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Couverture de la série Jacob le Cafard (55 Dropsie avenue, le Bronx)
Jacob le Cafard (55 Dropsie avenue, le Bronx)

Après Un Pacte avec Dieu (1978), "A Life Force" sort en 1988 comme deuxième épisode de Dropsie Avenue. Tout d'abord je préfère le titre original compréhensible par tous, à ce ridicule titre français. Si Eisner compare bien la résilience des immigrés devant les obstacles majeurs et les souffrances endurées à la capacité des insectes à survivre, il n'attribue pas à Jacob Shtarkah le sobriquet de "cafard". Au contraire, c'est "L'Homme fort" en Yiddish, celui qui repart de rien mais qui arrive à modeler son environnement d'une façon significative et bénéfique dans ce récit. Je trouve le scénario très travaillé avec ces destins croisés d'Elton, Angelo, Rebecca ou Max. Tous viennent d'horizons très différents mais se retrouvent dans le même puits noir de la misère. Une sucess story du rêve américain où 50 cents évitent le grand plongeon et mènent au bonheur grâce au courage. Eisner par l'introduction de coupures de presse du NYT décrit intelligemment les effets de la grande Histoire sur la vie quotidienne. La loi Johnson-Reed sur l'immigration (1924), le développement du PC Américain, une des priorités extérieures de Staline ou la montée du Nazisme sont des événements clés qui influencent grandement sur la vie de ces communautés pauvres et d'origines européennes. Eisner choisit un happy end qui contraste avec tout ce qui précède et avec l'image même des cafards condamnés à rester dans leurs boîtes de conserve. Eisner y ajoute ses interrogations sur Dieu comme une suite du premier acte. Eisner ne dessine pas ici des héros en collants moulants avec des masques, qui vont sauver l'Amérique. Il dessine des héros plutôt vieux, plutôt laids avec des vieux fringues froissés qui vont sauver l'Amérique par leur abnégation et leur résilience. Quelle élégance dans le geste et dans le langage corporel. La page 32 où Rifke se relève presque en dansant, n'a ni besoin de texte ni besoin de tutu pour nous la présenter en danseuse étoile. De même son utilisation des ombres et lumières intensifie les effets dramatiques comme dans la séquence où Rebecca annonce son état à Elton et attend sa réponse vitale. Eisner ne sait représenter que des étoiles lumineuses dans cette "Life Force", force qui nous anime.

24/02/2022 (modifier)
Par Solo
Note: 3/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Billy Wild
Billy Wild

Dans mon tour des westerns en BD, celle-ci tape à l'œil quand on la feuillette. Parce-que le dessin est, je trouve, vraiment captivant. Le trait est acéré, les personnages ont un portrait se trouvant entre la caricature exacerbée et la trogne monstrueuse, l'usage du noir et blanc est tellement contrasté qu'il accompagne et augmente la nervosité créé par les contours anguleux. Le noir est particulièrement profond. Graphiquement, c'est un western qui saute à pieds joints dans les ténèbres. Le mot est choisi. Car on se trouve bien en enfer. Le narrateur, Billy Wild, l'exprime d'ailleurs à de multiples reprises. Les péripéties s'enchaînent comme on peut avoir l'habitude de le voir pour ce genre, sauf que l'Apocalypse atteint des sommets à travers une dose de fantastique très bien mesurée. Et puis toute l'ambiance du récit colle parfaitement avec le graphisme : c'est franchement violent, sanglant et chimérique… Enfin, le mystère qui règne n'a rien d'un secret bien gardé, le lecteur n'est pas étonné par la fin. Au contraire, parce-que le fil rouge laisse plutôt libre cours à la fatale destinée. C'est peut-être ce que l'on peut reprocher à cette BD. Retranscrire le destin est un jeu risqué, le risque de ne pas émouvoir le lecteur puisque, par définition, il sait ce qui va se passer. Je tends à rejoindre cette opinion, car la matière du scénario manque un petit peu à l'appel. Je suis subjugué par la qualité graphique, c'est clair, alors que le scénario, s'il m'a emporté sans déplaisir jusqu'au bout, m'a aussi frustré de ne pas avoir atteint le même niveau d'audace. D'un autre côté, je dois dire que l'écriture m'a beaucoup plu et se marie très bien avec le dessin. La violence et la noirceur par le graphisme, la destinée de chaque personnage par l'écriture. La dernière chose qui me tracasse c'est la différence notoire que je trouve entre les 2 tomes. Le premier tome m'apparaît plus abouti (flash-back de l'enfance de Billy Wild, sa mère, relation avec son "sauveur"). Le tome 2 devient linéaire est clairement tourné vers l'action : si ça fait plaisir pour le graphisme, ça devient maigrelet côté scénar'. L'ambiance western fait que ça passe crème, mais l'approche a trop changé dans le second épisode pour que toute l'histoire soit harmonieuse à mes yeux. Note réelle 3,5/5, j'ajoute le coup de cœur pour le dessin qui vaut définitivement la peine. Peine qui n'en est pas une d'ailleurs. Pour les fans de western ça peut être un sacré plaisir!

