L’album est globalement bien fait, et la narration est dynamique : c’est une lecture rapide, agréable et intéressante. Voilà déjà de quoi la recommander.
Je reste juste sur ma faim à la marge, car certains passages m’ont paru « faciles », auraient sans doute mérité d’être davantage développés, dans un documentaire d’une plus grande ampleur. Mais c’est une bonne entrée en matière, et les rappels historiques sont intéressants, et permettent de remettre dans leur contexte certains événements marquants, comme le développement de l’automobile individuelle à moteur à explosion aux dépends d’autres modes de transports (là j’aurais bien aimé voir des choses sur le lobbying des pétroliers et des constructeurs pour saborder leurs « concurrents), ou les « chocs pétroliers » de 1973 et 1979.
Les rappels sur la fortune des Nobel dans le Caucase, et de Rockefeller sont eux aussi bien vus, comme l’importance stratégique de l’or noir dans les guerres (que ce soit pour les mener et les gagner, ou simplement comme cause d’une guerre – l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 aurait pu être mise en avant je pense).
Mais, malgré quelques petites critiques, j’ai trouvé cet album intéressant et recommandable. Je suis juste étonné de voir à la baguette Pécau, plutôt habitué à des sujets plus « légers » et moins historiques. Mais il s’en sort plutôt bien ici. Quant au dessin de Blanchard, il est un peu statique et stylisé, mais je l’ai bien aimé, et dessin et colorisation – sombres forcément – accompagnent très bien le sujet.
Note réelle 3,5/5.
Rochette cultive un amour pour la montagne que je trouve admirable et son dessin veut magnifier un lieu magnifique qui disparait par la faute de l'homme. La Dernière Reine est une suite spirituelle à Ailefroide - Altitude 3954 et Le Loup, avec ce trait charbonneux en noir et blanc, la montagne comme lieu de vie et l'interrogation sur l'humain qui se lance à l'assaut de ces géantes, pour le meilleur et le pire.
La Dernière Reine reprend l'ours comme symbole d'une nature puissante, belle et magnifique qui se fait progressivement chasser par l'homme, encouragé par les pâturages de moutons et la plantation de sapin. Rochette veut conter son histoire autour de Édouard Roux, mais en même temps passe par plusieurs époques pour mettre en lumière la façon dont l'homme a considéré l'ours, en le mettant en parallèle des femmes notamment.
Le récit est très porté sur les deux personnages principaux, Roux et Sauvage, deux personnages aux noms évocateurs. Il cultive les marginaux, se permet de brocarder sur l'art et veut magnifier la beauté sauvage et naturelle, celle que l'humain détruit consciemment et méthodiquement. Je ne suis pas toujours d'accord avec la réutilisation d'anciens liens supposés que l'homme aurait eu avec la nature, mais je suis malheureusement bien obligé de reconnaitre que l'homme a du mal à respecter cette nature et la voire autrement que comme une source de profit ou d'emmerdes.
C'est beau, bien mené et la BD invite à se poser, respirer l'air des montagnes et échapper à un monde industriel qui produit des guerres industrielles, des malheurs à la chaine, la destruction du beau et la marchandisation de l'art. Un message qu'on peut trouver simple, mais que je trouve beau aussi. C'est aussi le genre de message qu'il devient plus qu'urgent de rappeler au monde.
Ah oui ça pour être culte , Gaston Lagaffe l'est assurément.
Gaston a pour lui son coté doux rêveur qui fait qu'on lui pardonne toutes ses gaffes. Bon en vrai si je l'ai en collègue de boulot je le tue et après avoir usé Fantasio, Prunelle est franchement patient.
Pour moi Gaston Lagaffe c'est une madeleine de Proust, un plaisir régressif assumé. Et assurément un fou rire dès que je prend une BD. C'est plus fort que moi. Gaston Lagaffe c'est comme une vidéo d'une chute, ça me fait marrer
Mais comment de pas rire aux mésaventures de Monsieur De Mesmaeker ou de l'agent Longtarin.
Comment de pas sourire à l'innocence de Gaston et de Mademoiselle Jeanne.
Même le chat et la mouette sont des personnages clés et ont le droit à leur gag.
Gaston c'est un grand oui pour moi.
Une belle histoire jeunesse (d'où ma note élevé), bien que classique dans son scénario, m'a fait passer un agréable moment. J'ai tout de suite été séduit par le magnifique dessin à l'aquarelle, qui apporte une véritable douceur et une poésie visuelle à l'ensemble. Puis, en tant qu'amoureux de la nature et des animaux, je ne pouvais qu'être touché par cette histoire attendrissante, bien qu'elle sera vite oublié.
Mes enfant m'ont offert ce one shot à sa sortie pour mon anniversaire.
En 2021 je n'avais pas encore repris gout à la lecture et je pense qu'ils n'ont fait ce choix que sur le "Goldorak" héros de ma petite enfance
L'intrigue est bien ficelé, Actarus m'apparait sous un jour plus sombre que dans le dessin animé de l'époque
Pour le dessin c'est du très très haut niveau. C'est tellement beau que ca trône "couverture de face" dans ma bibliothèque pour être bien visible (comme le tome 1 de Sanctuaire).
Puis il y a peu j'ai prêté attention aux auteurs, et là j'ai tout de suite compris pourquoi j'avais été emballé. Dorrison, Bajram, Cossu et Sentenac; Que de beaux noms, qui grâce à vous, m'étaient devenus familier.
Il n'y a pas tortiller, le travail quand c'est fait par des pros passionnés c'est propre et beau
Merci à eux ( et à mes petits) d'avoir fait revivre en moi le petit garçon avec ce très bel ouvrage.
Oh il n'y a bien sur rien d'original dans cette note.
Et tout a été dit sur notre héros gaulois.
C'est une rare série à passer entre les gouttes de la critique malgré de très gros clichés sur la société qui entourait Goscinny et Uderzo.
