J'aime les vieux comics de Batman ! Jim Aparo est l'un des meilleurs dessinateurs classiques du Dark Knight et mes intrigues préférées sont celles de Bob Haney. J'ai pu comparer les versions françaises de ces histoires avec les volumes DC américains qui compilent « The Brave and the Bold » en noir et blanc et d’anciennes revues brésiliennes en couleur que j’ai gardées de ma jeunesse. Les couleurs, assez uniformes et sans nuances, sont typiques des années 70.
Mais ce que j’admire le plus chez Aparo, c’est l’expressivité et le dynamisme des corps dans les scènes d’action. Le changement constant de plans et de perspectives, plongé, contre-plongé, ne laisse aucun moment d’ennui.
Dans beaucoup de ces histoires, Batman fait équipe avec d’autres super-héros : Green Arrow, Green Lantern, Wonder Woman, Deadman, Metamorpho, Black Canary, Teen Titans, Sgt Rock (!) et bien d'autres. Dans une histoire remarquable, le #100, Batman est coincé dans un fauteuil roulant à cause d’un attentat et dirige toute une équipe à distance! Il y a aussi quelques collaborations avec Neal Adams pour les dessins, le #102 par exemple.
Pourtant échaudé par la BD précédente de Maybelline Skvortzoff, je me suis volontiers lancé dans Tachycardie, pour d’obscures raisons. Si le dessin ne me déplait pas, c’est sans doute l’aspect globalement un peu trash qui m’a motivé.
Oui, le dessin me plait assez. J’aime cette ligne claire et fine, le sens du détail de l’autrice, la manière dont elle découpe son récit, ainsi que les plans qu’elle choisit de montrer. C’est habile et très dynamique. Si ce n’était le côté un peu cauchemardesque de certains visages, avec leurs nez pointus leur conférant un petit air de sorcière, je serais même clairement emballé. Le père fait vaguement flipper avec son long nez et sa tête de psychopathe, et la patronne du magasin bio où travaille Judith est quant à elle carrément hideuse.
Trop rien à reprocher au scénario. Il suit sa bille, dévoile les personnages lentement. Petit à petit, on comprend les liens qui unissent tous les protagonistes. C’est bien amené, et malgré quelques ressemblances qui font parfois confondre les personnages, ainsi que quelques enchainements un peu incertains, Tachycardie se lit bien. Ah oui ! Les passages où sont donnés à lire les échanges de sms sont confus : on ne sait pas toujours qui écrit à qui… Rien de rédhibitoire toutefois.
Alors pourquoi que c’est que trois sur cinq ? Et bien d’abord, il y a un petit côté désenchanté dont je n’ai jamais pu me départir et qui plombe un peu la lecture. J’ai beaucoup pensé à Miguel Vila. Il n’y a pas un personnage qui soit équilibré dans cette affaire. Toutes et tous souffrent d’un sévère manque émotionnel, quand elles ou ils n’ont pas carrément un gros pète au casque. Quant à Charlie, il en devient même profondément antipathique. Tout cela est accentué par la manière dont l’autrice représente les visages. La même histoire dessinée par Pascal Rabaté ou Chloé Cruchaudet n’aurait sans aucun doute pas eu le même impact. Heureusement pour la santé mentale du lecteur, cette histoire se termine bien, et on verra même de la beauté émerger de toute cette crasse psychiatrique.
Ben finalement, le bilan est plutôt bon, non ? En écrivant, je réalise toute la force du dessin de Maybelline Skvortzoff qui parvient par son trait seul à tordre encore d’avantage ses personnages. C’est vrai que je préfère lire des récits qui me portent plutôt que des histoires qui me plombent, mais honnêtement, est-ce une raison suffisante pour flinguer une BD ? Purée, j’suis pas prof moi ! Le fait d’avoir rédigé cette critique m’amène tout bonnement à la réévaluer. Et zou !
Comme pour TER, je me rends compte que je suis bon public pour la science fiction peu scientifique ! Évidemment que les plus rationnels d'entre-nous sont assez rétifs à imaginer qu'on puisse vivre sur la lune ; et les multiples freins à cette éventualité interdisent tout ambryon de scénario en ce sens.
Pourtant c'est vraiment un fantasme enfantin qui me parle. Le rythme lent et méditatif de cet album cache des boucles scénaristiques nombreuses qui aglomèrent des univers qui jusque là étaient assez éloignées les unes des autres dans mon cerveau.