23/02/2022 (modifier)
Par iannick
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Abélard
Abélard

Quand on me parle habituellement de poésie, on me cite des noms de grands poètes que je n’aime généralement pas… on me dit aussi qu’il faut un certain nombre de vers, de proses, de rimes pour faire un bon poème, ça me soule… et on me raconte aussi que ça permet de découvrir des mots, ok mais il ne faut pas non plus qu’on ait à consulter un dictionnaire ou wikipédia à chaque phrase ! Bon, vous avez donc compris que je ne suis pas un fan de poésie… mais quand je découvre une bande dessinée comme « Abélard » où la poésie est représentée d’une façon différente à ce qu’on a l’habitude de nous faire la découvrir sur les bancs d’école, je dis oui oui oui ! Pourquoi « Abélard » justement ? Parce que la poésie y est employée sans prise de tête et amenée simplement, parfois verbalement à travers les bouts de papier (proverbes) que notre protagoniste principal, Abélard, trouve chaque jour dans son chapeau… tantôt dans des séquences d’une rêverie, d’une sérénité exceptionnelle comme celles où Abélard regarde les étoiles… pas de mots, et on se met à visualiser également avec régal ces planches, un peu comme j’ai pu le faire en contemplant le lever du soleil sur les aiguilles de Bavella parmi de nombreux randonneurs, pas un mot, pas un bruit, on regardait tous ensemble ce moment magique avec des yeux émerveillés… tantôt dans les réactions naïves de notre attachant Abélard… ceci pour vous faire comprendre la sensation que j’ai eue à travers ces magnifiques scènes de cette bande dessinée… Et oui, ça aussi, c’est de la poésie ! Parlons maintenant du récit proprement dit : Je n’ai pas envie de vous raconter le début de cette aventure ni de quoi il s’agit… juste vous avouer que « Abélard » m’a embarqué sur des montagnes russes d’émotions ! Je suis passé du rire à la tristesse, de la tendresse à la colère… peu de bandes dessinées me font ça, donc, ça veut dire tout simplement que j’ai adoré ce diptyque d’autant plus j’apprécie beaucoup le coup de crayon et la mise en page de Renaud Dillies. Merci Régis (Hautière), merci Renaud (Dillies) d’avoir conçu ce bijou de la bd franco-belge ! … Et merci aussi aux enfants du scénariste qui lui ont inspiré ces conversations cultes (Ah la fameuse scène des racistes !) !

