La solitude est une maladie de naissance. Alors autant s’y habituer depuis le début !
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Lucy Mazel pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent deux pages de bande dessinée.
En avril 2015, la foule d’une manifestation avance tranquillement dans les rues avec des banderoles, en scandant : Veryon démission ! Parmi eux, Virgile Dujardin et Solène tiennent chacun le montant d’une banderole avec le slogan : Vivre vieux, vivre mieux ! Tout à trac, elle annonce à son compagnon qu’elle le quitte. Elle ajoute qu’elle va refaire sa vie avec un autre homme, ça fait bientôt deux ans qu’ils se connaissent. Virgile a peine à y croire, elle va bientôt avoir soixante ans. Elle rétorque que raison de plus : pour refaire sa vie, il faut d’abord la défaire, on ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. Il lui demande bêtement ce que vont dire les gens. La voisine, la boulangère, ses collègues au boulot, les gens quoi !?! Elle pense qu’ils diront des choses méchantes, des choses gentilles, ils diront ce que les gens disent quand ils ne comprennent rien à la vie. Il lui demande : Et les filles ? Elle lui annonce que Camille et Manon sont déjà au courant depuis longtemps. Il lui demande comment il s’appelle ; elle lui répond Étienne. Elle termine en indiquant qu’elle viendra le lendemain à la Raquette pour y chercher ses affaires, et en lui demandant de tâcher d’être heureux.
En octobre 2021, Virgile est allongé immobile dans un lit d’hôpital, contemplant les dalles du faux plafond, un animal en peluche dans le creux de son bras droit. Il se demande Pourquoi il faut que sa cervelle lui balance toujours le même souvenir pourrave ? Ça valait bien la peine de garder intacts ses neurotransmetteurs ! Comme s’il avait passé la totalité de sa chienne de vie à la verticale dans cette fichue manif à se faire largueur par la femme de sa vie !?! Que lui importe, de toute façon, sa carte Vermeil !?! D’ici à ce qu’il remonte dans un train, il en aura coulé du glucose dans ses perfusions ! Pourquoi faut-il que les bonbons de la jeunesse deviennent les caries de la vieillesse ? Son esprit le ramène à la manifestation alors qu’il est resté seul avec la banderole : il s’en veut de sa question idiote sur ce que vont dire les gens. Il l’a vue s’éloigner, remontant la foule des manifestants à contre-courant, comme un poisson qu’on a remis dans l’eau, elle nage. Comme un poisson un peu étourdi au début, qui n’y croit pas vraiment, qui n’y croit pas encore, elle nageait… Des choses méchantes ? Des choses gentilles ? Lui non plus, tout à coup, il ne comprenait plus rien à la vie. Le 24 août 2006, Pluton a cessé – officiellement – d’être une planète de notre système solaire. Ainsi en avaient décidé les 2.500 experts de l’UAI, l’Union Astronomique Internationale, réunie à Prague pour statuer du sort de ce petit objet constitué de roche, de glace et de méthane : Pluton. Désormais Pluton n’était plus qu’un vulgaire corps céleste situé à six milliards de kilomètres du soleil… Le 1er avril 2015, il cessait - officieusement du moins – d’être le mari de Solène. Ainsi en avait décidé la principale intéressée, réunie avec elle-même, pour statuer du sort de ce petit être constitué d’os, de sang et de sentiments : lui.
Un grand gaillard d’environ soixante ans, allongé impuissant dans son lit d’hôpital, Pas hémi-, pas para-, pas quadri-, tétraplégique ! Comme quoi, pour un handicap comme pour un appel téléphonique international, c’est le préfixe qui fait toute la différence ! Voilà comment il explique sa situation. Virgile Dujardin a la répartie facile, et l’humour taquin. Le lecteur sent bien que le scénariste place des bons mots avec précision, et il les savoure quoi qu’il en soit. Qu’il s’agisse d’un vraie-fausse maxime populaire : On ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. D’une réflexion de vieux sage : Pourquoi faut-il que les bonbons de notre jeunesse deviennent les caries de notre vieillesse ? D’une pure invention dans le registre absurde, par exemple Comme l’a si bien dit le grand philosophe Virgilus Magnus : Les cerises ne tombent jamais loin du poirier. Les rapports entre les membres de la famille de Virgile et entre ses amis s’avèrent touchants, sonnent justes dans leur mise en scène, même s’il est possible de voir les dispositifs narratifs propres à la bande dessinée. Le lecteur ressent la vitalité de Cécile, encore jeune enfant, tout comme l’amertume des regrets chez certains, et la bienveillance honnête de tous.
L’expérience de lecture va s’avérer très différente si le lecteur capte la nature du carton d’invitation de la page quinze. Le scénariste utilise avec une grande habileté le réordonnancement temporel pour parvenir à cet effet d’incertitude. Cela fonctionne d’autant mieux que ce même dispositif est également utilisé pour différer certaines informations et ainsi générer une forme de suspense, en particulier sur les circonstances qui ont conduit à rendre Virgile tétraplégique. Si la signification du carton d’invitation lui a échappé à la première lecture, il peut refeuilleter le volume avec la connaissance du dénouement, en ayant une boîte de mouchoirs à proximité. Zidrou crée des personnages immédiatement sympathiques et touchants, même Virgile malgré son caractère un peu abrasif ou la tante Camille et sa personnalité un peu triste. Le lecteur n’arrive même pas à en vouloir à Solène d’avoir quitté son mari : elle l’a fait de manière naturelle, sans acrimonie ou agressivité, choisissant de mener une autre vie qui lui semble plus lui convenir. Il note également comment l’auteur utilise de petites touches discrètes pour faire ressortir la différence d’âge entre les trois filles de Manon : Céline la plus jeune et ses réactions spontanées, Éline plus réservée, Victoire déjà fortement investie dans la pratique du basket, et s’en servant comme une forme d’outil de médiation pour interagir avec les autres. Le lecteur est tout autant touché par la sollicitude de l’infirmière Soumaya, par la gentille attention de la voisine Mme Yifrine, par l’amitié de longue date entre Virgile et P’tit Louis.
Houlà ! L’histoire d’une personne tétraplégique dans sa chambre d’hôpital ?!? Pas sûr que ce soit visuellement très intéressant… Tout commence par une manifestation dans les rues d’Aurillac, ce qui ouvre l’espace. Le contraste est parfait avec les deux cases en pages sept qui constitue un plan fixe sur les dalles de faux-plafond et les deux tubes au néon, puis les deux autres cases en dessous, également un plan fixe, comme si Virgile était regardé par lesdites dalles. Le lecteur peut faire confiance au scénariste pour structurer son récit en prenant en compte la dimension visuelle de la bande dessinée, en intégrant des moments variés comme cette réflexion sur Pluton avec une case représentant les différentes orbites des planètes du système solaire, un voyage en voiture pour se rendre à l’hôpital, des courses dans un supermarché, la scène de sauvetage du chaton dans l’arbre, un voyage en train, etc. La variété est bien assurée. Pour les scènes de chambre d’hôpital, l’artiste conçoit des plans de prise de vue qui montrent aussi bien la situation statique du handicapé, que les mouvements des visiteurs autour de lui, ou les tâches du personnel soignant, y compris la toilette.
