J'ai plutôt été surpris en bien de mon appréciation de cette BD. Adapter l'épisode tragique de la Saint-Barthélemy avec un angle satirique était un pari risqué, mais le mélange entre humour noir, histoire et drame fonctionne étonnamment bien. L’album ne cherche jamais à minimiser l’horreur des événements ; au contraire, il s’en sert pour dresser le portrait d’un Charles IX rongé par la culpabilité et sombrant peu à peu dans la folie.
Le dessin accompagne parfaitement cette atmosphère, alternant scènes historiques et séquences plus hallucinées sans perdre en lisibilité. On pourra regretter une satire parfois poussée à l’excès, avec un roi dépeint comme presque totalement irresponsable alors que la réalité historique était sans doute plus nuancée. Mais ce parti pris sert le récit et a surtout le mérite de susciter la réflexion sur le poids du pouvoir, de la manipulation et de la responsabilité.
Une adaptation originale et réussie, qui plaira autant aux amateurs de récits historiques qu’à ceux qui apprécient les œuvres mêlant tragédie et humour grinçant.
Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?
-
Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée.
Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ?
Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient.
Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action.
La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade.
Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales.
Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?
Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.
Oui, Taar ne peut être que détesté par les lecteurs ayant cédé au marxisme culturel ambiant.
Taar ne fait pas l'apologie de la diversité.
Taar est bâti comme Musclor ; il ne mange pas de graines.
Taar n'est pas un introspectif torturé.
Taar aime montrer sa femme au lecteur — j'ai compté 25 plans-cul dans l'album Le Cercle de feu, un record à mon humble avis.
Taar a été formé à l'école espagnole du dessin.
Avec Taar, on ne voyage pas en low-cost dans les souvenirs d'enfance d'un dessinateur médiocre qui nous raconte sa vie en se grattant le nombril. Non, avec Taar, on voyage en première classe dans un imaginaire baroque peuplé de créatures mythologiques au look bien badass.
C'est de l'action pure et du merveilleux au premier degré : une boisson énergisante de fantasy primitive, parfaite pour lutter contre la canicule.
Le dessin : si les premiers albums sont plutôt moches — l'épouse de Taar a même droit à un maquillage assez vulgaire —, on trouve à côté de ça des masterclass absolues, comme Le Sablier d'or.
Vous aimez la planche avec la sorcière sur son dragon ? Eh bien, Le Sablier d'or, c'est ça pendant 46 pages. Avec un Brocal qui case trois pages successives avec une planche unique au milieu de son récit, juste pour le plaisir de pavoiser.
Taar, c'est de la BD sans complexe, à une époque où la virilité et le manichéisme n'étaient pas un crime.
Avec Pierre rouge plume noire, Thierry Robin nous entraine à nouveau dans la beauté graphique de son univers chinois pour nous raconter le siège d'une cité montagneuse par l'armée de l'Empereur Ming.
Après le souvenir de la superbe série Rouge de Chine du même auteur, dont les couleurs participaient énormément à la beauté des planches, j'ai été surpris et tout d'abord déçu en découvrant que cet album n'arborait pas le même style de couleurs très intenses. Je suis persuadé qu'avec un travail de mise en couleurs similaire, il aurait pu atteindre un niveau visuel exceptionnel et gagner encore en contraste dans certaines scènes.
Mais même avec ces couleurs plus discrètes et moins percutantes, le dessin est ici proprement superbe. Thierry Robin livre des planches d'une grande beauté, avec une maîtrise impressionnante des compositions, des décors, des scènes de foule et des panoramas monumentaux. Il y a une vraie recherche esthétique dans la mise en scène, entre influences de l'estampe, puissance des silhouettes et travail remarquable des ombres. C'est une BD que l'on parcourt presque plus pour le plaisir de regarder ses pages que pour son histoire.
Le récit adopte un point de vue assez original puisqu'il est raconté par des observateurs extérieurs au conflit : un corbeau qui rapporte à une montagne ce qu'il voit du siège d'une forteresse chinoise sous la dynastie Ming. Cette distance donne au récit une dimension presque philosophique, en montrant la folie des hommes depuis le regard d'êtres qui dépassent leurs querelles. Le procédé fonctionne bien et apporte une vraie personnalité à une histoire de siège qui, sur le fond, est assez classique.
