Les derniers avis (34 avis)

Couverture de la série Petit pays
Petit pays

Une adaptation d’un roman que je ne connais pas, mais qui a de faux airs de documentaire, tant le récit est ancré dans la réalité, tant il en a la saveur et l’amertume. Après un long moment de mise en place des personnages et des décors (ville, campagnes, ambiance politique qui se dégrade), l’horreur s’abat au Rwanda, et déborde au Burundi, où vivent les personnages que nous suivons. L’horreur du génocide mis en œuvre par des extrémistes Hutus contre les Tutsis (et tous les hutus trop « modérés ») prend évidemment à la gorge. Voir la haine se développer, y compris lorsqu’il s’agit de se venger des meurtriers (voir la scène où le jeune héros est contraint de se joindre à la meute en immolant un Hutu accusé d’être un génocidaire !) ne peut qu’interpeller, même si hélas c’est bien ainsi que ça s’est passé. Le récit, « romancé », n’en reste pas moins crédible, et nous présente le génocide perpétré au Rwanda – et ses conséquences – de façon naturelle. Parmi les conséquences, la haine développée envers les « Français ». Si elle n’est pas expliquée ici, elle peut se comprendre, tant la France a fermé les yeux, si ce n’est soutenu certains caciques génocidaires, et, on s’en souvient, son intervention – des plus tardives ! – n’a finalement permis que de sauver les génocidaires en fuite… Et la longue mise en place rend encore plus palpable violence et douleur, angoisse et terreur qui vont jeter un voile noir sur la région. Un récit prenant en tout cas, dans lequel la petite histoire s’intègre très bien dans la grande, les deux étant aisée à suivre.

08/01/2026 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série On l'appelait Vermicelle
On l'appelait Vermicelle

Cette BD n'est pas une autobiographie mais il est indéniable qu'elle s'en inspire fortement pour ce récit. Car nous avons ici la démonstration par l'exemple de la violence éducative, c'est-à-dire la violence que les parents exercent sur leurs enfants et qu'ils leurs transmettent bien souvent. Cette violence éducative, ce n'est pas, comme on l'imagine souvent, une violence sourde et brutale. Pas de coups, de viols, de hurlements ou d'enfermements. Mais pour autant, ce n'en est pas moins une violence certaine. La BD décevra sans doute des gens qui trouveront qu'elle est trop sage, trop gentille, qu'elle ne va pas au fond des choses. Pourtant elle réussit à mettre en lumière ce que je connais depuis des années et dont je parle souvent avec des parents (ce qui conduit aussi souvent à des débats ou de l'énervement), à savoir qu'être un mauvais parent est très facile et souvent dans les détails. Les violences éducatives sont un long processus, des petites phrases prononcées chaque jour à des gestes qui nous paraissent anodins. Cela n'empêche pas d'être de bons parents au global, d'avoir une envie de bien faire voir même d'être prévenant et attentif. Le monde n'est pas si binaire que ça ... Pour en revenir à cette BD, je trouve qu'elle réussit son propos justement parce qu'elle n'essaye pas de montrer une situation caricaturale. Il y a certes le handicap de la sœur qui intervient, mais ce qu'elle raconte est universel. Ce n'est pas un exemple qui parle à tous, ce sont des petits exemples qui peuvent parler à tous. Et ça c'est remarquable. Le personnage principal étant féminin, il se rajoute la couche de sexisme ordinaire envers les femmes (y compris jeune) telles que les remarques à base de "tu n'es pas jolie quand tu boudes", par exemple. Il va de soi qu'une même BD avec un garçon aurait aussi donné son lot de remarque ("sois fort, ne pleure pas", "faut te défendre, reste pas passif", "vas-y, dis-lui bien" etc ....). La BD est donc un étalage de ces petites violences, de ces moments où l'éducation des parents déraillent. Encore une fois, il s'agit ici d'une famille aimante, pas déchirée par un divorce ou qui se déteste, dont les parents ont des boulots (et donc sans pression financière, sans fin de mois difficile) mais déjà là se dessine la violence éducative. Ce qui est formidable, c'est qu'en plaçant le regard du point de vue de l'enfant, on comprend tout ce que cela implique : le manque de patience, d'explication, l'importance du dialogue, de comprendre les émotions et d'en parler, les non-dits, les mensonges pour leur bien, les phrases anodines pourtant lourde de sens ... Je fais l'éloge de la BD qui n'est pourtant pas sans défaut. Il y a la fin un peu brutale et qui laisse entrevoir les pistes à exploiter : voir un psy, en parler, s'informer, échanger avec ses parents ... Mais je comprend que le but n'est pas de faire un manuel à ce propos, juste de présenter la situation de ces violences éducatives et laisser le lecteur ou la lectrice libre de ce qu'il doit en comprendre. Au final, c'est surtout un état des lieux de ce que l'enfant subit au sein des familles. Une BD qui sera à compléter par bien des articles, podcasts et livres pour essayer de mieux en comprendre les enjeux ensuite. Une BD à lire et à faire lire, à mon gout.

