Voilà un album scandaleusement nécessaire ! Je veux dire qu’il est scandaleux qu’il soit nécessaire, et qu’il ne soit pas qu’un roman graphique !
Ceci étant dit, Joe Sacco réalise là, sur un « sale » sujet, un très bel ouvrage, fruit d’un immense travail en amont et pendant sa rédaction.
J’avais déjà trouvé très bon son travail pour la publication de Palestine, mais là c’est vraiment un maître ouvrage je trouve. Qui nous replonge dans un épisode oublié (allez savoir pourquoi…), un « dommage collatéral » d’un événement lui-même à la fois méconnu et déformé, à savoir l’intervention franco-anglo-israélienne sur Suez en 1956 (beaucoup de manuels scolaires, lorsqu’ils évoquent cet événement, omettent même de citer Israël parmi les agresseurs).
Et donc, Sacco a voulu vérifier les informations qu’il avait collectées selon lesquelles les Israéliens avaient profité de cette intervention pour liquider toute velléité de résistance palestinienne en massacrant des centaines de civils dans la bande de Gaza, à Rafah et Khan Younis.
On retrouve dans cet album les qualités habituelles de son travail. D’abord un très bon dessin, simple, clair, qui n’hésite pas à présenter des décors fouillés et précis.
Ensuite une construction vivante, mêlant quelques temps faibles, des moments de « détente », à des passages plus glauques et douloureux (qui dominent vu le sujet).
Enfin, Sacco se pose des questions, nous fait part de ses interrogations, de ses méthodes de travail, et, même s’il aboutit à un album à charge, il n’hésite pas à montrer que les Palestiniens ne sont pas unanimes face au Hamas ou au Fatah. De la même manière, il fournit ses sources en fin d’album et donne la parole à des responsables israéliens. Pas de manichéisme outrancier donc.
Pas équilibré pourtant ? Mais il existe un tel déséquilibre dans les temps de paroles accordés à chaque camp dans cet enfer qu’est devenu ce petit bout de Terre (enfer pour les réfugiés palestiniens surtout on l’a bien compris !) qu’il n’y a là que volonté de rétablir un semblant d’équité.
Et les récents événements de l’année 2014 ne font que renforcer le sentiment d’impuissance, de dégoût ressenti par tout observateur neutre, et par les Palestiniens que Sacco a rencontrés pour son ouvrage. N’oublions pas qui est l’agresseur, qui occupe illégalement les terres des autres, qui détruit leurs maisons, tue leurs enfants, arrache leurs cultures, détruit les infrastructures sanitaires et scolaires, assassine arbitrairement et hors décision judiciaire (avec des missiles, et tant pis pour ceux qui se trouvent autour), c’est-à-dire qui commet quotidiennement des crimes de guerre, en toute impunité. Que les médias taisent cette évidence est scandaleux. Qu’ils continuent parfois à mettre sur le même plan le stress occasionné par les tirs de missiles du Hamas et les bombardements israéliens est choquant.
Bien sûr des civils israéliens meurent, des Palestiniens commettent des crimes. C’est inacceptable. Mais rien n’est fait pour changer les choses. Et sans le travail de personnes comme Joe Sacco, les Palestiniens sont condamnés à mourir à petit feu, la bouche fermée, aucun BHL ne venant sur les plateaux télé réclamer une intervention « de la communauté internationale ».
Sacco est un auteur engagé, dans le noble sens du terme. Il est sûrement critiquable, mais il argumente, et amène au débat. Pour y participer, je vous recommande chaudement lecture et achat de ce remarquable documentaire !
On va éluder de suite les aspects négatifs de cette série :
- Oui le premier tome est le plus beau et abouti mais le plus creux.
- Oui l’histoire aurait pu s’en tenir à un seul tome.
Sorti de ces deux a priori pouvant être légèrement rebutants, on y trouve quoi dans cette série aux couvertures magnifiques sur une ènième variation éculée sur Alice au pays des merveilles ? Et bien il s’agit d’une aventure humoristique sur les pérégrinations de la fameuse héroïne de Lewis Carroll qui devient amnésique et complètement paumée dans la jungle de Tarzan avec tous les personnages détournés des contes de l’oncle Walt.
Si le premier tome peine à trouver ses marques, faute à un Tebo en plein tâtonnement de son œuvre, il se lache complètement sur le second et troisième tome en rajoutant pèle mèle Peter Pan, le capitaine Crochet, le petit Chaperon Rouge et Barbe-Bleue aux protagonistes initiaux que sont une plante carnivore nommée Ella, le tigre du livre de la jungle et Eddy le Mandrill.
Je ne sais si cette relecture se doit d’être conseillée aux tout petits vu le nombre de références cachées ici et là mais même pour un public adulte ayant gardé une âme d’enfant, c’est un sacré régal… Il faut dire également que les dessins de Nicolas Keramidas sont de toute beauté en usant de cadrages délirants, lecture en organigramme sur double page et quelques cases géantes chatoyantes…
On sent bien que l’inspiration n’aurait pas été si soutenue sans la décision d’achever le tout au bout de 3 tomes. Car au final on raconte le passage d’Alice et du mandrill et leurs rencontres de personnages atypiques. Certains resteront de marbre, d’autres auront le sourire au bord des lèvres et la mission principale d’être diverti est pleinement réussie.
Certains passages pourraient même devenir cultes pour un peu qu’on soit bien le public ciblé… Aucun regret me concernant malgré une conclusion facile où l’on sent bien qu’on pourrait continuer la ballade de Alice sur un autre univers mais c’est très bien tel quel. Pour les grands qui ont conservé leur âme d’enfant sans restriction.
Le dessin animée Batman des années 90 fait parti des meilleurs souvenirs de mon enfance (j'ai d'ailleurs toute la série sur DVD) et c'était avec impatience que je voulais lire cette bande dessinée qui se situe dans cette univers.