Celle-ci sait se faire toutefois relativement accrocheuse en permettant de suivre brièvement le destin de certains personnages, notamment ce grand général confronté à un roi enfermé dans son palais et incapable de comprendre la réalité de son peuple, ou encore ce simple fermier enrôlé malgré lui qui devient un soldat courageux et intelligent, tout en restant déchiré par les conséquences de ses actes. Quelques situations et quelques détails parviennent à toucher, même si j'aurais parfois aimé que les personnages soient davantage approfondis.
Car c'est aussi la limite de l'album : malgré toute sa beauté et son élégance, l'histoire suit une trajectoire trop prévisible. Dès le départ, on sent la fatalité qui pèse sur cette bataille et rien ne vient vraiment bouleverser ce destin annoncé. Ce fatalisme a évidemment une certaine élégance et correspond bien au ton de fable tragique choisi par l'auteur, mais il laisse aussi une certaine frustration lorsque la conclusion arrive.
Face à la magnificence du dessin, je n'arrive pas à mettre une moins bonne note, mais ce n'est pas forcément une histoire qui m'a bouleversé, plutôt un album très classe dont on prend plaisir à contempler les planches.
Même si le début de Castelmaure m'a légèrement déstabilisé, avec l'impression de passer d'un conte à un autre et de suivre des personnages différents sans lien évident, tout se combine assez rapidement pour former quelque chose de beaucoup plus cohérent. Lewis Trondheim construit progressivement un véritable puzzle narratif où les différentes légendes finissent par se rejoindre autour de la disparition du roi Éric, dans un récit à la fois intelligent, bien construit et plein de multiples originalités.
L'album joue avec tous les codes du conte médiéval (le roi disparu, la sorcière, les malédictions, les héritages familiaux, les personnages étranges), mais il ne se contente pas de les aligner. Les histoires racontées par le mythographe Zéphyrin Loreaux s'assemblent peu à peu pour révéler une intrigue plus vaste, avec une vraie logique interne. J'ai apprécié cette manière de raconter une histoire qui semble d'abord partir dans plusieurs directions avant de trouver progressivement son unité.
Le dessin d'Alfred accompagne parfaitement cette ambiance de conte ancien revisité. Son trait est maîtrisé, lisible, avec un côté faussement naïf qui contraste bien avec certains aspects plus sombres du récit. Les couleurs participent beaucoup à l'atmosphère, entre enluminure médiévale et imaginaire fantastique, et donnent à l'ensemble un charme particulier.
Derrière son apparence de récit médiéval classique, l'album propose une réflexion intéressante sur la famille, l'acceptation de soi et les conséquences des choix des personnages. Et ce qui m'a surtout plu, c'est que l'album assume pleinement son statut de conte. Là où beaucoup de récits modernes cherchent trop souvent la noirceur ou l'ambiguïté, Castelmaure n'a pas peur de proposer une histoire où les choses finissent bien. Et j'aime les contes où tout est bien qui finit bien quand ils le font avec sagesse, sans tomber dans la facilité.
Que voilà une belle biographie.
Mary et Bryan Talbot ont visiblement réuni une documentation fournie. Ils se sont rendus sur les lieux où Louise Michel a vécu et s’est battue pour ses idées.
Une grande dame qui mérite beaucoup mieux dans les livres d’histoire. Révolutionnaire et féministe avant l’heure, elle avait tout pour me plaire.
Je la connaissais depuis longtemps, pour la petite histoire, je traversais la rue Louise Michel pour aller au collège (depuis longtemps vous dis-je !) et j’aimais savoir qui était qui dans mon quartier. Heureusement que la toponymie des rues lui rend parfois hommage.
J’ai bien aimé la façon dont est scénarisé le récit de ses combats. Le début se situe le jour de l’inhumation de Louise en 1905, et sa vie est alors évoquée dans le dialogue entre deux femmes qui l’ont connue et admirent ses idées et son engagement.
On évite le récit linéaire en alternant entre ce présent et le passé mais le graphisme différentié permet de ne pas s’y perdre du tout.
C’est bien documenté et c’est également bien raconté. Le côté didactique est agréablement diffusé dans l’action et les dialogues. On y croise quelques personnages historiques.
