Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, cette bande dessinée n’est pas vraiment consacrée au dictateur nord-coréen, se contentant de le placer en filigrane, telle une ombre sinistre planant sur chaque citoyen. Le scénariste Aurélien Ducoudray s’est plutôt attaché à décrire la vie d’un enfant ordinaire, en se basant sur les témoignages écrits de rescapés des abominables camps de redressement nord-coréens, qui n’ont rien à envier aux camps nazis de la Seconde guerre mondiale.
Très fluide, l’histoire commence presque comme un ouvrage de propagande où seule l’ironie sous-jacente empêche de croire totalement aux bienfaits du régime, pour basculer progressivement vers l’effroi et finir dans l’horreur. Le dessin de Mélanie Allag, qui a beaucoup travaillé dans l’illustration jeunesse, est en parfaite adéquation avec l’esprit du livre. Le récit à la première personne se lit non seulement avec les mots du jeune Jun Sang mais également à travers ses yeux. Au début, le garçonnet vénère sans conditions le dictateur par le biais du héros national, une sorte de Captain America nord-coréen, jusqu'à que les premières failles apparaissent dans cette réalité artificielle, trop « belle » pour être vraie. Suivant le fil scénaristique et le regard de Jun Sang, les couleurs, vives et fraîches au début, perdent peu à peu leur éclat pour finalement virer au noir et blanc. De même, les visages se creusent lentement sous l’effet de la malnutrition et de la pénurie alimentaire, après que les parents du garçon aient perdu leur emploi dans les usines locales. Le style graphique, en apparence enfantin, vient apporter au récit une touche de légèreté et candeur, qui par un effet de contraste saisissant, fait ressortir toute la cruauté du régime de Kim Jong-il.
« L’Anniversaire de Kim Jong-il » est une des très bonnes surprises éditoriales de l’année 2016, rappelant l’ouvrage de Guy Delisle, Pyongyang, différent dans son traitement mais tout aussi édifiant à travers les faits relatés sur ce pays figé dans une époque révolue. Une situation qui ne semble pas à la veille de changer, au vu de l’attitude du terrifiant « Kim Jong Junior » - dont le visage s’apparente à celui d’un gros bébé capricieux grandi trop vite -, et des actualités qui nous proviennent régulièrement de ce coin de l’Asie. A noter la réussite de la couverture, représentant le portrait-puzzle du dictateur composé de panneaux soutenus par des enfants, un dictateur dont le sourire est brisé par le jeune Jun Sang, curieux de voir ce qu’il y a derrière son « panneau-prison »…
Même si j’ai déjà avisé la quasi-totalité de leurs autres productions, c’est par le premier tome de cette série que j’avais découvert le travail de ce duo très complémentaire, qui codirige les éditions Flblb, chez qui ils ont produit quelques belles pépites.
D’emblée, j’ai été captivé par leur travail, et je relis encore avec un très grand plaisir cette série, même si la surprise ne joue plus. Ma seule surprise en l'avisant est de voir le peu d'avis postés sur cette série, plus de dix ans après ses débuts !
Le principe – repris dans la plupart de leurs autres séries – est de mettre en perspective, en appui, le texte très corrosif et ironique de Grégory Jarry, avec le dessin minimaliste d’Otto T. Et cela fonctionne !
Sous couvert de nous conter, de manière badine, avec force second degré et tirades ironiques la colonisation, Grégory Jarry (qui s’est visiblement documenté) réalise un implacable réquisitoire contre cette même colonisation (ses justifications, ses méthodes, ses suites actuelles…), bien sûr, mais aussi contre son image, la propagande qui l’a idéalisée ou aseptisée : il joue des images d’Epinal, avec un ton faussement bonhomme, un narrateur (aux traits successifs de de Gaulle, de Mitterrand [et épisodiquement de leurs successeurs], tous les deux franchement décontractés et très cyniques) semblant nous faire des clins d’œil au milieu de sa présentation.
Un texte engagé donc, mais absolument pas rébarbatif. D’abord parce que l’ironie domine, Jarry glissant pas mal d’anecdotes absurdes, du n’importe quoi assumé, au milieu de faits réels. Mais ensuite et surtout grâce aux dessins d’Otto T.
Des personnages minimalistes donc, très souvent agités, nerveux, qui jouent des scénettes rigolotes, qui prennent tout leur sens en les confrontant au texte de Jarry (l’inverse est aussi vrai). Un travail en symbiose donc, très réussi, qui offre un bon moment de détente sérieuse, ou de déconne instructive, comme on veut.
C’est en tout cas une série que je vous recommande très chaudement (allez voir ensuite les autres séries du duo !). Un travail déjà récompensé, qui a donné lieu à des expositions (à Angoulême je crois) et qui mérite vraiment le détour !
Une intégrale a plus récemment paru, mais je ne sais pas si ce format à l’italienne est adapté à un unique album d’une telle épaisseur.
Fabien Toulmé, l'auteur de l'excellent Ce n'est pas toi que j'attendais remet le couvert avec un nouveau récit émouvant. Il est ici question de Baudouin un trentenaire enfermé dans la routine de son quotidien. Comme tellement de gens en fin de compte, il est prisonnier d'un boulot auquel il consacre beaucoup trop de temps, alors que celui-ci ne lui permet absolument pas de s'épanouir. Métro, boulot, dodo, factures. Il est proche de son frère, un baroudeur qui n'a de cesse de le pousser à prendre sa vie en main et de la vivre pleinement. Lorsqu'il découvre qu'il est atteint d'une maladie incurable, il va tout plaquer pour vivre ses rêves avant qu'il ne soit trop tard.
