Les derniers avis (32492 avis)

Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Sélénie
Sélénie

Une colonie humaine isolée sur la face cachée de la Lune, en attente d'un contact perdu avec la Terre ravagée par la guerre. J'ai trouvé dans Sélénie une BD de science-fiction à la fois charmante et visuellement très inspirée, qui fonctionne en grande partie par son ambiance et son univers. Les scènes sur Terre évoquent les paysages désertiques de Moebius, avec ce mélange de vide, de ruines et de poésie froide. À l'inverse, les scènes lunaires m'ont très vite rappelé l'esthétique de Horologiom du même Fabrice Lebeault, avec ce même goût pour les architectures étranges, les sociétés en vase clos et surtout ces personnages, créatures et objets qui semblent à la fois fonctionnels, absurdes et profondément organiques. Les véhicules en particulier sont toujours reconnaissables chez cet auteur, entre utilitarisme étrange et forme presque ridicule, comme s'ils étaient vivants ou bricolés dans une logique interne propre à ce monde. J'aime beaucoup ce type de direction artistique : un univers un peu loufoque en apparence, mais qui repose en réalité sur une cohérence interne solide. On a l'impression d'être dans un monde fantaisiste, mais qui suit ses propres règles, ce qui le rend crédible et intrigant. En plus, celui-ci finit par trouver une vraie explication. Quant à l'histoire, elle entretient bien son mystère, notamment autour de la Terre et de ce qui s'y est passé, et tout se construit autour de cette attente. Le twist final m'a d'ailleurs surpris, je ne l'avais pas vu venir, et il fonctionne plutôt bien dans son principe. Mais malgré ces qualités, je ressors avec une forme de frustration. J'ai eu le sentiment que tout allait un peu vite, comme si cet univers méritait plus qu'un one-shot ou davantage de développement. Il manque de la place pour développer les personnages, leurs liens, ce qu'il s'est passé sur Terre et pour explorer davantage ce monde sélénite. J'ai eu l'impression d'un univers riche mais seulement survolé. C'est une très belle BD sur le plan visuel et atmosphérique, inventive dans ses idées et ses références, mais qui m'a laissé un goût de trop peu, comme une histoire fascinante mais trop condensée pour tout ce qu'elle suggère et qui s'arrête brusquement suite à sa révélation finale. Note : 3.5/5

13/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Mégalex
Mégalex

Patience, technique adéquate, espoir infini… - Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique. Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah ! Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex. Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle. D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases. L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels. Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour. À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.

13/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Henri Désiré Landru
Henri Désiré Landru

Chabouté s'empare du mythe Landru et réinvente l'histoire à sa façon, dans un petit thriller malicieux au dénouement très politique. L'alsacien Christophe Chabouté s'attaque à la terrible histoire de Henri Désiré Landru, avec ce petit album paru chez Glénat dans un format poche qui rappelle un peu celui des mangas (mais ce n'en est pas un), avec un Chabouté qui reste fidèle à ses propres standards : un noir & blanc net et précis, des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. Le personnage tout le monde le connaît : Landru c'est celui qui, vers 1910-1920, découpait ses victimes et les brûlait dans sa cuisinière mais qui n'avoua jamais ses crimes et qui ne fut condamné à la guillotine que sur de "simples" présomptions, sans véritables preuves irréfutables. Un escroc à moitié mythomane qui avait entrepris de dépouiller quelques veuves (et il y en avait beaucoup après guerre). C'est en novembre 1921 que se déroule le procès de celui qui fut surnommé Barbe-Bleue. Chabouté réinvente l'histoire officielle de Landru dans un thriller aux accents quasi politiques. Et si l'histoire n'était pas exactement celle qu'on nous a racontée ? Et si … ? Et si … ? C'est un auteur qui sait manier l'ironie et le second degré : les flics ont parfois des allures de Dupont et Dupond et son Landru croise même la route d'un tout jeune ... Marcel Petiot ! On ne peut guère en dire plus sous peine de trop en dévoiler mais cette histoire de Landru revisitée par un auteur facétieux est une véritable gourmandise ... D'autant que le final cache une leçon qui reste toujours pertinente, encore aujourd'hui : c'était au lendemain d'une guerre terrible qui avait laissé de profondes séquelles dans la société, une période où il valait mieux éviter de se retrouver à la merci du pouvoir, de la presse ou de la justice. « Faites le nécessaire ! Nourrissez la presse ! Jetez donc ce Landru en pâture à la foule ! » Grâce à ce décryptage habile d'une vraie-fausse affaire d'État, le lecteur comprendra enfin les raisons pour lesquelles l'abominable Landru a nié l'ensemble de ses crimes au cours de son procès. On connaît le goût de Christophe Chabouté pour les "gueules" marquées quand il dessine le portrait de ses personnages, et ce récit lui offre quelques belles occasions de croquer les figures de l'époque, depuis les Gueules cassées de la Grande Guerre jusqu'à Georges Clemenceau. Quant à son fameux noir et blanc très contrasté, il convient parfaitement au format de ces petites pages aux allures de roman-feuilleton.