(Et entre autres Albert Robida, dessinateur et surtout écrivain de SF utopiste complètement déjantée que je conseille chaudement aux amateurs qui ne le connaissent pas encore).
Le dessin est plutôt agréable, avec les deux ambiances suivant l’époque, et curieusement une impression de fusain adouci pour la bio même dans les combats révolutionnaires, et qui n’empêche pas de comprendre la violence présente. Et les touches de couleurs rouge (le foulard de Louise, un manifeste...) symbolisent cette lutte révolutionnaire avec le ciel qui rosit lors des pires batailles.
Et donc merci aux auteurs de lui accorder cette bio, et de belle façon.
C'est une bien étrange BD que voici. Mitterrand se meurt, et dans ses derniers instants, rongé par un cancer et la douleur, il voit Anubis qui l'invite à revenir sur sa vie. Une vie qu'il est difficile de juger, mais qui interroge.
La figure de Mitterrand est une des grandes figures politiques de la Cinquième République. Social-traitre pour certain, fossoyeur du PS pour d'autres, seul vrai président de gauche, réformateur de cette République avec de nombreuses lois permissives, etc etc ... Bref, c'est un personnage qui attire de nombreuses sympathie ou animosité. Difficile de le cerner, de dire ce que furent ses bilans et sa vie de manière globale.
La BD essaye donc de faire un bilan général de cette vie, de ses deux mandats présidentiels sans le glorifier ou l'enfoncer. Car en fin de compte, je ne sais pas trop quoi penser de l'ensemble de sa vie. Il y a du bon, du moins bon, et ce personnage difficile à caractériser : opportuniste, certes, débutant en politique sous l'occupation mais résistant avéré, puis socialiste pas toujours très social, mais ayant changé beaucoup de réelles choses en France (radio libre, fin de la peine de mort, etc ...), dans un double mandat marqué par une cohabitation également. Bref, un type pas réglo, y compris dans sa vie privé, mais qu'il serait difficile de caractériser comme un opportuniste morbide, homme politique assoiffé de pouvoir et prêt à tout pour le récupérer.
Le dessin va très bien avec le ton de la BD et renforce les dialogues qui deviennent des joutes oratoires dans des lieux précis, chacun étant une marque représentative de sa vie. Le tout est lisible, aéré et franchement bien amené.
Ce que je retiens surtout de cette BD, c'est que mon dégout de nos hommes politiques est telle aujourd'hui que cette BD me fait paraitre Mitterrand très sympathique, signe non pas d'un réel intérêt que j'ai pour lui mais de la violence du monde politique actuel. Finalement, c'était un président sympa, au regard de ceux qu'on connait ...
Cette série en deux tomes m'a beaucoup plu, même si j'ai une préférence assez nette pour le premier album qui aurait pu rester un one-shot. J'ai adoré son ambiance campagnarde irlandaise, son dessin chaleureux, les bouilles extrêmement expressives et souvent hilarantes des animaux, ainsi que les dialogues savoureux qui font mouche tout au long de la lecture. Le parallèle entre les moutons du pré et les "moutons" parmi les villageois est particulièrement réussi et permet de se moquer avec tendresse des travers humains, surtout dès qu'il s'agit de bigoterie.
Le premier tome a l'élégance des histoires simples qui n'ont pas besoin d'en faire trop pour fonctionner. L'intrigue est linéaire, les enjeux modestes, mais tout est parfaitement dosé. Entre les querelles de clocher, les moutons qui tentent de donner un sens à l'absence du curé et les habitants du village qui ne valent guère mieux qu'eux, l'ensemble est drôle, attachant et débouche sur un dénouement très satisfaisant, avec un agréable côté feel good.
Le second tome reprend les mêmes ingrédients mais s'avère un peu plus dense et légèrement plus sérieux. L'attention se porte davantage sur les humains que sur les animaux, notamment avec l'arrivée d'une nouvelle institutrice qui semble en savoir plus qu'elle ne le laisse paraître. L'intrigue reste plaisante, les dialogues toujours très amusants et les personnages attachants, mais j'ai trouvé que le charme spontané du premier album était un peu moins présent.
Cela reste malgré tout une excellente lecture, pleine d'humour, de tendresse et d'humanité, que je conseillerais sans hésiter. J'espère simplement que la série s'arrêtera à ces deux tomes, car ils forment un ensemble cohérent et complet. Prolonger l'aventure risquerait surtout d'en diluer l'élégance et la fraîcheur.