Astérix a pour moi un avantage que très peu d'autres séries ont. On peut le relire indéfiniment.
On a beau connaitre l'histoire, les gags et les chutes, on prend toujours du plaisir à le relire (au moins sur nos tomes préférés). Et c'est pourquoi je lui attribue la note de 5.
Alors bien entendu toutes les histoires ne se valent pas et on a franchement touché le fond avec "Le ciel lui tombe sur la tête" (une des pires BD que j'ai pu lire) mais comme beaucoup, je pense que sur les 25 premiers tomes on est franchement pas loin de ce qu'il peut se faire de mieux.
Et 25 tomes ça peut occuper toute une vie de BDphile.
C'est une lecture surprenante, c'est le moins qu'on puisse dire. En fait, je pense qu'il vaut mieux ne rien savoir du tout avant de commencer la lecture afin de se laisser emporter par la découverte.
Et la surprise a été totale pour moi, puisque j'ai été vite entrainé dans ce huis-clos déjanté où rien ne va comme on l'imagine. C'est en grande partie dû aux personnages truculents qu'on découvre, mais aussi aux différents twist qui vont découler de tout ça. De surprises en surprises, de nouveauté en déjanté, on en vient à se demander comment tout cela finira. Et la réponse est là aussi une surprise de taille, le genre qui ne mettra pas tout le monde d'accord. Et les autres avis ont bien nuancé à ce propos : c'est du genre qui nécessite d'accepter le peu de crédibilité qu'on lui confère.
Mais en dehors de cette fin qui semble vouloir trop surprendre et passe dans le camp du trop, ça reste une BD étonnante et surprenante. Le genre dont je préfère ne pas dire grand chose pour que vous découvriez, mais je peux dire qu'il y a peu de chances que vous ayez lu ça avant !
Borboleta est une chouette BD, pleine de bonnes intentions et de qualités. A commencer par son dessin qui ne comblera toutefois pas les plus exigeants des BDphiles. Pour ma part, je le trouve très touchant, et malgré un côté approximatif assumé, il est très expressif. Les pages sont pleines de vie. Finalement, le plus gros reproche concernera les choix de colorisation, un peu terne alors que le Portugal est plutôt a priori un pays de soleil. Est-ce un choix volontaire afin de ne pas ensoleiller le totalitarisme ?...
La narration est habile et emmenée par un bon rythme qui ne connait aucun temps mort. Passé et présent s'entremêlent avec fluidité. Les scènes se succèdent sans connaître aucun problème de compréhension, et les dialogues sont bons, dans le jus, et étayent le côté très réaliste.
La fin est chouette et très ouverte, laissant augurer une sorte de "réconciliation" entre l'autrice et son père.
On en apprend un peu plus sur cette dictature qui figea le pays jusqu'à une date finalement pas si éloignée de nous. Et si certains étaient tenter de le croire, ce ne fut pas une dictature soft, loin de là. Comme dans tout régime autoritaire, on torturait allégrement, on désinformait à tire-larigot, on faisait régner la peur, on retenait la population à l'intérieur de ses frontières, on mobilisait la jeunesse pour mener des guerres coloniales, et autres joyeusetés du même acabit. On réalise aussi ce que fut la difficile condition des réfugiés portugais qui sont parvenus à fuir le pays.
A ce stade de l'affaire, après avoir égrainé tant de points positifs, on peut se demander pourquoi dès lors je ne lui fais pas bénéficier d'une meilleure note. Et bien parce que d'une part, je m'attendais à davantage de souvenirs personnels de la part de l'autrice. J'aurais aimé saisir avec plus de force en quoi cette histoire tragique a d'une certaine manière façonné Madeleine Pereira. Au lieu de cela, on a une succession de témoignages, certes très significatifs et plein d'émotions, mais émanant de personnes finalement peu liées à l'autrice si l'on veut bien faire exception de celui de Tia (tata) Joana. D'autre part, j'aurais également aimé en apprendre plus sur cette période douloureuse, avoir plus de détails historiques.
Oui, je boude un peu mon plaisir, et je me sens un peu minable de venir critiquer cette tranche d'existence, moi qui ai été bercé dans un pays où "tout allait bien" (ah ah). Mais c'est la dure dure loi de l'ouest. Ce qui fait qu'on rate une marche tient parfois à peu de choses ; un ensemble de petites choses en fait, qui mises bout à bout fait rétrograder l'ouvrage. Disons que j'aurais mis un très honnête 3,5/5.
(Quelques jours plus tard) : allez, 4 !
Elle était une saison qui sait que le temps lui est compté.
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Il s'agit d'une histoire complète en un seul tome, indépendante de toute autre. Cette bande dessinée a été réalisée par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et les couleurs directes. Elle comporte soixante-deux pages. Il se termine avec une postface d'une page de l'artiste expliquant pour quelle raison il a choisi 1900 à Paris. Dans ce projet, il s'est amusé à retranscrire les ambiances que son arrière-grand-mère lui a transmises, recréer un passé où il peut voyager comme un fantôme, et honorer la mémoire de ses ancêtres. Chacune des trois parties s'ouvre avec un texte de Nelly Roussel (1878-1922), extraits de son ouvrage Quelques lances rompues pour nos libertés (1910).
Sur une grande plage de la baie de Somme, se trouve un petit navire à voile, échoué sur le sable comme un animal mortellement blessé regardant une dernière fois l‘horizon, avant de se coucher définitivement sur le flanc. Un homme en train d'agoniser s'extirpe tant bien que mal de la cabine et s'allonge sur le pont. Les mouettes volent haut au-dessus du bateau. le lendemain, la gendarmerie locale est sur place et elle accueille l'inspecteur Amaury Broyan, venu de Paris, dépêché par le ministre lui-même. Car le défunt était un riche industriel : Alexandre de Breucq. le lieutenant Brousse lui explique que le malheureux s'est étouffé dans son propre sang, et que son agonie a dû être longue. L'inspecteur se demande si la victime connaissait son assassin, si ce dernier avait préparé le poison en étant sûr que de Breucq le prendrait, ou s'il était à bord de cette goélette, avec lui, et qu'il a pris tout son temps pour le regarder mourir.
