Un chouia romancé – avec quelques personnages inventés et des noms de navires changés – on a quand même là un reportage tout à fait intéressant, et dont la lecture est hautement recommandée.
J’avais déjà lu un dossier sur la question dans Le Monde diplomatique je crois, mais cet album a le mérité de synthétiser les connaissances, et surtout de les présenter de façon très simples – mais pas simplistes. En particulier, j’ai beaucoup aimé l’idée, utilisée à plusieurs reprises, de mettre en parallèle le développement du pillage des mers par les navires usines européens ou chinois, et l’émigration des populations appauvries de l’Afrique vers l’Europe. Car si les pays riches savent bien critiquer l’immigration, ils sont plus discrets sur les causes. Et si nos médias se gargarisent de la lutte contre la piraterie des Africains (en Somalie anciennement, maintenant dans le Golfe de Guinée), on ne parle jamais de piraterie ou de vol lorsque des navires espagnols – ou chinois, mais balayons d’abord devant nos portes – pillent illégalement les ressources des pays africains incapables de surveiller ou protéger leurs ressources (ou alors gangrénés par la corruption).
Les questions du développement de l’aquaculture, et de la consommation de saumon hors périodes de fête, sont aussi intéressantes, et clairement mises en perspectives ici.
La narration est fluide, le dessin agréable, le propos fondé et étayé, tout en restant « vulgarisateur ». On a donc tous les ingrédients d’un bon documentaire.
Comme beaucoup d'enfants nés au tout début des années 90, mon premier contact avec l'univers de Troy s'est fait sur les étagères du CDI de mon collège. Au milieu des ouvrages pédagogiques et des classiques imposés, la série détonnait : entre les effusions de sang et un côté "graveleux" assumé, ça marquait forcément l'imaginaire adolescent. Pourtant, à l'époque, j'ai délaissé Lanfeust au profit de l'explosion du manga, passant à côté de ce qui allait devenir un pilier de la fantasy française.
À 35 ans, alors que je me replonge sérieusement dans le "Médiéval-Fantastique", j'ai enfin décidé de franchir le pas, malgré quelques a priori. Je craignais de n'y trouver qu'une imagerie un peu datée, portée par des personnages féminins très "bimbos" et un humour potache de lycéen.
Le verdict après lecture de l'intégrale ? Une excellente surprise.
Certes, le "fan service" est omniprésent et parfois un peu lourd, mais derrière les décolletés, il y a une vraie proposition :
- Un univers riche : On sent une profondeur qui ne demande qu'à être explorée. Si huit tomes semblent presque trop courts pour faire le tour de ce monde, on comprend vite pourquoi tant de spin-offs ont vu le jour (au-delà de la simple logique commerciale).
- Une galerie de personnages attachants : Contre toute attente, l'évolution du groupe fonctionne très bien. Mention spéciale à Hébus le Troll, et à la gestion des relations amoureuses qui évitent les clichés habituels pour offrir une conclusion inattendue.
- Un parti pris graphique rafraîchissant : Le trait de Tarquin est efficace, mais c'est surtout la palette de couleurs qui détonne. Là où la fantasy moderne s'enfonce souvent dans le sombre et le désespoir, Lanfeust reste éclatant et lumineux.
Cette série mérite donc pour moi sa place dans toute bédéthèque de genre. C’est une porte d’entrée idéale pour les adolescents, même si je reste perplexe face au prix reçu à Angoulême dans la catégorie "9-12 ans". L'univers et le ton adopté s'apprécient pleinement qu'à partir de 14 ou 15 ans, pour garder un peu de recul.
Un conte philosophique.
Je n'ai pas pu résister à l'envie irrépressible de repartir avec cette BD en passant devant sa superbe couverture et en découvrant le nom de son auteur : Juni Ba.
Pour les deux personnages principaux Juni Ba s'inspire du poème de Goethe Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et des récits médiéviaux Le Roman de Renart. Mais il puise aussi dans ces deux univers pour créer un monde riche et fantastique où humains et animaux anthropomorphiques se côtoient, le chapitrage se fera en « branches » numérotées (référence au Roman de Renart).
On va donc suivre deux personnages complexes aux destins liés. Notre renard est manipulateur, rusé et égoïste, il a aussi par malice déjoué la mort. Tandis que notre démon des bois est un solitaire qui profite du malheur des autres en pactisant avec eux, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ?
