La série Mac Coy est rarement citée parmi les meilleures séries de Western et c'est pour moi une injustice tant cette série est de qualité. Le lieutenant Mac Coy sévit essentiellement dans le sud de États-Unis avec certains aller / retour vers le Mexique. Membre de l'armée confédérée, il apprend sa débâcle alors qu'il est en mission au Mexique. Parvenu à quitter le pays en pleine effervescence du rebelle Juajez, il rejoindra finalement l'armée légale et deviendra l'homme de confiance du général Hood du côté du Nouveau Mexique. Fin connaisseur des tribus indiennes, il sera appelé à mener les missions les plus périlleuses, qui mêlent parfois et le réel et le fantastique (la malle au sortilèges, le fantôme de l'Espagnol). Mais Mac Coy côtoie aussi la grande histoire comme dans l'album Little big horn. Les scénarios de Gourmelen sont à la fois variés et très bien menés. Et que dire du dessin de Palacios? Si blueberry avait les traits de Belmondo, on reconnaît derrière le lieutenant Mc Coy ceux de Robert Redford qui s'était illustré dans les années 60/70 au cinéma dans les western célèbres. Son trait réaliste fait de légères hachures est inimitable et reconnaissable entre tous. À part peut être Serpieri, je ne vois aucun autre dessinateur Italien ou Espagnol capable de rivaliser dans le domaine du réalisme. Si la colorisation n'est pas d'une grande qualité dans les années 70, elle s'améliore avec le temps notamment dans les derniers albums. Si vous ne connaissez pas cette série, je vous invite à la découvrir ou à la redécouvrir; je doute que vous soyez déçu.
A l'approche des élections municipales, et à l'heure où les édiles locaux sont un peu sur la sellette, notamment du fait de l'augmentation des agressions les concernant, Laurent Turpin, maire d'une petite ville des Hauts-de-France, a décidé de livrer son témoignage sur son expérience de maire d'une ville rurale.
Il détaille ainsi les différentes tâches qui lui incombent, la gestion des services publics, les travaux de voirie, les aménagements, les constructions d'infrastructures et équipements... Il est également officier de police judiciaire, psychologue, grand frère, multimillionnaire, à en croire les remarques qu'on lui fait ou les demandes qu'il reçoit. Il désacralise donc tout ça, en essayant de rester sobre et mesuré, d'autant plus que dans sa petite commune il n'y a que deux employés municipaux, une assistante et un cantonnier à temps partiel. Il est souvent seul, même s'il peut compter sur une solide équipe d'adjoints auxquels il rend hommage tout au long de l'album et en postface.
Si scénariste de BD n'est pas son premier métier, il peut compter sur l'expérience d'Olivier Berlion, qui assure le dessin avec l'aide de Christian Favrelle aux couleurs. Nul doute qu'il l'a aidé à structurer son découpage, et rendre ce témoignage sinon passionnant, du moins plutôt intéressant, notamment au sujet des à-côtés de la fonction de maire. Le dessin est plutôt sympa, très lisible, dans ce style "presque réaliste" que Berlion affûte depuis deux décennies.
C'est ma foi fort sympathique.
Une véritable ode à la nature.
Tout d’abord, je soulignerai la rareté de tomber sur une BD (hors documentaire) proposant tant de précisions scientifiques. Ici, on nomme le vivant car "on protège ce qu'on aime et on aime ce qu'on connaît ". RIP Cousteau.
Ainsi, les descriptions et identifications de l’avifaune sont pléthores, bien évidemment hors de portée d’un profane comme je le suis, mais ne nuisent pas à la qualité du récit. On peut survoler les énumérations latines comme y prêter un regard curieux et attentif, cela n’a que peu d’incidence (et heureusement au risque de ne cibler qu’un public membre de la LPO si j’exagère le trait).
Je suppose que cette singularité est le reflet de cette passion de l’auteure ?
Ce premier tome peut finalement se résumer brièvement : le protagoniste perd ses parents à la suite d’un drame familial et se retrouve à fouiller dans le passé de ces derniers dans un besoin de reconstruction personnelle et d’émancipation il me semble.
L’intrigue se met alors doucement en place tout en prenant le temps de bien développer l’univers de l’histoire. J’ai vraiment pris plaisir à découvrir ce lieu à la fois futuriste, poétique, surnaturel et de prime abord utopique.
Ce premier tome s’achève lorsque le lecteur devine l’approche d’un nœud narratif, d’un momentum qui va faire basculer le récit et que le lecteur n’a pu qu’effleurer jusqu’à présent.
