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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Loterie
La Loterie

Loterie en juin, abondance de grains - Ce tome contient une histoire compète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2016. Il s'agit de l'adaptation d'une nouvelle du même nom La loterie (1948) écrite par Shirley Jackson (1916-1965), et adaptée par son petit-fils Miles Hyman, pour le scénario, les dessins, les couleurs. La traduction a été réalisée par Juliette Hyman. Il commence avec une courte introduction de l'auteur remerciant les personnes grâce à qui ce projet a pu être mené à bien. Il se termine avec un trombinoscope des douze principaux personnages, un article comprenant sept illustrations pleine page, et un texte de huit pages, rédigé par Hyman, évoquant le seul souvenir qu'il reste à l'auteur de sa grand-mère, quelques éléments biographiques sur l'écrivaine et la description de la réception de sa nouvelle par le public, ainsi que sa postérité dans la culture américaine. Sans oublier la dédicace de Stephen King pour son roman Charlie (1980) : À la mémoire de Shirley Jackson qui n'a jamais eu à hausser la voix. Dans un petit village du cœur des États-Unis, alors que la nuit tombe, une voiture aux phares allumés avance tranquillement dans la rue principale. Elle roule à vitesse réduite, passant devant les maisons aux fenêtres éteintes, et arrive devant le magasin vendant du charbon, dont les lumières sont encore allumées. Harry Graves coupe le moteur et éteint les phares. Il sort de son véhicule et reboutonne sa veste. Il va taper au carreau du magasin. Joe Summers lève la tête, va prendre les clés à côté de la photographie de son épouse, au pied du calendrier qui indique la date du 26 juin. Il ouvre la porte. Les deux hommes se saluent en se serrant la main, Harry ayant retiré son chapeau. Il le pose sur une table et il retire sa veste, puis il emboîte le pas à Joe qui entre dans la réserve et allume la lumière. Ils regardent tous les deux une boîte un peu usagée posée sur l'étagère la plus haute. Joe monte sur une chaise pour l'attraper, et Harry aide à la porter pour déposer cette urne sur la table, avec une ouverture ronde sur le dessus. Joe et Harry vident un sac en papier sur la table : il contient des petits morceaux de papier blanc, tous de la même taille. Avec un air grave, ils les plient soigneusement en deux, avec application pour que chacun présente la même forme. Une fois cette tâche terminée, Joe en prend un qu'il place entre eux. Harry s'en saisit et noircit un cercle au milieu d'une des deux parties, avec un crayon noir. Il montre le résultat à Joe, et replie le papier de sorte que le cercle soit à l'intérieur. Tous les papiers sont remis dans l'urne. Joe met l'urne dans le coffre-fort, sous le regard d'Harry, et il verrouille le coffre-fort. Les deux hommes remettent leur veste et s'apprêtent à partir. Joe jette un coup d'œil à l'horloge : minuit dix. Il se tourne vers l'éphéméride et enlève la page du vingt-six pour faire apparaître celle du vingt-sept juin. le lendemain matin, Tessie Hutchinson passe le balai et jette un coup d'œil par la fenêtre : son époux Bill est en train de couper du bois dehors. Ce matin est clair et ensoleillé. Soit le lecteur connaît déjà la nouvelle et il s'attache à découvrir comment le petit-fils l'a adaptée, soit il découvre l'intrigue. Il commence par observer la très belle couverture avec cette urne qui va être déposée sur la table. Puis il découvre l'entrée du village à la nuit tombante, avec les maisons et la route qui semble encore en terre. Les couleurs sont foncées pour l'ambiance nocturne, de type pastel ou crayons de couleur, apportant une texture soutenue à chaque surface, ainsi que nuances qui transcrivent des surfaces présentant des irrégularités comme dans la réalité. Il prend le temps d'apprécier le paysage. L'artiste donne beaucoup de place aux illustrations : sur 136 pages de bande dessinée, il y a sept dessins en pleine page, huit dessins en double page. le lecteur observe quarante-et-une pages muettes, sans aucun mot, et une dizaine de plus avec seulement un mot ou deux. le lecteur constate que les pages se tournent rapidement : une narration à la fois dense, à la fois aérée, presque décompressée. de grandes cases, souvent de la largeur de la page, un maximum de quatre par page, plus souvent deux ou trois. Le lecteur peut donc jeter un coup d'œil rapide à chaque case et tourner aussitôt la page pour lire à une vitesse soutenue afin de découvrir le fin mot de l'histoire. Il se rend vite compte que paradoxalement les grandes cases et la faible densité en mots l'incitent à prendre son temps, à profiter du paysage, à regarder les personnages. de fait, les couleurs viennent compléter les dessins, évitant que dans certaines cases, un élément ou deux paraissent un peu naïfs ou pas tout à fait assez consistant. Au contraire son regard est attiré par des éléments visuels : la façade d'une maison en planches de bois peintes en blanc, le commodo de la voiture avec le levier de changement de vitesse au volant, le modèle de pompe à essence attestant de l'époque à laquelle se déroule récit (dans les années 1930 ou 1940), les bretelles de Harry et leurs attaches caractéristiques, le bois de l'urne, le modèle de coffre-fort, une batte et un gant de baseball, les plants de maïs, un silo, une montre à gousset, une cafetière, les modèles de pantalon, de robe, etc. Il