08/01/2026 (modifier)
Par Simili
Note: 4/5
Couverture de la série Un Dernier tour de terrain
Un Dernier tour de terrain

Ah le football, sport universel par excellence, vraie religion pour ses aficionados, symbole de tous les excès et dérives de notre société mettant en exergue l'égoïsme de ses acteurs pour ses détracteurs. Toujours est il que c'est un sujet qui laisse rarement indifférent, même si on ne s'y intéresse pas. Mais pour ma part c'est un sujet qui m'intéresse et auquel je prête toujours une oreille attentive. Du coup "Un dernier tour de terrain" se retrouva rapidement dans ma PAL et lorsque l'occasion de me le procurer se présenta, tel Kylian Mbappé je ne l'a manqua pas. Et c'est sans aucun mal que le duo (d'attaque) espagnol au commande du scénario su capter mon attention et captiver autant qu'un match du Real Madrid et ce pour plusieurs raisons : - La première est le choix de leur héros, tout du moins sa fonction. Dans le microcosme du ballon rond ( et bientôt dans celui de l'ovalie) le métier d'agent est celui qui cristallise le plus les critiques et les dérives du foot business. Toujours plus de transferts pour plus de pognon. Dans le foot, comme dans bien d'autres sports tout va vite, très vite, trop vite. Aussi l'histoire de Beni et Fali est touchante car profondément humaine. Leur relation a su aller au delà du professionnel. Ils ne se sont jamais quittés malgré les difficultés rencontrées. Et, alors que je désespère de voir ce que mon sport est devenu, j'ai l'ai trouvé sincèrement rafraichissante. - La seconde est que le scénario a su suivre l'évolution du foot, de ses acteurs et de son business. S'il dresse un portrait sans concession du football d'aujourd'hui rempli d'égo et de paraitre, il ne se veut pas pour autant moralisateur. On ne sent pas le C'était mieux avant. On est juste dans le constat de l'évolution pas seulement du sport mais de la société globalement. Puis pour ne rien gâcher je suis assez fan du dessin tout en rondeur, presque enfantin. J'ai trouvé les traits des différents protagonistes assez pertinents. Au final cela donne une chouette BD, qui plaira certainement plus aux fans de ballons ronds qu'aux autres mais qui se laisse lire avec plaisir. Note réelle 3.5

08/01/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 4/5
Couverture de la série Fleurs de Pierre
Fleurs de Pierre

Vraiment une belle œuvre que j'ai eu la chance de trouver par hasard à la Bibliothèque sans en avoir entendu parler avant, loin de la frustration de gens attendant la fin alors que coincés au milieu du gué ! Est-ce que cela me console d'oeuvres que j'aimerais lire depuis des années et sur lesquelles je n'ai pas mis la main ? Bref, je n'ai rien à reprocher à Fleur de Pierre, j'en préfère seulement d'autres comme Ikkyu …. J'aime l'originalité de parler d'un passé méconnu, les dessins, les personnages, tout. Qu'est-ce qu'on deviendrait sans le Japon pour poser un regard perçant mais non dénué d'empathie sur nous, en bande dessinée ? Je me le demande. J'admire d'autant plus les résistants qu'ils étaient confrontés non seulement au danger et à des divergences classiques type droite et gauche mais de sévères divisions ethniques. L'insouciance de la jeunesse perce parfois, mais on sent que le danger se tapit partout, toujours inattendu, ce qui est à la fois une réussite dramatique et le reflet de la réalité. Bien sûr, les personnages se connaissent, mais c'est parce que la fiction doit tisser un monde, où tout se tient, et en plus il faut aller vite quand on ne peut pas prendre son temps comme dans un roman qui n'est pas basé sur le rythme.