Et ça me fait le même effet que lorsque, ado, on se rend compte que telle place de la ville qu'on fréquentait enfant ( pour voir un ami de nos parents par exemple) se trouve en fait tout près d'une autre ( un bibliothèque, un cinéma) dont le souvenir était rangée très loin de la première en partie parce qu'on avait jamais fait ces deux activités successivement.
Cette histoire, aux habits de manga aquarellé, fait tourner une sorte de constellation d'univers littéraires variés, chaque tiroir s'ouvre l'un après l'autre sans se refermer dans ce tome : le documentaire sur les oiseaux, le roman d'orphelinat (avec brimades et drames), le roman de science fiction ( avec nouveaux moyens de transports et évolutions politiques effrayantes), l'enquête familiale ( avec recherche angoissante des origines), le fantastique (avec le géant de pierre qui ouvre ses yeux bleus pour renseigner les âmes pures), la bande d'ados (avec les ambiguïtés entre amour et amitié et les rôles qui se caricaturent)
Honnêtement chaque boucle de scénario est cohérente et ouvre notre imaginaire vers de nouveaux horizons : cela me paraît une qualité rare qui mérite bien 4 étoiles.
En revanche je suis assez curieuse de voir comment le second tome va réussir à continuer l'orbite de toutes ces planètes sans qu'elles ne se percutent dans un crash final !
Flegme britannique et une touche de violence. Clifton est génial !
Une des meilleures séries que tout le monde se rappelle du Journal Tintin. Créée par Macherot, mais ensuite avec Turk et De Groot, elle a atteint la perfection en termes d'histoires et de dessin.
Le modèle du détective britannique, sa gouvernante, Mrs Partridge, ses chatons et sa MG rouge forment une caricature et une vision inoubliable.
De Clifton à New York de Macherot jusqu'au voleur qui rit et Lord X, je ris tout le temps !
Même avec l'épisode d'Azara et la continuation de Bédu, tout est resté très bon. E. P. Jacobs apparaît dans un des épisodes et cela a tout son sens !
Stefan Zweig était l'un des écrivains préférés de S. Freud. Il existe un texte qui le compare à Dostoïevski : totalement à côté de la plaque à mon avis. Mais ça n'a aucune importance !
David Sala a fait un très beau travail. Les dessins et les couleurs de ces joueurs d'échecs sont admirables : entre un expressionnisme classique et une expressivité nouvelle, ça vaut le détour. L'histoire est admirable et est encore plus mise en valeur par les dessins et les couleurs de Sala !
western 2.0
En le feuilletant dans la librairie , je suis tombée sur une page où un type maigre à la chevelure blanche, tout vêtu de blanc, dans le costume du gentleman sudiste est en train de pisser sur une tombe. Autour de lui, la lumière chaude passe à travers les arbres, le ciel bleu, derrière les peupliers... C'est une aquarelle légère appliquée sur un cerné élastique et réaliste.
En contraste: le héros au nom juif porte un pantalon noir enfoncé dans des bottes brunes. Son air perché, sa coiffure dégarnie peu flatteuse, son admiration pour Victor Hugo, tout le conforte dans son rôle sombre et marginal: enterrer les morts.
Pour le reste tout a été dit dans les avis précédents: l'undertaker fashion (assez inexplicable) qui prend ici une tournure inattendue (littéraire voire polarde) , l'hésitation dans le classement parmi les westerns (un western sans la soif), la qualité de construction du scénario, l'étrangeté du personnage principal mais aussi de son alter-égo blond... Comme si deux personnages contemporains débarquaient dans "Le bon, la brute et le truand", par exemple James Dean et Daroussin jeune...
A boire sans modération.
Pour le tome deux : Stern à cours de livre, part à la ville à la recherche d'un bon roman. Mais évidemment, le pèquenaud fossoyeur va vite être remarqué, et le passé va le rattraper sauvagement. Bizarrement ce tome-là est plus conventionnel (bagarres, saloons, flingues et compagnie) mais l'apparition de l'homosexualité apporte une petite touche contemporaine pas désagréable, mais qui finira par devenir convenue avec le recul. (jamais on n'aurait vu ça dans Jerry Spring, ni même dans Blueberry...)
Le tome 3 est aussi assez conventionnel : Notre héros Elijah commence par assommer un méchant avec une marmite de ragoût de lapin mais finit par jouer du flingue comme les autre dans des grandes scènes de fusillade bandes contre bandes.
