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Couverture de la série Le Château des Animaux
Le Château des Animaux

Avant de découvrir Le Château des Animaux, je craignais qu’il soit nécessaire d’avoir lu La Ferme des animaux pour en apprécier toute la portée. Finalement, cette série se suffit largement à elle-même. Le parallèle politique est remarquablement construit, avec une satire fine qui ne tombe jamais dans la démonstration lourde. Le récit progresse avec beaucoup de maîtrise : pas de temps mort, pas de superflu, chaque scène fait avancer l’histoire ou enrichit le propos. Les quatre tomes forment un ensemble particulièrement cohérent. Les personnages sont eux aussi une grande réussite. Chacun trouve naturellement sa place dans l’allégorie et incarne une idée ou un rôle sans jamais perdre son épaisseur. Le message est fort, mais suffisamment nuancé pour laisser le lecteur réfléchir par lui-même. C’est le genre de série qui donne envie d’être relue quelques années plus tard pour en saisir de nouvelles subtilités. Graphiquement, c’est superbe. Le trait, doux et sensible, contraste avec la dureté du récit et renforce son impact. Le choix d’animaux aux apparences parfois presque enfantines, associés à des rôles sociaux très évocateurs, fonctionne à merveille : cette esthétique un peu native apporte une profondeur supplémentaire à une histoire pourtant très mature et d’une grande lucidité sur les rapports de pouvoir et la nature humaine.

