Cette BD combine en une unique adaptation des portions de plusieurs nouvelles du recueil Un fils du soleil, de Jack London. Je n'avais jamais entendu parler de ce livre là mais je suis immédiatement tombé sous le charme.
Nous sommes plongés dans le même cadre que Corto Maltese dans sa Ballade de la Mer Salée, à savoir le Pacifique Sud et plus précisément les îles Salomon au tout début du 20e siècle. Les mers y sont parcourues par les petits voiliers, ketchs et autres schooners aux équipages indigènes, d'aventuriers commerçants qui se connaissent tous en tant qu'amis et rivaux. Parmi eux, le héros, David Grief a fait fortune par son esprit d'entreprise mais aussi son audace et la réputation qu'il a su se bâtir. Le jour où il apprend qu'une célébrité locale met en vente sa gigantesque collection de perles et qu'il a pris soin de prévenir tous les autres aventuriers sauf Grief, il va forcément être piqué au vif et ne pas se laisser faire. D'autant que vu la personnalité de ce "vendeur de perles", cela cache forcément quelque chose de bien plus gros qu'une simple vente.
J'ai adoré cette ambiance et la manière dont l'excellent dessin la soutient. C'est un trait ultra maîtrisé qui fonctionne à merveille tant pour représenter des personnages pleins de vie que des vieux gréements parfaitement réalistes ou des paysages ensoleillés et exotiques.
J'ai été complètement plongé dans ce petit univers marin où tout le monde se connait et où les lieux pittoresques rivalisent avec les aventures à chaque nouvelle escale.
Fabien Nury a su parfaitement condenser l'essentiel de ces nouvelles pour former un récit autonome qui tient grandement la route, avec ce qu'il faut de profondeur et de mystère pour donner corps à son monde imaginaire et captiver le lecteur tout en lui offrant une belle dose d'action, de grand spectacle et un soupçon de mysticisme.
Bravo aux auteurs !
3.5
Une bonne surprise. J'adore le Joker et j'aime le Mask, mais j'avais peur de tomber sur un truc commercial pas marrant alors qu'en fait c'est bien fait et même rigolo.
Paradoxalement, il est dit à plusieurs reprises que le Joker n'est plus marrant depuis qu'il porte le Mask alors que je trouvais que plusieurs gags étaient marrants. La bonne idée du récit est que durant une bonne majorité du récit Batman est trop affaibli pour combattre et du coup il est pris pour mort et on voit comment le Joker trouve de nouveaux moyens pour s'amuser. Le scénario utilise bien les personnages et met bien en avant le côté artistique du Joker qui est souvent mis de côté par les scénaristes de comics modernes sans imagination, qui pensent que le Joker existe seulement pour tuer des gens de manière violente et peu amusante. Je préfère nettement lorsqu'on voit le Joker discuter ce qui est rigolo ou non, et comment faire pour varier son émission de télévision. Le scénariste montre bien les différences entre le Joker et le Mask qui est un personnage plus 'cartoon'.
Bref, un des meilleurs crossover que j'ai lus en comics, et un bon divertissement en ce qui me concerne.
Le thème de l'étranger confronté à notre société occidentale et contemporaine est éculé. Souvent c'est l'inverse qui se produit, avec un(e) adolescent(e) qui se retrouve dans une dimension parallèle, dans une époque passée, voire dans le royaume des morts. Là c'est le contraire : Esmée est décédée, adolescente, au XVIIIème siècle, et se retrouve, comme son entourage, dérangée dans son sommeil éternel par des appels des vivants.
Envoyée pour enquêter de l'autre côté, elle va rapidement susciter l'intérêt, la curiosité et les moqueries de ses camarades (mais absolument pas des adultes, on se demande bien comment une personne décédée depuis 300 ans a pu s'inscrire dans un établissement...), et progressivement s'intégrer, et même... très bien s'intégrer auprès de certains... D'autant plus qu'elle semble avoir d'étranges pouvoirs...
J'ai eu un petit coup de cœur pour cette nouvelle série jeunesse. Parce qu'au-delà de son idée de base plutôt éculée, la scénariste a su insuffler dans son récit quelques sujets dignes d'intérêt, comme la séparation des parents, voire les familles recomposées, le harcèlement scolaire, la boulimie, et les premiers émois. Des sujets qui parleront aux adolescent(e)s auxquel(le)s cette série est destinée.
Au départ, je n’étais que moyennement intéressé à lire cette brique de près de 500 pages. Outre la longueur de l’ouvrage, le sujet, un des plus déprimants qui puisse exister (la guerre, le risque nucléaire et l’anéantissement possible de l’humanité), a été tellement de fois évoqué tant au cinéma, dans la littérature, les chansons que l’on peut se demander ce que cette BD peut apporter de neuf.