12/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5
Couverture de la série Mickey Mouse - Café Zombo
Mickey Mouse - Café Zombo

Quelle belle surprise ! J'aime beaucoup cette histoire de Loisel. On sent qu'il en avait vraiment envie et qu'il a pris beaucoup de plaisir à la réaliser. On dirait que nous sommes entrés dans une machine à remonter le temps et que nous sommes revenus aux années 30 de Disney. Le dessin est excellent et l'histoire, malgré quelques dérives pas absolument nécessaires, est vraiment drôle ! Conspiration immobilière, aliénation des locataires, sabotages et bagarres, tout y est ! J'admire surtout la manière dont des dessins si parfaits et si détaillés ne nuisent pas au récit. Les différents plans et perspectives, le jour et la nuit, la lumière et les ombres, les couleurs, tout est admirable, tout se conjugue parfaitement. J'adore aussi la présentation finale des personnages et de leurs rôles : même cela est très amusant ! P.S. : Oui, moi aussi je vais réduire la quantité de caféine, je promets que je vais essayer ! Les hamburgers aussi!

12/06/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série L'Eveil de Tiresias
L'Eveil de Tiresias

Cette bande dessinée raconte l'histoire de Tirésias, celui qui deviendra le plus grand devin de la mythologie grecque, en s'inspirant assez fidèlement de la version rapportée par Les Métamorphoses d'Ovide. Je connaissais déjà bien ce personnage grâce à l'excellent diptyque Tirésias de Le Tendre et Rossi, et il a été particulièrement intéressant de comparer les deux approches. Avec toutes les précautions que demande ce genre de comparaison, j'ai eu l'impression de me retrouver face à deux sensibilités très différentes, presque comme si l'une proposait un récit davantage masculin et l'autre un récit davantage féminin. Dans la version de Le Tendre et Rossi, Tirésias est un jeune soldat bravache et séducteur dont la transformation en femme prend au départ la forme d'une véritable punition. Ici, sous la plume de Camille Bordes, le personnage est un jeune berger innocent qui a simplement le malheur d'apercevoir Athéna se baignant nue. La transformation est bien présente, mais le regard porté sur elle diffère. En effet, grâce au soutien de sa mère Chariclo, Tirésias comprend rapidement que cette nouvelle condition, aussi contrariante soit-elle au départ, n'est pas nécessairement une malédiction. Le récit développe alors une réflexion plus apaisée sur l'identité, l'acceptation de soi et la découverte d'une autre manière de vivre. Tirésias s'approprie progressivement ce nouveau corps, jusqu'à s'y sentir pleinement à l'aise, et tombe même amoureuse du dieu Hermès avec qui ils auront une fille. Certes j'ai apprécié cette ouverture d'esprit moderne, mais j'ai surtout aimé la douceur avec laquelle l'autrice aborde le sujet. Là où d'autres récits insistent sur le drame ou le conflit, celui-ci privilégie l'empathie, la compréhension et l'évolution personnelle du personnage. Cette approche fonctionne d'autant mieux que le thème de la métamorphose est au cœur de la mythologie grecque, et que l'album parvient à le relire avec une sensibilité contemporaine sans pour autant trahir son origine antique. Le graphisme de Camille Bordes, qui se rapproche de l'illustration jeunesse en belles couleurs directes, est lui aussi tout en douceur. Il est très aéré, très épuré tout en faisant régulièrement preuve d'une grande finesse notamment dans les traits des personnages et dans leurs chevelures. Il possède une élégance et une délicatesse qui conviennent parfaitement à ce récit initiatique. L'ensemble dégage une atmosphère presque contemplative qui met en valeur les émotions plutôt que le spectaculaire. C'est beau, c'est doux, c'est empreint d'une sagesse à la fois moderne et antique, tout en respectant soigneusement le mythe avec quelques ajouts qui s'y intègrent parfaitement, comme s'il s'agissait de rien d'autre que la version complète de l'histoire. Il n'y a qu'une ou deux pages où j'ai ressenti une volonté un peu trop appuyée de porter un discours contemporain sur la question du genre. Ce n'est pas un sujet qui me dérange en soi, mais la formulation dans ces dialogues là y est un peu trop directe et m'a rappelé certains débats militants récents dont la dimension prescriptive a fini par susciter autant de rejet que d'adhésion. J'aurais préféré que Tirésias ne dise rien à ce moment là et se contente de laisser voir. Cela ne m'a pas empêché d'apprécier cette lecture, qui propose une interprétation intéressante et sensible d'un mythe que je connaissais déjà bien. Son message est beau et juste pour le féministe que je suis, visant l'égalité des sexes comme une évidence. Sans remplacer dans mon esprit le diptyque de Le Tendre et Rossi, cette version apporte un regard complémentaire, plus moderne et plus bienveillant, sur l'un des personnages les plus intéressants de la mythologie grecque.