22/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Goupil ou face
Goupil ou face

Superbe BD qui mérite d'être lue, qu'on soit concerné ou non par le sujet de la bipolarité et de la cyclothymie. D'abord parce qu'elle change la vision réductrice qu'on a sur les troubles bipolaires. En véritable support de vulgarisation scientifique, elle détaille les différentes formes de troubles bipolaires, les effets biologiques associés, les conséquences sur le moral et le comportement. On y découvre que le spectre de la bipolarité est beaucoup plus large qu'on le croit, et SURTOUT qu'on ne peut pas réduire quelqu'un au fait d'être "bipolaire" ou ici "cyclothymique", comme un critère excluant. Ensuite, parce que le dessin est superbe, avec beaucoup de mouvement; que le jeu de couleur (noir-orange) est manié avec intelligence pour servir le propos; que très souvent dans la BD, le récit s'arrête le temps d'une case, dans laquelle on trouve un graphique, des curseurs, une balance, des poissons... des images symboliques qui appuient l'explication. Celles-ci sont très bien trouvées, très fines et touchantes. Enfin, parce qu'on ne peut que s'attacher à Lou, qui raconte ici son propre parcours: la découverte de sa maladie, sa galère de psychologues, l'impact sur sa vie sentimentale, sur son travail... C'est un brillant équilibre entre un ouvrage de vulgarisation scientifique et une autobiographie touchante. J'ai adoré.

22/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Wolverine - Old Man Logan
Wolverine - Old Man Logan

Depuis quelques années, je me suis forgé une petite culture Marvel en piochant dans ma médiathèque. L’univers est distrayant mais peu de lectures m’ont vraiment marqué. Les histoires de super héros étant extrêmement redondantes. Pour le coup Old Man Logan tire son épingle du jeu, en nous proposant ce monde futuriste dévasté et dominé par les super vilains, 50 ans après leur victoire sur les super-héros. Pour qui est devenu familier avec la maison des idées, cette version est extrêmement jubilatoire. Il y a un plaisir coupable à découvrir ce monde ravagé et partagé entre puissances au fil des ans, qui domine, qui est mort etc ... L’idée est très accrocheuse mais l’histoire reste malheureusement trop linéaire et en surface. On ne s’attarde pas, tout va très vite et fait finalement assez « carte postale ». Ça reste plaisant pour son originalité mais manque clairement de profondeur. Pour la partie graphique, c’est pas mal du tout pour du comics, on a un seul et même dessinateur (bon point à souligner) au trait lisible, fin et détaillé. Et qui trouve son apothéose dans le final. Je suis un peu ennuyé pour noter, beaucoup de qualité mais c’est vraiment pas sans défauts, ça reste toutefois un récit assez marquant dans l’univers. Finalement un 3* + un petit coup de cœur pour le démarquer. A posséder ... perso non, mais à lire certainement.

21/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Rogon le leu
Rogon le leu

