Les derniers avis (9595 avis)

Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Poids des héros
Le Poids des héros

On comprend vite à la lecture du « Poids des héros » pourquoi l’éditeur a choisi ce format imposant, et ce n’est pas à cause du titre. D’emblée, l’immense talent de David Sala nous submerge autant qu’il nous immerge. Sa maîtrise de la couleur est juste sidérante et ses cases relèvent davantage de l’art moderne, avec une iconographie très seventies mâtinée d’influences fauvistes ou expressionnistes. On pense beaucoup à Matisse, à Chagall et parfois à Munch. On a rarement vu ça dans la bande dessinée, d’autant que le talent de David Sala ne se limite pas à un simple étalage pictural. Celui-ci possède également les codes de l’art séquentiel en nous délivrant à l’aide d’une mise en page aérée une histoire personnelle avec simplicité et fluidité. Ces souvenirs d’enfance qu’il nous narre lui fournissent ainsi l’occasion d’honorer ses ancêtres venus d’outre-Pyrénées, et c’est avec le grand-père maternel Antonio qu’il inaugure son récit. Un grand-père qui se sera battu toute sa vie contre la barbarie et l’injustice et survivra à l’enfer des camps, et dont le dernier combat (et la dernière victoire !) fut mené sur son lit d’hôpital, où il se jura de ne pas mourir avant le dictateur Franco. L’autre grand-père, Josep, le « tarzan catalan », fut lui aussi un combattant de la première heure, et son statut de réfugié le conduisit à s’engager très vite aux côtés de la résistance française, période durant laquelle il rencontra Denise, l’amour d’une vie qui ne s’éteignit jamais. D’un point de vue graphique, la trame principale, qui a trait à l’enfance de l’auteur jusqu’à l’âge adulte, est donc traitée dans un style semi réaliste très pictural. David Sala restitue de façon étonnante l’atmosphère des années 70, tant dans l’aspect vestimentaire que du mobilier. Les nappes à fleurs « moches » prennent soudain une autre dimension, tout comme les « affreux » papiers peints désuets. Les motifs « vintage cheap » qui prêtent parfois à la moquerie aujourd’hui deviennent sous le pinceau de l’artiste de véritables œuvres d’art que l’on admire longuement. Aux côtés de la narration centrale viennent se greffer les récits d’Antonio et de Josep, dans un mode plus onirique (la scène inaugurale relatant la fuite d’Antonio vers la France est juste sublime) avec une tournure plus expressionniste lorsqu’il s’agit de décrire le quotidien dans les camps nazis, où les couleurs franches comme l’enfance semblent tenir à distance l’horreur et l’immonde. Il serait presque embarrassant de dire que visuellement c’est magnifique, mais ce contraste renvoie à l’imagination du garçonnet qu’était alors David, tout en obligeant le lecteur à affronter l’ineffable noirceur de l’âme humaine que les mots ne sauraient décrire. Si le récit traite aussi beaucoup de la mort dans sa trame de base (l’assassinat lâche d’un camarade d’école par un sadique et la disparition brutale de la maman de l’auteur) du deuil et de l’absence, cela n’est jamais pesant pour autant. L’émotion est belle, poignante, jamais larmoyante. Parmi les autres thèmes abordés, il y a la perte de l’innocence (en grande partie liée à la mort du copain), l’écroulement des certitudes et sa « colère archaïque » (le divorce de ses parents et la dépression de son père), mais aussi la question du fameux « poids » du titre, qui impose à l’auteur des problèmes existentiels dans sa vie de père de famille urbain bénéficiant d’un confort douillet, et qui n’a jamais connu la guerre. Que lui reste-t-il pour exister ? La réponse est contenue dans la lecture même du livre… Art et résistance sont intimement liés, l’auteur le prouve ici. Car le stylo et le pinceau, ou toute autre forme artistique, sont aussi des armes de résistance, parfois plus puissantes qu’un fusil. L’art en effet permet de transmettre, de montrer le beau sans nier l’innommable, et c’est peut-être par là que commence la résistance. Marteler sans répit aux nouvelles générations que la démocratie reste fragile (on peut le constater chaque jour à travers l’actualité politique) et que l’état de paix, notamment celle que connaît l’Europe depuis la deuxième guerre mondiale (en tout cas pour les conflits de grande ampleur) n’est jamais acquis sans la vigilance de tous. Et c’est sans doute ce qui permet ici à David Sala de réconcilier sa propre identité d’artiste avec ses aïeux piedestalisés de par leur héroïsme. Avec « Le Poids des héros », David Sala réussit un véritable coup de maître, nous offrant un pur chef d’œuvre. Le tout est équilibré, avec des questionnements pertinents, traités avec une rare justesse, mais surtout avec le cœur. Dans un passage du livre, il évoque la perte d’un œil dans son enfance, à cause d’un méchant virus. Et l’on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec la virtuosité incomparable de son dessin. Si un aveugle développe ses autres sens comme l’odorat, l’ouïe et le toucher, David Sala, avec son œil unique, fait ressortir deux fois plus fort la beauté du monde telle qu’on aimerait la voir, la beauté contenue dans les toutes petits choses qui échappent souvent à ceux qui ont la chance d'avoir leurs deux yeux. Son album n’est rien de moins qu’une ode foisonnante à la vie, ici magnifiée et émouvante dans toute sa fragilité, grâce à sa propre expérience et celle de ceux qui se battent pour qu’elle soit belle.

