Les derniers avis (9612 avis)

Par sloane
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Encre du Passé
L'Encre du Passé

Positivement fabuleux, "L'encre du passé" est une œuvre grandiose tant au niveau du scénario qu'au niveau du dessin. Dire que l'on s'y croirait est un euphémisme, quelle grâce, quelle subtilité, quelle finesse dans le tracé où quelques traits de couleurs plus pétantes, le noir, le rouge, viennent magnifier le sépia qui domine le reste de ce récit lent qui prend son temps. L'histoire est belle, celle d'une transmission, magnifiquement dessinée. Je suis littéralement tombé sous le charme. Voilà une de ces lectures qui vous donne un sentiment d'apaisement, tout simplement de beauté. Je m'arrête là, je reste un peu muet devant cet objet. Si, à lire bien sûr et à posséder dans sa bibliothèque pour tout amoureux des belles choses.

24/12/2015 (modifier)
Couverture de la série Meridia
Meridia

Je me méfie toujours un peu de Thierry Gloris car ce scénariste m'a parfois déçu ; mais ici, je marche à fond dans son univers qui m'a immédiatement séduit, et de façon rapide en plus, plusieurs auteurs qui font trainer leurs récits devraient prendre exemple sur Gloris qui vous plante un monde imaginaire , des décors et une ambiance de façon ultra efficace et sans s'encombrer de lacis tortueux. Le mélange d'univers et d'époques aurait pu tourner à la pantalonnade, mais au contraire, il est très réussi, très riche et imaginatif, j'aime ce genre de concept, ça m'a rappelé un peu L'Empire de Trigan (même si là c'était de la science-fiction). Le début semble vouloir adopter un ton barbare et violent, avec des bestiaux monstrueux, des scènes sanglantes, et des gros bourrins qui s'étripent.. Plusieurs détails suscitent l'intérêt dans cette Bd qui pourrait ressembler à un fourre-tout hétéroclite, mais il n'en est rien : un régime politique matriarcal, protégé par des sortes d'amazones belliqueuses vêtues comme des Romains, des références à des dieux de plusieurs mythologies (Zeus, Hadès, Hephaïstos, Cybèle, Odin...), des décors d'édifices Renaissance voisinant avec des forteresses, une cité de style médiéval et des roitelets et seigneurs en costumes de Renaissance italienne... sans oublier une relation homosexuelle entre 2 des principaux personnages, ce qui n'est guère courant dans une Bd tout public. A cela, s'ajoutent des dialogues parfois assez crus qui tranchent avec la richesse littéraire des hors-textes (bien dans le style de Gloris). Bref, tout ceci est très plaisant à lire, et quand en plus, on a un dessin fabuleux pour illustrer tout ça, on peut carrément exulter. Le visuel est époustouflant, c'est d'une beauté inouïe, d'un hyperréalisme très pictural, avec quantité de détails, un tel soin dans les décors et les costumes que c'en est un véritable plaisir de détailler l'ensemble des cases. Voici donc une série de fantasy peu ordinaire, qui pose un univers très attirant et inventif, avec une progression bien mesurée, et qui va certainement s'amplifier dans les derniers albums.

23/12/2015 (modifier)
Couverture de la série Blast
Blast

Bon, j'ai mis 5/5, je sais ça doit être rare. Cet avis n'engage que moi, mais j'ai rarement été autant frappé et marqué par une bande dessinée, si ce n'est pas des grands incontournables, et encore. Vous avez ici, un raisonnement profond sur la marginalisation, la folie, le normal. Une portée philosophique profonde entachée d'un personnage principal à la psychologie malade ! Je me suis permis de faire une chronique vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=wzM-9qOZ9X4&feature=gp-n-y&google_comment_id=z12vvnfhslfazvgrq04cjrnykzmls1mp3lg0k A lire d'urgence, mais en prenant son temps quand même ^^. Sans doute à lire 2 fois d'ailleurs. Je précise que la lecture des 4 tomes est importante, lire 3 tomes sur 4 n'a aucun intérêt !

