Les derniers avis (346 avis)

Par Josq
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Chants du Cygne Noir
Les Chants du Cygne Noir

La saga Le Château des étoiles est certainement une des mes sagas préférées de la bande dessinée contemporaine. Voir Alex Alice nous proposer un spin-off sous la forme de manga avait suscité en moi - je l'avoue - une certaine inquiétude. Le format serait-il vraiment justifié ? Pourquoi ne pas faire un récit dérivé sous la même forme, comme l'excellent Les Chimères de Vénus d'Alain Ayroles ? Dès le début de la lecture de ce premier tome, mes réserves sont tombées. Pour raconter cette histoire, le format manga apparaît comme une évidence. Alex Alice montre qu'il a tout compris à ce style, il parvient à en tirer le meilleur et même à le croiser avec une forme de narration peut-être un peu plus classique et typique de la BD franco-belge. Œuvre hybrique, Les Chants du Cygne Noir ne souffre jamais de ce statut. Au contraire, il constitue une synthèse admirable de toutes les influences revendiquées par l'auteur, de Jules Verne à Albator, mais en conservant toujours la forte identité qui caractérise la saga. Ainsi, Les Chants du Cygne Noir reprend la structure classique du récit de vengeance, mais en l'insérant à merveille dans l'univers de sa célèbre saga. Cela nous fait revoir cet univers comme si on le découvrait pour la première fois et c'est particulièrement réussi. On s'attache tout de suite à l'héroïne Benesh grâce à la force de son traumatisme fondateur et à la mise en page qui l'accompagne (une succession de 4 pages impaires à la structure similaire, qui disent tout sans un mot). La narration type manga permet ensuite à Alice de nous offrir des séquences d'action incroyablement spectaculaires, c'est sans aucun doute les plus épiques de tout Le Château des étoiles. On assiste à un récit qui offre une quasi-unité de temps et de lieu, et qui nous fait assister à un braquage spatial. Il y a du Titanic et du Ocean's Eleven là-dedans, mêlé à du space opera, c'est juste LE mélange parfait, quoi. Tout en glissant des les dialogues pleins d'élégance et de sous-entendus qu'on lui connaît dans ce récit, Alex Alice parvient à nous offrir un cocktail particulièrement digeste où le grand spectacle ne le cède jamais à l'émotion, et où les twists sont parfaitement dosés pour surprendre sans rechercher l'esbroufe gratuite. Et enfin, ce dessin... J'étais déjà fan de la patte graphique d'Alice dans sa saga-mère, mais là, il parvient à trouver l'équilibre parfait pour proposer un dessin typé manga qui ne renonce pas à son soin scrupuleux du détail. Il offre à nos yeux éblouis des planches magnifiquement construites, à la patte graphique totalement maîtrisée. Seul regret, que le format manga réduise la taille de ces planches... Pas grave, la narration ultra-efficaces nous aide à vivre au rythme des héros, à leurs côtés, cette aventure cosmique riche en rebondissements. Bref, j'aimais déjà Le Château des étoiles, mais J'ADORE Les Chants du Cygne Noir ! Alex Alice nous offre une extension plus que plaisante à son univers spatial, et distille un savant mystère qui relie étrangement ce spin-off à la saga initiale, en y glissant des personnages connus, dont on aimerait savoir ce qui les a menés ici... Autant dire qu'on va compter les jours avant de pouvoir se replonger dans l'univers merveilleux de ce Ring et comprendre comment on en est arrivés là !

29/05/2026 (modifier)
Couverture de la série La Fourrière des Animaux
La Fourrière des Animaux