C’est très bien joué de la part de l’auteure pour nous projeter avec hâte sur la suite et maintenir cette tension narrative entre les deux opus.
Côté graphisme, il y a à dire tant le dessin m'a déstabilisé.
On retrouve un univers graphique très certainement inspiré de la culture japonaise (manga, animés..) et plus particulièrement de l’œuvre de Miyazaki. De grandes plaines verdoyantes et lumineuses balayées par les vents, des nuits étoilées de campagne… sont autant de symboliques paysagères présentes dans Terre ou Lune et ayant contribuées à la renommée de l'artiste japonais.
Il y a également un côté enfantin dans le trait, notamment pour le traitement des personnages : des visages peu détaillés et similaires dans les expressions, des corps parfois rudimentaires et une quasi absence de mouvement (pour le coup, les oiseaux sont bien plus travaillés que les personnages !).
Cumulé à cela une colorisation assez vive et je me retrouve ainsi plongé dans l’imaginaire de mes livres d’enfance...
Toutefois, avec une lecture plus minutieuse, on se rend compte que le dessin fourmille de détails, notamment au travers des décors (les ciels sont par exemple une grande réussite).
Je ne sais pas si c’est volontaire de la part de l’auteur, mais j’ai ressenti une confusion graphique vis-à-vis du genre des personnages.
J’ai dû attendre des scènes avec des attributs physiques évidents en seconde moitié de lecture pour me rendre compte que je faisais fausse route depuis le tout début avec deux des cinq principaux personnages (et qui plus est portaient des prénoms mixtes).
Si je me questionne sur ce détail c’est que j’ai du mal à voir ce que cela apporte en valeur ajoutée à l’histoire (et que j’ai sans doute un esprit trop cartésien) ?
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le plus beau coup de crayon à mon goût, mais associé à des choix osés notamment dans la colorisation, le tout forme un ensemble très réussi. Bravo.
C’est avec cette belle promesse à l'esprit et de fortes attentes que je languis la suite de ce récit onirique !
Je ne suis pas spécialement fan de Daniel Clowes, je n’ai lu que David Boring (que j’avais adoré) et Ghost World (beaucoup moins), et surtout ces lectures remontent à 20 ans (bigre). J’ai néanmoins adoré « Patience », qui m’a donné envie de me pencher sur les autres albums de cet auteur au style tellement particulier.
J’ai trouvé l’intrigue scotchante, impossible de refermer l’album avant de savoir comment les (més)aventures temporelles du protagoniste allaient aboutir. La narration est maitrisée, je ne me suis jamais perdu dans les méandres du scénario, et les personnages sont attachants et intéressants. J’ai retrouvé ce côté « critique de la société américaine » déjà présent dans les autres albums de cet auteur.
Le style graphique « pop art » a beaucoup de caractère, et j’ai pris beaucoup de plaisir à admirer les planches.
Une lecture agréable et prenante.
Je ressors bluffé de ma lecture de ce polar réalisé par deux illustres inconnus (en France en tout cas, il s’agit peut-être de super stars en Italie !)
Le début de l’enquête est prenant mais un peu convenu, et au 2/3 de l’album je me voyais déjà déclarer dans mon avis que « l’intrigue est efficace mais trop prévisible ». Je dois cependant avouer ne pas avoir vu venir les retournements de situations successifs et les révélations aussi fracassantes que logiques. Le dénouement m’a également beaucoup plu. La narration est excellente et fluide, j’ai suivi l’enquête sans effort, tournant souvent avidement les pages pour découvrir la suite des évènements !
Et puis il faut dire que le graphisme de Alessandro Manzella est absolument magnifique, tout en restant très lisible. J’ai particulièrement apprécié les points de vue souvent originaux. Les planches sont un délice pour les yeux.
Bref, un polar sombre qui démarre tranquillement mais finit par surprendre, et une mise en image réussie… A recommander aux amateurs du genre.
MAJ 2026 : Ah, tiens, un tome 2. Je trouve le graphisme toujours aussi sublime, mais l'intrigue m'a semblé plus convenue, et les réflexions internes du protagoniste sur le Mal pas bien passionnantes. Un bon moment de lecture, mais qui lorgne plutôt vers le 3/5 en ce qui me concerne.
Toute personne qui s'intéresse à la politique d'hier comme d'aujourd'hui doit avoir lu cet album. J'hésite à mettre culte, parce qu'il s'agit d'une enquête sur deux morts historiques très suspectes au temps où la droite gaulliste gouvernait (le juge Renaud assassiné et Robert Boulin, suicidé en gabardine dans une flaque d'eau au milieu d'un bois).