08/01/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 4/5
Couverture de la série Terra Australis
Terra Australis

J'ai lu ce pavé aux dessins de valeur mais qui ne me plaisent pas grâce à la Bibliothèque. Tant mieux, le récit m'a captivé ! On se dit que pour avoir résisté à la misère et à l'emprisonnement, les émigrants vont tout surmonter ! La misère est épouvantable, les peines pour délit démesurées, et on éloigne des gens ayant purgé leur peine. Pourtant, nul n'est caricaturé, on voit ainsi un Anglais aisé pas content d'avoir été volé, et encore plus mécontent, et surtout surpris par le fait que son jeune voleur aille pour cela en prison. Allez savoir pourquoi j'ai retenu cette anecdote plutôt qu'une autre…. Peut-être parce que tous les protagonistes sauf quelques méchants me semblent mécontents du rôle qui leur est dévolu sans savoir quoi faire pour défendre leurs intérêts sans trop nuire aux autres ? Malgré des qualités et un rôle qui tranche sur les autres, le chef de l'expédition coloniale, le capitaine n'apparaît donc pas comme un être unique, mais relever de cette attitude plus générale… Les Aborigènes regardent les colons débarquer comme je le suppose nous le ferions d'extraterrestres forcément bien plus dotés scientifiquement que les humains pour venir s'inviter chez nous , et la vie s'organise comme elle peut en Terra Australis. Je ne me rappelle plus de tout, mais d'un monde donnant une impression d'enfermement et d'immensité, réussite fascinante.

08/01/2026 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Méditerranée - Histoires d'un continent kaléidoscope
Méditerranée - Histoires d'un continent kaléidoscope

3.5 Un album qui parle d'un sujet qui me passionne : l'histoire de la méditerranée, une région particulière de la terre parce que c'est le berceau de nombreuses civilisations à la fois occidentales et orientales qui ont souvent une histoire commune, notamment à cause des différents empires qui ont colonisé l'endroit. Ce que je peux reprocher à cet album intéressant est que c'est un peu décousu. Par exemple, tout le long de l'album on suit le temps d'une page ou deux un immigrant clandestin qui tente de vivre une nouvelle vie en France après avoir failli mourir en traversant la méditerranée et le lien entre cet immigrant et l'auteur n'est clair qu'à la fin. C'est un peu le problème avec ces albums qui brassent plusieurs thèmes sur le même sujet, je pense que l'auteur aurait dû découper son album en chapitres et faire suivre le parcours de cet immigrant à la fin de chaque chapitre. En tout cas, c'est un album riche en informations. Les différentes personnes que l'auteur interviewe sont passionnants à lire et j'aurais aucun problème à les écouter parler des heures. On parle de trucs qui me passionnent comme l'histoire en général, les civilisations qui se croisent, l'origine des langues et des mots... C'est vraiment fait pour un lecteur comme moi. Le dessin est dynamique et la narration fluide. Il y a plein de mots et à aucun moment cela m'a paru lourd à lire. Le genre de documentaire que j'affectionne.

07/01/2026 (modifier)
Couverture de la série La Distinction
La Distinction

Wahou ! Une bd passionnante. Le titre et la couverture ne m'attiraient pas franchement. J'avais une idée toute faite de ce que j'allais y trouver. Benêt que j'étais ! Je connaissais de nom Pierre Bourdieu, très mal sa pensée. Grâce à cette bd c'est rectifié et heureusement ! C'est chirurgical de justesse. J'ai régulièrement fait des pauses dans la lecture tellement les réflexions me parlaient, étaient pertinentes. J'ai appris, compris, réfléchis sur pas mal de choses. Certaines notions m'étaient plutôt familières (le capital culturel, ou le capital social par exemple) d'autres pas du tout. Mais les réflexions de cette bd/Bourdieu ciblent très avec précision les mécaniques de classes et réappuyer sur certaines notions de grille de lecture du monde que nous avons sans en avoir conscience. C'est amusant car j'ai reconnu des réflexions dans cette bd que j'avais déjà faite, ou déjà entendu de la part de proches. Du coup je m'en vais de ce pas regarder les écrits de Pierre Bourdieu, et les personnes que ses écrits ont inspirés. Le récit global est fluide, les lycées attachants (tout comme le dessin de Typhaine Rivière), bref tout fonctionne. Vivement recommandé !

