BD à l'origine du film palmé de Kechiche "La Vie d'Adèle".
Une BD qui tente (et parvient), à la manière de Vanyda avec sa trilogie Celle que..., à rendre compte de la fugacité des sentiments, du trouble lié à l'émergence du sentiment amoureux. La thématique de l'homosexualité et celle de son acceptation sociale d'alors (contexte du milieu des années 90) permet d'amplifier les interrogations individuelles et d'ajouter des développements liés au refoulement et à la honte, à des jugements basés sur diverses stéréotypies (vestimentaires, morphologiques, de coiffure...).
Si les dialogues peuvent parfois se présenter comme assez didactiques, car soucieux de restituer des situations généralement rencontrées par les homosexuels (le refoulement susceptible d'engendrer une rupture avec l'être aimé, la dispute avec les amis, la crise lors de la découverte par les parents de la situation selon eux scandaleuse, etc.), rien ne sonne néanmoins faux : les situations présentées sont celles alors majoritaires, surtout, les illustrations parviennent via l'expressivité des regards, sourires, joues et pommettes... à rendre visible et lisible la beauté du sentiment amoureux.
Les larmes et cris sont nombreux, les drames poussés à l'extrême et sur-signifiés via la construction en flashbacks, le tout au service d'une exacerbation de la passion amoureuse, d'une fougue qui n'a nul besoin de se complaire (contrairement au film de Kechiche, néanmoins fort réussi) dans des scènes de sexe exagérément émoustillantes.
Un beau drame, susceptible d'emporter son lecteur dans un tourbillon d'émotions plus militantes qu'artificielles.
Et une autrice, qui malgré la notoriété ici trouvée, a quelque peu disparu de la circulation.
La première fois que je l'ai lu, il y a plusieurs mois, j'en ai gardé un souvenir lisse et vaguement inconfortable...J'étais un peu mal à l'aise pour écrire un avis.
Le fait que l'héroïne soit une étudiante en archi, comme je l'ai été, est sans doute une partie du problème, parce que l'école que j'ai connue, longtemps avant et en province, était beaucoup moins proprette, blanche, uniformément jeune et branchée sur la performance. (Cette évolution m'a agacée et ce monde jeuniste et startupeur plus encore )
L'autre partie du problème, la plus grande (l'éléphant dans la pièce qu'est notre société) est la prostitution en général. Je n'arrive pas du tout à me situer.
Cette marque de domination masculine, à la fois par le sexe et par l'argent, fait mine de croire que les hommes auraient des besoins sexuels à assouvir, comme une envie de pisser. Cette simple image me met hors de moi. Et je ne peux pas m'empêcher de penser à tous ces procès en cascades d'hommes multivioleurs...
L'éducation des garçons est à revoir de fond en comble.
Mais cette BD nous présente juste un témoignage d'une escorte girl avec ses sugar dadies. Autrement dit le marché de dupe quotidien entre dominants et dominés, avec l'espoir d'une certaine dialectique du maître et de l'esclave, où la belle jeune fille réussit à faire ses études sur le dos de vieux types dont la vie est vide de sens.
Je ne sais pas quoi faire de cette histoire. Elle est bien construite, complète, 253 pages, les personnages sont très réalistes dans leurs dialogues et leur allure.
Le dessin réussit une fluidité qu'on peut apparenter aux mangas, si on ne fait pas attention. En réalité c'est plus précis : le moins possible de traits, dont l'épaisseur varie et qui laissent beaucoup d'air ( les formes ne sont jamais fermées comme on le ferait pour pouvoir coloriser numériquement.) Le gris semble obtenu avec du fusain au doigt, cela permet de belle lumières nocturnes (lueur de téléphone, ray de lumière par une porte entrouverte, halos des éclairages artificiels...) et des motifs flou d'arrière plan qui donnent de la profondeur à un dessin réduit au stricte minimum.
Belle composition, contrairement à mes collègues ( beaucoup masculins, il me semble) je n'ai pas eu la larme a l'œil... mais plutôt la révolte au cœur.
N'était-ce pas l'objectif, finalement ?
Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois.
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Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion.
Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse.
Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris.
Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence.
Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans.
En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréements (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat.
L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte.
Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs.
Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.
L'Anarchie vaincra dans une Angleterre totalitaire ! Grâce à un héros des plus manipulateurs, ce qui n'est pas très éthique mais compréhensible et donne lieu à des péripéties bien tordues ! Comme et plus durement que Monte Cristo, il est mort et accompli sa vengeance, le long d'une vie qui se dévoile avec les turpitudes des pontes du régime qu'il fait tomber les uns après les autres. Le dessin est aussi oppressant que l'intrigue et le tout égale Watchemen, quel meilleur compliment ?
