J'aime beaucoup Duchazeau qui figure au panthéon de mes auteurs préférés. S'il n'a pas produit que des œuvres parfaites et inoubliables, il n'a toutefois jamais cessé d'affirmer son trait, splendide, sorte d'esquisse achevée. En effet, son trait flou parvient à chaque fois à s'extraire de l'immobilisme dans lequel pourrait le contraindre l'espace réduit de la case.
J'ai un faible pour les 5 conteurs de Bagdad qui est pour moi sa BD la plus achevée du point de vue scénaristique (bon, c'est Vehlmann, hein ?). En outre, la fin comporte un petit twist-ending étonnant qui fait qu'on a beau connaitre la fin dès le départ, on se retrouve tout tournebourboulé quand arrivent les dernières pages. C'est génial. Ajoutons que l'histoire rappelle les meilleurs contes d'orient, à commencer par celle que l'on trouve couramment sous le titre Ali et son destin.
Un classique. pour moi. Une BD culte !
J'ai pour Frantz Duchazeau la même sensation qu'avec Edith, à savoir que lorsqu'il sort une nouvelle BD, je trouve son dessin encore meilleur que dans mon souvenir. Celle-ci ne fait pas exception à la règle. Dans Bascoulard, l'ami Frantz tutoie les étoiles. Est-ce son sujet qui l'a poussé à se surpasser une nouvelle fois ?
Le sujet ? Marcel Bascoulard, un artiste berruyer (de Bourges ! Non non, on ne dit pas bourgeois !) fort discret, mais surtout tout à fait hors cadre. Autodidacte, vivant de son œuvre (même mal), il était connu des habitants essentiellement par la manière dont il habitait le monde : Marcel s'habillait en femme (sans pour autant se raser), vivait dans une carcasse de camion à l'écart de la ville, ne se lavait plus, et semblait errer dans les rues étroites de Bourges en poussant un étrange véhicule à pédales. Je n'en dirai pas plus, laissant le soin aux lectrices et teurs de découvrir tout comme moi cet artiste sans collier.
Je le disais, le trait de Duchazeau se fait ici encore plus fin, pour se hisser sans doute à la hauteur de son sujet. J'ai réellement été transporté à travers le vieux centre médiéval de la ville, mais aussi dans ses faubourgs où s'étale une campagne un brin morne. La foule des personnages anonymes prend vie, du boucher amateur d'art aux vieilles peaux conservatrices toujours promptes à jeter le discrédit sur le paria. Oui, sans aucun doute, Bascoulard est à mes yeux sa BD la plus aboutie visuellement. Ajoutons que Bascoulard permet de découvrir un illustre inconnu, passé un peu à côté de la reconnaissance, ce qui constitue le dénominateur commun avec le personnage principal de sa précédente réalisation, Robert Johnson, qui reçu quant à lui une reconnaissance bien tardive, longtemps après sa mort.
Pour son 40e anniversaire, Delcourt réédite plusieurs albums et séries en intégrales, dont notre Robinson Crusoë de Christophe Gaultier.
J'avoue que j'étais passé complètement à côté de cette série au moment de sa sortie en 2007. C'est donc une très bonne surprise de découvrir cette adaptation de l'oeuvre de Daniel Defoe, surtout qu'on a du tout bon !
La première chose que je me suis dit en attaquant cette intégrale, c'est que le trait de Christophe Gaultier me faisait furieusement penser à celui de Christophe Blain dans Isaac le pirate. Ce qui n'est pas pour me déplaire, loin de là, j'ai toujours apprécié ce graphisme singulier ; un trait qui semble grossier de prime abord, mais tellement expressif et dynamique quand on s'y attarde.
Et pour ce Robinson, ça fonctionne plutôt très bien ! Je me suis même surpris à redécouvrir le roman de Defoe que je pensais bien connaître. J'avais complètement oublié la première partie de la vie de Robinson, avant son naufrage et son arrivée sur cette fameuse île déserte. Cette vie épique et rocambolesque de cet aristocrate anglais est assez jubilatoire. On reprend nos marques sur l'imaginaire universel légué par le personnage de Robinson après son naufrage et la rencontre de Vendredi. Puis vient la fin, que j'avais complètement oublié aussi.
Bref, ce fût un réel plaisir de redécouvrir cette histoire qui semble très fidèle au roman (ça m'a même donné envie de le relire), magnifiquement dessinée par un Christophe Gaultier au top ! Bravo à Delcourt pour ce choix servi dans une très belle maquette qui valorise à merveille cet série.
3.5
Un bon album, mais qui est un peu exigeant. Je lis vite et cela m'a tout de même pris deux jours pour terminer ce one-shot qui est plutôt long et verbeux. Je me suis intéressé à cet album après avoir appris que c'était la deuxième bande dessinée qui a gagné le prestigieux prix Pulitzer, l'autre étant Maus. Si je n'avais pas vraiment envie de lire cet album, je l'aurais surement reposé sur une tablette après l'avoir feuilleté.
Le dessin est pas mal et l'autrice montre sa maitrise de la mise en scène à plusieurs occasions, mais la narration manque vraiment de dynamisme ce qui est un défaut et particulièrement quand c'est verbeux. Il y a aussi le fait qu'au début on dirait que le scénario est un peu décousu et qu'on va traiter de plein de sujets ce qui m'a fait un peu peur. Et puis petit a petit je suis rentré dans le récit et je me suis rendu compte que les thématiques abordées par l'autrice se complémentaient bien. J'ai nommé Maus au début de mon avis et Feeding Ghosts partagent plusieurs aspects avec cette œuvre. Alors qu'Art Spiegelman avait des problèmes avec son père qui a connu les horreurs de la shoah, Tessa Hulls a eu des problèmes avec une mère qui a connu les horreurs des communistes chinois et qui a toujours connu sa grand-mère comme une personne avec une maladie mentale qui communiquait uniquement en chinois avec sa mère. Ajoutons qu'en plus l'autrice est métis et ça ne marche pas trop aux États-Unis où on aime bien mettre les gens dans des cases (en gros, soit on est blanc, soit on est non-blanc) et cela va donner des problèmes d'identité à l'autrice qui va se faire dire des trucs comme 't'as pas l'air vraiment asiatique'.
L'autrice s'est lancé dans une quête pour bien comprendre l'histoire de sa famille (la grand-mère a écrit un livre autobiographie avant de tomber dans la folie et l'autrice va retrouver un exemplaire). On va donc voir comment les tragédies qui ont touché la Chine des années 30-60 a traumatisé la famille chinoise de l'autrice et transformé sa grand-mère ainsi que sa mère. Il y a des passages vraiment tristes. Hulls touche à plusieurs sujets pertinents et lorsqu'on faisait des aller-retour entre le présent et le passé, je n'étais jamais perdu ou eu l'impression que le scénario partait dans tous les sens. J'ai fini par trouver l'album captivant malgré certaines répétitions et des longueurs.