Quelques jours après, l'inspecteur se tient à quelque distance de la mise en terre du cercueil au cimetière, accompagné par Arsène. Ils regardent les gens présents venus se recueillir : les banquiers d'un côté, les industriels de l'autre, et au milieu l'État. Un franc-maçon à la tête de l'État, un communard comme président du Conseil, et les socialistes qui gagnent encore des voix aux dernières élections municipales. Et tout ce beau monde pour enterrer le plus prometteur, le moins corrompu et le plus social des industriels. La vie est mal faite. Arsène s'écarte rapidement car la veuve Marthe de Breucq se dirige vers eux avec son garde du corps Simon. Broyan lui présente ses condoléances. Elle lui demande de passer le jeudi suivant, à dix-sept heures à son hôtel particulier. Une fois la cérémonie terminée, Elle monte dans sa calèche avec Simon et lui demande pourquoi Broyan a été choisi pour l'enquête. C'est un des policiers les plus efficaces de Paris, enfin avant les soucis avec sa défunte fille. Dans l'atelier d'Alfons Mucha, Axelle Valencourt pose pour la toile L'Automne. Elle lui fait observer que des grains commencent à se détacher de la grappe. Rien de grave : il a terminé pour aujourd'hui. Il faut qu'elle revienne dans deux jours pour terminer le tableau. le lendemain elle a prévu d'aller au marché aux modèles place Pigalle. le soir Thérèse sort de la prison de Saint Lazare, et elle monte dans le fiacre qui l'attend.
Pour commencer, une couverture superbe avec un mystère, une jeune femme représentée avec une manière qui évoque Alfons Mucha (1860-1939), ce qui est tout à fait intentionnel puisque cette demoiselle est le modèle qui a servi pour sa représentation de l'Automne. le fini de la couverture est particulièrement soigné : le titre et la dorure en arc de cercle sont rendus avec une encre métallique, en légère surimpression, pour un très bel effet. En bas, le bateau échoué sur ce qui doit être une plage de la baie de Somme. Une introduction en six pages qui permet de poser le récit : une enquête policière sur le meurtre d'un industriel progressiste, un capitaine d'industrie mettant en œuvre une politique paternaliste, à la fin du dix-neuvième siècle. Elle permet aussi d'apprécier toute la palette de l'artiste. Il commence par trois pages avec plusieurs marines, très vaporeuses, un très beau rendu de l'ambiance lumineuse du ciel et du sable à deux moments différents de la journée, une goélette et des personnages détourés d'un trait fin et fragile, avec des silhouettes un peu allongées, des contours nourris par les couleurs directes. L'autre moitié se déroule d'abord dans un cimetière parisien, puis dans les rues de la capitale. La couleur directe permet de réaliser un jeu d'ombre mouvante du plus bel effet. L'artiste joue remarquablement bien du niveau de précision et du niveau d'imprécision dans les formes : le lecteur assimile facilement les contours des stèles funéraires sans avoir besoin de les voir dans le détail, et il identifie au premier regard la forme d'une colonne Morris.
Raconter un polar en bande dessinée s'avère souvent un exercice périlleux, car il faut parvenir à caser tout à un tas d'informations comme les éléments de contexte, l'histoire personnelle de la victime et de ses proches, la recherche d'indices et leur analyse, et il faut également parvenir à mettre en scène les phases de déduction sans qu'elles n'apparaissent ni trop artificielles et mécaniques, ni trop parachutées ou absconses. le lecteur se rend vite compte que les auteurs savent inclure les informations avec une réelle élégance, et une réelle ambition. Ainsi, la victime était un riche industriel de type paternaliste, portrait qui se dessine par bribe au fil de remarques rapides. L'inspecteur a une histoire personnelle tragique qui influe directement sur ses motivations et donc la façon dont il hiérarchise ses priorités. Il dispose d'un physique avec une certaine carrure et des postures parlantes sur son caractère et ses dispositions d'esprit. La veuve éplorée est d'une réelle élégance, son maintien et sa façon de se tenir en disent également long sur son assurance et sa détermination. Axelle est magnifique de bout en bout, une beauté diaphane, avec un soupçon de mélancolie, une réelle douceur, une assurance d'une autre nature. L'artiste sait donner vie à chaque protagoniste, leur insuffler du caractère, ce qui est indispensable pour que la mécanique policière ne ressorte pas comme un artifice.
La quatrième de couverture précise que l'histoire se déroule à la Belle Époque, et même précisément en 1896. Cette année correspond effectivement à la date de réalisation du tableau Automne par Mucha. Les auteurs ne l'ont pas choisi par hasard, et le lecteur constate rapidement que l'intrigue est indissociable de la réalité historique de l'époque, qu'elle en découle, qu'elle n'aurait pas pu se passer à une autre époque. C'est donc un véritable polar qui agit comme révélateur d'une facette de la réalité sociale de la société à ce moment-là, et à cet endroit-là. Avec son air de ne pas y toucher vraiment, l'artiste réalise une reconstitution historique visuelle impressionnante. Les tenues sont d'époque, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il est possible d'identifier les rues de Paris où se déroule chaque scène. le lecteur finit par se rendre compte que Chabert est allé faire des recherches sur les différents modèles de voiture hippomobile en circulation à Paris, ce qui atteste du temps consacré à recréer cette époque avec authenticité. S'il ne l'a pas fait avant, le lecteur prend alors le temps de regarder les détails : les façades immeubles, la fontaine d'une place, l'évocation du cabaret Au Lapin Agile (à nouveau une mise en couleurs extraordinaire), un paravent, un intérieur bourgeois, un cabinet médical, etc. Il regarde les moulins de la Butte Montmartre et il découvre le chantier de la construction de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (1875-1923), avec ses échafaudages et son campanile pas encore construit.