s'attarde sur le visage des personnages, souvent fermés ou peu expressifs. Il prend le temps de comparer la famille Overdyke et la famille Percy, représentées en vis-à-vis comme dans un portrait de face l'un en page 88 et l'autre en page 89. Il pense à la fois au tableau American Gothic (1930) de Grant Wood (1891-1942), à la fois à la représentation iconique de l'Amérique dans les tableaux de Norman Rockwell (1894-1978) mais sans la joie de vivre associée. L'artiste montre des individus sérieux, impliqués dans ce qu'ils font. Il éprouve à la fois la sensation d'une lecture facile et rapide, à la fois une satiété visuelle peu commune, le sérieux des personnages colorant l'histoire qui en devient elle aussi sérieuse. S'il ne connaît pas le fin mot de l'intrigue, le lecteur se rend compte que cette narration essentiellement picturale a également pour conséquence de l'inciter à prêter attention à tous les détails, car il ne peut pas savoir lesquels seront signifiants pour le récit. L'urne ? Oui bien sûr. Les bretelles ? Peu probable. Tessie Hutchinson entrant dans la salle de bain et prenant un bain pour une séquence de quatre pages ? Sûrement, mais pour dire quoi… Il se produit alors un effet tout aussi étrange que pour la facilité de lecture de dessins : chaque événement, chaque accessoire relève de la banalité de la vie quotidienne, pourtant il est certain qu'ils apportent leur pierre à l'édifice, qu'ils ont un sens au regard de l'histoire. le lecteur sent bien que sa lecture devient plus participative, qu'il s'interroge sur ce à quoi il doit accorder de l'importance, sur ce qui est signifiant, ce qui confère à cet album une dimension ludique pour assembler les pièces du puzzle, car un drame va survenir, c'est sûr. En fait, il assiste à un quasi-reportage en temps réel, sur une tradition collective, appelée la Loterie, à laquelle tous les habitants du village participent. En passant, il est question de villages qui auraient abandonné cette tradition, et de la bêtise que c'est. Le dossier en fin d'ouvrage expose l'impact qu'eut cette nouvelle, l'avalanche de courriers reçus par l'autrice et son éditeur, soit de colère, soit d'incompréhension, soit de lecteurs ayant la conviction que l'histoire était basée sur des faits réels. En découvrant la scène finale, le lecteur prend conscience que Miles Hyman a joué franc jeu avec lui et qu'il a tout montré depuis le début, laissant présager la nature du dénouement. En fonction de son degré d'implication dans sa lecture, le lecteur dispose d'une vue globale sur ce qu'il vient de se dérouler, ou il peut revenir en début, feuilleter rapidement les pages et relever quelques phrases qui rétrospectivement en disent long. Il relève : À quoi bon changer les choses maintenant ? Ça n'aurait aucun sens. C'est le thème de la tradition séculaire, mais en même temps les pages 54 à 62 évoquent quelques évolutions dans cette pratique et se terminent sur la phrase : Mais avec le temps, cela avait aussi changé. L'autrice s'amuse à pointer du doigt que ce respect des traditions perpétue un rituel qui n'est en fait pas immuable. Plus loin, le vieux Warner évoque le fait que c'est sa soixante-dix-septième loterie et que : À écouter les jeunes, rien n'est assez bien pour eux. Bientôt ils voudront vivre dans des grottes, plus personne ne travaillera. Mais ils ne tiendront pas longtemps comme ça. Ou encore : Les gens ne sont plus ce qu'ils étaient. La tradition séculaire semble s'opposer au désir de changement de la jeunesse, mais en fait celle-ci participe de son plein gré à la loterie, sans velléité de la remettre en cause. L'horreur du dénouement, de la raison d'être de la loterie atteint le lecteur de plein fouet, en particulier le comportement de la foule où tout le monde participe, sans état d'âme. Mais en y repensant, il se demande si la préparation par Joe & Harry, en toute connaissance de cause, n'est pas encore plus monstrueuse. Ou le fait qu'il existe des règles très précises pour le tirage au sort : que faire en cas de plusieurs familles habitant sous le même toit ? La loterie est institutionnalisée, codifiée par des règles connues et acceptées par l'ensemble de la communauté. le conformisme des individus composant cette communauté est d'une uniformité terrifiante et sidérante : aussi bien de se soumettre de son plein gré à cette cérémonie, aussi bien d'en accepter l'issue quel que soit l'âge de l'individu tirant le papier avec le point, ou encore son acceptation par les jeunes générations dont l'élan naturel de changement ne va pas jusqu'à la remise en cause de cette pratique qui lie la communauté. le récit se termine sur un dessin en double page : l'entrée de la ville depuis la route en terre, avec le même cadrage que le dessin en double page d'ouverture du récit, mais à midi au lieu d'être en fin de soirée. le cycle est arrivé à son terme, et un autre cycle peut commencer à l'identique, la loterie se perpétuant d'une génération à l'autre, semblant immortelle pendant que les êtres humains vivent et meurent. Cette adaptation d'une nouvelle est remarquable en tout point. La narration visuelle est incroyable, riche et dense, les cases étant rapidement assimilées par le lecteur ce qui l'amène paradoxalement à lire moins vite. L'intrigue est respectée à la lettre, tout en aboutissant à une véritable bande dessinée, et pas à un texte illustré tant bien que mal. La force du récit est intacte, et il reste tout autant dérangeant.

