L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Il s’agit du vingt-troisième album de cette série sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il était une fois la Grande Catherine, Un jeu de dominos, Puisque c’est la guerre rêvons de grandeur, Une marine russe qui se relève, Et voguent les navires !, Se battre durant trois jours, Encore quelques batailles et puis la paix.
On a appelé ce siècle celui des Lumières mais étonnamment, chaque fois qu’une guerre se terminait, on s’empressait d’en provoquer une autre. Dans une humanité qui ne peut se défaire de l’acte guerrier pour faire entendre sa voix, il y aura toujours des hommes prêts à en suivre d’autres. Et dans des temps où il en faut peu pour bouter le feu aux poudres et embraser le monde, le désordre finit toujours par s’étendre au-delà des frontières. L’homme a cette particularité de toujours trouver une raison prétendument légitime pour nuire. Tel le jeu de dominos d’origine chinoise et qui apparaît en Europe vers les années 1960, la guerre russo-ottomane qui a éclatée en octobre 1768 n’a été qu’une des conséquences des troubles qui ont secoué la république des Deux Nations, union du royaume de Pologne avec le grand-duché de Lituanie. À bord du Netron Menia, les servants s’affairent autour des canons pour tirer sur un navire ottoman. Pendant ce temps-là, le marin Piotr a accompagné le lieutenant Alexis Ivanovitch Gortchakoff à la sainte-barbe. Dans cette partie du vaisseau où sont serrés les ustensiles d’artillerie et la poudre, le marin embroche le lieutenant à la suite d’une algarade.
Forteresse de Navarin, dans les premiers jours de juin 1770, l’édifice militaire qui garde la baie de Pylos a été érigé par les Ottomans sur les fondations d’un vieux port. Occupée par différentes armées au fil des conflits, la forteresse est reprise en ce mois de juin, par ses bâtisseurs avec l’aide de mercenaires albanais. Des assaillants qui font preuve d’un zèle particulier à l’égard des rebelles grecs qui avaient fait de la forteresse un lieu de résistance ! Sur le navire Netron Menia, un officier observe la scène avec une longue vue commentant qu’il semble que les Ottomans aient repris la forteresse. Il estime qu’il s’agit d’une drôle de guerre qu’ils mènent là : endurer des mois de mer depuis Saint-Pétersbourg pour établir un timide blocus avant de renoncer. Un autre officier lui demande s’ils en sont responsables. Il continue : Les Ottomans refusent de les affronter, ils arrivent, les ennemis fuient les lieux, ils lèvent les ancres et les Ottomans reviennent.
Cette fois-ci, l’auteur peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts et Sciences de la Mer, emmène le lecteur en mer Égée dans le troisième tiers du dix-huitième siècle. Comme à son habitude, il donne corps à la reconstitution historique de cette bataille navale en entremêlant les faits, les visions des navires et des points de vue à hauteur de l’individu, exclusivement masculin. La lecture de la bande dessinée peut se suffire à elle-même pour un néophyte sur cette période de l’Histoire dans cette région du globe, ce qui requiert un bon niveau d’attention pour saisir les implications contenues dans les sous-entendus des discussions. Dès la deuxième planche, l’auteur mentionne la guerre russo-ottomane et les troubles qui ont secoué la république des Deux Nations. La première référence renvoie à la sixième guerre qui s’est déroulée de 1768 à 1774 et qui a opposé l’Empire russe à l’Empire ottoman, les premiers essayant d’obtenir un accès à la mer Noire. La seconde évoque un État formé par l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie de 1569 à 1795. Par la suite, le scénariste fait aussi bien mention d’événements ponctuels comme la prise de la forteresse de Navarin, que des grands de ce monde, comme Grigori Ivanovitch Orlov (1734-1783) et ses frères Alexeï Grigorievitch (1737-1807) et Fiodor Grigorievitch (1741-1796), de Catherine la Grande (1729-1796, Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst). Il met également en scène John Elphinstone (1722-1785), un officier de marine anglais, ayant réellement existé, étant passé en 1768 au service de l’Empire russe.
Le lecteur connaisseur de cette période replace sans difficulté ces repères, le néophyte apprécie qu’ils soient étoffés ou développés dans le dossier historique clôturant cet ouvrage, que ce soit le couple de Catherine II et Pierre III, un bref historique des enjeux des précédentes guerre russo-ottomanes, le début de celle qui éclate en 1768, l’état de la marine russe à cette époque, la composition de la flotte ottomane (seize vaisseaux de ligne, six frégates, treize galères, six chebecs et une trentaine de navires de charge, soit un total de mille trois cents canons), l’issue de la bataille terrestre de Larga en Moldavie, et la suite. Il en va de même pour la composante de la marine : la possibilité pour le connaisseur de voir ces bâtiments en action en conformité avec la réalité historique, ou l’occasion de découvrir à quoi pouvait ressembler une bataille navale à l’époque. Comme d’habitude les dessins des navires enchantent le lecteur. Une illustration en pleine page d’un navire russe pour commencer, au beau milieu de la bataille. Aucun détail ne manque : de la coque au grand mât, les voiles pour parties déchirées par les boulets, la figure de la proue et le beaupré, les innombrables cordages, etc. Ce navire et celui en arrière-plan sont finement détourés avec des traits encrés, et ils ressortent sur la mer qui a été réalisée à la peinture. Ce tome se déroule essentiellement en mer, avec trente-huit pages montrant les navires soit vus de la mer, soit à partir d’un pont ou d’une cabine. Le lecteur en prend également plein les yeux avec deux illustrations en pleine page, et trois en double page.