En fait, si j'ai globalement bien apprécié cet album, j'étais aussi bien content lorsque je l'ai enfin terminé. J'ai bien aimé le lire, mais je ne pense pas le relire un jour. Un album à lire une fois dans sa vie de bédéphile en somme. .
"Et dire que ça se veut chrétien/Et ça ne comprend même pas/Que l’amour dans le cœur d’un chien/C’est le plus grand amour qui soit"
Ces quelques vers ne sont pas de moi mais d'un célèbre chanteur au bandana rouge
Ils ont juste le mérite d'exprimer l'amour le plus inconditionnel que l'on puisse rencontrer
Et c'est de cet amour que Cédric Sapin-Defour a voulu nous parler, lui qui l'a rencontré et eu la douleur de le perdre.
Il est difficilement compréhensible de pouvoir s'attacher à ces petites bêtes et d'être aussi vide une fois qu'elles s'en vont. Et pourtant ce deuil est le lot de tout possesseur d'animal de compagnie. Il est donc évident que quiconque ayant un minimum d'empathie, et je dirai même d'humanité, soit touché par cette oeuvre.
Paradoxalement elle est à la fois très personnelle et très universelle et ce sans que cela en soit choquant.
Cédric Sapin-Defour signe un très bel hommage à son "meilleur ami"
Puis après le roman vient la BD mise en vie par José Luis Munuera qui aura su tiré du roman l'âme d'Ubac pour ne pas trahir sa mémoire
J'ai trouvé son trait très agréable à regarder, mais également très espagnol dans la droite ligne d'un Jordi Lafebre.
L'alchimie entre dessin et histoire se fait naturellement comme s'il avait été impossible de nous conter cette histoire autrement
Pour moi c'est un énorme coup de cœur et assurément un ouvrage qu'il faut avoir lu au moins une fois
La paix reviendra quand les trois uniras…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été sérialisée dans le magazine (À suivre) du numéro 105 en octobre 1986, au numéro 114 en juillet 1987. Il a fait l’objet d’une édition intégrale en noir & blanc en 1988. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, et par Grzegorz Rosinski pour les dessins. Il compte environ cent-soixante pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une édition en couleurs en trois tomes (2001-2002, Le Commandement, Le Choisi, Le Jugement), la mise en couleurs ayant été réalisée par Graza (Grazyna Foltyn-Kasprzak), avec une édition intégrale en 2006. La dernière édition intégrale en noir & blanc s’ouvre avec une introduction de trois pages, rédigée par Benoît Mouchart, intitulée : Genèse du premier récit de Theologic Fantasy. Cet album a reçu le prix Alph'Art du public au festival d'Angoulême de 1989.
D’aussi loin que se souvenaient les ancêtres de des ancêtres, Daar avait toujours été un monde en guerre. Une guerre dont nul de se rappelait l’origine, une guerre sans trêve ni merci, sans quartier ni vainqueurs, que ne cessaient de se livrer entre eux trois les immortels. À chaque croisée des soleils, lorsque les ombres se rejoignent, le grondement de leurs armées en marché s’élevait aux trois points cardinaux. De Sep venait Barr-Find main noire et la masse écrasante de ses légions d’airain. De hor fondait Jargoth le parfumé et l’escadre mortelle de ses archers volants. De far se ruait Zembra la cyclope et la horde déchaînée de ses guerrières borgnes. Brutes sans visages, bardées de fer, juchées sur leurs pesants womochs cracheurs de feu… Cruels androgynes aux traits empoisonnés, fendant les airs sur les voiles végétales des orphyx carnivores… Féroces amazones à la paupière cousue, emportées au massacre par le galop d’acier de leurs traganes sauvages…
Sous le commandement des trois immortels, les armées s’affrontent : horreur absurde de la mort donnée et reçue sans même savoir pourquoi ! Qui étaient-ils donc qui avaient condamné ce monde à une telle infamie ? De quel néant d’abjection étaient-elles issues, ces races supérieures qui avaient contraint les différents peuples à une si atroce servitude ? Qui avait permis l’existence de ces trois immortels dont l’appétit de massacre et de sang semblait ne jamais devoir connaître de fin ? Quel crime abominable avaient donc commis ces peuples pour mériter cela ? À chaque croisée des soleils, recommençait la guerre. Une guerre sans quartier ni vainqueurs, dont il ne restait au soir des batailles, que le charnier des vaincus abandonnés aux dents de ronce des sheershecks bicéphales. C’est pourtant dans cette désolation qu’un jour se produisit ce que l’on appela plus tard le miracle. Alors que les charognards ont commencé à dépecer les cadavres, un petit homme, un Chninkel, se met à gesticuler, encore vivant, en effectuant de larges moulinets de hache pour les forcer à s’écarter et ainsi se frayer un chemin pour fuir. Il prend ses jambes à son cou, repère un énorme animal qu’il parvient à faire cracher en l’air, ce qui disperse enfin les volatils prédateurs. J’On peut s’éloigner du champ de bataille et trouver un endroit pour réfléchir.
Un peu intimidant d’entamer la lecture d’un tel classique, à la fois de savoir s’il sera à la portée du lecteur, à la fois la crainte de la déception du fait d’un horizon d’attente très élevé généré par les excellentes critiques innombrables. Le lecteur se sent vite rasséréné : la lecture est aisée et facile d’accès. Le style de la voix omnisciente ressort comme un langage un peu soutenu, avec une saveur littéraire, conférant une forme de solidité et de consistance aux composantes de ce monde imaginaire. De prime abord, les dessins peuvent sembler un peu denses, ou chargés en traits, pour autant le lecteur assimile ce qui est représenté au premier coup d’œil, pouvant décider de ralentir son rythme de lecture s’il souhaite s’immerger plus profondément dans chaque case en en scrutant les détails. L’artiste utilise une technique éprouvée : délimiter chaque forme par un trait encré, puis ajouter des informations visuelles supplémentaires dans chacune de ses formes. Dès les premières pages, le lecteur se dit qu’il pourrait toucher chaque surface, grâce au très gros travail de textures réalisé par l’artiste. Les aspérités des pierres du désert, la rugosité d’écorce des arbres sur lesquels sont perchés des charognards, les rares nuages dans le soleil, la carapace tannée des Womochs, la dense fourrure à poils longs des Tawals, le métal froid de l’armure de Barr-Find main noire, la fraise vaporeuse de Jargoth, etc.
