Les derniers avis (29515 avis)

Couverture de la série Juger Pétain
Juger Pétain

C’est un album qui s’adresse avant tout – et quasi exclusivement aux passionnés d’Histoire, et de cette période trouble en particulier ! En effet, il est à la fois dense et aride. Retranscription/adaptation de son documentaire que Saada lui-même a scénarisé, l’album décortique le mécanisme du procès de Pétain, de façon presque clinique, en tout cas froide, dépassionnée. Sur l’action de Pétain lui-même durant la guerre on n’apprend pas forcément beaucoup. L’intérêt est surtout de rappeler l’aura dont il bénéficiait dans l’entre-deux guerres, la façon dont sa « carrière » politique a décollé. Mais ce sont surtout les à-côtés qui sont captivants, au gré des témoignages du gratin de la IIIème République. A les lire, on comprend que cette République était gangrénée par des intérêts particuliers, par l’extrême droite (la Cagoule entre autres). La façon dont militaires et « politiques » s’écharpaient à propos de l’armistice ou de la capitulation en est une preuve. On retrouve aussi au travers de ce procès la volonté sous-jacente de de Gaulle de ne pas accabler le « héros » de Verdun – et accessoirement d’évacuer vite-fait la collaboration, pour bâtir le « roman national » de la France éternelle et résistante. C’est le principal regret concernant ce procès : qu’il ait clôt plutôt qu’ouvert celui de la collaboration (voir ensuite le procès expédié de Laval, et une épuration très très partiel pour ce qui concerne l'administration et les "affaires"). Il est aussi intéressant de voir que ceux qui vont juger Pétain étaient déjà en place durant la collaboration (certains lui ayant prêté serment !). Sans l’arrestation de Laval, en plein procès il est fort possible que le résultat aurait été différent. Un documentaire historique solidement bâti, intéressant. Note réelle 3,5/5.

23/05/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série L'Institution
L'Institution

J'ai relu cette BD des dizaines de fois, et pourtant encore maintenant elle me fait rire aux éclats. Voila bien un tour de force que j'admire. Il est rare de me faire rire si fort que je m'arrête, que je raconte des extraits aux gens ou même que je cherche à les retrouver pour me marrer à nouveau un bon coup. Et pourtant, ce n'est même pas le meilleur dans cette BD. Car au-delà de l'humour de Binet qui fait mouche presque à chaque coup, au-delà de son graphisme très typé mais qui fonctionne dans tout ce qu'il veut représenter, c'est l'histoire qui m'a aussi touché. Et qui du coup, renforce encore plus le rire. Binet nous parle de son enfance en pensionnat catholique et le moins que je puisse dire, c'est qu'on est dans une belle horreur. Entre le message d'arrivée par le curé, les premiers mots de ses camarades, les échanges verbaux ... C'est la cruauté de l'enfance, la rigueur de la religion et la candeur de la jeunesse. Je dis candeur, car Binet arrive sans trop savoir à quoi il s'expose, mais aussi la candeur du regard d'un enfant qui ne comprend pas exactement ce qu'il se passe. Leur professeur finissant par bouffer des craies ou la scène du baptême sont de bonnes illustrations de ces moments tendrement cruels. L'enfant ne comprend pas ce qui se joue, mais l'adulte qui le dessine si. Et ces scènes sont à la fois drôles et poignantes. Des passages sont émouvants par des petits riens, des détails. Et l'instant d'après on retourne dans la grosse poillade bien grasse. Binet joue finement sur l'ensemble et la fin est elle-aussi émouvante. Ce petit garçon que son père a oublié, tout seul dans un grand pensionnat vide. Il n'est pas difficile de deviner pourquoi Binet a fini sur cette image marquante. Il y a quelques années j'avais dit que cette BD était drôle, aujourd'hui je dirais qu'elle rentre dans mon petit panthéon de l'humour. Parce qu'entre les scènes tristes, on rigole d'autant plus fort qu'on a été ému. Ce mélange d'émotion est maniée d'une main de maitre tout du long et je continue à rire aux éclats en voyant les situations, les têtes, les idées. Des idées d'enfants qui jouent, qui sont bêtes, qui sont aussi victimes. Je pense sincèrement que c'est une des meilleures œuvres humoristiques que j'ai lues en bande-dessinée.

06/01/2013 (MAJ le 23/05/2024) (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Au tribunal des couples
Au tribunal des couples