Vous avez chaud ? pour vous rafraichir je vous propose Marée blanche, la dernière création de Gaël Séjourné. C’est du tout bon.
En tant que fan inconditionnel de son travail, je suis toujours émerveillé par son trait d’une finesse exceptionnelle. Chaque planche est un véritable tableau, où les lignes épurées mais précises captent l’émotion avec une justesse rare. Le dessin, à la fois délicat et puissant, sert un scénario remarquablement bien ficelé, où chaque détail a son importance. L’histoire est inspirée de faits réels - J’ai eu la chance d’échanger longuement avec Gaël à ce sujet lors d’un festival.
Vous allez être embarqués très rapidement par le récit. Vous serez captivés de la première à la dernière page. L’histoire vous tiendra en haleine avec des personnages profonds et des situations crédibles. La narration est d’une fluidité exemplaire : pas une case ne semble superflue, pas un dialogue ne sonne faux. Le combo parfait ! C’est le genre de BD qui se lit d’une traite, avec un plaisir intact du début à la fin. Une lecture très agréable qui prouve une fois de plus que Gaël Séjourné est un maître du neuvième art. Un sans-faute, à savourer sans modération !
Durant les années 80, Albin Michel s'est rarement trompé dans ses choix éditoriaux en matière de bande dessinée coquine.
La Nuit barbare s'inscrit parfaitement dans cette lignée avec cette histoire d'amour à l'époque préhistorique, qui diffuse une ambiance aux frontières de l'aventure et de l'érotisme.
Le scénario de Jean Ollivier se concentre avant tout sur l'action, avec des humains concentrés sur leurs besoins primaires : faire du feu, manger, tuer, s'accoupler...
Le trait de Marcello insuffle à l'ensemble une énergie sauvage qui conserve sa part de modernité et qui colle parfaitement à l'ambiance de ce récit primitif.
A ranger aux côtés de Manara et Rotundo dans la même collection.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Charly 9
J'ai plutôt été surpris en bien de mon appréciation de cette BD. Adapter l'épisode tragique de la Saint-Barthélemy avec un angle satirique était un pari risqué, mais le mélange entre humour noir, histoire et drame fonctionne étonnamment bien. L’album ne cherche jamais à minimiser l’horreur des événements ; au contraire, il s’en sert pour dresser le portrait d’un Charles IX rongé par la culpabilité et sombrant peu à peu dans la folie. Le dessin accompagne parfaitement cette atmosphère, alternant scènes historiques et séquences plus hallucinées sans perdre en lisibilité. On pourra regretter une satire parfois poussée à l’excès, avec un roi dépeint comme presque totalement irresponsable alors que la réalité historique était sans doute plus nuancée. Mais ce parti pris sert le récit et a surtout le mérite de susciter la réflexion sur le poids du pouvoir, de la manipulation et de la responsabilité. Une adaptation originale et réussie, qui plaira autant aux amateurs de récits historiques qu’à ceux qui apprécient les œuvres mêlant tragédie et humour grinçant.
Et toi, comment ça va ?
Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? - Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée. Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ? Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient. Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action. La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade. Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales. Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.
Taar le rebelle
Oui, Taar ne peut être que détesté par les lecteurs ayant cédé au marxisme culturel ambiant. Taar ne fait pas l'apologie de la diversité. Taar est bâti comme Musclor ; il ne mange pas de graines. Taar n'est pas un introspectif torturé. Taar aime montrer sa femme au lecteur — j'ai compté 25 plans-cul dans l'album Le Cercle de feu, un record à mon humble avis. Taar a été formé à l'école espagnole du dessin. Avec Taar, on ne voyage pas en low-cost dans les souvenirs d'enfance d'un dessinateur médiocre qui nous raconte sa vie en se grattant le nombril. Non, avec Taar, on voyage en première classe dans un imaginaire baroque peuplé de créatures mythologiques au look bien badass. C'est de l'action pure et du merveilleux au premier degré : une boisson énergisante de fantasy primitive, parfaite pour lutter contre la canicule. Le dessin : si les premiers albums sont plutôt moches — l'épouse de Taar a même droit à un maquillage assez vulgaire —, on trouve à côté de ça des masterclass absolues, comme Le Sablier d'or. Vous aimez la planche avec la sorcière sur son dragon ? Eh bien, Le Sablier d'or, c'est ça pendant 46 pages. Avec un Brocal qui case trois pages successives avec une planche unique au milieu de son récit, juste pour le plaisir de pavoiser. Taar, c'est de la BD sans complexe, à une époque où la virilité et le manichéisme n'étaient pas un crime.