Une narration non chronologique faite de « branches » plus ou moins longues sous la forme de petites fables, elles vont nous faire découvrir des personnages secondaires qui auront une importance forte. Cette construction non linéaire du récit rend la lecture captivante en ne dévoilant pas d'emblée les liens qui rattachent tous les protagonistes. En particulier cette petite fille qui se dit amie de notre goupil, pourtant celui-ci fera tout pour l'éviter.
J'ai apprécié la nuance apporté à toutes ces fables, elles ne sont pas moralisatrices mais portent à la réflexion.
J'ai classé ce comics en « tous publics », quelques scènes difficiles m'empêchent de l'identifier pour un jeune public, pour la simple et bonne raison que j'en conseille la lecture à un jeune lectorat accompagné d'un adulte. Les nombreux thèmes évoqués ne pourront que mieux les préparer à ce monde sans pitié et à en faire de bonnes personnes.
Un album qui ne laisse pas insensible.
Je suis fan du dessin de Juni Ba, il ne manque pas d'originalité avec son style caricatural, dynamique et on ne peut plus expressif. Les couleurs évoluent en fonction des différentes « branches », elles iront jusqu'à disparaître pour la numéro treize et ainsi accentuer la noirceur du récit. Mention spéciale pour la mise en page cinématographique et la variété des cadrages
Magnifique.
Un auteur et un album à découvrir !
Coup de cœur.
Je ne connaissais de Don Quichotte que le tout début de l'histoire et les grands clichés (le pitoyable chevalier sur sa monture famélique, le brave Sancho Panza, les moulins à vent), sans avoir jamais lu ni vu le récit dans son intégralité. Cette adaptation des frères Brizzi était donc pour moi l'occasion de le découvrir enfin dans son ensemble, au moins dans ses grandes lignes.
Le graphisme est la plus grande force de cette BD : c'est très beau. Le trait est ample, vivant, expressif, et certaines pleines pages, notamment lorsque les décors prennent de l’ampleur ou que l’imaginaire de Don Quichotte envahit l’espace, sont vraiment magnifiques. Il y a une vraie maîtrise dans la mise en scène, et ces envolées visuelles donnent à l’album une dimension parfois épique.
Je suis resté plus réservé sur le choix de représenter Don Quichotte avec cet air de vieil âne hirsute, presque idiot. Je comprends l’idée : accentuer le décalage, souligner la folie, rendre le personnage plus burlesque. Mais j’aurais aimé percevoir davantage de noblesse dans son allure, quitte à ce qu’elle ne soit qu’intellectuelle, intérieure. Là, son apparence le rend parfois plus ridicule que touchant, et ses aventures apparaissent de fait un peu plus grotesques que tragiques. Cela m’a tenu à distance alors que j’aurais voulu m’attacher davantage à lui.
En revanche, j’ai trouvé la relation entre Sancho et son maître particulièrement réussie. Derrière l’ironie et les illusions, il y a une vraie tendresse qui s’installe, surtout dans les dernières pages. Sancho n’est pas qu’un faire-valoir pragmatique : il devient un compagnon fidèle, presque protecteur. Et c’est sans doute là que l’album m’a le plus touché.
Une très belle adaptation visuellement, parfois un peu trop appuyée dans sa dimension burlesque à mon goût, mais qui trouve une vraie justesse dans le lien entre ses deux personnages.
Surprenante cette œuvre.
J’avoue que je préfère les auteurs dans des récits de pure fiction, ici il nous refont un peu le coup de L'Homme qui tua Chris Kyle (une exploration d’une certaine Amérique), mais je reste très réceptif à leur travail et traitement proposé.
J’ai bien une petite réserve encore sur le sujet (qui ne m’avait d’ailleurs pas autant sauté aux yeux avant de vous lire), pas ma came et spécial mais Nury a franchement l’art de rendre ça intriguant avec sa mise en scène et touche fantastique. Et puis évidemment le dessin de Brüno et sa narration qu’on ne présente plus et qui s’avèrent une nouvelle fois aux petits oignons.
Un premier contact intriguant avec cette série même si ça m’ennuie un peu de ne pas savoir le nombre de tomes à venir. J’aime la façon dont ça m’est conté mais le sujet peut vite m’arriver à overdose.