Le personnage est bien trouvé, on s'identifie tellement facilement à lui. La relation avec son frère est elle aussi un élément important qui amène des sourires et une petite dose d'humour. Cela contrebalance bien avec les moments plus émouvants du récit. Tellement de gens vont se reconnaître dans la routine de Baudouin. Combien de personnes ne se plaisent pas dans leur job et se demandent régulièrement si le moment n'est pas venu de changer totalement de voie.
Inévitablement cet album nous amène à nous poser des questions sur notre propre vie. Ce récit véhicule plein d'émotions, permet de s'interroger, de se remettre en question et douter un peu. Mais ce n'est pas un livre de philo, c'est beaucoup mieux. Tout ça s'accompagne d'une histoire qu'on suit avec grand intérêt et on ne voit pas passer les 270 pages.
Et même si on s'attend à ce que l'histoire se conclue par une pirouette de ce genre, la fin fait quand même son petit effet. Un album qui vous touche, qui vous fait réfléchir sur la routine du quotidien, sur le sens de la vie, sur le bonheur, sur beaucoup de choses en fait. Une réussite sur toute la ligne.
Je découvre cet auteur avec cet album, et j’en ressors enchanté ! J’en ai vraiment pris plein les yeux.
C’est un album avec un relativement grand format, totalement muet, excepté des titres de chapitre, incrustés comme en filigrane dans les paysages. Cela se lit donc rapidement, même si l’on passe beaucoup de temps à admirer les dessins, vraiment superbes et très fournis. Beaucoup de planches ressemblent à des vues au microscope, avec des micro-organismes, mais aussi à des peintures d’artistes naïfs, avec moult détails, un trait foisonnant, un dessin quasi médiumnique que j’ai vraiment beaucoup aimé.
Pour le reste, comme l’indique un peu le titre, et les divers sous titres des chapitres, Thierry Cheyrol se lance dans une vaste épopée lyrique – même si muette et somme toute modeste – de la création. De la planète Terre (mais aussi de son satellite, on part plusieurs fois dans l’espace), dans sa globalité, mais aussi avec l’apparition des divers éléments, le feu avec les volcans, l’eau source de vie, etc.
Cette cosmogonie qui part de la cellule et aboutit à l’univers, qui de la partie mène au tout, est franchement captivante. C’est du beau travail, et, même s’il faut être réceptif à ce genre d’œuvre, son originalité et la réussite de ce projet devrait pousser les plus curieux à franchir le pas : voilà bien une bien belle illustration de ce qu’est la vie sur Terre, à la fois fragile et explosive, massive et singulière, végétale, animal et minérale. Gaia vit, vibre et se métamorphose à l’infini, sous le trait inspiré de Cheyrol.
Chapeau bas monsieur Cheyrol, et merci encore à l’éditeur de permettre à ce genre d’album atypique de voir le jour, et de trouver ses lecteurs.
Fantomas est un très long feuilleton qui a enchanté les lecteurs du début du XXème siècle, et ce sur un large spectre allant du lectorat populaire à celui des avant-gardes (Breton adorait les films de Feuillade, Desnos en a tiré des poèmes, l’a adapté en feuilleton radiophonique, et on peut même penser que son personnage de Corsaire sanglot de « La liberté ou l’amour ! » s’en inspire).
C’est hélas – malgré quelques grimaces réussies de de Funès, uniquement la version nunuche des films de Hunebelle qui s’est imposée dans les mémoires des dernières générations (Jean Marais plombant de son mauvais jeu le personnage de Fandor).
Mais c’est clairement vers la verve, la folie et la liberté des romans d’Allain et Souvestre que lorgne le scénario d’Olivier Bocquet, et c’est tant mieux !
C’est en tout cas une bien belle réussite, avec une intrigue rythmée par la geste du prince du crime, qui se joue de la police et des valeurs de la société, ridiculisées par l’insolence de Fantômas.
Le dessin de Julie Rocheleau est surprenant, original. J’avoue avoir eu besoin d’un temps d’adaptation pour m’y faire, mais je le trouve totalement raccord avec le ton adopté par Bocquet. Et la colorisation est, elle aussi, tout à fait réussie.
La fin ouverte peut laisser envisager une suite. Mais ce triptyque se suffit à lui-même, et je vous en recommande chaudement lecture et achat.
Cet album est vraiment surprenant.
A la première lecture je me suis demandé pourquoi je lisais cette BD. Referme donc ce bouquin...
A la deuxième lecture, j'ai eu la révélation !
Si le fond est intéressant, c'est surtout dans la forme que l'objet est saisissant.
Jean-Pierre Marielle est dans la place !! Oui vous avez bien lu, notre chère Guy est tout à fait ce genre de personnage, brut, bourrin, caractériel, matcho, bref, un ancien légionnaire... De prime abord complétement méprisable...
Au fil des pages, on surprend notre anti-héros à citer de la poésie, à faire preuve d'une "grande" culture (particulière), à s’émouvoir, à pleurer, vomir également.
Le traitement qui est fait autour de ce personnage fonctionne totalement.
Le Teckel est imprévisible et impulsif, cela rend la lecture d'autant plus intéressante.
Pour avoir lu les 3 tomes, c'est un vrai coup de cœur.