Le lecteur ressent les ambiances de chaque séquence, prenant progressivement conscience de l’emploi d’une palette de couleurs spécifique, en fonction des lieux, en particulier le choix inattendu, peut-être même audacieux d’un rose soutenu pour la chambre d’hôpital… et ça fonctionne très bien. L’artiste apporte une vraie personnalité à chaque protagoniste, des airs de familles entre certains individus, des comportements normaux et banals, avec parfois l’émotion qui prend le dessus, que ce soient les regrets, la tristesse, ou parfois l’exaspération (Manon avec son ex-mari Julien). Elle a le sens de l’accessoire ou de l’aménagement juste, que ce soit le matériel médical, les cadeaux apportés par les visiteurs, la magnifique terrasse donnant sur la piscine de Julien et son épouse. Elle reproduit parfaitement l’effet de la chute de Will E. Coyote à la poursuite de Bip Bip. Elle exagère discrètement les traits de visage, pour souligner la personnalité de chacun, les rendant d’autant plus humains. Le lecteur se dit que le récit aurait eu un effet très différent s’il avait été illustré par un autre dessinateur.
Coincé dans son lit d’hôpital, privé de mobilité, assisté pour tous les gestes du quotidien qui sont réalisés par le personnel soignant, Virgile Dujardin se retourne sur sa vie, ce qu’il a fait ou accomplit, se confrontant à une version jeune de lui-même qui ne le ménage pas. Cette façon de penser se retrouve également dans des pages consacrées au parcours de vie d’un autre personnage : une illustration en pleine page, et des cartouches de texte synthétisant une vie, pour Soumaya (petite ado junkie devenue infirmière), pour Jefferson Walts (joueur de basket qui n’a jamais connu la gloire), P’tit Louis (autre joueur de basket, veuf sans enfant, acceptant que : La solitude est une maladie de naissance, alors autant s’habituer depuis le début), Camille Dujardin (fille de Virgile, professeure et célibataire), Solène (l’ex épouse de Virgile), et même Qadar (le chaton coincé dans l’arbre). Cet état d’esprit tourné vers le bilan exhale surtout de la bienveillance, un regard sur des trajectoires de vie banales et ordinaires, sans jugement de valeur, pétrie d’une sensation de regret plus ou moins vive, à la pensée de ce qui aurait pu être, sans pour autant invalider ce qui a été vécu. Une sensation très poignante, indicatrice d’une acceptation qui n’a pas pu être conduite à son terme.
Une image de couverture qui laisse planer le doute sur la nature du récit. Le lecteur tombe tout de suite sous le charme des dessins, des partis pris de couleur, de la normalité des personnages et de leur gentillesse profonde, de la réalité des environnements dans lesquels ils évoluent, de la chambre d’hôpital à l’(ex-planète) Pluton (!), de la sollicitude évidente dans leurs attitudes. Il se laisse gagner par une forme bien particulière de nostalgie, celle très proche des regrets quand il s’agit de se retourner, de constater à quoi on a consacré sa vie, et de tout ce qu’on n’a pas fait, abandonné au profit d’autre chose, ou par manque d’occasion. Poignant. Enfin, cette bande dessinée aborde une question essentielle dans toute société, polémique propice à la confrontation idéologique, avec douceur et avec un avis qui coule de source au regard du récit. À réfléchir.
Enfin un album sur ce crime capital touchant des millions de locaux par la fautes d'étrangers comme nous : sacrifier des hommes aux bêtes. Les habitants sont expulsés au nom de la nature intacte quand c'est avec leur symbiose que l'écologie des lieux est ce qu'elle est. Autre ironie : le cas le plus étudié, l'Ethiopie, nous montre un pays non colonisé d'Afrique tombant dans le colonialisme vert ! C'est que par lui, on s'attire les financement d'organismes très puissants comme le WWF, du prestige, et un prétexte pour mettre au pas des populations rebelles, quand elles le sont comme dans le cas éthiopien.
Merci à Pol d'avoir signalé cet album que j'ai acheté quoiqu'en ce moment je dégage plus que je n'acquière ! Mais j'ai deux objections à ses objections… Voyons voir !
Peu importe que le lecteur puisse se perdre entre tous les personnages d'ailleurs simplifiés face à la réalité : il y en a moins qui prennent les actions de plusieurs comme dit le livre… Vu que la BD ne prend une forme d'enquête que pour appâter le lecteur et qu'on ne mettra aucun des criminels sous les verrous ! Ce qui compte est de voir que se recasent d'anciens colons spécialistes auto-proclamés en écologie, et les violences qu'ils commettent sur le terrain avec l'aval des autorités tant nationales qu'internationales.
Peu importe qu'on ne voie pas la beauté de la nature africaine… Cette beauté, elle est si présente à notre esprit, elle pollue si bien notre cœur que j'ai pu dénoncer les crimes écologistes à des gens qui ne voulaient rien entendre ou même les justifiaient… Ici, ni les humains et l'environnement ne sont pas présenté de façon idéalisante, on voit des puissants imposant leur vision du monde aux populations d'abord enfermées dans des règles de restriction d'usage de leurs propres terres puis expulsées et leurs impuissantes tentatives de résistance.
C'est âpre. Et on nous rappelle aussi que la nature et la culture sont âpres, sans effet esthétisant comme à la télé, entre sélection des plus beaux moments et endroits, musiques et commentaires sacralisant la nature. L'envers du décor et la nature sans fard forment un choc que j'espère salutaire.
Dire que j'ai failli ne jamais acheter cette bande à cause des avis postés ici...
Désolé mais je vais m'inscrire en complet porte à faux des avis précédents.
L'histoire raconte la survie d'un groupe d'hommes au sein d'une super prison en Antarctique.
Prisonniers, gardiens et personnel vivent dans les mêmes conditions précaires. Au gré des évènements, des alliances se nouent. Bientôt tout n'est plus que question de survie...
Le lieu de base de l'intrigue nous fait penser que nous sommes dans une dystopie. Le ton est résolument nihiliste, cynique et violent.
Les hommes ne cessent de s'entretuer (presque un mort toutes les deux pages), c'est la loi du plus fort. Ca m'a beaucoup fait penser à Hombre.
Il n'y a rien de bordélique dans le récit. On a simplement un découpage très cinématographique, les scènes s'enchaînent sans transition. On passe d'un clan à un autre et cela retranscrit bien l'urgence de la situation.
En effet, tout ce petit monde est en train de perdre ses nerfs car ils attendent des provisions qui n'arrivent pas, et l'ambiance devient très vite délétère.
Concernant l'introduction "choquante" avec les phoques, il s'agit clairement d'une parodie de la scène d'introduction du film The Thing, réalisé par Carpenter en 1982.
Le dessin réaliste de Rubio est juste magnifique.
L'enfer blanc, ainsi que deux autres créations du même auteur, sont sortis chez Soleil en 1996. Mais elles ont été publiées pour la première fois dans la revue Cimoc entre le milieu des années 80 et le début des années 90.
Si ces bandes avaient été éditées chez Albin Michel dans la collection Spécial USA qui regorge de ce type de séries B qui s'assument, on crierait au génie...
Bref, ne suivez pas le sens de la foule et donnez une chance à cette pépite !
Être bien, c’est souvent peu de choses.
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.
Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.
François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.
Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.
Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.
Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.
Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à se personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.
Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.