Le tome 6 reviens dans une sorte de pas de côté inattendu puisque Stern a émigré à la ville et se trouve en lien avec la mafia italienne et des révolutionnaires cubains. Il trouvera son salut dans la lecture de Robinson Crusoe ...
Vic and Blood est l'adaptation d'une nouvelle écrite par Harlan Ellison, A boy and his dog.
L'avantage d'avoir ce matériau littéraire comme base de travail permet d'offrir, en révélant le moins possible, une histoire poignante et d'une grande richesse.
Ce n'est pas l'album le plus marquant de Corben visuellement. Pour illustrer ce récit post-apo, le dessinateur choisit un ton sobre, débarrassé des exubérances habituelles. Le dessin reste tout de suite reconnaissable.
C'est un des meilleurs Corben à lire, ne vous laissez pas avoir par la couverture banale choisie à l'époque par Comics USA.
C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu.
Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention.
Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire.
Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village.
Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants.
Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique.
Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique.
Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.
J'ai emprunté la BD le jour où elle s'est vu postée sur BDthèque, un heureux hasard donc ! Voila une BD qui m'a surpris, même si au vu du titre je m'attendais à quelque chose sur les questions de genre masculine. Mais pas du tout et pour le mieux : c'est une BD sur les petites villes de province, tout ce qui ne se dit pas chez les gens, exprimé par le théâtre de rue.
L'idée de départ est assez intéressante et m'a surpris par la direction que ça prenait. Je pensais que le François serait le personnage principal du récit, alors qu'il est finalement simplement le protagoniste. L'idée n'est pas tant de suivre quelqu'un en particulier, donc, mais une trajectoire autour du théâtre de rue et de la façon dont tout cela permet de libérer une parole souvent contenue pendant des années. Il est évident que la BD est inspirée des années pendant lesquelles l'auteur a fait la même chose un peu partout en France ! La longue explication finale permet même d'identifier les influences, faisant de la BD une sorte de pot-pourri du vécu, une compilation qui met en lumière les différentes façons dont la parole fut prise. Souvent triste, engagée, militante même, la prise de parole est la libération des oppressions systémiques (patriarcat en premier, violence sociales, familiales, éducatives, alcoolisme, etc ...) mais aussi quelques moments de joie, éphémère, de luttes ensemble, de participation de chacun à un grand tout. Il y a une vraie envie de faire une BD positive, qui donne le sourire malgré tout ce qu'elle contient, et c'est vraiment chouette.
Le dessin colle très bien à l'ambiance et rappelle les petites villes de France, que j'ai connu plusieurs fois lors d'un travail de conférencier itinérant mais aussi lors de vacances à vélo à travers les provinces délaissées. Ce sont les petits cafés, les maisons anciennes et rongées par le temps, les villes où le temps ralentit, voir s'arrête. On est en marge d'un monde, les oubliés chantait Gauvain Serres. L'ambiance est positive mais je sens dedans le poids de ce que sont ces gens, délaissés du pouvoir, oubliés des médias, rejetés dans leur campagne dont ils ne sortent jamais au final. Un bilan amer de notre monde, toujours plus polarisé en ville titanesque. Pour l'ambiance et le positif, le message social et tout ce qui est présenté, je ne peux que recommander cette lecture.
Il faut reconnaitre que cette BD est bien troussée. Le dessin est lumineux, et ce en dépit de son thème glauque : celui d'une enfance délaissée et violée.
Dessin lumineux, oui, plein du soleil d'Amérique du Sud, ce soleil souvent voilé qui brille au-dessus de Lima. Si cette BD est vite lue, les personnages sont travaillés, et les situations émotionnelles parfaitement traduites par le crayon sensible d'Antonia Bañados. Les non-dits se révèlent au gré des pages, tout comme l'indicible, exercice pourtant au-combien difficile. On éprouve les sentiments du jeune Daniel jusque dans sa chair, on voit le mur de silence le cerner de toutes part, ainsi que sa parole se libérer. Tout est à échelle humaine, et trouve sa juste place.
Les auteurs sont parvenu à donner corps à une floppée de sentiments que même celles et ceux qui ne les ont jamais éprouvés parviendront à en saisir la teneur. C'est fort, émouvant, concis, pudique.