Compte tenu de l'épisode que la France traverse (on est début 2026), on a tendance à idéaliser les années 70 et leur personnel politique... en y regardant de plus près, le pouvoir avait un jocker dans toute situation embarrassante... des nervis aux ordres prêts à commettre des assassinats ciblés si nécessaire.
Benoit Colombat et Étienne Davodeau rencontrent les témoins, mesurent les probabilités, interprètent les sous entendus, recoupent les informations... On a un peu peur a posteriori. On voit que le mystère est bien entretenu... et l’État de droit fragile.
L'enquête est solide, le dispositif de Davodeau toujours efficace (lavis gris dans lequel il se met en scène en train de réfléchir à qui interroger, comment aborder la personne, puis l'entretien, toujours avec Benoit... et ainsi de suite), la couverture résume bien l'affaire, pas très reluisante pour la droite française. Si Retailleau avait le choix, il pourrait interdire le livre...
C'est vendeur, non ? Cette dernière phrase ?
Une BD riche en éléments !
Une belle découverte d'un univers beau et construit, avec la construction d'un culte et une exploration de la sexualité, qui ne forme pas pour autant un point central de l'histoire.
Le style graphique est épuré et personnel, offrant un confort visuel par la couleur. Celle ci permet de relier les émotions des personnages aux lecteurs.
Malgré tout on peut trouver une légère incohérence ou problème de compréhension entre les planches, mais ne fait pas l'exception unique de cette BD.
La fin est dynamique et laisse entrevoir une suite qui attise la curiosité et le désir d'un second tome !
Une très belle lecture et découverte !
Je recommande vivement !
En toute franchise, j'ai bien aimé.
C'est très dépaysant: on nous place dans le quotidien d'un commissaire de police ivoirien, qui donne son nom à la série. Il est effectivement assisté par un flic blanc, qui est venu s'exiler sur place pour des raisons que nous découvrirons bien plus tard.
Rien que le cadre vaut le détour, c'est très très rare dans la BD franco-belge de nous placer dans ce genre de contexte.
Ajoutons à cela que c'est assez déjanté: on est confronté à la corruption endémique, les superstitions, et le commissaire a un sens de l'éthique et de la morale assez particulier, nous abreuvant de discussions / proverbes philosophiques locaux.
Mais ce n'est pas une comédie pour autant: les sujets traités sont très sérieux: brutalités policières, traites d'humains, kidnapping, trafic de drogue, meurtres..Le côté déjanté /excentrique des personnages et de certaines situations vient juste adoucir un ensemble qui sinon serait très sombre.
Et puisqu'on parle d'excentricité: un des running gags touche la passion du flic blanc pour des véhicules anciens "populaires" avec lesquels il promène le commissaire régulièrement, qui ne manque pas une opportunité pour critiquer (gentiment) les limitations en terme de confort des véhicules en question.
Bref, dépaysement garanti!
Deux regrets:
-Un rythme de parution très lent. Il semble que les auteurs suivent une approche de publication en diptyques, au rythme d'un album tout les 4-5 ans, et le tome 3 s'achève sur un cliffhanger haletant.
-Une absence de vraies infos pour contextualiser: ignorant tout de la cote d'ivoire, j'aurais aimé savoir si tout est vraiment crédible/a une base de vérité.
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire.
J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain.
Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés".
Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage.
Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement.
C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible.
Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume.
Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre.
A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire.
A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.
Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.
Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.
Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.
Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.
Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…
Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.
Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.
Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.
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Mac Coy
La série Mac Coy est rarement citée parmi les meilleures séries de Western et c'est pour moi une injustice tant cette série est de qualité. Le lieutenant Mac Coy sévit essentiellement dans le sud de États-Unis avec certains aller / retour vers le Mexique. Membre de l'armée confédérée, il apprend sa débâcle alors qu'il est en mission au Mexique. Parvenu à quitter le pays en pleine effervescence du rebelle Juajez, il rejoindra finalement l'armée légale et deviendra l'homme de confiance du général Hood du côté du Nouveau Mexique. Fin connaisseur des tribus indiennes, il sera appelé à mener les missions les plus périlleuses, qui mêlent parfois et le réel et le fantastique (la malle au sortilèges, le fantôme de l'Espagnol). Mais Mac Coy côtoie aussi la grande histoire comme dans l'album Little big horn. Les scénarios de Gourmelen sont à la fois variés et très bien menés. Et que dire du dessin de Palacios? Si blueberry avait les traits de Belmondo, on reconnaît derrière le lieutenant Mc Coy ceux de Robert Redford qui s'était illustré dans les années 60/70 au cinéma dans les western célèbres. Son trait réaliste fait de légères hachures est inimitable et reconnaissable entre tous. À part peut être Serpieri, je ne vois aucun autre dessinateur Italien ou Espagnol capable de rivaliser dans le domaine du réalisme. Si la colorisation n'est pas d'une grande qualité dans les années 70, elle s'améliore avec le temps notamment dans les derniers albums. Si vous ne connaissez pas cette série, je vous invite à la découvrir ou à la redécouvrir; je doute que vous soyez déçu.