Ainsi mis en confiance par une narration prévenante, le lecteur part à l’aventure aux côtés de ce drôle de jeune individu ressemblant à un croisement entre un nain et lutin, sympathique, générant une empathie découlant de son sentiment d’être dépassé et écrasé par des responsabilités démesurées par rapport à sa petite personne. Le lecteur ressent la connivence et la coordination entre dessinateur et scénariste qui travaillent ensemble depuis le premier tome de la série Thorgal paru en 1977. Que ce soient les races exotiques, les trois immortels, le bestiaire ou les Chninkels eux-mêmes, cela saute aux yeux qu’ils ont été conçus avec le souci d’être aisément différenciables et mémorisables. Le visage un peu allongé des Chninkels, leurs grands pieds, leur gros nez et leurs pupilles énormes comme dépourvues d’iris, l’aspect simiesque de Tawals, la morphologie gironde de G’wel, l’anatomie tentaculaire de Volga la devineresse, l’espèce de robot oiseau-véhicule doté de conscience, l’apparence efféminée de Jargoth, la vilaine maladie de peau de N’Ôm, autant de personnages inoubliables. Chaque lieu présente également des caractéristiques marquées, donnant ainsi corps au voyage de la quête du héros, du charnier du champ de bataille initial à la colline finale, en passant par Maelar le village des Chninkels, la Grande Eau, la fleur télépathe, les rameaux des branches de Sualtam, les arènes de Jargoth le palais de Zembria, le non-mode, etc.
Les auteurs savent marier l’intention de réaliser une bande dessinée de nature adulte, c’est-à-dire abordant des thèmes adultes, avec le sens de l’aventure et du spectacle. Le lecteur perçoit qu’ils ont pris plaisir à imaginer ce monde, et à concevoir des péripéties divertissantes, et parfois dramatiques. Tout commence avec les six pages qui introduisent la bataille, toutes construites sur le même découpage, trois cases de largeur de la page, des visions panoramiques donnant l’idée de l’ampleur de ce qui se déroule. S’il entretenait des réserves, le lecteur les voit s’envoler lors des deux pages où J’On est agenouillé devant U’N un grand parallélépipède noir immobile, où la prise de vue et le lettrage rendent la scène vivante. Le dessinateur se montre également un excellent directeur d’acteurs : le lecteur peut ressentir toute la bienveillance de J’On pour Bom-Bom et réciproquement même si ce dernier ne parle que par onomatopée. L’art de la mise en scène atteint un sommet lors des cinq pages dans le Non-monde, où chaque case est dépourvue de tout arrière-plan, et pourtant le lecteur peut voir les personnages se déplacer et bouger. Les auteurs abordent également la question de la sexualité soit empêchée (pauvre J’On) soit inventive lors de la relation de Volga avec le Chninkel, une séquence drôle, imaginative et émouvante, questionnant gentiment quelques représentations stéréotypées avec malice et humour.
La lecture s’avère fort plaisante, un drame reposant sur une question spirituelle (un individu désigné par une entité omnipotente, pour être le sauveur de son peuple et même de la planète), avec des moments d’humour (les tentatives empêchées de relation entre J’On et G’wen), et une intrigue très bien construite. Le personnage principal accomplit sa quête cahin-caha, presqu’à son corps défendant. Certains mystères qui peuvent sembler artificiels ou paradoxaux (l’origine des trois immortels par exemple), trouvant tout naturellement leur explication en cours de récit. L’issue est inéluctable, en cohérence avec les références revendiquées des auteurs. La question de la religion, ou tout du moins de la genèse d’un messie, est abordée sous l’angle plutôt social : Comment J’On se retrouve à incarner le point focal des espérances des Chninkels, et de leur ferveur ? Le lecteur sourit en constatant la malice du scénariste qui place son personnage dans un mécanisme de prophétie autoréalisatrice bien huilée et inéluctable. Toutefois…
La couverture met en évidence l’une des références principales du récit : le monolithe du film 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), d’après deux nouvelles deux nouvelles d’Arthur C. Clarke (1917-2008), À l'aube de l'histoire (1953) et La Sentinelle (1951). Les auteurs s’en servent comme un raccourci narratif leur permettant d’utiliser ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif, sans avoir à réexposer les explications nécessaires. Il est possible que le lecteur s’attende à un usage plus sophistiqué que sa simple valeur visuelle, à un questionnement de la nature de celui du réalisateur, ou à des pistes d’interprétations du monolithe différentes de celle de Kubrick. Il restera alors sur sa faim. L’autre référence évidente et assumée par les auteurs réside dans le Nouveau Testament, et plus particulièrement le parcours du messie, de sauveur d’un peuple. Le lecteur relève par exemple les miracles, l’hésitation dans le désert, le rejet et condamnation à mort, la trahison par un proche, et le sort final du personnage principal. Le scénariste révèle la nature du grand pouvoir mentionné dans le titre, et celle-ci est en parfaite cohérence avec le message du Nouveau Testament, du moins sur le plan moral, sans grande consistance religieuse. Là aussi, les auteurs utilisent le déroulement d’un récit célèbre au premier degré, sans questionnement ou réflexion sur la foi ou sur la religion. En fonction de la sensibilité du lecteur, cela peut produire un effet étrange, comme s’il avait projeté un horizon d’attente trop ambitieux sur la base de ces deux références, alors que l’intention des auteurs avait été différente. Ce point de vue peut être corroboré par les motivations de l’omniscient, l’omniprésent, l’omnipotent maître créateur : mesquines et infantiles.
C’est toujours délicat de découvrir un chef d’œuvre des décennies après, une lecture déconnectée des conditions initiales de sa réalisation et de sa réception. Le lecteur ressent immédiatement un vrai plaisir dans ces pages que ce soit le personnage principal très humain dans son comportement et ses réactions, l’inventivité et la solidité du monde imaginé et de ses représentations, le déroulement bien construit de l’intrigue avec une logique interne à toute épreuve, ou encore les touches d’humour ; tout fonctionne. Il tombe sous le charme de la qualité de la narration visuelle, d’une lisibilité de qualité même si les planches peuvent sembler un peu chargées au feuilletage. Il est possible que tout aussi satisfaisante que soit la conclusion du récit, elle le laisse un peu sur sa faim au regard de l’attente générée par les références affichées à 2001 l’odyssée de l’espace, et aux Évangiles.
Si la vie n'a pas de sens, il reste au moins les sandwichs au thon...
Oui, pour moi, c'est une série qui frôle la perfection. L'humour couvre toutes les gammes, du visuel au plus philosophique. Mais tout le talent et le virtuosisme artistique de Watterson s'expriment surtout dans les pages du dimanche en couleurs. Distorsions de la perspective, inversion des couleurs, jeu constant avec les dimensions et les cases, d'infinis mondes possibles!
Au-delà du Calvin T-rex et des extraterrestres baveux, j'adore les histoires avec le carton, les doubles et les voyages dans le temps.
Par contraste avec l'imagination hyperactive de Calvin, j'admire la personnalité et le flegme de Hobbes ! Mais le meilleur de tout, je pense, c'est l'amitié qui les lie.
Je connaissais le travail d'Antoine Cossé sans avoir jamais eu jusqu'ici ni l'occase ni le courage de plonger dedans. Il y a des trucs comme ça qui te semblent juste impressionnants, inaccessibles. Pas le bon moment peut-être... Et puis voilà t'y que j'passe chez mon petit libraire et tombe sur cette BD, qui à proprement parlé n'existait plus vraiment puisqu'elle était remisée sur les rayonnages et végétait désormais avec le fond dormant de la librairie, n'exhibant plus que son dos rouge de honte. Il s'est alors passé quelque chose : je l'ai remarquée, je l'ai arrachée à sa torpeur, pour finalement repartir avec une fois feuilletée. Et je ne le regrette pas (bien que mon portefeuille si !).