22/06/2024 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Habemus Bastard
Habemus Bastard

Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé. Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer ! Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon. Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux ! Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires. Ainsi soit il !

21/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Ulysse Nobody
Ulysse Nobody

Être quelqu'un - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages. Ulysse ne s'appelait pas Nobody. Ni Ulysse d'ailleurs. C'était son nom d'acteur. le nom du personnage qu'il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d'antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C'est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d'enregistrement et s'installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu'il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l'animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C'est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n'avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l'enfant… Et l'enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station. Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d'avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l'année à venir sur un papier à cigarette, puis l'enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu'un. le lendemain, il se présente à l'accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s'aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu'il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu'il n'est plus accepté, qu'il ne peut pas l'autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d'excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d'y créer la saison deux de son one-man-show. L'autre lui répond qu'il ferme son établissement le soir-même et qu'il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C'est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d'une serviette de bain. La discussion s'engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises. Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d'événement à cette bande dessinée, car c'est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu'avant même d'entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l'Aisne. Cet a priori fixe son horizon d'attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n'est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d'accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l'individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive. L'apparence simple des personnages n'empêche pas qu'ils disposent chacun d'une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l'ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu'il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. le lecteur remarque que l'artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. le dessinateur leur donne plus de consistance qu'aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d'immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l'intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l'intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d'Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d'un château propriété d'un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l'occasion des cinq cents de la cité en 2017. Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s'immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l'air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d'amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d'acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d'acteur pour incarner un candidat d'un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L'auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. le lecteur assiste à une performance d'acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. le récit se poursuit jusqu'aux résultats de l'élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d'une partie du public, l'attrait du salaire mensuel d'un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d'un sympathisant, la nécessité de se prêter à l'exercice d'enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d'un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d'extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique. Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu'il va y a voir une forme de dénonciation d'un système économique qui contraint l'individu à tout accepter pour pouvoir disposer d'un travail et d'une rémunération. Mais non, le cœur de l'histoire n'est pas là non plus. Une fois l'ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. le vœu d'Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d'être quelqu'un. Lorsque Fabio lui expose ce qu'il aura à faire pendant la campagne, l'acteur lui demande s'il montera sur scène. Lorsqu'il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu'il souhaite. Lorsqu'il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu'il se retrouve opérateur d'une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l'imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d'être le centre de leur attention. le lecteur comprend alors qu'il s'agit du portrait sans concession d'un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu'à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d'un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu'il n'est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. le lecteur voit un individu incapable d'aucune forme d'empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu'un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s'il connaît l'effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d'incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu'elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui. Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l'imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l'extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l'histoire, si facile d'accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d'une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d'emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d'un public dans une salle qui n'a d'autre choix que de l'écouter. Un portrait impitoyable de l'égocentrisme présent en chacun de nous.

21/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Thanos - La Quête de Thanos
Thanos - La Quête de Thanos

Thanos le stratège - Ce tome comprend les deux épisodes de la minisérie Thanos quest , initialement parus en 1990, écrits par Jim Starlin, dessinés par Ron Lim, encrés par John Beatty, et mis en couleurs par Tom Vincent. Thanos a plongé son regard dans le puits de l'Infinité et il y a vu que le meilleur moyen pour accomplir la volonté de la Mort est de rassembler les six gemmes de l'Infinité. Thanos va affronter à tour de rôle chacun des Anciens (Elders) qui détiennent chacun l'une des six gemmes. Ce récit révèle l'origine des gemmes et leur pouvoir. Février 1990, Jim Starlin revient chez Marvel et il revient à ses premières amours : un superhéros cosmique. En 1973, il s'était fait connaître en opposant Captain Marvel à Thanos (un personnage qu'il a créé) déjà à la recherche de la déification par le biais d'un Cosmic Cube. Puis Il avait opposé Thanos à Adam Warlock dans une histoire où Thanos professe son amour pour l'incarnation de la Mort. Avec la présente histoire, Starlin revient à son personnage emblématique et à la cosmogonie qu'il avait créée pour structurer l'univers Marvel. Il est évident que Starlin est revenu pour Thanos, sa création (même s'il continuera d'écrire quelques épisodes du Silver Surfer, en alternance avec Ron Marz). Thanos n'est pas le premier supercriminel venu ; il s'agit d'un stratège qui prépare ses batailles longtemps à l'avance. Il a donc identifié les six détenteurs des gemmes (In-Betweener, Champion, Gardener, Runner, Collector et Grand Master) et il s'est renseigné sur eux avant de les confronter. Thanos se livre à un jeu de massacre très malin dans lequel Starlin balade son lecteur avec une aisance décontractée. Chaque combat ramène un personnage que Starlin a déjà écrit ou qui a croisé Warlock et son univers de près ou de loin. Chaque gemme donne lieu à un combat sans pitié où l'intelligence joue un rôle plus grand que la force des coups. C'est un jeu de massacre futé et prenant qui repose sur autre chose que la violence extrême ou la cruauté. Ron Lim est toujours dans un registre juste assez détaillé et encore un peu enfantin. Il n'a pas l'envergure et la maturité de Starlin, mais il n'est pas encore passé dans le registre croquis répétitifs et laids qu'il adoptera à partir de Infinity Crusade. Pour les amateurs de Starlin, il est un peu horripilant de constater qu'il a cédé à la facilité en ramenant Thanos et Drax à la vie, invalidant ainsi la fin définitive des aventures d'Adam Warlock. Passé ce moment d'agacement, j'ai retrouvé avec plaisir ce scénariste qui sait où il va et qui tisse des intrigues qui reposent souvent sur l'intelligence des personnages, plus que sur leur force brute. Les dessins ne sont pas très sophistiqués, mais ils portent honnêtement l'histoire. Armé des six gemmes de l'Infinité, Thanos menace la survie de la réalité telle que la connaissent les superhéros de l'univers Marvel dans Infinity gauntlet.