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Batman - La Légende
J'aime les vieux comics de Batman ! Jim Aparo est l'un des meilleurs dessinateurs classiques du Dark Knight et mes intrigues préférées sont celles de Bob Haney. J'ai pu comparer les versions françaises de ces histoires avec les volumes DC américains qui compilent « The Brave and the Bold » en noir et blanc et d’anciennes revues brésiliennes en couleur que j’ai gardées de ma jeunesse. Les couleurs, assez uniformes et sans nuances, sont typiques des années 70. Mais ce que j’admire le plus chez Aparo, c’est l’expressivité et le dynamisme des corps dans les scènes d’action. Le changement constant de plans et de perspectives, plongé, contre-plongé, ne laisse aucun moment d’ennui. Dans beaucoup de ces histoires, Batman fait équipe avec d’autres super-héros : Green Arrow, Green Lantern, Wonder Woman, Deadman, Metamorpho, Black Canary, Teen Titans, Sgt Rock (!) et bien d'autres. Dans une histoire remarquable, le #100, Batman est coincé dans un fauteuil roulant à cause d’un attentat et dirige toute une équipe à distance! Il y a aussi quelques collaborations avec Neal Adams pour les dessins, le #102 par exemple.
Tachycardie
Pourtant échaudé par la BD précédente de Maybelline Skvortzoff, je me suis volontiers lancé dans Tachycardie, pour d’obscures raisons. Si le dessin ne me déplait pas, c’est sans doute l’aspect globalement un peu trash qui m’a motivé. Oui, le dessin me plait assez. J’aime cette ligne claire et fine, le sens du détail de l’autrice, la manière dont elle découpe son récit, ainsi que les plans qu’elle choisit de montrer. C’est habile et très dynamique. Si ce n’était le côté un peu cauchemardesque de certains visages, avec leurs nez pointus leur conférant un petit air de sorcière, je serais même clairement emballé. Le père fait vaguement flipper avec son long nez et sa tête de psychopathe, et la patronne du magasin bio où travaille Judith est quant à elle carrément hideuse. Trop rien à reprocher au scénario. Il suit sa bille, dévoile les personnages lentement. Petit à petit, on comprend les liens qui unissent tous les protagonistes. C’est bien amené, et malgré quelques ressemblances qui font parfois confondre les personnages, ainsi que quelques enchainements un peu incertains, Tachycardie se lit bien. Ah oui ! Les passages où sont donnés à lire les échanges de sms sont confus : on ne sait pas toujours qui écrit à qui… Rien de rédhibitoire toutefois. Alors pourquoi que c’est que trois sur cinq ? Et bien d’abord, il y a un petit côté désenchanté dont je n’ai jamais pu me départir et qui plombe un peu la lecture. J’ai beaucoup pensé à Miguel Vila. Il n’y a pas un personnage qui soit équilibré dans cette affaire. Toutes et tous souffrent d’un sévère manque émotionnel, quand elles ou ils n’ont pas carrément un gros pète au casque. Quant à Charlie, il en devient même profondément antipathique. Tout cela est accentué par la manière dont l’autrice représente les visages. La même histoire dessinée par Pascal Rabaté ou Chloé Cruchaudet n’aurait sans aucun doute pas eu le même impact. Heureusement pour la santé mentale du lecteur, cette histoire se termine bien, et on verra même de la beauté émerger de toute cette crasse psychiatrique. Ben finalement, le bilan est plutôt bon, non ? En écrivant, je réalise toute la force du dessin de Maybelline Skvortzoff qui parvient par son trait seul à tordre encore d’avantage ses personnages. C’est vrai que je préfère lire des récits qui me portent plutôt que des histoires qui me plombent, mais honnêtement, est-ce une raison suffisante pour flinguer une BD ? Purée, j’suis pas prof moi ! Le fait d’avoir rédigé cette critique m’amène tout bonnement à la réévaluer. Et zou !