Pierre rouge plume noire - Une histoire de Hai Long Tun
Avec Pierre rouge plume noire, Thierry Robin nous entraine à nouveau dans la beauté graphique de son univers chinois pour nous raconter le siège d'une cité montagneuse par l'armée de l'Empereur Ming. Après le souvenir de la superbe série Rouge de Chine du même auteur, dont les couleurs participaient énormément à la beauté des planches, j'ai été surpris et tout d'abord déçu en découvrant que cet album n'arborait pas le même style de couleurs très intenses. Je suis persuadé qu'avec un travail de mise en couleurs similaire, il aurait pu atteindre un niveau visuel exceptionnel et gagner encore en contraste dans certaines scènes. Mais même avec ces couleurs plus discrètes et moins percutantes, le dessin est ici proprement superbe. Thierry Robin livre des planches d'une grande beauté, avec une maîtrise impressionnante des compositions, des décors, des scènes de foule et des panoramas monumentaux. Il y a une vraie recherche esthétique dans la mise en scène, entre influences de l'estampe, puissance des silhouettes et travail remarquable des ombres. C'est une BD que l'on parcourt presque plus pour le plaisir de regarder ses pages que pour son histoire. Le récit adopte un point de vue assez original puisqu'il est raconté par des observateurs extérieurs au conflit : un corbeau qui rapporte à une montagne ce qu'il voit du siège d'une forteresse chinoise sous la dynastie Ming. Cette distance donne au récit une dimension presque philosophique, en montrant la folie des hommes depuis le regard d'êtres qui dépassent leurs querelles. Le procédé fonctionne bien et apporte une vraie personnalité à une histoire de siège qui, sur le fond, est assez classique. Celle-ci sait se faire toutefois relativement accrocheuse en permettant de suivre brièvement le destin de certains personnages, notamment ce grand général confronté à un roi enfermé dans son palais et incapable de comprendre la réalité de son peuple, ou encore ce simple fermier enrôlé malgré lui qui devient un soldat courageux et intelligent, tout en restant déchiré par les conséquences de ses actes. Quelques situations et quelques détails parviennent à toucher, même si j'aurais parfois aimé que les personnages soient davantage approfondis. Car c'est aussi la limite de l'album : malgré toute sa beauté et son élégance, l'histoire suit une trajectoire trop prévisible. Dès le départ, on sent la fatalité qui pèse sur cette bataille et rien ne vient vraiment bouleverser ce destin annoncé. Ce fatalisme a évidemment une certaine élégance et correspond bien au ton de fable tragique choisi par l'auteur, mais il laisse aussi une certaine frustration lorsque la conclusion arrive. Face à la magnificence du dessin, je n'arrive pas à mettre une moins bonne note, mais ce n'est pas forcément une histoire qui m'a bouleversé, plutôt un album très classe dont on prend plaisir à contempler les planches.
Castelmaure
Même si le début de Castelmaure m'a légèrement déstabilisé, avec l'impression de passer d'un conte à un autre et de suivre des personnages différents sans lien évident, tout se combine assez rapidement pour former quelque chose de beaucoup plus cohérent. Lewis Trondheim construit progressivement un véritable puzzle narratif où les différentes légendes finissent par se rejoindre autour de la disparition du roi Éric, dans un récit à la fois intelligent, bien construit et plein de multiples originalités. L'album joue avec tous les codes du conte médiéval (le roi disparu, la sorcière, les malédictions, les héritages familiaux, les personnages étranges), mais il ne se contente pas de les aligner. Les histoires racontées par le mythographe Zéphyrin Loreaux s'assemblent peu à peu pour révéler une intrigue plus vaste, avec une vraie logique interne. J'ai apprécié cette manière de raconter une histoire qui semble d'abord partir dans plusieurs directions avant de trouver progressivement son unité. Le dessin d'Alfred accompagne parfaitement cette ambiance de conte ancien revisité. Son trait est maîtrisé, lisible, avec un côté faussement naïf qui contraste bien avec certains aspects plus sombres du récit. Les couleurs participent beaucoup à l'atmosphère, entre enluminure médiévale et imaginaire fantastique, et donnent à l'ensemble un charme particulier. Derrière son apparence de récit médiéval classique, l'album propose une réflexion intéressante sur la famille, l'acceptation de soi et les conséquences des choix des personnages. Et ce qui m'a surtout plu, c'est que l'album assume pleinement son statut de conte. Là où beaucoup de récits modernes cherchent trop souvent la noirceur ou l'ambiguïté, Castelmaure n'a pas peur de proposer une histoire où les choses finissent bien. Et j'aime les contes où tout est bien qui finit bien quand ils le font avec sagesse, sans tomber dans la facilité.