21/12/2015 (modifier)
Couverture de la série Le Maître d'armes
Le Maître d'armes

On frise la perfection… Bien sûr, dans son scénario, Xavier Dorison joue une partition bien connue : la confrontation entre l'ancien et le moderne, le choc entre ceux qui agissent pour l'honneur et ceux que rien ne motive que leur intérêt, une course poursuite haletante autour d'une Bible en langue vulgaire… Ces ficelles scénaristiques ont si souvent servi qu'elles pourraient être définitivement émoussées. Mais Dorison est un maître ; à l’instar de son héros, il garde le sens de l'aventure. Alors pourquoi changer une recette gagnante alors qu'il suffit de faire un petit pas de côté pour en raviver le piquant ? Il réussit donc le tour de force de réactiver une trame classique dans une histoire impeccablement rythmée, qui suit un fil implacable de la première à la dernière planche de cet excellent one-shot. Les personnages, tout en conservant le rôle stéréotypé que leur assigne l'auteur, offrent tous une complexité et une profondeur inattendues ; même les second rôles ont une densité qui les rend humains (ou inhumains, c'est selon). Les rebondissements sont certes attendus, mais rien ne se déroule exactement comme prévu et chaque séquence parvient malgré tout à étonner le lecteur ravi. Quant au manuscrit de la Bible traduite en français, il s'avère être bien plus qu'un MacGuffin… L'autre coup de génie est d'avoir situé le récit à une époque qui n'a été que rarement traitée en bandes dessinées. Le début du XVIe siècle est pourtant fascinant : la Renaissance, l'esprit humaniste, la Réforme, les prémices des guerres de religion offrent un cadre passionnant. Autre originalité : alors que la peinture de cette époque privilégie d'habitude les milieux urbains, l'action du Maître d'Armes se déroule dans les montagnes reculées du Sud Jura, entre des falaises enneigées et des forêts inquiétantes. Aux pinceaux, Joël Parnotte apporte à l'album ce qu'il faut de réalisme, avec un sens très maîtrisé des ambiances, du mouvement dans les combats et des cadrages. J'ai aimé ses premières œuvres, Hong Kong Triad, Les Aquanautes et Un Pas vers les Etoiles, puis je l'ai perdu de vue durant quelques années, puisque je suis passé à côté de la série Le Sang des Porphyre. Et là, je redécouvre un auteur qui a beaucoup gagné en assurance, dont le talent explose. À mon sens, Le Maître d'Armes est un des meilleurs albums paru cette année, qui fut pourtant un bon millésime. Du très grand art, vraiment.

20/12/2015 (modifier)
Par Ro
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Okko
Okko

La série Okko est terminée et je peux désormais la classer au rang de culte. Elle gagne d'autant plus ce droit qu'elle est l'oeuvre d'un unique auteur qui nous offre à la fois des scénarios originaux et très bien menés et un graphisme formidable. Hub a su créer un Japon de fiction, médiéval-fantastique, où samouraïs et bonzes croisent nombre de kamis et autres monstres du folklore japonais. Au cours de chapitres de deux tomes chacun, dont les décors et les intrigues s'inspirent successivement de chacun des quatre éléments naturels puis du passé des héros, on y suit les aventures d'Okko, ronin taciturne et chasseur de démons, et de ses acolytes, une sorte de grand guerrier démoniaque, un moine alcoolique et son jeune disciple. Confrontés à différentes situations originales et complexes, on voit les personnages évoluer et le mystère sur les origines du héros se dévoilent peu à peu. Malgré les trames emplies de fantastique, le ton est réaliste et volontiers sombre par moment. L'auteur n'épargne d'ailleurs pas son héros et n'en fait surtout pas un justicier lumineux et intouchable. Et pourtant il sait faire contraster cette noirceur avec de nombreuses touches de légèreté et d'humour. Le dessin est excellent. Décors et personnages sont soignés, beaux et pleins de personnalité. Les scènes d'action sont superbement représentées. Et certains paysages sont tout simplement envoûtants. Avec Okko, on va voyager de cités flottantes en monastères montagnards, de villages dans le vent en îles japonaises, dans un Japon fantasmé et beau. On découvrira des situations et décors dépaysants et parfaitement ciselés, en compagnie d'une petite bande de personnages fouillés et intéressants. Et quand vient le dernier diptyque et ses révélations sur le passé d'Okko, la série prend une nouvelle profondeur qui ne pousse qu'à vouloir relire l'intégrale, juste pour le plaisir.