Terre ou Lune
Comme pour TER, je me rends compte que je suis bon public pour la science fiction peu scientifique ! Évidemment que les plus rationnels d'entre-nous sont assez rétifs à imaginer qu'on puisse vivre sur la lune ; et les multiples freins à cette éventualité interdisent tout ambryon de scénario en ce sens. Pourtant c'est vraiment un fantasme enfantin qui me parle. Le rythme lent et méditatif de cet album cache des boucles scénaristiques nombreuses qui aglomèrent des univers qui jusque là étaient assez éloignées les unes des autres dans mon cerveau. Et ça me fait le même effet que lorsque, ado, on se rend compte que telle place de la ville qu'on fréquentait enfant ( pour voir un ami de nos parents par exemple) se trouve en fait tout près d'une autre ( un bibliothèque, un cinéma) dont le souvenir était rangée très loin de la première en partie parce qu'on avait jamais fait ces deux activités successivement. Cette histoire, aux habits de manga aquarellé, fait tourner une sorte de constellation d'univers littéraires variés, chaque tiroir s'ouvre l'un après l'autre sans se refermer dans ce tome : le documentaire sur les oiseaux, le roman d'orphelinat (avec brimades et drames), le roman de science fiction ( avec nouveaux moyens de transports et évolutions politiques effrayantes), l'enquête familiale ( avec recherche angoissante des origines), le fantastique (avec le géant de pierre qui ouvre ses yeux bleus pour renseigner les âmes pures), la bande d'ados (avec les ambiguïtés entre amour et amitié et les rôles qui se caricaturent) Honnêtement chaque boucle de scénario est cohérente et ouvre notre imaginaire vers de nouveaux horizons : cela me paraît une qualité rare qui mérite bien 4 étoiles. En revanche je suis assez curieuse de voir comment le second tome va réussir à continuer l'orbite de toutes ces planètes sans qu'elles ne se percutent dans un crash final !
Clifton
Flegme britannique et une touche de violence. Clifton est génial ! Une des meilleures séries que tout le monde se rappelle du Journal Tintin. Créée par Macherot, mais ensuite avec Turk et De Groot, elle a atteint la perfection en termes d'histoires et de dessin. Le modèle du détective britannique, sa gouvernante, Mrs Partridge, ses chatons et sa MG rouge forment une caricature et une vision inoubliable. De Clifton à New York de Macherot jusqu'au voleur qui rit et Lord X, je ris tout le temps ! Même avec l'épisode d'Azara et la continuation de Bédu, tout est resté très bon. E. P. Jacobs apparaît dans un des épisodes et cela a tout son sens !
Le Joueur d'échecs (David Sala)
Stefan Zweig était l'un des écrivains préférés de S. Freud. Il existe un texte qui le compare à Dostoïevski : totalement à côté de la plaque à mon avis. Mais ça n'a aucune importance ! David Sala a fait un très beau travail. Les dessins et les couleurs de ces joueurs d'échecs sont admirables : entre un expressionnisme classique et une expressivité nouvelle, ça vaut le détour. L'histoire est admirable et est encore plus mise en valeur par les dessins et les couleurs de Sala !
Stern
western 2.0 En le feuilletant dans la librairie , je suis tombée sur une page où un type maigre à la chevelure blanche, tout vêtu de blanc, dans le costume du gentleman sudiste est en train de pisser sur une tombe. Autour de lui, la lumière chaude passe à travers les arbres, le ciel bleu, derrière les peupliers... C'est une aquarelle légère appliquée sur un cerné élastique et réaliste. En contraste: le héros au nom juif porte un pantalon noir enfoncé dans des bottes brunes. Son air perché, sa coiffure dégarnie peu flatteuse, son admiration pour Victor Hugo, tout le conforte dans son rôle sombre et marginal: enterrer les morts. Pour le reste tout a été dit dans les avis précédents: l'undertaker fashion (assez inexplicable) qui prend ici une tournure inattendue (littéraire voire polarde) , l'hésitation dans le classement parmi les westerns (un western sans la soif), la qualité de construction du scénario, l'étrangeté du personnage principal mais aussi de son alter-égo blond... Comme si deux personnages contemporains débarquaient dans "Le bon, la brute et le truand", par exemple James Dean et Daroussin jeune... A boire sans modération. Pour le tome deux : Stern à cours de livre, part à la ville à la recherche d'un bon roman. Mais évidemment, le pèquenaud fossoyeur va vite être remarqué, et le passé va le rattraper sauvagement. Bizarrement ce tome-là est plus conventionnel (bagarres, saloons, flingues et compagnie) mais l'apparition de l'homosexualité apporte une petite touche contemporaine pas désagréable, mais qui finira par devenir convenue avec le recul. (jamais on n'aurait vu ça dans Jerry Spring, ni même dans Blueberry...) Le tome 3 est aussi assez conventionnel : Notre héros Elijah commence par assommer un méchant avec une marmite de ragoût de lapin mais finit par jouer du flingue comme les autre dans des grandes scènes de fusillade bandes contre bandes. Le tome 6 reviens dans une sorte de pas de côté inattendu puisque Stern a émigré à la ville et se trouve en lien avec la mafia italienne et des révolutionnaires cubains. Il trouvera son salut dans la lecture de Robinson Crusoe ...
