et le lecteur peut en apprécier les détails techniques. Deux pages plus loin, c’est tout le détail de la machinerie pour tendre les gréments qui est représenté avec soin. En page vingt-trois : un navire britannique avec sa roue à aubes en premier plan. Lors de la bataille, plusieurs plans en vue de dessus inclinée situent les différents navires en place. D’un côté, le lecteur peut parfois se sentir sortir du récit du fait de modèles 3D comme posés sur une surface (les débris de navires éventrés par les boulets en page quarante-quatre), le plus souvent il se sent en pleine immersion dans ces éléments visuels très concrets. Comme dans chaque tome, le lecteur peut détecter de ci de là des remarques anti-guerre, très pragmatiques dans les deux camps. Cela commence avec un soldat chinois qui explique à son compagnon : On les a enrôlés, et ces histoires entre les Anglais et le gouverneur ne l’intéressent pas, ils vivent dans la misère depuis toujours et des types comme Ye Mingchen s’engraissent sur leur dos. Cela continue avec oncle Jake qui rappelle à son neveu Liam qu’il a promis à sa mère de le ramener. Le même Jake lui fait amèrement remarquer qu’ils se battent pour l’opium ! Par un tour de passe-passe, son commerce remplit les caisses de l’Empire : ils risquent leurs entrailles pour de l’opium ! Avec une remarque bien sentie sur les premiers profiteurs de toute guerre : Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte ! Le scénariste intègre également la manifestation du racisme ordinaire des Anglais vis-à-vis des Chinois, et fait observer que ces relations sont plus compliquées que cela, quand Kim Yung, un Chinois enrôlé dans l’armée britannique explique à Liam que les Anglais les considèrent tous pareils, eux les Chinois. Mais Yung a autant de considération pour un Cantonais ou un Pékinois que les Anglais, peuvent en avoir pour un Français ou un Russe ! Il vient d’un petit village du Mékong. C’est très à l’ouest. Il espère un jour y retourner. Pour le reste, ce qui se déroule ici l’indiffère ! Quant à la bataille navale elle-même, c’est une boucherie ignoble, sanglante et sans merci, où des inconnus tuent d’autres inconnus dans un massacre dépourvu de toute humanité. Son déroulement vient illustrer les réflexions précédentes de manière accablante. Un titre d’album qui ne précise pas le nom de la bataille navale, et un dessinateur différent du scénariste : le lecteur comprend que le résultat s’éloignera un peu du reste de la série. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins l’usage d’un logiciel de modélisation 3D, tout en voyant bien ce qu’il apporte à la reconstitution historique. Il s’immerge donc dans cette zone de Fatshan Creek à soixante-dix kilomètres de Canton pour un engagement militaire qui tourne au massacre. Les auteurs font ressortir les conséquences pratiques du décalage dans les technologies en présence. Au fur et à mesure, le récit met en œuvre les mécanismes habituels de la série, pour aboutir à un constat accablant des horreurs qui s’abattent arbitrairement sur des hommes qui se sont vu imposer leur participation à ce conflit.
Salvator Mundi
A la fin de cette lecture, j'ai immédiatement pensé à une autre situation saugrenue qui existe en ce moment et qui, bien que paraissant éloignée, est pourtant du même type : la folie des cartes pokemon. Car ici, il n'est pas réellement question d'art et d'authentification de tableau. Il est question de capitalisme, de gros sous, d'achats démesurés et de l'enthousiasme provoqué par une peinture. La question de l'art n'est que secondaire ... Je ne connaissais pas du tout l'histoire de cette BD, n'ayant pas spécialement été attentif à ces évènements lorsqu'ils sont survenus. Mais encore aujourd'hui, le tableau Salvator Mundi est le tableau vendu le plus cher au monde. Et toute la BD permet de mettre en lumière ce qu'il s'est passé avant et après cet achat démentiel (un demi-milliard !). Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est presque comiquement débile ! L'histoire est celle d'un tableau retrouvé, vendu, revendu et re-revendu, chaque fois pour une somme plus considérables et avec d'autres enjeux. Parce que l'idée sera progressivement de faire monter les attentes d'un public, jouer sur l'engouement et surtout acheter un bien positionnel. C'est une histoire de personnes qui veulent prouver quelque chose par la peinture, quitte à ne pas se soucier de la réalité. Après tout, on s'en fout de ce qu'est ce tableau ! Ce qui compte, c'est ce qu'il représente, ce qu'on veut y voir. Et surtout, il est important que ce tableau soit ce qu'on veut ! C'est là que cette histoire est folle : lorsqu'on voit arriver la politique dans le monde des tableaux, lorsque l'idée n'est plus d'avoir une peinture mais un outil politique. Désormais, les arts sont une façon de faire de la politique. La BD est servie par un dessin qui va très bien avec, j'ai trouvé que les caricatures sont très réussies. C'est un dessin très fonctionnel, suffisant pour qu'on suive très bien le déroulé narratif qui est prenant et surtout surprenant. J'ai dis plus haut que la BD m'a rappelé ce qui se joue aujourd'hui autour des cartes Pokemon, et je veux dire par là qu'il y a les mêmes mécaniques à l’œuvre : création d'un engouement artificiel, gonflement des prix et arnaques aux reventes, personnes qui profitent de l'ensemble en faisant les intermédiaires pour rafler une partie des mises ... En fait, c'est une démonstration de la force du capitalisme qui peut faire de l'argent sur tout, sans jamais s'intéresser à la valeur intrinsèque de la chose en question. Et cette BD démontre que tout ceci est un système qui déborde largement du monde de l'art : au final, la question nous touchera d'une façon ou d'une autre ....