Et c'est vraiment le dessin vaporeux de Cossé qui m'a happé, ainsi que sa mise en couleur dynamique et si particulière. En pareil cas, je dois bien l'avouer, le scénario se voit illico rétrogradé au rang secondaire.
D'abord, Antoine Cossé a développé un univers graphique fort, à nul autre pareil. Dans Ce monde n’existe pas, il parvient à rendre visible l’invisible : le vent qui souffle, emportant les chapeaux et décoiffant les chevelures ; la douleur profonde qui vrille les tripes… Les transitions entre les scènes viennent s’appuyer sur des motifs graphiques qui se répètent ou en évoquent un autre, similaire dans la forme. C’est franchement un très beau travail, plus fascinant encore que la pourtant incroyable Soli Deo Gloria qui m’avait tant marqué. Plus fascinant parce que plus éloigné (en apparence) de la réalité. Ici, la forme devient presque abstraite, réduite à sa plus simple expressivité.
Du coup, son trait bénéficie d’un dynamisme incroyable que les couleurs ne font que dynamiser encore d’avantage. Oui, un mot des couleurs : elles sont audacieuses, rappelant le travail du mouvement pictural Le Cavalier Bleu. Elles sont inattendues, créant une tension, apportant une surcharge de sens. Le pied pour mon œil !
Ha oui ! J’oubliais ! J’ai aimé aussi le titre, et cette idée suggérée à la fin que la vie ne peut se vivre qu’au présent, un principe auquel je suis sensible. Et si l’on veut tirer un peu le fil de la bobine, on déduira peut-être que la réalité n’est rien en dehors du temps présent, que le mental ne fait que parasiter la réalité en la faisant basculer dans l’illusion…
Alors pourquoi seulement 4/5 ? Ben parce que le scénar est un peu plus anodin. Disons plutôt qu’il manque un peu de profondeur, et qu’il se perd peut-être un poil en complexité. Mais (attention ARLETTE SPOUALEUR) il a des qualités, et cette fin magnifique en est une qui n’est à mon sens pas à sous-estimer. Par les temps qui courent, une telle fin n’a pas manqué de m’arracher un large sourire de contentement. C’est beau bordel ! C’est poétique ! Et rien que ça me suffit bien.
Bon, parmi les récriminations, on pourra aussi évoquer une expression par moment un peu bancale. Par exemple, page 13, on tombe sur cette phrase : "Parce que face au monde, les gens comme Jules et moi, nous ne sommes que des insectes". Ne sont que des insectes, non ? Ou plus loin, page 75, on trouve ce dialogue : "- Et qui te dit qu'on veut de toi dans notre camp ? - Rien." Personne eut été une bien meilleure réponse selon moi. Alors oui, je sais, je sais, je mégote, mais quand on se trouve devant une telle œuvre graphique, on est en droit d'avoir quelques exigences. A dessin de dingue, expression de dingue !... Mais franchement, il serait dommage de sabrer cette BD pour autant.
Paracuellos, c'est un peu l'histoire d'une vie, celle de Carlos Gimenez. Tout jeune, il se retrouve place dans un foyer de l'assistance publique dans l'Espagne de Franco. Et ce pendant 8 longues années. Et il y raconte l'ensemble des souvenirs de cette époque. Et ils ne sont pas joyeux du tout, car cette autobiographie de jeunesse est d'une grande force, mais aussi d'une grande tristesse tant le traitement infligé à ces enfants est d'une dureté sans nom. Violences physiques ( nombreuses), violences verbales ( chroniques), rare sont les instants où ces enfants placés ont eu droit à un moment de bonheur. Parfois a l'occasion d'une visite de parents, à l'occasion d'une partie de foot, ou quand le facteur livrait une revue bd. D'ailleurs le jeune Pablo sait très vite que plus tard, lui aussi sera dessinateur. Il faudrait que tous ceux qui disent à l'occasion d'un fait d'actualité qu'il faudrait recréer des maisons de correction lisent cette œuvre majeure. Le sadisme religieux ou celui du phalangiste qui surveille cette institution semble ne pas avoir de limites. Et on ressent souvent une grande tristesse, lorsque on referme chaque chapitre de ce livre. Dessinée en noir et blanc cette intégrale est à l'évidence une œuvre majeure de la bd européenne.
Après s'être attaqué à Ronald Reagan dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour poursuit son exploration des grandes figures du libéralisme triomphant des années 80 en consacrant cette fois un album à Margaret Thatcher. Et là encore, il le fait avec ce ton très particulier, à mi-chemin entre le biopic historique sérieux et la satire politique complètement acide.
L'album retrace son ascension, de fille d'épicier (comme elle aime le rappeler sans arrêt) à Première ministre britannique, puis déroule les grands marqueurs du thatchérisme : dérégulation, réduction de l'État, privatisations, casse des syndicats, guerre des Malouines et proximité idéologique avec Reagan. Le Naour adopte un ton caustique où le loufoque et un humour souvent cynique se mélangent constamment à la réalité historique, ce qui donne une mise en scène drôle sans sacrifier le fond politique. C'est le genre de BD qui se lit facilement tout en donnant envie de creuser ensuite certains événements ou décisions évoqués.
Graphiquement, Emilio Van der Zuiden propose une ligne claire assez élégante et très lisible, avec une mise en scène échevelée qui colle bien à ce ton mi-figue mi-raisin : suffisamment légère pour accompagner la dimension humoristique, mais assez sobre pour ne pas désamorcer la gravité du fond.
Ce qui fonctionne bien, c'est la manière dont Margaret Thatcher est représentée de façon volontairement ambivalente, tant sur le plan graphique que narratif : tantôt comme une cruche aux idées profondément odieuses, parfois presque grotesque dans sa rigidité idéologique, tantôt comme une stratège politique redoutablement machiavélique, capable de manipuler ses conseillers, ses ministres et son image médiatique pour rester au pouvoir malgré la haine d'une grande partie de la population. L'album rappelle aussi à quel point ses politiques ont broyé une partie des classes populaires britanniques, notamment les mineurs et les bastions ouvriers, en assumant une brutalité sociale qui explique pourquoi tant de Britanniques l'ont haïe.
Le récit évoque d'ailleurs en filigrane l'Angleterre punk de la même époque, celle qui voyait en elle une incarnation détestable du pouvoir et la désignait comme une figure à combattre. Sans développer énormément cet aspect culturel, on ressent bien cette période où une partie de la jeunesse percevait le thatchérisme comme quelque chose de profondément violent, teinté de dérives autoritaires voire fascisantes.
Une BD politique très orientée idéologiquement, clairement, mais qui assume totalement son point de vue et qui réussit surtout à être à la fois instructive et amusante.