20/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Petite Voleuse
Petite Voleuse

Que fais-je de significatif dans ma vie ? - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en 1 seul tome. Elle est initialement parue en 2014, écrite, dessinée et encrée par Michael Cho, un artiste canadien (né en Corée du Sud). La mise en couleurs repose sur une seule teinte : un rose assez soutenu dans une teinte entre rose bonbon, chaud ou cuisse de nymphe émue. Corrina Park travaille pour une agence de publicité ; elle crée des slogans pour des produits divers et variés. L'histoire commence par une réunion pour trouver des slogans vantant les mérites d'un parfum pour fillettes de 9/10 ans. D'une manière sarcastique, elle en propose un avec un fort sous-entendu incestueux. Ses collègues la regardent bizarrement. Au sortir de la réunion, Candi (la secrétaire) lui propose de sortir vendredi soir pour rencontrer des mecs. Corrina est indécise. Elle rentre chez elle par les transports en commun, pour retrouver son appartement de taille modeste (mais pas minuscule) et son chat. En chemin, elle songe qu'elle n'avait accepté ce travail que pour disposer d'un revenu, et pouvoir consacrer son temps libre à l'écriture d'un roman qu'elle n'a jamais commencé. En ouvrant ce tome, la première chose qui saute aux yeux sont les dessins qui évoquent immédiatement ceux de Darwyn Cooke (par exemple "Parker l'Organisation" ou "La nouvelle frontière"). Le trait de Michael Cho a la même élégance avec de forts contrastes de noir & blanc. Il utilise de la même façon une seule couleur qui joue sur ces contrastes, sans les atténuer, tout en habillant les surfaces pour en augmenter le relief ou pour mieux distinguer les contours. Si la ressemblance est frappante, il ne s'agit pas de plagiat. Cho ne dispose pas du même niveau d'intelligence graphique dans la composition de ses pages. Il est vrai qu'il ne s'agit pas non plus d'un comics d'action, mais d'une chronique de vie. Cho n'épure pas ses dessins au même point que Cooke : il conserve plus de détails dans ses images. Là encore, il s'agit d'un choix justifié par la nature du récit, plus concret, plus inscrit dans l'environnement urbain de cette grande ville (sûrement Toronto). Dès la première séquence, le lecteur observe des gens normaux en train d'évoluer, de réfléchir dans le cadre d'une réunion de travail, avec des morphologies normales et distinctes, et des expressions de visage normales et différentes. Ils présentent une attitude mesurée qui n'exclut par la réprobation devant le faux pas professionnel de Corrina (oser tourner en dérision un produit), ou l'attitude amicale et souriante (l'inviter à prendre un verre en groupe après le repas). Michael Cho donne une importance à l'environnement urbain, en représentant avec soin (mais pas jusqu'au photoréalisme) les façades de immeubles, les usagers de la voie publique, l'intérieur de l'appartement de Corrina. À plusieurs reprises, il consacre un dessin en double page au paysage urbain, établissant ainsi une relation entre la fréquentation et l'éclaire, avec l'état d'esprit de Corrina. Il ne s'agit pas d'une étude sur l'impact psychologique de la vie en milieu urbain. Il s'agit plus de montrer l'environnement dans lequel Corrina Park évolue, en laissant au lecteur le soin de s'y projeter pour ressentir son influence sur son quotidien. En y prêtant attention, le lecteur peut également percevoir la présence des affiches et enseignes publicitaire dans le décor urbain. Michael Cho a choisi de ne pas les rendre omniprésents ; il s'agit d'une présence discrète mais bien réelle. Le fruit du travail de Corrina Park a une incidence subliminale sur la vie des habitants, sans qu'il soit possible de déterminer si elle bénéficie à autre chose que le système du capitalisme, une sorte de bruit de fond. Le thème principal du récit est classique et basique : une jeune femme prend conscience que son quotidien est en décalage avec les aspirations qu'elle pouvait avoir quand elle était étudiante en littérature. Elle a trouvé un boulot qu'elle savait alimentaire, mais pour autant elle n'est pas passée à l'acte en utilisant son temps libre pour écrire le livre qu'elle s'était promis d'écrire. Corrina Park n'est pas amère, ni même déçue par ses propres actions. Il y a juste un sentiment d'insatisfaction qui la gêne aux entournures. Par le biais de sa voix intérieure, Michael Cho dépeint une jeune femme tranquille qui constate plus qu'elle n'analyse. Elle est à un moment de sa vie où la réalité du quotidien finit par s'imposer, où les rêves se délitent petit à petit. Le lecteur éprouve une empathie entière pour cette jeune femme grâce aux moments choisis par Cho, et à la manière dont il laisse le lecteur éprouver ses propres sentiments. Par exemple, Corrina regarde la télévision, d'abord des informations en direct d'un atterrissage d'avion difficile, puis d'un ours blanc sur la banquise. Charge au lecteur de relier les points entre la déception de Corrina vis-à-vis de son travail, l'imposture du reportage dans lequel le journaliste fait tout pour dramatiser l'événement alors que les témoins expliquent qu'il s'agit d'un incident sans gravité pour les passagers, et enfin l'importance de la valeur représentée par le risque de l'extinction d'une espèce en voie de disparition du fait du réchauffement climatique. Michael Cho sait mettre en scène cette remise en question des valeurs de son personnage, sans pathos, sans dramatisation, sans jargon psychanalytique, en toute simplicité et de manière naturelle. Il n'oublie pas quelques moments humoristiques, voire décalés. Ayant remarqué la baisse de motivation de Corrina, son patron lui livre sa façon de voir leur métier, une vraie profession de foi, qui prête à sourire (non pas de ridicule, mais de valeurs sujettes à caution). Michael Cho est tout aussi à l'aise pour faire transparaître discrètement le poids de la solitude urbaine, au travers de la relation très normale que Corrina entretient avec son chat. En plus de la perception de son environnement par Corrina, il utilise une deuxième métaphore qui justifie le titre du récit. Corrina Park vole de temps à autre un magazine dans la superette où elle fait ses courses (shoplifter en anglais). Ce petit accès de malhonnêteté fait écho à son ressenti d'être malhonnête vis-à-vis de la société en se contentant d'une vie matérielle sans motivation la justifiant à ses yeux. Cette histoire n'est pas une grande révolution dans l'histoire des comics, juste un récit intimiste d'une prise de conscience très concrète, à la fois personnelle et universelle. Le lecteur est conquis par les dessins rendant bien compte de l'environnement urbain (sans le dramatiser ou l'enlaidir) peuplé par des personnages sympathiques, sans être fades. Il suit l'évolution de l'état d'esprit de Corrina par le biais de scènes ordinaires, sans effet de manche, ou scènes chocs. Au final, l'auteur aura réalisé un récit à l'image son personnage : calme et posé, aboutissant lui aussi à la même prise de conscience : autant faire une bande dessinée qui parle de la condition humaine et d'un aspect particulier qui lui tient à cœur, plutôt que de perdre son temps à faire de la BD alimentaire et industrielle.