Comme son nom l'indique, cet album mets en vedette les personnages féminins de l'univers de Batman. Cela commence avec une aventure de Batgirl où sont également présent Harley Quinn et Poison Ivy. C'est une très bonne histoire agréable quoique un peu faible comparé à ce qu'il va suivre.
La seconde histoire est une mini-série en cinq parties mettant en vedette Batgirl, Harley Quinn, Poison Ivy, Catwoman et la policière Renée Montoya. Chaque personnage est bien utilisé et cela donne une histoire remplit de rebondissement.
Mais le meilleur est la mini-série en 3 épisodes mettant en vedette le duo Harley Quinn et Poison Ivy (et c'est d'ailleurs les seules histoires où Batman est réellement présent). J'adore duo et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ses histoires. Harley Quinn est très drôle et j'aime sa relation avec Poison Ivy. D'ailleurs, pour un truc censé être pour les jeunes selon l'éditeur il y a plusieurs scène de fanservice. De plus, la relation du duo est très ambiguë (elles couchent dans le même lit notamment) !
Un bon album à lire si on aime Batman (et particulièrement Harley Quinn et Poison Ivy).
Tout ce qui concerne Saint-Malo m'intéresse étant donné que je suis tombé amoureux de cette ville depuis 1989 lorsque je l'ai découverte et visitée entièrement, et chaque fois que je fais un périple breton, j'essaie d'y inclure une petite balade sur ses remparts qui me ravit toujours. J'en connais donc les moindres recoins, et pour la lecture de cette Bd, c'est très utile, car de nombreux lieux sont cités : porte Saint-Vincent, Tour Quic-en-Grogne, Saint-Servan et sa Tour Solidor, le fort du Petit Bé, le môle des Noires... tout ça me parle et je sais les situer.
Malfin a réalisé un travail remarquable pour restituer parfaitement tous ces lieux et la géographie topographique de la ville et de ses alentours, son dessin est clair, agréable à l'oeil, superbe et historiquement conforme, en donnant beaucoup de caractère à la cité corsaire, ça doit le changer de Golden City. C'était important de dessiner certains endroits tels qu'on les voit car beaucoup d'entre eux ont changé après les dégâts subis.
Les Allemands avaient en effet transformé Saint-Malo et ses environs en vaste camp retranché dès 1942, situant le gros de leurs forces dans l'île de Cézembre (pourtant assez petite et la plus éloignée de la cité intra-muros) ainsi que dans le Fort de la Cité à Saint-Servan ; contrairement à ce qu'on croit, la ville ne fut pas directement victime des bombardements alliés entre le 1er et le 14 août 1944, mais elle fut ruinée à 80% par de nombreux incendies qui n'ont pu être enrayés (les bombardements ont plutôt bien visés les batteries allemandes hors de la cité intra-muros). La reconstruction par les Monuments Historiques est tout à fait exemplaire, très respectueuse du passé, les restaurateurs ayant à coeur de faire revivre la vieille cité de Surcouf dans un esprit de scrupuleuse fidélité. Les remparts et le château de la duchesse Anne n'ayant pas été touchés, les maisons d'armateurs ont été reconstruites à l'identique ; je me suis toujours émerveillé de cet exploit lors de mes balades malouines, ce qui ne fut pas le cas dans d'autres villes.
Cette bande m'a donc sacrément intéressé, c'est non seulement un bel hommage à Saint-Malo et à sa région, mais aussi un joli récit de guerre avec des moments intenses et d'autres plus intimes, le tout vu à travers la destinée d'une poignée d'adolescents et de quelques résistants, un formidable hymne à la liberté qui décrit un épisode décisif de la fin de la guerre, on y sent les Boches acculés, qui jettent leurs dernières forces dans la bataille, on est quand même 2 mois après le Débarquement en Normandie, et ils n'y croient plus, ils n'ont plus que l'énergie du désespoir pour tuer l'espoir des Malouins.
Tout ceci est minutieusement reconstitué, et il me tarde d'en connaître la suite dans un tome 2 qui tarde un peu à venir. Une brillante réussite tant graphique que scénaristique.
J'aime bien quand les codes de la BD pour enfants sont détournés intelligemment. C'est le cas avec cette série de strips mettant en scène une renarde roublarde et son environnement. En effet elle utilise les pires ruses pour boulotter les bébés de la maman lapin, chourer des poules au nez à la barbe du chien de garde qui est complètement idiot, et réussit même à éviter de se faire tirer dessus par le fermier.
Les résultats de ces stratagèmes sont toujours les mêmes -elle s'en sort toujours- mais les moyens mis en oeuvre sont suffisamment variés pour qu'on ne ressente pas de lassitude au fil de la centaine de strips que réprésente l'album.
Ceux-ci sont d'ailleurs originellement parus sur le site Profeseur Cyclope, spécialiste en BD en ligne, avant de se voir repris en album coédité par Arte et Casterman.
Le résultat est franchement fendard, même si on verse très rarement dans le trash. Disons plutôt que c'est assez cynique, et suffisant pour passer un bon petit moment de lecture.
L'Héritage des Taironas, c'est une belle aventure romantique dans un cadre historique rigoureux. Je salue l'originalité de son décor et de son déroulement. Et je salue la réussite impeccable de sa narration. Nous avons là une série en deux tomes dense, prenante, intéressante et dépaysante.
Tout est parti d'une relique pré-colombienne anciennement possédée par la famille de l'un des co-scénaristes. Les auteurs ont imaginé l'histoire qui a mené l'un des aïeux de François De la Ruquerie à entrer en possession de cette dernière lors d'un long séjour aux Amériques au 19e siècle.
Cela commence un peu avant 1870, en Normandie mais nous transporte rapidement en Californie pour nous y faire découvrir l'ambiance de pionniers qui régnait dans cet état en plein développement à l'époque. Avec le héros, nous allons ainsi participer au fameux projet de jonction ferroviaire transcontinentale entre la Central Pacific et l'Union Pacific.
