Les derniers avis (330 avis)

Couverture de la série Terre ou Lune
Terre ou Lune

J’ai littéralement craqué dès que j’ai vu cette première de couverture : elle m’a captivé, intrigué et donné immédiatement envie de plonger dans cette BD. Puis, lorsque j’ai découvert la bande-annonce, j’ai été encore plus séduit : elle reflète parfaitement l’atmosphère poétique et étrange de l’univers et m’a mis l’eau à la bouche. Dès les premières pages, j’ai été frappé par l’univers unique que Jade Khoo a créé. On suit Othello, un jeune garçon dont la vie bascule après un geste irréversible. Mais loin de se limiter à un simple drame familial, le récit prend rapidement une ampleur bien plus grande. Il mêle émotion, poésie et science-fiction contemplative, tout en s’ancrant profondément dans la nature et l’observation du vivant, notamment des oiseaux, omniprésents et essentiels au récit. Visuellement, l’album est une véritable splendeur. Jade Khoo livre près de 300 pages en couleurs directes, entièrement réalisées à la main, et cela se ressent à chaque planche. Son trait d’une grande délicatesse, souvent à l’aquarelle, magnifie aussi bien les paysages naturels que les mondes imaginaires de science-fiction. Forêts embrumées, champs baignés de lumière, ciels crépusculaires, oiseaux dessinés avec une précision et une tendresse évidentes : on sent dans chaque image une véritable déclaration d’amour à la nature. Les influences de Moebius, Zao Dao ou Hayao Miyazaki se devinent, mais sans jamais écraser l’identité propre de l’autrice. J’ai adoré ce mélange subtil entre sensibilité intime et enjeux plus larges. À travers la quête d’Othello, Jade Khoo aborde des thèmes profonds comme l’identité, l’aliénation, l’altérité, la transmission et le prix des utopies. Progressivement, par petites touches et sans jamais forcer le trait, l’histoire personnelle du héros laisse apparaître une réflexion plus vaste sur l’Humanité, ses erreurs passées et ses idéaux écologiques. Tout est amené avec une grande fluidité, sans lourdeur ni discours appuyé. On suit Othello pas à pas, on partage ses doutes, sa curiosité et son rapport presque fusionnel au monde naturel. Le récit est initiatique, contemplatif, parfois bouleversant, et toujours d’une grande justesse émotionnelle. Chaque symbole, chaque silence, chaque regard contribue à l’immersion. Cette histoire est prévue en deux parties (diptyque), et ce premier tome nous laisse dans une attente excitante tant l’univers est riche et mystérieux. On referme l’album à regret, avec encore de nombreuses questions en tête et une seule envie : découvrir la suite de ce voyage poétique et poignant. Je ne peux que confirmer ce qu’indique le bandeau de l’album et le commentaire de Mathieu Bablet : « L’album le plus important de 2026, Jade Khoo est déjà un grand nom de la BD ». C’est exactement ce que j’ai ressenti. Et au passage, c’est aussi une entrée remarquable pour la toute nouvelle maison d’édition Morgen, qui frappe très fort avec cette 2ème sortie. Avec son prix de lancement à 27,90 € avant de passer à 32,90 € après le 29 avril 2026, c’est clairement le moment idéal pour se procurer ce véritable coup de cœur.

04/02/2026 (modifier)
Par Gaston
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série La Bête à sa mère
La Bête à sa mère

Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne l'a fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard. C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on ne dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que les textes dans les cartouches sont uniquement les pensées du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensées en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé de sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouver, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants. La première est la qualité du texte. Les pensées du personnage principal sont savoureuses et très bien écrites. Je ne sais pas quels sont les dialogues issus du roman et quels ont été ceux inventés par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes. La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment le décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais sûrement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qui l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD. Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fous j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.

29/01/2026 (modifier)
Par Titanick
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Basta ! - Guide d'autodéfense féministe pour ados (et pas que...)
Basta ! - Guide d'autodéfense féministe pour ados (et pas que...)