J'ai pourtant moins aimé cette lecture car bien que mon esprit l'égale à ce titre emblématique, mon cœur ne suivait pas, par exemple parce que la manière dont le héros manipule une jeune fille, dit-il pour son bien, ne me semble pas indispensable à la chute du régime, et bien cruelle… et que si décidément, les dessins sont très bons, ils me plaisaient bien moins que ceux de Watchemen.
A mon tour de donner un avis et je dois avouer que j'étais anxieux à l'idée d'être le premier à ne pas aimer : j'avais en effet feuilleté l'album et la noirceur de ses planches ainsi que le thème abordé de la musique qui en général ne ressort jamais correctement en BD avait retardé longtemps mon envie d'acheter l'album. Finalement, après lecture, je ne peux qu'abonder dans le sens qu'il s'agit d'une très belle BD, à tous points de vue.
Bel objet pour commencer, avec son grand format, son épaisse pagination, sa couverture comme dorée à l'or fin et ses pages cousues. Seul regret, mon exemplaire, le dernier encore en vente chez mon libraire avait le marque-page arraché.
Beau graphisme ensuite. Les premières pages donnent une impression de gravure à l'ancienne. Mais si l'on y regarde de près, il est composé d'une forme de tramage probablement informatique qui donne un très bon rendu des lumières et ombrages. C'est parfois très sombre, un peu étouffant, mais c'est aussi souvent très beau. Le trait n'est pas en reste, d'une grande finesse, avec de belles compositions parfaitement maitrisées. Il y a aussi un subtil jeu sur les couleurs alors que l'ensemble est en noir et blanc, couleurs qui permettent de faire ressortir l'émotion artistique puisqu'on les retrouve dans la représentation de la musique et des chants quand ils atteignent une forme de grâce intense, mais aussi discrètement présent dans les tableaux du personnage peintre qui apparait vers la fin de l'album. Et enfin la représentation de la musique elle-même est sans doute la première qui me convainc dans le média BD. Elle ne représente pas un air ou une chanson en particulier mais plus une forme d'émotion, de ressenti, avec plus ou moins d'intensité, de mordant ou de douceur. Et cette représentation de l'émotion, l'auteur l'utilise aussi pour les sons et les scènes choc, qui marqueront ainsi autant les protagonistes que le lecteur. C'est très bien fait, très bien trouvé. Et c'est ce choix de représentation qui m'a rendu très intense et fort le moment du Ressurectio en fin d'histoire. Remarquable !
Et enfin très bonne histoire, dense et intense. Elle commence dans l'obscurité et l'étouffement, avec une forme de ténèbres qui aurait facilement pu me rebuter mais est heureusement compensée par l'humanité et la bienveillance de la relation entre les deux jumeaux. Et peu à peu les chapitres remontent vers la lumière, vers la civilisation et la finesse artistique, alors que la relation entre les héros s'étiole doucement mais sûrement. Il y aurait beaucoup à en dire, les thématiques se mêlent, les intrigues se croisent et se succèdent. C'est souvent fort, régulièrement cruel, mais aussi intense et beau. Je n'ai pas été fondamentalement emporté par ce récit, et en particulier par cette opposition entre humilité et vanité qui forme la clé de son intrigue à partir de la moitié de l'album, mais certains moments sont marquants de beauté. Et surtout tout le scénario est très intelligemment mené, très subtil en matière de création de personnages et de relations humaines et artistiques. On touche là au chef-d'œuvre, ou au moins à la grande œuvre qui sort des sentiers battus.
Une lecture à ne pas manquer même si elle m'a moins touché que d'autres.
J’ai littéralement craqué dès que j’ai vu cette première de couverture : elle m’a captivé, intrigué et donné immédiatement envie de plonger dans cette BD. Puis, lorsque j’ai découvert la bande-annonce, j’ai été encore plus séduit : elle reflète parfaitement l’atmosphère poétique et étrange de l’univers et m’a mis l’eau à la bouche.
Dès les premières pages, j’ai été frappé par l’univers unique que Jade Khoo a créé. On suit Othello, un jeune garçon dont la vie bascule après un geste irréversible. Mais loin de se limiter à un simple drame familial, le récit prend rapidement une ampleur bien plus grande. Il mêle émotion, poésie et science-fiction contemplative, tout en s’ancrant profondément dans la nature et l’observation du vivant, notamment des oiseaux, omniprésents et essentiels au récit.