Puis ce sera en Colombie que nous serons transportés, pour un autre projet ferroviaire nettement plus compliqué qui nous mènera à découvrir la situation politique complexe du pays mais aussi un peuple indien dont je ne savais rien, les Kogis.
Et la boucle sera ensuite bouclée par un retour en Normandie.
C'est une histoire que j'ai trouvée remarquablement racontée. Son contenu aurait facilement pu s'étaler sur 4 tomes ou plus car il s'y passe beaucoup de choses dans des décors et des moments bien différents, mais la narration rend tout cela d'une grande clarté et on rentre immédiatement dans une histoire prenante et pleine du souffle de l'aventure et du romantisme. On peut se demander parfois où les auteurs veulent en venir et s'ils ne se perdent pas un peu dans les nombreux méandres de leur récit, mais au final tout tient la route et se finit sur une jolie touche optimiste.
Le graphisme n'est pas en reste. Malgré un côté légèrement académique, il est beau, joliment colorisé et pose de belle manière l'ambiance visuelle de lieux très variés. Il participe à l'agréable sensation de dépaysement, tant chronologique que géographique, du récit.
C'est donc un diptyque coup de cœur auquel je ne m'attendais pas, un cocktail qui ravira les amateurs de récits historiques, d'exotisme et d'aventure romantique.
Quelle excellente idée d'explorer les débuts de Sherlock Holmes qui n'est encore qu'un petit détective amateur en 1876, n'ayant pas encore exercé ses formidables talents auprès de son ami Watson qu'il rencontrera en 1887, soit 11 ans plus tard, année de sa première grande enquête, "Une étude en rouge". Conan Doyle n'avait jamais décrit cette jeunesse, c'est donc un concept intéressant mais qu'il fallait bien maîtriser, car quand on s'empare d'un personnage aussi mythique pour des récits non écrits par son créateur, ça peut être risqué. Mais Cordurié s'en sort tellement bien qu'il a décliné les aventures de Sherlock dans 3 autres diptyques de cette bonne collection 1800.
Dès les 5 premières pages du prologue, on est pris, happé, captivé, saisi par une atmosphère inquiétante, étouffante et malsaine, c'est une scène qui fait froid dans le dos, et on se dit que si toute la Bd est ainsi, on est tombé sur du lourd. En tout cas, moi je prend sans hésiter. Car ça continue dans la bonne impression, avec la scène dans le pub qui pose les personnages, ceux des amis de Holmes et Holmes lui-même qui fait une petite démonstration de ses talents d'observation sur laquelle il fonde ses déductions.
Holmes est donc plus jeune de 10 ans, il n'habite pas Baker Street, vit avec un jeune violoniste et fréquente aussi un jeune inspecteur de Scotland Yard à qui il rend service dans des enquêtes troubles. Il va être confronté pour la première fois aux Moriarty père et fils, dont les noirs desseins sont bien dans le ton de certaines histoires de Conan Doyle ; l'assimilation est donc remarquable, de même que les caractères ont été bien captés par le scénariste. Le vieux Moriarty y est présenté comme un sinistre personnage plein d'autorité, machiavélique et impitoyable, sachant appréhender les situations compliquées, et dont la noirceur des crimes fait délicieusement frissonner.
La petite part de fantastique qu'on trouve ici rappelle que Sherlock Holmes frôlera parfois cet univers (souvenons-nous du Chien des Baskerville, ou la Vallée de la peur...), mais l'essentiel est de retrouver une ambiance morbide et mystérieuse agrémentée de quelques scènes d'action bienvenues, dans un Londres d'époque toujours très évocateur, c'est ce qu'ont parfaitement réussi les auteurs, surtout le dessinateur qui sait restituer à merveille ces décors sombres et tortueux, à l'aide d'un trait propre, superbe et maîtrisé. Le dialogue est également très brillant.
Voici donc un splendide diptyque qui a su bien cerner l'univers de Holmes, angoissant à souhait et aux réelles qualités que n'aurait sans doute pas renié Conan Doyle en personne.
Moi également je m’étais détourné de Doggybags pour X raisons même si je continuais religieusement à acheter chaque opus dès sa sortie mais que voulez-vous, mon goût immature pour les œuvres nanardesques envoyant du trash, du sang et du mauvais goût inspiré à tous les étages a toujours eu raison de ma santé mentale ainsi que de mon portefeuille !
Cela fait donc plus d’un an que cet « hors-série » traînait dans mon bordel parmi tant d’autres et accessoirement les autres Doggybags « réguliers » que je n’avais point lu depuis le second opus.
Bien mal m’en a pris avec un rattrapage express de cette lecture immorale qui m’a montré d’une part qu’il s’agit d’une collection fantastique pour dénicher un vivier d’auteurs français méconnus qui ne devraient plus le rester longtemps et parmi toute cette ribambelle rafraîchissante : Neyef et son South Central Stories découpé en 3 actes et qui a inspiré à Run, directeur de la publication Doggybags, d’éditer cet hors-série reposant entièrement sur le talent de Neyef.
Dans le fond il s’agit d’un schéma classique inspiré par les films de « gangstas » avec une leçon d’initiation pour 2 jeunes paumés pour intégrer un gang : buter un membre influent du groupe rival.
Dans la forme, il s’agit d’un récit bien découpé et utilisant le principe de « points de vue » en découpant l’action par plusieurs protagonistes différents.
On se doute bien que tout va très mal se passer et que le sang va couler à flots en guise de vengeance sans concession. Neyef fait le pari culotté d’introduire également le principe du miracle qui épargne une vie (comme celui qui épargne Vincent et Jules sur lesquels on a tiré à bout portant dans Pulp Fiction) par l’introduction d’un personnage inattendu…
Les références à Tarantino, GTA ou même Breaking Bad étant parfaitement digérées, Neyef mène la barque de façon tout à fait limpide et emmène son lecteur aux antipodes du récit initial en se permettant même une ultime référence de qualité à la légende du bluesman Robert Johnson (voir le magnifique Love in Vain publié la même année) de façon culottée mais astucieuse…
Tout ça ne serait pas complet sans le style graphique superbe de Neyef. On peut pressentir l’influence de comics ou de manga et de l’école Singelin/Run mais son style est inimitable et dynamique et parfaitement en osmose avec la palette de couleurs très nineties du récit.