Cette série reste toutefois à aborder en connaissance de cause (l'humour est totalement caustique, décapant) sans quoi vous risqueriez de passer à côté de ce petit bijoux.
Une nouvelle fois, les éditions 2024 publient une œuvre originale et aboutie, en lui offrant un très bel écrin : c’est vraiment une très belle réalisation que celle-ci !
Le capitaine Mulet dont il est question ici défie la réalité, ou plutôt se construit une réalité qui tente de s’accommoder de celle des autres. En cela on a là clairement un démarcage de Don Quichotte, Sancho Panca étant ici remplacé par Bienvenu, le second de Mulet, à la fois souffre-douleur et suiveur d’un être sur lequel la folie laisse une empreinte à la fois indélébile et diaphane.
L’histoire est censée se passer en 1457 – c’est-à-dire, et ce n’est à mon avis pas un hasard, au tournant de la modernité, dans un long moyen-âge finissant. Pas très malin (c’est le moins que l’on puisse dire !), Mulet doit se racheter aux yeux du roi de France (et aussi, occasionnellement échapper à son courroux), et il se lance dans une expédition au long court, entouré d’un équipage (presque aussi crétin que lui !), dont son second, Bienvenu.
Rapidement, la réalité s’efface au profit de la volonté et/ou de l’imagination de Mulet, et l’expédition se transforme en voyage épique (beaucoup de l’Odyssée ici), coupé d’aventures comiques et absurdes (on retrouve ici son côté Don Quichotte).
C’est une douce folie humoristique (mais n’attendez pas de francs éclats de rire) vraiment chouette à lire. Et ce d’autant plus que Sophie Guerrive use d’un Noir et Blanc presque stylisé parfois, très simple à lire. L’iconographie est aussi souvent fidèle aux critères de cette fin du moyen-âge dans lequel elle souhaite ancrer son histoire. Ainsi de certaines cartes marines, des plans de cité en à-plat (la perspective n’était alors pas encore maîtrisée), ou d’une planche s’inspirant des « riches heures du duc de Berry ».
Une chouette histoire que je vous recommande chaudement. Et, pour ceux qui auraient aimé, jetez un coup d’œil à certaines œuvres qui devraient elles aussi vous plaire, car assez proches dans l’esprit je trouve : La Fille maudite du capitaine pirate ou certains albums de Clément Vuillier.
MAJ:
Je viens de découvrir que Sophie Guerrive avait déjà produit de très belles planches inspirées de l'imaginaire et de la cartographie médiévales avec le recueil d'illustrations "Médiévales" paru chez ION (après un autre recueil chez le même éditeur, "Marines", consacré aux naufrages, avec là aussi une approche s'inspirant des portulans et cartes marines médiévales, avec un dessin fourmillant de détails). Tout ceci est à découvrir !
Réécriture d’un de mes premiers avis sur un album que je viens de relire et qui mérite à mon sens davantage d’exposition.
Gilgamesh est aujourd’hui bien connu des passionnés de mythologie et autres férus de grandes gestes héroïques. Ce grand roi-guerrier ayant peut-être réellement existé, figure la plus ancienne recensée au panthéon des héros mythologiques, était forcément appelé un moment ou un autre à avoir son adaptation en bande-dessinée. Histoire fondatrice (dans sa quête d’immortalité Gilgamesh était supposé rencontrer Ziusudra, dernier survivant antédiluvien), personnages égéries (la colère de Gilgamesh a pu inspirer celle d’Achille, son frère-ami Enkidu s’attribuant le rôle de catalyseur comme Patrocle, les exploits accomplis ne sont pas sans rappeler ceux d’Héraclès et Orphée) ; il y a là le terreau propice à l’écriture d’une grande aventure de fantasy.
La Myth Fantasy est ce sous-genre nouveau pour raconter de façon romancée les récits mythologiques antiques, qu’ils soient scandinaves, grecques, assyro-babylonien, égyptiens, celtes, ou encore issus des Eddas ou du Mahabharata. Dans sa trilogie Siegfried, Alex Alice a tenté (brillamment) de revenir au parcours du héros mythologique dans sa forme la plus pure et essentielle, telle que l’avait définie Joseph Campbell dans son essai sur le monomythe, Le Héros aux mille et un visages, et on retrouve pas mal de cet aspect là ici, à la différence que L’Épopée de Gilgamesh se révèle beaucoup moins poétique et sans la musique entraînante de Richard Wagner. Julien Blondel en grand passionné de jeux de rôle, connaît son affaire, on le sent davantage inspiré par le film Conan de John Milius et, pourquoi pas, par sa bande originale de Basil Poledouris. À un récit plein de fureur, de soldats aux muscles hypertrophiés, de sang et de sexe, se déroulant à une époque archaïque, il lui fallait des images et des sons imprimant ce sentiment de brutalité primale, à la fois énergique et intrépide.
C’est pour tout cela que je pense que ce tome unique mérite le coup d’œil. Malgré le fait qu’on n’aura jamais la partie sur le voyage initiatique du héros mésopotamien, son combat contre le monstre Humbaba (que j’imaginais bien dessiné en Lammasu), la mort d’Enkidu, la descente aux enfers ou qu’importe ce que Blondel nous réservait ; Le Trône d’Uruk possède un côté hyper immersif où le lecteur est plongé sans tour de chauffe en pleine bataille, la mise en place est bonne avec un protagoniste arrogant et suffisant qui devra par la suite apprendre l’humilité, le style n’est pas lourd et pompeux comme peuvent l’être nombre de récits heroic fantasy abusant de la narration à la troisième personne, le panthéon sumérien a été allégé pour bien coller à ce côté retour aux sources, et j’ai bien aimé l’idée de confondre en une seule entité la déesse Innana et sa prêtresse Ishtar.