Le décor de ce chantier en cours a été proposé par le scénariste qui, lui aussi, parsème son récit de marqueurs historiques contribuant à la reconstitution. Lors du prologue, Arsène évoque Félix Faure (1841-1899), franc-maçon alors président, et Jules Méline (1838-1925), un communard alors président du Conseil. Au fil des pages, le lecteur peut relever la mention de Sarah Bernhardt (1844-1923, actrice ayant également servi de modèle Mucha), Paul Brouardel (1837-1906, médecin légiste), et une citation de Jean Jaurès (1859-1914, on recrute dans le crime pour surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère). Il y a également le titre de chacun des trois actes (Les sanglots longs – le cœur des femmes – Morte saison) et les citations en ouverture : elles sont toutes les trois extraites du même ouvrage de Nelly Roussel (1878-1922), une libre penseuse, franc-maçonne, féministe, antinataliste, néomalthusienne et femme de lettres libertaire française, une des premières femmes à se déclarer en faveur de la contraception, et à promouvoir l'importance de l'éducation sexuelle des femmes. Tous ces éléments font partie intégrante de l'intrigue, à l'opposé de simples éléments de décor pour meubler artificiellement. L'histoire se déroule en suivant l'inspecteur, et sa façon de procéder est dictée par son caractère et son histoire personnelle. L'enquête ne se résume pas à un jeu intellectuel, mais procède des convictions du policier. Les autres personnages ne font pas figuration : les actes d'Axelle ou de Marthe reflètent également leurs convictions et leurs objectifs, à l'opposé de personnages superficiels ou interchangeables.
Le scénariste maîtrise aussi bien l'esprit que la lettre des polars. Il y a des phases de déductions, des indices, des indicateurs, quelques coups échangés, autant de conventions attendues du genre. L'enquête implique aussi bien des individus de la haute société, que des gens du peuple, et elle fait ressortir des vices cachés. Elle agit donc bien comme un révélateur de plusieurs facettes de la société de l'époque. Elle fonctionne sur ses particularités et pas indépendamment du lieu ou de l'Histoire. En un nombre limité de pages, les auteurs savent immerger le lecteur dans un environnement concret et une reconstitution historique rigoureuse. Celui-ci est sous le charme de la narration visuelle dès les premières pages, et il se prend à savourer le texte assez écrit qui parsèment les cases de la première planche. Il retrouve ce dispositif à l'occasion d'une planche dans chaque acte, venant apporter une touche littéraire et poétique à la narration. Il se laisse porter par l'enquête à la méthode naturaliste, sans essayer de devancer l'inspecteur, se retrouvant surpris à plusieurs reprises par ces découvertes, et révulsé par l'horreur du véritable crime. Excellent.
Auteur prolifique, Gregory Panaccione n’a conservé que sa casquette de dessinateur pour revenir avec un récit scénarisé par Giovanni di Gregorio. Si « L’Homme en noir » a trait au monde de l’enfance, il aborde un thème grave, celui de la pédophilie. La narration efficace, tout en subtilité et en évitant l’écueil du voyeurisme, va permettre à Panaccione d’y déployer toute sa créativité, le dessin contenant ici une réelle valeur ajoutée.
Le récit démarre avec cette ombre noire et inquiétante, qui plane tel un gigantesque croquemitaine sur une barre d’immeuble HLM aux dimensions démesurées, puis embraye vers un registre beaucoup plus rassurant. Dans un avenant pavillon familial, Mattéo est réveillé par sa mère, c’est l’heure d’aller à l’école ! Le garçonnet émerge à peine d’un cauchemar saturé de visions terrifiantes du fameux homme en noir. Mais heureusement le quotidien familier reprend vite ses droits avec l’irruption du chiot Tommy, turbulent compagnon de Mattéo, qui vient le couvrir de léchouilles bien baveuses. Pour un peu, on se croirait dans « Boule et Bill », allusion évidente à l’insouciance du jeune âge… Mattéo ressemblerait presque à tous les garçons de son âge, si ce n’est pour son côté hyperactif, ces mictions récurrentes durant son sommeil ou ces sautes d’humeur lorsque par exemple son copain Ivan lui parle de l’homme en noir. Peu à peu, les obsessions du gamin vont s’imposer au fil de l’histoire, notamment cette peur du noir incontrôlable quand vient l’heure de dormir. Et de plus en plus, il montrera un visage accablé par la tristesse et l’angoisse. Jusqu’au dénouement final, où jaillira la terrible vérité, que le déni dans lequel s’est barricadé Mattéo ne suffira plus à contenir.
D’un point de vue graphique, ce qui frappe est le contraste entre l’univers coloré du gosse et ses cauchemars représentés dans des tonalités très sombres, comme celles où Panaccione avait excellé dans un de ces récents opus, « La Petite Lumière ». Les pleines pages panoramiques renforcent l’aspect absolument terrifiant de l’homme en noir (faisant que cette BD n’est peut-être pas à mettre entre toutes les mains !) et décuplent la sensation de vertige, lorsque Mattéo rêve qu’il chute du haut de cet immeuble sinistre d’où se dégage une cruelle solitude, avec ces silhouettes mélancoliques contemplant la laideur des inhumaines cages à poules environnantes.
« L’Homme en noir » s’avère indiscutablement une réussite où les partitions graphiques et narratives sont totalement en phase sur un sujet de société extrêmement délicat. Sans doute plus répandue qu’on ne pourrait le croire, la pédophilie prospère sur la loi du silence et la manipulation retorse d’individus certes détraqués psychologiquement mais hautement dangereux. Les auteurs tentent ici de nous avertir, avec subtilité, de certains signes qui font que l’on devrait s’inquiéter pour les jeunes victimes murées dans un silence mortifère, celles-ci risquant de voir leur enfance littéralement broyée par leurs prédateurs.