Découvert déjà dans une histoire de Doggybags 3 et maintenant seul en lice, Neyef est à coup sûr une révélation sur laquelle on devra compter et dont on attend le prochain travail avec impatience. En attendant, régalez-vous avec ce chouette opus de Doggybags !
(Après lecture du tome 1, L'Art Invisible.)
Un ouvrage théorique en BD, sur la BD. Ça faisait un moment que je voyais cet opus très bien noté sur notre site marron préféré... et j'ai enfin sauté le pas, pour mon plus grand bonheur !
Chapitre 1 : l'auteur définit ce qu'est un comics, remonte aux origines très lointaines du comics, et enfin distingue comics (un art séquentiel) et cartoons (un style de dessin). Sans être le plus passionnant, ce chapitre est néanmoins indispensable. Son plus gros intérêt, pour moi, vient des exemples historiques, très pertinents et bien expliqués.
Chapitre 2 : il discute le degré de simplification et d'abstraction d'une image, et ce que ça implique comme effet produit sur le lecteur. Cela lui permet de classer les styles de dessin dans un grand triangle synthétique. Ce chapitre ne concerne pas seulement la BD mais tous les arts picturaux. Pour moi ça a été une vraie révélation. Vraiment, je ne verrai plus jamais les dessins comme avant...
Chapitre 3 : il discute le phénomène de « closure » et notamment les différents types de transition entre une case et la suivante, et comment ces types de transition sont pratiqués dans les grandes écoles de BD (américaine, européenne et japonaise). Absolument passionnant ! [P.S. : j'ai lu en anglais donc désolé si je ne sais pas comment certains termes sont traduits dans la version française.]
Chapitre 4 : sur la façon de rendre le déroulement du temps en BD, d'une case à l'autre, ou au sein d'une seule et même case. Là encore, les exemples sont juste géniaux.
Chapitre 5 : sur l'expressivité des formes et les symboles. Seul truc bizarre de ce chapitre, il traite d'une part le type d'expression rendue par le style de traits utilisé dans le dessin (p. 126 notamment), et d'autre part l'apparition d'un langage de symboles propre aux cartoons (gouttes de sueur, lignes d'odeur, etc.). Pour moi ce n'est pas évident que ce soit vraiment le même type de phénomène. Ceci dit, ce n'est pas grave, les deux sont intéressants.
Chapitre 6 : sur les types d'interaction possibles entre le dessin et le texte. Encore une fois, la classification est hyper bien vue et les exemples rendent la démonstration très claire.
Chapitre 7 : la décomposition de la création d'œuvre d'art en 6 « couches » me paraît intéressante, mais l'histoire sur l'évolution de divers artistes à leur découverte est peut-être un peu longue.
Chapitre 8 : ce chapitre sur les couleurs, en revanche, est un peu court.
Chapitre 9 : il s'agit d'un chapitre de conclusion, qui résume un peu tout.
Beaucoup de gens l'ont déjà dit, cet ouvrage est tout simplement incontournable si vous intéressez un peu à la BD en tant que forme d'expression. Plusieurs idées présentes dans cet ouvrage ont d'ores et déjà changé ma façon de voir les BD que je lis, et les exemples sont d'une pertinence telle que le propos, pourtant assez théorique, est tout à fait limpide. Un très grand bravo à l'auteur ! Et merci aux autres aviseurs pour m'avoir fait découvrir cet ouvrage exceptionnel !
Voici donc l'autre suite au "Pouvoir des Innocents", qui se passe entre cette série et Les Enfants de Jessica. Les sorties des deux séries vont, je pense, être quasiment simultanées, histoire de donner une double résonance à cette saga remarquable.
Ici nous apprenons donc comment Joshua Logan s'est rendu aux autorités, et comment il prépare sa défense. Mais bien sûr cela ne va pas se passer comme il le souhaite, puisque presque dix ans plus tard, il sera toujours en prison (ceci n'est pas un spoiler, puisque révélé dans le tome 1 de Les Enfants de Jessica, sorti avant ce premier tome). Que s'est-il donc passé dans l'intervalle ? Beaucoup de choses, dès ce premier tome ; là encore le récit est divisé en plusieurs fils narratifs, puisqu'on suit Joshua, sa femme, l'avocat qui a accepté, contre vents et marées, de le défendre, mais aussi Jessica Ruppert, dont l'intégrité est mise à mal par les révélations de l'ancien soldat des forces spéciales... Et d'autres encore ; mais on n'est absolument pas perdu, ce diable de Luc Brunschwig nous prend d'entrée dans ses rets pour ne pas nous lâcher.
Avec le tome 3 les personnages s'affirment, leurs relations s'installent et les tournants sont multiples. Le récit de Luc Brunschwig est toujours aussi limpide, malgré l'écheveau très serré des intrigues. J'adore.
Et, avantage pour ceux qui n'auraient pas lu Le Pouvoir des innocents ou dont le souvenir serait lointain, l'album propose non seulement un rapide résumé de la série originale, mais également de nombreux éléments disséminés au fil des pages pour tout se remettre en mémoire. Diabolique, je vous dis.
Comme Laurent Hirn, malgré son grand talent, n'est pas en mesure d'assurer le dessin des deux séries et de les sortir de façon suffisamment rapprochée, l'exécution graphique est confiée à David Nouhaud, dessinateur de Maxime Murene, toujours sous la supervision de Hirn. Celui-ci fait un boulot impeccable, assez proche de celui de son collègue, rendant cette lecture très agréable à suivre pour les yeux.