Depuis le temps que je faisais l'impasse sur cette série, j'ai enfin franchi le pas, et je ne regrette pas, même si tout ne me convient pas entièrement, mais ce qui prime avant tout dans cette Bd, c'est son ambiance, et malgré certains défauts, c'est ce qui m'a séduit. Il faut aussi éviter de lire le tome 5 afin d'éviter la déception d'un nouveau cycle dont la suite n'est jamais parue, et s'en tenir aux 4 tomes qui constituent ce premier cycle. Bon, à première vue, je me suis dit, ça ressemble à beaucoup de bandes que j'ai déja lues sur la Bretagne merveilleuse des légendes comme Les Druides par exemple et d'autres albums de contes parus chez Soleil. Car ici, nous sommes dans une Bretagne du VIIème siècle encore un peu obscurantiste, une Bretagne où a lieu le combat des anciennes croyances païennes et de la christianisation naissante qui se veut inquisitrice, c'est une ère à l'aspect barbare aux abords de la forêt de Brocéliande avec toute la magie et les mythes qui s'y rapportent. C'est la Bretagne des druides contre celle des moines, c'est ainsi qu'on peut résumer ce récit médiéval, un conte celtique comme je les aime où se mélangent poésie, romantisme et magie. Dès le premier tome, on est plongé dans cette époque fantastique, Konomor est un être vil, abject et pervers, c'est le mauvais absolu qui se dresse face à la pureté de Rogon, l'homme-loup défenseur des anciennes croyances et qui appartient au peuple fabuleux qui vit dans la forêt à l'abri des regards d'un monde médiéval qui se christianise. Au sujet des seigneurs chrétiens qui construisaient leurs châteaux, je n'ai jamais lu dans mes bouquins sur l'Histoire de la Bretagne qu'ils utilisaient les pierres levées, car tout ce qui était menhirs et dolmens inspiraient une sorte de crainte ou de méfiance, et les seigneurs chrétiens nouvellement convertis au christianisme utilisaient de la pierre de schiste ou du granit pris dans des carrières, par contre lors de mes nombreux périples en Bretagne, j'ai vu plusieurs menhirs christianisés, c'est à dire qu'ils étaient surmontés d'une croix sculptée (vraisemblablement ces christianisations de menhirs ont eu lieu bien plus tard, vers les Xème ou XIème siècles lorsque la religion chrétienne avait totalement supplanté les croyances païennes) . L'intrigue est classique, issue des légendes bretonnes, c'est comme une sorte de succédané de la Table Ronde sans Arthur, mais avec Merlin emprisonné dans le sommeil par sa bien-aimée, et Viviane plus femme que fée. Les actes de certains personnages peuvent étonner et surprendre, il y a un peu de naïveté dans certaines situations, mais dans l'ensemble, c'est une histoire qui est bien contée et qui me satisfait, Convard a su s'approprier cet univers merveilleux pour construire un récit suffisamment prenant. Je pense qu'il ne faut pas lire cette Bd à la va-vite, mais attentivement pour en saisir tous les rouages qui peuvent peut-être échapper à la première lecture. J'en viens à la partie graphique : c'est un dessin au trait épais dès le tome 1, qui s'aère un peu ensuite, il est sombre par endroits, ce qui entraine une certaine confusion pour décrypter quelques cases, il est aussi peu précis sur les visages, et il est baigné par une sorte de voile omniprésent, avec des couleurs comme délavées, c'est très curieux. Mais ce qui est intéressant, c'est que ce dessin colle parfaitement au sujet, il imprime une sorte de mystère et restitue une atmosphère fascinante, participant ainsi grandement à l'ambiance qu'ont voulu les auteurs. Je n'avais lu de Chabert que Bourbon Street qui m'avait assez plu au niveau graphique, mais là, autant son dessin me dérange par endroits par ses imperfections, autant il me ravit pour l'ambiance restituée, je crois que c'est le grand atout de cette bande d'où se dégage une poésie fantastique nourrie par les mythes de cette vieille Bretagne.

21/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Rocking chair
Rocking chair

Chabouté l’avait fait au départ d’un banc (Un peu de bois et d'acier), Jean-Philippe Peyraud et Alain Kokor s’emparent à leur tour de cette idée, mais c’est au travers du destin d’un rocking chair et au cœur d’un western cruel et désespéré qu’ils vont nous inviter à suivre différents personnages. Et dès la scène d’introduction, j’ai été happé par ce récit. Le destin des deux adolescents qui marque la première partie de cette bande dessinée nous montre un ouest américain d’une extrême dureté, où la loi du plus fort est encore la seule respectée, avec une nature encore vierge et peu désireuse d’être domptée. Et bien sûr, lorsque leur route et celle du rocking chair se séparent, je n’ai attendu qu’une seule chose : les retrouver en fin de récit pour une conclusion émouvante… La partie centrale du récit nous permet de croiser la route de différents personnages qui, tous, nous montrent toute la cruauté, toute la dureté de cet univers. La narration et le style graphique cassent gentiment le caractère désespérant du récit, avec à l’occasion quelques passages plus légers ou plus amusants. Des passages contemplatifs, des scènes silencieuses nous permettent d’encore mieux pénétrer cet univers hostile. Les planches n’usant qu’un minimum de couleurs, Alain Kokor ne travaillant que sur des bichromies ou des planches aux tons uniformes, notre attention se centre sur les personnages et leur destin alors même que les compositions graphiques dégagent une certaine poésie. Les amateurs de trait classique en seront pour leurs frais mais si vous êtes plutôt adepte d’un trait tout en ambiance quitte à rester quelque peu brouillon, cette bande dessinée ne peut que vous plaire, graphiquement parlant. La conclusion a été à la hauteur de mes attentes et l’émotion a bel et bien été au rendez-vous, comme espéré mais sans tomber dans le cliché maintes fois rabâché. Vous l’aurez compris : c’est un western que j’ai beaucoup apprécié. Pour l’originalité de son fil conducteur, pour l’image qu’il donne de cet Ouest sauvage, pour le charisme de certains personnages, pour une ourse et son ourson si rapidement croisés, pour son final touchant...