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Les Cinq Conteurs de Bagdad
J'aime beaucoup Duchazeau qui figure au panthéon de mes auteurs préférés. S'il n'a pas produit que des œuvres parfaites et inoubliables, il n'a toutefois jamais cessé d'affirmer son trait, splendide, sorte d'esquisse achevée. En effet, son trait flou parvient à chaque fois à s'extraire de l'immobilisme dans lequel pourrait le contraindre l'espace réduit de la case. J'ai un faible pour les 5 conteurs de Bagdad qui est pour moi sa BD la plus achevée du point de vue scénaristique (bon, c'est Vehlmann, hein ?). En outre, la fin comporte un petit twist-ending étonnant qui fait qu'on a beau connaitre la fin dès le départ, on se retrouve tout tournebourboulé quand arrivent les dernières pages. C'est génial. Ajoutons que l'histoire rappelle les meilleurs contes d'orient, à commencer par celle que l'on trouve couramment sous le titre Ali et son destin. Un classique. pour moi. Une BD culte !
Bascoulard
J'ai pour Frantz Duchazeau la même sensation qu'avec Edith, à savoir que lorsqu'il sort une nouvelle BD, je trouve son dessin encore meilleur que dans mon souvenir. Celle-ci ne fait pas exception à la règle. Dans Bascoulard, l'ami Frantz tutoie les étoiles. Est-ce son sujet qui l'a poussé à se surpasser une nouvelle fois ? Le sujet ? Marcel Bascoulard, un artiste berruyer (de Bourges ! Non non, on ne dit pas bourgeois !) fort discret, mais surtout tout à fait hors cadre. Autodidacte, vivant de son œuvre (même mal), il était connu des habitants essentiellement par la manière dont il habitait le monde : Marcel s'habillait en femme (sans pour autant se raser), vivait dans une carcasse de camion à l'écart de la ville, ne se lavait plus, et semblait errer dans les rues étroites de Bourges en poussant un étrange véhicule à pédales. Je n'en dirai pas plus, laissant le soin aux lectrices et teurs de découvrir tout comme moi cet artiste sans collier. Je le disais, le trait de Duchazeau se fait ici encore plus fin, pour se hisser sans doute à la hauteur de son sujet. J'ai réellement été transporté à travers le vieux centre médiéval de la ville, mais aussi dans ses faubourgs où s'étale une campagne un brin morne. La foule des personnages anonymes prend vie, du boucher amateur d'art aux vieilles peaux conservatrices toujours promptes à jeter le discrédit sur le paria. Oui, sans aucun doute, Bascoulard est à mes yeux sa BD la plus aboutie visuellement. Ajoutons que Bascoulard permet de découvrir un illustre inconnu, passé un peu à côté de la reconnaissance, ce qui constitue le dénominateur commun avec le personnage principal de sa précédente réalisation, Robert Johnson, qui reçu quant à lui une reconnaissance bien tardive, longtemps après sa mort.
Robinson Crusoë de Daniel Defoe
Pour son 40e anniversaire, Delcourt réédite plusieurs albums et séries en intégrales, dont notre Robinson Crusoë de Christophe Gaultier. J'avoue que j'étais passé complètement à côté de cette série au moment de sa sortie en 2007. C'est donc une très bonne surprise de découvrir cette adaptation de l'oeuvre de Daniel Defoe, surtout qu'on a du tout bon ! La première chose que je me suis dit en attaquant cette intégrale, c'est que le trait de Christophe Gaultier me faisait furieusement penser à celui de Christophe Blain dans Isaac le pirate. Ce qui n'est pas pour me déplaire, loin de là, j'ai toujours apprécié ce graphisme singulier ; un trait qui semble grossier de prime abord, mais tellement expressif et dynamique quand on s'y attarde. Et pour ce Robinson, ça fonctionne plutôt très bien ! Je me suis même surpris à redécouvrir le roman de Defoe que je pensais bien connaître. J'avais complètement oublié la première partie de la vie de Robinson, avant son naufrage et son arrivée sur cette fameuse île déserte. Cette vie épique et rocambolesque de cet aristocrate anglais est assez jubilatoire. On reprend nos marques sur l'imaginaire universel légué par le personnage de Robinson après son naufrage et la rencontre de Vendredi. Puis vient la fin, que j'avais complètement oublié aussi. Bref, ce fût un réel plaisir de redécouvrir cette histoire qui semble très fidèle au roman (ça m'a même donné envie de le relire), magnifiquement dessinée par un Christophe Gaultier au top ! Bravo à Delcourt pour ce choix servi dans une très belle maquette qui valorise à merveille cet série.
Feeding Ghosts
3.5 Un bon album, mais qui est un peu exigeant. Je lis vite et cela m'a tout de même pris deux jours pour terminer ce one-shot qui est plutôt long et verbeux. Je me suis intéressé à cet album après avoir appris que c'était la deuxième bande dessinée qui a gagné le prestigieux prix Pulitzer, l'autre étant Maus. Si je n'avais pas vraiment envie de lire cet album, je l'aurais surement reposé sur une tablette après l'avoir feuilleté. Le dessin est pas mal et l'autrice montre sa maitrise de la mise en scène à plusieurs occasions, mais la narration manque vraiment de dynamisme ce qui est un défaut et particulièrement quand c'est verbeux. Il y a aussi le fait qu'au début on dirait que le scénario est un peu décousu et qu'on va traiter de plein de sujets ce qui m'a fait un peu peur. Et puis petit a petit je suis rentré dans le récit et je me suis rendu compte que les thématiques abordées par l'autrice se complémentaient bien. J'ai nommé Maus au début de mon avis et Feeding Ghosts partagent plusieurs aspects avec cette œuvre. Alors qu'Art Spiegelman avait des problèmes avec son père qui a connu les horreurs de la shoah, Tessa Hulls a eu des problèmes avec une mère qui a connu les horreurs des communistes chinois et qui a toujours connu sa grand-mère comme une personne avec une maladie mentale qui communiquait uniquement en chinois avec sa mère. Ajoutons qu'en plus l'autrice est métis et ça ne marche pas trop aux États-Unis où on aime bien mettre les gens dans des cases (en gros, soit on est blanc, soit on est non-blanc) et cela va donner des problèmes d'identité à l'autrice qui va se faire dire des trucs comme 't'as pas l'air vraiment asiatique'. L'autrice s'est lancé dans une quête pour bien comprendre l'histoire de sa famille (la grand-mère a écrit un livre autobiographie avant de tomber dans la folie et l'autrice va retrouver un exemplaire). On va donc voir comment les tragédies qui ont touché la Chine des années 30-60 a traumatisé la famille chinoise de l'autrice et transformé sa grand-mère ainsi que sa mère. Il y a des passages vraiment tristes. Hulls touche à plusieurs sujets pertinents et lorsqu'on faisait des aller-retour entre le présent et le passé, je n'étais jamais perdu ou eu l'impression que le scénario partait dans tous les sens. J'ai fini par trouver l'album captivant malgré certaines répétitions et des longueurs. En fait, si j'ai globalement bien apprécié cet album, j'étais aussi bien content lorsque je l'ai enfin terminé. J'ai bien aimé le lire, mais je ne pense pas le relire un jour. Un album à lire une fois dans sa vie de bédéphile en somme. .