Visuellement, l’album est une véritable splendeur. Jade Khoo livre près de 300 pages en couleurs directes, entièrement réalisées à la main, et cela se ressent à chaque planche. Son trait d’une grande délicatesse, souvent à l’aquarelle, magnifie aussi bien les paysages naturels que les mondes imaginaires de science-fiction. Forêts embrumées, champs baignés de lumière, ciels crépusculaires, oiseaux dessinés avec une précision et une tendresse évidentes : on sent dans chaque image une véritable déclaration d’amour à la nature. Les influences de Moebius, Zao Dao ou Hayao Miyazaki se devinent, mais sans jamais écraser l’identité propre de l’autrice.
J’ai adoré ce mélange subtil entre sensibilité intime et enjeux plus larges. À travers la quête d’Othello, Jade Khoo aborde des thèmes profonds comme l’identité, l’aliénation, l’altérité, la transmission et le prix des utopies. Progressivement, par petites touches et sans jamais forcer le trait, l’histoire personnelle du héros laisse apparaître une réflexion plus vaste sur l’Humanité, ses erreurs passées et ses idéaux écologiques. Tout est amené avec une grande fluidité, sans lourdeur ni discours appuyé.
On suit Othello pas à pas, on partage ses doutes, sa curiosité et son rapport presque fusionnel au monde naturel. Le récit est initiatique, contemplatif, parfois bouleversant, et toujours d’une grande justesse émotionnelle. Chaque symbole, chaque silence, chaque regard contribue à l’immersion.
Cette histoire est prévue en deux parties (diptyque), et ce premier tome nous laisse dans une attente excitante tant l’univers est riche et mystérieux. On referme l’album à regret, avec encore de nombreuses questions en tête et une seule envie : découvrir la suite de ce voyage poétique et poignant.
Je ne peux que confirmer ce qu’indique le bandeau de l’album et le commentaire de Mathieu Bablet :
« L’album le plus important de 2026, Jade Khoo est déjà un grand nom de la BD ».
C’est exactement ce que j’ai ressenti. Et au passage, c’est aussi une entrée remarquable pour la toute nouvelle maison d’édition Morgen, qui frappe très fort avec ce premier tome.
Avec son prix de lancement à 27,90 € avant de passer à 32,90 € après le 29 avril 2026, c’est clairement le moment idéal pour se procurer ce véritable coup de cœur.
Perfection des dessins, du rythme du noir et blanc, originalité de l'idée, maîtrise du rythme, brutalité : il s'agit de mort par balle ! Et esthétisme. Dramatisation et détachement. Et enfin du rythme qui ne sonne pas il faut bien faire de l'action, mais quel ennui ! Quand on pense comme moi que la perfection est l'union et harmonie des contraires, comment ne pas donner la note maximum.
Et par-delà les raisons, il y a le coup de cœur pour cette œuvre. Ah, comme elle dédommage de tant où soit on radote, soit on croit innover mais pour finir par livrer une sorte de brouillon au lecteur ! Que dirait-on d'un cuisinier qui nous livrerait un plat censément cuit mais cru ? Tels sont trop de créateurs… Par contre, cette bd en petit format, pas longue, sans discours, nous laisse non pas sur notre faim, mais repus et dégustant longtemps son goût après l'avoir finie.
Je viens de lire le dernier Palmer, sur le vin, j'ai souri et ai presque ri, merci ! Autrefois un sur Apostrophe, une autre fois sur la Corse, sur le voile, et toujours cela semblait marcher sur l'eau, décalé et dans la cible, incisif sans être méchant… J'aime aussi que le décor puisse être riche sans étouffer l'humour, et qu'il puisse y avoir pas mal de personnages sans qu'on s'y perde… Aussi qu'on puisse apprendre une chose ou deux, ou bien que ce qu'on sache devienne rieur grâce à la bd. Le rythme est juste ce qu'il faut. Je ne saurais dire ce qu'il manque pour mieux noter, ça doit être comme pour le vin, se trouver à côté d'une appellation sans être l'appellation. Santé !
Je suis très surpris de cette lecture, qui part sur des chapeaux de roues et s'embarque dans une histoire aux tournants imprévisibles. Je suis très fan de la direction prise par l'histoire après ce premier tome !