Elles sont nombreuses les BD qui parlent de la Shoah, des actes de barbarie perpétrés par les Nazis avant et pendant la deuxième guerre mondiale. On parle beaucoup de camps de concentration et d'extermination tels qu'Auschwitz ou Dachau, mais on oublie qu'il y en a eu un sur le territoire français, en Alsace.
C'est ainsi que Yaël Hassan, autrice "spécialiste" de la Shoah et de la seconde guerre mondiale, a voulu mettre la lumière que ce site, au travers de l'histoire de Simon, un collégien de la région, et de sa grand-mère, elle-même fille d'une déportée, qui vont visiter ce camp. On est vraiment dans leurs pas, d'abord dans la préparation, avec notamment la transmission du témoignage familial. Et lorsque le groupe arrive au Struthof, on nous explique bien comment le camp était organisé, sur beaucoup de plans. La guide sur place ne manque pas de livrer plusieurs anecdotes, de donner des noms, car comme l'indique le prof de la classe, il faut penser aux personnes déportées, exécutées ou mortes des privations comme à une multitude d'individus, qui avaient une famille, des rêves, des émotions, et non comme une masse informe, anonyme. Le camp subsiste sous la forme d'un lieu de mémoire, d'exposition, avec des photos, des films, des textes, des œuvres d'art inspirées par cette immense tragédie. On est bien sûr horrifiés, comme ces enfants, de ce qu'il s'est passé sur ce camp installé sur le Mont Louise, un lieu choisi pour son gisement de granite rose. Un récit tétanisant, mais mené de main de maître par Yaël Hassan.
On peut s'tonner de prime abord du choix de Marc Lizano pour illustrer cette histoire. Il est en effet essentiellement connu pour ses albums destinés à la jeunesse, avec son trait faussement naïf, ses personnages aux grosses têtes rondes. Mais on peut comprendre ce choix par le prisme de certains de ses albums précédents, comme L'Enfant cachée ou encore Un Grand-père tombé du ciel. Son dessin expressif se prête en effet à merveille à traiter de sujets parmi les plus graves.
Au-delà de cette visite, fictive mais fortement inspirée de ce que les enfants du secteur ont pu vivre et voir, l'album est complété par un cahier didactique, destiné aux jeunes générations, comportant plusieurs lexiques sur la déportation, la Résistance ainsi que la biographie d'une dizaine de déportés cités dans la BD.
Essentiel.
Il me faut remonter à l’excellent « Burn the House Down » pour retrouver un premier tome aussi accrocheur dans cette catégorie des manga thriller. Le concept est original puisqu’il repose sur l’architecture étrange de certaines maisons. Celles-ci offrent des configurations étranges et le personnage principal de la série va vite se convaincre que cette configuration n’est pas accidentelle mais permet à ses occupants de perpétrer des meurtres sans risquer d’être vus par leurs voisins.
L’ambiance et la tension sont bien présentes et au bout de ce premier tome, ma curiosité est fameusement titillée. Je sais déjà que je me ruerai sur le tome 2.
Niveau dessin, rien d’exceptionnel mais un trait bien lisible, des personnages bien typés et une attention bien entendu toute particulière a été accordée à l’architecture des bâtiments.
Vraiment très accrocheur !
Petite mise à jour après lecture du deuxième tome : c'est toujours aussi bon !
Après la déception Manara et son Rendez-vous fatal, voilà un bien bel ouvrage que ce "Sous le Paradis" de Gabriele Di Caro
12 petites histoires de 2-5 pages, aux scénarios différents mais ayant en commun de mettre en scène de belles jeunes femmes, permettent une approche "voyeuriste" assez intéressante.
Contrairement à l'oeuvre précédemment citée de Manara, ici la femme semble respectée et tout est fait pour son plaisir. Cela change et se révèle bien plus agréable à lire.
De même si on est bien dans un style pornographique, je n'ai pas ressenti la même "brutalité" que dans Chambre 121 d'Igor. Là encore je pense que le fait d'être confronté aux plaisirs, solitaires ou non, des dames y est pour beaucoup.
Graphiquement il n'y a rien à redire aux dessins très suggestifs, voire appétissants, si vous me permettez mesdames, de Di Caro. C'est simple et beau.