La BD aurait marché parce que les auteurs savent ce qu’ils font. Alain Brion est un formidable illustrateur au style immédiatement reconnaissable et qui a œuvré sur un très grand nombre de couvertures de romans SFF (Rhââ les intégrales d’Imaro et du Lion de Macédoine sans oublier Thongor ! ). Je ne saurai classifier sa technique, mais son style réaliste exécuté à l’informatique à un quelque chose de très illustratif auquel je ne suis pas fan d’habitude en bande-dessinée. Néanmoins ici cela passe formidablement bien, les plans sont larges et renforce le côté contemplatif de certaines scènes, tout en gardant de la fluidité et la sensation de lire une BD et non pas un truc figé qui vous laisse froid. Et je crois que c’est le gros point fort de cet artiste : ses couleurs très variées assorties aux différents lieux, ses ambiances où il suffit parfois d’une seule case, le côté généreux de l’artiste qui en met plein la vue au lecteur jamais rassasié, ses inspirations fantasmagoriques qu’on pourrait penser issues de l’imaginaire Warhammer ou de Frank Frazetta (les taureaux qui tirent le char de Gilgamesh, les ours de guerre) ; tout cela fait de Brion un dessinateur prédisposé à ce genre d’histoire.
Alors n’étant pas dans le secret des dieux, je ne sais pour quelle raison la série a été arrêtée (probablement les ventes…), mais c’est certainement la série fantasy sur laquelle on aura le plus de regret de ne pas avoir eu la suite. En tout cas Alain Brion n’en tiendra pas rigueur à Soleil puisqu’il dessine maintenant un autre grand espoir de la fantasy, cette fois arthurien avec Excalibur - Chroniques. Julien Blondel poursuit lui son bonhomme de chemin puisqu’il est le scénariste principal de mon plus gros coup de cœur bd fantasy de ces dernières années : Elric (Glénat).
« L’Histoire commence à Sumer ». Samuel Noah Kramer.
Voilà pas mal de temps que j’avais envie de me plonger dans cette série, dont j’avais entendu dire pas mal de bien – même si tous les avis glanés ici ou là n’étaient pas enthousiastes !
Voilà chose faite, et je dois dire que, malgré quelques petits bémols, je suis très content de ma lecture.
Pour le coup de cœur, c’est surtout le côté graphique qui m’a convaincu de le lui attribuer. En effet, le dessin est vraiment très beau, très détaillé, souvent minutieux, dans un décor mêlant le minimaliste et le grandiose (quelques accointances avec Les Cités obscures ou certains décors de MAM pour les cités nécropoles qui s’élèvent vers des cieux improbables).
Liberge réussit la plupart du temps à distinguer chacun des squelettes, grâce aux rafistolages métalliques qui décorent leurs crânes (même si je concède avoir eu parfois quelques difficultés à les différencier).
Bref, je suis conquis par l’univers visuel, très original, aux tons sombres, c’est superbe !
L’histoire est censée se dérouler au purgatoire. Elle se laisse apprivoiser plus difficilement que le dessin. Toujours intéressante, elle est parfois obscure. Les deux premiers tomes se laissent lire facilement, mais j’ai dû prendre mon temps pour entrer dans l’intrigue. De belles pages aérées fluidifient la lecture.
A partir de la deuxième partie de la série, cela me semble s’étirer en longueur, mais c’est aussi plus dense. Beaucoup plus de dialogues, et j’avoue une lecture moins fluide, l’impression que cela aurait pu être raccourci. C’est un album riche, mais l’auteur prend le risque d’y perdre ses lecteurs.
La lecture de cette série est au final bien plus exigeante pour le lecteur que l’entame ne me l’avait laissé supposer. Il faut s’accrocher à cet univers mêlant poésie, mysticisme, prophétie et dérision.
J’ai lu la série dans la très belle intégrale parue récemment, qui prolonge les albums d’origine par quelques dessins pleines pages superbes, mais aussi par un entretien avec l’auteur donnant des clefs pour son travail et cette histoire de squelettes.
Une série à découvrir, qui mérite vraiment le détour, et pour laquelle il faut prévoir d’investir du temps.
Monsieur Oliver est un jeune aristocrate gâté par la vie, sa fortune en fait un des plus beaux partis de tout le royaume. Mais au lieu de faire un beau mariage, chaque nuit il préfère se vautrer dans la luxure dans les bas quartiers de Londres. Lisbeth est une servante parmi d'autres, elle n'est pas très belle et très différente de toutes celles que Monsieur a engrossées au retour d'une soirée trop arrosée. Lord Oliver fait d'elle, non une conquête de plus mais la confidente de sa vie de débauche. A mesure que Lisbeth découvre le vide existentiel de la vie de son maitre, elle commence à craindre pour son sort car cette "promotion" attise la colère de la hiérarchie du personnel de maison et l'expose aux pires mesquineries.
Exquise peinture des mœurs et de l'hypocrisie des rapports sociaux dans la société victorienne, "Monsieur désire?" est un solide récit psychologique aux savoureux dialogues.