Au fil des séquences, l’artiste représente les hommes d’équipage s’affairant sur les navires pour les activités quotidiennes et lors des affrontements à coup de tirs de canon. Comme d’habitude, les images mettent en évidence qu’il s’agit d’un monde d’hommes. Il faut disposer d’une bonne vue pour entrapercevoir deux silhouettes féminines de loin sur un quai en page seize. Le dessinateur détoure chaque forme un trait de contour à l’encrage fin, pouvant présenter quelques aspérités tranchantes, ce qui donne une sensation d’environnements rudes et âpres, en cohérence avec la dureté et la brutalité de la vie en mer et des batailles. Il s’attache à reproduire avec rigueur les uniformes des militaires, les armes, les équipements et accessoires des vaisseaux. Le lecteur peut voir des êtres humains normaux, avec des attitudes adultes, certains s’attachant à garder leurs distances, d’autres les asticotant, les gradés ayant des postures plus guindées. En regardant les uns et les autres, le lecteur peut voir l’agilité et la force physique nécessaires pour travailler sur le pont, dans les voiles, etc. De la même manière lors de la séquence de quatre pages dans une campagne enneigée d’Ukraine en février 1769, il peut constater la rigueur du climat, comment les soldats luttent contre le froid, les platelages de bois utilisés dans le camp pour se tenir à l’écart l’humidité de la neige, les tensions qui peuvent exister entre les marins, et l’horrible réalité des blessures et mutilations occasionnées par les boulets sur la chair humaine, ainsi que les noyades lors des combats. La mise en couleur repose sur des teintes un peu ternes, accentuant une ambiance réaliste et éprouvante.
Conformément au dispositif narratif bien rôdé, adapté depuis le début de la série, l’auteur ancre humainement le récit sur des personnages fictifs, ici un marin prénommé Piotr et un lieutenant appelé Alexis Ivanovitch Gortchakoff. D’un côté, il s’agit d’artifices pour apporter un point de vue à hauteur d’hommes, montrer ce que c’est d’être marin sur un des navires de la flotte russe, servir sous les ordres, supporter les autres marins, remplir la fonction de servant de canon, ou pour le lieutenant comment on peut se retrouver sur un navire sans aucune formation. D’un autre, ils dépassent leur simple valeur fonctionnelle, en évoquant une facette de leur vie ou une autre dans leurs dialogues. De manière inattendue, le lecteur voit ainsi apparaître le thème du rapport au père, et de l’héritage moral qu’il transmet à ses enfants, soit de manière positive, soit de manière négative en donnant le mauvais exemple. Ainsi le récit charrie le principe de reproduction des hiérarchies sociales. Cette idée trouve un écho dans la notion de respect de la hiérarchie militaire qui est abordée par le sergent : trouver le bon équilibre entre obéissance, déférence, distance. Au point qu’il rappelle que : L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. S’il a lu d’autres tomes de la série, par exemple U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi, le lecteur est à nouveau frappé par une évidence : ces hommes se battent littéralement au péril de leur vie en conséquence de décisions d’individus qui ne les verront jamais et qui n’ont aucune idée de leurs sacrifices, ou même de leurs conditions de vie.
Un tome de plus dans cette collection présentant les mêmes qualités : un grand soin apporté à la reconstitution historique, en particulier les navires, mais aussi les autres éléments militaires et de la vie pragmatique, des cases clairement disposées en bande, une structure efficace jouant avec le fait qu’il s’agit d’événements historiques déjà connus et donc commençant par la scène choc de la fin, et un monde d’hommes. Comme à son habitude, l’auteur dispense élégamment les informations indispensables, et les complète dans le dossier final. Il aborde incidemment d’autres thèmes comme l’héritage psychologique du père vers le fils, ou les formes du respect de la hiérarchie.
Avec Fidji, Jean-Luc Cano nous propose un road-trip haletant, porté sur l'action, qu'on a du mal à refermer avant d'en connaitre l'issue. Il est ici question d'amitié, de temps qui passe et de la difficulté de passer de l'adolescence à l'âge adulte.
Ce qui marque en premier lieu, c'est la qualité graphique de cette BD parsemée de nombreuses cases en pleines pages du plus bel effet. Le trait de Pierre-Denis Goux est vraiment très dynamique, précis et fin, offrant au lecteur des scènes avec beaucoup de mouvements. Les cadrages alternant paysages, gros plans sur les visages ou le regard des personnages sont particulièrement habiles. Enfin, j'ai également beaucoup apprécié la mise en couleurs de Julia Pinchuk qui colle parfaitement avec les différentes ambiances des chapitres composant cette BD (avec une mention spéciale pour la couverture que je trouve très belle). C'est donc quasiment un sans-faute à ce niveau.