07/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Mémoires de Gris
Mémoires de Gris

Quelle tragédie ! Une mécanique implacable et tragique. Je me suis bien attaché aux personnages positifs de l'album qui évoluent dans un monde de brutes et de violences. Tous les personnages positifs de l'histoire tentent à leur manière d'arrêter le cycle de la violence qu'ils ont subi et qu'ils vivent au quotidien. Cependant, rien ne parvient à arrêter la violence engendrée, même quand ils tentent de l'endiguer. J'ai aussi trouvé le traitement du personnage féminin, le personnage pivot de l'histoire, bien écrite, légitime dans ses actions qu'on ne cautionnerait pas mais que l'on comprend parfaitement. L'empathie envers ce personnage marche car on comprend la violence perpétuel d'un monde masculin qui l'a mené là ou elle est. Une atmosphère de brume tout au long de l'album fixe une ambiance certaine. La narration, qui fait des aller-retour avec le passé ajoue de la compréhension et un certain suspens au fur et à mesure du récit. je ne m'attendais pas du tout à ce type d'histoire, que j'ai trouvé bien ficelé, intelligent. Mais quelle tristesse se dégage de l'ensemble ! Comme je le disais un peu plus haut c'est une vraie tragédie grecque. La couverture est sublime, et une fois l'album lu on comprend la mélancolie qui s'en dégage. J'ai bien accroché aux dessins et au personnages bien typés. J'ai beaucoup aimé !

07/01/2026 (modifier)
Couverture de la série Come Home Indio
Come Home Indio

Dans sa préface, Luc Brunschwig avoue avoir été frappé par la force de ce témoignage – et avoir découvert une belle personnalité. Si au départ j’étais un peu circonspect, je dois le rejoindre après avoir fini cet album. En effet, ce livre est vraiment intéressant, et de plus en plus prenant. C’est une autobiographie, l’auteur se racontant sans concession, parfois de façon brute, sans filtre, ce qui donne des scènes ou des propos un peu durs – pour lui ou certains proches, comme ses parents. Jim Terry est un métis (sa mère est indienne). Il va subir plusieurs déchirures. D’abord le divorce de ses parents – et les allers-retours entre les deux le tiraillent. Ensuite une autre déchirure, plus forte et plus subtile, identitaire. Si pendant longtemps sa part indienne est refoulée (instinct défensif face au racisme ambiant, mais aussi manque réel d’intérêt pour la culture indienne, parfois « folklorisée »), il va peu à peu prendre conscience de celle-ci, et la revendiquer, alors même que l’alcoolisme (mal qui traverse le récit plus ou moins violemment) semble le pousser sur une pente dangereuse. Le point d’orgue de cette prise de conscience, et de la « reconstruction » de Terry se voit dans l’avant dernier chapitre, lorsqu’il participe à un acte de résistance de plusieurs nations indiennes sur le site emblématique de Standing Rock. Pour marquer le coup et l’importance de cet action pour lui, ce chapitre se distingue par un récit uniquement textuel, sans bande dessinée. Un court chapitre conclut en revenant à la bande dessinée, comme pour marquer une paix retrouvée, un auteur et un être apaisé. Et là le titre prend toute sa signification. Le dessin est classique et fluide, très agréable. Bref, voilà un album que je vous encourage à découvrir !

07/01/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Santiago de Cuba
Santiago de Cuba