Comme les critiques lues sur internet étaient excellentes, je me suis dit que cette BD valait sans doute la peine d’être lue.
Et, en effet, c’est le cas. Bien que le scénario suive la réalité historique de très près, il contient quelques libertés qui rendent la lecture plus vivante. Première de ces libertés : le héros principal n’est pas un quelconque savant prestigieux, un chef militaire ou un politicien. Non, rien de tout cela. L’histoire est racontée par … l’uranium lui-même qui, depuis plus de 4 milliards d’années, attend son heure de gloire. Approche originale qui ne nuit en rien au bon déroulement des événements qui commencent réellement à Berlin en 1933.
Je ne vais pas vous raconter ici l’histoire de la bombe mais je peux vous dire que j’ai été surpris par la quantité d’intervenants de multiples pays qui ont été à l'origine de la réalisation de la première bombe atomique. Paradoxalement, il est surprenant de voir à quel point certaines décisions ont été prises grâce à (ou à cause de) un très petit nombre de personnes, Leó Szilàrd ou Enrico Fermi par exemple, sans qui l’Histoire aurait sans doute été toute autre. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour que les nazis ne possèdent la bombe avant tout le monde si leur politique folle n’avait poussé certains de leurs savants les plus prestigieux dans les bras des Américains. Ces mêmes Américains qui n’ont pas compris tout de suite l’immense chance qu’ils avaient d’accueillir de tels talents sur leur sol.
En lisant cette œuvre, on apprend énormément de choses : des faits historiques majeurs bien sûr mais aussi des anecdotes intéressantes (l’origine de l’uranium par exemple, le rôle d’Einstein, l'utilisation de cobayes humains, ...). On voit aussi comment les décisions sont prises au plus haut niveau des États (essentiellement aux USA) et comment les militaires ont imposé leur façon de voir aux scientifiques.
Cette BD est un chef d’œuvre tant au niveau du scénario que du dessin. A lire absolument !
J'avais déjà énormément apprécié la formidable inventivité de découpage de Benoît Dahan dans sa série Psycho-Investigateur (Simon Radius). Si il y a bien un auteur en ce moment qui aime jouer avec les possibles du média BD et qui semble s’en délecter c’est bien lui ! Ici, accompagné de Cyril Lieron au scénario, nos deux compères fans de Sherlock Holmes se sont lancés dans une série nous dévoilant les arcanes du cerveau de notre célèbre détective en pleine action. Benoît Dahan aime décidément traiter des mystères et arcanes de nos cellules grises :), et quel régal !!!
Rien que la couverture est un petit bijou ! Sa couverture découpée nous révélant les « rayonnages » du cerveau de Holmes illustre à merveille la citation de Holmes tirée du roman « Etude en rouge » : « Voyez-vous, je considère que le cerveau de l’Homme est à l’origine comme une petite mansarde vide. L’ouvrier adroit prend grand soin de ce qu’il met dans la mansarde, dans son cerveau ». C’est beau, subtil et rien qu’avec cette couverture le décor est intelligemment planté.
Le reste est à l’avenant. Le fond de chaque planche est volontairement vieilli façon vieux papier, ce qui renforce ce petit côté suranné que n’aurait su rendre un fond blanc classique. Et vient ensuite le découpage des planches… Jouissif pour le lecteur (même si on sent que Benoît Dahan prend un malin plaisir à trouver LA bonne idée de construction pour chaque page ou double page), on pourrait passer des heures à en contempler certaines. Heureusement la narration ne pâtit pas de ces trouvailles graphiques et vient même malicieusement s’insérer dans ces découpages astucieux et on est vite happé par l’enquête qui s’engage pour sortir Holmes de son ennui chronique.
Vous l’aurez compris, cette première partie de cette enquête « L’affaire du ticket scandaleux » est une vraie réussite car tous les codes holmésiens sont bien là et subtilement distillés tout en laissant aux auteurs les possibilités de nous surprendre tant par l’originalité de l’histoire que du graphisme.
Vivement la suite !
Wow ! Voilà un album qui aura réussi à me surprendre par bien des aspects !
Tout d'abord c'est la qualité du graphisme de Joris Mertens qui a un je ne sais quoi du Jean-Louis Tripp de Magasin général mais avec une touche toute personnelle, proposant dans une même case ou planche, tantôt un trait proche de l'esquisse, tantôt un trait affirmé, subtil et marqué sur les détails qu'il veut mettre en avant. Vient ensuite sa colorisation qui pour les besoins de son récit alterne entre le noir et blanc et des couleurs très chaudes qui donnent à ses planches des ambiances impressionnantes. Et c'est enfin l'expressivité de ses visages (et je peux vous dire qu'il y en a ! Ses scènes de foules dans la rue, les transports en commun, les magasins ou encore les bars) qui m'a scotché ! Il faut dire que quand on se lance dans une BD sans texte il faut savoir faire passer beaucoup de choses avec son coup de crayon, et Joris Mertens m'a impressionné de ce côté !