Je suis à peine plus mitigé concernant le scénario car j'ai senti venir la chute finale, une cinquantaine de pages avant la fin. Et je trouve ce genre de ficelle un peu éculée depuis les films tels que Fight Club. Malgré tout, et bien que les réactions de nos deux héros soient parfois agaçantes, l'histoire se lit sans déplaisir, la narration étant fluide et les péripéties s'enchainant de manière très rythmée.
Un agréable moment de lecture.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10
NOTE GLOBALE : 15,5/20
Pour une fois, le superhéros n'est ni un jeune, ni un savant, mais un vieux dévalué par sa famille d'ingrats. La réalité sociale est très perceptible dans les situations, dialogues, dessins. Le vieux tombe sur son devoir encore plus étonné qu'un Hobbit sur un anneau de pouvoir, mais il n'en est pas corrompu, seulement un peu dépassé, au début. Pour moi, le vrai sujet du manga est l'inviable sagesse d'un ignoré. Parmi tant, il rend le monde un peu meilleur, si héros, il va jusqu'au bout, sans faire de phrase. Digne de figurer comme sage si des superhéros plus tourmentés se cherchent quelqu'un qui sait écouter les autres.
C'est l'histoire d'un homme qui vient d'être invité à entrer en franc-maçonnerie. C'est aussi l'histoire de celles et ceux qui vont l'y accueillir, hommes et femmes avec leurs qualités et leurs défauts, et qu'on voit évoluer au fil des années tandis que le héros progresse au sein de sa modeste loge.
Étant classée en catégorie humour, je croyais à tort que cette BD serait une critique humoristique de la Franc-Maçonnerie, de ses faiblesses et de ses défauts. Or, s'il y a bien de l'humour, j'y ai surtout perçu une œuvre touchante, qui présente avec le sourire et une certaine dérision mais aussi avec beaucoup de tendresse, ces personnes qui se réunissent et se parent de décorum et de symbolisme pour discuter de la société, mais aussi simplement pour se retrouver ensemble.
On les suit comme une galerie de personnages, chacun avec son caractère, son histoire, et sa manière d'interagir avec les autres. À vrai dire, je classerais cette série au même rang qu'une œuvre comme Monsieur Jean, à mi-chemin entre roman graphique et humour, avec en plus une légère touche documentaire. Les rouages pratiques d'une petite loge maçonnique apparaissent clairement, tout comme ses relations parfois compliquées avec les autres loges, sans rien dévoiler de trop secret. Cela suscite souvent le sourire, casse de nombreux stéréotypes sur une Franc-Maçonnerie fantasmée comme impressionnante et mystérieuse, et rend surtout ces personnages très humains.
Je me suis attaché à cette petite galerie et j'ai apprécié de les voir évoluer au fil des années, tandis que le héros gravissait les échelons d'une hiérarchie un peu bancale mais sympathique.
Amusant, instructif et touchant, ce n'est pas cet album qui me fera entrer en maçonnerie mais j'ai apprécié ma lecture.
L’Amourante est une très grande réussite, portée par une idée de départ volontairement simple mais d’une richesse thématique remarquable. Le concept d’immortalité conditionnée par l’amour permet d’interroger avec finesse le rapport au temps, à la dépendance affective et à l’identité. Le scénario ne cherche jamais l’esbroufe : il déroule son propos avec une vraie cohérence, sans rupture de ton ni essoufflement, et accorde une profondeur réelle à l’ensemble de ses personnages, tous compréhensibles et nuancés.
Le choix d’un récit au présent servant de cadre à une longue confession rétrospective est particulièrement pertinent. Cette mise en scène apporte une épaisseur psychologique forte et une lecture fluide des différentes époques traversées, tout en maintenant une tension émotionnelle constante. Le récit gagne ainsi en densité sans jamais devenir lourd ou démonstratif.
Graphiquement, l’album est très beau. Le dessin, moderne et sobre, se distingue par sa constance et sa lisibilité. Les couleurs sont assumées, élégantes, et accompagnent efficacement les changements d’univers historiques sans effet de rupture artificielle.
Reste un léger sentiment de retenue : malgré ses nombreuses qualités, l’album laisse l’impression d’un travail presque trop maîtrisé, qui touche juste mais surprend peu. L’émotion est bien là, mais sans ce surcroît d’impact ou d’audace qui ferait basculer l’œuvre sur une note maximale. Cela n’enlève rien à ses qualités intrinsèques : L’Amourante demeure une lecture fortement recommandée, intelligente et sensible, qui mérite largement sa place parmi les très belles bandes dessinées contemporaines.
J'ai mis longtemps à me plonger dans ces Chroniques de Légion, après ma relative déception à la lecture de Je suis légion. C'est toutefois chose faite et j'ai été beaucoup plus séduit ! Cette histoire a beaucoup plus d'ampleur et même d'originalité, en plus d'être largement mieux dessinée. L'idée de faire dessiner chaque époque par un réalisateur différent est une excellente idée, d'autant que tous les dessinateurs convoqués sont bons (même si on aurait aimé que Henninot débarque plus tôt dans la saga).
C'est très agréable à lire, et sert parfaitement un récit savamment construit, qui ne manque jamais de puissance. Les dialogues et l'atmosphère sombre fonctionnent à merveille, et Nury se glisse avec une grande aisance dans le genre du récit de vampires (même s'il ne dépassera jamais le fabuleux D d'Alain Ayroles). Ce récit d'êtres immortels qui découvrent leur pouvoir et leur malédiction au fil des siècles est grandiose, épique, et joliment sanglant. Aucune époque n'est réellement décevante par rapport aux autres.