03/02/2005 (MAJ le 18/12/2015) (modifier)
Par Spooky
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Poison City
Poison City

Tetsuya Tsutsui a toujours été un auteur un peu particulier. Ses mangas, que d'aucuns qualifieront de violents, ne laissent pas indifférent. C'est ainsi qu'il a appris, un peu par hasard, que sa série Manhole avait été frappée de censure dans un département japonais il y a 5 ans. Une censure qui se prononce sur l'aspect visuel, et donc une évaluation tronquée des ouvrages passés sur le grill. Choqué et furieux de cette procédure, il décide d'en faire le sujet de sa nouvelle série, "Poison City". On suit donc les aventures d'un jeune mangaka dont le travail est lui aussi frappé de censure. Un souci qui impacte toute la chaîne de production du manga, au niveau du magazine de prépublication. Tsutsui met donc en scène les différents niveaux (éditeur, responsable éditorial, auteurs) qui vont voir leur travail touchés par une telle mesure, totalement abusive et aberrante, mais bien réelle. C'est plutôt instructif, je pensais que ce genre de censure n'existait pas ou plus au Japon, qui a vu passer bien des choses dans les pages de ses mangas... L'histoire se tient bien, avec en récit enchâssé le manga sur lequel travaille Mikio Hibino, comme un miroir, une deuxième mise en abyme de l'évolution de la société japonaise... Intéressant, même si, dans son souci de nous montrer les différentes facettes de la chose, Tsutsui me semble aller un peu vite en besogne. Une impression confirmée dans le second tome, lu un peu vite à mon goût, et qui aurait eu besoin, à mon goût, d'une écriture un peu plus approfondie. Au niveau graphique c'est toujours aussi efficace, aussi bien dans les scènes d'action -présentes dans le manga d'Hibino- que dans les discussions entre le mangaka et ses partenaires éditoriaux. Un diptyque intéressant sur l'industrie du manga, et la censure dont elle semble encore faire l'objet...

18/03/2015 (MAJ le 15/12/2015) (modifier)
Couverture de la série Duelliste
Duelliste

Comme mon camarade Mac Arthur, je suis étonné que cette série soit si peu connue et si peu avisée, mais il est vrai que depuis quelques années, Le Lombard ne fait plus de promo pour ses Bd avec le même entrain que Dargaud ou Delcourt... En tout cas, cette bande a de quoi plaire, et d'ailleurs en tant qu'amateur de longue date du genre cape et d'épée (surtout au ciné), cette série ne pouvait que me réjouir. On ne s'y embroche pas à chaque page, il est question aussi d'alchimie, de complot occulte, de pierre philosophale, de Nicolas Flamel... autant d'intérêts qui s'ajoutent à cette intrigue pas si linéaire que ça, et à un contexte historique de début de règne de Louis XIV (encore sous le gouvernement de Mazarin) parfaitement décrit, mais qui se sert plus du décor XVIIème ; il y a peu d'implication de personnages réels (on y voit D'Artagnan, mais de façon furtive). Les références alchimiques, la véracité historique constituent un tissu bien construit et juste ; les personnages sont intéressants, et j'aurais plutôt tendance à classer le tout en genre historique plus qu'en aventure, même si les 2 sont liés. Seul le dialogue par endroits est un peu verbeux et pesant, mais ce n'est pas trop gênant quand même. Cependant, un détail m'interpelle : je n'ai jamais entendu parler de duellistes de location ou de bras armés se battant en duel à la place de gentilshommes couards ; en ce XVIIème siècle, les gentilshommes de petite ou de grande noblesse étaient bien trop imbus de leur personne ou trop fringants pour refuser de se battre eux-mêmes. Tirer l'épée était un des plus grands privilèges de la noblesse de ce temps, un honneur même, songeons à D'Artagnan, à Cyrano, François de Capestang, le baron de Sigognac, Lagardère... La seule fois où un gentilhomme pouvait refuser de se battre, c'était contre un roturier, sa condition le lui interdisant, mais certains nobles passaient outre, ils avaient trop envie d'en découdre. Seuls les seigneurs fourbes ou ayant peu de scrupules engageaient des spadassins pour tuer un gêneur, mais c'est tout ; or Antoine Velayne et Masao ne sont pas de vulgaires spadassins. Donc, si on décide d'accepter ce postulat, cette série est très agréable à lire, surtout quand on a un dessin aussi beau pour l'illustrer ; ce dessinateur italien que je ne connais pas, réussit en une mise en page moderne à produire un trait extrêmement soigné, raffiné et propre, en n'omettant pas les petits détails dans les éléments de décor ou les riches costumes des personnages, c'est un vrai plaisir de scruter ses cases, j'adore ce type de graphisme sur des Bd historiques.. Une Bd à suivre, en espérant qu'elle ne décevra pas.