12/06/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Dehors
Dehors

Une humanité réfugiée dans une cité sous-marine, une société qui maintient sa population dans l'ignorance grâce à la surveillance permanente, une substance mystérieuse nommée la Blanche qui sert autant à nourrir qu'à contrôler les habitants, et un groupe d'adolescents qui rêve d'un monde extérieur dont il est interdit de parler : sur le fond, Dehors reprend des éléments très classiques de la dystopie post-apocalyptique. Pourtant, l'album parvient rapidement à se démarquer grâce à la richesse de son univers et à plusieurs idées originales qui donnent envie d'en découvrir davantage. J'ai adoré la partie graphique. Le dessin de Dan correspond exactement au type de bande dessinée franco-belge que j'aime. J'y retrouve quelque chose de l'école de Marcinelle modernisée, avec des influences qui me rappellent autant Gazzotti que Verron. Les planches sont magnifiques, très détaillées, dynamiques et vivantes. Les personnages débordent d'expressivité, les décors regorgent de petits détails et la colorisation désaturée contribue parfaitement à cette ambiance de science-fiction mélancolique et légèrement délabrée. Visuellement, c'est un vrai régal. L'univers m'a également beaucoup plu. J'ai aimé cette société enfermée dans les profondeurs, où l'autorité repose autant sur le conditionnement des esprits que sur une surveillance omniprésente. L'utilisation du Plasme, cette étrange boule de liquide volant qui traque les contrevenants, les mouches espionnes, les règles absurdes imposées à la population ou encore les nombreux mystères entourant cette cité sous-marine donnent une vraie personnalité à cet univers. Même si les bases rappellent forcément quelques classiques du genre, l'ensemble possède suffisamment d'idées propres pour susciter la curiosité. Les personnages fonctionnent également très bien. Je me suis rapidement attaché à cette famille de substitution composée de Zac, Silo, des jumeaux et de Jed. Zac est parfois un peu pénible avec son enthousiasme permanent et son côté rêveur très appuyé, mais cela reste cohérent avec son âge et son obsession pour ce fameux "dehors" dont tout le monde lui interdit de parler. C'est justement là que se situe ma principale frustration. Si cet album était clairement présenté comme le premier tome d'une série, même courte, je l'aurais probablement trouvé excellent. Toute l'histoire ressemble à une mise en place extrêmement prometteuse. Les auteurs construisent un univers riche, multiplient les mystères, rendent leurs personnages attachants et donnent constamment envie de découvrir ce qui se cache au-delà des limites de leur monde. J'attendais avec impatience le moment où cette petite bande allait enfin découvrir la vérité sur la surface et voir ce qu'il existait réellement dehors. Mais voilà : l'album s'arrête précisément au moment où cette aventure semble réellement commencer. La fin est tellement ouverte qu'elle ressemble davantage au dernier chapitre d'un premier tome qu'à la conclusion d'un récit complet. Or tout indique qu'il s'agit d'un one-shot. Et si c'est effectivement le cas, je trouve cette conclusion frustrante. J'ai refermé l'album avec l'impression d'avoir lu une excellente introduction à une série que je ne lirai peut-être jamais. Note : 3,5/5