En revanche, il faut reconnaître que la multiplication des identités et la présence de deux frères rend parfois l'intrigue inutilement compliquée. La fluidité narrative en est affectée lorsqu'il faut reconstituer le fil du récit pour savoir si on est en présence de Radu ou de Vlad (mais ça, encore, ça va), et surtout, si tel personnage apparemment innocent est une des multiples identités de l'un ou de l'autre. Parfois, on le comprend facilement, parfois, pas du tout.
Néanmoins, cette légère confusion n'affecte que peu le plaisir de lecture pris devant cette saga captivante.
Le final fait d'ailleurs légèrement retomber le soufflé. Heureusement que le jeu d'échecs intemporel est dessiné par Henninot, car cela compense la petite perte d'intérêt qui accompagne ce final somme toute pas si époustouflant que l'auteur l'aurait probablement voulu. Rien de bien méchant, et je ressors néanmoins très satisfait de cette tétralogie épique. Au point de revoir à la hausse la saga-mère ? Pas sûr, mais à voir très prochainement.
3.5
J'ai bien aimé ce one-shot même si je comprends que d'autres posteurs aient moins accroché.
En effet, le scénario est au final assez classique, le genre d'histoire qu'on voit dans plein d'œuvres destinées à la jeunesse avec un message convenu du genre il faut faire son deuil. Mais bon cela ne m'a pas dérangé parce que j'ai trouvé le scénario terriblement efficace. Il faut dire que le récit traite de sujets qui m'attirent comme le folklore ou encore l'histoire des quartiers. Les personnages sont attachants et le scénario est captivant. L'album se laisse lire facilement malgré son nombre de pages et le fait qu'il y a souvent beaucoup de textes.
Le dessin est pas mal et on voit très bien que l'auteur a travaillé dans l'animation. Je ne sais pas trop quoi ajouter de plus aux éloges. C'est vraiment un bon divertissement.
Un album intéressant. Et, il faut sans doute le dire, sans doute bien plus accessible que l’on pourrait s’y attendre si on n’est pas féru de philosophie, ou de théories et d’histoire intellectuelles de la seconde moitié du XXème siècle.
La narration est en effet assez aérée, pour nous présenter – certes brièvement, ça n’est pas une étude universitaire ! – ce qu’on pu apporter quelques auteurs/penseurs français à la pensée moderne (même si d’autres auteurs non Français, voire même non francophones sont rattachés à cette « french theory »). Cela permet aussi de voir qu’il n’y a pas de « théorie » collective, que tout ceci a été construit presque de l’extérieur (aux États-Unis), en regroupant divers écrivains à la pensée et aux méthodes très différentes, si ce n’est qu’ils remettent en cause la doxa et la façon d’envisager le monde : en cela ils vont nourrir la réflexion de tous ceux qui vont se révolter contre l’ordre établi (universitaire, colonial, occidental, etc.). Et, conséquemment, ils vont donc se retrouver au cœur des cibles de la réaction ultralibérale et « antiwoke » (terme débile issu de l’extrême droite), même si ça n’est qu’effleuré en fin d’album, ça n’est pas le cœur du sujet.
Une intéressante présentation historique, plutôt bien « vulgarisée ». Le dessin n’est pas forcément ce que j’apprécie le plus, mais il fait bien le boulot. Il est très lisible.
Note réelle 3,5/5.
Le dernier Tanabe, celui qui a réussi a faire des bande dessinées convaincantes de Lovecraft ! J'aime aussi qu'il se permette quelques inventions, comme le dialogue entre un auteur représentant en somme Lovecraft, et un critique. Le côté familial de l'aventure avec les Carter. Surtout, le dessin qui se fait presque sculpture de clair obscur face au fantastique… Précis et clair face au monde de l'éveil, précis et évocateur face au monde du rêve tant célébré dans ce volume. On se croirait à la fin de l'Incal où "rêver c'est survivre !"
Une narration subtile qui se prête à l’exercice, tout au long du récit, de ne rien révéler ou affirmer (je ne peux rentrer plus dans les détails sous peine de spoil..)
Bien évidemment, le dénouement de certaines intrigues (principales ou sous-jacentes) semble écrit à l’avance mais ce choix de narration a le mérite de laisser une place à la suggestion du lecteur.
Et pour ma part, c’est probablement ce qui m’a poussé à dévorer ce road trip Brésilien !
L'autre raison, c'est le côté graphique : l’atmosphère est incroyablement douce et chaleureuse (peut-être même trop d’ailleurs pour un périple de plusieurs milliers de kilomètres sous une chaleur éreintante et avec des moyens rudimentaires).
Quoi qu’il en soit, on est bien loin du côté « fourmilière » des grandes agglomérations. On y découvre un Brésil majoritairement rural où le temps semble s’écouler au ralenti et où les mœurs sont (trop là aussi?) douces.