Au final Sous le Paradis aura parfaitement rempli son rôle et je tiens enfin mon ouvrage référence du genre.
Hâte de voir comment Di Caro s'en sort avec un scénario plus fourni dans Les Arcanes de la Maison Fleury.
J’ai beaucoup aimé ce recueil collectif, qui regroupe des auteurs-trices Iranien-ne-s et des grosses pointures de la BD franco-belge (Rabaté, Roca, Sfar, Trondheim, Wild, Winshluss).
Ce genre d’exercice a ses défauts – les histoires sont assez courtes et manquent forcément de profondeur, et il y a quelque redites – mais l’album a su retenir mon attention sur ses 260 pages, un gage de qualité selon moi. Il faut dire que le contenu est intéressant, et que les femmes au cœur des récits forcent le respect, par leur courage et leur combat. J’ai aussi beaucoup appris sur l’Iran et ses traditions, et apprécié les styles graphiques variés et (pour la plupart) maitrisés.
Un chouette album, que j’ai lu alors que les manifs s’amplifient dans ce pays pris en otage par ses dirigeants oligarques.
J'apprends grâce à Spooky que la bd a été dessinée par un vétéran ayant dessiné avec Breccia et Pratt. Pas étonnant : les images sont percutantes et ont du style comme de bonnes lames. Je voudrais bien lire la suite ! Cape et épée pour s'amuser, des femmes pour changer : que demander de plus ? J'aime bien la manière dont la nouvelle est "recrutée". La reine est aussi un personnage qui a un beau potentiel. Ici, il n'y a pas de bien et de mal, seulement un moindre mal : que ce soit dans le sauvetage d'une femme sur le point de subir un viol ou pour défendre le pays, les héroïnes ont le bon goût de ne pas prendre de poses moralisatrices. Pour une fois qu'une belle couverture n'ouvre pas sur une déception, je la propose pour la prochaine meilleure couverture, voilà, c'est dit, je n'y penserai pas plus tard.
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Pillages
Un chouia romancé – avec quelques personnages inventés et des noms de navires changés – on a quand même là un reportage tout à fait intéressant, et dont la lecture est hautement recommandée. J’avais déjà lu un dossier sur la question dans Le Monde diplomatique je crois, mais cet album a le mérité de synthétiser les connaissances, et surtout de les présenter de façon très simples – mais pas simplistes. En particulier, j’ai beaucoup aimé l’idée, utilisée à plusieurs reprises, de mettre en parallèle le développement du pillage des mers par les navires usines européens ou chinois, et l’émigration des populations appauvries de l’Afrique vers l’Europe. Car si les pays riches savent bien critiquer l’immigration, ils sont plus discrets sur les causes. Et si nos médias se gargarisent de la lutte contre la piraterie des Africains (en Somalie anciennement, maintenant dans le Golfe de Guinée), on ne parle jamais de piraterie ou de vol lorsque des navires espagnols – ou chinois, mais balayons d’abord devant nos portes – pillent illégalement les ressources des pays africains incapables de surveiller ou protéger leurs ressources (ou alors gangrénés par la corruption). Les questions du développement de l’aquaculture, et de la consommation de saumon hors périodes de fête, sont aussi intéressantes, et clairement mises en perspectives ici. La narration est fluide, le dessin agréable, le propos fondé et étayé, tout en restant « vulgarisateur ». On a donc tous les ingrédients d’un bon documentaire.