Un documentaire ? Oui et non. Un manifeste féministe ? Oui et non. En revanche c’est un véritable cours de self défense à l’usage des filles. Sans violence mais non sans humour ! Les deux auteures s’adressent directement aux lectrices. Que faire dans des situations où celles-ci peuvent subir des atteintes variées. Stéréotype de genre, remarques déplacées sur la tenue des jeunes filles, ou sur leur sexualité. Et bien entendu les situations de harcèlement de rue, ou celles en classe ou sur les réseaux sociaux, les relations amoureuses et la notion du consentement... Que dire ? Que faire ? Comment réagir ? Cette bd aide à trouver des arguments pour exprimer que la situation doit s’arrêter. Plein de conseils et surtout un panel de solutions pour désamorcer des tensions, pour se sentir plus forte et pour le faire comprendre. Évidemment aucune violence mais un travail sur l’observation, la posture, l’attitude, la voix, les voies de justice… extrêmement bien expliqués. Et l’accent est mis également sur la sororité. Aider les filles en difficulté et surtout ne pas crier avec les loups. Quelques affaires sordides nous rappellent que c’est et que ça reste nécessaire. La forme n’est pas en reste sur le discours. Rien de rébarbatif, les situations sont illustrées par des exemples qui parleront aux jeunes filles (et pas que !). Certaines scènes (de harcèlement de rue par exemple) sont commentées… et rejouées après les conseils. C’est bien foutu. L’humour est habilement distillé. Le dessin est clair et agréable et on remarque une diversité bienvenue dans le profil des filles concernées. À conseiller dans tous les établissements scolaires, bibliothèques... à diffuser ! Je l’ai emprunté à ma bibliothèque de village. Et je compte bien l’offrir dans la famille.

21/01/2026 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen
Le Monde d'Aïcha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen

Le Yémen est connu pour sa pauvreté, ses guerres et parfois aussi pour sa pratique dure de la religion. Cette bande dessinée nous offre une porte d’entrée unique à travers le destin de différentes femmes au Yémen. En 2012, Agnès Montanari part en photo-reportage au Yémen et rencontre Aïcha, une yéménite d’apparence comme les autres femmes, voilée de la tête au pied, et avec qui elle se lie soudainement d’amitié. Aïcha lui fait par la suite rencontrer d’autres femmes qui lui conteront leurs vies, leurs aspirations ainsi que les difficultés d’être une femme au Yémen, hier et aujourd’hui. De cela en découle une série de photos et de portraits (voilés) que l’on peut partiellement retrouver à la fin de l’ouvrage. Ugo Bertotti utilise l’ensemble de ces témoignages visuels et textuels pour nous raconter ces histoires de femme. J’ai vraiment beaucoup aimé cet ouvrage tant il est intéressant d’un point de vue historique et journalistique. C’est comme regarder une vidéo Youtube Arte mais en BD. L’histoire de Sabiha au début m’a également touché car elle est le symbole de l’absurdité des traditions, de l’oppression que peut représenter les questions d’honneur et de l’injustice qui repose derrière ce système patriarcale. Cette BD m’a beaucoup pensé au travail de Troubs avec sa BD sur le Turkménistan, à la fois dans le style, la narration, et les enchainements entre une certaine beauté de la vie qui finit toujours par être remis à sa place par un système rigide. Le monde d’Aïcha date de 2013. Soit une éternité dans l’histoire récente du Yémen dans laquelle, suite à la chute du président en 2012, le processus démocratique a échoué et s’en est suit une guerre meurtrière depuis 2014 avec de large mouvements de population, des famines, et de nombreuses pandémies ou autres malheurs. Nul doute que les faibles espoirs sur lesquels s’entrouvait la BD ont malheureusement été mis à mal par le contexte qui a suivi. Je recommande fortement cette première oeuvre de Bertotti qui ouvre les portes d’un pays méconnu et d’une culture à l’accès compliqué.

12/01/2026 (modifier)
Couverture de la série La Distinction
La Distinction

Wahou ! Une BD passionnante. Le titre et la couverture ne m'attiraient pas franchement. J'avais une idée toute faite de ce que j'allais y trouver. Benêt que j'étais ! Je connaissais de nom Pierre Bourdieu, très mal sa pensée. Grâce à cette BD c'est rectifié et heureusement ! C'est chirurgical de justesse. J'ai régulièrement fait des pauses dans la lecture tellement les réflexions me parlaient, étaient pertinentes. J'ai appris, compris, réfléchi sur pas mal de choses. Certaines notions m'étaient plutôt familières (le capital culturel, ou le capital social par exemple) d'autres pas du tout. Mais les réflexions de cette BD/Bourdieu ciblent très précisément les mécaniques de classes et réappuient sur certaines notions de grille de lecture du monde que nous avons sans en avoir conscience. C'est amusant car j'ai reconnu des réflexions dans cette BD que j'avais déjà faites, ou déjà entendues de la part de proches. Du coup je m'en vais de ce pas regarder les écrits de Pierre Bourdieu, et les personnes que ses écrits ont inspirées. Le récit global est fluide, les lycées attachants (tout comme le dessin de Typhaine Rivière), bref tout fonctionne. Vivement recommandé !