15/12/2015 (modifier)
Couverture de la série Undertaker
Undertaker

"Hop hop hop ! Attention à ne pas s'enflammer trop vite ! l'enthousiasme doit rester modéré quand rien n'est fini, l'expérience me l'a appris", avais-je écrit !. Effectivement, devant la recrudescence de 4 étoiles, même pour un western, je restais méfiant. Et même encore plus quand l'éditeur a l'audace de baser sa promo sur cette phrase imbattable : "Le plus grand western depuis Blueberry". Non mais là attention les enfants ! c'est de la prétention visant le plus haut degré ; Dorison et Meyer veulent-ils d'emblée se comparer à ce qui reste comme la référence incontournable du genre ? pas moins... Voyons ça.. Alors oui, ça démarre bien, l'album est plaisant, le scénario est fluide et ne s'encombre pas de complications inutiles ou de faiblesses voyantes, il y a une couverture superbe, le ton me plait, et l'ambiance me semble plus proche des westerns des années 70, car ici on n'est pas chez Sergio Leone, ni chez John Ford. On est proche de Leone, mais pas assez, ça sent le ton crépusculaire et légèrement distancé qu'on ne retrouve pas véritablement chez Leone, c'est plus proche de Peckinpah, de Ralph Nelson ou d'Arthur Penn... j'ai retrouvé ici des éléments qui sont communs à ces 3 cinéastes. Et suprême délice qui positive cette Bd : le dessin de Meyer atteint des sommets. Ce qui m'a frappé en ouvrant ce premier album, c'est l'incroyable air de famille avec le trait qu'avait atteint Giraud sur Blueberry entre 1969 et 1976, c'est flagrant, la filiation saute aux yeux, de même qu'il y a aussi un petit air de famille avec le dessin de Swolfs sur les premiers Durango, mais là c'est seulement graphique, pas au niveau de l'ambiance qui dans Durango est purement Leonienne. Au vu de tout ça, j'avais noté 3/5 par prudence et j'attendais, car c' est très simple : pour moi, le personnage de Jonas Crow n'en avait pas encore montré assez pour m'éblouir comme l'avait fait Mike Blueberry dans Fort Navajo ; Charlier avait doté d'emblée son héros d'un véritable caractère de tête de mule et d'officier indiscipliné, ce qui le rendait attachant. Là, je demandais à voir. Pour moi, Dorison n'avait pas encore suffisamment creusé son héros, tous les caractères des personnages étaient entrevus, mais j'avais espoir et j'ai eu raison, je le sentais, comme je présumais que l'album suivant risquait d'être un chef-d'oeuvre au vu du cliffhanger de folie offert par les auteurs. Pas manqué donc, Dorison a peaufiné de façon magistrale le caractère bien trempé de son Jonas, il est mieux cerné, malgré des zones d'ombre, mais ça c'est pas grave, il ne faut pas trop en révéler encore, car si ça devient une série sur une longue échéance, il sera alors temps d'en rajouter. Crow est un anti-héros cynique ni trop bon, ni trop mauvais, capable d'une violence fulgurante en tuant un type à coup de fer à repasser ; c'est un portrait puissant et contrasté. Les autres caractères sont également mieux définis, on découvre un autre visage de miss Rose, et la Chinoise Lin n'est pas non plus une sainte.. de même que les mineurs sont de gros bourrins avinés, un cliché conforme à ce qu'ils étaient parfois dans l'Ouest. L'évolution du scénario est surprenante mais parfaitement maitrisée, avec de bons dialogues. Le duo Dorison/Meyer se hisse donc au sommet en faisant revivre le western tel que je l'aime et tel que je l'ai vu dans Blueberry et même Comanche qui dans certains épisodes, prenait des allures très sombres. Quant à Meyer, son dessin est prodigieux, ses décors de rochers sont très Giraudiens, c'est époustouflant.. Pour la suite, la formule diptyque semble bien fonctionner, si c'est le cas, ça ne pourra que monter en puissance, connaissant Dorison et Meyer dont l'osmose est aussi bonne qu'elle le fut sur Asgard. "Undertaker" a tous les atouts pour être un très grand western en BD, le ton est plutôt sombre, les personnages bien établis, le dosage entre psychologie, tragédie et récit d'action est idéal, le mot d'ordre restant l'aventure. C'est donc un des meilleurs westerns modernes réutilisant de vieilles recettes qu'il m'ait été donné de lire, mais pas le chef-d'oeuvre culte que certains voudront y voir, car pour moi, Blueberry reste indétrônable, indéniablement LE plus grand western de la BD mondiale de tous les temps, et je pèse mes mots. "Undertaker" lui colle aux fesses de près, mais il reste derrière, son tort justement n'est-il pas d'imiter un peu trop le modèle ?