Le Petit Maire
A l'approche des élections municipales, et à l'heure où les édiles locaux sont un peu sur la sellette, notamment du fait de l'augmentation des agressions les concernant, Laurent Turpin, maire d'une petite ville des Hauts-de-France, a décidé de livrer son témoignage sur son expérience de maire d'une ville rurale. Il détaille ainsi les différentes tâches qui lui incombent, la gestion des services publics, les travaux de voirie, les aménagements, les constructions d'infrastructures et équipements... Il est également officier de police judiciaire, psychologue, grand frère, multimillionnaire, à en croire les remarques qu'on lui fait ou les demandes qu'il reçoit. Il désacralise donc tout ça, en essayant de rester sobre et mesuré, d'autant plus que dans sa petite commune il n'y a que deux employés municipaux, une assistante et un cantonnier à temps partiel. Il est souvent seul, même s'il peut compter sur une solide équipe d'adjoints auxquels il rend hommage tout au long de l'album et en postface. Si scénariste de BD n'est pas son premier métier, il peut compter sur l'expérience d'Olivier Berlion, qui assure le dessin avec l'aide de Christian Favrelle aux couleurs. Nul doute qu'il l'a aidé à structurer son découpage, et rendre ce témoignage sinon passionnant, du moins plutôt intéressant, notamment au sujet des à-côtés de la fonction de maire. Le dessin est plutôt sympa, très lisible, dans ce style "presque réaliste" que Berlion affûte depuis deux décennies. C'est ma foi fort sympathique.
Terre ou Lune
Une véritable ode à la nature. Tout d’abord, je soulignerai la rareté de tomber sur une BD (hors documentaire) proposant tant de précisions scientifiques. Ici, on nomme le vivant car "on protège ce qu'on aime et on aime ce qu'on connaît ". RIP Cousteau. Ainsi, les descriptions et identifications de l’avifaune sont pléthores, bien évidemment hors de portée d’un profane comme je le suis, mais ne nuisent pas à la qualité du récit. On peut survoler les énumérations latines comme y prêter un regard curieux et attentif, cela n’a que peu d’incidence (et heureusement au risque de ne cibler qu’un public membre de la LPO si j’exagère le trait). Je suppose que cette singularité est le reflet de cette passion de l’auteure ? Ce premier tome peut finalement se résumer brièvement : le protagoniste perd ses parents à la suite d’un drame familial et se retrouve à fouiller dans le passé de ces derniers dans un besoin de reconstruction personnelle et d’émancipation il me semble. L’intrigue se met alors doucement en place tout en prenant le temps de bien développer l’univers de l’histoire. J’ai vraiment pris plaisir à découvrir ce lieu à la fois futuriste, poétique, surnaturel et de prime abord utopique. Ce premier tome s’achève lorsque le lecteur devine l’approche d’un nœud narratif, d’un momentum qui va faire basculer le récit et que le lecteur n’a pu qu’effleurer jusqu’à présent. C’est très bien joué de la part de l’auteure pour nous projeter avec hâte sur la suite et maintenir cette tension narrative entre les deux opus. Côté graphisme, il y a à dire tant le dessin m'a déstabilisé. On retrouve un univers graphique très certainement inspiré de la culture japonaise (manga, animés..) et plus particulièrement de l’œuvre de Miyazaki. De grandes plaines verdoyantes et lumineuses balayées par les vents, des nuits étoilées de campagne… sont autant de symboliques paysagères présentes dans Terre ou Lune et ayant contribuées à la renommée de l'artiste japonais. Il y a également un côté enfantin dans le trait, notamment pour le traitement des personnages : des visages peu détaillés et similaires dans les expressions, des corps parfois rudimentaires et une quasi absence de mouvement (pour le coup, les oiseaux sont bien plus travaillés que les personnages !). Cumulé à cela une colorisation assez vive et je me retrouve ainsi plongé dans l’imaginaire de mes livres d’enfance... Toutefois, avec une lecture plus minutieuse, on se rend compte que le dessin fourmille de détails, notamment au travers des décors (les ciels sont par exemple une grande réussite). Je ne sais pas si c’est volontaire de la part de l’auteur, mais j’ai ressenti une confusion graphique vis-à-vis du genre des personnages. J’ai dû attendre des scènes avec des attributs physiques évidents en seconde moitié de lecture pour me rendre compte que je faisais fausse route depuis le tout début avec deux des cinq principaux personnages (et qui plus est portaient des prénoms mixtes). Si je me questionne sur ce détail c’est que j’ai du mal à voir ce que cela apporte en valeur ajoutée à l’histoire (et que j’ai sans doute un esprit trop cartésien) ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le plus beau coup de crayon à mon goût, mais associé à des choix osés notamment dans la colorisation, le tout forme un ensemble très réussi. Bravo. C’est avec cette belle promesse à l'esprit et de fortes attentes que je languis la suite de ce récit onirique !