19/02/2022 (modifier)
Par Sam Cragg
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Secrets - L'Angélus
Secrets - L'Angélus

Quelle belle réussite! Le scénario est très habillement construit, les personnages sont suffisamment creusés et bien brossés pour leur donner chair avec une grande force. Mais le véritable sommet de cet album, ce sont les dessins de Homs. Ce type est un génie dans sa partie et il touche ici à la perfection. Alors quand le scénario se met au diapason d'un dessinateur extraordinaire, cela donne lieu à une réussite de premier ordre. J'ai rarement lu un récit aussi touchant en bande dessinée. J'ai rarement vu également un dessin aussi inspiré. Homs est à coup sûr un des 5 plus grands dessinateurs d'aujourd'hui. Il parvient souvent à la perfection dans "l'angélus". Et puis de son côté, le travail de Giroud est ici d'une puissance fantastique, tout en justesse et en mystère. "L'angélus" est assurément un chef d'oeuvre parce les auteurs y font preuve d'une inspiration rare, et l'on referme l'album à regret, ému et émerveillé.

19/02/2022 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Cryozone
Cryozone

C’est quand même bien ce site Bdthèque ! C’est en fouillant dans les innombrables avis postés que j’ai découvert cette série. Et je vous le dis tout de go … je me suis régalé ! Un vaisseau spatial avec à son bord 10 000 personnes se dirige vers une planète inconnue pour la coloniser. Pour l’atteindre, presque 20 années de voyage ! Pour résoudre les difficultés de ce long périple, les colons sont cryogénisés. A mi-parcours, une explosion a lieu. Cette déflagration endommage le vaisseau. L’équipage doit se résoudre à réveiller dans l’urgence l’ensemble des colons sans respecter les instructions techniques. En se réveillant, les cryogénisés ont la dalle ! Ils veulent croquer de la viande humaine ! Oui vous l’avez compris nous sommes sur une version fantastique de zombies dans l’espace. Et j’aime ça ! J’ai dévoré – miam miam - les deux tomes d’un seul trait. Pas pu faire autrement. C’est vraiment une belle surprise ce diptyque même si pas très original. Le graphisme est travaillé. De nombreux détails avec une colorisation plutôt bien étudiée. Scénario efficace. Pas un suspens de dingue mais là encore c’est réussi. Je recommande vivement.

19/02/2022 (modifier)
Par Sam Cragg
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Milady ou Le Mystère des Mousquetaires
Milady ou Le Mystère des Mousquetaires

Voici un album qui fait prendre conscience de ce que la bande dessinée peut apporter de mieux. "Milady ou le mystère des mousquetaires" est un bijou de talent et d'intelligence. A la manière d'un détective, le scénariste Sylvain Venayre nous embarque dans une relecture des trois mousquetaires d'Alexandre Dumas (et Auguste Maquet) afin de nous montrer ce que nous avons été incapables de voir jusqu'à présent dans cette histoire pourtant tellement connue. Il nous propose d'adopter un angle de vue inhabituel, de nous faire faire un pas de côté de manière à observer autrement des scènes du célèbre roman afin d'en bâtir une tout autre compréhension. A l'instar d'Hercule Poirot , il débarrasse le récit des éléments qui habituellement nous aveuglent et nous égarent pour permettre à une autre réalité des faits d’apparaître à nos yeux. Chasser l'illusion pour faire surgir la vérité. Et c'est alors à une toute autre histoire que nous assistons : les héros ne sont peut-être plus les héros qu'ont célébré tant de générations d'admirateurs et leurs ennemis recouvrent soudainement un visage ami et un air plus touchant. Cette passionnante et érudite lecture des trois mousquetaires est servie par un dessin fabuleux de Frédéric Bihel. Son talent ici force l'admiration. Il est parvenu à retrouver l'ambiance des dessins et gravures du XVIIe siècle. Des cases extraordinaires succèdent à d'autres cases extraordinaires. L'ensemble est d'une sobriété exemplaire pourtant. Il est malheureusement assez rare que deux talents si singuliers s'acoquinent pour réaliser un album de bande dessinée d'une telle qualité et d'une si belle ambition, il serait dommage de passer à côté d'une aussi brillante réussite, d'un chef d’œuvre assurément.