20/02/2022 (modifier)
Par r0ud0ud0u
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Junk
Junk

Je viens ENFIN de trouver le tome 2. Forcément j'ai enchaîné le 1 et le 2 pour retrouver l'ambiance. C'est du très lourd, un bon scénario et un dessin hyper efficace. Bref, Bruno on aime ou pas, pour moi, c'est un grand OUI. Mérite d'être réédité, bon courage pour trouver les 2 albums à ce jour.

20/02/2022 (modifier)
Par Sam Cragg
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Arsène Lupin - Les Origines
Arsène Lupin - Les Origines

C'est par l'entremise de cette intégrale que j'ai découvert ce fabuleux triptyque. Avant d'en entamer la lecture, je n'avais pas mesuré le formidable intérêt que représentait ce récit qui conte les jeunes années d'Arsène Lupin. Je dois avouer que je craignais que cette réinvention du célèbre personnage ne fut pas à la hauteur de l'œuvre de Maurice Leblanc. Eh bien je m'étais tragiquement trompé: les scénaristes ont réalisé un travail extraordinaire en donnant à cette adaptation en bande dessinée le ton, la manière et la structure de narration des textes de Maurice Leblanc. Tout ici rappelle les grandes œuvres des feuilletonistes de la fin du 19e siècle et du début du 20e en général et les aventures d'Arsène Lupin en particulier. D'abord il y a ce découpage très rigoureux des actions en scènes qui s'étendent sur une à trois pages comme si chacune d'elles composait un tout, une courte nouvelle pouvant presque se suffire à elle même, formant au fur et à mesure autant de cellules dramatiques qui finissent par donner au lecteur une impression de richesse incroyable dans les rebondissements. Et puis il y a cette façon géniale de nous faire entrer dans une scène sans nous en expliquer d'emblée les enjeux. C'est en découvrant l'action, en pénétrant davantage dans chaque scène, que la lumière se fait et que notre compréhension du récit s'opère. Il y a donc toujours du mystère, une situation qui nous échappe de prime abord et qu'il nous faut éclaircir, offrant à chaque petite scène une dimension dramatique puissante. Une autre grande force du travail scénaristique proposé ici est de ne jamais appeler la psychologie, ou encore moins la psychanalyse, au secours du récit pour en éclairer doctement les zones sombres et prémâcher le travail de compréhension qu'il appartient au lecteur de réaliser. Car s'il veut rester un être agissant pendant sa lecture plutôt qu'un objet passif que l'on gave sans cesse d'explications psychologiques (à la construction desquelles il ne participe jamais), il lui revient ici de puiser dans les actions et dans ce qui est donné à voir des personnages ce qui lui permettra de comprendre les ressorts qui les animent. En définitive, les actes parlent davantage des individus que les explications psychologisantes qu'un auteur pourrait surligner. Du côté du dessin tellement typé de Christophe Gaultier, il peut dans un premier temps dérouter. On peut certes lui trouver des maladresses mais il convient de se pencher davantage sur ce qui en constitue la force pour apprécier ces aventures du jeune Arsène Lupin. D'abord il a un sens remarquable de la composition de ses cases. Elles demeurent toujours d'une lisibilité exemplaire. Ses planches, si elles demeurent très classiques dans leur composition, n'en sont pas moins d'une formidable fluidité narrative. Ses décors stylisés ont une réelle force d'évocation. Son trait nerveux rappelle par quelques aspects certaines gravures sur bois du début du siècle dernier. Il est fort probable qu'un autre dessinateur plus consensuel aurait offert à cet épatant triptyque davantage de renommée vu les qualités scénaristiques exceptionnelles mais en l'état, il ne faut surtout pas passer à côté d'une des très grandes réussites actuelles de la bande dessinée d'aventure. Un mot sur la mise en couleur qui peut sembler "simpliste". Je la trouve au contraire très élaborée pour parvenir à coller au dessin un peu brut de Gaultier, lui donner du relief et une parfaite lisibilité. La coloriste réalise ici un travail très expressif. Quel dommage que cette série ne compte que trois albums; elle constituait assurément le haut du panier de la bande dessinée d'aventure ainsi que le plus beau des hommages à la littérature populaire du début du 20e siècle. Bravo aux scénaristes qui auront su être à la hauteur du défi qu'ils s'étaient proposés de relever.