07/01/2026 (modifier)
Par Ubrald
Note: 4/5
Couverture de la série La Trilogie Berlinoise
La Trilogie Berlinoise

La trilogie berlinoise est une série de romans policiers adaptés en bd, se déroulant avant et après la seconde guerre mondiale. 1. Le premier tome se situe pendant l’avènement du nazisme en 1936, 2. Le deuxième tome se déroule juste avant la guerre en 1938, 3. Le troisième tome (pas encore paru en bd) se déroule après la défaite de l’Allemagne en 1947. Nous suivons les enquêtes de Bernie Gunther, ex policier devenu détective privé, à Berlin dans la société allemande en train de sombrer dans le nazisme de par ses peurs, ses convictions, ses silences et ses compromissions, de ceux qui étaient jusque-là des gens comme tout un chacun. On ne peut alors manquer de penser au concept de « banalité du mal » développé par la philosophe Hannah Arendt. Les deux premiers tomes sont de qualité égale même si j’ai une préférence pour l’ambiance du premier un peu plus policière. En lisant, je me disais que ce détective privé, ce ton cynique, philosophe et désabusé, ce goût pour la castagne, cet imper, c’est vraiment du Philippe Marlowe, pas à Los Angeles dans les années 40 mais à Berlin dans les années 30. Puis, je me suis aperçu en fin d’album que l’éditeur faisait ce parallèle avec le héros de Chandler sur le quatrième de couverture. Le contexte historique est vraiment bien rendu, on sent l’inexorable chute de Berlin dans le nazisme, plusieurs figures sombres du troisième Reich, Himmler, Heydrich, Göring, Streicher, etc. interviennent dans les enquêtes. La grande histoire est ainsi mêlée aux histoires policières. Je pensais aussi que tout cela paraissant tellement réaliste, l’auteur devait être allemand, alors que l’œuvre originale est d’un auteur britannique, Philip Kerr, né en Ecosse qui s’est considérablement documenté sur cette période. Il dira : « Pour moi (…) Berlin dans les années 20, c'était la ville la plus libérale d'Europe » et « Je voulais comprendre comment le nazisme était apparu là et l'impact qu'il avait eu sur l'Allemand ordinaire ». Un dessin ligne claire dont je pensais au début qu’il ne serait peut-être pas assez expressif, mais qui en fait fonctionne très bien, lumineux, pur et très fluide. Bref, double plaisir : enquêtes policières & Histoire.

03/01/2026 (modifier)
Par pol
Note: 4/5
Couverture de la série Un avion sans elle
Un avion sans elle

Adaptée d'un roman que je ne connais absolument pas, cette BD a conservé ce qui fait la qualité d'un bon polar qu'on lit en vacances sans pouvoir le lâcher. Cela vient de la narration qui alterne deux trames. Dans le présent, Marc, un jeune homme tente de comprendre pourquoi sa soeur a disparu subitement le jour de ses 18 ans. Il faut dire que cette jeune fille a une histoire singulière puisque, bébé, elle a survécu à un crash d'avion et elle a été confiée à ses grands parents. Sauf que 2 familles se sont battues pour la récupérer à l'époque. En parallèle de ça, l'autre arc narratif concerne un détective chargé de mener une contre enquête par une des familles pour découvrir la véritable identité de la fillette. Il a consigné 18 ans d'investigations dans un carnet que Marc est en train de lire. Et donc, comme dans un bon page turner, dès que le détective s'apprête à faire une révélation, l'histoire bascule sur le présent. Et lorsque Marc semble sur le point de comprendre quelque chose, on revient à notre détective. Procédé somme toute classique, mais bien efficace. On se prend bien au jeu, et on a envie de savoir quelle est la vraie famille de notre héroïne. Alors oui, il a quelques ficelles un peu grosses et quelques péripéties pas hyper crédibles. Mais j'ai pas trouvé ça gênant, la curiosité de connaitre le dénouement prédominant largement. Et enfin, mention spéciale au petit twist final qui permet de retrouver la vraie mère de l'enfant. J'ai trouvé cette BD très agréable.

