C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial).
Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie.
Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne.
Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe.
La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant.
L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante.
Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne.
Note réelle 3,5/5.
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5.
Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion.
La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable.
La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau.
Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir.
J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique.
Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien.
Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image.
Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire.
Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement.
J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque.
Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique.
J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme.
Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire.
Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.
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Oh, Lenny
C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial). Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie. Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne. Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe. La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant. L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante. Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne. Note réelle 3,5/5.
Azrayen'
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5. Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion. La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable. La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau. Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir. J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique. Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien. Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image. Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire. Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement. J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque. Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique. J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme. Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire. Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.