Quant à l'histoire, dur d'en parler beaucoup sans dévoiler ce qui fait tout le charme et la force du récit. Si j'ai été rapidement pris par les ambiances et les planches qui nous racontent le quotidien de Béatrice, cette jeune vendeuse qui travaille dans un rayon d'accessoires vestimentaires dans un grand magasin du genre "Galeries Lafayette", j'avoue que je ne voyais pas vraiment où tout cela allait nous mener... C'est là que le basculement survient en milieu de l'album et que le récit prend une toute autre voie jusqu'au final qui donne envie de relire l'album.
Une franche réussite et un petit tour de force pour cette BD qui sans texte réussit à nous mener par le bout du nez jusqu'à sa conclusion !
Ce roman graphique est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il raconte autant la « renaissance » du Château de Versailles vers son entrée dans le XXe siècle que le parcours d’un homme, Pierre de Nolhac, dont la vie avait fini par se confondre avec le monument dont il fut le conservateur pendant près de trente ans. A tel point que cela n’avait pas été sans conséquences sur sa vie privée, occasionnant brouilles et disputes avec sa famille. En particulier sa femme, qui finira pas le quitter, considérant que le château avait pris l’ascendant sur elle-même et ses enfants.
A travers ce personnage remarquable et pourtant méconnu, sont évoqués les faits historiques ayant jalonné sa vie, de la construction de la tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889 jusqu’à la première guerre mondiale, en passant par la construction du métro parisien, ou, plus anecdotique, l’arrivée du téléphone à Versailles même… Inspirée des mémoires de Pierre de Nolhac lui-même, cette saga familiale se déroulant sous l’ombre imposante voire écrasante du célèbre château bénéficie d’une narration fluide et prenante. On est littéralement immergé dans cette Belle époque qui succédait à une période de troubles, mais où désormais tous les espoirs étaient permis à l’approche d’un XXe siècle que révolutionneraient à coup sûr les progrès scientifiques et techniques. Las, ceux qui en connaîtront les deux premières décennies verront ces espoirs bien vite douchés…
Sans être forcément très précis, le trait semi-réaliste en noir et blanc d’Alexis Vitrebert met davantage l’accent sur les atmosphères, avec sobriété. Le dessin n’est parfois qu’esquissé, permettant au lecteur de s’en emparer pour reconstituer et extrapoler lui-même les décors et les situations, dans une approche à mi-chemin entre BD et littérature. On peut concevoir, comme le dit très bien Jean Dytar, dont le style est similaire, ces « images pensées comme des maillons de la chaîne narrative, qui n'ont pas de sens en dehors de cette économie [de détails, ndr] ». Et comme par une magie inexplicable, le château, se réveillant d’un long sommeil, nous fait entendre le grincement de ses parquets fatigués, nous fait humer avec délice les vapeurs de cire de son mobilier antique, ainsi que l’odeur de poussière de ses vastes pièces bien souvent abandonnées…
« Le Château de mon père » est donc une excellente BD historique avec une perspective très originale, de l’intérieur, une description passionnante de ce symbole d’une royauté engloutie, sans nostalgie malsaine ni admiration ostentatoire, un symbole qui aura d’une certaine manière permis à la République de se réconcilier avec la monarchie.
Ce récit revisité par Maïté Labat, en quelque sorte héritière de Nolhac puisqu’elle a travaillé huit ans dans le mythique château, et Jean-Baptiste Véber, fut possible grâce aux témoignages d’un homme, d’une énergie peu commune, qui à la fin de sa vie trouva encore la force de les consigner par écrit, un homme animé par une passion qui se transforma au fil des années en obsession et fut parallèlement son drame, puisqu’elle entraîna l’éclatement de sa famille. Enfin, le titre, comme une évidence, n’est pas qu’un clin d’œil au roman de Marcel Pagnol, puisque les auteurs ont décidé de placer le fils du conservateur, Henri, dans la position du narrateur, ajoutant à cette histoire le doux parfum de l’enfance.
C'est avant tout grâce à un couple d'amis que j'avais découvert le talent de Lomig par le biais de ses deux premiers albums Magic Dream Box et Vacadab. On avait ensuite eu la chance de l'inviter au festival que nous organisons pour son album précédent Le Cas Fodyl. C'est son regard tranchant et acéré sur notre société, ses absurdités et les méfaits du capitalisme qui m'avaient séduit. Ajoutez à cela un trait fin et souple tout en noir et blanc aimant jouer avec les hachures, et là moi je suis aux anges.