"Il n'y a aucune raison pour qu'une histoire soit comme une maison, avec une porte pour entrer, les fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée... On peut très bien imaginer une histoire en forme d'éléphant, de champ de blé ou de flamme d'allumette soufrée" (Moebius, 1976).
J'ai commandé l'œuvre originale de France et je l'ai reçue encore à 15 ans. Mais elle est arrivée censurée: mon père, qui aimait beaucoup la BD mais était assez moraliste, y avait mis son grain de sel. Je me suis faché et lui ai dit que c'était comme mutiler la Chapelle Sixtine... maintenant je pense que c'était affectueux de sa part! Plus tard, je l'ai acquise en secret et je continue à collectionner toutes les versions et éditions jusqu'à aujourd'hui.
C'était une révolution à l'époque et tellement d'auteurs ont été influencés par les hachures et le pointillisme du dessin: Bilal, Caza, Manara peut-être et même Gir lui-même (voir Angel Face, par exemple) ainsi que tant d'autres...
Oui, il n'y a vraiment pas d'histoires ici et aujourd'hui les images, son style, sont tellement entrés dans notre mémoire collective, qu'elles passent presque pour normales. C'est historique oui, mais aussi un monument à revisiter toujours.
J’ai lu récemment le deuxième et dernier tome, donc voici mon avis.
Cette série a été un coup de cœur pour moi, car elle traite d’une histoire que j’ai toujours trouvée fascinante et qui n’a jamais été traitée à sa juste valeur, que ce soit au cinéma ou en BD (Le Pacte des loups part, à mon avis, dans tous les sens, au point de ridiculiser une histoire réelle qui est suffisamment terrifiante sans avoir besoin de donner à la bête un aspect de monstre du Seigneur des anneaux).
Le scénario est bon, l’ambiance est pesante, et on sent bien le drame qu’a été cette affaire pour les habitants de la région à l’époque. L’histoire est un mix d’événements réels et d’éléments librement ajoutés par les auteurs, notamment la résolution du mystère. Le tout dans un contexte de montée des complots et de la haine envers la royauté de France de la part de la population, quelques décennies seulement avant le révolution française.
Le dessin est très bon : on retrouve bien l’ambiance de la nature du Gévaudan, ainsi que les costumes. La bête est bien montrée ; j’ai eu un frisson lors de cette scène d’attaque ultra violente où on la voit clairement pour la première fois.
Pour moi c’est une série incontournable pour les gens qui s’intéressent à cette histoire réelle du grand méchant loup. En espérant qu’un jour, cette histoire aura la série thriller à l’écran qu’elle mérite.
Pour moi, c’est un 4,5, mais je mets 5 car elle mérite d’être plus connue.
Je ne peux pas dire que j’aie une grande expérience pour distinguer ce qui fait d’un roman graphique une œuvre culte plutôt qu’un simple très bon titre, mais celui-ci est sans aucun doute l’un des plus intéressants, captivants et visuellement beaux que j’aie lus. De nombreux avis élogieux ont déjà été écrits à son sujet, et ils décrivent assez justement pourquoi cette série plaît autant et pourquoi elle marque autant les lecteurs.
Par moments, en lisant, j’avais l’impression d’entendre le vent siffler dans mes oreilles — tant les flux d’air et ces étendues infinies sont rendus de manière vivante. Les visages des personnages et leurs expressions sont particulièrement bien travaillés, et cela m’a beaucoup plu (parfois, il suffit de regarder le visage de Golgoth le Prophète pour deviner ce qu’il va dire ou faire…).
Le dessin est très agréable sur le plan esthétique : des tons calmes et pastel, et un excellent travail sur les visages en gros plan — ils sont mémorables et transmettent parfaitement les émotions et les états d’esprit.
Chaque réponse apportée aux questions qui surgissent en découvrant cet univers en fait naître encore davantage. À chaque tome, on a de plus en plus envie d’explorer ce monde et d’en percer les secrets. Pendant la lecture, j’ai ressenti la même chose que lors de ma découverte de Made in Abyss : ce même sentiment de mystère, qui, à mesure qu’on tente de le comprendre, ne fait que s’approfondir.
En attendant la fin de l’histoire, je pense me tourner vers le roman original. Cet univers m’a véritablement captivé : j’ai envie de m’y plonger davantage, d’en comprendre les secrets, et de savoir s’il existe un but dans cette lutte contre le vent, s’il y a une origine… ou si seul le chemin compte — ou peut-être qu’un sens beaucoup plus profond ne se révélera qu’une fois la série achevée.
J'achète rarement des BD en ce moment, faute de place et de moyens, empruntant massivement à la bibliothèque municipale. Mais j'ai fait une exception pour celle-ci. Parce que j'avais envie de soutenir l'auteur, Bathroom Quest, que je suis assidument depuis ses débuts sur Glory Owl.
En effet, j'ai découvert l'auteur avec ce fameux blog de gags trash, potache et scato, mais jamais débile non plus. En les relisant, il y a déjà en essence dedans des thématiques qu'on retrouvera ici, comme la solitude contemporaine, l'absurdité de notre monde ou les considérations politiques. Et justement, c'est toute cette richesse sous-jacente d'un blog BD défouloir qui se retrouve ici.
La BD est bien plus sérieuse que son autre œuvre, avec une œuvre de fantasy qui parle avant tout de notre monde de la réalité véritable, parce que l'auteur à des choses à en dire. Cette histoire-ci est un détournement des récits de fantasy classique, avec ici une histoire principale dont nous sommes volontairement privés pour nous concentrer sur des gens du communs, de simples passants de cette grande histoire qui se déroule derrière. D'ailleurs tout ceci peut être frustrant pour certains, notamment parce qu'on sent qu'une vraie histoire se dessine derrière celle-ci, une histoire de trahison, de puissance et de monde qui change. Mais intelligemment, cette frustration du lecteur apporte le message de la BD : ne sommes-nous pas constamment spectateurs du monde, sans y participer et souvent en en subissant les effets ?
Car c'est bien le propos de la BD : les petites gens tentent de survivre, dans un monde où ceux qui ont le pouvoir s'arrogent des droits, et ceux qui trinquent, c'est ceux d'en bas. La BD montre un pouvoir utilisant l'énergie ... pardon, la magie pour son prestige plutôt que pour son peuple, des guerriers dont la violence se répercute sur ceux qui veulent juste vivre tranquillement, tandis que les guerres se font pour des égos de princes, etc ... C'est une critique de l'arrogance et de la morgue des puissants qui ne se soucient pas le moins du monde des conséquences de leurs actes, clairement, mais la BD va plus loin et c'est ce qui me l'a fait apprécier pleinement. La BD ne se contente pas de dire que le pouvoir c'est mal, il montre aussi une société qui est pleine de faille, à cause du capitalisme.