20/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Grimace
La Grimace

Les animaux eux ne mettent jamais de masques. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, d'inspiration autobiographique. Sa première édition date de 2021, et elle compte 70 pages en noir & blanc. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli, auteur complet, scénario et dessins. Il s'agit de sa quarantième bande dessinée, la précédente étant le promeneur du Morvan parue en 2019. Elle se termine avec une postface de deux pages en petits caractères. La rue Thiers. À la fin des 1970, en Meurthe et Moselle, à Mont Saint-Martin, la famille de Vincent habitait rue Thiers. Si ses souvenirs de ce temps-là sont si incertains, c'est parce qu'il alors était trop occupé à faire face à la grimace. Occupant l'espace resserré entre les bords de la fenêtre et les rideaux, le voilà dans le temps arrêté de la rue Thiers, comme elle s'appelait à l'époque des usines, aujourd'hui silencieuse et vide, quand elle était la plus passante et la plus bruyante quand autobus et autres poids-lourds faisaient vibrer la maison elle-même. Impression. Il se tient immobile comme devant le miroir et son reflet. C'est cette rue immuable qui lui donne l'impression qu'il est toujours le même, ou plutôt que celui qu'il est contient encore une part de celui qu'il était. La grimace. Soudain des silhouettes fugitives font irruption dans la rue. Qu'est-ce que c'est ? Qui sont-elles ? Ce sont ses camarades du passé. Ils sont là exprès : ils ont dû guetter son retour et ils reviennent pour lui faire la Grimace, pour qu'elle se réactive. Et il devient le reflet de ce qu'il voit. La case-fenêtre ne le protège plus et il se déforme. Voilà qu'à son tour maintenant, il refait la Grimace. Dehors ses copains font des grimaces d'enfant et il en fait de même par mimétisme. L'usine. L'adulte se souvient qu'enfant il sentait une odeur envahir parfois les rues : une des odeurs de l'usine qui s'immisce silencieusement, un rappel qu'elle est bien là. le tabac. Vincent adulte se retrouve dans la chambre qui apparemment est la sienne, mais qui devrait normalement être celle du dessous, celle qui possède une terrasse. Ce n'est pas grave, de celle-ci, il voit le bois de peupliers d'un peu plus haut. Elle est peut-être seulement un peu plus basse de plafond. Quelqu'un est venu pour préparer son lit. Son tabac sent bon et il en aime l'odeur, mais elle est détestable quand il est fumé. C'est pour ça qu'il aurait préféré la chambre d'en-dessous, pour pouvoir aller sur la terrasse. Il doit descendre : passer du sommet de la maison, zone symbolique dédiée à l'imaginaire qui y déploie ses ailes, à sa base stabilisant et maintenant l'édifice par son enracinement dans la terre-mémoire. En descendant les escaliers. Grâce aux escaliers qu'il emprunte, il va rejouer malgré tout la mélodie du passé. Ils sont une portée musicale dont les notes sont des creux dans le bois de la rampe ou les défauts particuliers de vieilles marches. Arrivé en bas, il voit sa mère qui l'attend avec sa petite sœur habillée et le manteau sur le dos, avec son cartable : c'est l'heure d'aller à l'école. Dès la première page, le lecteur découvre ou retrouve les particularités graphiques si prégnantes de l'auteur : des dessins avec une forte densité de noir et de gris dans chaque case, une minutie dans les détails marquée d'une forme de naïveté dans certaines représentations, un gauchissement des formes et des perspectives, une représentation des personnages qui fait qu'il n'est pas possible de les prendre complètement au sérieux, à la fois du fait d'expression parfois ridicules ou simplettes, et de leur nez en trompe de papillon recourbée. Sur la planche 3, il voit aussi les cases biseautées, en trapèze pour introduire une forme de désordre. En bas de cette même page, l'artiste utilise une déformation en œil-de-chat. En planche 6, il réalise une savante construction de page : dans la partie gauche de la planche, Vincent descend l'escalier, étant représenté à trois niveaux différents, chaque palier desservant une pièce différente dans la partie droite de la planche, sans bordure de case entre les deux, avec les cloisons séparant les pièces en vue de dessus, une construction savante et complexe, parfaitement lisible. le premier phylactère n'arrive qu'en planche 7. En planche 8, il réalise un dessin en pleine page, avec à nouveau Vincent représenté à trois endroits différents, ayant progressé en marchant. Planche 10 : seulement deux cases muettes racontant un accident de camion transportant des cochons. Planche 18 : une case centrale en insert sur des cases disposées en deux bandes. Planche 29 : des cases de la largeur de la page pour montrer les joueurs répartis sur la largeur du terrain de football. Planche 54 un dessin en pleine page montrant l'extérieur de la maison de la famille des Vanoli, et trois inserts pour montrer ce que fait chaque membre dans une pièce différente. La planche 67 est un dessin en pleine page, repris à l'identique pour la couverture qui a bénéficié d'une mise en couleur en bleu. Cette forme de diversité dans la construction des planches, et de pointe de caricature dans la représentation des individus (le nez en trompe de lépidoptère, leurs membres parfois un peu caoutchouteux, la position pas toujours très naturelle de leur main) n'empêche en rien un niveau de détails élevé. le lecteur s'en rend compte dès la première page avec la vue générale de la rue Thiers : chaussée, trottoirs, poteaux électriques, pavillons à l'architecture différente (toiture, rambarde, persienne, forme des fenêtres, cheminée, porte de garage), arbres