Ça me rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. - Cette bande dessinée fait partie de la collection Sociorama qui associe un auteur de bande dessinée à une étude sociologique, au travers d'une fiction. Cette bande dessinée est en noir & blanc, et compte 157 pages de BD, sa première publication datant de 2020. Il s'agit d'une transposition de l'ouvrage Au tribunal des couples: Enquête sur des affaires familiales (2013) établi par Collectif Onze. Baptiste Virot avait déjà adapté une autre étude sociologique dans la même collection : Turbulences (2016) d'Anne Lambert. Au tribunal d'Ici-les-Barinneaux, la greffière Malika Sherkat fait entrer madame & monsieur Chambon dans le bureau de la juge Chantal Latieri pour leur audience. La juge est assise dans un confortable fauteuil en cuir, et la greffière sur une chaise Ikea, modèle Långfällz. L'audience a pour objet une fixation de pension alimentaire suite à la reprise d'activité de monsieur. Madame a préparé elle-même le budget de toutes les dépenses ; les sorties de l'école, en famille, les vêtements, les chaussures, etc. La juge demande au monsieur qu'elle est sa situation professionnelle. Il répond qu'il est en formation et qu'il touche 1080€ par mois. Il devrait être titularisé dans quelques mois, mais il n'a pas apporté ses fiches de salaire. Il évoque son hébergement gratuit et ses crédits gelés, mais qu'il a dû recommencer à payer depuis trois mois, ainsi que le montant total de ses dettes. Il explique qu'il paye déjà des trucs pour ses enfants. Il commence à hausser le ton, à arguer du fait que son ex vit avec quelqu'un. La juge fait un signe pour revenir à une conversation normale et explique que la CAF ayant constaté qu'il a retrouvé du travail, elle ne va plus verser l'allocation de soutien familial, que la demande de madame est normale. le monsieur s'emporte à nouveau tout en disant que bien sûr il va payer. Audience suivante : une autre audience de conciliation où il est question de la marque et du modèle de voiture de monsieur et de la possibilité qu'il s'occupe des enfants le week-end. Audience de conciliation suivante : un jeune couple (18 ans chacun) est d'accord sur tout. Audience suivante : un monsieur demande à voir sa fille qu'il a laissé à sa femme il y a de cela 15 ans. Son avocate explique qu'il y a 15 ans, il n'avait que 19 ans et qu'il manquait de sens des responsabilités, de l'engagement. Madame explique qu'elle a dû réaménager sa vie entière et que monsieur l'a quittée alors qu'elle était encore enceinte. La juge indique qu'elle demande une enquête sociale et que la prochaine audience aura lieu dans quatre mois. le père indique qu'il n'est pas sûr qu'il puisse se libérer. Malika les fait sortir tous les quatre, les ex-époux et leur avocat respectif, referme la porte, et elle et la juge pousse un gros soupir. Malika va ranger les dossiers bien classés. Elles sortent ensemble du bâtiment et papotent. La juge ramène les dossiers à la maison, ramenant un peu de leurs malheurs avec elle. Malika rentre chez elle s'occuper de fille Nina qu'elle récupère chez la nourrice. Son mari Marc est gendarme mobile et rentre chez lui ce soir après 10 jours d'absence. Malika monte dans sa voiture, se rend chez la nourrice juste à temps, récupère sa fille, lui fait à manger, la lave et la couche. Marc rentre alors que Malika est déjà couchée et endormie. Les audiences recommencent dès le lendemain matin à 09h30 à un rythme toujours aussi soutenu. En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme exerçant le métier de greffière, mariée à un gendarme mobile, avec une fille. le lecteur est tout d'abord étonné par le style de dessins : détourage basique d'un trait fin sans variation d'épaisseur, anatomie parfois approximative, décors squelettiques quand ils sont présents, mais bonne expressivité des visages, une impression de dessins fonctionnels, tout juste professionnels. Mais, ça n'empêche pas les personnages d'être très vivants et les situations d'être claires et compréhensibles. Ensuite, il apprécie que le récit commence direct par une audience de conciliation, puis une deuxième, puis une troisième. Au moins la promesse du titre est tenue d'entrée de jeu, avec une ambiance plus reportage sur le vif que fiction. le juge est une femme, la greffière également. La première audience met en évidence que la mère s'occupe des enfants et que le père n'a pas la fibre paternelle, et pas très envie de participer financièrement avec son faible salaire. le deuxième entretien est très court : 2 pages au cours desquelles le père apparaît à nouveau comme réticent à assumer sa responsabilité financière. La troisième audience est réglée en 2 tiers de page, sans problème, sans conflit. La suivante dure 5 pages et le père a à nouveau le mauvais rôle, ayant abandonné la mère alors qu'elle était encore enceinte. Ce n'est qu'à la page 23 que la partie fiction prend le dessus, avec la réaction de la juge et de la greffière une fois l'ex-couple et les avocats sortis. Le lecteur voit la silhouette simple de Malika avec les épaules tombantes, un petit tourbillon au-dessus de la tête, les 2 yeux tout ronds et la bouche un court trait horizontal. Si la représentation reste très simple, l'émotion est bien rendue. La page d'après, la juge se renverse dans son fauteuil et exhale un petit nuage, matérialisation d'un énorme soupir de soulagement. Page 30, Malika est avachie, tassée dans son canapé, comme sous le poids de la fatigue de la journée de travail. Page 36, une masse de 100kg s'abat sur son crâne lorsque la juge lui annonce qu'elle a obtenu sa mutation, dispositif visuel utilisé dans le manga City Hunter. Page 47, Malika est assise dans son canapé avec un tourbillon plus gros au-dessus de sa tête, marquant sa déstabilisation après une conversation téléphonique avec son mari. Pages 68 & 69, le lecteur observe un monsieur avec la mine fatiguée, les sourcils tombants, mal rasé, et parfois le regard buté, en cohérence avec son état dépressif. Page 81, Baptiste Virot force un peu la perspective pour montrer Malika allant de l'avant dans le couloir d'un pas vif et décidé. Finalement ces dessins en apparence simplistes et trop dépouillés rendent très bien compte de l'état l'esprit des différents personnages, avec parfois une petite touche comique très discrète qui évite de plomber la narration de ces situations très tendues. le lecteur peut conserver un sentiment de manque, mais il sourit de bon cœur en voyant un dessin où Malika Sherkat écrase Stéphane Morin, le juge qui a remplacé Chantal Latieri, avec un rouleau compresseur, page 114. Il compatit avec lui quand il se trouve face à une mère intarissable et très posée page 64 à 66. Il est impressionné par la manière dont les dessins rendent compte de l'impression ressentie par la mère sous le feu des questions inquisitrices du juge en page 102. Dès la première audience, le lecteur se sent impliqué dans les personnes qui viennent exposer une partie de leur vie privée. Comme le dit à la juge Chantal Latieri quand elles déjeunent ensemble, les affaires familiales, ça prend aux tripes. Elles sont obligées de mettre un peu de leur personne dedans parce qu'en face c'est des gens comme elles avec des problèmes de couple. Un peu avant, Malika a indiqué que ça la rend malade à chaque fois de savoir qu'il y a des enfants derrière toutes ces histoires. Il est également question de la répartition des gardes d'enfants entre mère et père, le temps d'une case. le lecteur comprend bien qu'une fiction ne peut pas aborder tous les aspects des divorces de parents avec enfants, même en 157 pages. À plusieurs reprises, une information est glissée dans le cours naturel de la conversation, comme par exemple nombre de dossiers à traiter dans une demi-journée d'audience. Dans le même temps, le lecteur aperçoit Malika Sherkat dans sa vie privée, sa relation de couple épisodique du fait que son mari soit souvent en mission. Cette dimension du récit apporte un contrepoint aux constats d'échec évoqués en audience et étoffe la personnalité de Malika. Pour autant l'adaptateur ne la transforme pas en une caisse de résonance des émotions, ou en pasionaria. Elle est avant tout une personne professionnelle et compétente, inquiète de voir arriver un juge en début de carrière, pas forcément investi comme pouvait l'être la précédente. En ressortant de ce tome, le lecteur se dit que le terme d'enquête sociologique est peut-être un peu fort, et qu'il a plutôt bénéficié d'une introduction, d'une découverte aux audiences de conciliation de couple en procédure de divorce et de révision de pension alimentaire. Il part peut-être avec un fort préjugé contre la partie graphique, qui disparaît progressivement au fur et à mesure de sa lecture. Il constate que toutes les audiences mettent en évidence un désintérêt partiel ou total du père pour ses enfants, et pour la situation financière de la mère. Il aurait aimé qu'il y ait un exemple de l'inverse pour être plus en phase avec la réalité des chiffres. Passée cette réserve, il se dit que l'auteur s'abstient de porter des jugements trop tranchés sur les uns et sur les autres, et qu'il s'attache régulièrement à mettre en évidence la complexité des dossiers, et l'impact des décisions sur les vies humaines, la responsabilité qui accompagne la construction d'un jugement et de son rendu. le lecteur peut estimer que le constat global manque de nuances, mais il a été totalement absorbé par le processus de conciliation et par la capacité de Baptiste Virot à rendre compte de la tension affective, de la charge émotionnelle, des conséquences pour la vie des uns et des autres, sans jamais mettre en scène les enfants.

23/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Enferme-moi si tu peux
Enferme-moi si tu peux