Je sais, on peut vite m'accuser d'extrapoler et d'appliquer ma propre vision du monde à une œuvre qui n'est pas explicite, mais franchement je ne pense pas être à côté de la plaque en disant que cette BD parle de capitalisme. Si l'histoire de la BD montre des gens subirent les conséquences des puissants, elle montre aussi un monde avide, rongé par l'argent et la cupidité, l'envie de toujours avoir plus quitte à arnaquer des gens ou les rouler. La guilde des marchands, présenté comme un mal nécessaire, exploite aussi la misère, s'enrichit sur les guerres et profite des autres. Comme la morale de "Mère courage et ses enfants", les gens qui profitent en marge des guerres se trompent tout autant que ceux qui font la guerre. Et j'aime bien que la BD soit surtout l'évolution de Elaine, personnage qui refuse ce monde parce qu'elle le trouve amoral. D'ailleurs la fin est assez explicite sur le sujet : presque brutal avec sa coupure par rapport au reste, Elaine prend une décision qui va dans le sens du reste : refus de la guerre, de la violence de l'argent, de l'hégémonie des guildes et des pouvoirs. J'extrapole sans doute, mais je trouve que le récit à un propos anarchiste, qui propose une lecture sans concession de notre réalité. Et ça fait plaisir !
Au-delà de cette lecture que j'ai apprécié et qui transpire à toute les pages, le récit prend le temps de se poser avec des jolies planches muettes et un voyage qui permettra de multiplier les rencontres enrichissant les points de vue proposés. Une très bonne façon de faire, au vu des thématiques abordées. Mais en parlant du dessin, je vais encore faire un écart bien trop long. L'auteur a exposé dans ses remerciements d'ouvertures une personne pour lui avoir soufflé l'idée de mettre des femmes en avant. L'idée est chouette mais j'ajouterais que le trait de Bathroom Quest propose un bestiaire étrange, une sorte de fantasy loin des codes. En dépouillant le dessin de bon nombre de détails, il propose des gens dont la race n'est jamais clairement identifié dans un bestiaire de fantasy classique (pas d'elfes, de nains, de trolls ...) mais des propositions de formes et morphologies étranges. Et combiné au ton du récit, l'ensemble donne quelque chose de très peu genré. Les personnages principaux sont des femmes, clairement, mais le récit ne prend aucun parti de genre. Ce serait des hommes, des trans, des non-binaires qu'on ne changerait ni le récit ni le déroulé. Et c'est franchement agréable de voir des récits qui embrassent pleinement cette idée : n'attacher aucune notion au genre du personnage. Contrairement à d'autres récits qui veulent trop appuyer le genre et finissent par tomber dans le cliché, même positif, ici Bathroom Quest arrive à faire un récit de personnages dont le lecteur peut se foutre du genre. C'est le genre de BD que j'aurais envie d'utiliser comme exemple pour montrer ce qu'est la déconstruction des genres, et je ne m'y attendais pas. Un excellent point selon moi.
Bon, je chante les louanges de la BD depuis un petit moment et maintenant, je dois bien dire en conclusion que cette BD est bonne, même très bonne. Mais pas parfaite, ni excellente non plus. Elle me plait beaucoup par ce qu'elle dit et la façon dont elle le dit. Cependant, la BD peut frustrer par l'absence de présentation du background qui fait riche et dense mais n'est pas le sujet, de même que la fin me parait un poil brutal. J'aurais apprécié deux trois pages de plus sur chaque personnage qui quitte l'histoire trop vite à mon gout. Cela dit, ça fait ressortir encore plus brutalement le choix de Elaine, ce qui est aussi un bon point.
Le problème d'écrire cet avis, c'est que je sens que je suis trop enthousiaste par rapport aux attentes que d'autres auront ensuite. C'est une bonne BD, qui a des choses à dire et le fait bien, présente une histoire au point de vue originale mais sans non plus en faire trop. Si vous en attendez plus, vous serez sans doute déçu. Mais pour ma part, je n'en attendais pas grand chose et je suis comblé, donc je m'épanche un peu trop sur ce qui ressort de bien. Et puis honnêtement, si ça vous encourage à la lire, je ne peux qu'être content !
C'est fou comme l'HIstoire est émaillée d'histoires de trahisons diverses et variées.
Ici nous avons plutôt des trahisons politiques, des gens dont les revirements, les magouilles et les manigances ont causé du tort à leurs nations ou leurs mentors. On commence -presque- par Judas, dont l'existence n'est pas avérée, mais qui est devenu un symbole au fil des interprétations de la Bible. Il y a des noms qui entrent en résonance avec l'actualité récente, dont un certain Quintus naevius Cordus Sutorius Macro, communément appelé... Macron, ou encore le traitre norvégien des années 1940 Vidkun Quisling, qui fonda un parti inféodé aux Nazis, et dont la traduction littérale est "Rassemblement national". D'ailleurs pour les anglophones le vocable quisling signifie traître. A la tête de différents pays, de différents partis, ces sombres personnages ont juré la perte de ceux qui les ont vus naître, les ont adoptés (comme Brutus avec César) ou les ont formés, comme Sarkozy avec Chirac. Tous l'ont payé cher de leur vie ou dans la postérité, certains ont carrément été oubliés de l'Histoire, et cet album, particulièrement mitonné par Didier Convard, passionné d'Histoire et par Jean-Christophe Camus.
Les historiettes sont comme toujours dans cette collection, habilement racontées, on ne s'ennuie pas, et il y a toujours cette touche d'humour, ici sous la forme d'un professeur-conférencier qui sert de respiration dans un ouvrage un peu didactique. Le dessin de Pascal Magnat, loin d'être celui d'un simple exécutant, se montre assez inventif et nerveux pour que l'ensemble constitue un moment de lecture très plaisant.
Une très chouette série, vraiment.
J’ai trouvé le cœur du troisième tome un chouia en deçà des précédents, avec quelques longueurs, un texte très présent – comme dans les autres tomes, mais qui ici, par moments, était moins contrebalancé et « allégé » par la narration et les personnages virevoltants.
Mais bon, ne chipotons pas, Gomont nous propose ici une lecture très agréable.
La narration est globalement fluide et très dynamique. Grâce déjà à ce dessin presque minimaliste mais très expressif (ah, les coups de sang de Volodia ! – Volodia dont les baisses de tension dans le troisième tome coïncident à la relative baisse de rythme évoquée plus haut).
Mais c’est tout le récit qui fait preuve de dynamisme, d’espièglerie, avec des dialogues – et des commentaires off – bien tournés, plaisants, souvent humoristiques (un humour un peu noir et cynique, caustique).
Et des personnages bien campés, à qui Gomont donne une belle profondeur, dont il montre les forces et les faiblesses. Mention spéciale à Lavrine qui, avec Volodia (mais plus que lui, car il joue sur plusieurs registres), est le personnage qui m’a le plus intéressé et marqué.
Au travers de Lavrine – et de quelques requins/apparatchiks – Gomont parvient aussi à formidablement bien retranscrire l’écroulement de l’URSS, et l’enrichissement éhonté et mafieux de ceux qui en ont profité. Le cynisme des commentaires off (et du personnage de Lavrine) passe d’autant mieux qu’on sent que rien n’est ici artificiel, improbable – hélas.
J’ai parlé d’un troisième tome un peu en retrait. Mais Gomont parvient quand même, dans une ultime pirouette, à nous fouetter une dernière fois le sang, avec, encore et toujours ce sacré Lavrine, toujours aussi cynique et lucide, mais finalement grand cœur au grand air dès lors que sa cuirasse lui est ôtée : sa lettre dans l’épilogue apporte au final une touche dramatique et larmoyante. Jusqu’au bout Gomont a soigné ses personnages et son histoire.
Une grande série !