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Gaza 1956 - En marge de l'histoire
Voilà un album scandaleusement nécessaire ! Je veux dire qu’il est scandaleux qu’il soit nécessaire, et qu’il ne soit pas qu’un roman graphique ! Ceci étant dit, Joe Sacco réalise là, sur un « sale » sujet, un très bel ouvrage, fruit d’un immense travail en amont et pendant sa rédaction. J’avais déjà trouvé très bon son travail pour la publication de Palestine, mais là c’est vraiment un maître ouvrage je trouve. Qui nous replonge dans un épisode oublié (allez savoir pourquoi…), un « dommage collatéral » d’un événement lui-même à la fois méconnu et déformé, à savoir l’intervention franco-anglo-israélienne sur Suez en 1956 (beaucoup de manuels scolaires, lorsqu’ils évoquent cet événement, omettent même de citer Israël parmi les agresseurs). Et donc, Sacco a voulu vérifier les informations qu’il avait collectées selon lesquelles les Israéliens avaient profité de cette intervention pour liquider toute velléité de résistance palestinienne en massacrant des centaines de civils dans la bande de Gaza, à Rafah et Khan Younis. On retrouve dans cet album les qualités habituelles de son travail. D’abord un très bon dessin, simple, clair, qui n’hésite pas à présenter des décors fouillés et précis. Ensuite une construction vivante, mêlant quelques temps faibles, des moments de « détente », à des passages plus glauques et douloureux (qui dominent vu le sujet). Enfin, Sacco se pose des questions, nous fait part de ses interrogations, de ses méthodes de travail, et, même s’il aboutit à un album à charge, il n’hésite pas à montrer que les Palestiniens ne sont pas unanimes face au Hamas ou au Fatah. De la même manière, il fournit ses sources en fin d’album et donne la parole à des responsables israéliens. Pas de manichéisme outrancier donc. Pas équilibré pourtant ? Mais il existe un tel déséquilibre dans les temps de paroles accordés à chaque camp dans cet enfer qu’est devenu ce petit bout de Terre (enfer pour les réfugiés palestiniens surtout on l’a bien compris !) qu’il n’y a là que volonté de rétablir un semblant d’équité. Et les récents événements de l’année 2014 ne font que renforcer le sentiment d’impuissance, de dégoût ressenti par tout observateur neutre, et par les Palestiniens que Sacco a rencontrés pour son ouvrage. N’oublions pas qui est l’agresseur, qui occupe illégalement les terres des autres, qui détruit leurs maisons, tue leurs enfants, arrache leurs cultures, détruit les infrastructures sanitaires et scolaires, assassine arbitrairement et hors décision judiciaire (avec des missiles, et tant pis pour ceux qui se trouvent autour), c’est-à-dire qui commet quotidiennement des crimes de guerre, en toute impunité. Que les médias taisent cette évidence est scandaleux. Qu’ils continuent parfois à mettre sur le même plan le stress occasionné par les tirs de missiles du Hamas et les bombardements israéliens est choquant. Bien sûr des civils israéliens meurent, des Palestiniens commettent des crimes. C’est inacceptable. Mais rien n’est fait pour changer les choses. Et sans le travail de personnes comme Joe Sacco, les Palestiniens sont condamnés à mourir à petit feu, la bouche fermée, aucun BHL ne venant sur les plateaux télé réclamer une intervention « de la communauté internationale ». Sacco est un auteur engagé, dans le noble sens du terme. Il est sûrement critiquable, mais il argumente, et amène au débat. Pour y participer, je vous recommande chaudement lecture et achat de ce remarquable documentaire !
Alice au pays des singes
On va éluder de suite les aspects négatifs de cette série : - Oui le premier tome est le plus beau et abouti mais le plus creux. - Oui l’histoire aurait pu s’en tenir à un seul tome. Sorti de ces deux a priori pouvant être légèrement rebutants, on y trouve quoi dans cette série aux couvertures magnifiques sur une ènième variation éculée sur Alice au pays des merveilles ? Et bien il s’agit d’une aventure humoristique sur les pérégrinations de la fameuse héroïne de Lewis Carroll qui devient amnésique et complètement paumée dans la jungle de Tarzan avec tous les personnages détournés des contes de l’oncle Walt. Si le premier tome peine à trouver ses marques, faute à un Tebo en plein tâtonnement de son œuvre, il se lache complètement sur le second et troisième tome en rajoutant pèle mèle Peter Pan, le capitaine Crochet, le petit Chaperon Rouge et Barbe-Bleue aux protagonistes initiaux que sont une plante carnivore nommée Ella, le tigre du livre de la jungle et Eddy le Mandrill. Je ne sais si cette relecture se doit d’être conseillée aux tout petits vu le nombre de références cachées ici et là mais même pour un public adulte ayant gardé une âme d’enfant, c’est un sacré régal… Il faut dire également que les dessins de Nicolas Keramidas sont de toute beauté en usant de cadrages délirants, lecture en organigramme sur double page et quelques cases géantes chatoyantes… On sent bien que l’inspiration n’aurait pas été si soutenue sans la décision d’achever le tout au bout de 3 tomes. Car au final on raconte le passage d’Alice et du mandrill et leurs rencontres de personnages atypiques. Certains resteront de marbre, d’autres auront le sourire au bord des lèvres et la mission principale d’être diverti est pleinement réussie. Certains passages pourraient même devenir cultes pour un peu qu’on soit bien le public ciblé… Aucun regret me concernant malgré une conclusion facile où l’on sent bien qu’on pourrait continuer la ballade de Alice sur un autre univers mais c’est très bien tel quel. Pour les grands qui ont conservé leur âme d’enfant sans restriction.