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L'Anniversaire de Kim Jong-Il
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, cette bande dessinée n’est pas vraiment consacrée au dictateur nord-coréen, se contentant de le placer en filigrane, telle une ombre sinistre planant sur chaque citoyen. Le scénariste Aurélien Ducoudray s’est plutôt attaché à décrire la vie d’un enfant ordinaire, en se basant sur les témoignages écrits de rescapés des abominables camps de redressement nord-coréens, qui n’ont rien à envier aux camps nazis de la Seconde guerre mondiale. Très fluide, l’histoire commence presque comme un ouvrage de propagande où seule l’ironie sous-jacente empêche de croire totalement aux bienfaits du régime, pour basculer progressivement vers l’effroi et finir dans l’horreur. Le dessin de Mélanie Allag, qui a beaucoup travaillé dans l’illustration jeunesse, est en parfaite adéquation avec l’esprit du livre. Le récit à la première personne se lit non seulement avec les mots du jeune Jun Sang mais également à travers ses yeux. Au début, le garçonnet vénère sans conditions le dictateur par le biais du héros national, une sorte de Captain America nord-coréen, jusqu'à que les premières failles apparaissent dans cette réalité artificielle, trop « belle » pour être vraie. Suivant le fil scénaristique et le regard de Jun Sang, les couleurs, vives et fraîches au début, perdent peu à peu leur éclat pour finalement virer au noir et blanc. De même, les visages se creusent lentement sous l’effet de la malnutrition et de la pénurie alimentaire, après que les parents du garçon aient perdu leur emploi dans les usines locales. Le style graphique, en apparence enfantin, vient apporter au récit une touche de légèreté et candeur, qui par un effet de contraste saisissant, fait ressortir toute la cruauté du régime de Kim Jong-il. « L’Anniversaire de Kim Jong-il » est une des très bonnes surprises éditoriales de l’année 2016, rappelant l’ouvrage de Guy Delisle, Pyongyang, différent dans son traitement mais tout aussi édifiant à travers les faits relatés sur ce pays figé dans une époque révolue. Une situation qui ne semble pas à la veille de changer, au vu de l’attitude du terrifiant « Kim Jong Junior » - dont le visage s’apparente à celui d’un gros bébé capricieux grandi trop vite -, et des actualités qui nous proviennent régulièrement de ce coin de l’Asie. A noter la réussite de la couverture, représentant le portrait-puzzle du dictateur composé de panneaux soutenus par des enfants, un dictateur dont le sourire est brisé par le jeune Jun Sang, curieux de voir ce qu’il y a derrière son « panneau-prison »…
Petite histoire des colonies françaises
Même si j’ai déjà avisé la quasi-totalité de leurs autres productions, c’est par le premier tome de cette série que j’avais découvert le travail de ce duo très complémentaire, qui codirige les éditions Flblb, chez qui ils ont produit quelques belles pépites. D’emblée, j’ai été captivé par leur travail, et je relis encore avec un très grand plaisir cette série, même si la surprise ne joue plus. Ma seule surprise en l'avisant est de voir le peu d'avis postés sur cette série, plus de dix ans après ses débuts ! Le principe – repris dans la plupart de leurs autres séries – est de mettre en perspective, en appui, le texte très corrosif et ironique de Grégory Jarry, avec le dessin minimaliste d’Otto T. Et cela fonctionne ! Sous couvert de nous conter, de manière badine, avec force second degré et tirades ironiques la colonisation, Grégory Jarry (qui s’est visiblement documenté) réalise un implacable réquisitoire contre cette même colonisation (ses justifications, ses méthodes, ses suites actuelles…), bien sûr, mais aussi contre son image, la propagande qui l’a idéalisée ou aseptisée : il joue des images d’Epinal, avec un ton faussement bonhomme, un narrateur (aux traits successifs de de Gaulle, de Mitterrand [et épisodiquement de leurs successeurs], tous les deux franchement décontractés et très cyniques) semblant nous faire des clins d’œil au milieu de sa présentation. Un texte engagé donc, mais absolument pas rébarbatif. D’abord parce que l’ironie domine, Jarry glissant pas mal d’anecdotes absurdes, du n’importe quoi assumé, au milieu de faits réels. Mais ensuite et surtout grâce aux dessins d’Otto T. Des personnages minimalistes donc, très souvent agités, nerveux, qui jouent des scénettes rigolotes, qui prennent tout leur sens en les confrontant au texte de Jarry (l’inverse est aussi vrai). Un travail en symbiose donc, très réussi, qui offre un bon moment de détente sérieuse, ou de déconne instructive, comme on veut. C’est en tout cas une série que je vous recommande très chaudement (allez voir ensuite les autres séries du duo !). Un travail déjà récompensé, qui a donné lieu à des expositions (à Angoulême je crois) et qui mérite vraiment le détour ! Une intégrale a plus récemment paru, mais je ne sais pas si ce format à l’italienne est adapté à un unique album d’une telle épaisseur.