Lanfeust de Troy
Comme beaucoup d'enfants nés au tout début des années 90, mon premier contact avec l'univers de Troy s'est fait sur les étagères du CDI de mon collège. Au milieu des ouvrages pédagogiques et des classiques imposés, la série détonnait : entre les effusions de sang et un côté "graveleux" assumé, ça marquait forcément l'imaginaire adolescent. Pourtant, à l'époque, j'ai délaissé Lanfeust au profit de l'explosion du manga, passant à côté de ce qui allait devenir un pilier de la fantasy française. À 35 ans, alors que je me replonge sérieusement dans le "Médiéval-Fantastique", j'ai enfin décidé de franchir le pas, malgré quelques a priori. Je craignais de n'y trouver qu'une imagerie un peu datée, portée par des personnages féminins très "bimbos" et un humour potache de lycéen. Le verdict après lecture de l'intégrale ? Une excellente surprise. Certes, le "fan service" est omniprésent et parfois un peu lourd, mais derrière les décolletés, il y a une vraie proposition : - Un univers riche : On sent une profondeur qui ne demande qu'à être explorée. Si huit tomes semblent presque trop courts pour faire le tour de ce monde, on comprend vite pourquoi tant de spin-offs ont vu le jour (au-delà de la simple logique commerciale). - Une galerie de personnages attachants : Contre toute attente, l'évolution du groupe fonctionne très bien. Mention spéciale à Hébus le Troll, et à la gestion des relations amoureuses qui évitent les clichés habituels pour offrir une conclusion inattendue. - Un parti pris graphique rafraîchissant : Le trait de Tarquin est efficace, mais c'est surtout la palette de couleurs qui détonne. Là où la fantasy moderne s'enfonce souvent dans le sombre et le désespoir, Lanfeust reste éclatant et lumineux. Cette série mérite donc pour moi sa place dans toute bédéthèque de genre. C’est une porte d’entrée idéale pour les adolescents, même si je reste perplexe face au prix reçu à Angoulême dans la catégorie "9-12 ans". L'univers et le ton adopté s'apprécient pleinement qu'à partir de 14 ou 15 ans, pour garder un peu de recul.
Les Fables du Roi des Aulnes
Un conte philosophique. Je n'ai pas pu résister à l'envie irrépressible de repartir avec cette BD en passant devant sa superbe couverture et en découvrant le nom de son auteur : Juni Ba. Pour les deux personnages principaux Juni Ba s'inspire du poème de Goethe Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et des récits médiéviaux Le Roman de Renart. Mais il puise aussi dans ces deux univers pour créer un monde riche et fantastique où humains et animaux anthropomorphiques se côtoient, le chapitrage se fera en « branches » numérotées (référence au Roman de Renart). On va donc suivre deux personnages complexes aux destins liés. Notre renard est manipulateur, rusé et égoïste, il a aussi par malice déjoué la mort. Tandis que notre démon des bois est un solitaire qui profite du malheur des autres en pactisant avec eux, mais le prix à payer en vaut-il la chandelle ? Une narration non chronologique faite de « branches » plus ou moins longues sous la forme de petites fables, elles vont nous faire découvrir des personnages secondaires qui auront une importance forte. Cette construction non linéaire du récit rend la lecture captivante en ne dévoilant pas d'emblée les liens qui rattachent tous les protagonistes. En particulier cette petite fille qui se dit amie de notre goupil, pourtant celui-ci fera tout pour l'éviter. J'ai apprécié la nuance apporté à toutes ces fables, elles ne sont pas moralisatrices mais portent à la réflexion. J'ai classé ce comics en « tous publics », quelques scènes difficiles m'empêchent de l'identifier pour un jeune public, pour la simple et bonne raison que j'en conseille la lecture à un jeune lectorat accompagné d'un adulte. Les nombreux thèmes évoqués ne pourront que mieux les préparer à ce monde sans pitié et à en faire de bonnes personnes. Un album qui ne laisse pas insensible. Je suis fan du dessin de Juni Ba, il ne manque pas d'originalité avec son style caricatural, dynamique et on ne peut plus expressif. Les couleurs évoluent en fonction des différentes « branches », elles iront jusqu'à disparaître pour la numéro treize et ainsi accentuer la noirceur du récit. Mention spéciale pour la mise en page cinématographique et la variété des cadrages Magnifique. Un auteur et un album à découvrir ! Coup de cœur.