Gotham Girls
Le dessin animée Batman des années 90 fait parti des meilleurs souvenirs de mon enfance (j'ai d'ailleurs toute la série sur DVD) et c'était avec impatience que je voulais lire cette bande dessinée qui se situe dans cette univers. Comme son nom l'indique, cet album mets en vedette les personnages féminins de l'univers de Batman. Cela commence avec une aventure de Batgirl où sont également présent Harley Quinn et Poison Ivy. C'est une très bonne histoire agréable quoique un peu faible comparé à ce qu'il va suivre. La seconde histoire est une mini-série en cinq parties mettant en vedette Batgirl, Harley Quinn, Poison Ivy, Catwoman et la policière Renée Montoya. Chaque personnage est bien utilisé et cela donne une histoire remplit de rebondissement. Mais le meilleur est la mini-série en 3 épisodes mettant en vedette le duo Harley Quinn et Poison Ivy (et c'est d'ailleurs les seules histoires où Batman est réellement présent). J'adore duo et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ses histoires. Harley Quinn est très drôle et j'aime sa relation avec Poison Ivy. D'ailleurs, pour un truc censé être pour les jeunes selon l'éditeur il y a plusieurs scène de fanservice. De plus, la relation du duo est très ambiguë (elles couchent dans le même lit notamment) ! Un bon album à lire si on aime Batman (et particulièrement Harley Quinn et Poison Ivy).
Cézembre
Tout ce qui concerne Saint-Malo m'intéresse étant donné que je suis tombé amoureux de cette ville depuis 1989 lorsque je l'ai découverte et visitée entièrement, et chaque fois que je fais un périple breton, j'essaie d'y inclure une petite balade sur ses remparts qui me ravit toujours. J'en connais donc les moindres recoins, et pour la lecture de cette Bd, c'est très utile, car de nombreux lieux sont cités : porte Saint-Vincent, Tour Quic-en-Grogne, Saint-Servan et sa Tour Solidor, le fort du Petit Bé, le môle des Noires... tout ça me parle et je sais les situer. Malfin a réalisé un travail remarquable pour restituer parfaitement tous ces lieux et la géographie topographique de la ville et de ses alentours, son dessin est clair, agréable à l'oeil, superbe et historiquement conforme, en donnant beaucoup de caractère à la cité corsaire, ça doit le changer de Golden City. C'était important de dessiner certains endroits tels qu'on les voit car beaucoup d'entre eux ont changé après les dégâts subis. Les Allemands avaient en effet transformé Saint-Malo et ses environs en vaste camp retranché dès 1942, situant le gros de leurs forces dans l'île de Cézembre (pourtant assez petite et la plus éloignée de la cité intra-muros) ainsi que dans le Fort de la Cité à Saint-Servan ; contrairement à ce qu'on croit, la ville ne fut pas directement victime des bombardements alliés entre le 1er et le 14 août 1944, mais elle fut ruinée à 80% par de nombreux incendies qui n'ont pu être enrayés (les bombardements ont plutôt bien visés les batteries allemandes hors de la cité intra-muros). La reconstruction par les Monuments Historiques est tout à fait exemplaire, très respectueuse du passé, les restaurateurs ayant à coeur de faire revivre la vieille cité de Surcouf dans un esprit de scrupuleuse fidélité. Les remparts et le château de la duchesse Anne n'ayant pas été touchés, les maisons d'armateurs ont été reconstruites à l'identique ; je me suis toujours émerveillé de cet exploit lors de mes balades malouines, ce qui ne fut pas le cas dans d'autres villes. Cette bande m'a donc sacrément intéressé, c'est non seulement un bel hommage à Saint-Malo et à sa région, mais aussi un joli récit de guerre avec des moments intenses et d'autres plus intimes, le tout vu à travers la destinée d'une poignée d'adolescents et de quelques résistants, un formidable hymne à la liberté qui décrit un épisode décisif de la fin de la guerre, on y sent les Boches acculés, qui jettent leurs dernières forces dans la bataille, on est quand même 2 mois après le Débarquement en Normandie, et ils n'y croient plus, ils n'ont plus que l'énergie du désespoir pour tuer l'espoir des Malouins. Tout ceci est minutieusement reconstitué, et il me tarde d'en connaître la suite dans un tome 2 qui tarde un peu à venir. Une brillante réussite tant graphique que scénaristique.
La Renarde
J'aime bien quand les codes de la BD pour enfants sont détournés intelligemment. C'est le cas avec cette série de strips mettant en scène une renarde roublarde et son environnement. En effet elle utilise les pires ruses pour boulotter les bébés de la maman lapin, chourer des poules au nez à la barbe du chien de garde qui est complètement idiot, et réussit même à éviter de se faire tirer dessus par le fermier. Les résultats de ces stratagèmes sont toujours les mêmes -elle s'en sort toujours- mais les moyens mis en oeuvre sont suffisamment variés pour qu'on ne ressente pas de lassitude au fil de la centaine de strips que réprésente l'album. Ceux-ci sont d'ailleurs originellement parus sur le site Profeseur Cyclope, spécialiste en BD en ligne, avant de se voir repris en album coédité par Arte et Casterman. Le résultat est franchement fendard, même si on verse très rarement dans le trash. Disons plutôt que c'est assez cynique, et suffisant pour passer un bon petit moment de lecture.