20/02/2022 (modifier)
Par Sam Cragg
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Clapas
Clapas

Etrange thriller qui mâtine les genres, Clapas installe et maintien une tension qui s'accentue au fil des pages jusqu'à l'ultime case. Dans un cadre - les magnifiques paysage de la drôme - qui évoquerait davantage une atmosphère paisible et aimablement pastorale, Isao Moute entraine ses six naufragés d'une étroite route de montagne littéralement déchirée par des éboulis de pierres dans un périple pédestre qui va les mener vers le drame. Très rapidement, on sent s'épaissir un malaise qui ne nous quittera plus. Quand les évènements déraperont, nous assisterons le souffle court au fatal mouvement qui tend à les mener les uns après les autres à la mort. Bientôt, il ne s'agira plus que d'essayer de survivre par tous les moyens. Dans un contexte qui nous laisserait aisément croire à une aimable chronique sur la ruralité et ses valeurs éternelles, l'auteur nous fait glisser petit à petit dans un registre à la brutalité crue et à l'angoisse poisseuse. Il y a un côté Délivrance (le film de Boorman) dans cette histoire. Mais c'est surtout l'histoire de choses qui s'enchainent mal et déraillent, comme autant de cailloux dévalant les pentes du lieu où se déroule l'action qu'on appelle "le Claps" (ou" clapas" en occitan en référence à ces rochers de toutes tailles qui jonchent le coin depuis la fin du moyen âge). L'influence du cinéma est évidente dans le découpage et dans l'inspiration du récit. L'intelligence de l'auteur est de lui avoir donné une forme à laquelle on ne s'attend pas, celle d'un style propre au roman graphique français. Isao Moute est un formidable dessinateur, qui sait rendre l'expressivité d'un visage, la posture d'un corps, un regard, aussi bien que l'imposante présence d'un paysage, d'un levé de soleil ou d'un crépuscule brumeux. Tout cela dans un style très caractérisé, vibrant, libre et appliqué à la fois, jouant habilement avec deux couleurs terreuses et le noir du trait pour composer toutes les nuances d'ombres et de lumières de ses planches. Il possède un sens aigu du rythme et du découpage qui donne à son récit une fluidité et une lisibilité assez rare. Rien n'est laissé dans l'ombre dans son dessin, chaque détail se livre sans qu'on ait besoin de décrypter une case pour appréhender tous les recoins du récit. Oui, Isao Moute est un auteur doué, un conteur de premier ordre. Clapas est un pur polar et mille autres choses cependant, un objet hybride fort bien né. Clapas constitue une bien belle découverte et un album haletant.

20/02/2022 (modifier)