29/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Révoltés
Les Révoltés

Et les souvenirs et les regrets se sont éveillés au frottement de l’aube. - Cette intégrale regroupe les trois tomes initialement parus en 1998, 1999 et 2000, ainsi qu’une histoire courte de seize pages qui met en scène le personnage principal de la série. Elle a été publiée en 2008, dans le cadre d’une opération plus vaste de réédition en intégrales des œuvres de ce scénariste chez cet éditeur. La bande dessinée a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, et par Marc Malès pour les dessins et les couleurs. Le premier tome comporte quarante-sept planches, le second quarante-six et le troisième quarante-six également. L’intégrale débute avec une introduction du scénariste d’une page, écrite en septembre 2008, dans laquelle il évoque sa frustration à ce que les Révoltés soit initialement paru en trois tomes, alors qu’il l’a écrit comme un récit complet, un roman graphique. Et il rend hommage au travail accompli par le dessinateur qui non content d’assumer un tel chantier, l’amplifia. Oiseaux de proie, d’acier, qui attendent dans un bruit d’enfer. Leurs becs frappent sans relâche les résolutions passées, cette suie noire qui encrasse les âmes. Dans un champ d’immenses derricks, Jimmy conduit sa voiture à fond, tout en picolant à même le goulot de sa bouteille. Il enfonce la pédale de l’accélérateur à fond. Il entre dans la forêt, forêt peuplée de cauchemars, de monstres avides de le croquer… Chouette ! Il s’amuse enfin ! Il lâche le volant, plus la peine d’y toucher, la voiture sait où elle doit te conduire… Il a bourré le coffre arrière d’explosifs. Il veut un vrai feu d’artifice comme au temps de son enfance, un temps où les oiseaux noirs ne croassaient pas encore à la fenêtre de sa chambre… Et il pousse son dernier cri… Son nom à elle arraché à son cœur… James B. Sterling. Fils du millionnaire Oliver Partridge Sterling et de Oona de Beurs. Une sœur Blanche. Études interrompues à Baltimore Institute of Technology. Scandale étouffé après intervention de Mrs de Beurs. Remise d’un chèque d’un million de dollars à l’Institut. Membre du conseil d’administration de la Sterling Oil Co. Fondé de pouvoir de la De Beurs Bank of Atlanta. Démobilisé pendant la guerre pour troubles nerveux. Marié à Patsy Kleinberg. Divorcé. Pas d’enfant. Mort dans un accident de voiture, le 23 juillet 1951. Manhattan, Waldo Harland est réveillé par la sonnerie du téléphone. À l’autre bout, une voix lui annonce la mort de Jimmy. Comment ? Accident de voiture, lui est-il répondu. Il raccroche. Pendant quelques secondes, le monde s’arrête de tourner. Sa chambre grince sur son axe, tout va s’écrouler. Faut qu’il sorte. Dehors, il grille une cigarette. Il est seul. L’aube se lève, la journée sera chaude. Une journée sans Jimmy. Il ne parvient toujours pas à y croire. Soudain, il sait ce qu’il doit faire : il faut qu’il contacte Blanche. Une voiture s’arrête devant lui et il se lève des marches du perron sur lesquelles il était assis. Depuis le siège de conducteur d’une magnifique décapotable, Bellita Bonney lui demande de lui faire un café. Elle en a besoin. La couverture ne laisse pas beaucoup de doute : un polar servi bien noir ! Et certainement un peu glauque également. La deuxième planche mentionne l’année du suicide de Jimmy : 1951. À la fois dans le récit et dans les images, le lecteur peut relever les marqueurs de l’époque : les belles américaines (les voitures), les tenues vestimentaires (les costumes élégants de ces messieurs et les robes de ces dames), le champ de derricks, la cigarette très présente, jusqu’à l’apparition d’Errol Flynn (1909-1959) dans l’histoire supplémentaire, ou encore la mention de Katharine Hepburn (1907-2003). Tout du long du récit, le lecteur peut également relever les artefacts propres à une facette de la mythologie des États-Unis. En vrac, : des bottes en peau de crocodile, le pétrole, les théâtres et les salles de cinéma de Broadway, les tripots, les trains interminables passant dans des paysages naturels magnifiques et transportant des hobos, l’argent omnipotent, la richesse matérielle au travers de son hydravion personnel (magnifique amerrissage dans une zone naturelle boisée et montagneuse), les initiales du magnat sur tous les wagons (OPS pour Oliver Partridge Sterling), la présence des armes à feu, la chanteuse de jazz ou de blues, la pêche à la dynamite dans un lac, le diner routier avec ses hamburger, le racisme, les affrontements brutaux lors d’une charge de la police, les petites villes de l’Ouest, les risques de l’activisme syndicaliste, etc. À l’évidence, les auteurs rendent hommage à cette mythologie qui leur est familière. Cette mythologie nourrit l’intrigue : un jeune homme issu d’une classe défavorisée et d’une famille violente (sa mère a tué son père devant ses yeux, puis elle est morte étouffée par l’amante), qui s’intègre de manière inopinée dans une riche famille, dont les jeunes adultes ont des comportements déviants rendus possibles par la richesse à leur disposition. L’artiste se trouve à l’aise quel que soit l’environnement. Il les représente dans une veine descriptive et réaliste avec un haut niveau de détails, ce qui donne une reconstitution historique tangible, plausible et très concrète. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’attache et en savoure une composante ou une autre, et vraisemblablement plusieurs. La première case, de la largeur de la page, met en valeur ce champ de derricks, avec un beau ciel chaud. En planche cinq, Harland marche tranquillement dans une rue pavée de New York, avec une vision des immeubles massifs. L’arrivée du train de marchandise dans une zone de déchargement fait apparaître la perspective interminable des wagons, qui contraste totalement avec le wagon privé isolé sur une autre voie de la famille Sterling. Puis le lecteur ressent le plaisir ineffable des grands espaces naturels avec l’amerrissage de l’hydravion privé, ou plus tard l’isolement de la barque isolée sur le même plan d’eau et la baignade dans le plus simple appareil, la multitude de patineurs sur le Wollman Rink de Central Park à New York, un champ de neige s’étendant à perte de vue, ou encore une fuite éperdue à travers champ, etc. Le lecteur peut être plus sensible à des éléments urbains ou des intérieurs. L’aménagement de la cuisine du petit appartement newyorkais de Harland, la table de poker dans un tripot, l’opulente propriété des Sterling semblant être la célèbre Fallingwater House de l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) en Pennsylvanie avec le placard à fusils du patriarche ou la petite cabane plus rustique dans les bois, la chambre spartiate de l’établissement dans lequel Blanche a été internée, la piscine de la demeure d’Oona de Beurs, la salle de restaurant huppé et hors de prix, les champs de course, etc. L’implication de l’artiste se situe au plus haut niveau tout du long de l’ouvrage, assurant une immersion de tous les instants pour le lecteur. La narration visuelle emmène avec elle le lecteur dans ce qui se semble être un reportage sur le vif, avec des prises de vue adaptées à la nature de chaque séquence. Il peut aussi bien s’agir d’une succession de cases montrant différents instants d’une même scène de façon factuelle, sans effet particulier, que de cadrages appuyés ou resserrés pour un instant crucial ou dramatique. L’artiste joue discrètement avec les aplats de noir : ceux-ci pouvant jouer le rôle d’ombres portées naturalistes, ou parfois gagner un peu en consistance pour souligner un moment plus noir, des pensées sombres, un geste destructeur. Le lecteur remarque également que le dessinateur utilise parfois un effet de type objectif fisheye, pour montrer d’une part que les émotions amplifient tout et aussi que l’environnement des personnages s’étend bien au-delà de ce qu’ils conçoivent. Un polar bien noir : oui, il y a de cela. Au fur et à mesure, il apparaît que la démarche des auteurs participe d’un hommage à une culture qui les a marqués, les a nourris, qu’ils ont perçue comme une mythologie. De ce fait, il y voit d’abord un exercice de style : faire ressentir au lecteur ce qui leur a plu dans cette forme de littérature, dans cette forme de cinéma (plutôt la deuxième option car le récit contient des références cinématographiques, et le personnage principal est un scénariste pour le cinéma et le théâtre). Pour autant, la dimension polar est également présente. Le rapport de force social se fait sentir : dans la domination exercée par le patriarche et magnat sur sa fille et sa femme, dans sa façon de considérer les autres comme des laquais jetables, et aussi dans son incapacité totale à s’occuper de son fils d’une manière ou d’une autre. Et encore dans sa volonté à mettre la main sur l’enfant de sa fille pour l’avoir sous son contrôle également. Il ressort également cet état d’esprit si particulier dans les polars de cette époque : les personnages principaux ont conscience de vivre dans une société dont les règles sont truquées, qu’ils ne pourront pas changer, sans qu’il leur soit possible pour autant de se résigner à l’injustice. Les auteurs jouent avec ce sentiment d’injustice, à commencer par le titre : Les révoltés. Ils prennent l’attente du lecteur à contrepied, car le premier révolté est le fils de famille riche à la conduite irresponsable de bout en bout, un rebelle sans cause. Ce choix semble vouloir tourner en dérision l’idée même de révolte. Le comportement de révolte de ce privilégié est entièrement autocentré, sans velléité aucune de remettre en cause l’ordre établi. Elle naît de la souffrance de l’inadéquation personnelle à sa situation sociale. Toutefois, le lecteur peut conserver à l’esprit cette notion de révolté, et identifier en quoi le comportement de Waldo Harland comporte sa part de révolte, dépourvue de grandiloquence, très pragmatique, quelle part d’humanisme il conserve, comment elle s’exprime et ce qu’il accomplit qui est en son pouvoir. Un polar aux États-Unis dans les années 1950, avec un scénariste issu d’un milieu modeste essayant de survivre à l’argent et à la folie d’une riche famille. Une narration visuelle extraordinaire par la qualité de sa reconstitution, par sa capacité à assimiler et tirer le meilleur parti de la mythologie visuelle de cette époque et de ce pays. Un scénario alambiqué comme il se doit pour un roman policier de ce genre, respectant les codes à la lettre. Une intrigue utilisant les artifices du genre avec respect et compétence… Et en creux, une histoire plus personnelle, une révolte qui ne participe pas du spectacle, nourrie par des valeurs morales pragmatiques. De la belle ouvrage.