19/02/2022 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Immonde !
Immonde !

Une des belles surprises de ce début d’année, et loin d’être immonde ! De plus, ce récit fantastique nous permet de découvrir Elizabeth Holleville, une jeune autrice dont c’est le deuxième album et qui nous donne ici toutes les raisons de croire en elle. Elle possède un univers à la fois très personnel mais aussi riche de nombreuses influences, à commencer par Charles Burns, Daniel Clowes ou Ludovic Debeurme pour ce qui est de la BD, mais aussi quelques figures du cinéma fantastique, John Carpenter et Steven Spielberg, avec quelques pincées de Lovecraft pour la référence littéraire. Le dessin est propre, simple et sans prétention, d’une tournure un brin enfantine qui n’est pas sans charme, tant s’en faut. Le choix de deux tonalités dominantes, mauve et vert désaturés, fonctionne à merveille. Deux couleurs qui en s’assemblant dégagent une aura vénéneuse et inquiétante, renforçant l’ambiance anxiogène de l’histoire. Pour la scène finale de l’attaque des monstres, Holeville n’a pas hésité à foncer les cases, prouvant qu’elle a parfaitement compris le mécanisme de la peur popularisé par Ridley Scott avec « Alien » : moins on en voit, plus grand est l’effroi… Elizabeth Holeville nous sert un scénario maîtrisé, en instaurant d’abord un climat insolite avec la scène d’introduction, critique discrète des réseaux sociaux où pour avoir un max de vues sur Instagram, des ados « déconnectés » n’hésitent pas à filmer grand-maman grimée en sorcière, pour monter progressivement en puissance jusqu’au final terrifiant reprenant les codes du « survival movie ». En résumé, on commence avec des bizarreries subliminales burnsiennes pour terminer avec thriller haletant digne de « The Thing » ou « Alien ». Quelques thématiques contemporaines y sont abordées, mais de façon superficielle, sans que l’intellect ne prenne le pas sur l’émotionnel, puisqu’ici on prend avant tout plaisir à se faire peur, comme avec le meilleur cinéma horrifique des années 80 avant l’ère des franchises. Le message écologique avancé par l’éditeur reste trop simpliste et rebattu (une mine d’extraction de tomium( ?), un matériau destiné à alimenter les centrales nucléaires, dirigée par un vrai salaud qui se moque de la pollution aux alentours, laquelle semble la cause des événements inquiétants survenant dans la ville proche) pour en faire le sujet principal du livre. Mais l’autrice nous parle aussi d’identité sexuelle, thématique très en vogue s’il en est mais en simple toile de fond dans l’histoire, et se veut inclusive sans insister lourdement, en mettant en scène des personnages blacks, blancs beurs bien de chez nous. Le théâtre du récit se situe à Morterre (un village qui n’existe pas), dans les Vosges (une région qui existe). Et le lecteur de ressentir de l’étonnement face à une histoire fantastique empruntant les codes du ciné U.S. tout en se déroulant dans des paysages bien français, à mille lieues du Texas, du Colorado, de la Floride ou encore du Maine, pour ne citer que la région chère à un certain Stephen King. Le point commun, c’est ce mode d’habitat désormais universel du monde occidentalisé où résident les protagonistes : le lotissement, et dans sa version U.S., l’« housing estate », lieu emblématique des films de Spielberg. D’ailleurs, et c’est dire à quel point la culture américaine a colonisé nos esprits, on a du mal à ôter de son esprit le fait que ce n’est pas en Amérique que ça se passe ! Cette transposition de l’Amérique anglo-saxonne à l’Europe recevrait fort probablement l’assentiment des deux auteurs Serge Lehman et Frederik Peeters, qui d’une certaine façon militent à travers leurs œuvres pour un retour en grâce des mythes européens, longtemps délaissés par la pop-culture au profit du modèle ricain. Avec « Immonde ! », Elisabeth Holleville, dont c’est le second album, creuse avec bonheur la veine fantastique à la française, sachant associer plaisir régressif et intelligence, sans prétention aucune. Adoubée par Timothé Le Boucher qui conclut l’ouvrage avec un petit clin d’œil sur 5 pages, l’autrice s’impose indubitablement comme une autrice à suivre.