15/06/2015 (MAJ le 14/12/2015) (modifier)
Par Blue Boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose ?
Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose ?

Le titre annonce parfaitement la couleur. Le thème abordé, le grand âge et la décrépitude jusqu’à la mort, n’a vraiment rien de glamour à une époque où le « jeunisme », idéologie doucement discriminante qui ne veut pas dire son nom, se présente de manière doucereuse via nos écrans comme une valeur « positive ». A la question du titre, Roz Chast répond évidemment par la négative, bien décidée à évoquer vaillamment ce « voyage au bout des soins palliatifs » qu’elle a partagé avec ses parents pendant plusieurs années. Des parents – un père soumis corps et âme à une épouse autoritaire et dépourvue d’humanité – dont il lui est arrivé de se demander si elle n’était pas la fille adoptive. Roz Chast, dont c’est le premier ouvrage publié en France, réussit ici un véritable tour de force. Recourant à un humour instaurant une distance salutaire vis-à-vis d’une situation très difficile, elle parvient à nous captiver grâce à son sens narratif incontestable, mais aussi en creusant au plus profond d’elle-même, sans faux-semblants. On imagine facilement que cette expérience lui a occasionné de terribles blessures morales et qu’il lui fallait trouver un exutoire. A mi-chemin entre littérature et bande dessinée, le livre alterne passages écrits et dessins, en cases ou en illustrations, avec parfois des photos qui viennent renforcer l’authenticité du propos. Sur plus de 200 pages, on assiste à la lente dégradation de M. et Mme Chast, qui demeurèrent jusqu’à la fin dans le déni vis-à-vis de leur propre déchéance puis de leur disparition inéluctable. Tout commence alors que Roz décide de leur rendre visite dans leur quartier de Brooklyn, après des années de séparation liées à la distance géographique, mais surtout à un besoin plus ou moins conscient de se détacher de ce duo parental fusionnel et vivant dans un vase clos étouffant. Jusqu’alors, le téléphone suffisait amplement, lui évitant de voir ce qu’elle ne voulait pas voir... Mais lors de sa visite, le choc survient, sans préliminaires. Les premiers signes du déclin se dévoilent à ses yeux incrédules, comme autant d’exhalaisons de la faucheuse pointant le bout de son nez : la couche de crasse qui envahit tout, meubles et objets, les piles de magazines et de pubs qui grossissent… C’est alors que viendront les questionnements, la culpabilité mais aussi les colères et les rancœurs remontant à l’enfance, et plus prosaïquement la perte d’autonomie progressive des géniteurs, le déménagement vers la résidence pour personnages âgées (« cet endroit »), l’aspect pécuniaire et les inquiétudes liées aux frais prohibitifs de la prise en charge non couverts par l’assurance, le temps des cartons et du rangement d’un appartement où macère un fatras de souvenirs dérisoires, les premières chutes et l’hospitalisation qui s’ensuit, tels des coups de boutoir avant l’approche du précipice à vitesse grand v., et enfin le retour à l’état de nouveau-né annonçant un dernier soupir, toujours reporté en ce qui concerne la mère, comme dopée par un instinct de survie hors-normes et sa robustesse « de paysanne ». Des « prolongations » qui finiront par provoquer un début de déprime chez Roz, déjà affublée du lourd statut de fille unique, et à qui sa mère indifférente consentira un « Je t’aime » ténu une semaine avant sa mort. Le dessin tient plus des pattes de mouches mais n’en dégage pas moins une grande expressivité, très efficace dans sa manière de montrer l’essentiel, s’effaçant pudiquement derrière le texte lorsque les mots se passent d’images. Le ton est juste, et cette volonté de se mettre à nu tout en conservant un humour protecteur produit quelque chose de sincèrement poignant, sans pathos aucun. Pour comprendre, il suffit d’observer les croquis incroyables de la mère assoupie sur son lit d’hôpital, vers la fin du récit. Il fallait un certain courage à l’auteure pour évoquer avec autant de détails cette douloureuse expérience, mais autant que le lecteur soit prévenu : il devra faire preuve lui aussi d’une certaine endurance. Le sujet est aussi captivant que macabre, et c’est un miroir de notre destinée commune que Roz Chast nous tend, un miroir peu enjôleur que certains rechigneront peut-être à empoigner, mais immense sera le gain d’accepter cette leçon d’humilité quant à notre condition de misérables mortels. Après l’atypique Ici publié en début d’année, Gallimard confirme qu’il prend au sérieux le neuvième art en étoffant son catalogue d’ouvrages hors-normes et de qualité.