Note réelle 4,5/5.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Virgile
La solitude est une maladie de naissance. Alors autant s’y habituer depuis le début ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Lucy Mazel pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent deux pages de bande dessinée. En avril 2015, la foule d’une manifestation avance tranquillement dans les rues avec des banderoles, en scandant : Veryon démission ! Parmi eux, Virgile Dujardin et Solène tiennent chacun le montant d’une banderole avec le slogan : Vivre vieux, vivre mieux ! Tout à trac, elle annonce à son compagnon qu’elle le quitte. Elle ajoute qu’elle va refaire sa vie avec un autre homme, ça fait bientôt deux ans qu’ils se connaissent. Virgile a peine à y croire, elle va bientôt avoir soixante ans. Elle rétorque que raison de plus : pour refaire sa vie, il faut d’abord la défaire, on ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. Il lui demande bêtement ce que vont dire les gens. La voisine, la boulangère, ses collègues au boulot, les gens quoi !?! Elle pense qu’ils diront des choses méchantes, des choses gentilles, ils diront ce que les gens disent quand ils ne comprennent rien à la vie. Il lui demande : Et les filles ? Elle lui annonce que Camille et Manon sont déjà au courant depuis longtemps. Il lui demande comment il s’appelle ; elle lui répond Étienne. Elle termine en indiquant qu’elle viendra le lendemain à la Raquette pour y chercher ses affaires, et en lui demandant de tâcher d’être heureux. En octobre 2021, Virgile est allongé immobile dans un lit d’hôpital, contemplant les dalles du faux plafond, un animal en peluche dans le creux de son bras droit. Il se demande Pourquoi il faut que sa cervelle lui balance toujours le même souvenir pourrave ? Ça valait bien la peine de garder intacts ses neurotransmetteurs ! Comme s’il avait passé la totalité de sa chienne de vie à la verticale dans cette fichue manif à se faire largueur par la femme de sa vie !?! Que lui importe, de toute façon, sa carte Vermeil !?! D’ici à ce qu’il remonte dans un train, il en aura coulé du glucose dans ses perfusions ! Pourquoi faut-il que les bonbons de la jeunesse deviennent les caries de la vieillesse ? Son esprit le ramène à la manifestation alors qu’il est resté seul avec la banderole : il s’en veut de sa question idiote sur ce que vont dire les gens. Il l’a vue s’éloigner, remontant la foule des manifestants à contre-courant, comme un poisson qu’on a remis dans l’eau, elle nage. Comme un poisson un peu étourdi au début, qui n’y croit pas vraiment, qui n’y croit pas encore, elle nageait… Des choses méchantes ? Des choses gentilles ? Lui non plus, tout à coup, il ne comprenait plus rien à la vie. Le 24 août 2006, Pluton a cessé – officiellement – d’être une planète de notre système solaire. Ainsi en avaient décidé les 2.500 experts de l’UAI, l’Union Astronomique Internationale, réunie à Prague pour statuer du sort de ce petit objet constitué de roche, de glace et de méthane : Pluton. Désormais Pluton n’était plus qu’un vulgaire corps céleste situé à six milliards de kilomètres du soleil… Le 1er avril 2015, il cessait - officieusement du moins – d’être le mari de Solène. Ainsi en avait décidé la principale intéressée, réunie avec elle-même, pour statuer du sort de ce petit être constitué d’os, de sang et de sentiments : lui. Un grand gaillard d’environ soixante ans, allongé impuissant dans son lit d’hôpital, Pas hémi-, pas para-, pas quadri-, tétraplégique ! Comme quoi, pour un handicap comme pour un appel téléphonique international, c’est le préfixe qui fait toute la différence ! Voilà comment il explique sa situation. Virgile Dujardin a la répartie facile, et l’humour taquin. Le lecteur sent bien que le scénariste place des bons mots avec précision, et il les savoure quoi qu’il en soit. Qu’il s’agisse d’un vraie-fausse maxime populaire : On ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. D’une réflexion de vieux sage : Pourquoi faut-il que les bonbons de notre jeunesse deviennent les caries de notre vieillesse ? D’une pure invention dans le registre absurde, par exemple Comme l’a si bien dit le grand philosophe Virgilus Magnus : Les cerises ne tombent jamais loin du poirier. Les rapports entre les membres de la famille de Virgile et entre ses amis s’avèrent touchants, sonnent justes dans leur mise en scène, même s’il est possible de voir les dispositifs narratifs propres à la bande dessinée. Le lecteur ressent la vitalité de Cécile, encore jeune enfant, tout comme l’amertume des regrets chez certains, et la bienveillance honnête de tous. L’expérience de lecture va s’avérer très différente si le lecteur capte la nature du carton d’invitation de la page quinze. Le scénariste utilise avec une grande habileté le réordonnancement temporel pour parvenir à cet effet d’incertitude. Cela fonctionne d’autant mieux que ce même dispositif est également utilisé pour différer certaines informations et ainsi générer une forme de suspense, en particulier sur les circonstances qui ont conduit à rendre Virgile tétraplégique. Si la signification du carton d’invitation lui a échappé à la première lecture, il peut refeuilleter le volume avec la connaissance du dénouement, en ayant une boîte de mouchoirs à proximité. Zidrou crée des personnages immédiatement sympathiques et touchants, même Virgile malgré son caractère un peu abrasif ou la tante Camille et sa personnalité un peu triste. Le lecteur n’arrive même pas à en vouloir à Solène d’avoir quitté son mari : elle l’a fait de manière naturelle, sans acrimonie ou agressivité, choisissant de mener une autre vie qui lui semble plus lui convenir. Il note également comment l’auteur utilise de petites touches discrètes pour faire ressortir la différence d’âge entre les trois filles de Manon : Céline la plus jeune et ses réactions spontanées, Éline plus réservée, Victoire déjà fortement investie dans la pratique du basket, et s’en servant comme une forme d’outil de médiation pour interagir avec les autres. Le lecteur est tout autant touché par la sollicitude de l’infirmière Soumaya, par la gentille attention de la voisine Mme Yifrine, par l’amitié de longue date entre Virgile et P’tit Louis. Houlà ! L’histoire d’une personne tétraplégique dans sa chambre d’hôpital ?!? Pas sûr que ce soit visuellement très intéressant… Tout commence par une manifestation dans les rues d’Aurillac, ce qui ouvre l’espace. Le contraste est parfait avec les deux cases en pages sept qui constitue un plan fixe sur les dalles de faux-plafond et les deux tubes au néon, puis les deux autres cases en dessous, également un plan fixe, comme si Virgile était regardé par lesdites dalles. Le lecteur peut faire confiance au scénariste pour structurer son récit en prenant en compte la dimension visuelle de la bande dessinée, en intégrant des moments variés comme cette réflexion sur Pluton avec une case représentant les différentes orbites des planètes du système solaire, un voyage en voiture pour se rendre à l’hôpital, des courses dans un supermarché, la scène de sauvetage du chaton dans l’arbre, un voyage en train, etc. La variété est bien assurée. Pour les scènes de chambre d’hôpital, l’artiste conçoit des plans de prise de vue qui montrent aussi bien la situation statique du handicapé, que les mouvements des visiteurs autour de lui, ou les tâches du personnel soignant, y compris la toilette. Le lecteur ressent les ambiances de chaque séquence, prenant progressivement conscience de l’emploi d’une palette de couleurs spécifique, en fonction des lieux, en particulier le choix inattendu, peut-être même