29/06/2026 (modifier)
Par Pasukare
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Cheyenne
Cheyenne

Impossible de ne pas plonger dans ce nouveau bijou de Patrick Prugne qui nous raconte une autre histoire vraie de massacre d'une tribu indienne par des soldats de l'armée des envahisseurs blancs. Les dessins sont toujours aussi magnifiques, avec ces magnifiques aquarelles qui font la légende de l'auteur. Le récit alterne intelligemment les points de vue indiens / armée. Je me suis régalée, moi qui ne lis presque plus de BD, là je ne pouvais pas ne pas remettre le pied à l'étrier :) Allez-y sans hésiter !

28/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Les Chants du Cygne Noir
Les Chants du Cygne Noir

Un immense merci à tous les avis dithyrambiques qui ont été postés ici, sans eux je serais sans doute passée à côté de ce spin-off d'une série que je porte pourtant très haut dans mon cœur ! Les Chants du Cygne Noir, spin-off du Château des étoiles donc, reprend l'univers de sa série mère, profitant de son énorme potentiel d'aventures et de conquêtes spatiales à la sauces Jules Vernes et Georges Méliès, se concentrant cette fois-ci non pas sur des conflits internationaux mais sur un récit de piraterie, de vengeance et, semble-t-il d'après la fin de ce premier tome, de chasse aux trésors. Une recette qui s'annonce classique, mais tout comme avec Le Château des Étoiles, Alex Alice nous prouve une nouvelle fois qu'il maîtrise aisément ces codes narratifs classiques et nous propose une exécution vivante et entraînante. Le dessin est joliment travaillé, les décors sont toujours aussi grandioses et le pur encrage en noir et blanc apporte un charme propre qui différencie cette série de sa prédécesseuse (il s'agit après tout du même dessinateur). L'histoire s'annonce palpitante, le premier tome m'a déjà charmée (même si je ne m'emballerai pas plus que ça pour le moment, il ne s'agit après tout que du premier tome) et la nature de spin-off de l’œuvre n'est pas un handicap comme cela peut parfois être le cas ; nul besoin d'avoir lu Le Château des étoiles ou Les Chimères de Vénus pour apprécier et comprendre la lecture, chaque récit est indépendant tout en permettant une compréhension plus vaste de cet univers qui ravira les connaisseur-euse-s. Excellente série qui s'annonce, j'espère donc de tout cœur que la suite et la conclusion sauront être à la hauteur.

28/06/2026 (modifier)
Couverture de la série La République du Crâne
La République du Crâne

Une excellente BD de pirates, qui se démarque par son approche. Ici, l’accent est moins mis sur l’héroïsme ou le grand spectacle que sur les réflexions politiques et les questions de société, sans que cela nuise au plaisir de lecture. Le récit est bien construit, rythmé et l’intrigue reste dynamique tout en prenant le temps de développer ses personnages et ses enjeux. On sent une vraie volonté de proposer une œuvre cohérente sur la durée. Les personnages principaux sont travaillés, le fond n’est jamais sacrifié au profit de l’action et la documentation historique transparaît tout au long de la série. Rien ne semble laissé au hasard, ce qui renforce la crédibilité de l’ensemble. Le dessin est également une grande réussite. Moderne, très soigné et particulièrement lisible, il accompagne parfaitement le récit sans chercher à lui voler la vedette.

28/06/2026 (modifier)
Couverture de la série Ce que les corbeaux nous laissent
Ce que les corbeaux nous laissent

Un vrai coup de cœur. Le traitement du deuil est d’une grande justesse et le rythme lent, presque contemplatif, sert parfaitement le propos. L’univers médiéval, imprégné de croyances celtes et vikings, est riche et immersif, avec une dimension mystique qui fonctionne particulièrement bien. Le dessin est lui aussi une réussite : très beau, expressif et dynamique, il accompagne parfaitement la sensibilité du récit. Une BD qui privilégie l’ambiance et l’émotion à l’action, et qui devrait séduire les amateurs de récits intimistes.

28/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Et toi, comment ça va ?
Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? - Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée. Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ? Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient. Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action. La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade. Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales. Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.

28/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Taar le rebelle
Taar le rebelle

Oui, Taar ne peut être que détesté par les lecteurs ayant cédé au marxisme culturel ambiant. Taar ne fait pas l'apologie de la diversité. Taar est bâti comme Musclor ; il ne mange pas de graines. Taar n'est pas un introspectif torturé. Taar aime montrer sa femme au lecteur — j'ai compté 25 plans-cul dans l'album Le Cercle de feu, un record à mon humble avis. Taar a été formé à l'école espagnole du dessin. Avec Taar, on ne voyage pas en low-cost dans les souvenirs d'enfance d'un dessinateur médiocre qui nous raconte sa vie en se grattant le nombril. Non, avec Taar, on voyage en première classe dans un imaginaire baroque peuplé de créatures mythologiques au look bien badass. C'est de l'action pure et du merveilleux au premier degré : une boisson énergisante de fantasy primitive, parfaite pour lutter contre la canicule. Le dessin : si les premiers albums sont plutôt moches — l'épouse de Taar a même droit à un maquillage assez vulgaire —, on trouve à côté de ça des masterclass absolues, comme Le Sablier d'or. Vous aimez la planche avec la sorcière sur son dragon ? Eh bien, Le Sablier d'or, c'est ça pendant 46 pages. Avec un Brocal qui case trois pages successives avec une planche unique au milieu de son récit, juste pour le plaisir de pavoiser. Taar, c'est de la BD sans complexe, à une époque où la virilité et le manichéisme n'étaient pas un crime.