Ce tome introductif est parfaitement bien exécuté, avec une histoire vite campée et des personnages bien inspirés. Le protagoniste est ce bretteur amateur de bon mots, protecteur des pauvres gens dans une cité ressemblant un peu à Venise, dans un contexte de magie et de questionnements sociaux. En quelques pages l'histoire prend un envol avec cette congrégation de révolutionnaires qui entendent changer les choses dans le monde. Et si l'on a du classique dans le début de l'aventure, très vite le récit semble accélérer jusqu'à une révélation finale surprenante et qui augure du bon pour la suite. J'ai accroché tout de suite à l'histoire et j'ai envie de voir la suite, qui est prometteuse.
Le tout est servi par un dessin qui est appréciable. Je n'ai encore rien lu de sa part mais la dessinatrice a un coup de crayon qui fait ressortir les scènes d'actions et les intérieurs, tout en ayant un trait global qui rappelle tout à fait les films de capes et d'épées, une esthétique vénitienne et les visuels marquants. L'ensemble est clair et lisible, dynamique et coloré, une lecture franchement agréable ! Je ne peux que recommander la lecture de ce premier tome qui promet pour la suite.
Le deuxième tome poursuit l'histoire et l'accélère, allant dans une direction intéressante. J'aime beaucoup l'idée qui est présente du pouvoir avec contrepartie et ce que ça dit sur l'exercice du pouvoir. C'est une vraie question de la façon dont le pouvoir passe par des réseaux de domination, incarné ici par le Commodore qui distribue de la puissance, laquelle est chaque fois compensée par un cout négatif. De l'autre côté, Don Juan est (même si ça n'est pas encore confirmé) une sorte d'électron libre qui trace sa propre voie, presque anarchiste et social, faisant ses propres liens sociaux par son charisme et son bagout. De même, il semble disposer de pouvoirs sans contrepartie, métaphore peut-être d'une conception différente de la société et d'un pouvoir qui n'est pas vertical ?
Cette question du pouvoir et de la politique est au centre du récit de cape et d'épées, et ce deuxième tome confirme que le récit d'aventure est l'enrobage d'une réflexion sur la société. Sur la notre, sans aucun doute, mais avec l'aspect fun et prenant d'une comédie d'aventure aux personnages bien campés. C'est vraiment une lecture intéressante et que je recommande !
Dans ce monde gentiment décalé, le Royaume de Babylone est évolué et dominateur, tandis que, dans la lointaine Europe blanche, la pauvre France est encore à demi sauvage, à peine en voie de développement. Une archéologue est envoyée en mission dans cette contrée exotique et arriérée afin d'y piller des reliques pour son musée.
Le principe est simple mais ingénieux : ici, c'est la France profonde qui devient le terrain d'aventure folklorique.
Je réalise avec cet album que j'ai finalement lu assez peu d'ouvrages de B-gnet, alors que cet album là se révèle excellent et me donne envie d'en découvrir davantage. Outre la parodie évidente mais finalement assez fine d'Indiana Jones et de Tintin, je ressens une forte influence des œuvres de Daniel Goossens, avec leur ton absurde et pince-sans-rire, et même des références directes à ce dernier (ce bébé qui pleure avec des Rrrr sous ses cris). Le concept est limpide et surtout parfaitement tenu sur la durée. Là où ce genre d'idée peut vite s'épuiser, le récit ne tourne jamais en rond, car l'auteur multiplie les variations, les détournements et les clins d'œil. L'inversion des regards fonctionne très bien, aussi bien pour la parodie pure que pour la petite satire du tourisme, de l'exotisme et de nos travers bien franchouillards.
L'humour m'a souvent fait rire, ce qui est déjà beaucoup, mais j'ai aussi été très agréablement surpris par la quantité de bonnes idées que contient cet album. C'est absurde, parfois très bête, parfois plus mordant, avec des gags visuels et des jeux de mots qui s'enchaînent sans temps mort.
Quant au dessin, il est dynamique et lisible, là encore avec un léger esprit Goossens dans la mise en scène, ainsi qu'un bon sens du rythme et de la narration humoristique. Et j'ai beaucoup aimé les fausses couvertures de Tintin qui ponctuent chaque chapitre.
Je n'en attendais rien et j'ai découvert là un album franchement drôle et bien mené, qui exploite son idée jusqu'au bout sans l'étirer artificiellement. Il me donne envie d'explorer davantage l'œuvre de son auteur.