Louise Michel - La Vierge Rouge
Que voilà une belle biographie. Mary et Bryan Talbot ont visiblement réuni une documentation fournie. Ils se sont rendus sur les lieux où Louise Michel a vécu et s’est battue pour ses idées. Une grande dame qui mérite beaucoup mieux dans les livres d’histoire. Révolutionnaire et féministe avant l’heure, elle avait tout pour me plaire. Je la connaissais depuis longtemps, pour la petite histoire, je traversais la rue Louise Michel pour aller au collège (depuis longtemps vous dis-je !) et j’aimais savoir qui était qui dans mon quartier. Heureusement que la toponymie des rues lui rend parfois hommage. J’ai bien aimé la façon dont est scénarisé le récit de ses combats. Le début se situe le jour de l’inhumation de Louise en 1905, et sa vie est alors évoquée dans le dialogue entre deux femmes qui l’ont connue et admirent ses idées et son engagement. On évite le récit linéaire en alternant entre ce présent et le passé mais le graphisme différentié permet de ne pas s’y perdre du tout. C’est bien documenté et c’est également bien raconté. Le côté didactique est agréablement diffusé dans l’action et les dialogues. On y croise quelques personnages historiques. (Et entre autres Albert Robida, dessinateur et surtout écrivain de SF utopiste complètement déjantée que je conseille chaudement aux amateurs qui ne le connaissent pas encore). Le dessin est plutôt agréable, avec les deux ambiances suivant l’époque, et curieusement une impression de fusain adouci pour la bio même dans les combats révolutionnaires, et qui n’empêche pas de comprendre la violence présente. Et les touches de couleurs rouge (le foulard de Louise, un manifeste...) symbolisent cette lutte révolutionnaire avec le ciel qui rosit lors des pires batailles. Et donc merci aux auteurs de lui accorder cette bio, et de belle façon.
Mitterrand Requiem
C'est une bien étrange BD que voici. Mitterrand se meurt, et dans ses derniers instants, rongé par un cancer et la douleur, il voit Anubis qui l'invite à revenir sur sa vie. Une vie qu'il est difficile de juger, mais qui interroge. La figure de Mitterrand est une des grandes figures politiques de la Cinquième République. Social-traitre pour certain, fossoyeur du PS pour d'autres, seul vrai président de gauche, réformateur de cette République avec de nombreuses lois permissives, etc etc ... Bref, c'est un personnage qui attire de nombreuses sympathie ou animosité. Difficile de le cerner, de dire ce que furent ses bilans et sa vie de manière globale. La BD essaye donc de faire un bilan général de cette vie, de ses deux mandats présidentiels sans le glorifier ou l'enfoncer. Car en fin de compte, je ne sais pas trop quoi penser de l'ensemble de sa vie. Il y a du bon, du moins bon, et ce personnage difficile à caractériser : opportuniste, certes, débutant en politique sous l'occupation mais résistant avéré, puis socialiste pas toujours très social, mais ayant changé beaucoup de réelles choses en France (radio libre, fin de la peine de mort, etc ...), dans un double mandat marqué par une cohabitation également. Bref, un type pas réglo, y compris dans sa vie privé, mais qu'il serait difficile de caractériser comme un opportuniste morbide, homme politique assoiffé de pouvoir et prêt à tout pour le récupérer. Le dessin va très bien avec le ton de la BD et renforce les dialogues qui deviennent des joutes oratoires dans des lieux précis, chacun étant une marque représentative de sa vie. Le tout est lisible, aéré et franchement bien amené. Ce que je retiens surtout de cette BD, c'est que mon dégout de nos hommes politiques est telle aujourd'hui que cette BD me fait paraitre Mitterrand très sympathique, signe non pas d'un réel intérêt que j'ai pour lui mais de la violence du monde politique actuel. Finalement, c'était un président sympa, au regard de ceux qu'on connait ...