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La Malédiction du pétrole
L’album est globalement bien fait, et la narration est dynamique : c’est une lecture rapide, agréable et intéressante. Voilà déjà de quoi la recommander. Je reste juste sur ma faim à la marge, car certains passages m’ont paru « faciles », auraient sans doute mérité d’être davantage développés, dans un documentaire d’une plus grande ampleur. Mais c’est une bonne entrée en matière, et les rappels historiques sont intéressants, et permettent de remettre dans leur contexte certains événements marquants, comme le développement de l’automobile individuelle à moteur à explosion aux dépends d’autres modes de transports (là j’aurais bien aimé voir des choses sur le lobbying des pétroliers et des constructeurs pour saborder leurs « concurrents), ou les « chocs pétroliers » de 1973 et 1979. Les rappels sur la fortune des Nobel dans le Caucase, et de Rockefeller sont eux aussi bien vus, comme l’importance stratégique de l’or noir dans les guerres (que ce soit pour les mener et les gagner, ou simplement comme cause d’une guerre – l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 aurait pu être mise en avant je pense). Mais, malgré quelques petites critiques, j’ai trouvé cet album intéressant et recommandable. Je suis juste étonné de voir à la baguette Pécau, plutôt habitué à des sujets plus « légers » et moins historiques. Mais il s’en sort plutôt bien ici. Quant au dessin de Blanchard, il est un peu statique et stylisé, mais je l’ai bien aimé, et dessin et colorisation – sombres forcément – accompagnent très bien le sujet. Note réelle 3,5/5.
La Dernière Reine (Rochette)
Rochette cultive un amour pour la montagne que je trouve admirable et son dessin veut magnifier un lieu magnifique qui disparait par la faute de l'homme. La Dernière Reine est une suite spirituelle à Ailefroide - Altitude 3954 et Le Loup, avec ce trait charbonneux en noir et blanc, la montagne comme lieu de vie et l'interrogation sur l'humain qui se lance à l'assaut de ces géantes, pour le meilleur et le pire. La Dernière Reine reprend l'ours comme symbole d'une nature puissante, belle et magnifique qui se fait progressivement chasser par l'homme, encouragé par les pâturages de moutons et la plantation de sapin. Rochette veut conter son histoire autour de Édouard Roux, mais en même temps passe par plusieurs époques pour mettre en lumière la façon dont l'homme a considéré l'ours, en le mettant en parallèle des femmes notamment. Le récit est très porté sur les deux personnages principaux, Roux et Sauvage, deux personnages aux noms évocateurs. Il cultive les marginaux, se permet de brocarder sur l'art et veut magnifier la beauté sauvage et naturelle, celle que l'humain détruit consciemment et méthodiquement. Je ne suis pas toujours d'accord avec la réutilisation d'anciens liens supposés que l'homme aurait eu avec la nature, mais je suis malheureusement bien obligé de reconnaitre que l'homme a du mal à respecter cette nature et la voire autrement que comme une source de profit ou d'emmerdes. C'est beau, bien mené et la BD invite à se poser, respirer l'air des montagnes et échapper à un monde industriel qui produit des guerres industrielles, des malheurs à la chaine, la destruction du beau et la marchandisation de l'art. Un message qu'on peut trouver simple, mais que je trouve beau aussi. C'est aussi le genre de message qu'il devient plus qu'urgent de rappeler au monde.
Gaston Lagaffe
Ah oui ça pour être culte , Gaston Lagaffe l'est assurément. Gaston a pour lui son coté doux rêveur qui fait qu'on lui pardonne toutes ses gaffes. Bon en vrai si je l'ai en collègue de boulot je le tue et après avoir usé Fantasio, Prunelle est franchement patient. Pour moi Gaston Lagaffe c'est une madeleine de Proust, un plaisir régressif assumé. Et assurément un fou rire dès que je prend une BD. C'est plus fort que moi. Gaston Lagaffe c'est comme une vidéo d'une chute, ça me fait marrer Mais comment de pas rire aux mésaventures de Monsieur De Mesmaeker ou de l'agent Longtarin. Comment de pas sourire à l'innocence de Gaston et de Mademoiselle Jeanne. Même le chat et la mouette sont des personnages clés et ont le droit à leur gag. Gaston c'est un grand oui pour moi.
Kodi
Une belle histoire jeunesse (d'où ma note élevé), bien que classique dans son scénario, m'a fait passer un agréable moment. J'ai tout de suite été séduit par le magnifique dessin à l'aquarelle, qui apporte une véritable douceur et une poésie visuelle à l'ensemble. Puis, en tant qu'amoureux de la nature et des animaux, je ne pouvais qu'être touché par cette histoire attendrissante, bien qu'elle sera vite oublié.
Goldorak
Mes enfant m'ont offert ce one shot à sa sortie pour mon anniversaire. En 2021 je n'avais pas encore repris gout à la lecture et je pense qu'ils n'ont fait ce choix que sur le "Goldorak" héros de ma petite enfance L'intrigue est bien ficelé, Actarus m'apparait sous un jour plus sombre que dans le dessin animé de l'époque Pour le dessin c'est du très très haut niveau. C'est tellement beau que ca trône "couverture de face" dans ma bibliothèque pour être bien visible (comme le tome 1 de Sanctuaire). Puis il y a peu j'ai prêté attention aux auteurs, et là j'ai tout de suite compris pourquoi j'avais été emballé. Dorrison, Bajram, Cossu et Sentenac; Que de beaux noms, qui grâce à vous, m'étaient devenus familier. Il n'y a pas tortiller, le travail quand c'est fait par des pros passionnés c'est propre et beau Merci à eux ( et à mes petits) d'avoir fait revivre en moi le petit garçon avec ce très bel ouvrage.