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Le Bleu est une couleur chaude
BD à l'origine du film palmé de Kechiche "La Vie d'Adèle". Une BD qui tente (et parvient), à la manière de Vanyda avec sa trilogie Celle que..., à rendre compte de la fugacité des sentiments, du trouble lié à l'émergence du sentiment amoureux. La thématique de l'homosexualité et celle de son acceptation sociale d'alors (contexte du milieu des années 90) permet d'amplifier les interrogations individuelles et d'ajouter des développements liés au refoulement et à la honte, à des jugements basés sur diverses stéréotypies (vestimentaires, morphologiques, de coiffure...). Si les dialogues peuvent parfois se présenter comme assez didactiques, car soucieux de restituer des situations généralement rencontrées par les homosexuels (le refoulement susceptible d'engendrer une rupture avec l'être aimé, la dispute avec les amis, la crise lors de la découverte par les parents de la situation selon eux scandaleuse, etc.), rien ne sonne néanmoins faux : les situations présentées sont celles alors majoritaires, surtout, les illustrations parviennent via l'expressivité des regards, sourires, joues et pommettes... à rendre visible et lisible la beauté du sentiment amoureux. Les larmes et cris sont nombreux, les drames poussés à l'extrême et sur-signifiés via la construction en flashbacks, le tout au service d'une exacerbation de la passion amoureuse, d'une fougue qui n'a nul besoin de se complaire (contrairement au film de Kechiche, néanmoins fort réussi) dans des scènes de sexe exagérément émoustillantes. Un beau drame, susceptible d'emporter son lecteur dans un tourbillon d'émotions plus militantes qu'artificielles. Et une autrice, qui malgré la notoriété ici trouvée, a quelque peu disparu de la circulation.
Sibylline - Chroniques d'une escort girl
La première fois que je l'ai lu, il y a plusieurs mois, j'en ai gardé un souvenir lisse et vaguement inconfortable...J'étais un peu mal à l'aise pour écrire un avis. Le fait que l'héroïne soit une étudiante en archi, comme je l'ai été, est sans doute une partie du problème, parce que l'école que j'ai connue, longtemps avant et en province, était beaucoup moins proprette, blanche, uniformément jeune et branchée sur la performance. (Cette évolution m'a agacée et ce monde jeuniste et startupeur plus encore ) L'autre partie du problème, la plus grande (l'éléphant dans la pièce qu'est notre société) est la prostitution en général. Je n'arrive pas du tout à me situer. Cette marque de domination masculine, à la fois par le sexe et par l'argent, fait mine de croire que les hommes auraient des besoins sexuels à assouvir, comme une envie de pisser. Cette simple image me met hors de moi. Et je ne peux pas m'empêcher de penser à tous ces procès en cascades d'hommes multivioleurs... L'éducation des garçons est à revoir de fond en comble. Mais cette BD nous présente juste un témoignage d'une escorte girl avec ses sugar dadies. Autrement dit le marché de dupe quotidien entre dominants et dominés, avec l'espoir d'une certaine dialectique du maître et de l'esclave, où la belle jeune fille réussit à faire ses études sur le dos de vieux types dont la vie est vide de sens. Je ne sais pas quoi faire de cette histoire. Elle est bien construite, complète, 253 pages, les personnages sont très réalistes dans leurs dialogues et leur allure. Le dessin réussit une fluidité qu'on peut apparenter aux mangas, si on ne fait pas attention. En réalité c'est plus précis : le moins possible de traits, dont l'épaisseur varie et qui laissent beaucoup d'air ( les formes ne sont jamais fermées comme on le ferait pour pouvoir coloriser numériquement.) Le gris semble obtenu avec du fusain au doigt, cela permet de belle lumières nocturnes (lueur de téléphone, ray de lumière par une porte entrouverte, halos des éclairages artificiels...) et des motifs flou d'arrière plan qui donnent de la profondeur à un dessin réduit au stricte minimum. Belle composition, contrairement à mes collègues ( beaucoup masculins, il me semble) je n'ai pas eu la larme a l'œil... mais plutôt la révolte au cœur. N'était-ce pas l'objectif, finalement ?
Sinope
Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois. - Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion. Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse. Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris. Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence. Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans. En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréements (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat. L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte. Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs. Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.