28/06/2026 (modifier)
Par Titanick
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Louise Michel - La Vierge Rouge
Louise Michel - La Vierge Rouge

Que voilà une belle biographie. Mary et Bryan Talbot ont visiblement réuni une documentation fournie. Ils se sont rendus sur les lieux où Louise Michel a vécu et s’est battue pour ses idées. Une grande dame qui mérite beaucoup mieux dans les livres d’histoire. Révolutionnaire et féministe avant l’heure, elle avait tout pour me plaire. Je la connaissais depuis longtemps, pour la petite histoire, je traversais la rue Louise Michel pour aller au collège (depuis longtemps vous dis-je !) et j’aimais savoir qui était qui dans mon quartier. Heureusement que la toponymie des rues lui rend parfois hommage. J’ai bien aimé la façon dont est scénarisé le récit de ses combats. Le début se situe le jour de l’inhumation de Louise en 1905, et sa vie est alors évoquée dans le dialogue entre deux femmes qui l’ont connue et admirent ses idées et son engagement. On évite le récit linéaire en alternant entre ce présent et le passé mais le graphisme différentié permet de ne pas s’y perdre du tout. C’est bien documenté et c’est également bien raconté. Le côté didactique est agréablement diffusé dans l’action et les dialogues. On y croise quelques personnages historiques. (Et entre autres Albert Robida, dessinateur et surtout écrivain de SF utopiste complètement déjantée que je conseille chaudement aux amateurs qui ne le connaissent pas encore). Le dessin est plutôt agréable, avec les deux ambiances suivant l’époque, et curieusement une impression de fusain adouci pour la bio même dans les combats révolutionnaires, et qui n’empêche pas de comprendre la violence présente. Et les touches de couleurs rouge (le foulard de Louise, un manifeste...) symbolisent cette lutte révolutionnaire avec le ciel qui rosit lors des pires batailles. Et donc merci aux auteurs de lui accorder cette bio, et de belle façon.

24/06/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Pré derrière l'église
Le Pré derrière l'église

Cette série en deux tomes m'a beaucoup plu, même si j'ai une préférence assez nette pour le premier album qui aurait pu rester un one-shot. J'ai adoré son ambiance campagnarde irlandaise, son dessin chaleureux, les bouilles extrêmement expressives et souvent hilarantes des animaux, ainsi que les dialogues savoureux qui font mouche tout au long de la lecture. Le parallèle entre les moutons du pré et les "moutons" parmi les villageois est particulièrement réussi et permet de se moquer avec tendresse des travers humains, surtout dès qu'il s'agit de bigoterie. Le premier tome a l'élégance des histoires simples qui n'ont pas besoin d'en faire trop pour fonctionner. L'intrigue est linéaire, les enjeux modestes, mais tout est parfaitement dosé. Entre les querelles de clocher, les moutons qui tentent de donner un sens à l'absence du curé et les habitants du village qui ne valent guère mieux qu'eux, l'ensemble est drôle, attachant et débouche sur un dénouement très satisfaisant, avec un agréable côté feel good. Le second tome reprend les mêmes ingrédients mais s'avère un peu plus dense et légèrement plus sérieux. L'attention se porte davantage sur les humains que sur les animaux, notamment avec l'arrivée d'une nouvelle institutrice qui semble en savoir plus qu'elle ne le laisse paraître. L'intrigue reste plaisante, les dialogues toujours très amusants et les personnages attachants, mais j'ai trouvé que le charme spontané du premier album était un peu moins présent. Cela reste malgré tout une excellente lecture, pleine d'humour, de tendresse et d'humanité, que je conseillerais sans hésiter. J'espère simplement que la série s'arrêtera à ces deux tomes, car ils forment un ensemble cohérent et complet. Prolonger l'aventure risquerait surtout d'en diluer l'élégance et la fraîcheur.

23/06/2026 (modifier)