J'étais donc curieux de découvrir son dernier album adapté d'un roman de l'autrice américaine Jean Hegland qui fut un best-seller. Dans la forêt nous plonge donc dans un monde post-apocalyptique "soft" : Plus d'électricité, plus de moyens de transports, plus d'essence, la nourriture est une denrée rare et précieuse. C'est dans ce contexte que survivent deux jeunes soeurs dans leur maison en plein coeur de la forêt après la disparition de leurs parents. Mais quand on a 17 et 18 ans, pas facile de bien vivre cette situation... Eva et Nell s'accrochent à leurs passions, la danse et la lecture pour ne pas sombrer et vont petit à petit apprivoiser cette forêt immense qui les entoure.
Et c'est là toute la réussite de cet album, faire de cette forêt un personnage à part entière. Sans avoir lu le roman, on sent que Lomig a mis l'accent sur cet aspect primordial du récit et y est parfaitement parvenu ; elle se fait tout à la fois, réconfortante, protectrice, nourricière. C'est là que son trait fin prend tout son souffle et rend parfaitement grâce à la majestuosité de la forêt.
Fait étrange, c'est durant la période de confinement que nous venons de passer que j'ai lu cet album, et il prend tout à coup une toute autre dimension...
Un très bel album à découvrir !
Mes aïeux ! Quelle BD ! Encore une fois Futuropolis fait très fort avec ce one shot de Messieurs Le Gall et Cuvillier. Pourtant cette histoire n'est pas originale puisqu'elle s'attache à la vie de la dernière victime du tristement célèbre Jack l'éventreur, sujet largement abordé par une foultitude d'auteurs.
Ce qui est hautement intéressant dans ce récit c'est qu'il s'attache essentiellement à mettre à l'honneur la vie des victimes du bourreau, ce n'est donc pas une énième théorie sur la personnalité du tueur. Par ce biais le scénario s'attache plus à la condition féminine de l'époque dans le plus grand empire de l'époque (sur lequel le soleil ne se couchait jamais). À l'heure de l'industrialisation à marche forcée de l'Angleterre victorienne les laissés-pour-compte étaient nombreux et ce n'est pas un hasard si cette histoire possède des accents que l'on retrouve chez un auteur comme C. Dickens.
Alors quelques grincheux trouveront sans doute que le récit n'est pas d'une grande originalité, que la narration propose quelques ellipses mal venues, pour ma part je n'ai pas boudé mon plaisir, me faisant embarquer pour ce voyage au bout de l'enfer. A moins d'être le plus insensible qui soit comment ne pas être touché par le destin de Mary Jane ?
Que dire du dessin si ce n'est qu'il est superbe sur Londres et ses bas-fonds, le tout magnifié par une mise en couleur aquarellée où l'ocre domine, les personnages possèdent de vraies gueules, le tout dans un style réaliste. Du vrai grand art.
Alors j'insiste cette histoire a déjà été racontée, c'est triste, poignant, horrible, mais ici un je-ne-sais-quoi lui donne ce petit supplément d'âme qui fait que j'en fais mon coup de cœur du moment évidemment.
Eté 2010. Je découvre l’histoire d’esclaves « oubliés » pendant 15 ans sur un « caillou » inhospitalier, balayé par les vents et les cyclones au milieu de nulle part dans l’océan indien, à travers le roman d’Irène Frain. A l’époque, cette histoire vraie m’avait subjugué et profondément marqué.
Octobre 2015. Le château des ducs de Bretagne à Nantes accueille l’exposition « Tromelin, l’ile des esclaves oubliés ». Ni une ni deux je m’y rends bien évidemment. Et c’est à cette occasion que je découvre avec délectation le travail de Sylvain Savoia. Les planches exposées sont éblouissantes. Après le roman, je replonge sur l’ile Tromelin avec cette BD.
Bien évidemment cela va vous remuer. Vous ne pourrez pas rester imperturbable à la lecture de ce récit histoire dramatique. Vous plongerez dans le fin-fond de la cruauté humaine jusqu’à la délivrance.
Sylvain Savoia a accompagné en octobre 2008 une mission de fouille sur l’Ile de Tromelin. Une nouvelle expédition pour dresser un inventaire afin de tenter de reconstituer cette histoire dramatique.
Sylvain Savoia est donc un témoin privilégié. Son album présente alternativement le naufrage de l’Utile et les conséquences que nous connaissons et les recherches de cette équipe de scientifiques pour mieux appréhender la survie de ces esclaves abandonnés. Cela s’enchevêtre aisément pour le bonheur du lecteur. Un récit croisé passionnant et émouvant. Cette BD est un témoignage historique de qualité. A découvrir et à faire connaitre. L’émotion est au rendez-vous.