d'alignement. de page en page, le lecteur apprécie cette qualité descriptive, cette représentation des environnements quotidiens de Vincent enfant : son pâté de maison, le grand jardin, sa chambre, l'entrée de la maison, la cave, la chambre de sa sœur Catherine, le grenier, la buanderie, le terrain de foot, les rues alentour, la chambre du fils de la propriétaire avec sa collection de masques, la passerelle au-dessus du complexe industriel, la vision des cheminées des hauts fourneaux, etc. Il lui suffit de regarder le dessous de caisse du camion renversé en bas de la planche 10, pour voir le savant mélange d'éléments techniques précis et réalistes, et d'éléments fantaisistes maîtrisés venant accentuer l'impression : mine de rien, l'artiste fait œuvre d'une reconstitution historique minutieuse et bien fournie. Dans la postface, Vanoli explique que dans son enfance, chaque fois que lui ou un de ses camarades émettait une fantaisie, surtout une qui ressemblait à se donner de l'importance, ou avoir une trace de prétention, il était tout de suite moqué. Il fallait toujours se faire remettre à place, et l'humour et l'ironie avaient vite fait de leur rabattre le caquet, leur faisant avoir honte d'avoir pu se croire plus malin. C'est pour ça que ses pages seront toujours noires, et sûrement aussi à cause de cet état d'esprit de moquerie permanente d'alors que les facéties grotesques y occuperont toujours une place. Dans cette même postface, l'auteur explique également qu'il se représente sous les traits d'un adulte archétypal car c'est celui adulte qui raconte et revit les scènes, alors quel intérêt de se redessiner enfant ? Cette bande dessinée relève donc des souvenirs d'enfance, entre 1975 et 1981, c'est-à-dire quand l'auteur avant entre 9 et 15 ans. Il explicite son objectif : une volonté nostalgique de faire revivre cette période. Mais tout s'est donc transformé dans son esprit et surtout pendant la conception car c'est bien au moment de dessiner les planches que lui viennent toujours les idées précisées, les solutions, les prises de position esthétiques : les choses qu'il écrit ou qu'il imagine avant se transforment quand il dessine sa page. de fait, le lecteur découvre bien des souvenirs d'enfance, en ayant conscience qu'ils ont été transformés par la mémoire, et retranscrits avec une pointe de dérision. En vrac : une expression étrange utilisée par sa mère pour saluer ses connaissances dans la rue (Pour rien, bonjour Madame), aller chercher le lait à la ferme, l'accident du camion transportant les cochons, le plaisir intense de boire la crème du lait, aller jouer au sous-sol, la crainte diffuse de la fermeture des usines, aller jouer dans le grand jardin, les après-midis d'automne passés à s'ennuyer dans le jardin, le père qui organise une aventure pour aller dans le grenier, un match de football interclasse, le souvenir de s'être perdu à quatre ans pour aller à l'école ménagère de sa mère, le visionnage du film le cuirassé Potemkine, les pollutions nocturnes, le paysage industriel, sa mère restant debout lors d'un repas chez la belle-famille en guise de protestation, etc. Ce sont des petits moments de l'enfance, des expériences universelles dans ce qu'elles apportent, et totalement spécifiques à l'enfance de l'auteur. Ces souvenirs sont aussi une reconstitution historique avec des artefacts culturels : Chéri Bibi (1976, 46 épisodes, 13mn), Croc-Blanc (1906) de Jack London (1876-1916), Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier (1811-1972), Pink Floyd, le Muppet Show, le cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein (1898-1948), une représentation avortée des Fourberies de Scapin. En filigrane, c'est la perception inconsciente d'une réalité sociale, celle de l'industrie de la sidérurgie dans le bassin Lorrain à la fin des années 1970. Il est question de l'ampleur du bassin industriel, des usines qui composent le paysage, de la menace de leur fermeture dans une mesure non quantifiée et donc du chômage comme une épée de Damoclès. Les deux souvenirs les plus vivaces de l'enfant sont celui de marcher sur le dos de la bête, c'est-à-dire l'usine avec son odeur, son grondement qui se transmet au corps, ainsi qu'une journée où tout s'est arrêté (planche 55) où toute la population avait d'abord voulu s'isoler, comme honteuse d'avoir été frappée et trahie, avant d'oser sortir à nouveau pour réagir. le lecteur en déduit qu'il s'agit du 19 décembre 1978, journée Ville morte, puis manifestation de vingt-cinq mille personnes. Cette planche (numéro 55), comme toutes les autres, présente un titre en haut : Silence (2), ce qui renvoie par rapprochement à la page intitulée Silence (planche 24) où Vincent contemple la partie potagère du jardin, en silence. L'ouvrage se termine de six pages, au cours de laquelle l'auteur parvient à s'évader. le lecteur comprend que Vincent est entré dans l'âge de l'adolescence où il s'émancipe, devient plus autonome et construit sa personnalité adulte avec ce qu'il a été enfant, ce qui a été transmis par ses parents et par son environnement, et ses expériences sans eux, avec d'autres individus. Finalement, il n'aura presque pas parlé de sa sœur. Pour autant, le lecteur a découvert avec curiosité ces souvenirs d'enfance, transcrits par une narration visuelle aussi élégante et sophistiquée, que potentiellement déroutante par son esprit de dérision et de fantaisie. Il a fait l'expérience de l'universalité de certaines prises de conscience, de la manière dont l'environnement géographique, familial, socio-culturel façonne l'enfant et l'adolescent en devenir, avec une forme aussi personnelle qu'affective à sa manière.