Augustin, un jour tu seras artiste. - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessins) et comporte 145 pages de bande dessinée en couleurs. Il commence par une introduction de 2 pages rédigée par Michel Thévoz, fondateur et conservateur honoraire de la collection de l'Art Brut à Lausanne. Il se termine par 3 pages contenant chacune en vis-à-vis la photographie de 2 des artistes évoqués et leur représentation par Risbjerg. Un texte d'introduction évoque la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle où il vaut mieux être un homme, blanc, cultivé et bourgeois, les autres (femmes, enfants, paysans, malades vieux) étant mal lotis. Augustin Lesage (1876-1954) travaille à la mine comme son père avant lui, et son grand-père encore avant lui. Il a commencé à travailler dès la fin de ses études, c'est-à-dire à la fin de l'école primaire. Un jour de 1911, alors qu'il est en train de travailler sous terre dans la mine, il entend une voix qui lui dit qu'un jour il sera artiste. Il n'a aucune formation artistique. Il a entendu une voix : le mineur à côté se moque de lui. Pour se distraire, Augustin Lesage décide de participer à des séances de spiritisme. Il continue à entendre des voix. Un jour la voix fit noter à Augustin une liste de matériaux à se procurer, la dimension de la toile, les nuances de couleurs, la taille des pinceaux, les liants, et même le nom et l'adresse du fournisseur. Madge Gill (1882-1961) raconte son histoire. Elle est née ans un quartier très pauvre de Londres, sans père. Elle a été cachée par sa famille pour éviter la honte. Quand sa famille s'est installée à la campagne, elle a été placée en orphelinat à l'âge 9 ans. Elle s'est mariée à 25 ans, a perdu ses enfants, un œil. le 03 mars 1920, elle a ressenti quelque chose tout au fond d'elle, une sorte de grâce qui lui a donné la force de déployer ses ailes toutes chiffonnées, de composer au piano et de dessiner des fresques à l'encre et à la plume sur des rouleaux de calicots de onze mètres. le facteur Joseph Ferdinand Cheval (1836-1924) parcourait tous les jours 33 kilomètres à pied pour sa tournée. Un jour il trébucha sur une pierre au milieu du chemin. Il la mit de côté, et se mit à en sélectionner d'autres pendant ses tournées, qu'il revenait le soir pour récupérer. Puis il se mit à construire un palais. En Suisse à Lausanne dans le comté de Vaud, Aloïse Corbaz (1886-1964) chantait d'une voix pure dans le chœur de l'église. C'était sa sœur Marguerite qui s'occupait des enfants, sa mère étant décédée alors qu'Aloïse avait 11 ans. La jeune fille entretenait une passion pour les fleurs et leurs couleurs. Quelques années plus tard, Aloïse entretient une relation amoureuse et charnelle avec Joseph un prêtre défroqué. Sa sœur l'envoie travailler en Allemagne à la cour de l'empereur Guillaume II, à Postdam. Au début de la guerre, elle revient en Suisse traumatisée, tenant des propos inintelligibles. Marjan Gruzewski (1898-?) est somnambule, médium et artiste. Mais au contraire des gens qui se promènent inconscient sur les toits, il s'est toujours senti dans un état d'éveil extrême où l'espace et le temps n'ont plus de limites, voyant toujours des choses que les autres ne voyaient pas. À l'âge de 8 ans, il a perdu le contrôle moteur de sa main qui lui semblait se mouvoir d'elle-même, sans sa volonté consciente. À l'âge de 17 ans, il a participé à sa première séance de spiritisme. Un jour c'est l'esprit de sa main qui se manifeste lors d'une séance. Judith (1943-2005) et Joyce Scott sont nées jumelles, dans l'Ohio en Amérique du Nord. Judith est atteinte du syndrome de Down, pas Joyce. Au cours de sa jeunesse, ses parents la place dans une institution pour enfants attardés, cas désespérés, considérés comme inéducables. Des années plus tard, Joyce Scott prend sa sœur en charge et l'inscrit dans un centre où sont organisés des ateliers d'expression. Dans l'introduction, Michel Thévoz développe la position de l'Art Brut par rapport à la marchandisation, et sa place dans le monde de l'art. Il insiste sur son rejet par les cercles culturels officiels et le fait que la bande dessinée, elle-même considérée comme un art mineur, soit particulièrement adaptée pour établir une passerelle entre ces artistes et un public d'une nature différente. Les auteurs ont donc choisi de présenter 6 artistes dont la production a été classée dans le registre de l'Art Brut, voire dont les œuvres ont contribué à la définition même de cette catégorie. La définition de l'Art Brut a été établie par Jean Dubuffet (1901-1985, peintre, sculpteur, plasticien) qui l'a retravaillée à plusieurs reprises pour aboutir à : Œuvres ayant pour auteurs des personnes étrangères aux milieux intellectuels, le plus souvent indemne de toute éducation artistique, et chez qui l'invention s'exerce, de ce fait, sans qu'aucune incidence ne vienne altérer leur spontanéité. Cette définition ne se trouve pas dans cet ouvrage, car ce n'est pas l'objectif des auteurs. Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg s'attachent à décrire le parcours de vie des 6 artistes qu'ils ont retenus, plutôt que l'accueil de leurs œuvres par les milieux institutionnels ou marchands, ou leur postérité. Le lecteur est tout de suite emmené dans un ailleurs par les planches. Terkel Risbjerg réalise des dessins descriptifs avec un bon degré de simplification, tout en s'approchant de l'expressionnisme avec certains éléments. La première page montre les mineurs sortant de l'usine. le lecteur se fait tout de suite une idée de l'état d'esprit accablé des travailleurs avec les couleurs grises, et les masses noires des cheminées. L'artiste joue ainsi régulièrement sur la couleur pour instaurer une sensation ou un ressenti : les teintes verdâtres sur fond noir pour les ectoplasmes lors de la première séance de spiritisme, les longs bras avec mains, déformés et allongés noirs ou blancs lorsque Madge Gill ressent la présence de Myrninerest, le blanc du ciel quand elle se représente les individus attachés à un fil flottant dans le néant au-dessus de la ville, le rose beaucoup plus charnel lors de la séance spiritisme à laquelle participe Marjan Gruzewski, le blanc vierge dans lequel Judith Scott semble créer ses cocons de couleur. D'une manière générale, Risbjerg ne s'attache aux décors que dans la mesure où ils permettent de comprendre où se déroule la scène. Il peut les représenter de manière détaillée (palais du facteur Cheval, Institut Métapsychique International, orgue dans l'église de Lausanne, etc.), comme juste les évoquer de quelques taches de couleurs ou de noir en fond de case (les galeries de la mine, les chemins parcourus par le facteur Cheval, la chambre d'Aloïse à l'Institut, la campagne pluvieuse où vit la famille Guzewski). Les personnages sont représentés par des silhouettes un peu simplifiées, mais présentant des différences entre elles, et par des visages dont les traits sont également simplifiés. Pour ces derniers, le lecteur peut faire la comparaison avec les photographies qui se trouvent en fin d'ouvrage, et voir les caractéristiques structurantes que l'artiste a retenues (et donc celles qu'il n'a pas retenues) pour représenter les 6 artistes. Ces choix graphiques conduisent à une narration visuelle douce qui sait montrer les horreurs subies par les individus (de la guerre aux conditions de l'internement) sans donner l'impression d'agresser le lecteur avec des images choc, sans non plus gommer les privations, les conditions d'internement, le mal être des individus. le lecteur est également frappé par l'importance donnée aux pages sur fond noir ou sur fond blanc, dépourvues de décors, 45 pages dans l'ouvrage. Par cette mise en scène, les auteurs attirent l'attention soit sur le mal être de l'individu (majoritairement les pages sur fond noir), soit sur une forme de conquête d'un espace vierge par l'acte de création (les pages sur fond blanc), soit enfin sur les personnages (les discussions en fin de chapitre sur fond blanc). La narration visuelle recèle de nombreuses surprises, avec des subtiles variations de registre graphique et des images splendides. Les auteurs ont choisi ne pas intégrer de photographie des œuvres de ces artistes, préférant une représentation s'intégrant mieux dans la narration visuelle de Risbjerg. Les auteurs présentent donc des pans de la vie de ces 6 artistes : leur milieu socio-culturel, leur statut dans la société, la nature de leurs œuvres. le lecteur observe à chaque fois comment le carcan de la société pèse sur leur vie et impose des contraintes plus ou moins castratrices ou traumatisantes : la vie de la mine pour Lesage, le statut de fille naturelle pour Gill, le métier solitaire et physique du facteur Cheval, le traumatisme de la guerre pour Aloïse, un handicap physique pour Gruzemski, une déficience génétique pour Scott. le lecteur observe donc comment la société intègre ces individus différents, ou au contraire les met à l'écart des individus normaux. Il constate que les auteurs présentent ces faits en portant un jugement de valeur, ce qui est normal, mais avec la connaissance de ce qui est arrivé par la suite, plus qu'avec les éléments connus aux moments de ces décisions. Cela n'entame en rien la sympathie que le lecteur leur porte spontanément. le titre indique clairement que l'objet de l'ouvrage est de montrer comment il n'est pas possible d'enfermer un esprit quand il a la possibilité de s'exprimer de manière artistique, et l'objectif est atteint. Il aborde aussi la question de l'Art Brut, mais sans en donner de définition. Les dialogues entre les artistes et les commentaires de leur entourage précisent bien qu'aucun de ces individus n'a disposé d'une éducation artistique, ou d'un apprentissage des techniques de dessins, de peinture, ou d'architecture. Il est évoqué brièvement qu'Augustin Lesage a pu simuler pour partie le fait qu'un spectre lui parle, que le facteur Cheval a pu s'inspirer de nombreuses photographies touristiques contenues dans les catalogues qu'il acheminait vers leurs destinataires. Mais finalement, les auteurs ne s'intéressent pas tant que ça au processus créatif, à la réception des œuvres, à leur reconnaissance et à leur marchandisation. Il n'y a pas de réflexion sur la nature artistique de leur production, sur l'universalité de ce qu'ils communiquent ou expriment, sur le processus créatif qui peut sembler magique. Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo proposent au lecteur de découvrir le parcours de vie de six créateurs dont les œuvres relèvent de l'Art Brut. Ils les mettent en scène avec douceur et respect, sans porter de jugement de valeur, sans les réduire à l'état de victime d'un système dans lequel ils n'ont pas leur place. La narration visuelle rend ces vies supportables pour le lecteur qui ne se sent ni agressé, ni culpabilisé, et le scénario rend bien compte de qui ils étaient dans la société dans laquelle ils évoluaient. le lecteur peut regretter que les auteurs ne se soient pas aventurés un peu plus dans la question de l'art et des techniques d'expression.