Astérix
Oh il n'y a bien sur rien d'original dans cette note. Et tout a été dit sur notre héros gaulois. C'est une rare série à passer entre les gouttes de la critique malgré de très gros clichés sur la société qui entourait Goscinny et Uderzo. Astérix a pour moi un avantage que très peu d'autres séries ont. On peut le relire indéfiniment. On a beau connaitre l'histoire, les gags et les chutes, on prend toujours du plaisir à le relire (au moins sur nos tomes préférés). Et c'est pourquoi je lui attribue la note de 5. Alors bien entendu toutes les histoires ne se valent pas et on a franchement touché le fond avec "Le ciel lui tombe sur la tête" (une des pires BD que j'ai pu lire) mais comme beaucoup, je pense que sur les 25 premiers tomes on est franchement pas loin de ce qu'il peut se faire de mieux. Et 25 tomes ça peut occuper toute une vie de BDphile.
La Cage aux cons
C'est une lecture surprenante, c'est le moins qu'on puisse dire. En fait, je pense qu'il vaut mieux ne rien savoir du tout avant de commencer la lecture afin de se laisser emporter par la découverte. Et la surprise a été totale pour moi, puisque j'ai été vite entrainé dans ce huis-clos déjanté où rien ne va comme on l'imagine. C'est en grande partie dû aux personnages truculents qu'on découvre, mais aussi aux différents twist qui vont découler de tout ça. De surprises en surprises, de nouveauté en déjanté, on en vient à se demander comment tout cela finira. Et la réponse est là aussi une surprise de taille, le genre qui ne mettra pas tout le monde d'accord. Et les autres avis ont bien nuancé à ce propos : c'est du genre qui nécessite d'accepter le peu de crédibilité qu'on lui confère. Mais en dehors de cette fin qui semble vouloir trop surprendre et passe dans le camp du trop, ça reste une BD étonnante et surprenante. Le genre dont je préfère ne pas dire grand chose pour que vous découvriez, mais je peux dire qu'il y a peu de chances que vous ayez lu ça avant !
Borboleta
Borboleta est une chouette BD, pleine de bonnes intentions et de qualités. A commencer par son dessin qui ne comblera toutefois pas les plus exigeants des BDphiles. Pour ma part, je le trouve très touchant, et malgré un côté approximatif assumé, il est très expressif. Les pages sont pleines de vie. Finalement, le plus gros reproche concernera les choix de colorisation, un peu terne alors que le Portugal est plutôt a priori un pays de soleil. Est-ce un choix volontaire afin de ne pas ensoleiller le totalitarisme ?... La narration est habile et emmenée par un bon rythme qui ne connait aucun temps mort. Passé et présent s'entremêlent avec fluidité. Les scènes se succèdent sans connaître aucun problème de compréhension, et les dialogues sont bons, dans le jus, et étayent le côté très réaliste. La fin est chouette et très ouverte, laissant augurer une sorte de "réconciliation" entre l'autrice et son père. On en apprend un peu plus sur cette dictature qui figea le pays jusqu'à une date finalement pas si éloignée de nous. Et si certains étaient tenter de le croire, ce ne fut pas une dictature soft, loin de là. Comme dans tout régime autoritaire, on torturait allégrement, on désinformait à tire-larigot, on faisait régner la peur, on retenait la population à l'intérieur de ses frontières, on mobilisait la jeunesse pour mener des guerres coloniales, et autres joyeusetés du même acabit. On réalise aussi ce que fut la difficile condition des réfugiés portugais qui sont parvenus à fuir le pays. A ce stade de l'affaire, après avoir égrainé tant de points positifs, on peut se demander pourquoi dès lors je ne lui fais pas bénéficier d'une meilleure note. Et bien parce que d'une part, je m'attendais à davantage de souvenirs personnels de la part de l'autrice. J'aurais aimé saisir avec plus de force en quoi cette histoire tragique a d'une certaine manière façonné Madeleine Pereira. Au lieu de cela, on a une succession de témoignages, certes très significatifs et plein d'émotions, mais émanant de personnes finalement peu liées à l'autrice si l'on veut bien faire exception de celui de Tia (tata) Joana. D'autre part, j'aurais également aimé en apprendre plus sur cette période douloureuse, avoir plus de détails historiques. Oui, je boude un peu mon plaisir, et je me sens un peu minable de venir critiquer cette tranche d'existence, moi qui ai été bercé dans un pays où "tout allait bien" (ah ah). Mais c'est la dure dure loi de l'ouest. Ce qui fait qu'on rate une marche tient parfois à peu de choses ; un ensemble de petites choses en fait, qui mises bout à bout fait rétrograder l'ouvrage. Disons que j'aurais mis un très honnête 3,5/5. (Quelques jours plus tard) : allez, 4 !