audacieux d’un rose soutenu pour la chambre d’hôpital… et ça fonctionne très bien. L’artiste apporte une vraie personnalité à chaque protagoniste, des airs de familles entre certains individus, des comportements normaux et banals, avec parfois l’émotion qui prend le dessus, que ce soient les regrets, la tristesse, ou parfois l’exaspération (Manon avec son ex-mari Julien). Elle a le sens de l’accessoire ou de l’aménagement juste, que ce soit le matériel médical, les cadeaux apportés par les visiteurs, la magnifique terrasse donnant sur la piscine de Julien et son épouse. Elle reproduit parfaitement l’effet de la chute de Will E. Coyote à la poursuite de Bip Bip. Elle exagère discrètement les traits de visage, pour souligner la personnalité de chacun, les rendant d’autant plus humains. Le lecteur se dit que le récit aurait eu un effet très différent s’il avait été illustré par un autre dessinateur. Coincé dans son lit d’hôpital, privé de mobilité, assisté pour tous les gestes du quotidien qui sont réalisés par le personnel soignant, Virgile Dujardin se retourne sur sa vie, ce qu’il a fait ou accomplit, se confrontant à une version jeune de lui-même qui ne le ménage pas. Cette façon de penser se retrouve également dans des pages consacrées au parcours de vie d’un autre personnage : une illustration en pleine page, et des cartouches de texte synthétisant une vie, pour Soumaya (petite ado junkie devenue infirmière), pour Jefferson Walts (joueur de basket qui n’a jamais connu la gloire), P’tit Louis (autre joueur de basket, veuf sans enfant, acceptant que : La solitude est une maladie de naissance, alors autant s’habituer depuis le début), Camille Dujardin (fille de Virgile, professeure et célibataire), Solène (l’ex épouse de Virgile), et même Qadar (le chaton coincé dans l’arbre). Cet état d’esprit tourné vers le bilan exhale surtout de la bienveillance, un regard sur des trajectoires de vie banales et ordinaires, sans jugement de valeur, pétrie d’une sensation de regret plus ou moins vive, à la pensée de ce qui aurait pu être, sans pour autant invalider ce qui a été vécu. Une sensation très poignante, indicatrice d’une acceptation qui n’a pas pu être conduite à son terme. Une image de couverture qui laisse planer le doute sur la nature du récit. Le lecteur tombe tout de suite sous le charme des dessins, des partis pris de couleur, de la normalité des personnages et de leur gentillesse profonde, de la réalité des environnements dans lesquels ils évoluent, de la chambre d’hôpital à l’(ex-planète) Pluton (!), de la sollicitude évidente dans leurs attitudes. Il se laisse gagner par une forme bien particulière de nostalgie, celle très proche des regrets quand il s’agit de se retourner, de constater à quoi on a consacré sa vie, et de tout ce qu’on n’a pas fait, abandonné au profit d’autre chose, ou par manque d’occasion. Poignant. Enfin, cette bande dessinée aborde une question essentielle dans toute société, polémique propice à la confrontation idéologique, avec douceur et avec un avis qui coule de source au regard du récit. À réfléchir.
Les Sacrifiés du paradis
Enfin un album sur ce crime capital touchant des millions de locaux par la fautes d'étrangers comme nous : sacrifier des hommes aux bêtes. Les habitants sont expulsés au nom de la nature intacte quand c'est avec leur symbiose que l'écologie des lieux est ce qu'elle est. Autre ironie : le cas le plus étudié, l'Ethiopie, nous montre un pays non colonisé d'Afrique tombant dans le colonialisme vert ! C'est que par lui, on s'attire les financement d'organismes très puissants comme le WWF, du prestige, et un prétexte pour mettre au pas des populations rebelles, quand elles le sont comme dans le cas éthiopien. Merci à Pol d'avoir signalé cet album que j'ai acheté quoiqu'en ce moment je dégage plus que je n'acquière ! Mais j'ai deux objections à ses objections… Voyons voir ! Peu importe que le lecteur puisse se perdre entre tous les personnages d'ailleurs simplifiés face à la réalité : il y en a moins qui prennent les actions de plusieurs comme dit le livre… Vu que la BD ne prend une forme d'enquête que pour appâter le lecteur et qu'on ne mettra aucun des criminels sous les verrous ! Ce qui compte est de voir que se recasent d'anciens colons spécialistes auto-proclamés en écologie, et les violences qu'ils commettent sur le terrain avec l'aval des autorités tant nationales qu'internationales. Peu importe qu'on ne voie pas la beauté de la nature africaine… Cette beauté, elle est si présente à notre esprit, elle pollue si bien notre cœur que j'ai pu dénoncer les crimes écologistes à des gens qui ne voulaient rien entendre ou même les justifiaient… Ici, ni les humains et l'environnement ne sont pas présenté de façon idéalisante, on voit des puissants imposant leur vision du monde aux populations d'abord enfermées dans des règles de restriction d'usage de leurs propres terres puis expulsées et leurs impuissantes tentatives de résistance. C'est âpre. Et on nous rappelle aussi que la nature et la culture sont âpres, sans effet esthétisant comme à la télé, entre sélection des plus beaux moments et endroits, musiques et commentaires sacralisant la nature. L'envers du décor et la nature sans fard forment un choc que j'espère salutaire.
L'Enfer Blanc
Dire que j'ai failli ne jamais acheter cette bande à cause des avis postés ici... Désolé mais je vais m'inscrire en complet porte à faux des avis précédents. L'histoire raconte la survie d'un groupe d'hommes au sein d'une super prison en Antarctique. Prisonniers, gardiens et personnel vivent dans les mêmes conditions précaires. Au gré des évènements, des alliances se nouent. Bientôt tout n'est plus que question de survie... Le lieu de base de l'intrigue nous fait penser que nous sommes dans une dystopie. Le ton est résolument nihiliste, cynique et violent. Les hommes ne cessent de s'entretuer (presque un mort toutes les deux pages), c'est la loi du plus fort. Ca m'a beaucoup fait penser à Hombre. Il n'y a rien de bordélique dans le récit. On a simplement un découpage très cinématographique, les scènes s'enchaînent sans transition. On passe d'un clan à un autre et cela retranscrit bien l'urgence de la situation. En effet, tout ce petit monde est en train de perdre ses nerfs car ils attendent des provisions qui n'arrivent pas, et l'ambiance devient très vite délétère. Concernant l'introduction "choquante" avec les phoques, il s'agit clairement d'une parodie de la scène d'introduction du film The Thing, réalisé par Carpenter en 1982. Le dessin réaliste de Rubio est juste magnifique. L'enfer blanc, ainsi que deux autres créations du même auteur, sont sortis chez Soleil en 1996. Mais elles ont été publiées pour la première fois dans la revue Cimoc entre le milieu des années 80 et le début des années 90. Si ces bandes avaient été éditées chez Albin Michel dans la collection Spécial USA qui regorge de ce type de séries B qui s'assument, on crierait au génie... Bref, ne suivez pas le sens de la foule et donnez une chance à cette pépite !
La Peau du lézard
Être bien, c’est souvent peu de choses. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution. Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face. François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin. Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis. Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également. Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre. Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à se personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement. Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.