23/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Plus Belle Femme du Monde - The Incredible Life of Hedy Lamarr
La Plus Belle Femme du Monde - The Incredible Life of Hedy Lamarr

Je suis tout simplement une femme compliquée. - Ce comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale a eu lieu en 2018. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comprenant 176 pages, avec un scénario de William Roy, des dessins et des couleurs de Sylvain Dorange. Le 31 mars 1957, selon le principe de l'émission What's my line?, les candidats doivent trouver l'identité de l'invité, en posant des questions, alors qu'ils portent des bandeaux sur les yeux. En sept questions, ils ont trouvé qu'ils ont en face d'eux la plus belle femme du monde, surnom donné à Hedy Lamarr (1914-2000). En 1929, alors que les autrichiens défilent dans la rue pour manifester contre le traité de Saint Germain en Laye, Hedwig Eva Maria Kiesler fête ses 5 ans avec ses parents et leur gouvernante. Elle reçoit une poupée qu'elle appelle Bécassine. Dans l'après-midi, elle organise une représentation de Hansel & Gretel avec ses poupées dans sa chambre. Son père entre et lui propose d'aller faire une promenade ; elle choisit d'aller dans les bois pour admirer la ville depuis les hauteurs. En revenant en ville, son père lui rappelle le fonctionnement des réverbères, et lui explique celui du moteur à explosion des voitures. Les entendant, un passant fait observer que ce n'est pas un sujet pour les filles. En 1929, Hedwig a 25 ans et elle sait déjà réparer une boîte à musique mécanique. Répondant à un ami, son père indique qu'il se félicite qu'au sortir de la guerre, la révolution des mœurs profite à la jeunesse, et permet entre autres aux jeunes femmes de s'émanciper. En revenant du lycée, Hedwig Kiesler passe devant un studio de cinéma et elle rentre jeter un coup d’œil à l'intérieur avec sa copine. L'après-midi même, Hedwig va voir sa mère dans son salon, en train de jouer du piano. Elle lui demande de lui faire un mot d'absence pour un cour du lendemain, qu'elle trafique ensuite pour le transformer en 2 jours d'absence. le lendemain elle retourne dans les studios de Sacha-Filmindustrie, pour essayer de faire un test en tant que scripte. Elle est reçue, mais le responsable lui indique qu'elle doit revenir le lendemain, pour son essai. Elle revient le lendemain et a la chance de tomber sur un tournage manquant de figurants. Elle joue son rôle de figurante et prend conscience qu'elle vient de découvrir sa vocation. le responsable du studio lui indique qu'elle peut revenir le lendemain pour être engagée comme scripte. À table, elle annonce ses intentions à ses parents, et son père la soutient lui indiquant qu'elle doit aussi prendre des cours de théâtre. En 1933, elle tourne dans un film intitulé Extase, tourné par Gustav Machaty, où elle apparaît nue se baignant dans une rivière. Impossible de résister à la promesse d'un tel titre : la plus belle femme du monde. le sous-titre explicite le fait qu'il s'agit d'une biographie de l'actrice Hedy Lamarr. Qu'il ait déjà entendu parler ou non de cette actrice, il est vraisemblable que le lecteur ne connait pas tout d'elle, surtout au vu de la durée de sa vie. En face de la première page de bande dessinée, se trouve une courte bibliographie et filmographie répertoriant les références dont s'est servi le scénariste. Il y figure l'autobiographie Ecstasy and me : La folle autobiographie d'Hedy Lamarr (1966), sujette à caution. La bande dessinée suit Hewig Kiesler depuis ses 5 ans, jusqu'à la dispersion de ses cendres en Autriche, soit 80 années. Il commence par une émission de télévision où des participants associent immédiatement Hedy Lamarr avec l'appellation de Plus belle femme du monde. Il se termine avec une autre émission de télévision au cours de laquelle elle indique qu'elle est simplement une femme compliquée. À part dans les 20 dernières pages, elle est présente dans toutes les scènes. Arès coup, le lecteur réalise que l'auteur s'est essentiellement intéressé à la période allant de 1937 à 1949, puisqu'il y consacre 82 pages (de 56 à 137) sur un total de 176, soit près de la moitié. Il respecte scrupuleusement l'ordre chronologique. Il privilégie essentiellement des séquences de 2 à 5 pages, avec quelques exceptions en 1 page. Il a parfois recours à d'autres modes narratifs que la mise en scène des personnages, comme une lettre adressée par Hedy Lamarr à sa mère, 4 ou 5 unes de journaux, des couvertures de magazine, un flash d'actualités consacré à George Antheil, un dessin technique dans un brevet, et de rares facsimilés de ses films (Extase, Algiers, Ziegfeld Girl, White cargo, Jeanne d'Arc). La narration présente donc de la diversité, évitant de ressentir une enfilade de faits arides énoncés chronologiquement. le scénariste a travaillé en concertation avec le dessinateur, de manière à produire une vraie bande dessinée, et pas un texte platement illustré. Outre les autres modes narratifs, le lecteur apprécie le travail de metteur en scène de l'artiste qui ne se contente pas de plans poitrine et de gros plans. Il montre les environnements dans lesquels évoluent les personnages, ainsi que la manière dont ces derniers interagissent avec eux, se déplacent en fonction de leurs caractéristiques. Il ne s'agit pas d'acteurs de théâtre sur une scène, mais bien de prises de vue de film. du fait de la pagination, il dispose même de la possibilité d'inclure des dessins en pleine page, comme Hedy Lamarr applaudie par les spectateurs du studio de télévision, la photographie du premier mariage d'Hedwig Kiesler, un train progressant sur un viaduc en pierre, la rénovation des lettres HOLLYWOOD, ou encore la Terre vue de l'espace. En pages 44 & 45, il montre comment Mandl couvre sa femme d'attentions dans les cases de la colonne de gauche, et la montée du nazisme dans les cases de la colonne de droite. le lecteur apprécie la richesse de la narration visuelle, à commencer par la qualité de la reconstitution historique qui atteste de l'époque où se déroule chaque scène, par les tenues vestimentaires, les accessoires, la technologie. Sylvain Dorange a vraisemblablement réalisé ses planches à l'infographie, choisissant de ne presque pas utiliser de traits de contour pour délimiter les formes. C'est donc la différence de couleurs entre les formes qui fixe leur limite, leur tracé. Il utilise des couleurs assez douces, un peu sombres, le récit n'en devient pas sinistre pour autant, mais il ne