V pour Vendetta
L'Anarchie vaincra dans une Angleterre totalitaire ! Grâce à un héros des plus manipulateurs, ce qui n'est pas très éthique mais compréhensible et donne lieu à des péripéties bien tordues ! Comme et plus durement que Monte Cristo, il est mort et accompli sa vengeance, le long d'une vie qui se dévoile avec les turpitudes des pontes du régime qu'il fait tomber les uns après les autres. Le dessin est aussi oppressant que l'intrigue et le tout égale Watchemen, quel meilleur compliment ? J'ai pourtant moins aimé cette lecture car bien que mon esprit l'égale à ce titre emblématique, mon cœur ne suivait pas, par exemple parce que la manière dont le héros manipule une jeune fille, dit-il pour son bien, ne me semble pas indispensable à la chute du régime, et bien cruelle… et que si décidément, les dessins sont très bons, ils me plaisaient bien moins que ceux de Watchemen.
Soli Deo Gloria
A mon tour de donner un avis et je dois avouer que j'étais anxieux à l'idée d'être le premier à ne pas aimer : j'avais en effet feuilleté l'album et la noirceur de ses planches ainsi que le thème abordé de la musique qui en général ne ressort jamais correctement en BD avait retardé longtemps mon envie d'acheter l'album. Finalement, après lecture, je ne peux qu'abonder dans le sens qu'il s'agit d'une très belle BD, à tous points de vue. Bel objet pour commencer, avec son grand format, son épaisse pagination, sa couverture comme dorée à l'or fin et ses pages cousues. Seul regret, mon exemplaire, le dernier encore en vente chez mon libraire avait le marque-page arraché. Beau graphisme ensuite. Les premières pages donnent une impression de gravure à l'ancienne. Mais si l'on y regarde de près, il est composé d'une forme de tramage probablement informatique qui donne un très bon rendu des lumières et ombrages. C'est parfois très sombre, un peu étouffant, mais c'est aussi souvent très beau. Le trait n'est pas en reste, d'une grande finesse, avec de belles compositions parfaitement maitrisées. Il y a aussi un subtil jeu sur les couleurs alors que l'ensemble est en noir et blanc, couleurs qui permettent de faire ressortir l'émotion artistique puisqu'on les retrouve dans la représentation de la musique et des chants quand ils atteignent une forme de grâce intense, mais aussi discrètement présent dans les tableaux du personnage peintre qui apparait vers la fin de l'album. Et enfin la représentation de la musique elle-même est sans doute la première qui me convainc dans le média BD. Elle ne représente pas un air ou une chanson en particulier mais plus une forme d'émotion, de ressenti, avec plus ou moins d'intensité, de mordant ou de douceur. Et cette représentation de l'émotion, l'auteur l'utilise aussi pour les sons et les scènes choc, qui marqueront ainsi autant les protagonistes que le lecteur. C'est très bien fait, très bien trouvé. Et c'est ce choix de représentation qui m'a rendu très intense et fort le moment du Ressurectio en fin d'histoire. Remarquable ! Et enfin très bonne histoire, dense et intense. Elle commence dans l'obscurité et l'étouffement, avec une forme de ténèbres qui aurait facilement pu me rebuter mais est heureusement compensée par l'humanité et la bienveillance de la relation entre les deux jumeaux. Et peu à peu les chapitres remontent vers la lumière, vers la civilisation et la finesse artistique, alors que la relation entre les héros s'étiole doucement mais sûrement. Il y aurait beaucoup à en dire, les thématiques se mêlent, les intrigues se croisent et se succèdent. C'est souvent fort, régulièrement cruel, mais aussi intense et beau. Je n'ai pas été fondamentalement emporté par ce récit, et en particulier par cette opposition entre humilité et vanité qui forme la clé de son intrigue à partir de la moitié de l'album, mais certains moments sont marquants de beauté. Et surtout tout le scénario est très intelligemment mené, très subtil en matière de création de personnages et de relations humaines et artistiques. On touche là au chef-d'œuvre, ou au moins à la grande œuvre qui sort des sentiers battus. Une lecture à ne pas manquer même si elle m'a moins touché que d'autres.