Le Pré derrière l'église
Cette série en deux tomes m'a beaucoup plu, même si j'ai une préférence assez nette pour le premier album qui aurait pu rester un one-shot. J'ai adoré son ambiance campagnarde irlandaise, son dessin chaleureux, les bouilles extrêmement expressives et souvent hilarantes des animaux, ainsi que les dialogues savoureux qui font mouche tout au long de la lecture. Le parallèle entre les moutons du pré et les "moutons" parmi les villageois est particulièrement réussi et permet de se moquer avec tendresse des travers humains, surtout dès qu'il s'agit de bigoterie. Le premier tome a l'élégance des histoires simples qui n'ont pas besoin d'en faire trop pour fonctionner. L'intrigue est linéaire, les enjeux modestes, mais tout est parfaitement dosé. Entre les querelles de clocher, les moutons qui tentent de donner un sens à l'absence du curé et les habitants du village qui ne valent guère mieux qu'eux, l'ensemble est drôle, attachant et débouche sur un dénouement très satisfaisant, avec un agréable côté feel good. Le second tome reprend les mêmes ingrédients mais s'avère un peu plus dense et légèrement plus sérieux. L'attention se porte davantage sur les humains que sur les animaux, notamment avec l'arrivée d'une nouvelle institutrice qui semble en savoir plus qu'elle ne le laisse paraître. L'intrigue reste plaisante, les dialogues toujours très amusants et les personnages attachants, mais j'ai trouvé que le charme spontané du premier album était un peu moins présent. Cela reste malgré tout une excellente lecture, pleine d'humour, de tendresse et d'humanité, que je conseillerais sans hésiter. J'espère simplement que la série s'arrêtera à ces deux tomes, car ils forment un ensemble cohérent et complet. Prolonger l'aventure risquerait surtout d'en diluer l'élégance et la fraîcheur.
Marée Blanche
Vous avez chaud ? pour vous rafraichir je vous propose Marée blanche, la dernière création de Gaël Séjourné. C’est du tout bon. En tant que fan inconditionnel de son travail, je suis toujours émerveillé par son trait d’une finesse exceptionnelle. Chaque planche est un véritable tableau, où les lignes épurées mais précises captent l’émotion avec une justesse rare. Le dessin, à la fois délicat et puissant, sert un scénario remarquablement bien ficelé, où chaque détail a son importance. L’histoire est inspirée de faits réels - J’ai eu la chance d’échanger longuement avec Gaël à ce sujet lors d’un festival. Vous allez être embarqués très rapidement par le récit. Vous serez captivés de la première à la dernière page. L’histoire vous tiendra en haleine avec des personnages profonds et des situations crédibles. La narration est d’une fluidité exemplaire : pas une case ne semble superflue, pas un dialogue ne sonne faux. Le combo parfait ! C’est le genre de BD qui se lit d’une traite, avec un plaisir intact du début à la fin. Une lecture très agréable qui prouve une fois de plus que Gaël Séjourné est un maître du neuvième art. Un sans-faute, à savourer sans modération !
La Nuit barbare
Durant les années 80, Albin Michel s'est rarement trompé dans ses choix éditoriaux en matière de bande dessinée coquine. La Nuit barbare s'inscrit parfaitement dans cette lignée avec cette histoire d'amour à l'époque préhistorique, qui diffuse une ambiance aux frontières de l'aventure et de l'érotisme. Le scénario de Jean Ollivier se concentre avant tout sur l'action, avec des humains concentrés sur leurs besoins primaires : faire du feu, manger, tuer, s'accoupler... Le trait de Marcello insuffle à l'ensemble une énergie sauvage qui conserve sa part de modernité et qui colle parfaitement à l'ambiance de ce récit primitif. A ranger aux côtés de Manara et Rotundo dans la même collection.