Son odeur après la pluie
"Et dire que ça se veut chrétien/Et ça ne comprend même pas/Que l’amour dans le cœur d’un chien/C’est le plus grand amour qui soit" Ces quelques vers ne sont pas de moi mais d'un célèbre chanteur au bandana rouge Ils ont juste le mérite d'exprimer l'amour le plus inconditionnel que l'on puisse rencontrer Et c'est de cet amour que Cédric Sapin-Defour a voulu nous parler, lui qui l'a rencontré et eu la douleur de le perdre. Il est difficilement compréhensible de pouvoir s'attacher à ces petites bêtes et d'être aussi vide une fois qu'elles s'en vont. Et pourtant ce deuil est le lot de tout possesseur d'animal de compagnie. Il est donc évident que quiconque ayant un minimum d'empathie, et je dirai même d'humanité, soit touché par cette oeuvre. Paradoxalement elle est à la fois très personnelle et très universelle et ce sans que cela en soit choquant. Cédric Sapin-Defour signe un très bel hommage à son "meilleur ami" Puis après le roman vient la BD mise en vie par José Luis Munuera qui aura su tiré du roman l'âme d'Ubac pour ne pas trahir sa mémoire J'ai trouvé son trait très agréable à regarder, mais également très espagnol dans la droite ligne d'un Jordi Lafebre. L'alchimie entre dessin et histoire se fait naturellement comme s'il avait été impossible de nous conter cette histoire autrement Pour moi c'est un énorme coup de cœur et assurément un ouvrage qu'il faut avoir lu au moins une fois
Le Grand Pouvoir du Chninkel
La paix reviendra quand les trois uniras… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été sérialisée dans le magazine (À suivre) du numéro 105 en octobre 1986, au numéro 114 en juillet 1987. Il a fait l’objet d’une édition intégrale en noir & blanc en 1988. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, et par Grzegorz Rosinski pour les dessins. Il compte environ cent-soixante pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une édition en couleurs en trois tomes (2001-2002, Le Commandement, Le Choisi, Le Jugement), la mise en couleurs ayant été réalisée par Graza (Grazyna Foltyn-Kasprzak), avec une édition intégrale en 2006. La dernière édition intégrale en noir & blanc s’ouvre avec une introduction de trois pages, rédigée par Benoît Mouchart, intitulée : Genèse du premier récit de Theologic Fantasy. Cet album a reçu le prix Alph'Art du public au festival d'Angoulême de 1989. D’aussi loin que se souvenaient les ancêtres de des ancêtres, Daar avait toujours été un monde en guerre. Une guerre dont nul de se rappelait l’origine, une guerre sans trêve ni merci, sans quartier ni vainqueurs, que ne cessaient de se livrer entre eux trois les immortels. À chaque croisée des soleils, lorsque les ombres se rejoignent, le grondement de leurs armées en marché s’élevait aux trois points cardinaux. De Sep venait Barr-Find main noire et la masse écrasante de ses légions d’airain. De hor fondait Jargoth le parfumé et l’escadre mortelle de ses archers volants. De far se ruait Zembra la cyclope et la horde déchaînée de ses guerrières borgnes. Brutes sans visages, bardées de fer, juchées sur leurs pesants womochs cracheurs de feu… Cruels androgynes aux traits empoisonnés, fendant les airs sur les voiles végétales des orphyx carnivores… Féroces amazones à la paupière cousue, emportées au massacre par le galop d’acier de leurs traganes sauvages… Sous le commandement des trois immortels, les armées s’affrontent : horreur absurde de la mort donnée et reçue sans même savoir pourquoi ! Qui étaient-ils donc qui avaient condamné ce monde à une telle infamie ? De quel néant d’abjection étaient-elles issues, ces races supérieures qui avaient contraint les différents peuples à une si atroce servitude ? Qui avait permis l’existence de ces trois immortels dont l’appétit de massacre et de sang semblait ne jamais devoir connaître de fin ? Quel crime abominable avaient donc commis ces peuples pour mériter cela ? À chaque croisée des soleils, recommençait la guerre. Une guerre sans quartier ni vainqueurs, dont il ne restait au soir des batailles, que le charnier des vaincus abandonnés aux dents de ronce des sheershecks bicéphales. C’est pourtant dans cette désolation qu’un jour se produisit ce que l’on appela plus tard le miracle. Alors que les charognards ont commencé à dépecer les cadavres, un petit homme, un Chninkel, se met à gesticuler, encore vivant, en effectuant de larges moulinets de hache pour les forcer à s’écarter et ainsi se frayer un chemin pour fuir. Il prend ses jambes à son cou, repère un énorme animal qu’il parvient à faire cracher en l’air, ce qui disperse enfin les volatils prédateurs. J’On peut s’éloigner du champ de bataille et trouver un endroit pour réfléchir. Un peu intimidant d’entamer la lecture d’un tel classique, à la fois de savoir s’il sera à la portée du lecteur, à la fois la crainte de la déception du fait d’un horizon d’attente très élevé généré par les excellentes critiques innombrables. Le lecteur se sent vite rasséréné : la lecture est aisée et facile d’accès. Le style de la voix omnisciente ressort comme un langage un peu soutenu, avec une saveur littéraire, conférant une forme de solidité et de consistance aux composantes de ce monde imaginaire. De prime abord, les dessins peuvent sembler un peu denses, ou chargés en traits, pour autant le lecteur assimile ce qui est représenté au premier coup d’œil, pouvant décider de ralentir son rythme de lecture s’il souhaite s’immerger plus profondément dans chaque case en en scrutant les détails. L’artiste utilise une technique éprouvée : délimiter chaque forme par un trait encré, puis ajouter des informations visuelles supplémentaires dans chacune de ses formes. Dès les premières pages, le lecteur se dit qu’il pourrait toucher chaque surface, grâce au très gros travail de textures réalisé par l’artiste. Les aspérités des pierres du désert, la rugosité d’écorce des arbres sur lesquels sont perchés des charognards, les rares nuages dans le soleil, la carapace tannée des Womochs, la dense fourrure à poils longs des Tawals, le métal froid de l’armure de Barr-Find main noire, la fraise vaporeuse de Jargoth, etc. Ainsi mis en confiance par une narration prévenante, le lecteur part à l’aventure aux côtés de ce drôle de jeune individu ressemblant à un croisement entre un nain et lutin, sympathique, générant une empathie découlant de son sentiment d’être dépassé et écrasé par des responsabilités démesurées par rapport à sa petite personne. Le lecteur ressent la connivence et la coordination entre dessinateur et scénariste qui travaillent ensemble depuis le premier tome de la série Thorgal paru en 1977. Que ce soient les races exotiques, les trois immortels, le bestiaire ou les Chninkels eux-mêmes, cela saute aux yeux qu’ils ont été conçus