La Fourrière des animaux s’inscrit directement dans l’héritage de La Ferme des animaux d’Orwell, dont elle propose une relecture moderne, dense et très actuelle. Le point de départ est simple mais redoutablement efficace : des animaux se révoltent contre les humains qui les enferment et tentent de construire leur propre société, leurs propres règles, leur propre démocratie. Ce récit met en scène une communauté auto-gérée et critique l’autoritarisme (ici, ciblant le trumpisme, là où Orwell fustigeait le stalinisme). Mais Tom King ne se contente jamais d’une lecture frontale ou caricaturale : ce qui l’intéresse, c’est la mécanique du pouvoir. Comment une démocratie naissante porte déjà en elle ses propres fissures, et comment ces fissures s’élargissent sous l’effet de la peur, des ambitions personnelles et des divisions idéologiques. Il y a clairement une lecture politique contemporaine, très ancrée dans les tensions américaines récentes. Le parallèle avec le populisme est évident, et certains lecteurs pourront y voir un rapprochement entre le personnage de Piggy et Donald Trump, sans que le comic ne se limite pour autant à une simple charge dirigée contre une figure précise. Ce qui frappe surtout, c’est la place donnée à la parole. La Fourrière des animaux est un comic très bavard, presque théâtral. Les débats, les discours et les confrontations d’idées structurent entièrement le récit. Par moments, cela peut sembler excessif, presque démonstratif. Mais ce choix est aussi ce qui fait sa force : ici, la démocratie ne se raconte pas, elle se construit et se désagrège sous nos yeux, à travers le langage lui-même. Graphiquement, Peter Gross propose un dessin sobre, précis, sans esbroufe, mais parfaitement maîtrisé. Tout repose sur l’expression, la lisibilité et une atmosphère parfois étouffante qui accompagne parfaitement la tension politique du récit. Et c’est là que la comparaison avec Le Château des animaux devient intéressante. Là où le roman graphique de Xavier Dorison et Félix Delep proposait une fable plus poétique, presque intemporelle dans sa manière d’aborder la tyrannie, La Fourrière des animaux est beaucoup plus frontale, contemporaine et ancrée dans un contexte politique identifiable. Les deux œuvres parlent du pouvoir et de la manière dont il corrompt ou fracture une société, mais avec deux tons opposés : l’un est plus symbolique et contemplatif, l’autre plus discursif et brûlant d’actualité. Au final, La Fourrière des animaux est une œuvre ambitieuse, parfois un peu trop verbeuse, mais cohérente de bout en bout et vraiment marquante. Une fable politique moderne qui laisse volontairement un malaise, parce qu’elle rappelle à quel point les idéaux collectifs peuvent vaciller vite.

20/05/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Valérian
Valérian

J'ai commencé à admirer cette série dans Pilote dans les années 60 et ensuite dans l'hebdomadaire Tintim portugais des années 70 ! Pour moi, c'est LA série de science-fiction de référence, très en avance sur toutes les autres. J'adore presque tout et il est difficile d'entrer dans les détails, mais je vais essayer un peu : l'apocalypse et la vie sur Terre après, les voyages dans le temps, les mondes extraterrestres, l'empire des mille planètes, les oiseaux du Seigneur, la maladresse de Valérian et la compétence de Laureline pour le compenser. Tout est très bon et étonnant ! Les récits et les dessins ont été une énorme influence sur le cinéma, sans qu'elle ait été reconnue nombreuses fois: George Lucas, Ridley Scott, Luc Besson... Mézières disait qu'il ne savait pas dessiner et ressentait beaucoup de difficultés, les mains des personnages, par exemple. Mais je pense qu'il s'en est très bien sorti, ses vaisseaux spatiaux sont impressionnants ! J'ai eu quelques difficultés avec certains épisodes et personnages : la sainte trinité... les paradoxes spatio-temporels, je vais encore essayer de les comprendre mieux. À la fin de tout, je reste aussi idiot et amoureux de Laureline, tout comme les shingouz.

16/05/2026 (modifier)
Par Ju
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Merveilleux !
Merveilleux !