20/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Punisher - Zéro absolu (Retour vers nulle part)
Le Punisher - Zéro absolu (Retour vers nulle part)

Nihilisme - Il s'agit d'une histoire de Punisher (Frank Castle) complète en un seul tome initialement paru en 1989, sous forme de graphic novel (format de bande dessinée européenne, avec reliure rigide). Tout commence avec une pleine page de Punisher en train de suer à grosses gouttes dans un endroit complètement noir. Il évoque des voix provenant de l'extérieur d'individus qui ne peuvent pas le voir et il évoque également un avertissement donné par ses instructeurs dans le camp d'entraînement des Marines. Punisher s'apprête à interrompre une livraison de drogues en plein désert de l'Arizona (à moins que ce ne soit le Nevada ou l'Utah). Après avoir exécuté froidement son quota de trafiquants, Castle prend en charge un agent du FBI blessé au cours de la fusillade. Ce dernier lui apprend qu'avec son partenaire, ils s'apprêtaient à démanteler une partie de ce réseau géré par un dénommé Cleve Gorman. Ce nom rappelle à Castle un individu particulièrement odieux côtoyé dans ce camp d'entraînement, avant de partir pour la guerre du Vietnam. Ce camp paumé avait été surnommé Big Nothing, et Gorman après avoir mis sa raclée à Castle avait également surnommé ce dernier Big Nothing, s'arrogeant lui le nom de Big Ma. Punisher se met donc au travail pour faire ce qu'il sait faire de mieux : massacrer du criminel. C'est un peu le cadeau d'excuse offert par Marvel à Steven Grant, Mike Zeck et John Beatty. Punisher est un personnage créé en 1974 par Gerry Conway et Ross Andru dans un numéro d'Amazing Spiderman. En 1986, Steven Grant et Mike Zeck transforme cet Exécuteur (Mack Bolan, créé en 1969 par Don Pendleton) au rabais en un héro urbain en guerre contre les criminels dans Circle of Blood (Cercle de sang), une minisérie en 5 épisodes. Mais Mike Zeck prend du retard dans ses dessins et est incapable de tenir les délais mensuels pour le cinquième épisode. du coup Marvel refile les dessins à Mike Vosburg, Steven Grant solidaire de Zeck refuse de terminer le scénario qui est confié à Mary Jo Duffy, pour un final très en dessous des quatre premiers épisodes. C'est donc avec un énorme plaisir que les fans accueillent cette histoire complète entièrement réalisée par Grant, Zeck et Beatty. Dès la première page, l'ambiance happe le lecteur. Pour cette histoire, Steven Grant (scénariste habitué des superhéros pour des histoires peu remarquables, sauf sa série Whisper) retrouve le ton de la minisérie initiale. Il limite la quantité de phylactères et rédige les cases de pensées de Castle de manière lapidaire en phrases très courtes et peu nombreuses. Et surtout il apporte une vision radicale du personnage. Lors d'une interview, il explique qu'il s'est inspiré de sa vision du nihilisme selon Martin Heidegger (1889 – 1976). Punisher est un individu qui poursuit son but (l'élimination des criminels) tout en sachant que ses actions ne pèseront rien au regard de l'Histoire (et sont même dépourvues de sens) et que tout se terminera par sa mort. En 1986, et même en 1989, un héros animé par une telle philosophie dans un comics grand public, c'est du jamais vu. On est très loin des superhéros, même si Grant et Zeck ne peuvent pas s'affranchir complètement du costume à tête de mort avec les gants blancs. D'un autre coté, ils ne se gênent pas pour insérer de nombreuses scènes pendant lesquels Castle est en civil. le cynisme de Punisher affleure également régulièrement, en particulier lorsqu'i ironise sur la qualité médiocre de la finition des habitacles des voitures américaines. Steven Grant écrit donc une histoire de Punisher avec une trame classique (sans oublier l'expérience acquise en tant que soldat au Vietnam), mais avec une intensité exceptionnelle. le lecteur ressent la catharsis née de l'exécution des criminels par le héros, mais sans jamais souhaiter être à sa place. Grant introduit une composante psychologique supplémentaire (la schizophrénie) en faisant dire à Castle que Punisher est une personnalité séparée de la sienne. le niveau de violence reste très élevé, malgré les années qui ont passé et qui relativisent parfois ce qui semblait avant intense. Mike Zeck et John Beatty ont donc disposé du temps nécessaire pour finir chaque planche. Punisher est semblable à la couverture : massif, bardé de muscles, avec un regard dur et mort. Mike Zeck s'est lui aussi émancipé des illustrations traditionnelles de superhéros pour un style plus classique. Avec l'encrage de Beatty, il donne un regard très intense à Punisher qui sous-entend une détermination inébranlable. Chaque individu est aisément reconnaissable, sans être exagérément typé. Les vêtements des personnages ressemblent à des vêtements ordinaires. Il apporte un soin particulier aux décors intérieurs qu'il s'agisse d'un bureau dans une base militaire, ou du hall d'accueil d'un bordel. La mise en page est très aérée avec une moyenne de 4 cases par page. Les scènes d'action font vraiment mal chaque fois qu'un coup est porté. Et il y a une superbe voiture de sport qui subit un démantèlement aussi brutal que soudain. Zeck et Beatty ont donc conservé l'efficacité des dessins de comics d'action, tout en gommant les clichés des superhéros. Donc malgré la carrure de bodybuilder de certains personnages et le costume de Punisher, les illustrations décrivent une ambiance réaliste dynamisée par la testostérone. Il faut aussi souligner le travail de Ken Bruzenak (le lettreur) qui a une façon bien à lui de rendre le bruit des armes à feu. Cette histoire distille déjà la quintessence de Punisher pour un récit sec, nerveux et nihiliste, sur une structure classique. POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE PUNISHER ET SES SÉRIES – En 1987, Mike Baron et Klaus Janson lancent une série continue qui prouve que le personnage peut porter sur ses épaules une série mensuelle, puis bientôt deux et mêmes trois chaque mois (avec Punisher war journal et Punisher war zone, grâce à l'apport déterminant du scénariste Chuck Dixon). Malheureusement ce succès s'accompagne d'une augmentation d'histoires de mauvaise qualité et les 3 séries finissent par s'arrêter. Il faudra attendre l'arrivée de Garth Ennis au scénario en 2000 pour retrouver un Punisher crédible dans Welcome Back, Frank sous le label Marvel Knights. À la suite de quoi, Ennis a profité de la création d'une branche plus adulte (Marvel MAX) pour écrire une autre série indépendante Punisher MAX.