avec le souci d’être aisément différenciables et mémorisables. Le visage un peu allongé des Chninkels, leurs grands pieds, leur gros nez et leurs pupilles énormes comme dépourvues d’iris, l’aspect simiesque de Tawals, la morphologie gironde de G’wel, l’anatomie tentaculaire de Volga la devineresse, l’espèce de robot oiseau-véhicule doté de conscience, l’apparence efféminée de Jargoth, la vilaine maladie de peau de N’Ôm, autant de personnages inoubliables. Chaque lieu présente également des caractéristiques marquées, donnant ainsi corps au voyage de la quête du héros, du charnier du champ de bataille initial à la colline finale, en passant par Maelar le village des Chninkels, la Grande Eau, la fleur télépathe, les rameaux des branches de Sualtam, les arènes de Jargoth le palais de Zembria, le non-mode, etc. Les auteurs savent marier l’intention de réaliser une bande dessinée de nature adulte, c’est-à-dire abordant des thèmes adultes, avec le sens de l’aventure et du spectacle. Le lecteur perçoit qu’ils ont pris plaisir à imaginer ce monde, et à concevoir des péripéties divertissantes, et parfois dramatiques. Tout commence avec les six pages qui introduisent la bataille, toutes construites sur le même découpage, trois cases de largeur de la page, des visions panoramiques donnant l’idée de l’ampleur de ce qui se déroule. S’il entretenait des réserves, le lecteur les voit s’envoler lors des deux pages où J’On est agenouillé devant U’N un grand parallélépipède noir immobile, où la prise de vue et le lettrage rendent la scène vivante. Le dessinateur se montre également un excellent directeur d’acteurs : le lecteur peut ressentir toute la bienveillance de J’On pour Bom-Bom et réciproquement même si ce dernier ne parle que par onomatopée. L’art de la mise en scène atteint un sommet lors des cinq pages dans le Non-monde, où chaque case est dépourvue de tout arrière-plan, et pourtant le lecteur peut voir les personnages se déplacer et bouger. Les auteurs abordent également la question de la sexualité soit empêchée (pauvre J’On) soit inventive lors de la relation de Volga avec le Chninkel, une séquence drôle, imaginative et émouvante, questionnant gentiment quelques représentations stéréotypées avec malice et humour. La lecture s’avère fort plaisante, un drame reposant sur une question spirituelle (un individu désigné par une entité omnipotente, pour être le sauveur de son peuple et même de la planète), avec des moments d’humour (les tentatives empêchées de relation entre J’On et G’wen), et une intrigue très bien construite. Le personnage principal accomplit sa quête cahin-caha, presqu’à son corps défendant. Certains mystères qui peuvent sembler artificiels ou paradoxaux (l’origine des trois immortels par exemple), trouvant tout naturellement leur explication en cours de récit. L’issue est inéluctable, en cohérence avec les références revendiquées des auteurs. La question de la religion, ou tout du moins de la genèse d’un messie, est abordée sous l’angle plutôt social : Comment J’On se retrouve à incarner le point focal des espérances des Chninkels, et de leur ferveur ? Le lecteur sourit en constatant la malice du scénariste qui place son personnage dans un mécanisme de prophétie autoréalisatrice bien huilée et inéluctable. Toutefois… La couverture met en évidence l’une des références principales du récit : le monolithe du film 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), d’après deux nouvelles deux nouvelles d’Arthur C. Clarke (1917-2008), À l'aube de l'histoire (1953) et La Sentinelle (1951). Les auteurs s’en servent comme un raccourci narratif leur permettant d’utiliser ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif, sans avoir à réexposer les explications nécessaires. Il est possible que le lecteur s’attende à un usage plus sophistiqué que sa simple valeur visuelle, à un questionnement de la nature de celui du réalisateur, ou à des pistes d’interprétations du monolithe différentes de celle de Kubrick. Il restera alors sur sa faim. L’autre référence évidente et assumée par les auteurs réside dans le Nouveau Testament, et plus particulièrement le parcours du messie, de sauveur d’un peuple. Le lecteur relève par exemple les miracles, l’hésitation dans le désert, le rejet et condamnation à mort, la trahison par un proche, et le sort final du personnage principal. Le scénariste révèle la nature du grand pouvoir mentionné dans le titre, et celle-ci est en parfaite cohérence avec le message du Nouveau Testament, du moins sur le plan moral, sans grande consistance religieuse. Là aussi, les auteurs utilisent le déroulement d’un récit célèbre au premier degré, sans questionnement ou réflexion sur la foi ou sur la religion. En fonction de la sensibilité du lecteur, cela peut produire un effet étrange, comme s’il avait projeté un horizon d’attente trop ambitieux sur la base de ces deux références, alors que l’intention des auteurs avait été différente. Ce point de vue peut être corroboré par les motivations de l’omniscient, l’omniprésent, l’omnipotent maître créateur : mesquines et infantiles. C’est toujours délicat de découvrir un chef d’œuvre des décennies après, une lecture déconnectée des conditions initiales de sa réalisation et de sa réception. Le lecteur ressent immédiatement un vrai plaisir dans ces pages que ce soit le personnage principal très humain dans son comportement et ses réactions, l’inventivité et la solidité du monde imaginé et de ses représentations, le déroulement bien construit de l’intrigue avec une logique interne à toute épreuve, ou encore les touches d’humour ; tout fonctionne. Il tombe sous le charme de la qualité de la narration visuelle, d’une lisibilité de qualité même si les planches peuvent sembler un peu chargées au feuilletage. Il est possible que tout aussi satisfaisante que soit la conclusion du récit, elle le laisse un peu sur sa faim au regard de l’attente générée par les références affichées à 2001 l’odyssée de l’espace, et aux Évangiles.
Calvin et Hobbes
Si la vie n'a pas de sens, il reste au moins les sandwichs au thon... Oui, pour moi, c'est une série qui frôle la perfection. L'humour couvre toutes les gammes, du visuel au plus philosophique. Mais tout le talent et le virtuosisme artistique de Watterson s'expriment surtout dans les pages du dimanche en couleurs. Distorsions de la perspective, inversion des couleurs, jeu constant avec les dimensions et les cases, d'infinis mondes possibles! Au-delà du Calvin T-rex et des extraterrestres baveux, j'adore les histoires avec le carton, les doubles et les voyages dans le temps. Par contraste avec l'imagination hyperactive de Calvin, j'admire la personnalité et le flegme de Hobbes ! Mais le meilleur de tout, je pense, c'est l'amitié qui les lie.