Sûrement la meilleure bd de Cookie Kalkair que j'aie lue. J'aime beaucoup l'auteur, et j'ai pas mal apprécié Pénis de table ou des planches que j'ai lues ici et là, notamment sur internet. Mais j'avoue que cette bd là est ma préférée. L'auteur, dont toutes les bds (du moins celles que j'ai lues) sont autobiographiques, nous livre ici un récit intime et juste, jamais pathos mais assez touchant. Cookie Kalkair donc, apprend un jour que son père a fait un AVC. Il s'en sort mais fortement diminué et en particulier, il ne garde que quelques mots de vocabulaire, dont le fameux merveilleux. On suit donc sa réadaptation au monde par les yeux de son fils, l'impact que cette situation a sur les membres de la famille, bref la vie après l'accident, qui ne sera plus jamais la même qu'avant. L'auteur nous raconte cette facette intime de sa vie sans fard, sans détour, avec son style et sa franchise habituelle. Je trouve qu'il a un certain talent pour se dévoiler intimement (sur sa vie intime dans Pénis de table et sur ses sentiments ici). Je ne sais pas trop comment le dire, mais c'est à la fois touchant sans tomber dans le pathos, et drôle. Oui, l'humour a toujours une place importante dans ses bds. C'est un humour qui se base à la fois sur un dessin très efficace pour les expressions des personnages et une narration diablement efficace avec un sens du dialogue et des mots qui fait mouche. Par exemple, je trouve que la scène vers la fin ou les personnages dinent ensemble au soleil et que la petite soeur apprend une "révélation" (avec de gros guillemets mais je ne veux pas spoiler) est très réussi, très drôle, et que c'est une combinaison de tous ces éléments : expressions des persos marrantes, mots bien choisis et situation bien narrée. Cet humour n'enlève rien à la dimension intime du livre, et j'ai été assez touché par cette histoire. Je crois que je me reconnais un peu dans les situations décrites, dans les réflexions du héros, dans son caractère aussi. Les moments où il râle, engueule son père, essaie de se remettre en question... tout ça, j'ai l'impression que c'est des réactions que je pourrais avoir, et j'ai plusieurs fois eu le sentiment que devant une telle situation, j'aurais pu réagir comme lui. Bref, je me suis identifié au héros, et c'est pas si souvent que ça dans les romans graphiques. Ca se lit très vite et très bien, presque trop vite. C'est mon problème avec les romans graphiques, je veux tout savoir, j'ai envie que tout le monde soit hyper transparent et je veux connaitre chaque parcelle de chaque sentiment de chaque personnage. Là, Ju, c'est de l'autobiographique donc on se stoppe, au delà ça va devenir du voyeurisme. Je termine par le dessin, même si j'en ai déjà un peu parlé. J'aime beaucoup le style, et c'est à ce jour la bd ou celui-ci est le plus développé et léché. Les personnages sont le gros point fort mais les décors sont très cools aussi, et la colorisation chaude est bien chouette. Bref... foncez ?

05/05/2026 (modifier)
Par Simili
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Son odeur après la pluie
Son odeur après la pluie

"Et dire que ça se veut chrétien/Et ça ne comprend même pas/Que l’amour dans le cœur d’un chien/C’est le plus grand amour qui soit" Ces quelques vers ne sont pas de moi mais d'un célèbre chanteur au bandana rouge. Ils ont juste le mérite d'exprimer l'amour le plus inconditionnel que l'on puisse rencontrer. Et c'est de cet amour que Cédric Sapin-Defour a voulu nous parler, lui qui l'a rencontré et eu la douleur de le perdre. Il est difficilement compréhensible de pouvoir s'attacher à ces petites bêtes et d'être aussi vide une fois qu'elles s'en vont. Et pourtant ce deuil est le lot de tout possesseur d'animal de compagnie. Il est donc évident que quiconque ayant un minimum d'empathie, et je dirai même d'humanité, soit touché par cette oeuvre. Paradoxalement elle est à la fois très personnelle et très universelle et ce sans que cela en soit choquant. Cédric Sapin-Defour signe un très bel hommage à son "meilleur ami" Puis après le roman vient la BD mise en vie par José Luis Munuera qui aura su tirer du roman l'âme d'Ubac pour ne pas trahir sa mémoire J'ai trouvé son trait très agréable à regarder, mais également très espagnol dans la droite ligne d'un Jordi Lafebre. L'alchimie entre dessin et histoire se fait naturellement comme s'il avait été impossible de nous conter cette histoire autrement. Pour moi c'est un énorme coup de cœur et assurément un ouvrage qu'il faut avoir lu au moins une fois.