L'Héritage des Taironas
L'Héritage des Taironas, c'est une belle aventure romantique dans un cadre historique rigoureux. Je salue l'originalité de son décor et de son déroulement. Et je salue la réussite impeccable de sa narration. Nous avons là une série en deux tomes dense, prenante, intéressante et dépaysante. Tout est parti d'une relique pré-colombienne anciennement possédée par la famille de l'un des co-scénaristes. Les auteurs ont imaginé l'histoire qui a mené l'un des aïeux de François De la Ruquerie à entrer en possession de cette dernière lors d'un long séjour aux Amériques au 19e siècle. Cela commence un peu avant 1870, en Normandie mais nous transporte rapidement en Californie pour nous y faire découvrir l'ambiance de pionniers qui régnait dans cet état en plein développement à l'époque. Avec le héros, nous allons ainsi participer au fameux projet de jonction ferroviaire transcontinentale entre la Central Pacific et l'Union Pacific. Puis ce sera en Colombie que nous serons transportés, pour un autre projet ferroviaire nettement plus compliqué qui nous mènera à découvrir la situation politique complexe du pays mais aussi un peuple indien dont je ne savais rien, les Kogis. Et la boucle sera ensuite bouclée par un retour en Normandie. C'est une histoire que j'ai trouvée remarquablement racontée. Son contenu aurait facilement pu s'étaler sur 4 tomes ou plus car il s'y passe beaucoup de choses dans des décors et des moments bien différents, mais la narration rend tout cela d'une grande clarté et on rentre immédiatement dans une histoire prenante et pleine du souffle de l'aventure et du romantisme. On peut se demander parfois où les auteurs veulent en venir et s'ils ne se perdent pas un peu dans les nombreux méandres de leur récit, mais au final tout tient la route et se finit sur une jolie touche optimiste. Le graphisme n'est pas en reste. Malgré un côté légèrement académique, il est beau, joliment colorisé et pose de belle manière l'ambiance visuelle de lieux très variés. Il participe à l'agréable sensation de dépaysement, tant chronologique que géographique, du récit. C'est donc un diptyque coup de cœur auquel je ne m'attendais pas, un cocktail qui ravira les amateurs de récits historiques, d'exotisme et d'aventure romantique.
Sherlock Holmes - Crime Alleys
Quelle excellente idée d'explorer les débuts de Sherlock Holmes qui n'est encore qu'un petit détective amateur en 1876, n'ayant pas encore exercé ses formidables talents auprès de son ami Watson qu'il rencontrera en 1887, soit 11 ans plus tard, année de sa première grande enquête, "Une étude en rouge". Conan Doyle n'avait jamais décrit cette jeunesse, c'est donc un concept intéressant mais qu'il fallait bien maîtriser, car quand on s'empare d'un personnage aussi mythique pour des récits non écrits par son créateur, ça peut être risqué. Mais Cordurié s'en sort tellement bien qu'il a décliné les aventures de Sherlock dans 3 autres diptyques de cette bonne collection 1800. Dès les 5 premières pages du prologue, on est pris, happé, captivé, saisi par une atmosphère inquiétante, étouffante et malsaine, c'est une scène qui fait froid dans le dos, et on se dit que si toute la Bd est ainsi, on est tombé sur du lourd. En tout cas, moi je prend sans hésiter. Car ça continue dans la bonne impression, avec la scène dans le pub qui pose les personnages, ceux des amis de Holmes et Holmes lui-même qui fait une petite démonstration de ses talents d'observation sur laquelle il fonde ses déductions. Holmes est donc plus jeune de 10 ans, il n'habite pas Baker Street, vit avec un jeune violoniste et fréquente aussi un jeune inspecteur de Scotland Yard à qui il rend service dans des enquêtes troubles. Il va être confronté pour la première fois aux Moriarty père et fils, dont les noirs desseins sont bien dans le ton de certaines histoires de Conan Doyle ; l'assimilation est donc remarquable, de même que les caractères ont été bien captés par le scénariste. Le vieux Moriarty y est présenté comme un sinistre personnage plein d'autorité, machiavélique et impitoyable, sachant appréhender les situations compliquées, et dont la noirceur des crimes fait délicieusement frissonner. La petite part de fantastique qu'on trouve ici rappelle que Sherlock Holmes frôlera parfois cet univers (souvenons-nous du Chien des Baskerville, ou la Vallée de la peur...), mais l'essentiel est de retrouver une ambiance morbide et mystérieuse agrémentée de quelques scènes d'action bienvenues, dans un Londres d'époque toujours très évocateur, c'est ce qu'ont parfaitement réussi les auteurs, surtout le dessinateur qui sait restituer à merveille ces décors sombres et tortueux, à l'aide d'un trait propre, superbe et maîtrisé. Le dialogue est également très brillant. Voici donc un splendide diptyque qui a su bien cerner l'univers de Holmes, angoissant à souhait et aux réelles qualités que n'aurait sans doute pas renié Conan Doyle en personne.
Doggybags présente
Moi également je m’étais détourné de Doggybags pour X raisons même si je continuais religieusement à acheter chaque opus dès sa sortie mais que voulez-vous, mon goût immature pour les œuvres nanardesques envoyant du trash, du sang et du mauvais goût inspiré à tous les étages a toujours eu raison de ma santé mentale ainsi que de mon portefeuille ! Cela fait donc plus d’un an que cet « hors-série » traînait dans mon bordel parmi tant d’autres et accessoirement les autres Doggybags « réguliers » que je n’avais point lu depuis le second opus. Bien mal m’en a pris avec un rattrapage express de cette lecture immorale qui m’a montré d’une part qu’il s’agit d’une collection fantastique pour dénicher un vivier d’auteurs français méconnus qui ne devraient plus le rester longtemps et parmi toute cette ribambelle rafraîchissante : Neyef et son South Central Stories découpé en 3 actes et qui a inspiré à Run, directeur de la publication Doggybags, d’éditer cet hors-série reposant entièrement sur le talent de Neyef. Dans le fond il s’agit d’un schéma classique inspiré par les films de « gangstas » avec une leçon d’initiation pour 2 jeunes paumés pour intégrer un gang : buter un membre influent du groupe rival. Dans la forme, il s’agit d’un récit bien découpé et utilisant le principe de « points de vue » en découpant l’action par plusieurs protagonistes différents. On se doute bien que tout va très mal se passer et que le sang va couler à flots en guise de vengeance sans concession. Neyef fait le pari culotté d’introduire également le principe du miracle qui épargne une vie (comme celui qui épargne Vincent et Jules sur lesquels on a tiré à bout portant dans Pulp Fiction) par l’introduction d’un personnage inattendu… Les références à Tarantino, GTA ou même Breaking Bad étant parfaitement digérées, Neyef mène la barque de façon tout à fait limpide et emmène son lecteur aux antipodes du récit initial en se permettant même une ultime référence de qualité à la légende du bluesman Robert Johnson (voir le magnifique Love in Vain publié la même année) de façon culottée mais astucieuse… Tout ça ne serait pas complet sans le style graphique superbe de Neyef. On peut pressentir l’influence de comics ou de manga et de l’école Singelin/Run mais son style est inimitable et dynamique et parfaitement en osmose avec la palette de couleurs très nineties du récit. Découvert déjà dans une histoire de Doggybags 3 et maintenant seul en lice, Neyef est à coup sûr une révélation sur laquelle on devra compter et dont on attend le prochain travail avec impatience. En attendant, régalez-vous avec ce chouette opus de Doggybags !