13/12/2015 (modifier)
Par KanKr
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Maître d'armes
Le Maître d'armes

La Bible et l'épée ! 1537, à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance, Hans Stalhoffer, Gauvin de Brême et Casper convoient de quoi faire chanceler le dogme catholique en place : une bible traduite en français ! Errant dans les montagnes jurassiennes, l’enseignant d'escrime déchu escorte ses deux compagnons protestants en direction de la Suisse pour y imprimer cet ouvrage suscitant tant de convoitises. Un voyage qui sera loin d'être une sinécure ! Et pour cause, la chasse à l'homme est vite lancée contre ces hérétiques, sous l'impulsion d'un émissaire de la Sorbonne qui envoie sur les traces de Hans, à qui il voue une haine farouche, une horde de montagnards. Face à cette belliqueuse compagnie, les statistiques ne sont pas en faveur des trois proies, mais ce serait oublier que le vieux guide fut le maître d'armes de François Ier. Expérimenté et encore vif, il est bien décidé à traquer ceux qui l'ont pris pour cible. Bien que la trame du récit s'axe sur cette course poursuite, les auteurs explorent, à travers Le Maître d'Armes, la dualité. Une opposition que l'on retrouve tout au long de l'intrigue : l'affrontement des papistes et des réformistes, l'épée contre la rapière, l'ancienne génération lettrée et pessimiste sur la société face à la nouvelle, candide mais optimiste. Derrière cette aventure impitoyable et sanglante, Xavier Dorison nous livre une réflexion sociopolitique sur un monde en pleine mutation. Diffuser à tous les saints écrits, jusqu'alors uniquement disponibles en latin, en des termes que chacun peut comprendre était un immense pas que beaucoup de détenteurs de la parole divine n'étaient pas prêts à franchir de peur de perdre le contrôle et le pouvoir que leur conférait la connaissance d'une langue qu'eux seuls maîtrisaient encore. Profondément d'actualité, le propos qu'il développe montre combien les sujets gravitant autour de la spiritualité sont sensibles et cloisonnés par des instances religieuses minoritairement favorables au changement. De son trait fin, précis et dynamique, Joël Parnotte orchestre à la perfection l'action, notamment par un découpage magnifique des cases. Par des cadrages serrés et intimistes, laissant place aux regards détaillés avec minutie, jusqu'aux vues panoramiques magistrales des montagnes balayées par l'hiver, il fait tour à tour partager au lecteur les émotions de ses personnages et l'ivresse des grands espaces. On est saisi par l'ambiance glaciale, austère et nocturne, mais aussi par le travail réalisé sur les postures de combats, traduisant un gros labeur de documentation tant les séquences semblent chorégraphiées. Voilà une œuvre très immersive, qui dépasse le cadre de la bande dessinée pour flirter avec la mise en scène cinématographique ! KanKr

12/12/2015 (modifier)