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Fils du Soleil
Cette BD combine en une unique adaptation des portions de plusieurs nouvelles du recueil Un fils du soleil, de Jack London. Je n'avais jamais entendu parler de ce livre là mais je suis immédiatement tombé sous le charme. Nous sommes plongés dans le même cadre que Corto Maltese dans sa Ballade de la Mer Salée, à savoir le Pacifique Sud et plus précisément les îles Salomon au tout début du 20e siècle. Les mers y sont parcourues par les petits voiliers, ketchs et autres schooners aux équipages indigènes, d'aventuriers commerçants qui se connaissent tous en tant qu'amis et rivaux. Parmi eux, le héros, David Grief a fait fortune par son esprit d'entreprise mais aussi son audace et la réputation qu'il a su se bâtir. Le jour où il apprend qu'une célébrité locale met en vente sa gigantesque collection de perles et qu'il a pris soin de prévenir tous les autres aventuriers sauf Grief, il va forcément être piqué au vif et ne pas se laisser faire. D'autant que vu la personnalité de ce "vendeur de perles", cela cache forcément quelque chose de bien plus gros qu'une simple vente. J'ai adoré cette ambiance et la manière dont l'excellent dessin la soutient. C'est un trait ultra maîtrisé qui fonctionne à merveille tant pour représenter des personnages pleins de vie que des vieux gréements parfaitement réalistes ou des paysages ensoleillés et exotiques. J'ai été complètement plongé dans ce petit univers marin où tout le monde se connait et où les lieux pittoresques rivalisent avec les aventures à chaque nouvelle escale. Fabien Nury a su parfaitement condenser l'essentiel de ces nouvelles pour former un récit autonome qui tient grandement la route, avec ce qu'il faut de profondeur et de mystère pour donner corps à son monde imaginaire et captiver le lecteur tout en lui offrant une belle dose d'action, de grand spectacle et un soupçon de mysticisme. Bravo aux auteurs !
Joker Vs The Mask
3.5 Une bonne surprise. J'adore le Joker et j'aime le Mask, mais j'avais peur de tomber sur un truc commercial pas marrant alors qu'en fait c'est bien fait et même rigolo. Paradoxalement, il est dit à plusieurs reprises que le Joker n'est plus marrant depuis qu'il porte le Mask alors que je trouvais que plusieurs gags étaient marrants. La bonne idée du récit est que durant une bonne majorité du récit Batman est trop affaibli pour combattre et du coup il est pris pour mort et on voit comment le Joker trouve de nouveaux moyens pour s'amuser. Le scénario utilise bien les personnages et met bien en avant le côté artistique du Joker qui est souvent mis de côté par les scénaristes de comics modernes sans imagination, qui pensent que le Joker existe seulement pour tuer des gens de manière violente et peu amusante. Je préfère nettement lorsqu'on voit le Joker discuter ce qui est rigolo ou non, et comment faire pour varier son émission de télévision. Le scénariste montre bien les différences entre le Joker et le Mask qui est un personnage plus 'cartoon'. Bref, un des meilleurs crossover que j'ai lus en comics, et un bon divertissement en ce qui me concerne.
Esmée
Le thème de l'étranger confronté à notre société occidentale et contemporaine est éculé. Souvent c'est l'inverse qui se produit, avec un(e) adolescent(e) qui se retrouve dans une dimension parallèle, dans une époque passée, voire dans le royaume des morts. Là c'est le contraire : Esmée est décédée, adolescente, au XVIIIème siècle, et se retrouve, comme son entourage, dérangée dans son sommeil éternel par des appels des vivants. Envoyée pour enquêter de l'autre côté, elle va rapidement susciter l'intérêt, la curiosité et les moqueries de ses camarades (mais absolument pas des adultes, on se demande bien comment une personne décédée depuis 300 ans a pu s'inscrire dans un établissement...), et progressivement s'intégrer, et même... très bien s'intégrer auprès de certains... D'autant plus qu'elle semble avoir d'étranges pouvoirs... J'ai eu un petit coup de cœur pour cette nouvelle série jeunesse. Parce qu'au-delà de son idée de base plutôt éculée, la scénariste a su insuffler dans son récit quelques sujets dignes d'intérêt, comme la séparation des parents, voire les familles recomposées, le harcèlement scolaire, la boulimie, et les premiers émois. Des sujets qui parleront aux adolescent(e)s auxquel(le)s cette série est destinée.