Un voyage peut en amener d’autres :)
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Tchesmé
L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Il s’agit du vingt-troisième album de cette série sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il était une fois la Grande Catherine, Un jeu de dominos, Puisque c’est la guerre rêvons de grandeur, Une marine russe qui se relève, Et voguent les navires !, Se battre durant trois jours, Encore quelques batailles et puis la paix. On a appelé ce siècle celui des Lumières mais étonnamment, chaque fois qu’une guerre se terminait, on s’empressait d’en provoquer une autre. Dans une humanité qui ne peut se défaire de l’acte guerrier pour faire entendre sa voix, il y aura toujours des hommes prêts à en suivre d’autres. Et dans des temps où il en faut peu pour bouter le feu aux poudres et embraser le monde, le désordre finit toujours par s’étendre au-delà des frontières. L’homme a cette particularité de toujours trouver une raison prétendument légitime pour nuire. Tel le jeu de dominos d’origine chinoise et qui apparaît en Europe vers les années 1960, la guerre russo-ottomane qui a éclatée en octobre 1768 n’a été qu’une des conséquences des troubles qui ont secoué la république des Deux Nations, union du royaume de Pologne avec le grand-duché de Lituanie. À bord du Netron Menia, les servants s’affairent autour des canons pour tirer sur un navire ottoman. Pendant ce temps-là, le marin Piotr a accompagné le lieutenant Alexis Ivanovitch Gortchakoff à la sainte-barbe. Dans cette partie du vaisseau où sont serrés les ustensiles d’artillerie et la poudre, le marin embroche le lieutenant à la suite d’une algarade. Forteresse de Navarin, dans les premiers jours de juin 1770, l’édifice militaire qui garde la baie de Pylos a été érigé par les Ottomans sur les fondations d’un vieux port. Occupée par différentes armées au fil des conflits, la forteresse est reprise en ce mois de juin, par ses bâtisseurs avec l’aide de mercenaires albanais. Des assaillants qui font preuve d’un zèle particulier à l’égard des rebelles grecs qui avaient fait de la forteresse un lieu de résistance ! Sur le navire Netron Menia, un officier observe la scène avec une longue vue commentant qu’il semble que les Ottomans aient repris la forteresse. Il estime qu’il s’agit d’une drôle de guerre qu’ils mènent là : endurer des mois de mer depuis Saint-Pétersbourg pour établir un timide blocus avant de renoncer. Un autre officier lui demande s’ils en sont responsables. Il continue : Les Ottomans refusent de les affronter, ils arrivent, les ennemis fuient les lieux, ils lèvent les ancres et les Ottomans reviennent. Cette fois-ci, l’auteur peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts et Sciences de la Mer, emmène le lecteur en mer Égée dans le troisième tiers du dix-huitième siècle. Comme à son habitude, il donne corps à la reconstitution historique de cette bataille navale en entremêlant les faits, les visions des navires et des points de vue à hauteur de l’individu, exclusivement masculin. La lecture de la bande dessinée peut se suffire à elle-même pour un néophyte sur cette période de l’Histoire dans cette région du globe, ce qui requiert un bon niveau d’attention pour saisir les implications contenues dans les sous-entendus des discussions. Dès la deuxième planche, l’auteur mentionne la guerre russo-ottomane et les troubles qui ont secoué la république des Deux Nations. La première référence renvoie à la sixième guerre qui s’est déroulée de 1768 à 1774 et qui a opposé l’Empire russe à l’Empire ottoman, les premiers essayant d’obtenir un accès à la mer Noire. La seconde évoque un État formé par l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie de 1569 à 1795. Par la suite, le scénariste fait aussi bien mention d’événements ponctuels comme la prise de la forteresse de Navarin, que des grands de ce monde, comme Grigori Ivanovitch Orlov (1734-1783) et ses frères Alexeï Grigorievitch (1737-1807) et Fiodor Grigorievitch (1741-1796), de Catherine la Grande (1729-1796, Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst). Il met également en scène John Elphinstone (1722-1785), un officier de marine anglais, ayant réellement existé, étant passé en 1768 au service de l’Empire russe. Le lecteur connaisseur de cette période replace sans difficulté ces repères, le néophyte apprécie qu’ils soient étoffés ou développés dans le dossier historique clôturant cet ouvrage, que ce soit le couple de Catherine II et Pierre III, un bref historique des enjeux des précédentes guerre russo-ottomanes, le début de celle qui éclate en 1768, l’état de la marine russe à cette époque, la composition de la flotte ottomane (seize vaisseaux de ligne, six frégates, treize galères, six chebecs et une trentaine de navires de charge, soit un total de mille trois cents canons), l’issue de la bataille terrestre de Larga en Moldavie, et la suite. Il en va de même pour la composante de la marine : la possibilité pour le connaisseur de voir ces bâtiments en action en conformité avec la réalité historique, ou l’occasion de découvrir à quoi pouvait ressembler une bataille navale à l’époque. Comme d’habitude les dessins des navires enchantent le lecteur. Une illustration en pleine page d’un navire russe pour commencer, au beau milieu de la bataille. Aucun détail ne manque : de la coque au grand mât, les voiles pour parties déchirées par les boulets, la figure de la proue et le beaupré, les innombrables cordages, etc. Ce navire et celui en arrière-plan sont finement détourés avec des traits encrés, et ils ressortent sur la mer qui a été réalisée à la peinture. Ce tome se déroule essentiellement en mer, avec trente-huit pages montrant les navires soit vus de la mer, soit à partir d’un pont ou d’une cabine. Le lecteur en prend également plein les yeux avec deux illustrations en pleine page, et trois en double page. Au fil des séquences, l’artiste représente les hommes d’équipage s’affairant sur les navires pour les