Patience
Je ne suis pas spécialement fan de Daniel Clowes, je n’ai lu que David Boring (que j’avais adoré) et Ghost World (beaucoup moins), et surtout ces lectures remontent à 20 ans (bigre). J’ai néanmoins adoré « Patience », qui m’a donné envie de me pencher sur les autres albums de cet auteur au style tellement particulier. J’ai trouvé l’intrigue scotchante, impossible de refermer l’album avant de savoir comment les (més)aventures temporelles du protagoniste allaient aboutir. La narration est maitrisée, je ne me suis jamais perdu dans les méandres du scénario, et les personnages sont attachants et intéressants. J’ai retrouvé ce côté « critique de la société américaine » déjà présent dans les autres albums de cet auteur. Le style graphique « pop art » a beaucoup de caractère, et j’ai pris beaucoup de plaisir à admirer les planches. Une lecture agréable et prenante.
Une enquête de l’inspecteur Flavio Argento
Je ressors bluffé de ma lecture de ce polar réalisé par deux illustres inconnus (en France en tout cas, il s’agit peut-être de super stars en Italie !) Le début de l’enquête est prenant mais un peu convenu, et au 2/3 de l’album je me voyais déjà déclarer dans mon avis que « l’intrigue est efficace mais trop prévisible ». Je dois cependant avouer ne pas avoir vu venir les retournements de situations successifs et les révélations aussi fracassantes que logiques. Le dénouement m’a également beaucoup plu. La narration est excellente et fluide, j’ai suivi l’enquête sans effort, tournant souvent avidement les pages pour découvrir la suite des évènements ! Et puis il faut dire que le graphisme de Alessandro Manzella est absolument magnifique, tout en restant très lisible. J’ai particulièrement apprécié les points de vue souvent originaux. Les planches sont un délice pour les yeux. Bref, un polar sombre qui démarre tranquillement mais finit par surprendre, et une mise en image réussie… A recommander aux amateurs du genre. MAJ 2026 : Ah, tiens, un tome 2. Je trouve le graphisme toujours aussi sublime, mais l'intrigue m'a semblé plus convenue, et les réflexions internes du protagoniste sur le Mal pas bien passionnantes. Un bon moment de lecture, mais qui lorgne plutôt vers le 3/5 en ce qui me concerne.
Cher pays de notre enfance
Toute personne qui s'intéresse à la politique d'hier comme d'aujourd'hui doit avoir lu cet album. J'hésite à mettre culte, parce qu'il s'agit d'une enquête sur deux morts historiques très suspectes au temps où la droite gaulliste gouvernait (le juge Renaud assassiné et Robert Boulin, suicidé en gabardine dans une flaque d'eau au milieu d'un bois). Compte tenu de l'épisode que la France traverse (on est début 2026), on a tendance à idéaliser les années 70 et leur personnel politique... en y regardant de plus près, le pouvoir avait un jocker dans toute situation embarrassante... des nervis aux ordres prêts à commettre des assassinats ciblés si nécessaire. Benoit Colombat et Étienne Davodeau rencontrent les témoins, mesurent les probabilités, interprètent les sous entendus, recoupent les informations... On a un peu peur a posteriori. On voit que le mystère est bien entretenu... et l’État de droit fragile. L'enquête est solide, le dispositif de Davodeau toujours efficace (lavis gris dans lequel il se met en scène en train de réfléchir à qui interroger, comment aborder la personne, puis l'entretien, toujours avec Benoit... et ainsi de suite), la couverture résume bien l'affaire, pas très reluisante pour la droite française. Si Retailleau avait le choix, il pourrait interdire le livre... C'est vendeur, non ? Cette dernière phrase ?