Les Deux Vies de Baudouin
Fabien Toulmé, l'auteur de l'excellent Ce n'est pas toi que j'attendais remet le couvert avec un nouveau récit émouvant. Il est ici question de Baudouin un trentenaire enfermé dans la routine de son quotidien. Comme tellement de gens en fin de compte, il est prisonnier d'un boulot auquel il consacre beaucoup trop de temps, alors que celui-ci ne lui permet absolument pas de s'épanouir. Métro, boulot, dodo, factures. Il est proche de son frère, un baroudeur qui n'a de cesse de le pousser à prendre sa vie en main et de la vivre pleinement. Lorsqu'il découvre qu'il est atteint d'une maladie incurable, il va tout plaquer pour vivre ses rêves avant qu'il ne soit trop tard. Le personnage est bien trouvé, on s'identifie tellement facilement à lui. La relation avec son frère est elle aussi un élément important qui amène des sourires et une petite dose d'humour. Cela contrebalance bien avec les moments plus émouvants du récit. Tellement de gens vont se reconnaître dans la routine de Baudouin. Combien de personnes ne se plaisent pas dans leur job et se demandent régulièrement si le moment n'est pas venu de changer totalement de voie. Inévitablement cet album nous amène à nous poser des questions sur notre propre vie. Ce récit véhicule plein d'émotions, permet de s'interroger, de se remettre en question et douter un peu. Mais ce n'est pas un livre de philo, c'est beaucoup mieux. Tout ça s'accompagne d'une histoire qu'on suit avec grand intérêt et on ne voit pas passer les 270 pages. Et même si on s'attend à ce que l'histoire se conclue par une pirouette de ce genre, la fin fait quand même son petit effet. Un album qui vous touche, qui vous fait réfléchir sur la routine du quotidien, sur le sens de la vie, sur le bonheur, sur beaucoup de choses en fait. Une réussite sur toute la ligne.
Gaia
Je découvre cet auteur avec cet album, et j’en ressors enchanté ! J’en ai vraiment pris plein les yeux. C’est un album avec un relativement grand format, totalement muet, excepté des titres de chapitre, incrustés comme en filigrane dans les paysages. Cela se lit donc rapidement, même si l’on passe beaucoup de temps à admirer les dessins, vraiment superbes et très fournis. Beaucoup de planches ressemblent à des vues au microscope, avec des micro-organismes, mais aussi à des peintures d’artistes naïfs, avec moult détails, un trait foisonnant, un dessin quasi médiumnique que j’ai vraiment beaucoup aimé. Pour le reste, comme l’indique un peu le titre, et les divers sous titres des chapitres, Thierry Cheyrol se lance dans une vaste épopée lyrique – même si muette et somme toute modeste – de la création. De la planète Terre (mais aussi de son satellite, on part plusieurs fois dans l’espace), dans sa globalité, mais aussi avec l’apparition des divers éléments, le feu avec les volcans, l’eau source de vie, etc. Cette cosmogonie qui part de la cellule et aboutit à l’univers, qui de la partie mène au tout, est franchement captivante. C’est du beau travail, et, même s’il faut être réceptif à ce genre d’œuvre, son originalité et la réussite de ce projet devrait pousser les plus curieux à franchir le pas : voilà bien une bien belle illustration de ce qu’est la vie sur Terre, à la fois fragile et explosive, massive et singulière, végétale, animal et minérale. Gaia vit, vibre et se métamorphose à l’infini, sous le trait inspiré de Cheyrol. Chapeau bas monsieur Cheyrol, et merci encore à l’éditeur de permettre à ce genre d’album atypique de voir le jour, et de trouver ses lecteurs.
La Colère de Fantômas
Fantomas est un très long feuilleton qui a enchanté les lecteurs du début du XXème siècle, et ce sur un large spectre allant du lectorat populaire à celui des avant-gardes (Breton adorait les films de Feuillade, Desnos en a tiré des poèmes, l’a adapté en feuilleton radiophonique, et on peut même penser que son personnage de Corsaire sanglot de « La liberté ou l’amour ! » s’en inspire). C’est hélas – malgré quelques grimaces réussies de de Funès, uniquement la version nunuche des films de Hunebelle qui s’est imposée dans les mémoires des dernières générations (Jean Marais plombant de son mauvais jeu le personnage de Fandor). Mais c’est clairement vers la verve, la folie et la liberté des romans d’Allain et Souvestre que lorgne le scénario d’Olivier Bocquet, et c’est tant mieux ! C’est en tout cas une bien belle réussite, avec une intrigue rythmée par la geste du prince du crime, qui se joue de la police et des valeurs de la société, ridiculisées par l’insolence de Fantômas. Le dessin de Julie Rocheleau est surprenant, original. J’avoue avoir eu besoin d’un temps d’adaptation pour m’y faire, mais je le trouve totalement raccord avec le ton adopté par Bocquet. Et la colorisation est, elle aussi, tout à fait réussie. La fin ouverte peut laisser envisager une suite. Mais ce triptyque se suffit à lui-même, et je vous en recommande chaudement lecture et achat.
Le Teckel
Cet album est vraiment surprenant. A la première lecture je me suis demandé pourquoi je lisais cette BD. Referme donc ce bouquin... A la deuxième lecture, j'ai eu la révélation ! Si le fond est intéressant, c'est surtout dans la forme que l'objet est saisissant. Jean-Pierre Marielle est dans la place !! Oui vous avez bien lu, notre chère Guy est tout à fait ce genre de personnage, brut, bourrin, caractériel, matcho, bref, un ancien légionnaire... De prime abord complétement méprisable... Au fil des pages, on surprend notre anti-héros à citer de la poésie, à faire preuve d'une "grande" culture (particulière), à s’émouvoir, à pleurer, vomir également. Le traitement qui est fait autour de ce personnage fonctionne totalement. Le Teckel est imprévisible et impulsif, cela rend la lecture d'autant plus intéressante. Pour avoir lu les 3 tomes, c'est un vrai coup de cœur. Cette série reste toutefois à aborder en connaissance de cause (l'humour est totalement caustique, décapant) sans quoi vous risqueriez de passer à côté de ce petit bijoux.