Terre ou Lune
J’ai littéralement craqué dès que j’ai vu cette première de couverture : elle m’a captivé, intrigué et donné immédiatement envie de plonger dans cette BD. Puis, lorsque j’ai découvert la bande-annonce, j’ai été encore plus séduit : elle reflète parfaitement l’atmosphère poétique et étrange de l’univers et m’a mis l’eau à la bouche. Dès les premières pages, j’ai été frappé par l’univers unique que Jade Khoo a créé. On suit Othello, un jeune garçon dont la vie bascule après un geste irréversible. Mais loin de se limiter à un simple drame familial, le récit prend rapidement une ampleur bien plus grande. Il mêle émotion, poésie et science-fiction contemplative, tout en s’ancrant profondément dans la nature et l’observation du vivant, notamment des oiseaux, omniprésents et essentiels au récit. Visuellement, l’album est une véritable splendeur. Jade Khoo livre près de 300 pages en couleurs directes, entièrement réalisées à la main, et cela se ressent à chaque planche. Son trait d’une grande délicatesse, souvent à l’aquarelle, magnifie aussi bien les paysages naturels que les mondes imaginaires de science-fiction. Forêts embrumées, champs baignés de lumière, ciels crépusculaires, oiseaux dessinés avec une précision et une tendresse évidentes : on sent dans chaque image une véritable déclaration d’amour à la nature. Les influences de Moebius, Zao Dao ou Hayao Miyazaki se devinent, mais sans jamais écraser l’identité propre de l’autrice. J’ai adoré ce mélange subtil entre sensibilité intime et enjeux plus larges. À travers la quête d’Othello, Jade Khoo aborde des thèmes profonds comme l’identité, l’aliénation, l’altérité, la transmission et le prix des utopies. Progressivement, par petites touches et sans jamais forcer le trait, l’histoire personnelle du héros laisse apparaître une réflexion plus vaste sur l’Humanité, ses erreurs passées et ses idéaux écologiques. Tout est amené avec une grande fluidité, sans lourdeur ni discours appuyé. On suit Othello pas à pas, on partage ses doutes, sa curiosité et son rapport presque fusionnel au monde naturel. Le récit est initiatique, contemplatif, parfois bouleversant, et toujours d’une grande justesse émotionnelle. Chaque symbole, chaque silence, chaque regard contribue à l’immersion. Cette histoire est prévue en deux parties (diptyque), et ce premier tome nous laisse dans une attente excitante tant l’univers est riche et mystérieux. On referme l’album à regret, avec encore de nombreuses questions en tête et une seule envie : découvrir la suite de ce voyage poétique et poignant. Je ne peux que confirmer ce qu’indique le bandeau de l’album et le commentaire de Mathieu Bablet : « L’album le plus important de 2026, Jade Khoo est déjà un grand nom de la BD ». C’est exactement ce que j’ai ressenti. Et au passage, c’est aussi une entrée remarquable pour la toute nouvelle maison d’édition Morgen, qui frappe très fort avec ce premier tome. Avec son prix de lancement à 27,90 € avant de passer à 32,90 € après le 29 avril 2026, c’est clairement le moment idéal pour se procurer ce véritable coup de cœur.
3 Secondes (3'')
Perfection des dessins, du rythme du noir et blanc, originalité de l'idée, maîtrise du rythme, brutalité : il s'agit de mort par balle ! Et esthétisme. Dramatisation et détachement. Et enfin du rythme qui ne sonne pas il faut bien faire de l'action, mais quel ennui ! Quand on pense comme moi que la perfection est l'union et harmonie des contraires, comment ne pas donner la note maximum. Et par-delà les raisons, il y a le coup de cœur pour cette œuvre. Ah, comme elle dédommage de tant où soit on radote, soit on croit innover mais pour finir par livrer une sorte de brouillon au lecteur ! Que dirait-on d'un cuisinier qui nous livrerait un plat censément cuit mais cru ? Tels sont trop de créateurs… Par contre, cette bd en petit format, pas longue, sans discours, nous laisse non pas sur notre faim, mais repus et dégustant longtemps son goût après l'avoir finie.
Les Aventures de Jack Palmer
Je viens de lire le dernier Palmer, sur le vin, j'ai souri et ai presque ri, merci ! Autrefois un sur Apostrophe, une autre fois sur la Corse, sur le voile, et toujours cela semblait marcher sur l'eau, décalé et dans la cible, incisif sans être méchant… J'aime aussi que le décor puisse être riche sans étouffer l'humour, et qu'il puisse y avoir pas mal de personnages sans qu'on s'y perde… Aussi qu'on puisse apprendre une chose ou deux, ou bien que ce qu'on sache devienne rieur grâce à la bd. Le rythme est juste ce qu'il faut. Je ne saurais dire ce qu'il manque pour mieux noter, ça doit être comme pour le vin, se trouver à côté d'une appellation sans être l'appellation. Santé !