18/02/2022 (modifier)
Par Josq
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Mort de Staline
La Mort de Staline

Toujours difficile de savoir quand monter jusqu'à la note suprême... mais pour moi, inimaginable d'accorder à La Mort de Staline une autre note que ce beau 5/5 ! Même si ce n'est sans doute pas la bande dessinée de Fabien Nury que je relirai avec le plus de plaisir (difficile de faire plus captivant que Silas Corey), je pense que ce dyptique figure parmi ses plus grandes œuvres. Alors pourquoi ? Qu'est-ce qui fait que je place La Mort de Staline au-dessus des autres Nury ? Je me suis moi-même posé la question avant de rédiger mon avis, et j'ai facilement trouvé : comme le dit Thierry Robin dans les pages bonus de la fin de l'intégrale, il est rare d'avoir un récit où TOUS les protagonistes sont des personnages ayant réellement existé. Cela résume parfaitement tout le génie de La Mort de Staline : Fabien Nury y entretient un rapport avec l'Histoire qui devrait être un cas d'école pour tous les auteurs s'essayant au genre historique, tant il est exemplaire sur tous les plans. En effet, l'auteur s'amuse clairement avec l'Histoire, il assume absolument certains partis pris qui l'éloignent de la réalité des événements sans jamais (et c'est là le plus important) trahir leur esprit. Réécrire certains faits, pourquoi pas ? A condition que cela serve le propos, et permette de mieux illustrer l'esprit des choses, mais également à condition de signaler au lecteur les changements effectués. Les deux conditions sont ici remplies : la postface de Jean-Jacques Marie permet de remettre clairement les choses à leur place, en montrant bien l'utilité de chacune des modifications historiques apportées, et indéniablement, tous ces changements servent un propos radical, violent et d'un réalisme saisissant. S'il n'y a - Dieu merci - plus beaucoup de partisans purs et durs de Staline aujourd'hui, il faut admettre que cela n'a pas grand intérêt en soi de taper sur le régime soviétique (comme sur les nazis) car, à part quelques fanatiques ici et là, nous sommes en général tous d'accord sur le sujet. Mais Nury n'écrit pas cette histoire simplement pour taper sur un régime que l'Histoire a définitivement jugé, non, il en profite pour décortiquer avec le génie qu'on lui connaît les rouages d'un régime totalitaire, et montrer l'envers du décor d'un régime dont la force apparente est en réalité la principale faiblesse. Bâti tout entier sur la personnalité puissante et - disons-le - fascinante de Joseph Staline, le régime soviétique tend à s'auto-détruire dès que cette personnalité écrasante disparaît. Et même s'il durera encore longtemps après la mort de son principal dictateur, le régime entame dès sa mort une (très) lente agonie, dont les acteurs sont déjà presque tous réunis autour du chevet de Staline. C'est donc à un jeu macabre que nous convient Fabien Nury et Thierry Robin : celui des oiseaux de proie qui se partagent un cadavre encore chaud. On pourra se lasser d'assister encore une fois à toutes ces magouilles personnelles et politiques où chacun essaye de se tailler la part du lion. Pourtant, ici, le scénario prend une résonance d'autant plus particulière qu'on sait que tout, presque tout, est absolument vrai (hormis les modifications signalées en fin d'album). Et c'est absolument terrifiant d'assister aux atrocités des uns, aux lâchetés des autres, de voir tous ces hommes de pouvoir se liquéfier au seul nom de leur chef, et n'agir qu'en fonction du regard des autres. Ce regard des autres qui, dans la Russie communiste, est symbole de vie ou de mort... La figure qui émerge indéniablement du récit, c'est celle de Lavrenti Beria. Personnage immonde s'il en est, cet illustre salaud est montré dans toute son horreur ici, et on aura parfois du mal à assister à un tel mélange de cynisme et de cruauté réuni en une seule personne. Néanmoins, et c'est là qu'on admire à nouveau tout le talent de Nury, Béria s'octroie le monologue final de la saga, un monologue d'une complexité ahurissante qui montre que, derrière le monstre se cache un homme politique brisé, prêt à tout mais plein de lucidité sur tout ce qui l'entoure. Il ne s'agit absolument pas d'excuser le personnage, mais en quelques pages et un texte bref, Nury nous fait soudain entrer dans l'esprit de cet homme fou et fini. Un coup de maître de la part de l'auteur, qui peut ainsi nous faire mieux cerner l'esprit glaçant de la Russie soviétique, de cette sombre machine qui broie tous les hommes, bourreaux comme victimes. Si les victimes sont moins présentes dans le récit, Nury et Robin leur réservent tout de même quelques pages, sans doute les plus belles de la saga. J'en veux pour preuve cette terrible séquence où l'on voit les Russes qui veulent venir rendre hommage à Staline se faire bloquer à l'entrée de Moscou par l'armée. En une double page terrible de sens, les auteurs mettent en scène toute la fracture qui détruit la Russie, avec ces pauvres gens qui croient à l'illusion qu'on leur a vendue se heurter soudain à une réalité innommable. Si le dessin de Thierry Robin ne me séduisait pas dans un premier temps, je dois dire qu'il colle parfaitement à l'atmosphère voulue par Nury et se révèle beaucoup plus fin qu'il n'en a l'air, lorsqu'il s'agit de mettre en scène les rapports humains (si l'on peut dire) entre les différents membres du Conseil des ministres. Chaque détail compte et contribue à donner à La Mort de Staline une tonalité sombre, froide, réaliste, pour mieux faire ressortir la complexité de cette œuvre puissante. Comédie macabre, farce sinistre, La Mort de Staline ne revêt finalement les apparences de la comédie que dans un premier temps, pour nous immiscer dans les tréfonds d'une des plus terribles tragédies que l'Histoire nous ait données à voir. Il fallait tout le génie de Fabien Nury pour réussir à faire de cette œuvre sombre un manifeste politique et historique fort, mais pas si déprimant que ça, l'espoir résidant toujours quelque part, dans le cœur des gens les plus simples et les plus oubliés du système. Dans le cœur des hommes, des vrais.