Capitaine Mulet
Une nouvelle fois, les éditions 2024 publient une œuvre originale et aboutie, en lui offrant un très bel écrin : c’est vraiment une très belle réalisation que celle-ci ! Le capitaine Mulet dont il est question ici défie la réalité, ou plutôt se construit une réalité qui tente de s’accommoder de celle des autres. En cela on a là clairement un démarcage de Don Quichotte, Sancho Panca étant ici remplacé par Bienvenu, le second de Mulet, à la fois souffre-douleur et suiveur d’un être sur lequel la folie laisse une empreinte à la fois indélébile et diaphane. L’histoire est censée se passer en 1457 – c’est-à-dire, et ce n’est à mon avis pas un hasard, au tournant de la modernité, dans un long moyen-âge finissant. Pas très malin (c’est le moins que l’on puisse dire !), Mulet doit se racheter aux yeux du roi de France (et aussi, occasionnellement échapper à son courroux), et il se lance dans une expédition au long court, entouré d’un équipage (presque aussi crétin que lui !), dont son second, Bienvenu. Rapidement, la réalité s’efface au profit de la volonté et/ou de l’imagination de Mulet, et l’expédition se transforme en voyage épique (beaucoup de l’Odyssée ici), coupé d’aventures comiques et absurdes (on retrouve ici son côté Don Quichotte). C’est une douce folie humoristique (mais n’attendez pas de francs éclats de rire) vraiment chouette à lire. Et ce d’autant plus que Sophie Guerrive use d’un Noir et Blanc presque stylisé parfois, très simple à lire. L’iconographie est aussi souvent fidèle aux critères de cette fin du moyen-âge dans lequel elle souhaite ancrer son histoire. Ainsi de certaines cartes marines, des plans de cité en à-plat (la perspective n’était alors pas encore maîtrisée), ou d’une planche s’inspirant des « riches heures du duc de Berry ». Une chouette histoire que je vous recommande chaudement. Et, pour ceux qui auraient aimé, jetez un coup d’œil à certaines œuvres qui devraient elles aussi vous plaire, car assez proches dans l’esprit je trouve : La Fille maudite du capitaine pirate ou certains albums de Clément Vuillier. MAJ: Je viens de découvrir que Sophie Guerrive avait déjà produit de très belles planches inspirées de l'imaginaire et de la cartographie médiévales avec le recueil d'illustrations "Médiévales" paru chez ION (après un autre recueil chez le même éditeur, "Marines", consacré aux naufrages, avec là aussi une approche s'inspirant des portulans et cartes marines médiévales, avec un dessin fourmillant de détails). Tout ceci est à découvrir !
L'Epopée de Gilgamesh
Réécriture d’un de mes premiers avis sur un album que je viens de relire et qui mérite à mon sens davantage d’exposition. Gilgamesh est aujourd’hui bien connu des passionnés de mythologie et autres férus de grandes gestes héroïques. Ce grand roi-guerrier ayant peut-être réellement existé, figure la plus ancienne recensée au panthéon des héros mythologiques, était forcément appelé un moment ou un autre à avoir son adaptation en bande-dessinée. Histoire fondatrice (dans sa quête d’immortalité Gilgamesh était supposé rencontrer Ziusudra, dernier survivant antédiluvien), personnages égéries (la colère de Gilgamesh a pu inspirer celle d’Achille, son frère-ami Enkidu s’attribuant le rôle de catalyseur comme Patrocle, les exploits accomplis ne sont pas sans rappeler ceux d’Héraclès et Orphée) ; il y a là le terreau propice à l’écriture d’une grande aventure de fantasy. La Myth Fantasy est ce sous-genre nouveau pour raconter de façon romancée les récits mythologiques antiques, qu’ils soient scandinaves, grecques, assyro-babylonien, égyptiens, celtes, ou encore issus des Eddas ou du Mahabharata. Dans sa trilogie Siegfried, Alex Alice a tenté (brillamment) de revenir au parcours du héros mythologique dans sa forme la plus pure et essentielle, telle que l’avait définie Joseph Campbell dans son essai sur le monomythe, Le Héros aux mille et un visages, et on retrouve pas mal de cet aspect là ici, à la différence que L’Épopée de Gilgamesh se révèle beaucoup moins poétique et sans la musique entraînante de Richard Wagner. Julien Blondel en grand passionné de jeux de rôle, connaît son affaire, on le sent davantage inspiré par le film Conan de John Milius et, pourquoi pas, par sa bande originale de Basil Poledouris. À un récit plein de fureur, de soldats aux muscles hypertrophiés, de sang et de sexe, se déroulant à une époque archaïque, il lui fallait des images et des sons imprimant ce sentiment de brutalité primale, à la fois énergique et intrépide. C’est pour tout cela que je pense que ce tome unique mérite le coup d’œil. Malgré le fait qu’on n’aura jamais la partie sur le voyage initiatique du héros mésopotamien, son combat contre le monstre Humbaba (que j’imaginais bien dessiné en Lammasu), la mort d’Enkidu, la descente aux enfers ou qu’importe ce que Blondel nous réservait ; Le Trône d’Uruk possède un côté hyper immersif où le lecteur est plongé sans tour de chauffe en pleine bataille, la mise en place est bonne avec un protagoniste arrogant et suffisant qui devra par la suite apprendre l’humilité, le style n’est pas lourd et pompeux comme peuvent l’être nombre de récits heroic fantasy