tombe jamais dans une esthétique propre aux bandes dessinées pour jeune public. L'artiste dessine les personnages en simplifiant leur contour, mais en conservant le volume et la géométrie des formes. Les personnages présentent donc un aspect immédiatement lisible, plus tout public que les décors. C'est encore plus flagrant en ce qui concerne leurs visages, pour le coup très simplifiés. Dorange représente les sourcils d'un simple trait noir ou marron foncé (sauf si l'individu est blond), plus secs pour ceux des hommes, plus arrondis pour ceux des femmes. Les yeux apparaissent comme un point noir ou marron au milieu d'un ovale blanc. La peau des visages est lisse, et le nez de la plupart des personnages est exagéré, à mi-chemin entre réalisme et gros nez franco-belge. Cette façon de représenter les personnages les rend plus vivants, plus expressifs, mais aussi moins réalistes du fait de leur éloignement d'une photographie. le lecteur peut y voir une intention : celle de bien marquer qu'il s'agit d'une reconstruction qui ne se prétend pas être une reconstitution exacte des dialogues et des faits. Le traitement des décors est un peu différent de celui des personnages. Il peut être plus précis, comme la représentation des façades d'immeubles à Vienne, l'aménagement du bureau du père d'Hedwig, le salon de musique de sa mère, l'aménagement autour de la piscine de la demeure de Mandl, la vue du ciel de Londres, la salle de bal du paquebot Normandie, ou plus impressionniste comme la vue de Vienne en contrebas. le lecteur peut donc bien voir chaque endroit, s'y projeter, et observer les personnages expressifs jouer leur scène. Par contre la simplification de la représentation des personnages induit une distanciation puisqu'ils sont stylisés, et non représentés de manière photographique. Cela n'empêche pas qu'ils soient reconnaissables et crédibles dans leur rôle. Les partis pris graphiques nourrissent une narration visuelle facile à lire, assez riche en détails et précisions, avec des individus habités par leurs émotions, sans qu'ils ne surjouent ou théâtralisent pour autant. Grâce à ses dessins à l'apparence simple, la lecture s'avère facile et agréable, sans jamais ressentir l'impression de devoir ingurgiter d'importantes quantités d'informations plaquées sur des illustrations trop académiques. le lecteur découvre alors la vie mouvementée d'une femme sortant de l'ordinaire. William Roy évoque rapidement le contexte historique de l'après-guerre, propice à une forme d'émancipation des femmes et de la jeunesse. Il montre le père interagir avec sa fille, ce qui fait comprendre au lecteur comment elle a acquis de bonnes bases technologiques. Il montre aussi à quelle occasion la vocation d'actrice d'Hedwig est née. le scénariste a effectué des choix dans les faits qu'il rapporte, nécessité au vu des contraintes de pagination, ce qui oriente forcément le récit. Hedy Lamarr est montrée comme une femme très indépendante, sans qu'il ne soit porté de jugement de valeur sur les conséquences. William Roy n'évoque pas la manière dont elle a élevé ses enfants, où la raison pour laquelle elle a divorcé de ses maris 2 à 6. Il ne la montre pas non plus en train de travailler son jeu d'actrice, ou de tourner, ou encore son comportement professionnel pendant les tournages. Il montre différentes facettes de sa vie, au travers de scènes biographiques : sa relation avec Louis Mayer (celui de la Metro-Goldwyn-Mayer), sa relation avec son premier mari, sa relation de travail avec le compositeur et pianiste George Antheil (1900-1959), la soutenance de son brevet sur un système de guidage radio pour les torpilles, devant les décideurs de l'armée américaine pendant la seconde guerre mondiale, etc. Au fil des séquences, l'auteur s'attache donc à montrer les facettes constructives d'Hedy Lamarr : sa réussite en tant qu'actrice, son inventivité d'ingénieur, sa ténacité. Ces réussites se font dans des milieux masculins, et montrent comment elle a été reçue à chaque fois. le lecteur voit donc comment l'un des premiers réalisateurs n'a vu en elle qu'une belle femme pour en exploiter le corps sur la pellicule, comment son premier mari ne la considérait que comme une épouse-trophée, comment sa beauté a contribué à sa fortune, comment les généraux ne l'ont pas prise au sérieux pour son invention parce qu'elle est une (belle) femme, comment son succès a décliné en même temps que sa beauté. Toutes ses relations avec les hommes ne sont pas négatives : Louis Mayer a reconnu en elle une actrice de premier plan, George Antheil a reconnu ses compétences d'ingénieur. William Roy fait donc d'Hedy Lamarr une féministe avant l'heure, ou plutôt une femme de caractère refusant de se conformer à l'image de la femme et à sa place dévolue dans la société, tout en bénéficiant d'une beauté physique extraordinaire. Cette dernière était à double tranchant, un don précieux pour son métier d'actrice, un poids conditionnant toutes ses relations avec la gente masculine, généralement pour le pire. À ce titre, cette bande dessinée est remarquable pour faire ressortir tous ces aspects, sans jamais être un cours magistral. le scénariste sait aussi manier la métaphore visuelle, en juxtaposant le devenir d'Hedy Lamarr à celui du signe formé par les lettres géantes du mot HOLLYWOODLAND, installé en 1923 sur une colline, et rénové et modifié en HOLLYWOOD en 1949. D'un autre côté, une comparaison de cette biographie avec celle disponible sur une encyclopédie en ligne fait ressortir plusieurs omissions indiquant que cette BD a été construite avec une orientation bien claire. En particulier, le lecteur constate que la vie d'Hedy Lamarr de 1949 à 200 (soit 50 ans) n'est guère évoquée, et que ses accomplissements sont tout présentés sous un jour positif, sans critique de leurs conséquences, ou de son caractère. Le lecteur ne sait trop sur quel pied danser à la fin. Il a apprécié de découvrir une vie hors du commun, avec des dessins très agréables et faciles à lire. Au fur et à mesure, il a pris conscience des qualités littéraires de la narration, mais aussi du parti pris implicite du scénariste, de ne présenter Hedy Lamarr que sous un jour positif, la prise de recul ne portant que sur sa capacité à conserver le dessus dans un monde encore essentiellement patriarcal. Entre 4 et 5 étoiles en fonction du sens critique du lecteur, s'il estime que l'intelligence de la présentation prime, ou s'il éprouve quelques regrets devant une présentation discrètement hagiographique.