24/12/2025 (modifier)
Par Jetjet
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Deathbringer
Deathbringer

Il va être compliqué de faire mieux que l'avis de mon copain PAco sur cette grosse pépite de 200 pages sortie de nulle part mais dont la couverture et le format atypique ne laissent pas de marbre en librairie. Il semble s'agir de la première œuvre d'Ismaël Legrand à qui je ne peux souhaiter qu'un parcours similaire à celui de Mathieu Bablet qui m'avait épaté dès son premier bouquin La Belle Mort et dont on connait depuis le parcours sans ombrages. Les bd franco-belges de pure Dark Fantasy ne sont pas si courants et sur le coup là, on en prend plein les mirettes tant sur le dessin fourmillant de détails comme sur le scénario à priori alambiqué qui nous embarque dans un monde tout à la fois crédible et étoffé mais d'une grande noirceur. Si le récit de ces destins parallèles (un guerrier taiseux et à priori invulnérable et une soldate en prise aux doutes et au passé trouble) s'avère finalement assez classique, c'est bien la façon de le mettre en scène qui reste plutôt exceptionnelle tant l'univers regorge de détails et d'une base solide. On y croise sorcières machiavéliques, des zombies, des chevaliers en armure et tout ce qui fait le sel du manga "Berzerk" et des jeux Dark Souls dans un univers glauque et violent. C'est à la fois désespéré (certaines scènes ne sont pas à mettre devant tous les regards), la plupart des personnages croisés sont pourris par l'orgueil et le pouvoir et petit à petit, tous les méandres du scénario s'assemblent et amènent même à une relecture immédiate pour mieux en comprendre les enjeux. Deathbringer est unique, ambitieux et constitue probablement l'une de mes plus belles surprises récentes. Aucun doute sur l'envie de voir ce que le talent de l'auteur nous réserve, j'ai déjà réservé ma place et vais suivre avec grand intérêt ce monsieur avec lequel la bd des années 2020 va devoir dorénavant compter.

20/12/2025 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Detroit Roma
Detroit Roma