Ce monde n'existe pas
Je connaissais le travail d'Antoine Cossé sans avoir jamais eu jusqu'ici ni l'occase ni le courage de plonger dedans. Il y a des trucs comme ça qui te semblent juste impressionnants, inaccessibles. Pas le bon moment peut-être... Et puis voilà t'y que j'passe chez mon petit libraire et tombe sur cette BD, qui à proprement parlé n'existait plus vraiment puisqu'elle était remisée sur les rayonnages et végétait désormais avec le fond dormant de la librairie, n'exhibant plus que son dos rouge de honte. Il s'est alors passé quelque chose : je l'ai remarquée, je l'ai arrachée à sa torpeur, pour finalement repartir avec une fois feuilletée. Et je ne le regrette pas (bien que mon portefeuille si !). Et c'est vraiment le dessin vaporeux de Cossé qui m'a happé, ainsi que sa mise en couleur dynamique et si particulière. En pareil cas, je dois bien l'avouer, le scénario se voit illico rétrogradé au rang secondaire. D'abord, Antoine Cossé a développé un univers graphique fort, à nul autre pareil. Dans Ce monde n’existe pas, il parvient à rendre visible l’invisible : le vent qui souffle, emportant les chapeaux et décoiffant les chevelures ; la douleur profonde qui vrille les tripes… Les transitions entre les scènes viennent s’appuyer sur des motifs graphiques qui se répètent ou en évoquent un autre, similaire dans la forme. C’est franchement un très beau travail, plus fascinant encore que la pourtant incroyable Soli Deo Gloria qui m’avait tant marqué. Plus fascinant parce que plus éloigné (en apparence) de la réalité. Ici, la forme devient presque abstraite, réduite à sa plus simple expressivité. Du coup, son trait bénéficie d’un dynamisme incroyable que les couleurs ne font que dynamiser encore d’avantage. Oui, un mot des couleurs : elles sont audacieuses, rappelant le travail du mouvement pictural Le Cavalier Bleu. Elles sont inattendues, créant une tension, apportant une surcharge de sens. Le pied pour mon œil ! Ha oui ! J’oubliais ! J’ai aimé aussi le titre, et cette idée suggérée à la fin que la vie ne peut se vivre qu’au présent, un principe auquel je suis sensible. Et si l’on veut tirer un peu le fil de la bobine, on déduira peut-être que la réalité n’est rien en dehors du temps présent, que le mental ne fait que parasiter la réalité en la faisant basculer dans l’illusion… Alors pourquoi seulement 4/5 ? Ben parce que le scénar est un peu plus anodin. Disons plutôt qu’il manque un peu de profondeur, et qu’il se perd peut-être un poil en complexité. Mais (attention ARLETTE SPOUALEUR) il a des qualités, et cette fin magnifique en est une qui n’est à mon sens pas à sous-estimer. Par les temps qui courent, une telle fin n’a pas manqué de m’arracher un large sourire de contentement. C’est beau bordel ! C’est poétique ! Et rien que ça me suffit bien. Bon, parmi les récriminations, on pourra aussi évoquer une expression par moment un peu bancale. Par exemple, page 13, on tombe sur cette phrase : "Parce que face au monde, les gens comme Jules et moi, nous ne sommes que des insectes". Ne sont que des insectes, non ? Ou plus loin, page 75, on trouve ce dialogue : "- Et qui te dit qu'on veut de toi dans notre camp ? - Rien." Personne eut été une bien meilleure réponse selon moi. Alors oui, je sais, je sais, je mégote, mais quand on se trouve devant une telle œuvre graphique, on est en droit d'avoir quelques exigences. A dessin de dingue, expression de dingue !... Mais franchement, il serait dommage de sabrer cette BD pour autant.
Paracuellos
Paracuellos, c'est un peu l'histoire d'une vie, celle de Carlos Gimenez. Tout jeune, il se retrouve place dans un foyer de l'assistance publique dans l'Espagne de Franco. Et ce pendant 8 longues années. Et il y raconte l'ensemble des souvenirs de cette époque. Et ils ne sont pas joyeux du tout, car cette autobiographie de jeunesse est d'une grande force, mais aussi d'une grande tristesse tant le traitement infligé à ces enfants est d'une dureté sans nom. Violences physiques ( nombreuses), violences verbales ( chroniques), rare sont les instants où ces enfants placés ont eu droit à un moment de bonheur. Parfois a l'occasion d'une visite de parents, à l'occasion d'une partie de foot, ou quand le facteur livrait une revue bd. D'ailleurs le jeune Pablo sait très vite que plus tard, lui aussi sera dessinateur. Il faudrait que tous ceux qui disent à l'occasion d'un fait d'actualité qu'il faudrait recréer des maisons de correction lisent cette œuvre majeure. Le sadisme religieux ou celui du phalangiste qui surveille cette institution semble ne pas avoir de limites. Et on ressent souvent une grande tristesse, lorsque on referme chaque chapitre de ce livre. Dessinée en noir et blanc cette intégrale est à l'évidence une œuvre majeure de la bd européenne.
La Sorcière qui a changé le monde
Après s'être attaqué à Ronald Reagan dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour poursuit son exploration des grandes figures du libéralisme triomphant des années 80 en consacrant cette fois un album à Margaret Thatcher. Et là encore, il le fait avec ce ton très particulier, à mi-chemin entre le biopic historique sérieux et la satire politique complètement acide. L'album retrace son ascension, de fille d'épicier (comme elle aime le rappeler sans arrêt) à Première ministre britannique, puis déroule les grands marqueurs du thatchérisme : dérégulation, réduction de l'État, privatisations, casse des syndicats, guerre des Malouines et proximité idéologique avec Reagan. Le Naour adopte un ton caustique où le loufoque et un humour souvent cynique se mélangent constamment à la réalité historique, ce qui donne une mise en scène drôle sans sacrifier le fond politique. C'est le genre de BD qui se lit facilement tout en donnant envie de creuser ensuite certains événements ou décisions évoqués. Graphiquement, Emilio Van der Zuiden propose une ligne claire assez élégante et très lisible, avec une mise en scène échevelée qui colle bien à ce ton mi-figue mi-raisin : suffisamment légère pour accompagner la dimension humoristique, mais assez sobre pour ne pas désamorcer la gravité du fond. Ce qui fonctionne bien, c'est la manière dont Margaret Thatcher est représentée de façon volontairement ambivalente, tant sur le plan graphique que narratif : tantôt comme une cruche aux idées profondément odieuses, parfois presque grotesque dans sa rigidité idéologique, tantôt comme une stratège politique redoutablement machiavélique, capable de manipuler ses conseillers, ses ministres et son image médiatique pour rester au pouvoir malgré la haine d'une grande partie de la population. L'album rappelle aussi à quel point ses politiques ont broyé une partie des classes populaires britanniques, notamment les mineurs et les bastions ouvriers, en assumant une brutalité sociale qui explique pourquoi tant de Britanniques l'ont haïe. Le récit évoque d'ailleurs en filigrane l'Angleterre punk de la même époque, celle qui voyait en elle une incarnation détestable du pouvoir et la désignait comme une figure à combattre. Sans développer énormément cet aspect culturel, on ressent bien cette période où une partie de la jeunesse percevait le thatchérisme comme quelque chose de profondément violent, teinté de dérives autoritaires voire fascisantes. Une BD politique très orientée idéologiquement, clairement, mais qui assume totalement son point de vue et qui réussit surtout à être à la fois instructive et amusante.