23/05/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Tepe - La Colline
Tepe - La Colline

A l’origine, le monde était un paradis, où toutes les créatures vivaient selon les lois de la nature. Puis l’Homme est arrivé, avec sa soif de domination, s’érigeant en maître des éléments, créant des dieux à son image. Tandis que les humains se multipliaient, les animaux devaient fuir pour ne pas mourir. C’est sur ce postulat que se fonde ce conte éblouissant magnifiquement mis en images par Firat Yasa, un auteur turc dont c’est la première bande dessinée publiée en France. Pour ce faire, Yasa a imaginé une aube des temps empreinte de fantastique en se basant sur les connaissances accumulées autour du site néolithique de Göbekli Tepe, dans le sud de la Turquie. C’est ainsi qu’il nous propose une préhistoire fantasmée de façon très poétique et intemporelle. L’Homme, qui a découvert le feu et les armes, a commencé à se sédentariser et s’organiser de façon structurée, avec sa hiérarchie constituée de dominants et de dominés. Symbolisée ici par un clan assez populeux, contrôlé par un chef religieux qui n’est rien de moins qu’un vulgaire gourou avide de pouvoir, l’espèce humaine est envisagée comme une menace pour l’équilibre naturel, avec déjà des velléités de bâtisseuse. Cette communauté de chasseurs voraces oblige ainsi les animaux à se terrer pour échapper à une mort probable, en tant que nourriture ou offrande destinée au « Père-Ciel », le dieu inventé par celui qui se fait appeler « vieux sage »… Face à ces effrayants prédateurs, la jeune biche Murr accompagnée de Râht, son ami humain quelque peu misanthrope, seront constamment sur le qui-vive. Toutefois, ils auront la chance de trouver refuge temporairement au sein d’une tribu aux intentions moins belliqueuses, vivant selon des préceptes beaucoup plus en conformité avec la nature, et respectueuse du monde animal. Aux côtés de cette histoire où les meutes de chasseurs à l’affût, quasi omniprésentes, contribuent à installer une atmosphère oppressante, le dessin apporte une note très contemplative. Dans un style un peu naïf qui évoque parfois les scènes de chasse figurant dans certaines grottes préhistoriques, Firat Yasa possède un talent indéniable dans sa façon savante de gérer les couleurs. Les tonalités ocres, très chaleureuses, communient pleinement avec les nuances de bleu sombre. Les ciels étoilés sont littéralement envoûtants, de même que les constellations, ponctuellement symbolisées par des silhouettes humaines ou animales qui semblent se livrer à une ronde majestueuse. C’est par cette représentation que ressort toute l’approche empathique de l’artiste vis-à-vis du règne animal, avec comme axe narratif la douleur de cette biche privée du lien maternel dans sa fuite pour la survie. Au-delà de cet aspect, Firat Yasa fait ici s’opposer deux visions très divergentes du monde, dont la plus néfaste est plus que jamais prépondérante dans nos sociétés modernes. D’un côté, la doctrine religieuse fondée sur les élucubrations d’un illuminé en quête de domination ; de l’autre la position humble d’une spiritualité respectueuse de toutes formes de vie, qui tente d’exister chez les peuples autochtones non décimés par la civilisation et son pire acolyte, le capitalisme. En remontant à la pureté de nos origines, il n’est pas impossible que ce conte fascinant — en apparence inoffensif — ait servi de prétexte à Yasa – et celui-ci ne sait que trop bien à quel point la religion est utilisée à des fins politiques et nationalistes dans son pays, la Turquie — pour exprimer sa colère et son mépris vis-à-vis de ceux qui prétendent parler au nom d’un dieu hypothétique pour asseoir leur soif de puissance. Une fois encore et comme souvent, on pourra être extrêmement reconnaissant envers les Éditions ça et là de nous proposer la voix d’un artiste originaire d’un pays où la bande dessinée, qui tient pourtant une place importante, reste encore largement méconnue sous nos contrées. « Tepe, la colline », c’est vous l’aurez compris un énorme coup de cœur. PS : Mon cher grogro, je dois dire que je suis surpris de ton avis. J'ai même un peu l'impression qu'on n'a pas lu le même livre ;-)

22/05/2024 (modifier)
Couverture de la série La Fille dans l'écran
La Fille dans l'écran

C’est par cet album que j’ai découvert le travail de Lou Lubie (et aussi celui de Manon Desveaux mais il me semble que c’est son seul titre paru), même si je lui préfère ses autres œuvres La fille dans l’écran reste une bouffée d’air frais. Je viens de le relire et c’est toujours aussi bon que dans mon souvenir. Pourtant les histoires d’amour en bd c’est pas trop mon dada, qui plus est quand c’est entre deux personnes du même sexe. Mais là je sais pas, je trouve l’histoire et la réalisation bien au dessus de tout ça, j’ai bien des petites critiques mais je suis emporté à chaque fois. Il y a franchement un truc, les auteures ont réussi un beau numéro d’équilibriste avec ce travail à 4 mains. Je trouve qu’on est pas très loin de l’oubapo d’ailleurs, chaque auteure s’attache à un personnage. Si elles possèdent un trait un peu similaire et très lisible, on reconnaît de suite leur partie respective. Le vis-à-vis des planches fonctionnent plutôt pas mal, tout comme la rencontre où les 2 parties n’en font plus qu’une. Graphiquement, on peu pardonner quelques imprécisions (ou dessin moins travaillé) tant c’est homogène et d’une fluidité à tout épreuve. Après l’histoire … bah c’est une histoire d’amour mais avant tout une belle rencontre, nos héroïnes sont attachantes et touchantes dans leurs vies d’adulte. C’est bluet mais on n’y croit (ou envie d’y croire), les émotions sont bien retranscrites comme leurs questionnements. La narration est franchement réussie sur ce point, 2 auteures / 2 histoires parallèles / 1 rencontre. On peut reprocher des facilités, raccourcis ou oublis, mais je trouve ça finalement finement écrit pour un sujet, une idée et réalisation aussi casse gueule. Le making-of final est excellent et finit d’entériner l’excellent ressenti. Une chouette collaboration pour un album remarquable, bravo.