La Bombe
Au départ, je n’étais que moyennement intéressé à lire cette brique de près de 500 pages. Outre la longueur de l’ouvrage, le sujet, un des plus déprimants qui puisse exister (la guerre, le risque nucléaire et l’anéantissement possible de l’humanité), a été tellement de fois évoqué tant au cinéma, dans la littérature, les chansons que l’on peut se demander ce que cette BD peut apporter de neuf. Comme les critiques lues sur internet étaient excellentes, je me suis dit que cette BD valait sans doute la peine d’être lue. Et, en effet, c’est le cas. Bien que le scénario suive la réalité historique de très près, il contient quelques libertés qui rendent la lecture plus vivante. Première de ces libertés : le héros principal n’est pas un quelconque savant prestigieux, un chef militaire ou un politicien. Non, rien de tout cela. L’histoire est racontée par … l’uranium lui-même qui, depuis plus de 4 milliards d’années, attend son heure de gloire. Approche originale qui ne nuit en rien au bon déroulement des événements qui commencent réellement à Berlin en 1933. Je ne vais pas vous raconter ici l’histoire de la bombe mais je peux vous dire que j’ai été surpris par la quantité d’intervenants de multiples pays qui ont été à l'origine de la réalisation de la première bombe atomique. Paradoxalement, il est surprenant de voir à quel point certaines décisions ont été prises grâce à (ou à cause de) un très petit nombre de personnes, Leó Szilàrd ou Enrico Fermi par exemple, sans qui l’Histoire aurait sans doute été toute autre. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour que les nazis ne possèdent la bombe avant tout le monde si leur politique folle n’avait poussé certains de leurs savants les plus prestigieux dans les bras des Américains. Ces mêmes Américains qui n’ont pas compris tout de suite l’immense chance qu’ils avaient d’accueillir de tels talents sur leur sol. En lisant cette œuvre, on apprend énormément de choses : des faits historiques majeurs bien sûr mais aussi des anecdotes intéressantes (l’origine de l’uranium par exemple, le rôle d’Einstein, l'utilisation de cobayes humains, ...). On voit aussi comment les décisions sont prises au plus haut niveau des États (essentiellement aux USA) et comment les militaires ont imposé leur façon de voir aux scientifiques. Cette BD est un chef d’œuvre tant au niveau du scénario que du dessin. A lire absolument !
Dans la tête de Sherlock Holmes
J'avais déjà énormément apprécié la formidable inventivité de découpage de Benoît Dahan dans sa série Psycho-Investigateur (Simon Radius). Si il y a bien un auteur en ce moment qui aime jouer avec les possibles du média BD et qui semble s’en délecter c’est bien lui ! Ici, accompagné de Cyril Lieron au scénario, nos deux compères fans de Sherlock Holmes se sont lancés dans une série nous dévoilant les arcanes du cerveau de notre célèbre détective en pleine action. Benoît Dahan aime décidément traiter des mystères et arcanes de nos cellules grises :), et quel régal !!! Rien que la couverture est un petit bijou ! Sa couverture découpée nous révélant les « rayonnages » du cerveau de Holmes illustre à merveille la citation de Holmes tirée du roman « Etude en rouge » : « Voyez-vous, je considère que le cerveau de l’Homme est à l’origine comme une petite mansarde vide. L’ouvrier adroit prend grand soin de ce qu’il met dans la mansarde, dans son cerveau ». C’est beau, subtil et rien qu’avec cette couverture le décor est intelligemment planté. Le reste est à l’avenant. Le fond de chaque planche est volontairement vieilli façon vieux papier, ce qui renforce ce petit côté suranné que n’aurait su rendre un fond blanc classique. Et vient ensuite le découpage des planches… Jouissif pour le lecteur (même si on sent que Benoît Dahan prend un malin plaisir à trouver LA bonne idée de construction pour chaque page ou double page), on pourrait passer des heures à en contempler certaines. Heureusement la narration ne pâtit pas de ces trouvailles graphiques et vient même malicieusement s’insérer dans ces découpages astucieux et on est vite happé par l’enquête qui s’engage pour sortir Holmes de son ennui chronique. Vous l’aurez compris, cette première partie de cette enquête « L’affaire du ticket scandaleux » est une vraie réussite car tous les codes holmésiens sont bien là et subtilement distillés tout en laissant aux auteurs les possibilités de nous surprendre tant par l’originalité de l’histoire que du graphisme. Vivement la suite !