Mais au temps des canons à âme rayée et des obus, les dieux sont impuissants. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, chapitré : Il y a d’abord une page de l’histoire, Quinze années (parsemées de tumultes et de désordres), Une paix si proche puis le basculement, Les premiers coups de canon aux Philippines, Après Manille couper les fils, David contre Goliath ?, Les prémices de la défaite annoncée, Un rêve d’évasion qui devient cauchemar, Un épilogue écrit d’avance. Tout conflit a son casus belli. Dans la guerre hispano- américaine de 1898, c’est le naufrage d’un cuirassé de l’US Navy dans les eaux cubaines. À la fin du XIXe siècle, un vent de liberté souffle sur la grande île des Caraïbes, possession espagnole. De tumultes en insurrections, le désordre s’installe. En janvier 1898, les États-Unis, qui ont des intérêts dans l’île, décident d’envoyer un navire de guerre. La sixième puissance maritime mondiale tient à rappeler aux belligérants qu’elle surveille. Malheureusement, la manœuvre d’intimidation se transforme en tragédie et met le feu aux poudres. Le 15 février 1898, une impressionnante explosion déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Le vaisseau sombre en quelques minutes entraînant dans la mort 261 hommes d’équipage. La suite n’est plus qu’un jeu de domino, dont rien n’arrête les chutes. Le 25 avril 1898, le royaume d’Espagne et les États-Unis d’Amérique sont en guerre. Le 1er mai 1898, le feu roulant des canons de six vaisseaux de l’US Navy s’abat sur une douzaine de navires espagnols au mouillage dans la baie de Manille aux Philippines. New York, cité de tous les rêves et de tous les excès, quinze jours plus tard. À l’abri de la foule populeuse qui encombre les rues, deux hommes devisent tranquillement dans un salon privé luxueux. Le sénateur Henry Cabot Lodge lit un article du New York Journal : Après la conquête victorieuse des Philippines, voilà que nos fiers soldats s’apprêtent à poser les pieds à Cuba pour botter le cul à ces misérables Espagnols qui massacrent de malheureux Cubains. Le sénateur félicite son interlocuteur : il estime que William Randolph Hearst a l’art de la formule. Il ajoute : Voilà encore une manière habile d’augmenter le tirage de ses journaux. L’éditeur rétorque que c’est le sénateur qui hier encore l’encourageait à soutenir davantage le gouvernement. Il explique qu’il n’a pas tout inventé concernant les Espagnols, que les exactions de ce Weyler sont réelles. Ils trinquent ensemble à cette guerre et au pouvoir de la presse de Hearst. Ils sont d’accord avec une note du parti : Leur nation ne peut plus se contenter d’une aire d’influence circonscrite aux seules Amériques. Hearst ajoute qu’il suffit que Lodge lui dise ce qu’il veut lire. C’est un tome de plus dans la collection des grandes batailles navales : une narration concise et précise au montage très personnel et direct, des dessins dans un registre naturel et descriptif avec des contours un peu acérés et irréguliers pour accentuer l’âpreté des individus et des situations, une gamme de couleur dans les bruns-gris, parfois maronnasse pour une réalité peu souriante et grave. L’auteur tire le maximum possible du format de quarante-six pages, en évoquant certains pans du contexte historique, en mettant en scène trois ou quatre personnages fictifs, en faisant intervenir plusieurs personnages historiques comme William Randolph Hearst (1863-1951), Henry Cabot Lodge (1850-1924), William McKinley (1843-1901), Richard Harding Davis (1864-1916), Theodore Roosevelt (1858-1919). Il commence son récit le quinze février 1898, avec l’explosion qui déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Il le termine avec la parution de l’article qui annonce que la flotte espagnole est décimée et Santiago de Cuba est tombée, ainsi que Hearst savourant le pouvoir que lui donne sa presse, à New York le trente juillet de la même année, moins de six mois plus tard. Les pages sont structurées à partir de cases rectangulaires sagement alignées en bande, avec parfois une tête qui dépasse sur la bande du dessus, ou des pieds sur celle du dessous. Le lecteur peut également savourer deux dessins en double page (une avenue fourmillant d’activités à New York, les navires à quai dans la baie de Tampa) et un en pleine page (les cuirassés américains à Tampa). À l’évidence, le lecteur vient pour les scènes de bataille navale, encore plus alléché par le fait que Delitte ait également réalisé les dessins, en ayant à l’esprit sa qualité de peintre officiel de la Marine et de membre titulaire de l’Académie des Arts & Sciences de la Mer. Il est comblé dès la première planche : elle comporte deux cases de la largeur de la page, l’une occupant les deux tiers de la hauteur, l’autre le tiers restant, montrant l’USS Maine qui fut le second cuirassé de l’United States