Je reviens dans six mois
C'est avec cette BD que j'entends parler de ce récit, qui n'est pas sans m'évoquer toutes ces histoires de types motivés, volontaires et déterminés, mais qui échoueront lamentablement. Et comme souvent, les perdants sont moins représentés que les gagnants, alors qu'on en apprendrait aussi énormément. Bref, la BD nous présente une tentative par un jeune homme de traverser la Guyane en solitaire afin de rejoindre le Brésil, en 1949. Le récit est un documentaire précis, notamment dans les encarts qui sont directement issus de son journal et permettent d'avoir le point de vue de ce jeune homme, idéaliste et un peu tête de lard, qui n'est clairement pas fait pour ce type de voyage. Mais c'est amusant de voir sa façon de s'entêter, son parcours de vie aussi, dévoilé petit à petit, qui amène à comprendre son obsession. Le tout est renforcé par le dessin qui fait ressentir la jungle Guyanaise mais aussi la folie progressive de cette expédition dans l'enfer vert. Ce qui est intéressant, c'est que comme souvent dans des récits de ce type, il y a une vraie question de la volonté individuelle confrontée à la réalité. Ce jeune homme veut quelque chose, indépendament des faits qui se présentent à lui et lui enjoindraient à reculer. Sans le condamner ou le glorifier, la BD présente la complexité de ce genre de comportements. Entre le besoin d'accomplissement, le désir de reconnaissance, l'entêtement presque pathologique, l'idéalisation de ce genre de comportement ... Encore aujourd'hui on peut s'y retrouver ou reconnaitre quelque chose qu'on voit chez d'autres. Into the wild, très beau film et très bon livre, avait le même regard avec une histoire similaire. Au final, cette BD interroge pas mal sur les raisons qui nous poussent parfois dans des logiques absurdes, tout en étant très lucides sur ce que ce genre de comportement induit. Une BD qui fait réfléchir, je trouve !
Les Montagnes hallucinées (Tanabe)
Ayez peur, très peur ! C'était le premier travail de Gou Tanabe que j'ai lu. Et je suis encore très terrifié, j'ai déjà lu et commandé d'autres oeuvres de l'auteur. Je connaissais les textes de Lovecraft, mais je pensais qu'il ne serait pas facile de les adapter en bande dessinée ou même au cinéma. Comment dire l'indicible, comment transmettre l'étrangeté et l'horreur ? Surtout, il est important de ne pas tout montrer de manière trop claire, au risque de tout gâcher et de tomber dans le ridicule. C’est un équilibre difficile ! Les dessins sont très bons, la progression de l'histoire intensifie l'inquiétude du lecteur, du moins c'est ce que j'ai ressenti. 1931, l'expédition à la recherche du Pr Lake en Antarctique... des squelettes et encore des squelettes ! Terreur et folie. J'aime beaucoup la façon dont Tanabe maintient le suspense jusqu'au dénouement (?). Mais la peur ne s'arrête pas. L'édition, les reliures surtout, sont incroyablement bonnes, le toucher est extrêmement agréable ! Et, oui, elles sont parfaitement bien dans ma bibliothèque, elles la valorisent même !