Arzach
"Il n'y a aucune raison pour qu'une histoire soit comme une maison, avec une porte pour entrer, les fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée... On peut très bien imaginer une histoire en forme d'éléphant, de champ de blé ou de flamme d'allumette soufrée" (Moebius, 1976). J'ai commandé l'œuvre originale de France et je l'ai reçue encore à 15 ans. Mais elle est arrivée censurée: mon père, qui aimait beaucoup la BD mais était assez moraliste, y avait mis son grain de sel. Je me suis faché et lui ai dit que c'était comme mutiler la Chapelle Sixtine... maintenant je pense que c'était affectueux de sa part! Plus tard, je l'ai acquise en secret et je continue à collectionner toutes les versions et éditions jusqu'à aujourd'hui. C'était une révolution à l'époque et tellement d'auteurs ont été influencés par les hachures et le pointillisme du dessin: Bilal, Caza, Manara peut-être et même Gir lui-même (voir Angel Face, par exemple) ainsi que tant d'autres... Oui, il n'y a vraiment pas d'histoires ici et aujourd'hui les images, son style, sont tellement entrés dans notre mémoire collective, qu'elles passent presque pour normales. C'est historique oui, mais aussi un monument à revisiter toujours.
Les Griffes du Gévaudan
J’ai lu récemment le deuxième et dernier tome, donc voici mon avis. Cette série a été un coup de cœur pour moi, car elle traite d’une histoire que j’ai toujours trouvée fascinante et qui n’a jamais été traitée à sa juste valeur, que ce soit au cinéma ou en BD (Le Pacte des loups part, à mon avis, dans tous les sens, au point de ridiculiser une histoire réelle qui est suffisamment terrifiante sans avoir besoin de donner à la bête un aspect de monstre du Seigneur des anneaux). Le scénario est bon, l’ambiance est pesante, et on sent bien le drame qu’a été cette affaire pour les habitants de la région à l’époque. L’histoire est un mix d’événements réels et d’éléments librement ajoutés par les auteurs, notamment la résolution du mystère. Le tout dans un contexte de montée des complots et de la haine envers la royauté de France de la part de la population, quelques décennies seulement avant le révolution française. Le dessin est très bon : on retrouve bien l’ambiance de la nature du Gévaudan, ainsi que les costumes. La bête est bien montrée ; j’ai eu un frisson lors de cette scène d’attaque ultra violente où on la voit clairement pour la première fois. Pour moi c’est une série incontournable pour les gens qui s’intéressent à cette histoire réelle du grand méchant loup. En espérant qu’un jour, cette histoire aura la série thriller à l’écran qu’elle mérite. Pour moi, c’est un 4,5, mais je mets 5 car elle mérite d’être plus connue.
La Horde du contrevent
Je ne peux pas dire que j’aie une grande expérience pour distinguer ce qui fait d’un roman graphique une œuvre culte plutôt qu’un simple très bon titre, mais celui-ci est sans aucun doute l’un des plus intéressants, captivants et visuellement beaux que j’aie lus. De nombreux avis élogieux ont déjà été écrits à son sujet, et ils décrivent assez justement pourquoi cette série plaît autant et pourquoi elle marque autant les lecteurs. Par moments, en lisant, j’avais l’impression d’entendre le vent siffler dans mes oreilles — tant les flux d’air et ces étendues infinies sont rendus de manière vivante. Les visages des personnages et leurs expressions sont particulièrement bien travaillés, et cela m’a beaucoup plu (parfois, il suffit de regarder le visage de Golgoth le Prophète pour deviner ce qu’il va dire ou faire…). Le dessin est très agréable sur le plan esthétique : des tons calmes et pastel, et un excellent travail sur les visages en gros plan — ils sont mémorables et transmettent parfaitement les émotions et les états d’esprit. Chaque réponse apportée aux questions qui surgissent en découvrant cet univers en fait naître encore davantage. À chaque tome, on a de plus en plus envie d’explorer ce monde et d’en percer les secrets. Pendant la lecture, j’ai ressenti la même chose que lors de ma découverte de Made in Abyss : ce même sentiment de mystère, qui, à mesure qu’on tente de le comprendre, ne fait que s’approfondir. En attendant la fin de l’histoire, je pense me tourner vers le roman original. Cet univers m’a véritablement captivé : j’ai envie de m’y plonger davantage, d’en comprendre les secrets, et de savoir s’il existe un but dans cette lutte contre le vent, s’il y a une origine… ou si seul le chemin compte — ou peut-être qu’un sens beaucoup plus profond ne se révélera qu’une fois la série achevée.
L'Odeur du fer
J'achète rarement des BD en ce moment, faute de place et de moyens, empruntant massivement à la bibliothèque municipale. Mais j'ai fait une exception pour celle-ci. Parce que j'avais envie de soutenir l'auteur, Bathroom Quest, que je suis assidument depuis ses débuts sur Glory Owl. En effet, j'ai découvert l'auteur avec ce fameux blog de gags trash, potache et scato, mais jamais débile non plus. En les relisant, il y a déjà en essence dedans des thématiques qu'on retrouvera ici, comme la solitude contemporaine, l'absurdité de notre monde ou les considérations politiques. Et justement, c'est toute cette richesse sous-jacente d'un blog BD défouloir qui se retrouve ici. La BD est bien plus sérieuse que son autre œuvre, avec une œuvre de fantasy qui parle avant tout de notre monde de la réalité véritable, parce que l'auteur à des choses à en dire. Cette histoire-ci est un détournement des récits de fantasy classique, avec ici une histoire principale dont nous sommes volontairement privés pour nous concentrer sur des gens du communs, de simples passants de cette grande histoire qui se déroule derrière. D'ailleurs tout ceci peut être frustrant pour certains, notamment parce qu'on sent qu'une vraie histoire se dessine derrière celle-ci, une histoire de trahison, de puissance et de monde qui change. Mais intelligemment, cette frustration du lecteur apporte le message de la BD : ne sommes-nous pas constamment spectateurs du monde, sans y participer et souvent en en subissant les effets ? Car c'est bien le propos de la BD : les petites gens tentent de survivre, dans un monde où ceux qui ont le pouvoir s'arrogent des droits, et ceux qui trinquent, c'est ceux d'en bas. La BD montre un pouvoir utilisant l'énergie ... pardon, la magie pour son prestige plutôt que pour son peuple, des guerriers dont la violence se répercute sur ceux qui veulent juste vivre tranquillement, tandis que les guerres se font pour des égos de princes, etc ... C'est une critique de l'arrogance et de la morgue des puissants qui ne se soucient pas le moins du monde des conséquences de leurs actes, clairement, mais la BD va plus loin et c'est ce qui me l'a fait apprécier pleinement. La BD ne se contente pas de dire que le pouvoir c'est mal, il montre aussi une société qui est pleine de faille, à cause du capitalisme. Je sais, on peut vite m'accuser d'extrapoler et d'appliquer ma propre vision du monde à une œuvre qui n'est pas explicite, mais franchement je ne pense pas être à côté de la plaque en disant que cette BD parle de capitalisme. Si l'histoire de la BD montre des gens subirent les conséquences des puissants, elle montre aussi un monde avide, rongé par l'argent et la cupidité, l'envie de toujours avoir plus quitte à arnaquer des gens ou les rouler. La guilde des