Navy, d’abord fringuant dans la baie de La Havane, puis en piteux état après l’explosion. Le lecteur est un peu pris par surprise en découvrant une vue d’une rue très animée de New York en double page, dépourvue de toute connotation maritime. Puis retour à l’océan avec un navire de guerre américain mouillant non loin de la petite ville portuaire de Cienfuegos, alternant des vues sur l’eau et des vues sur le pont : le lecteur peut se repaître des détails confiant dans l’authenticité historique, pouvant se projeter sur le bâtiment. Vient ensuite de l’illustration en double page des bateaux de marchandise à double pont avec leur haute cheminée sur les rives de la baie de Tampa, et les ouvriers s’employant au chargement. Les séquences maritimes culminent avec la bataille navale proprement dite : quinze pages de course-poursuite, d’esquives et de tirs au canon, mettant en évidence le caractère inhumain des énormes masses d’acier, la puissance de feu des canons, la coordination des servants, les marins en train d’alimenter les chaudières en charbon, les soldats déchiquetés par les obus, les navires déchiquetés, etc. Comme dans les autres tomes, le récit expose des éléments de contexte soigneusement choisis pour apporter d’autres points de vue à cette bataille navale. Étant un auteur complet, Delitte maîtrise entièrement sa composition des scènes, en particulier la répartition des informations entre texte (dialogue, exposition) et images, ainsi que leur complémentarité. Le lecteur se régale de le voir illustrer d’autres choses que des navires. L’illustration en double page consacrée à la rue de New York montre toute son activité, entre les marchands ambulants, les étals, les échelles de secours métalliques en façade, les badauds. Par la suite, le lecteur prend le temps d’apprécier les portraits accrochés aux murs du salon du club privé, la citerne d’eau sur le toit d’un immeuble, la locomotive à vapeur tirant les wagons de marchandise, l’église de Santiago de Cuba, un énorme canon en bordure de côte pour tirer sur les navires ennemis, un paysage naturel à l’intérieur de l’île, Giuseppe Almoda & Jose Morales cheminant sur les routes en terre, l’immeuble du Tribune pavoisé aux couleurs du drapeau américain, etc. Les personnages apparaissent tous adultes et sérieux, comme il sied à un récit de guerre, les femmes étant reléguées à quelques rôles limités de figuration. Le lecteur se rend rapidement compte que l’auteur fait des références très succinctes à certains faits historiques, et que chaque séquence sert aussi bien l’enchaînement des événements qui mènent à la bataille navale, que des observations sur d’autres thèmes. Le premier cartouche de texte évoque ainsi la notion de casus belli : il explicite celui de la guerre qui oppose le royaume espagnol aux États-Unis, et le lecteur peut penser à d’autres qu’il s’agisse de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche (1863-1914) ou des incidents du golfe du Tonkin sont survenus les deux et quatre août 1964, et leur rapport relatif avec la guerre qui s’en est suivie. Par la suite, il est également question de la collusion de la presse à grand tirage avec le politique (en particulier les journaux de William Randolph Hearst), les hasards de la vie au travers du destin national de Theodore Roosevelt qui se forge pour partie grâce à ses faits de guerre à Cuba, le sort des simples soldats en fonction des décisions de généraux et aussi celles de politiciens prises à New York, la réalité des enjeux économiques et de politique international bien plus prioritaires que ceux moraux, dans le choix de déclarer et de mener une guerre, la réalité du massacre et de la mort d’êtres humains. Le genre très particulier de la reconstitution historique d’une bataille navale contient alors des éléments sociétaux, transformant un récit de genre en un regard sur le fonctionnement de la société de cette époque, et de celle contemporaine quand on repense à l’instrumentalisation des conflits armés. Peut-être faut-il un goût particulier pour être attiré par une bande dessinée dédiée à un conflit naval historique très précis, avec déjà une fascination pour les bâtiments de guerre ? Dans le même temps, cet auteur complet a acquis un niveau de maîtrise de son art remarquable : sa concision synthétique dans sa manière de présenter les faits et l’époque, la qualité de sa reconstitution historique qui dépasse sa simple capacité à représenter les navires de guerre. Le lecteur ressent qu’il lit bien plus que le déroulé d’un conflit maritime : les enjeux de terrain et les enjeux de la classe politique à s’engager dans une guerre, le vécu des soldats sur le terrain et l’arbitraire de leur vie et de leur mort, et aussi de magnifiques représentations des navires de guerre, et de la bataille elle-même. Une réussite.

07/01/2026 (modifier)