L'Art Invisible
(Après lecture du tome 1, L'Art Invisible.) Un ouvrage théorique en BD, sur la BD. Ça faisait un moment que je voyais cet opus très bien noté sur notre site marron préféré... et j'ai enfin sauté le pas, pour mon plus grand bonheur ! Chapitre 1 : l'auteur définit ce qu'est un comics, remonte aux origines très lointaines du comics, et enfin distingue comics (un art séquentiel) et cartoons (un style de dessin). Sans être le plus passionnant, ce chapitre est néanmoins indispensable. Son plus gros intérêt, pour moi, vient des exemples historiques, très pertinents et bien expliqués. Chapitre 2 : il discute le degré de simplification et d'abstraction d'une image, et ce que ça implique comme effet produit sur le lecteur. Cela lui permet de classer les styles de dessin dans un grand triangle synthétique. Ce chapitre ne concerne pas seulement la BD mais tous les arts picturaux. Pour moi ça a été une vraie révélation. Vraiment, je ne verrai plus jamais les dessins comme avant... Chapitre 3 : il discute le phénomène de « closure » et notamment les différents types de transition entre une case et la suivante, et comment ces types de transition sont pratiqués dans les grandes écoles de BD (américaine, européenne et japonaise). Absolument passionnant ! [P.S. : j'ai lu en anglais donc désolé si je ne sais pas comment certains termes sont traduits dans la version française.] Chapitre 4 : sur la façon de rendre le déroulement du temps en BD, d'une case à l'autre, ou au sein d'une seule et même case. Là encore, les exemples sont juste géniaux. Chapitre 5 : sur l'expressivité des formes et les symboles. Seul truc bizarre de ce chapitre, il traite d'une part le type d'expression rendue par le style de traits utilisé dans le dessin (p. 126 notamment), et d'autre part l'apparition d'un langage de symboles propre aux cartoons (gouttes de sueur, lignes d'odeur, etc.). Pour moi ce n'est pas évident que ce soit vraiment le même type de phénomène. Ceci dit, ce n'est pas grave, les deux sont intéressants. Chapitre 6 : sur les types d'interaction possibles entre le dessin et le texte. Encore une fois, la classification est hyper bien vue et les exemples rendent la démonstration très claire. Chapitre 7 : la décomposition de la création d'œuvre d'art en 6 « couches » me paraît intéressante, mais l'histoire sur l'évolution de divers artistes à leur découverte est peut-être un peu longue. Chapitre 8 : ce chapitre sur les couleurs, en revanche, est un peu court. Chapitre 9 : il s'agit d'un chapitre de conclusion, qui résume un peu tout. Beaucoup de gens l'ont déjà dit, cet ouvrage est tout simplement incontournable si vous intéressez un peu à la BD en tant que forme d'expression. Plusieurs idées présentes dans cet ouvrage ont d'ores et déjà changé ma façon de voir les BD que je lis, et les exemples sont d'une pertinence telle que le propos, pourtant assez théorique, est tout à fait limpide. Un très grand bravo à l'auteur ! Et merci aux autres aviseurs pour m'avoir fait découvrir cet ouvrage exceptionnel !
Car l'enfer est ici (Le Pouvoir des innocents - cycle 2)
Voici donc l'autre suite au "Pouvoir des Innocents", qui se passe entre cette série et Les Enfants de Jessica. Les sorties des deux séries vont, je pense, être quasiment simultanées, histoire de donner une double résonance à cette saga remarquable. Ici nous apprenons donc comment Joshua Logan s'est rendu aux autorités, et comment il prépare sa défense. Mais bien sûr cela ne va pas se passer comme il le souhaite, puisque presque dix ans plus tard, il sera toujours en prison (ceci n'est pas un spoiler, puisque révélé dans le tome 1 de Les Enfants de Jessica, sorti avant ce premier tome). Que s'est-il donc passé dans l'intervalle ? Beaucoup de choses, dès ce premier tome ; là encore le récit est divisé en plusieurs fils narratifs, puisqu'on suit Joshua, sa femme, l'avocat qui a accepté, contre vents et marées, de le défendre, mais aussi Jessica Ruppert, dont l'intégrité est mise à mal par les révélations de l'ancien soldat des forces spéciales... Et d'autres encore ; mais on n'est absolument pas perdu, ce diable de Luc Brunschwig nous prend d'entrée dans ses rets pour ne pas nous lâcher. Avec le tome 3 les personnages s'affirment, leurs relations s'installent et les tournants sont multiples. Le récit de Luc Brunschwig est toujours aussi limpide, malgré l'écheveau très serré des intrigues. J'adore. Et, avantage pour ceux qui n'auraient pas lu Le Pouvoir des innocents ou dont le souvenir serait lointain, l'album propose non seulement un rapide résumé de la série originale, mais également de nombreux éléments disséminés au fil des pages pour tout se remettre en mémoire. Diabolique, je vous dis. Comme Laurent Hirn, malgré son grand talent, n'est pas en mesure d'assurer le dessin des deux séries et de les sortir de façon suffisamment rapprochée, l'exécution graphique est confiée à David Nouhaud, dessinateur de Maxime Murene, toujours sous la supervision de Hirn. Celui-ci fait un boulot impeccable, assez proche de celui de son collègue, rendant cette lecture très agréable à suivre pour les yeux. Indispensable.