activités quotidiennes et lors des affrontements à coup de tirs de canon. Comme d’habitude, les images mettent en évidence qu’il s’agit d’un monde d’hommes. Il faut disposer d’une bonne vue pour entrapercevoir deux silhouettes féminines de loin sur un quai en page seize. Le dessinateur détoure chaque forme un trait de contour à l’encrage fin, pouvant présenter quelques aspérités tranchantes, ce qui donne une sensation d’environnements rudes et âpres, en cohérence avec la dureté et la brutalité de la vie en mer et des batailles. Il s’attache à reproduire avec rigueur les uniformes des militaires, les armes, les équipements et accessoires des vaisseaux. Le lecteur peut voir des êtres humains normaux, avec des attitudes adultes, certains s’attachant à garder leurs distances, d’autres les asticotant, les gradés ayant des postures plus guindées. En regardant les uns et les autres, le lecteur peut voir l’agilité et la force physique nécessaires pour travailler sur le pont, dans les voiles, etc. De la même manière lors de la séquence de quatre pages dans une campagne enneigée d’Ukraine en février 1769, il peut constater la rigueur du climat, comment les soldats luttent contre le froid, les platelages de bois utilisés dans le camp pour se tenir à l’écart l’humidité de la neige, les tensions qui peuvent exister entre les marins, et l’horrible réalité des blessures et mutilations occasionnées par les boulets sur la chair humaine, ainsi que les noyades lors des combats. La mise en couleur repose sur des teintes un peu ternes, accentuant une ambiance réaliste et éprouvante. Conformément au dispositif narratif bien rôdé, adapté depuis le début de la série, l’auteur ancre humainement le récit sur des personnages fictifs, ici un marin prénommé Piotr et un lieutenant appelé Alexis Ivanovitch Gortchakoff. D’un côté, il s’agit d’artifices pour apporter un point de vue à hauteur d’hommes, montrer ce que c’est d’être marin sur un des navires de la flotte russe, servir sous les ordres, supporter les autres marins, remplir la fonction de servant de canon, ou pour le lieutenant comment on peut se retrouver sur un navire sans aucune formation. D’un autre, ils dépassent leur simple valeur fonctionnelle, en évoquant une facette de leur vie ou une autre dans leurs dialogues. De manière inattendue, le lecteur voit ainsi apparaître le thème du rapport au père, et de l’héritage moral qu’il transmet à ses enfants, soit de manière positive, soit de manière négative en donnant le mauvais exemple. Ainsi le récit charrie le principe de reproduction des hiérarchies sociales. Cette idée trouve un écho dans la notion de respect de la hiérarchie militaire qui est abordée par le sergent : trouver le bon équilibre entre obéissance, déférence, distance. Au point qu’il rappelle que : L’ordre et le respect de la hiérarchie ne peuvent pas être corrompus. S’il a lu d’autres tomes de la série, par exemple U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi, le lecteur est à nouveau frappé par une évidence : ces hommes se battent littéralement au péril de leur vie en conséquence de décisions d’individus qui ne les verront jamais et qui n’ont aucune idée de leurs sacrifices, ou même de leurs conditions de vie. Un tome de plus dans cette collection présentant les mêmes qualités : un grand soin apporté à la reconstitution historique, en particulier les navires, mais aussi les autres éléments militaires et de la vie pragmatique, des cases clairement disposées en bande, une structure efficace jouant avec le fait qu’il s’agit d’événements historiques déjà connus et donc commençant par la scène choc de la fin, et un monde d’hommes. Comme à son habitude, l’auteur dispense élégamment les informations indispensables, et les complète dans le dossier final. Il aborde incidemment d’autres thèmes comme l’héritage psychologique du père vers le fils, ou les formes du respect de la hiérarchie.
Fidji
Avec Fidji, Jean-Luc Cano nous propose un road-trip haletant, porté sur l'action, qu'on a du mal à refermer avant d'en connaitre l'issue. Il est ici question d'amitié, de temps qui passe et de la difficulté de passer de l'adolescence à l'âge adulte. Ce qui marque en premier lieu, c'est la qualité graphique de cette BD parsemée de nombreuses cases en pleines pages du plus bel effet. Le trait de Pierre-Denis Goux est vraiment très dynamique, précis et fin, offrant au lecteur des scènes avec beaucoup de mouvements. Les cadrages alternant paysages, gros plans sur les visages ou le regard des personnages sont particulièrement habiles. Enfin, j'ai également beaucoup apprécié la mise en couleurs de Julia Pinchuk qui colle parfaitement avec les différentes ambiances des chapitres composant cette BD (avec une mention spéciale pour la couverture que je trouve très belle). C'est donc quasiment un sans-faute à ce niveau. Je suis à peine plus mitigé concernant le scénario car j'ai senti venir la chute finale, une cinquantaine de pages avant la fin. Et je trouve ce genre de ficelle un peu éculée depuis les films tels que Fight Club. Malgré tout, et bien que les réactions de nos deux héros soient parfois agaçantes, l'histoire se lit sans déplaisir, la narration étant fluide et les péripéties s'enchainant de manière très rythmée. Un agréable moment de lecture. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10 NOTE GLOBALE : 15,5/20
Last Hero Inuyashiki
Pour une fois, le superhéros n'est ni un jeune, ni un savant, mais un vieux dévalué par sa famille d'ingrats. La réalité sociale est très perceptible dans les situations, dialogues, dessins. Le vieux tombe sur son devoir encore plus étonné qu'un Hobbit sur un anneau de pouvoir, mais il n'en est pas corrompu, seulement un peu dépassé, au début. Pour moi, le vrai sujet du manga est l'inviable sagesse d'un ignoré. Parmi tant, il rend le monde un peu meilleur, si héros, il va jusqu'au bout, sans faire de phrase. Digne de figurer comme sage si des superhéros plus tourmentés se cherchent quelqu'un qui sait écouter les autres.