Depuis René·e aux bois dormants, un premier album acclamé par la critique et auréolé du Grand Prix ACDB, Elene Usdin ne s’est pas reposée sur ses lauriers. L’autrice française nous revient ici avec un ouvrage produit à quatre mains, avec Boni, quasi-inconnu dans la bande dessinée mais référencé comme « artiste pluridisciplinaire », « compositeur, scénariste, artiste visuel, multi-instrumentiste et développeur sonore ». Les deux artistes ont ainsi mis en commun leur savoir-faire graphique et scénaristique pour produire « Detroit Roma », un objet que l’on peut qualifier de monumental, à mi-chemin entre l’ « art séquentiel » cher à Will Eisner et le livre d’art, et bénéficiant de la qualité éditoriale, désormais proverbiale, de l’éditeur Sarbacane Et ce qui saute aux yeux ici, c’est bien la puissance visuelle qui se déploie sur ces pages au format à l’italienne, un choix assez logique au regard du titre, mais un format qui rappelle également le septième art, une thématique qui imprègne tout le livre. Ce dont parle « Detroit Roma » en quelques mots, c’est cette fascination des Européens pour le fameux rêve américain, en confrontation avec les histoires les plus sordides dans un pays où l’argent est roi, où la cupidité de quelques-uns conduit une vaste frange de la population au bord de la pauvreté. C’est ainsi que démarre le récit, avec l’arrivée dans un motel des deux protagonistes, Summer et Becki, avec une référence bien trouvée au cultissime « Thelma & Louise ». Issue d’une famille très modeste, Becki en sera la narratrice, évoquant son enfance difficile à Detroit, ville touchée de plein fouet par le déclin industriel, la mort de sa mère noyée dans sa baignoire ou le combat quotidien de son père pour subvenir aux besoins du foyer. Elle trouvera son salut dans sa passion pour le dessin et le « street art ». Quant à Summer, elle est son antithèse absolue en apparence. Fille d’une ancienne actrice aisée mais désormais en fin de course, elle est loin d’être dans le besoin mais cherche une échappatoire entre cette mère aigrie et alcoolique, et un père queutard se complaisant dans les orgies. Summer côtoie les milieux artistiques underground, au grand dam de sa mère. Becki, en quête de petits boulots pour pouvoir satisfaire sa passion artistique, va être recrutée par Gloria en tant qu’aide à domicile et sera amenée à faire la connaissance de Summer. Les deux jeunes filles découvriront bientôt les raisons de l’étrange complicité qui les unit. Notons que ces deux personnages sont assez réalistes psychologiquement et également touchants dans leur fragilité. On ne rentre pas si facilement dans ce récit globalement assez lent et à la narration morcelée. Mais heureusement, l’incroyable force du graphisme permet de patienter jusqu’à la moitié du livre, c’est alors que les éléments commencent à se mettre en place, avec des révélations qui pourront émouvoir les cœurs les plus sensibles. Mais clairement, c’est bien le graphisme le gros point fort de « Detroit Roma ». Le travail à quatre mains donne lieu à une succession de styles très variés mais qui mystérieusement parviennent à trouver leur équilibre et leur cohérence. On retrouve bien la patte d’Elene Usdin avec son art maîtrisé de la couleur dont elle avait fait preuve avec « Renée aux bois dormants ». On pourra en déduire que les séquences monochromes, plus sombres, ont été réalisées par Boni. Les séquences cinématographiques, contemplatives et plus « optimistes », avec moult références au cinéma hollywoodien ou italien du XXe siècle (Fellini, Pasolini, Jarmusch, Cassavetes, Coppola ou encore Wim Wenders), mais également à la Rome antique, s’enchaînent avec les scènes plus âpres, teintés d’onirisme, où souvent la violence et l’anxiété entrent en jeu. Mais au-delà des représentations clichées (et pleinement assumées) de l’Amérique des grands espaces, des drive-in et de l’imaginaire collectif, Usdin transcende par sa palette arc-en-ciel un monde où le bonheur résiderait, à tort ou à raison, dans le clinquant consumériste. Sous son pinceau, elle parvient à rendre « artistique » un très moche rayonnage de supermarché ou une zone commerciale hérissée d’enseignes KFC ou H&M. Et ça, c’est très fort, et ça rappelle un peu ce qu’avait fait Edward Hopper avec son célèbre tableau « Essence ». Dans cette Amérique sans passé, les constructions, souvent délabrées, prennent parfois des airs de décors de cinéma, dégageant un sentiment de grande solitude. Ponctuant la narration, les portraits en esquisse d’anonymes d’une Amérique pré-trumpiste, loin des spots, confèrent un côté authentique à l’objet. Si « Detroit Roma », incontestablement un ouvrage qui marquera cette année 2025 (un OVNI peut-être, mais pas pour autant hermétique), confirme le talent d’Elene Usdin, il révélera aussi celui de Boni, dont c’est la première incursion dans le neuvième art. Ce road trip dense et visuellement généreux comblera sans aucun doute les cinéphiles, mais aussi celles et ceux qui aiment l’ « Amérique » pour ce qu’elle est — ou plus précisément ce qu’elle a été, étant donné le contexte actuel —, avec ses qualités et ses travers. Celles et ceux qui savent qu’à côté des rêves les plus ostentatoires, le cauchemar demeure en embuscade, et parfois vient gangréner toute une société.

13/12/2025 (modifier)
Couverture de la série Aldobrando
Aldobrando

Cette œuvre construit un récit initiatique d’une grande justesse, jouant en permanence sur une apparente simplicité pour mieux atteindre une profondeur émotionnelle rare. La naïveté volontaire du ton n’affaiblit jamais le propos : elle sert de filtre pour aborder la violence, la loyauté et la construction de soi sans cynisme. Le scénario, linéaire mais solidement charpenté, maintient une tension douce qui rend la progression d’Aldobrando à la fois crédible et touchante. La fin est vraiment satisfaisante et me laisse un joli sourire aux lèvres. Graphiquement, le style caricatural – qui pourrait sembler déroutant hors contexte – fonctionne ici comme un amplificateur narratif. Les proportions exagérées, les visages expressifs et le traitement chromatique épuré renforcent l’innocence du protagoniste et la dureté du monde qui l’entoure. Le dessin accompagne la montée en maturité du personnage et soutient la dynamique émotionnelle du livre de manière précise, sans surcharge. L’ensemble forme un conte moderne, dur et doux à la fois, capable de toucher un large public. Les lecteurs sensibles aux récits initiatiques, aux univers médiévaux sobres et aux fables morales y trouveront un équilibre rare entre simplicité et profondeur.

05/12/2025 (modifier)