Don Quichotte de la Manche
Je ne connaissais de Don Quichotte que le tout début de l'histoire et les grands clichés (le pitoyable chevalier sur sa monture famélique, le brave Sancho Panza, les moulins à vent), sans avoir jamais lu ni vu le récit dans son intégralité. Cette adaptation des frères Brizzi était donc pour moi l'occasion de le découvrir enfin dans son ensemble, au moins dans ses grandes lignes. Le graphisme est la plus grande force de cette BD : c'est très beau. Le trait est ample, vivant, expressif, et certaines pleines pages, notamment lorsque les décors prennent de l’ampleur ou que l’imaginaire de Don Quichotte envahit l’espace, sont vraiment magnifiques. Il y a une vraie maîtrise dans la mise en scène, et ces envolées visuelles donnent à l’album une dimension parfois épique. Je suis resté plus réservé sur le choix de représenter Don Quichotte avec cet air de vieil âne hirsute, presque idiot. Je comprends l’idée : accentuer le décalage, souligner la folie, rendre le personnage plus burlesque. Mais j’aurais aimé percevoir davantage de noblesse dans son allure, quitte à ce qu’elle ne soit qu’intellectuelle, intérieure. Là, son apparence le rend parfois plus ridicule que touchant, et ses aventures apparaissent de fait un peu plus grotesques que tragiques. Cela m’a tenu à distance alors que j’aurais voulu m’attacher davantage à lui. En revanche, j’ai trouvé la relation entre Sancho et son maître particulièrement réussie. Derrière l’ironie et les illusions, il y a une vraie tendresse qui s’installe, surtout dans les dernières pages. Sancho n’est pas qu’un faire-valoir pragmatique : il devient un compagnon fidèle, presque protecteur. Et c’est sans doute là que l’album m’a le plus touché. Une très belle adaptation visuellement, parfois un peu trop appuyée dans sa dimension burlesque à mon goût, mais qui trouve une vraie justesse dans le lien entre ses deux personnages.
Electric Miles
Surprenante cette œuvre. J’avoue que je préfère les auteurs dans des récits de pure fiction, ici il nous refont un peu le coup de L'Homme qui tua Chris Kyle (une exploration d’une certaine Amérique), mais je reste très réceptif à leur travail et traitement proposé. J’ai bien une petite réserve encore sur le sujet (qui ne m’avait d’ailleurs pas autant sauté aux yeux avant de vous lire), pas ma came et spécial mais Nury a franchement l’art de rendre ça intriguant avec sa mise en scène et touche fantastique. Et puis évidemment le dessin de Brüno et sa narration qu’on ne présente plus et qui s’avèrent une nouvelle fois aux petits oignons. Un premier contact intriguant avec cette série même si ça m’ennuie un peu de ne pas savoir le nombre de tomes à venir. J’aime la façon dont ça m’est conté mais le sujet peut vite m’arriver à overdose.
La Visite au Struthof, camp méconnu
Elles sont nombreuses les BD qui parlent de la Shoah, des actes de barbarie perpétrés par les Nazis avant et pendant la deuxième guerre mondiale. On parle beaucoup de camps de concentration et d'extermination tels qu'Auschwitz ou Dachau, mais on oublie qu'il y en a eu un sur le territoire français, en Alsace. C'est ainsi que Yaël Hassan, autrice "spécialiste" de la Shoah et de la seconde guerre mondiale, a voulu mettre la lumière que ce site, au travers de l'histoire de Simon, un collégien de la région, et de sa grand-mère, elle-même fille d'une déportée, qui vont visiter ce camp. On est vraiment dans leurs pas, d'abord dans la préparation, avec notamment la transmission du témoignage familial. Et lorsque le groupe arrive au Struthof, on nous explique bien comment le camp était organisé, sur beaucoup de plans. La guide sur place ne manque pas de livrer plusieurs anecdotes, de donner des noms, car comme l'indique le prof de la classe, il faut penser aux personnes déportées, exécutées ou mortes des privations comme à une multitude d'individus, qui avaient une famille, des rêves, des émotions, et non comme une masse informe, anonyme. Le camp subsiste sous la forme d'un lieu de mémoire, d'exposition, avec des photos, des films, des textes, des œuvres d'art inspirées par cette immense tragédie. On est bien sûr horrifiés, comme ces enfants, de ce qu'il s'est passé sur ce camp installé sur le Mont Louise, un lieu choisi pour son gisement de granite rose. Un récit tétanisant, mais mené de main de maître par Yaël Hassan. On peut s'tonner de prime abord du choix de Marc Lizano pour illustrer cette histoire. Il est en effet essentiellement connu pour ses albums destinés à la jeunesse, avec son trait faussement naïf, ses personnages aux grosses têtes rondes. Mais on peut comprendre ce choix par le prisme de certains de ses albums précédents, comme L'Enfant cachée ou encore Un Grand-père tombé du ciel. Son dessin expressif se prête en effet à merveille à traiter de sujets parmi les plus graves. Au-delà de cette visite, fictive mais fortement inspirée de ce que les enfants du secteur ont pu vivre et voir, l'album est complété par un cahier didactique, destiné aux jeunes générations, comportant plusieurs lexiques sur la déportation, la Résistance ainsi que la biographie d'une dizaine de déportés cités dans la BD. Essentiel.