Grand Orient
C'est l'histoire d'un homme qui vient d'être invité à entrer en franc-maçonnerie. C'est aussi l'histoire de celles et ceux qui vont l'y accueillir, hommes et femmes avec leurs qualités et leurs défauts, et qu'on voit évoluer au fil des années tandis que le héros progresse au sein de sa modeste loge. Étant classée en catégorie humour, je croyais à tort que cette BD serait une critique humoristique de la Franc-Maçonnerie, de ses faiblesses et de ses défauts. Or, s'il y a bien de l'humour, j'y ai surtout perçu une œuvre touchante, qui présente avec le sourire et une certaine dérision mais aussi avec beaucoup de tendresse, ces personnes qui se réunissent et se parent de décorum et de symbolisme pour discuter de la société, mais aussi simplement pour se retrouver ensemble. On les suit comme une galerie de personnages, chacun avec son caractère, son histoire, et sa manière d'interagir avec les autres. À vrai dire, je classerais cette série au même rang qu'une œuvre comme Monsieur Jean, à mi-chemin entre roman graphique et humour, avec en plus une légère touche documentaire. Les rouages pratiques d'une petite loge maçonnique apparaissent clairement, tout comme ses relations parfois compliquées avec les autres loges, sans rien dévoiler de trop secret. Cela suscite souvent le sourire, casse de nombreux stéréotypes sur une Franc-Maçonnerie fantasmée comme impressionnante et mystérieuse, et rend surtout ces personnages très humains. Je me suis attaché à cette petite galerie et j'ai apprécié de les voir évoluer au fil des années, tandis que le héros gravissait les échelons d'une hiérarchie un peu bancale mais sympathique. Amusant, instructif et touchant, ce n'est pas cet album qui me fera entrer en maçonnerie mais j'ai apprécié ma lecture.
L'Amourante
L’Amourante est une très grande réussite, portée par une idée de départ volontairement simple mais d’une richesse thématique remarquable. Le concept d’immortalité conditionnée par l’amour permet d’interroger avec finesse le rapport au temps, à la dépendance affective et à l’identité. Le scénario ne cherche jamais l’esbroufe : il déroule son propos avec une vraie cohérence, sans rupture de ton ni essoufflement, et accorde une profondeur réelle à l’ensemble de ses personnages, tous compréhensibles et nuancés. Le choix d’un récit au présent servant de cadre à une longue confession rétrospective est particulièrement pertinent. Cette mise en scène apporte une épaisseur psychologique forte et une lecture fluide des différentes époques traversées, tout en maintenant une tension émotionnelle constante. Le récit gagne ainsi en densité sans jamais devenir lourd ou démonstratif. Graphiquement, l’album est très beau. Le dessin, moderne et sobre, se distingue par sa constance et sa lisibilité. Les couleurs sont assumées, élégantes, et accompagnent efficacement les changements d’univers historiques sans effet de rupture artificielle. Reste un léger sentiment de retenue : malgré ses nombreuses qualités, l’album laisse l’impression d’un travail presque trop maîtrisé, qui touche juste mais surprend peu. L’émotion est bien là, mais sans ce surcroît d’impact ou d’audace qui ferait basculer l’œuvre sur une note maximale. Cela n’enlève rien à ses qualités intrinsèques : L’Amourante demeure une lecture fortement recommandée, intelligente et sensible, qui mérite largement sa place parmi les très belles bandes dessinées contemporaines.