29/04/2026 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Euy
Euy

C'est le deuxième titre de cette collection que je lis, et c'est à nouveau un coup de cœur ! Coup de cœur parce que c'est très intelligemment fait. Au départ, Les Ondines est une collection qui s'adresse à un public jeune. Faut-il croire que je suis toujours jeune ? Allez, je le crois :) ! En tout cas, cette histoire vraiment très singulière m'a captivé, notamment par la manière dont le sujet est traité. Les aventures de la petite Euy (qu'a oeil bleu et qu'a oeil noir, et qu'a vraiment insucroyable) se déroulent à la Préhistoire, mais une Préhistoire fantasmée, imaginée, tout ça à la fois, mais en même temps crédible ! Le truc qui constitue en grande partie l'originalité de la chose, c'est le langage. Les différentes tribus rencontrées parlent toutes une langue différente. Léon Maret le transcrit en déformant les mots qui toutefois restent familiers (au sens de similaires au français). Ça pourrait vite devenir lourdingue a priori, mais dans les faits, la lecture reste très fluide. Pas une seconde je n'ai buté dans ma compréhension. Ce qu'écrit Ro au sujet de cette BD est tout à fait pertinent : "le tout reste rudimentaire, mais sonne juste, comme une interprétation vivante et incarnée de ce que pouvaient être ces sociétés humaines en construction". A la toutefinfin, on trouvera un petiot cahier pédagogo qui synthérésume les points dévelaborés au courlong de la storie : domesticatif des zanimos (canibots et chevalous), linguouées parlabrées... C'est très chouetos, bien fait et pas chiantifiant. Oui, l'univers ici développé m'a complètement charmé. Je le redis, il est très original, rappelant notamment celui qu'a élaboré Nicolas Puzenat dans sa série Mégafauna. Ajoutons à cela une bonne dose d'humour, des personnages tout à fait attachants, un dessin qui me plait beaucoup par sa sobriété (exception faite des pattes des animaux en mouvement si l'on veut chipolaté), ainsi qu'une mise en couleur convaincante, et on obtient oui : un coup de cœur gros comme ça qui à mon sens reste susceptible de séduire un très large public !

22/04/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Ulysse
Ulysse

Sans doute le chef d’œuvre de Georges Pichard. L'Odyssée est un écrin parfait pour l'auteur. Jamais son trait n'aura mieux servi un univers aussi parfaitement adapté à son esthétique visuelle. Pichard innove, étire les cases, libère les onomatopées, et produit un travail d'avant garde à l'époque de la bande dessinées à papa. Il invente des ambiances, dessine des monstres mythologiques et des déesses tentatrices qui nourrissent l'imaginaire, puisant son inspiration et ses références autant dans les sixties que dans la période médiévale. Lob fait aussi un excellent travail. Retranscrire l’œuvre d’Homère en bande dessinée était un sacré défi pour un simple mortel ! Les aventures d'Ulysse sont captivantes et ludiques. La rigueur du texte antique est largement allégée afin de mieux fusionner avec l'anticonformisme visuel de Pichard. Dans les très légers bémols, j'ai parfois eu l'impression que certaines planches originales étaient perdues, car la qualité d’impression est moindre sur certaines pages. Un classique de la bande dessinée adulte qui n'a rien perdu de sa puissance d'évocation ni de sa superbe.

18/04/2026 (modifier)
Par Hub
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Executeur (Button Man)
L'Executeur (Button Man)

Je ne m’attendais pas à un truc aussi radical. L’Exécuteur te prend à la gorge dès le début et ne relâche jamais la pression. On est sur un récit sombre, sec, sans concession. L’ambiance est étouffante, presque nihiliste par moments, avec une tension permanente qui rend la lecture hyper immersive. Le personnage principal est un pur anti-héros, sans aucun vernis : un vrai connard, froid, méthodique, souvent implacable. Et pourtant… on s’y attache très vite, presque malgré soi, ce qui rend l’ensemble encore plus dérangeant. Côté dessin, ça a forcément un peu vieilli (fin 90), mais ça reste très clair et efficace. Les personnages sont bien caractérisés, on les reconnaît immédiatement, et surtout l’action est toujours lisible. Ça va à l’essentiel, sans fioritures, avec un vrai sens du rythme. La narration est du même niveau : pas de gras, pas de détour inutile. Chaque page compte, jusqu’à une fin qui marque. Clairement, pour moi, c’est le genre de comics qui peut devenir culte. Une œuvre dure, assumée, et marquante.