Automne en baie de Somme
Elle était une saison qui sait que le temps lui est compté. - Il s'agit d'une histoire complète en un seul tome, indépendante de toute autre. Cette bande dessinée a été réalisée par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et les couleurs directes. Elle comporte soixante-deux pages. Il se termine avec une postface d'une page de l'artiste expliquant pour quelle raison il a choisi 1900 à Paris. Dans ce projet, il s'est amusé à retranscrire les ambiances que son arrière-grand-mère lui a transmises, recréer un passé où il peut voyager comme un fantôme, et honorer la mémoire de ses ancêtres. Chacune des trois parties s'ouvre avec un texte de Nelly Roussel (1878-1922), extraits de son ouvrage Quelques lances rompues pour nos libertés (1910). Sur une grande plage de la baie de Somme, se trouve un petit navire à voile, échoué sur le sable comme un animal mortellement blessé regardant une dernière fois l‘horizon, avant de se coucher définitivement sur le flanc. Un homme en train d'agoniser s'extirpe tant bien que mal de la cabine et s'allonge sur le pont. Les mouettes volent haut au-dessus du bateau. le lendemain, la gendarmerie locale est sur place et elle accueille l'inspecteur Amaury Broyan, venu de Paris, dépêché par le ministre lui-même. Car le défunt était un riche industriel : Alexandre de Breucq. le lieutenant Brousse lui explique que le malheureux s'est étouffé dans son propre sang, et que son agonie a dû être longue. L'inspecteur se demande si la victime connaissait son assassin, si ce dernier avait préparé le poison en étant sûr que de Breucq le prendrait, ou s'il était à bord de cette goélette, avec lui, et qu'il a pris tout son temps pour le regarder mourir. Quelques jours après, l'inspecteur se tient à quelque distance de la mise en terre du cercueil au cimetière, accompagné par Arsène. Ils regardent les gens présents venus se recueillir : les banquiers d'un côté, les industriels de l'autre, et au milieu l'État. Un franc-maçon à la tête de l'État, un communard comme président du Conseil, et les socialistes qui gagnent encore des voix aux dernières élections municipales. Et tout ce beau monde pour enterrer le plus prometteur, le moins corrompu et le plus social des industriels. La vie est mal faite. Arsène s'écarte rapidement car la veuve Marthe de Breucq se dirige vers eux avec son garde du corps Simon. Broyan lui présente ses condoléances. Elle lui demande de passer le jeudi suivant, à dix-sept heures à son hôtel particulier. Une fois la cérémonie terminée, Elle monte dans sa calèche avec Simon et lui demande pourquoi Broyan a été choisi pour l'enquête. C'est un des policiers les plus efficaces de Paris, enfin avant les soucis avec sa défunte fille. Dans l'atelier d'Alfons Mucha, Axelle Valencourt pose pour la toile L'Automne. Elle lui fait observer que des grains commencent à se détacher de la grappe. Rien de grave : il a terminé pour aujourd'hui. Il faut qu'elle revienne dans deux jours pour terminer le tableau. le lendemain elle a prévu d'aller au marché aux modèles place Pigalle. le soir Thérèse sort de la prison de Saint Lazare, et elle monte dans le fiacre qui l'attend. Pour commencer, une couverture superbe avec un mystère, une jeune femme représentée avec une manière qui évoque Alfons Mucha (1860-1939), ce qui est tout à fait intentionnel puisque cette demoiselle est le modèle qui a servi pour sa représentation de l'Automne. le fini de la couverture est particulièrement soigné : le titre et la dorure en arc de cercle sont rendus avec une encre métallique, en légère surimpression, pour un très bel effet. En bas, le bateau échoué sur ce qui doit être une plage de la baie de Somme. Une introduction en six pages qui permet de poser le récit : une enquête policière sur le meurtre d'un industriel progressiste, un capitaine d'industrie mettant en œuvre une politique paternaliste, à la fin du dix-neuvième siècle. Elle permet aussi d'apprécier toute la palette de l'artiste. Il commence par trois pages avec plusieurs marines, très vaporeuses, un très beau rendu de l'ambiance lumineuse du ciel et du sable à deux moments différents de la journée, une goélette et des personnages détourés d'un trait fin et fragile, avec des silhouettes un peu allongées, des contours nourris par les couleurs directes. L'autre moitié se déroule d'abord dans un cimetière parisien, puis dans les rues de la capitale. La couleur directe permet de réaliser un jeu d'ombre mouvante du plus bel effet. L'artiste joue remarquablement bien du niveau de précision et du niveau d'imprécision dans les formes : le lecteur assimile facilement les contours des stèles funéraires sans avoir besoin de les voir dans le détail, et il identifie au premier regard la forme d'une colonne Morris. Raconter un polar en bande dessinée s'avère souvent un exercice périlleux, car il faut parvenir à caser tout à un tas d'informations comme les éléments de contexte, l'histoire personnelle de la victime et de ses proches, la recherche d'indices et leur analyse, et il faut également parvenir à mettre en scène les phases de déduction sans qu'elles n'apparaissent ni trop artificielles et mécaniques, ni trop parachutées ou absconses. le lecteur se rend vite compte que les auteurs savent inclure les informations avec une réelle élégance, et une réelle ambition. Ainsi, la victime était un riche industriel de type paternaliste, portrait qui se dessine par bribe au fil de remarques rapides. L'inspecteur a une histoire personnelle tragique qui influe directement sur ses motivations et donc la façon dont il hiérarchise ses priorités. Il dispose d'un physique avec une certaine carrure et des postures parlantes sur son caractère et ses dispositions d'esprit. La veuve éplorée est d'une réelle élégance, son maintien et sa façon de se tenir en disent également long sur son assurance et sa détermination. Axelle est magnifique de bout en bout, une beauté diaphane, avec un soupçon de mélancolie, une réelle douceur, une assurance d'une autre nature. L'artiste sait donner vie à chaque protagoniste, leur insuffler du caractère, ce qui est indispensable pour que la mécanique policière ne ressorte pas comme un artifice. La quatrième de couverture précise que l'histoire se déroule à la Belle Époque, et même précisément en 1896. Cette année correspond effectivement à la date de réalisation du tableau Automne par Mucha. Les auteurs ne l'ont pas choisi par hasard, et le lecteur constate rapidement que l'intrigue est indissociable de la réalité historique de l'époque, qu'elle en découle, qu'elle n'aurait pas pu se passer à une autre époque. C'est donc un véritable polar qui agit comme révélateur d'une facette de la réalité sociale de la société à ce moment-là, et à cet endroit-là. Avec son air de ne pas y toucher vraiment, l'artiste