The strange house
Il me faut remonter à l’excellent « Burn the House Down » pour retrouver un premier tome aussi accrocheur dans cette catégorie des manga thriller. Le concept est original puisqu’il repose sur l’architecture étrange de certaines maisons. Celles-ci offrent des configurations étranges et le personnage principal de la série va vite se convaincre que cette configuration n’est pas accidentelle mais permet à ses occupants de perpétrer des meurtres sans risquer d’être vus par leurs voisins. L’ambiance et la tension sont bien présentes et au bout de ce premier tome, ma curiosité est fameusement titillée. Je sais déjà que je me ruerai sur le tome 2. Niveau dessin, rien d’exceptionnel mais un trait bien lisible, des personnages bien typés et une attention bien entendu toute particulière a été accordée à l’architecture des bâtiments. Vraiment très accrocheur ! Petite mise à jour après lecture du deuxième tome : c'est toujours aussi bon !
Sous le Paradis
Après la déception Manara et son Rendez-vous fatal, voilà un bien bel ouvrage que ce "Sous le Paradis" de Gabriele Di Caro 12 petites histoires de 2-5 pages, aux scénarios différents mais ayant en commun de mettre en scène de belles jeunes femmes, permettent une approche "voyeuriste" assez intéressante. Contrairement à l'oeuvre précédemment citée de Manara, ici la femme semble respectée et tout est fait pour son plaisir. Cela change et se révèle bien plus agréable à lire. De même si on est bien dans un style pornographique, je n'ai pas ressenti la même "brutalité" que dans Chambre 121 d'Igor. Là encore je pense que le fait d'être confronté aux plaisirs, solitaires ou non, des dames y est pour beaucoup. Graphiquement il n'y a rien à redire aux dessins très suggestifs, voire appétissants, si vous me permettez mesdames, de Di Caro. C'est simple et beau. Au final Sous le Paradis aura parfaitement rempli son rôle et je tiens enfin mon ouvrage référence du genre. Hâte de voir comment Di Caro s'en sort avec un scénario plus fourni dans Les Arcanes de la Maison Fleury.
Femme vie liberté
J’ai beaucoup aimé ce recueil collectif, qui regroupe des auteurs-trices Iranien-ne-s et des grosses pointures de la BD franco-belge (Rabaté, Roca, Sfar, Trondheim, Wild, Winshluss). Ce genre d’exercice a ses défauts – les histoires sont assez courtes et manquent forcément de profondeur, et il y a quelque redites – mais l’album a su retenir mon attention sur ses 260 pages, un gage de qualité selon moi. Il faut dire que le contenu est intéressant, et que les femmes au cœur des récits forcent le respect, par leur courage et leur combat. J’ai aussi beaucoup appris sur l’Iran et ses traditions, et apprécié les styles graphiques variés et (pour la plupart) maitrisés. Un chouette album, que j’ai lu alors que les manifs s’amplifient dans ce pays pris en otage par ses dirigeants oligarques.
L'Escadron de la Reine
J'apprends grâce à Spooky que la bd a été dessinée par un vétéran ayant dessiné avec Breccia et Pratt. Pas étonnant : les images sont percutantes et ont du style comme de bonnes lames. Je voudrais bien lire la suite ! Cape et épée pour s'amuser, des femmes pour changer : que demander de plus ? J'aime bien la manière dont la nouvelle est "recrutée". La reine est aussi un personnage qui a un beau potentiel. Ici, il n'y a pas de bien et de mal, seulement un moindre mal : que ce soit dans le sauvetage d'une femme sur le point de subir un viol ou pour défendre le pays, les héroïnes ont le bon goût de ne pas prendre de poses moralisatrices. Pour une fois qu'une belle couverture n'ouvre pas sur une déception, je la propose pour la prochaine meilleure couverture, voilà, c'est dit, je n'y penserai pas plus tard.