11/04/2026 (modifier)
Par Josq
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série D
D

Plus je relis cette saga, plus je me rends compte à quel point elle est incroyable ! Alain Ayroles étant à mon sens un des plus grands (voire LE plus grand) auteur de bandes dessinées vivant à l'heure actuelle, il peut sembler évident de dire que cette saga est à son tour une réussite, après les bijoux qu'étaient De Cape et de Crocs et Garulfo. À l'image de cette dernière, d'ailleurs, c'est à nouveau avec Maïorana qu'Ayroles s'allie pour nous proposer une plongée, non plus cette fois dans l'Europe baroque ou dans le conte médiéval, mais dans l'Angleterre du XIXe, à la manière des meilleurs romans gothiques. La présence des auteurs de Garulfo est donc la garantie du soin extrême apporté à chacun des trois tomes de cette captivante trilogie. Au niveau du dessin, je trouve qu'on constate une nette amélioration de Maïorana par rapport à ses débuts, déjà sensible dans les tomes finaux de Garulfo, mais qui s'épanouit ici pour nous offrir des images somptueuses. Il aime rendre son trait parfois un peu flou, ce qui pourrait en rebuter certains, mais colle ici parfaitement à l'ambiance gothique recherchée, et la rigueur du dessin est toujours présente, ce qui nous offre une plongée très immersive dans l'Angleterre victorienne. Plongée d'autant plus immersive que le scénario d'Ayroles, lui, j'ose le dire, confine au génie. Un génie qu'on ne sentira pas forcément dès la première lecture, en tous cas qu'on ne sentira pas forcément jusqu'à la fin du tome 3. Pour moi, cette saga est à lire au moins deux fois (mais en fait, beaucoup plus) : la première fois, évidemment, en ne sachant à peu près rien de ce qu'on va découvrir, et la deuxième fois, en connaissant tous les tenants et les aboutissants de l'intrigue. Je vous le garantis, vous n'aurez pas l'impression de lire plusieurs fois la même bande dessinée. Le génie d'Alain Ayroles, c'est de reprendre une histoire traditionnelle de vampire, mais pas à la sauce moderne, plutôt en l'inscrivant dans la dialectique du roman victorien avec une ambiance qui croise des influences telles que Dickens, Stevenson ou Wilde. De ces auteurs, Ayroles récupère deux éléments qui font de sa bande dessinée un élément à part : le talent pour les dialogues, et une satire sociale forte sans être trop appuyée. Du côté des dialogues, on reconnaît évidemment la patte de l'auteur de De Cape et de Crocs et son aisance hallucinante à pasticher les plus grands auteurs. Ici, il s'en donne à cœur joie pour pasticher Oscar Wilde avec un talent indéniable, ce qui rend la lecture savoureuse. Mais la satire sociale est elle aussi très présente, tout en restant à sa place, et c'est là, surtout, qu'Ayroles donne tout son sens au récit. L'histoire de vampires qu'il met en place n'a rien de gratuit. D'habitude peu friand de ce genre de récit, j'en raffole ici, le thème vampirique jouant un fort rôle métaphorique. En effet, le thème du vampire permet de faire réfléchir sur la vraie nature de l'homme à une époque où celui-ci découvre les moyens de satisfaire ses passions envers le pouvoir et l'argent, mais aussi à une époque où la raison est censée prendre le pas sur toute forme de croyance. Le parallèle avec la colonisation est magnifiquement mis en scène (Drake, le colonisateur qui s'abaisse à boire du sang comme les indigènes auxquels il s'assimile peu à peu, ou encore cette magnifique rime riche entre vampire et empire) Dès lors, quelle place les vampires peuvent-ils, doivent-ils occuper au sein de la société ? Et déjà, les vampires sont-ils vraiment ceux que l'on croit ? À l'heure de la colonisation et de la surexploitation des ressources, les vampires n'ont-ils pas un visage différent de celui qu'on leur attribue ? Ayroles et Maïorana se livrent donc à un fascinant jeu de cache-cache, où la mythologie vampirique met en avant de forts thèmes de réflexion qui sous-tendent un beau discours s'étalant sur trois tomes, et se terminant en apothéose. Bref, plus je la relis, plus je découvre combien D peut prétendre à la perfection. C'est une proposition brillante de la part de ses auteurs, tant sur le plan visuel, très soigné, que sur le plan narratif, l'aventure ayant un grand nombre de lectures sous-jacentes dont on n'aura jamais vraiment fini de faire le tour. À l'image des deux autres grandes sagas de son auteur, D fait donc figure de trilogie incontournable dans le monde de la bande dessinée contemporaine. Et nous apporte la preuve que, quoiqu'il touche, Alain Ayroles le transforme systématiquement en or...