Les Chroniques de Légion
J'ai mis longtemps à me plonger dans ces Chroniques de Légion, après ma relative déception à la lecture de Je suis légion. C'est toutefois chose faite et j'ai été beaucoup plus séduit ! Cette histoire a beaucoup plus d'ampleur et même d'originalité, en plus d'être largement mieux dessinée. L'idée de faire dessiner chaque époque par un réalisateur différent est une excellente idée, d'autant que tous les dessinateurs convoqués sont bons (même si on aurait aimé que Henninot débarque plus tôt dans la saga). C'est très agréable à lire, et sert parfaitement un récit savamment construit, qui ne manque jamais de puissance. Les dialogues et l'atmosphère sombre fonctionnent à merveille, et Nury se glisse avec une grande aisance dans le genre du récit de vampires (même s'il ne dépassera jamais le fabuleux D d'Alain Ayroles). Ce récit d'êtres immortels qui découvrent leur pouvoir et leur malédiction au fil des siècles est grandiose, épique, et joliment sanglant. Aucune époque n'est réellement décevante par rapport aux autres. En revanche, il faut reconnaître que la multiplication des identités et la présence de deux frères rend parfois l'intrigue inutilement compliquée. La fluidité narrative en est affectée lorsqu'il faut reconstituer le fil du récit pour savoir si on est en présence de Radu ou de Vlad (mais ça, encore, ça va), et surtout, si tel personnage apparemment innocent est une des multiples identités de l'un ou de l'autre. Parfois, on le comprend facilement, parfois, pas du tout. Néanmoins, cette légère confusion n'affecte que peu le plaisir de lecture pris devant cette saga captivante. Le final fait d'ailleurs légèrement retomber le soufflé. Heureusement que le jeu d'échecs intemporel est dessiné par Henninot, car cela compense la petite perte d'intérêt qui accompagne ce final somme toute pas si époustouflant que l'auteur l'aurait probablement voulu. Rien de bien méchant, et je ressors néanmoins très satisfait de cette tétralogie épique. Au point de revoir à la hausse la saga-mère ? Pas sûr, mais à voir très prochainement.
Downlands
3.5 J'ai bien aimé ce one-shot même si je comprends que d'autres posteurs aient moins accroché. En effet, le scénario est au final assez classique, le genre d'histoire qu'on voit dans plein d'œuvres destinées à la jeunesse avec un message convenu du genre il faut faire son deuil. Mais bon cela ne m'a pas dérangé parce que j'ai trouvé le scénario terriblement efficace. Il faut dire que le récit traite de sujets qui m'attirent comme le folklore ou encore l'histoire des quartiers. Les personnages sont attachants et le scénario est captivant. L'album se laisse lire facilement malgré son nombre de pages et le fait qu'il y a souvent beaucoup de textes. Le dessin est pas mal et on voit très bien que l'auteur a travaillé dans l'animation. Je ne sais pas trop quoi ajouter de plus aux éloges. C'est vraiment un bon divertissement.
French Theory
Un album intéressant. Et, il faut sans doute le dire, sans doute bien plus accessible que l’on pourrait s’y attendre si on n’est pas féru de philosophie, ou de théories et d’histoire intellectuelles de la seconde moitié du XXème siècle. La narration est en effet assez aérée, pour nous présenter – certes brièvement, ça n’est pas une étude universitaire ! – ce qu’on pu apporter quelques auteurs/penseurs français à la pensée moderne (même si d’autres auteurs non Français, voire même non francophones sont rattachés à cette « french theory »). Cela permet aussi de voir qu’il n’y a pas de « théorie » collective, que tout ceci a été construit presque de l’extérieur (aux États-Unis), en regroupant divers écrivains à la pensée et aux méthodes très différentes, si ce n’est qu’ils remettent en cause la doxa et la façon d’envisager le monde : en cela ils vont nourrir la réflexion de tous ceux qui vont se révolter contre l’ordre établi (universitaire, colonial, occidental, etc.). Et, conséquemment, ils vont donc se retrouver au cœur des cibles de la réaction ultralibérale et « antiwoke » (terme débile issu de l’extrême droite), même si ça n’est qu’effleuré en fin d’album, ça n’est pas le cœur du sujet. Une intéressante présentation historique, plutôt bien « vulgarisée ». Le dessin n’est pas forcément ce que j’apprécie le plus, mais il fait bien le boulot. Il est très lisible. Note réelle 3,5/5.
L'Indicible
Le dernier Tanabe, celui qui a réussi a faire des bande dessinées convaincantes de Lovecraft ! J'aime aussi qu'il se permette quelques inventions, comme le dialogue entre un auteur représentant en somme Lovecraft, et un critique. Le côté familial de l'aventure avec les Carter. Surtout, le dessin qui se fait presque sculpture de clair obscur face au fantastique… Précis et clair face au monde de l'éveil, précis et évocateur face au monde du rêve tant célébré dans ce volume. On se croirait à la fin de l'Incal où "rêver c'est survivre !"
Ivo a mis les voiles
Une narration subtile qui se prête à l’exercice, tout au long du récit, de ne rien révéler ou affirmer (je ne peux rentrer plus dans les détails sous peine de spoil..) Bien évidemment, le dénouement de certaines intrigues (principales ou sous-jacentes) semble écrit à l’avance mais ce choix de narration a le mérite de laisser une place à la suggestion du lecteur. Et pour ma part, c’est probablement ce qui m’a poussé à dévorer ce road trip Brésilien ! L'autre raison, c'est le côté graphique : l’atmosphère est incroyablement douce et chaleureuse (peut-être même trop d’ailleurs pour un périple de plusieurs milliers de kilomètres sous une chaleur éreintante et avec des moyens rudimentaires). Quoi qu’il en soit, on est bien loin du côté « fourmilière » des grandes agglomérations. On y découvre un Brésil majoritairement rural où le temps semble s’écouler au ralenti et où les mœurs sont (trop là aussi?) douces. Un voyage peut en amener d’autres :)