11/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5
Couverture de la série Jeanne d'Arc (Glénat)
Jeanne d'Arc (Glénat)

Bien que je ne sois pas spécialiste du sujet, la guerre de Cent Ans et ce personnage en particulier m'ont toujours fasciné. Le récit me semble conforme aux données historiques disponibles et les dessins de Noé sont excellents comme d'habitude, les scènes de bataille sont impressionnantes! Le dossier final, les références et la chronologie sont particulièrement instructifs et utiles.

10/06/2026 (modifier)
Couverture de la série TERRE
TERRE

On retrouve dans ce triptyque l’univers découvert dans TER (que j’avais déjà pas mal apprécié), dans une sorte de suite – qui peut toutefois se lire indépendamment je trouve. Il y a un peu du Bourgeon du « Cycle de Cyann », ou de certaines idées de Léo dans ses séries SF, même si les auteurs développent un univers qui leur est propre, relativement original. Et le dessin de Dubois est franchement beau et bon (ce qui est souvent le cas pour les auteurs publiés par le galeriste Daniel Maghen). Le rendu est parfois proche de Schuiten (même si la colorisation est un peu différente), avec un trait classique, un peu rigide, et des décors et paysages étranges, inquiétants et oniriques à la fois. Quant au récit, il prend son temps pour se développer, planter le décor, pour distiller les rebondissements, et les paradoxes temporels. Jamais d’esbroufe, mais une intrigue qu’il est agréable de suivre. Quelques passages un peu artificiels quand même (la grande maison perdue au milieu de nulle-part, et l’attaque des rats qui s’y déroule par exemple), mais globalement, on accepte assez facilement le scénario de Rodolphe, ici plus inspiré qu’ailleurs (en tout cas je trouve son œuvre très inégale). Le dernier tome clôt la série, sans réellement tout expliquer (les sauts temporels, l’apparition de soldats de la guerre de Sécession, le fait de pouvoir croiser des personnages vivant à des moments différents, les « anges » et leur cité aérienne, etc.) – même si certaines « explications » sont données. Mais ça n’est pas frustrant, et le tour un peu onirique et mélancolique donné au récit dans cet album n’est pas désagréable. C’est de la bonne SF en tout cas, une lecture recommandable.

10/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Prestige de l'uniforme
Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée. Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités. Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances. Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité. Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc. Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation. L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table. Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche. Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.

10/06/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Le Vent dans les Saules
Le Vent dans les Saules

Delcourt vient de ressortir l'intégrale de cette série mythique. Ce qui tombe très bien, car cela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette « BD jeunesse » qui me faisait régulièrement de l’œil… D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques au bord de la rivière ou des balades dans la mystérieuse forêt avoisinante. Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du XXe siècle. On pense aussi beaucoup à ce petit dessin animé culte accompagnant le « Love is All » de Roger Glover, qui servait d’interlude pour pallier les pannes techniques de la télévision française dans les années 70, et dont seuls peut-être les plus anciens se souviennent… On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de « Disney », avec une certaine drôlerie dans les mimiques. Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000. Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément. En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part ! Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans une grande partie du récit, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement. J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu »… Et un 4 étoiles alors que j'étais bien parti pour en mettre 5... dommage.

09/06/2026 (modifier)