18/02/2022 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Apocalypse selon Lola (Lola Cordova)
Apocalypse selon Lola (Lola Cordova)

Un one shot qui va vous retourner dans tous les sens, c'est complètement "barge". De nos jours, Lola, pute et droguée, veut sauver la Terre d'une invasion d'extraterrestres. Je ne peux en dire plus. Un début de lecture qui m'a un peu perdu du fait des flash-back entre le présent et le passé mais tout s'éclaircit rapidement. On découvre une Lola Cordova qui pour se procurer sa dope se prostitue sur Terre. Elle fera de même lorsqu'elle aura quitté notre planète mais sa came sera d'une toute autre nature. Surprise. Arthur Qwak nous distille quelques planches représentant des couvertures d'une bd "Galaxie l'aventure dans l'anticipation" datant de la fin des années 1960 avec sur chaque couverture.... notre catin. Un récit qui part dans tous les sens mais retombera sur ses pieds. Quel plaisir d'être trimbalé ainsi sans connaître la destination finale. Et elle surprendra. Pour accompagner ce délirant scénario, Qwak a réalisé des prouesses. Un rendu graphique époustouflant, il s'en dégage une énergie folle et que dire de la mise en page plus qu'audacieuse. Quel dynamisme. La sensualité féline de Lola illumine chaque case. Une colorisation en mode feu d'artifice, éblouissant. Un diamant ciselé. Une bd explosif qui ne plaira pas à tout le monde, mais si vous êtes prêt à vivre une expérience où sexe, drogue et action sont rois, alors jetez-vous dessus.

16/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Un Pacte avec Dieu (Un bail avec Dieu / Le Contrat)
Un Pacte avec Dieu (Un bail avec Dieu / Le Contrat)