Les Chants du Chaos
Une BD riche en éléments ! Une belle découverte d'un univers beau et construit, avec la construction d'un culte et une exploration de la sexualité, qui ne forme pas pour autant un point central de l'histoire. Le style graphique est épuré et personnel, offrant un confort visuel par la couleur. Celle ci permet de relier les émotions des personnages aux lecteurs. Malgré tout on peut trouver une légère incohérence ou problème de compréhension entre les planches, mais ne fait pas l'exception unique de cette BD. La fin est dynamique et laisse entrevoir une suite qui attise la curiosité et le désir d'un second tome ! Une très belle lecture et découverte ! Je recommande vivement !
Commissaire Kouamé
En toute franchise, j'ai bien aimé. C'est très dépaysant: on nous place dans le quotidien d'un commissaire de police ivoirien, qui donne son nom à la série. Il est effectivement assisté par un flic blanc, qui est venu s'exiler sur place pour des raisons que nous découvrirons bien plus tard. Rien que le cadre vaut le détour, c'est très très rare dans la BD franco-belge de nous placer dans ce genre de contexte. Ajoutons à cela que c'est assez déjanté: on est confronté à la corruption endémique, les superstitions, et le commissaire a un sens de l'éthique et de la morale assez particulier, nous abreuvant de discussions / proverbes philosophiques locaux. Mais ce n'est pas une comédie pour autant: les sujets traités sont très sérieux: brutalités policières, traites d'humains, kidnapping, trafic de drogue, meurtres..Le côté déjanté /excentrique des personnages et de certaines situations vient juste adoucir un ensemble qui sinon serait très sombre. Et puisqu'on parle d'excentricité: un des running gags touche la passion du flic blanc pour des véhicules anciens "populaires" avec lesquels il promène le commissaire régulièrement, qui ne manque pas une opportunité pour critiquer (gentiment) les limitations en terme de confort des véhicules en question. Bref, dépaysement garanti! Deux regrets: -Un rythme de parution très lent. Il semble que les auteurs suivent une approche de publication en diptyques, au rythme d'un album tout les 4-5 ans, et le tome 3 s'achève sur un cliffhanger haletant. -Une absence de vraies infos pour contextualiser: ignorant tout de la cote d'ivoire, j'aurais aimé savoir si tout est vraiment crédible/a une base de vérité.
A la recherche de la Licorne
A la recherche de la Licorne nous conte l'histoire de Juan de Olid. Missionné par le roi de Castille pour trouver une corne de licorne, il va traverser l'Afrique du nord au sud avec un corps expéditionnaire. J'ai eu l'impression parfois de retrouver le souffle d'un film comme Aguirre ou la colère de Dieu. Il y a le même caractère ontologique pour décrire les vicissitudes de l'être humain. Les espagnols subissent des événements violents au cours de leur périple mais cela ne les empêchent pas de faire le mal eux mêmes. Ils découvrent des sociétés aborigènes et adoptent un temps leur mode de vie mais finissent toujours par revenir à leurs certitudes d'hommes "civilisés". Je ne peux pas trop dévoiler le reste mais disons qu'on ne suit pas seulement Juan mais aussi cinq ou six compagnons avec chacun son destin au bout du voyage. Juan lui même en ressort transformé, tant physiquement que mentalement. C'est vraiment très bien écrit, très documenté, les dialogues sont aux petits oignons avec certaines tournures grammaticales d'époque par moment tout en restant très lisible. Côté dessin, Ana Miralles livre un superbe travail et nous plonge en pleine immersion de la Castille puis du continent africain. On reconnaît tout de suite son trait et ses techniques de dessin, je pense à sa manière de coloriser les ombres pour créer l'illusion du volume. Plus je m'avançais dans l'histoire et plus j'étais étonné du manque de réputation qui entoure cette oeuvre. A la recherche de la licorne offre un beau voyage dépaysant, une grande bande dessinée d'aventure et d'histoire. A noter que la version intégrale a une mise en page améliorée et quelques vignettes de plus par rapport aux éditions originales.
Abîmes
Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée. Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose. Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron. Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent. Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre. Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages… Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait. Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience. Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.