réalise une reconstitution historique visuelle impressionnante. Les tenues sont d'époque, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il est possible d'identifier les rues de Paris où se déroule chaque scène. le lecteur finit par se rendre compte que Chabert est allé faire des recherches sur les différents modèles de voiture hippomobile en circulation à Paris, ce qui atteste du temps consacré à recréer cette époque avec authenticité. S'il ne l'a pas fait avant, le lecteur prend alors le temps de regarder les détails : les façades immeubles, la fontaine d'une place, l'évocation du cabaret Au Lapin Agile (à nouveau une mise en couleurs extraordinaire), un paravent, un intérieur bourgeois, un cabinet médical, etc. Il regarde les moulins de la Butte Montmartre et il découvre le chantier de la construction de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (1875-1923), avec ses échafaudages et son campanile pas encore construit. Le décor de ce chantier en cours a été proposé par le scénariste qui, lui aussi, parsème son récit de marqueurs historiques contribuant à la reconstitution. Lors du prologue, Arsène évoque Félix Faure (1841-1899), franc-maçon alors président, et Jules Méline (1838-1925), un communard alors président du Conseil. Au fil des pages, le lecteur peut relever la mention de Sarah Bernhardt (1844-1923, actrice ayant également servi de modèle Mucha), Paul Brouardel (1837-1906, médecin légiste), et une citation de Jean Jaurès (1859-1914, on recrute dans le crime pour surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère). Il y a également le titre de chacun des trois actes (Les sanglots longs – le cœur des femmes – Morte saison) et les citations en ouverture : elles sont toutes les trois extraites du même ouvrage de Nelly Roussel (1878-1922), une libre penseuse, franc-maçonne, féministe, antinataliste, néomalthusienne et femme de lettres libertaire française, une des premières femmes à se déclarer en faveur de la contraception, et à promouvoir l'importance de l'éducation sexuelle des femmes. Tous ces éléments font partie intégrante de l'intrigue, à l'opposé de simples éléments de décor pour meubler artificiellement. L'histoire se déroule en suivant l'inspecteur, et sa façon de procéder est dictée par son caractère et son histoire personnelle. L'enquête ne se résume pas à un jeu intellectuel, mais procède des convictions du policier. Les autres personnages ne font pas figuration : les actes d'Axelle ou de Marthe reflètent également leurs convictions et leurs objectifs, à l'opposé de personnages superficiels ou interchangeables. Le scénariste maîtrise aussi bien l'esprit que la lettre des polars. Il y a des phases de déductions, des indices, des indicateurs, quelques coups échangés, autant de conventions attendues du genre. L'enquête implique aussi bien des individus de la haute société, que des gens du peuple, et elle fait ressortir des vices cachés. Elle agit donc bien comme un révélateur de plusieurs facettes de la société de l'époque. Elle fonctionne sur ses particularités et pas indépendamment du lieu ou de l'Histoire. En un nombre limité de pages, les auteurs savent immerger le lecteur dans un environnement concret et une reconstitution historique rigoureuse. Celui-ci est sous le charme de la narration visuelle dès les premières pages, et il se prend à savourer le texte assez écrit qui parsèment les cases de la première planche. Il retrouve ce dispositif à l'occasion d'une planche dans chaque acte, venant apporter une touche littéraire et poétique à la narration. Il se laisse porter par l'enquête à la méthode naturaliste, sans essayer de devancer l'inspecteur, se retrouvant surpris à plusieurs reprises par ces découvertes, et révulsé par l'horreur du véritable crime. Excellent.
L'Homme en noir
Auteur prolifique, Gregory Panaccione n’a conservé que sa casquette de dessinateur pour revenir avec un récit scénarisé par Giovanni di Gregorio. Si « L’Homme en noir » a trait au monde de l’enfance, il aborde un thème grave, celui de la pédophilie. La narration efficace, tout en subtilité et en évitant l’écueil du voyeurisme, va permettre à Panaccione d’y déployer toute sa créativité, le dessin contenant ici une réelle valeur ajoutée. Le récit démarre avec cette ombre noire et inquiétante, qui plane tel un gigantesque croquemitaine sur une barre d’immeuble HLM aux dimensions démesurées, puis embraye vers un registre beaucoup plus rassurant. Dans un avenant pavillon familial, Mattéo est réveillé par sa mère, c’est l’heure d’aller à l’école ! Le garçonnet émerge à peine d’un cauchemar saturé de visions terrifiantes du fameux homme en noir. Mais heureusement le quotidien familier reprend vite ses droits avec l’irruption du chiot Tommy, turbulent compagnon de Mattéo, qui vient le couvrir de léchouilles bien baveuses. Pour un peu, on se croirait dans « Boule et Bill », allusion évidente à l’insouciance du jeune âge… Mattéo ressemblerait presque à tous les garçons de son âge, si ce n’est pour son côté hyperactif, ces mictions récurrentes durant son sommeil ou ces sautes d’humeur lorsque par exemple son copain Ivan lui parle de l’homme en noir. Peu à peu, les obsessions du gamin vont s’imposer au fil de l’histoire, notamment cette peur du noir incontrôlable quand vient l’heure de dormir. Et de plus en plus, il montrera un visage accablé par la tristesse et l’angoisse. Jusqu’au dénouement final, où jaillira la terrible vérité, que le déni dans lequel s’est barricadé Mattéo ne suffira plus à contenir. D’un point de vue graphique, ce qui frappe est le contraste entre l’univers coloré du gosse et ses cauchemars représentés dans des tonalités très sombres, comme celles où Panaccione avait excellé dans un de ces récents opus, « La Petite Lumière ». Les pleines pages panoramiques renforcent l’aspect absolument terrifiant de l’homme en noir (faisant que cette BD n’est peut-être pas à mettre entre toutes les mains !) et décuplent la sensation de vertige, lorsque Mattéo rêve qu’il chute du haut de cet immeuble sinistre d’où se dégage une cruelle solitude, avec ces silhouettes mélancoliques contemplant la laideur des inhumaines cages à poules environnantes. « L’Homme en noir » s’avère indiscutablement une réussite où les partitions graphiques et narratives sont totalement en phase sur un sujet de société extrêmement délicat. Sans doute plus répandue qu’on ne pourrait le croire, la pédophilie prospère sur la loi du silence et la manipulation retorse d’individus certes détraqués psychologiquement mais hautement dangereux. Les auteurs tentent ici de nous avertir, avec subtilité, de certains signes qui font que l’on devrait s’inquiéter pour les jeunes victimes murées dans un silence mortifère, celles-ci risquant de voir leur enfance littéralement broyée par leurs prédateurs.