L'Art comme forme de catharsis. Après un long silence du à ses activités militaires, Eisner revient bouleverser le monde du Comics assis sur ses lauriers jaunissants . Bouleversant! Ce formidable dessin de Frimme Hersh gravissant péniblement l'escalier sous une pluie diluvienne, c'est Will Eisner qui pleure toutes les larmes de son corps la mort de sa fille Alice. Peut il y avoir d'oeuvre plus intime que ce "Pacte avec Dieu" ? " les plus desespérés sont les chants les plus beaux" avais-je déjà emprunté. Ce récit en est l'illustration la plus visible. Le scénario est bâti sur la révolte et le combat intime d'un homme touché dans ce qu'il a de plus précieux à la fois en extérieur à lui, son enfant, et à l'intérieur de lui-même, sa croyance. Eisner n'a peut-être pas inventé le terme de roman graphique mais cette oeuvre me renvoie tellement aux romanciers français de la fin du XIXeme siècle que pour la première fois je le comprends pleinement. Il y a du Balzac,du Maupassant et surtout du Zola chez Eisner. Cette comédie humaine est d'un cynisme et d'une cruauté que l'on rencontre quand il s'agit de survie. Le chanteur de rue pourrait sortir de "L'Assomoir" et Maralyn de Madame Bovary. Que dire du dessin? Eisner est un maître qui peint la rue et ses habitants comme nul autre. Quelle universalité! Car ces ambiances à la"Clochemerle" ont toujours existées et existent toujours dans ces immeubles-villages où un secret n'est jamais longtemps un secret. Dans cette oeuvre Eisner allie le graphisme très haut de gamme à l'observation lucide et chirurgicale de son environnement y ajoutant une émotion interne extraordinaire. Du grand art.

16/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Partie de chasse
Partie de chasse

Si je devais partir sur une île déserte et ne prendre que 10 BD, je pense que j'emménerais "Partie de Chasse" de Bilal et Christin. Certains passages me font penser aux chasses du "Roi des Aulnes" de Michel Tournier et le thème de l'ogre qui dévore ses enfants n'est pas si loin. Le scénario est extraordinaire pour une personne qui est née avec la construction du Mur de Berlin et qui s'intéresse à ce tournant historique des années 80. En 1983, écrire sur la désagrégation interne de l'URSS avec comme point de départ la révolte Polonaise de Solidarnosc, il fallait un sacré don de visionnaire. Car c'est de cela qu'il s'agit dans l'album. Alors que nombre d'auteurs imaginent des mondes post atomiques suite au mouvement polonais (voir "V comme Vendetta" par exemple), Bilal et Christin parient sur une transformation interne et pacifique. Avec une Armée Rouge surpuissante (croyait-on) aux portes de la Pologne et engagée en Afghanistan, le scénario était osé. Pourtant, l'élimination des jeunes faucons soviétiques au profit d'Hommes d'Etats écrivant l'Histoire d'une manière enfin pacifique est exactement ce qui est arrivé cinq ans plus tard ! La réalité a dépassé la fiction déjà bien improbable. En bon Slave, Bilal était probablement le plus apte à réaliser cet album. Le récit peut paraître complexe mais en réalité il est très fluide pour un amateur d'Histoire. Il y ajoute des scènes de chasse époustouflantes, des couleurs (eh oui !), le train bleu, couleur du drapeau Européen, qui porte l'espoir du futur contraste avec le rouge (drapeau soviétique) des massacres du passé. Idée géniale que cette réunion des satellites incarnés autour d'un astre muet, vieillissant mais encore maître du jeu. Le Français comme point commun à la fois intérieur et extérieur. Bilal rend graphiquement à la perfection la psychologie de ces hiérarques désabusés mais qui ne regrettent pas une minute de leurs parcours .Le regret est ailleurs... Que l'on ne se trompe pas, ce qui est arrivé en ce temps a toujours un impact fort sur notre vie d'aujourd'hui en Europe.

15/02/2022 (modifier)
Couverture de la série Celui qui est né deux fois
Celui qui est né deux fois

Derib nous propose un triptyque quasi ethnographique avec cette vie de "Pluie d'Orage" qui deviendra "Celui qui est né deux fois". Comme nous indiquent les introductions des scientifiques, Derib a travaillé au plus près des dernières recherches pour transcrire avec fidélité la culture des Indiens Américains (ici les Sioux). On sait que Derib affectionne particulièrement ces peuples si particuliers dans leur spiritualité, leurs coutumes et leur relation avec la nature animale ou végétale. Derib n'hésite pas à faire vieillir et mourir son héros et beaucoup de ceux qui l'entourent. Chacune des trois étapes est forte en émotions. La naissance, la Sundance puis la maturité et la mort sont inscrites dans un cycle légitime qui ne me laisse pas triste mais paisible en fin d'ouvrage. Derib évite le manichéisme. Bien sûr la bêtise et la cruauté des Blancs est rappelée à des moments clés. Mais une partie des malheurs des peuples indiens était aussi due à leurs affrontements fratricides. Le dessin de Derib fait toujours la part belle aux magnifiques paysages, aux chasses, aux chevaux mais aussi aux très beaux visages de la tribu. Une très belle lecture.

13/02/2022 (modifier)