19/02/2019 (MAJ le 04/04/2026) (modifier)
Couverture de la série Chère historienne
Chère historienne

J’avais découvert Joff Winterhart sur son précédent album (« Courtes Distances »). Un récit qui m’avait marqué par son dessin sans concession, un humour très anglais et une sensibilité dans l’écriture qui m’avait démontré combien l’auteur aimait ses personnages bien plus grâce à leurs défauts qu’au travers de leurs qualités. « Chère historienne » fait office de confirmation. L’auteur nous offre en effet et à nouveau un double portrait de personnages attachants réunis par la vie malgré une grande différence d’âge et des trajectoires sans similitudes. L’une est historienne et cache une vivacité d’esprit, un humour et sa grande humilité derrière une apparence austère. L’autre travaille pour une boite de production, vient de se faire larguer par son fiancé (en plein enterrement de vie de jeune fille), picole de trop et cherche sa place dans l’univers. Entre les deux va naitre une histoire d’amitié, une connexion profonde alors que la première est sollicitée par la seconde pour animer une série télévisée consacrée à l’Histoire. Les deux personnages n’ont pas une grande opinion d’elles-mêmes mais elles font leur bonhomme de chemin, soucieuses de ne pas déplaire à leur entourage tout en restant fidèles à leur vision des choses. J’ai été très sensible à la douce ironie qui se dégage du récit. Margaret Crypt, l’historienne, pose sur son entourage un regard à la fois tendre et spirituel. J’ai beaucoup aimé ses « décrochages » lors des réunions, durant lesquels elle passe son temps à penser à autre chose ou à observer les autres intervenants. J’ai aimé ce regard sur la vie, la sienne, l’actuelle comme la vie passée, mais aussi celle des autres, sans jugement mais avec amusement. Le dessin de Joff Winterhart est en osmose avec le récit par sa tendance obsessive à aller chercher le petit détail grotesque, à le mettre en avant mais à ne pas le caricaturer. Il y a ainsi des enchainements de cases, des cadrages, des expressions de visage disséminés tout au long du récit qui restent gravés dans ma mémoire bien après ma lecture. La technique employée par l’auteur pour dessiner ses planches offre un rendu assez proche du trait de « Courtes Distances » mais implique une part de hasard (le résultat final n’est visible qu’après réalisation de la planche ou ‘en trichant’, en soulevant une plaque en cours de réalisation pour voir ce que ça donne). Je trouve le procédé intéressant mais j’y vois aussi une certaine logique avec le récit : cette part de hasard qui influence le résultat final vient faire écho à la part de hasard qui oriente la vie des personnages (et, d’une manière plus générale, nos vies à tous). Je regrette certes quelques longueurs mais, dans l’ensemble, je peux dire que j’ai vraiment bien aimé. Par contre, si vous n’avez pas accroché à « Courtes Distances », je ne vois pas pourquoi vous accrocheriez à cet album, qui offre exactement les mêmes qualités et défauts. Mais pour les autres (Alix, Blue Boy), je ne peux que conseiller ce nouvel opus, qui vient magnifiquement clore la trilogie Bon Jovi de l’auteur (c’est du moins ainsi qu’il l’appelle, démontrant par cette appellation le caractère décalé de son humour).

23/03/2026 (modifier)