Vic & Blood
Vic and Blood est l'adaptation d'une nouvelle écrite par Harlan Ellison, A boy and his dog. L'avantage d'avoir ce matériau littéraire comme base de travail permet d'offrir, en révélant le moins possible, une histoire poignante et d'une grande richesse. Ce n'est pas l'album le plus marquant de Corben visuellement. Pour illustrer ce récit post-apo, le dessinateur choisit un ton sobre, débarrassé des exubérances habituelles. Le dessin reste tout de suite reconnaissable. C'est un des meilleurs Corben à lire, ne vous laissez pas avoir par la couverture banale choisie à l'époque par Comics USA.
La Nouvelle Arcadie
C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu. Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention. Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire. Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village. Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants. Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique. Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique. Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.
La Fragilité des hommes
J'ai emprunté la BD le jour où elle s'est vu postée sur BDthèque, un heureux hasard donc ! Voila une BD qui m'a surpris, même si au vu du titre je m'attendais à quelque chose sur les questions de genre masculine. Mais pas du tout et pour le mieux : c'est une BD sur les petites villes de province, tout ce qui ne se dit pas chez les gens, exprimé par le théâtre de rue. L'idée de départ est assez intéressante et m'a surpris par la direction que ça prenait. Je pensais que le François serait le personnage principal du récit, alors qu'il est finalement simplement le protagoniste. L'idée n'est pas tant de suivre quelqu'un en particulier, donc, mais une trajectoire autour du théâtre de rue et de la façon dont tout cela permet de libérer une parole souvent contenue pendant des années. Il est évident que la BD est inspirée des années pendant lesquelles l'auteur a fait la même chose un peu partout en France ! La longue explication finale permet même d'identifier les influences, faisant de la BD une sorte de pot-pourri du vécu, une compilation qui met en lumière les différentes façons dont la parole fut prise. Souvent triste, engagée, militante même, la prise de parole est la libération des oppressions systémiques (patriarcat en premier, violence sociales, familiales, éducatives, alcoolisme, etc ...) mais aussi quelques moments de joie, éphémère, de luttes ensemble, de participation de chacun à un grand tout. Il y a une vraie envie de faire une BD positive, qui donne le sourire malgré tout ce qu'elle contient, et c'est vraiment chouette. Le dessin colle très bien à l'ambiance et rappelle les petites villes de France, que j'ai connu plusieurs fois lors d'un travail de conférencier itinérant mais aussi lors de vacances à vélo à travers les provinces délaissées. Ce sont les petits cafés, les maisons anciennes et rongées par le temps, les villes où le temps ralentit, voir s'arrête. On est en marge d'un monde, les oubliés chantait Gauvain Serres. L'ambiance est positive mais je sens dedans le poids de ce que sont ces gens, délaissés du pouvoir, oubliés des médias, rejetés dans leur campagne dont ils ne sortent jamais au final. Un bilan amer de notre monde, toujours plus polarisé en ville titanesque. Pour l'ambiance et le positif, le message social et tout ce qui est présenté, je ne peux que recommander cette lecture.
L'Envol du pélican
Il faut reconnaitre que cette BD est bien troussée. Le dessin est lumineux, et ce en dépit de son thème glauque : celui d'une enfance délaissée et violée. Dessin lumineux, oui, plein du soleil d'Amérique du Sud, ce soleil souvent voilé qui brille au-dessus de Lima. Si cette BD est vite lue, les personnages sont travaillés, et les situations émotionnelles parfaitement traduites par le crayon sensible d'Antonia Bañados. Les non-dits se révèlent au gré des pages, tout comme l'indicible, exercice pourtant au-combien difficile. On éprouve les sentiments du jeune Daniel jusque dans sa chair, on voit le mur de silence le cerner de toutes part, ainsi que sa parole se libérer. Tout est à échelle humaine, et trouve sa juste place. Les auteurs sont parvenu à donner corps à une floppée de sentiments que même celles et ceux qui ne les ont jamais éprouvés parviendront à en saisir la teneur. C'est fort, émouvant, concis, pudique.