22/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série MPH
MPH

Le capitalisme à toute berzingue - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Elle se compose des 5 épisodes, initialement parus en 2014/2015, écrits par Mark Millar, dessinés et encrés par Duncan Fegredo, avec une mise en couleurs et un encrage de Peter Doherty. Le récit commence en 1984, avec une course éperdue en vue subjective pendant 2 pages, les pensées intérieures du personnage (un certain monsieur Springfield) indiquant qu'il n'arrive pas à stopper sa course. Il finit par être arrêté par la police. En 2014, Roscoe Rodriguez travaille comme coursier pour un dealer local qui prône les vertus de la pensée positive (en particulier réaliser un poster sur lequel on colle des images de ses rêves, la voiture de ses rêves par exemple). Lors d'une livraison de coke, il se fait serrer car quelqu'un a vendu la mèche. Il se tient à carreau en prison ayant calculé qu'avec les différents types de remise de peine il en sortira dans 5 ans. Mais il finit par céder à la tentation de faciliter son séjour en prenant des psychotropes, des pilules dans un flacon marqué MPH. Les effets sont énormes. En cette première moitié des années 2010, Mark Millar revient en force aux comics avec des projets pour la plupart assez courts, illustrés par des dessinateurs de renom : Dave Gibbons pour The Secret Service: Kingsman, Goran Parlov pour Starlight, Frank Quitely pour Jupiter's legacy, Sean Murphy pour Chrononauts. Duncan Fegredo s'inscrit dans cette liste prestigieuse, où il a pleinement sa place, voir Hellboy: Darkness Calls ou encore Hellboy: The Midnight Circus. Le premier épisode est exceptionnel (comme il est de coutume dans les récits récents de Millar). Les 3 premières pages permettent d'établir la nature du superpouvoir en vue subjective irrésistible. La présentation de Roscoe Rodriguez le rend immédiatement sympathique en tant jeune homme bosseur, avec des rêves d'avenir normaux. Il devient encore plus sympathique en prison, alors qu'il conserve son sourire, son optimisme et ses rêves d'avenir. Duncan Fegredo réalise des dessins détaillés qui ne semblent jamais surchargés. Il rend compte avec habileté de la vitesse du coureur avec des lignes fuite. Les policiers qui interviennent disposent de tenues réalistes, avec un encrage un peu appuyé pour leur conférer plus de sérieux. Les endroits disposent tous de spécificités les rendant uniques. La mise en scène évite l'effet "tête parlante", en élargissant le cadre de la prise de vue, en montrant l'environnement et les gestes des interlocuteurs. Les acteurs ont des physiques normaux, mais une prestance qui permet de les identifier au premier regard, et qui révèle des détails sur leur personnalité. C'est donc entièrement conquis que le lecteur entame le deuxième épisode. le principe du récit est simple : Roscoe et 3 de ses copains utilisent un petit stock de pilules MPH pour s'éclater, c'est-à-dire se servir dans la caisse, investir des résidences secondaires dont les propriétaires sont absents, et faire les pitres avec leurs nouvelles capacités. Mark Millar écrit un récit au rythme rapide, débouchant sur une résolution satisfaisante. Il étoffe petit à petit la personnalité de Roscoe, moins celle des autres personnages. Il augmente progressivement le niveau spectaculaire des utilisations des superpouvoirs, de la course très rapide jusqu'à la possibilité de courir sur des parois verticales. Duncan Fegredo est vraiment très à l'aise pour donner à voir à la fois l'environnement ordinaire de Roscoe (sans en rajouter dans le misérabilisme), et dans la manifestation des capacités extraordinaires. le lecteur peut ainsi avoir l'impression d'être aux côtés de Roscoe en prison, ou sur le pas de la porte d'un minable pavillon de banlieue. Il se sent pris d'une envie irrépressible de visiter les somptueuses villas dans lesquelles squattent Roscoe et sa clique. Fegredo et Millar jouent avec cette capacité de courir vite. En fait le scénariste explique qu'il s'agit avant tout d'une modification de la perception du temps qui permet à Roscoe de se déplacer comme si le temps ne s'écoulait plus. Ce n'est donc pas tant qu'il va plus vite, mais plutôt qu'il se déplace en marchant ou en courant, alors que tout le reste du monde est ralenti à l'extrême. Cela permet à Fegredo de représenter soit en vue subjective (Roscoe se déplaçant au milieu d'individus et d'objets figés), soit en temps réel (Roscoe semblant apparaître et disparaître comme par enchantement). Le lecteur prend grand plaisir à voir Roscoe découvrir graduellement ce qu'il peut faire avec cette capacité, et satisfaire ses envies matérielles. le récit monte en puissance, les recherches se rapprochent de cette clique, les dissensions internes commencent à apparaître, et Millar a sous le coude quelques retournements de situation bien sentis. Un récit rapide, avec une narration visuelle adulte et sophistiquée. Pourtant en refermant le récit, le lecteur a l'impression d'avoir été embobiné par un expert en duplicité. Les dessins participent d'une approche très naturaliste rendant plausibles et naturelles les actions extraordinaires de Roscoe. À bien y regarder, le lecteur de comics se dit que Mark Millar a écrit son histoire de Flash (le superhéros avec une super vitesse de DC). Cela devient criant quand les capacités de Roscoe augmentent et lui permettent de marcher sur l'eau, ou même sur les gouttes d'eau, et sur les façades d'immeuble. La modification d'écoulement du temps n'explique en rien ces capacités de plus en plus merveilleuses. Cette impression rémanente de supercherie augmente encore en contemplant les dessins très concrets de Duncan Fegredo. Il met en scène avec talent ces individus en train de courir à toute vitesse. À nouveau le flou persiste entre une augmentation des capacités physiques du personnage principal, ou des modalités de perception du temps différentes. Quoi qu'il en soit, il devient vite évident qu'il dispose de superpouvoirs équivalent à ceux de Flash, avec les mêmes problèmes. En particulier l'augmentation de la vitesse devrait s'accompagner d'une augmentation de la friction, de l'échauffement, c'est-à-dire que les semelles de ses chaussures ne devraient pas résister longtemps, sans parler de l'impact de l'air sur la peau. D'un autre côté, l'acquisition de ces superpouvoirs est clairement annoncée sur la couverture, et le lecteur sait d'avance qu'il a accepté de suspendre volontairement son incrédulité sur ce point. Néanmoins Millar continue de tirer encore sur la corde quand il montre que cette capacité de vitesse ou d'écoulement du temps augmente l'intelligence de celui qui prend du MPH. Roscoe devient ainsi capable de hacker tous les comptes de son ancien employeur (sans pourtant disposer de compétences particulières), ou encore d'apprendre à jouer du piano tout seul. Une fois avalée ces licences romanesques supplémentaires, le lecteur considère à nouveau le récit que lui a servi Mark Millar : très bien raconté, très accrocheur, très agréable. Comme à son habitude, le scénariste sait insérer des ingrédients vendeurs, comme le petit jeune plein d'entrain mais né dans une position sociale défavorisée (comme Gary London dans Secret Service), les petits criminels cools qui se la pètent, les belles bagnoles (une Corvette Stingray), les signes extérieurs de richesse (les belles villas), etc. Comme à son habitude, Millar ajoute une pincée de références culturelles (des personnages qui lisent Karl Marx et Friedrich Engels, sans aucune conséquence apparente), et un personnage qui s'appelle Henri Troyat (comme l'académicien français, auteur d'une centaine de romans dont La lumière des justes : Les compagnons du coquelicot; La Gloire des vaincus; Les Dames de Sibérie; Sophie ou la fin des combats). S'agit-il d'une coïncidence improbable, ou d'un nom pioché au pif parmi les académiciens ? En tout cas difficile d'imaginer qui pourra repérer cette référence franco-française. Pour une fois, Millar évoquent les français de manière positive (par opposition à la première saison des Ultimates avec Bryan Hitch), sans se tromper sur les dates de François Mitterand à la présidence. Comme à son habitude, le récit de Millar véhicule une idéologie conformiste, masquée sous des dehors de rébellion. Certes les personnages finissent par redistribuer une partie de l'argent qu'ils ont volé comme des Robin des bois des temps modernes. Mais finalement Roscoe et les autres s'attachent surtout à posséder (avec vol qualifié) des biens matériels les plus onéreux possibles, en utilisant leurs pouvoirs extraordinaires. Puis vers la fin du récit, les gagnants sont ceux qui réintègrent le système capitaliste et qui y réussissent. Parmi la lente évolution des valeurs de Mark Millar, le lecteur peut repérer que l'éducation devient une valeur montante (ce qui est plutôt constructif), ainsi que la pensée positive. Mais à côté de ça, le scénariste continue de se reposer sur des clichés éculés comme le bon vieux pillage de banque pour récupérer des billets craquants. Avec un soupçon de recul, le lecteur se demande bien pourquoi Roscoe se fatigue à aller chercher des billets de banque pour remplir de gros sacs de sport, alors que dans le deuxième épisode il réussit à pirater les comptes d'un dealer avec une facilité épatante. Et puis reste-t-il tant de billets craquants dans les agences bancaires ? Il est impossible de détester MPH qui a de grandes qualités narratives visuelles, et écrites. Roscoe est un personnage à la normalité irrésistible, et aux rêves dans lesquels il est facile de se reconnaître. Duncan Fegredo réalise des pages impeccables, avec des séquences adultes dans le sens où son objectif premier est de raconter l'histoire avant tout, ce qui ne l'empêche pas de réaliser quelques cases mémorables. Il est impossible également de ne pas percevoir le côté conformiste de Mark Millar qui continue de présenter l'idéal capitaliste comme désirable, normal et prometteur.