Béatrice (Mertens)
Wow ! Voilà un album qui aura réussi à me surprendre par bien des aspects ! Tout d'abord c'est la qualité du graphisme de Joris Mertens qui a un je ne sais quoi du Jean-Louis Tripp de Magasin général mais avec une touche toute personnelle, proposant dans une même case ou planche, tantôt un trait proche de l'esquisse, tantôt un trait affirmé, subtil et marqué sur les détails qu'il veut mettre en avant. Vient ensuite sa colorisation qui pour les besoins de son récit alterne entre le noir et blanc et des couleurs très chaudes qui donnent à ses planches des ambiances impressionnantes. Et c'est enfin l'expressivité de ses visages (et je peux vous dire qu'il y en a ! Ses scènes de foules dans la rue, les transports en commun, les magasins ou encore les bars) qui m'a scotché ! Il faut dire que quand on se lance dans une BD sans texte il faut savoir faire passer beaucoup de choses avec son coup de crayon, et Joris Mertens m'a impressionné de ce côté ! Quant à l'histoire, dur d'en parler beaucoup sans dévoiler ce qui fait tout le charme et la force du récit. Si j'ai été rapidement pris par les ambiances et les planches qui nous racontent le quotidien de Béatrice, cette jeune vendeuse qui travaille dans un rayon d'accessoires vestimentaires dans un grand magasin du genre "Galeries Lafayette", j'avoue que je ne voyais pas vraiment où tout cela allait nous mener... C'est là que le basculement survient en milieu de l'album et que le récit prend une toute autre voie jusqu'au final qui donne envie de relire l'album. Une franche réussite et un petit tour de force pour cette BD qui sans texte réussit à nous mener par le bout du nez jusqu'à sa conclusion !
Le Château de mon père - Versailles ressuscité
Ce roman graphique est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il raconte autant la « renaissance » du Château de Versailles vers son entrée dans le XXe siècle que le parcours d’un homme, Pierre de Nolhac, dont la vie avait fini par se confondre avec le monument dont il fut le conservateur pendant près de trente ans. A tel point que cela n’avait pas été sans conséquences sur sa vie privée, occasionnant brouilles et disputes avec sa famille. En particulier sa femme, qui finira pas le quitter, considérant que le château avait pris l’ascendant sur elle-même et ses enfants. A travers ce personnage remarquable et pourtant méconnu, sont évoqués les faits historiques ayant jalonné sa vie, de la construction de la tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889 jusqu’à la première guerre mondiale, en passant par la construction du métro parisien, ou, plus anecdotique, l’arrivée du téléphone à Versailles même… Inspirée des mémoires de Pierre de Nolhac lui-même, cette saga familiale se déroulant sous l’ombre imposante voire écrasante du célèbre château bénéficie d’une narration fluide et prenante. On est littéralement immergé dans cette Belle époque qui succédait à une période de troubles, mais où désormais tous les espoirs étaient permis à l’approche d’un XXe siècle que révolutionneraient à coup sûr les progrès scientifiques et techniques. Las, ceux qui en connaîtront les deux premières décennies verront ces espoirs bien vite douchés… Sans être forcément très précis, le trait semi-réaliste en noir et blanc d’Alexis Vitrebert met davantage l’accent sur les atmosphères, avec sobriété. Le dessin n’est parfois qu’esquissé, permettant au lecteur de s’en emparer pour reconstituer et extrapoler lui-même les décors et les situations, dans une approche à mi-chemin entre BD et littérature. On peut concevoir, comme le dit très bien Jean Dytar, dont le style est similaire, ces « images pensées comme des maillons de la chaîne narrative, qui n'ont pas de sens en dehors de cette économie [de détails, ndr] ». Et comme par une magie inexplicable, le château, se réveillant d’un long sommeil, nous fait entendre le grincement de ses parquets fatigués, nous fait humer avec délice les vapeurs de cire de son mobilier antique, ainsi que l’odeur de poussière de ses vastes pièces bien souvent abandonnées… « Le Château de mon père » est donc une excellente BD historique avec une perspective très originale, de l’intérieur, une description passionnante de ce symbole d’une royauté engloutie, sans nostalgie malsaine ni admiration ostentatoire, un symbole qui aura d’une certaine manière permis à la République de se réconcilier avec la monarchie. Ce récit revisité par Maïté Labat, en quelque sorte héritière de Nolhac puisqu’elle a travaillé huit ans dans le mythique château, et Jean-Baptiste Véber, fut possible grâce aux témoignages d’un homme, d’une énergie peu commune, qui à la fin de sa vie trouva encore la force de les consigner par écrit, un homme animé par une passion qui se transforma au fil des années en obsession et fut parallèlement son drame, puisqu’elle entraîna l’éclatement de sa famille. Enfin, le titre, comme une évidence, n’est pas qu’un clin d’œil au roman de Marcel Pagnol, puisque les auteurs ont décidé de placer le fils du conservateur, Henri, dans la position du narrateur, ajoutant à cette histoire le doux parfum de l’enfance.