abusant de la narration à la troisième personne, le panthéon sumérien a été allégé pour bien coller à ce côté retour aux sources, et j’ai bien aimé l’idée de confondre en une seule entité la déesse Innana et sa prêtresse Ishtar. La BD aurait marché parce que les auteurs savent ce qu’ils font. Alain Brion est un formidable illustrateur au style immédiatement reconnaissable et qui a œuvré sur un très grand nombre de couvertures de romans SFF (Rhââ les intégrales d’Imaro et du Lion de Macédoine sans oublier Thongor ! ). Je ne saurai classifier sa technique, mais son style réaliste exécuté à l’informatique à un quelque chose de très illustratif auquel je ne suis pas fan d’habitude en bande-dessinée. Néanmoins ici cela passe formidablement bien, les plans sont larges et renforce le côté contemplatif de certaines scènes, tout en gardant de la fluidité et la sensation de lire une BD et non pas un truc figé qui vous laisse froid. Et je crois que c’est le gros point fort de cet artiste : ses couleurs très variées assorties aux différents lieux, ses ambiances où il suffit parfois d’une seule case, le côté généreux de l’artiste qui en met plein la vue au lecteur jamais rassasié, ses inspirations fantasmagoriques qu’on pourrait penser issues de l’imaginaire Warhammer ou de Frank Frazetta (les taureaux qui tirent le char de Gilgamesh, les ours de guerre) ; tout cela fait de Brion un dessinateur prédisposé à ce genre d’histoire. Alors n’étant pas dans le secret des dieux, je ne sais pour quelle raison la série a été arrêtée (probablement les ventes…), mais c’est certainement la série fantasy sur laquelle on aura le plus de regret de ne pas avoir eu la suite. En tout cas Alain Brion n’en tiendra pas rigueur à Soleil puisqu’il dessine maintenant un autre grand espoir de la fantasy, cette fois arthurien avec Excalibur - Chroniques. Julien Blondel poursuit lui son bonhomme de chemin puisqu’il est le scénariste principal de mon plus gros coup de cœur bd fantasy de ces dernières années : Elric (Glénat). « L’Histoire commence à Sumer ». Samuel Noah Kramer.
Monsieur Mardi-Gras Descendres
Voilà pas mal de temps que j’avais envie de me plonger dans cette série, dont j’avais entendu dire pas mal de bien – même si tous les avis glanés ici ou là n’étaient pas enthousiastes ! Voilà chose faite, et je dois dire que, malgré quelques petits bémols, je suis très content de ma lecture. Pour le coup de cœur, c’est surtout le côté graphique qui m’a convaincu de le lui attribuer. En effet, le dessin est vraiment très beau, très détaillé, souvent minutieux, dans un décor mêlant le minimaliste et le grandiose (quelques accointances avec Les Cités obscures ou certains décors de MAM pour les cités nécropoles qui s’élèvent vers des cieux improbables). Liberge réussit la plupart du temps à distinguer chacun des squelettes, grâce aux rafistolages métalliques qui décorent leurs crânes (même si je concède avoir eu parfois quelques difficultés à les différencier). Bref, je suis conquis par l’univers visuel, très original, aux tons sombres, c’est superbe ! L’histoire est censée se dérouler au purgatoire. Elle se laisse apprivoiser plus difficilement que le dessin. Toujours intéressante, elle est parfois obscure. Les deux premiers tomes se laissent lire facilement, mais j’ai dû prendre mon temps pour entrer dans l’intrigue. De belles pages aérées fluidifient la lecture. A partir de la deuxième partie de la série, cela me semble s’étirer en longueur, mais c’est aussi plus dense. Beaucoup plus de dialogues, et j’avoue une lecture moins fluide, l’impression que cela aurait pu être raccourci. C’est un album riche, mais l’auteur prend le risque d’y perdre ses lecteurs. La lecture de cette série est au final bien plus exigeante pour le lecteur que l’entame ne me l’avait laissé supposer. Il faut s’accrocher à cet univers mêlant poésie, mysticisme, prophétie et dérision. J’ai lu la série dans la très belle intégrale parue récemment, qui prolonge les albums d’origine par quelques dessins pleines pages superbes, mais aussi par un entretien avec l’auteur donnant des clefs pour son travail et cette histoire de squelettes. Une série à découvrir, qui mérite vraiment le détour, et pour laquelle il faut prévoir d’investir du temps.
Monsieur désire ?
Monsieur Oliver est un jeune aristocrate gâté par la vie, sa fortune en fait un des plus beaux partis de tout le royaume. Mais au lieu de faire un beau mariage, chaque nuit il préfère se vautrer dans la luxure dans les bas quartiers de Londres. Lisbeth est une servante parmi d'autres, elle n'est pas très belle et très différente de toutes celles que Monsieur a engrossées au retour d'une soirée trop arrosée. Lord Oliver fait d'elle, non une conquête de plus mais la confidente de sa vie de débauche. A mesure que Lisbeth découvre le vide existentiel de la vie de son maitre, elle commence à craindre pour son sort car cette "promotion" attise la colère de la hiérarchie du personnel de maison et l'expose aux pires mesquineries. Exquise peinture des mœurs et de l'hypocrisie des rapports sociaux dans la société victorienne, "Monsieur désire?" est un solide récit psychologique aux savoureux dialogues.