19/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Vivant à vif
Le Vivant à vif

Rarement un livre m’a semblé aussi essentiel. La lecture de ‘Le Vivant à vif’ devrait être imposée dans toutes les écoles, son étude devrait être suivie de tables de réflexions, de travaux pratiques, d’actions sur le terrain. Son constat devrait influencer les politiques menées par nos dirigeants, avec une vision mondiale. Car ‘Le Vivant à vif’ supprime toutes les frontières, son sujet concerne chacun d’entre nous. Nous provoquons une catastrophe sans précédent, nous le savons et nous sommes pourtant incapables d’agir, de nous brider, de nous unir, de nous sauver. Ce livre pourrait être profondément déprimant s’il n’y avait la dernière partie qui redonne un peu espoir en éclairant les petites actions que déjà certains d’entre nous mènent au quotidien, et d’autres que nous pourrions tous mener à notre tour. Mais de quoi est-ce qu’on cause ? Le Vivant à vif est l’adaptation au format bande dessinée du roman de Bruno David « A l’aube de la sixième extinction ». Adapté pour être compris d’un très large public, il explique de manière didactique pourquoi et comment nous, l’humanité dans son ensemble et les pays riches en particulier, sommes responsables de la future extinction de masse. Un futur qui a déjà commencé, un futur qui nous concerne tous et qui pourrait (devrait ?) nous être fatal. Par son propos, cette bande dessinée peut être rapprochée de « Le Monde sans fin » de Blain et Jancovici. Je trouve toutefois son contenu encore plus pertinent car celui-ci ne se limite pas au seul réchauffement climatique. Même s’il montre parfois une décroissance idyllique (qui ne rêve pas d’une belle maison avec un beau potager, une alimentation saine à base de produits locaux, une mobilité douce en vélo), il n’occulte pas les aspects négatifs ou moins réjouissants de cette absolue nécessité d’arrêter d’épuiser la terre. J’ai particulièrement apprécié le fait que les auteurs soulignent le caractère énergivore des réseaux sociaux. Mieux encore, pour la première fois j’ai lu dans une bande dessinée grand public que ne pas avoir d’enfant était un acte responsable (rahhhh, que ça fait du bien dans ce monde occidental où ne pas avoir 1,7 enfant par ménage est considéré comme de l’égoïsme à l’état pur !) Et puis Dieu sait si j’ai déjà lu pas mal de documentaires traitant de l’impact positif du végétarisme… mais c’est le premier qui me fait vraiment réfléchir à la pertinence de sauter le pas (le chapitre sur la pêche et les ressources marines m’a particulièrement marqué). La mise en scène de Simon Hureau est soignée. Si elle destine prioritairement cette lecture vers un jeune public, elle demeure accessible à tous. Le trait de l’auteur apporte toujours autant de fraicheur à ses planches, et ses qualités de naturaliste ne sont plus à démontrer (même si ici, il reste très en deçà du travail méticuleux réalisé sur L'Oasis). Le moins que l’on puisse dire est que c’est une lecture qui m’a marqué. Et du fait que je trouve son message essentiel, sa forme adaptée à un très large public et sa conclusion incitante, je me laisse aller pour un « culte ». A lire A faire lire A relire A partager … et puis agir…

19/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Portrait (Baudoin)
Le Portrait (Baudoin)

Dessiner la vie… le rêve impossible… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches. La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?… Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle. Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43. La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique. Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts. Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe. Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.

19/06/2024 (modifier)
Par Martial
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Planète oubliée (Légendes de l'éclatée)
La Planète oubliée (Légendes de l'éclatée)

Cet album sort du lot de la bande dessinée courante et aborde un plan intéressant de la pensée : Une dérive fabuleuse en plusieurs panneaux, décrivant l'oubli lent et irrémédiable d'un monde qui fut. Une œuvre magistrale, sur l'importance de la position sociale d'individus, qui loin des clichés de la Science-Fiction, s'approprient les décisions, la gestion, les opportunités, l'exploration, et au final la réalité controversée, d'un événement catastrophique, dont le souvenir s'étiole d'époques en époques. Jusqu'au retrait d'une référence, sa dernière mémoire, permutée avec une autre plus réaliste... Cette bande dessinée retrace les histoires intimistes, de personnages touchés de près ou de loin avec un événement qui semblait donner du sens à leurs propres existences. Jusqu'à la disparition enfin de tous ces psychismes, qui semblaient en relation avec cet ancien évènement. Comme si le temps nettoyait ces âmes de leur immaturité, pour les renvoyer encore et encore travailler sur leurs véritables personnes, en les affranchissant d'un passé révolu et lourd... Une photographie de la pan humanité et de ces convulsions existentielles, à acquérir coûte que coûte !!

19/06/2024 (MAJ le 19/06/2024) (modifier)