Dans la forêt - d'après le roman de Jean Hegland
C'est avant tout grâce à un couple d'amis que j'avais découvert le talent de Lomig par le biais de ses deux premiers albums Magic Dream Box et Vacadab. On avait ensuite eu la chance de l'inviter au festival que nous organisons pour son album précédent Le Cas Fodyl. C'est son regard tranchant et acéré sur notre société, ses absurdités et les méfaits du capitalisme qui m'avaient séduit. Ajoutez à cela un trait fin et souple tout en noir et blanc aimant jouer avec les hachures, et là moi je suis aux anges. J'étais donc curieux de découvrir son dernier album adapté d'un roman de l'autrice américaine Jean Hegland qui fut un best-seller. Dans la forêt nous plonge donc dans un monde post-apocalyptique "soft" : Plus d'électricité, plus de moyens de transports, plus d'essence, la nourriture est une denrée rare et précieuse. C'est dans ce contexte que survivent deux jeunes soeurs dans leur maison en plein coeur de la forêt après la disparition de leurs parents. Mais quand on a 17 et 18 ans, pas facile de bien vivre cette situation... Eva et Nell s'accrochent à leurs passions, la danse et la lecture pour ne pas sombrer et vont petit à petit apprivoiser cette forêt immense qui les entoure. Et c'est là toute la réussite de cet album, faire de cette forêt un personnage à part entière. Sans avoir lu le roman, on sent que Lomig a mis l'accent sur cet aspect primordial du récit et y est parfaitement parvenu ; elle se fait tout à la fois, réconfortante, protectrice, nourricière. C'est là que son trait fin prend tout son souffle et rend parfaitement grâce à la majestuosité de la forêt. Fait étrange, c'est durant la période de confinement que nous venons de passer que j'ai lu cet album, et il prend tout à coup une toute autre dimension... Un très bel album à découvrir !
Mary Jane
Mes aïeux ! Quelle BD ! Encore une fois Futuropolis fait très fort avec ce one shot de Messieurs Le Gall et Cuvillier. Pourtant cette histoire n'est pas originale puisqu'elle s'attache à la vie de la dernière victime du tristement célèbre Jack l'éventreur, sujet largement abordé par une foultitude d'auteurs. Ce qui est hautement intéressant dans ce récit c'est qu'il s'attache essentiellement à mettre à l'honneur la vie des victimes du bourreau, ce n'est donc pas une énième théorie sur la personnalité du tueur. Par ce biais le scénario s'attache plus à la condition féminine de l'époque dans le plus grand empire de l'époque (sur lequel le soleil ne se couchait jamais). À l'heure de l'industrialisation à marche forcée de l'Angleterre victorienne les laissés-pour-compte étaient nombreux et ce n'est pas un hasard si cette histoire possède des accents que l'on retrouve chez un auteur comme C. Dickens. Alors quelques grincheux trouveront sans doute que le récit n'est pas d'une grande originalité, que la narration propose quelques ellipses mal venues, pour ma part je n'ai pas boudé mon plaisir, me faisant embarquer pour ce voyage au bout de l'enfer. A moins d'être le plus insensible qui soit comment ne pas être touché par le destin de Mary Jane ? Que dire du dessin si ce n'est qu'il est superbe sur Londres et ses bas-fonds, le tout magnifié par une mise en couleur aquarellée où l'ocre domine, les personnages possèdent de vraies gueules, le tout dans un style réaliste. Du vrai grand art. Alors j'insiste cette histoire a déjà été racontée, c'est triste, poignant, horrible, mais ici un je-ne-sais-quoi lui donne ce petit supplément d'âme qui fait que j'en fais mon coup de cœur du moment évidemment.
Les Esclaves oubliés de Tromelin
Eté 2010. Je découvre l’histoire d’esclaves « oubliés » pendant 15 ans sur un « caillou » inhospitalier, balayé par les vents et les cyclones au milieu de nulle part dans l’océan indien, à travers le roman d’Irène Frain. A l’époque, cette histoire vraie m’avait subjugué et profondément marqué. Octobre 2015. Le château des ducs de Bretagne à Nantes accueille l’exposition « Tromelin, l’ile des esclaves oubliés ». Ni une ni deux je m’y rends bien évidemment. Et c’est à cette occasion que je découvre avec délectation le travail de Sylvain Savoia. Les planches exposées sont éblouissantes. Après le roman, je replonge sur l’ile Tromelin avec cette BD. Bien évidemment cela va vous remuer. Vous ne pourrez pas rester imperturbable à la lecture de ce récit histoire dramatique. Vous plongerez dans le fin-fond de la cruauté humaine jusqu’à la délivrance. Sylvain Savoia a accompagné en octobre 2008 une mission de fouille sur l’Ile de Tromelin. Une nouvelle expédition pour dresser un inventaire afin de tenter de reconstituer cette histoire dramatique. Sylvain Savoia est donc un témoin privilégié. Son album présente alternativement le naufrage de l’Utile et les conséquences que nous connaissons et les recherches de cette équipe de scientifiques pour mieux appréhender la survie de ces esclaves abandonnés. Cela s’enchevêtre aisément pour le bonheur du lecteur. Un récit croisé passionnant et émouvant. Cette BD est un témoignage historique de qualité. A découvrir et à faire connaitre. L’émotion est au rendez-vous.