Don Juan des Flots
Je suis très surpris de cette lecture, qui part sur des chapeaux de roues et s'embarque dans une histoire aux tournants imprévisibles. Je suis très fan de la direction prise par l'histoire après ce premier tome ! Ce tome introductif est parfaitement bien exécuté, avec une histoire vite campée et des personnages bien inspirés. Le protagoniste est ce bretteur amateur de bon mots, protecteur des pauvres gens dans une cité ressemblant un peu à Venise, dans un contexte de magie et de questionnements sociaux. En quelques pages l'histoire prend un envol avec cette congrégation de révolutionnaires qui entendent changer les choses dans le monde. Et si l'on a du classique dans le début de l'aventure, très vite le récit semble accélérer jusqu'à une révélation finale surprenante et qui augure du bon pour la suite. J'ai accroché tout de suite à l'histoire et j'ai envie de voir la suite, qui est prometteuse. Le tout est servi par un dessin qui est appréciable. Je n'ai encore rien lu de sa part mais la dessinatrice a un coup de crayon qui fait ressortir les scènes d'actions et les intérieurs, tout en ayant un trait global qui rappelle tout à fait les films de capes et d'épées, une esthétique vénitienne et les visuels marquants. L'ensemble est clair et lisible, dynamique et coloré, une lecture franchement agréable ! Je ne peux que recommander la lecture de ce premier tome qui promet pour la suite. Le deuxième tome poursuit l'histoire et l'accélère, allant dans une direction intéressante. J'aime beaucoup l'idée qui est présente du pouvoir avec contrepartie et ce que ça dit sur l'exercice du pouvoir. C'est une vraie question de la façon dont le pouvoir passe par des réseaux de domination, incarné ici par le Commodore qui distribue de la puissance, laquelle est chaque fois compensée par un cout négatif. De l'autre côté, Don Juan est (même si ça n'est pas encore confirmé) une sorte d'électron libre qui trace sa propre voie, presque anarchiste et social, faisant ses propres liens sociaux par son charisme et son bagout. De même, il semble disposer de pouvoirs sans contrepartie, métaphore peut-être d'une conception différente de la société et d'un pouvoir qui n'est pas vertical ? Cette question du pouvoir et de la politique est au centre du récit de cape et d'épées, et ce deuxième tome confirme que le récit d'aventure est l'enrobage d'une réflexion sur la société. Sur la notre, sans aucun doute, mais avec l'aspect fun et prenant d'une comédie d'aventure aux personnages bien campés. C'est vraiment une lecture intéressante et que je recommande !
Inanna Djoun
Dans ce monde gentiment décalé, le Royaume de Babylone est évolué et dominateur, tandis que, dans la lointaine Europe blanche, la pauvre France est encore à demi sauvage, à peine en voie de développement. Une archéologue est envoyée en mission dans cette contrée exotique et arriérée afin d'y piller des reliques pour son musée. Le principe est simple mais ingénieux : ici, c'est la France profonde qui devient le terrain d'aventure folklorique. Je réalise avec cet album que j'ai finalement lu assez peu d'ouvrages de B-gnet, alors que cet album là se révèle excellent et me donne envie d'en découvrir davantage. Outre la parodie évidente mais finalement assez fine d'Indiana Jones et de Tintin, je ressens une forte influence des œuvres de Daniel Goossens, avec leur ton absurde et pince-sans-rire, et même des références directes à ce dernier (ce bébé qui pleure avec des Rrrr sous ses cris). Le concept est limpide et surtout parfaitement tenu sur la durée. Là où ce genre d'idée peut vite s'épuiser, le récit ne tourne jamais en rond, car l'auteur multiplie les variations, les détournements et les clins d'œil. L'inversion des regards fonctionne très bien, aussi bien pour la parodie pure que pour la petite satire du tourisme, de l'exotisme et de nos travers bien franchouillards. L'humour m'a souvent fait rire, ce qui est déjà beaucoup, mais j'ai aussi été très agréablement surpris par la quantité de bonnes idées que contient cet album. C'est absurde, parfois très bête, parfois plus mordant, avec des gags visuels et des jeux de mots qui s'enchaînent sans temps mort. Quant au dessin, il est dynamique et lisible, là encore avec un léger esprit Goossens dans la mise en scène, ainsi qu'un bon sens du rythme et de la narration humoristique. Et j'ai beaucoup aimé les fausses couvertures de Tintin qui ponctuent chaque chapitre. Je n'en attendais rien et j'ai découvert là un album franchement drôle et bien mené, qui exploite son idée jusqu'au bout sans l'étirer artificiellement. Il me donne envie d'explorer davantage l'œuvre de son auteur.