22/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Starlight (Millar)
Starlight (Millar)

La force de la volonté triomphe même de l'âge. - Ce tome regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Mark Millar, dessinés et encrés par Goran Parlov, et mis en couleurs par Ive Svorcina. Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre. Il y a 40 ans sur la planète Tantalus, la Reine Attala remercie Duke McQueen d'avoir sauvé le peuple du joug du méchant tyran Typhon. de nos jours sur Terre, Duke McQueen a 65 ans et Joanne son épouse vient de décéder. À son retour de Tantalus personne ne l'a cru. Ses enfants l'ont pris pour un mythomane. McQueen se retrouve seul, ses enfants le délaissant. Un soir de solitude, avec une pluie battante, il voir arriver un vaisseau spatial devant chez lui. Il en sort un jeune garçon qui s'appelle Krish Moor et qui lui explique qu'il est venu le chercher. En 2013/2014, Mark Millar lance 4 nouvelles séries avec des dessinateurs de premier plan : Fran Quitely pour Jupiter's legacy, Duncan Fegredo pour MPH, Dave Gibbons pour The secret service: Kingsman, et donc Goran Parlov pour Starlight. Le premier épisode est magistral de bout en bout. Mark Millar brode autour de Flash Gordon d'Alex Raymond pour l'histoire de cet américain bon teint qui a vécu des aventures extraordinaires sur une planète lointaine. Millar manie l'ellipse avec dextérité, laissant les images parler d'elles-mêmes. le lecteur peut alors pleinement apprécier le travail épatant réalisé par Goran Parlov. Il a un peu adouci son trait depuis son travail sur Punisher MAX et Fury MAX. Dès la première séquence (3 pages sur Tantalus), le lecteur se dit que Parlov s'est inspiré de Moebius (Jean Giraud). Cette impression naît d'abord du choix des couleurs, puis ensuite des formes choisies par Parlov. Son trait n'est pas aussi fin et gracieux que celui de Moebius, mais la filiation est bien là. Parlov dessine des décors plus fournis, et des visages plus marqués. Chaque image, chaque séquence est parfaite, expressive, présentant les faits avec élégance et efficacité. Parlov réussit à transcrire la bravoure et les décors romantiques de Flash Gordon, en quelques cases, réalisant des images archétypales réveillant les souvenirs du lecteur, ou ouvrant son imagination sur des mondes exotiques, et des hauts faits spectaculaires. le lecteur termine ce premier épisode charmé par cette narration en état de grâce. Krish Moor est donc venu chercher Duke McQueen pour le ramener sur Tantalus parce qu'un nouveau tyran Kingfisher y sévit. le lecteur suit donc cet homme de 65 ans plongé dans des aventures pour lesquelles il a dépassé l'âge. Au départ, Mark Millar joue le jeu et le montre rater une ou deux interventions physiques du fait d'une forme défaillante. Mais au fil des épisodes, McQueen redevient plus fort, retrouvant une forme d'un homme de 20 ou 25 ans entretenant régulièrement sa forme physique. Il évite les tirs de pistolet laser avec adresse et souplesse. Il triomphe d'un monstre aquatique sans effort apparent. le seigneur Kingfisher dirige une armée venue pour soumettre le peuple de Tantalus par la force. Il se montre d'une cruauté systématique, plus qu'il n'est nécessaire pour inspirer la peur au peuple soumis, un peu caricaturale. Il est vraiment très méchant sous son masque. Malgré ce retour à un schéma narratif plus classique, la lecture reste de bon niveau car Goran Parlov maintient une narration graphique exemplaire. La filiation avec Moebius perdure sans qu'il ne s'agisse de plagiat, avec des moments magiques. Si le scénario prête une forme physique étonnante à McQueen, Parlov sait donner des expressions de visage à McQueen qui correspondent à son âge, à sa situation de protecteur de Krish Moor, à sa position de symbole de la rébellion. La narration visuelle fait preuve d'une grande habilité, permettant à Millar de se reposer sur les images. Ainsi quand McQueen pilote le vaisseau de Krish Moor, Parlov réalise un plan fixe sur le poste de pilotage. Il lui suffit d'incliner l'assise du vaisseau pour montrer que McQueen a besoin d'une mise à niveau de ses compétences. Parlov utilise des cases rectangulaires, avec souvent des cases de la largeur de la page, ce qui donne au lecteur une sensation de grand spectacle. Il utilise toute la largeur de ces cases pour répartir l'information visuelle, proscrivant les cases sans décor avec juste une tête au milieu en train de parler. Goran Parlov a conçu une civilisation extraterrestre, avec une grande cohérence dans l'architecture, les vêtements, et les vaisseaux (il ne s'agit pas d'un assemblage disparate au gré de sa fantaisie). Il sait insérer des clins d’œil visuels discrets, par exemple la posture de Tilda à la dernière page de l'épisode 3 qui rappelle celle de Han Solo lors de sa première apparition. Les scènes d'action bénéficient d'une chorégraphie simple avec une prise de vue mettant en évidence la logique de déplacements des individus. Au fil des épisodes, Parlov ne peut faire autrement que de suivre le scénario de Millar, et de mettre en images une aventure qui glisse progressivement vers le moule classique du héros qui triomphe de tous les périls, avec des scènes de bravoure à couper le souffle, et d'une habilité surnaturelle au maniement des armes de tir (couper une carde à plusieurs dizaines de mètres de distance). Ces séquences dégagent le panache attendu. Néanmoins elles montrent aussi que le récit retrouve le schéma classique du héros triomphant par la force, de l'individu rétablissant à lui tout seul la liberté d'un peuple, de l'américain blanc instaurant les valeurs de courage et de ténacité, la volonté permettant de triompher de tout (et même de s'affranchir des limites physiques venant avec l'âge). Millar délivre un récit conformiste, et manipule le lecteur pour que dans le dernier épisode il ait oublié la particularité de Duke McQueen (pourtant bien établie dans le premier épisode) : son âge (il refume même le cigare dans le dernier épisode). Au final il reste un récit divertissant, magnifique du point de vue de la narration visuelle, tout public.

22/05/2024 (modifier)
Couverture de la série Chair à canon
Chair à canon

Un album étonnant, plein de grossièretés, qui montre un quartier délaissé, dans lequel vivent des déclassés, pas mal de « cas sociaux » et autres personnages éloignés des cadres de la société. Drogue, vulgarité (des situations et surtout du langage !), il y a un côté trash amusant (en particulier lorsque la mère célibataire abreuve ses mioches de mots orduriers, en fumant, et en les laissant seuls – ils sont très jeunes ! – au milieu de la mouise. Il n’y a pas réellement de message politique, de critique de la société – dont les spécimens exhibés ici sont franchement peu glorieux. Mais Aroha Travé ne nous montre que les bas-fonds de la société (y compris le curé pédocriminel). De l’humour bien crasseux, mais pas que. Tout le passage où la mère avec une copine cherche à graffer un message sur la bagnole de son ex pour lui faire payer des allocs, dans un esprit lose extrême, est assez jouissif. L’album se finit un peu en eau de boudin, sans réelle conclusion, comme si l’auteur voulait souligner qu’il ne nous montre que des tranches de vie, sans message. Mais j’aurais bien voulu qu’il termine son album par quelque chose de plus clair (avec noirceur bien sûr). C’est en tout cas une lecture plaisante, franchement irrévérencieuse, et quelque peu défouloir. Note réelle 3,5/5.

22/05/2024 (modifier)