marchands, présenté comme un mal nécessaire, exploite aussi la misère, s'enrichit sur les guerres et profite des autres. Comme la morale de "Mère courage et ses enfants", les gens qui profitent en marge des guerres se trompent tout autant que ceux qui font la guerre. Et j'aime bien que la BD soit surtout l'évolution de Elaine, personnage qui refuse ce monde parce qu'elle le trouve amoral. D'ailleurs la fin est assez explicite sur le sujet : presque brutal avec sa coupure par rapport au reste, Elaine prend une décision qui va dans le sens du reste : refus de la guerre, de la violence de l'argent, de l'hégémonie des guildes et des pouvoirs. J'extrapole sans doute, mais je trouve que le récit à un propos anarchiste, qui propose une lecture sans concession de notre réalité. Et ça fait plaisir ! Au-delà de cette lecture que j'ai apprécié et qui transpire à toute les pages, le récit prend le temps de se poser avec des jolies planches muettes et un voyage qui permettra de multiplier les rencontres enrichissant les points de vue proposés. Une très bonne façon de faire, au vu des thématiques abordées. Mais en parlant du dessin, je vais encore faire un écart bien trop long. L'auteur a exposé dans ses remerciements d'ouvertures une personne pour lui avoir soufflé l'idée de mettre des femmes en avant. L'idée est chouette mais j'ajouterais que le trait de Bathroom Quest propose un bestiaire étrange, une sorte de fantasy loin des codes. En dépouillant le dessin de bon nombre de détails, il propose des gens dont la race n'est jamais clairement identifié dans un bestiaire de fantasy classique (pas d'elfes, de nains, de trolls ...) mais des propositions de formes et morphologies étranges. Et combiné au ton du récit, l'ensemble donne quelque chose de très peu genré. Les personnages principaux sont des femmes, clairement, mais le récit ne prend aucun parti de genre. Ce serait des hommes, des trans, des non-binaires qu'on ne changerait ni le récit ni le déroulé. Et c'est franchement agréable de voir des récits qui embrassent pleinement cette idée : n'attacher aucune notion au genre du personnage. Contrairement à d'autres récits qui veulent trop appuyer le genre et finissent par tomber dans le cliché, même positif, ici Bathroom Quest arrive à faire un récit de personnages dont le lecteur peut se foutre du genre. C'est le genre de BD que j'aurais envie d'utiliser comme exemple pour montrer ce qu'est la déconstruction des genres, et je ne m'y attendais pas. Un excellent point selon moi. Bon, je chante les louanges de la BD depuis un petit moment et maintenant, je dois bien dire en conclusion que cette BD est bonne, même très bonne. Mais pas parfaite, ni excellente non plus. Elle me plait beaucoup par ce qu'elle dit et la façon dont elle le dit. Cependant, la BD peut frustrer par l'absence de présentation du background qui fait riche et dense mais n'est pas le sujet, de même que la fin me parait un poil brutal. J'aurais apprécié deux trois pages de plus sur chaque personnage qui quitte l'histoire trop vite à mon gout. Cela dit, ça fait ressortir encore plus brutalement le choix de Elaine, ce qui est aussi un bon point. Le problème d'écrire cet avis, c'est que je sens que je suis trop enthousiaste par rapport aux attentes que d'autres auront ensuite. C'est une bonne BD, qui a des choses à dire et le fait bien, présente une histoire au point de vue originale mais sans non plus en faire trop. Si vous en attendez plus, vous serez sans doute déçu. Mais pour ma part, je n'en attendais pas grand chose et je suis comblé, donc je m'épanche un peu trop sur ce qui ressort de bien. Et puis honnêtement, si ça vous encourage à la lire, je ne peux qu'être content !
L'Incroyable Histoire des grands traîtres
C'est fou comme l'HIstoire est émaillée d'histoires de trahisons diverses et variées. Ici nous avons plutôt des trahisons politiques, des gens dont les revirements, les magouilles et les manigances ont causé du tort à leurs nations ou leurs mentors. On commence -presque- par Judas, dont l'existence n'est pas avérée, mais qui est devenu un symbole au fil des interprétations de la Bible. Il y a des noms qui entrent en résonance avec l'actualité récente, dont un certain Quintus naevius Cordus Sutorius Macro, communément appelé... Macron, ou encore le traitre norvégien des années 1940 Vidkun Quisling, qui fonda un parti inféodé aux Nazis, et dont la traduction littérale est "Rassemblement national". D'ailleurs pour les anglophones le vocable quisling signifie traître. A la tête de différents pays, de différents partis, ces sombres personnages ont juré la perte de ceux qui les ont vus naître, les ont adoptés (comme Brutus avec César) ou les ont formés, comme Sarkozy avec Chirac. Tous l'ont payé cher de leur vie ou dans la postérité, certains ont carrément été oubliés de l'Histoire, et cet album, particulièrement mitonné par Didier Convard, passionné d'Histoire et par Jean-Christophe Camus. Les historiettes sont comme toujours dans cette collection, habilement racontées, on ne s'ennuie pas, et il y a toujours cette touche d'humour, ici sous la forme d'un professeur-conférencier qui sert de respiration dans un ouvrage un peu didactique. Le dessin de Pascal Magnat, loin d'être celui d'un simple exécutant, se montre assez inventif et nerveux pour que l'ensemble constitue un moment de lecture très plaisant.
Slava
Une très chouette série, vraiment. J’ai trouvé le cœur du troisième tome un chouia en deçà des précédents, avec quelques longueurs, un texte très présent – comme dans les autres tomes, mais qui ici, par moments, était moins contrebalancé et « allégé » par la narration et les personnages virevoltants. Mais bon, ne chipotons pas, Gomont nous propose ici une lecture très agréable. La narration est globalement fluide et très dynamique. Grâce déjà à ce dessin presque minimaliste mais très expressif (ah, les coups de sang de Volodia ! – Volodia dont les baisses de tension dans le troisième tome coïncident à la relative baisse de rythme évoquée plus haut). Mais c’est tout le récit qui fait preuve de dynamisme, d’espièglerie, avec des dialogues – et des commentaires off – bien tournés, plaisants, souvent humoristiques (un humour un peu noir et cynique, caustique). Et des personnages bien campés, à qui Gomont donne une belle profondeur, dont il montre les forces et les faiblesses. Mention spéciale à Lavrine qui, avec Volodia (mais plus que lui, car il joue sur plusieurs registres), est le personnage qui m’a le plus intéressé et marqué. Au travers de Lavrine – et de quelques requins/apparatchiks – Gomont parvient aussi à formidablement bien retranscrire l’écroulement de l’URSS, et l’enrichissement éhonté et mafieux de ceux qui en ont profité. Le cynisme des commentaires off (et du personnage de Lavrine) passe d’autant mieux qu’on sent que rien n’est ici artificiel, improbable – hélas. J’ai parlé d’un troisième tome un peu en retrait. Mais Gomont parvient quand même, dans une ultime pirouette, à nous fouetter une dernière fois le sang, avec, encore et toujours ce sacré Lavrine, toujours aussi cynique et lucide, mais finalement grand cœur au grand air dès lors que sa cuirasse lui est ôtée : sa lettre dans l’épilogue apporte au final une touche dramatique et larmoyante. Jusqu’au bout Gomont a soigné ses personnages et son histoire. Une grande série ! Note réelle 4,5/5.