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Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Macabres
Macabres

Dead, she said (2008) - Joe Coogan se réveille dans la chambre de son meublé, perclus de douleur dans tout son corps. Il a l'impression que tout son matelas est imbibé d'une matière visqueuse. Coogan fait des efforts immenses pour ouvrir les yeux se demandant à quel point il était bourré la veille pour être dans un aussi sale état. Alors que la douleur dans son ventre se fait de plus en plus forte, il doit déployer des trésors d'énergie pour bouger sa main puis ses pieds, puis ses doigts. Il en est à souhaiter à ce que quelqu'un abrège ses souffrances en lui collant une balle dans la tête. Il poursuit ses efforts et parvient à se redresser sur son séant. Il pose les pieds au sol et il se tâte le ventre, y découvrant un trou, selon toute vraisemblance une blessure causée par balle. Il allume la lampe de chevet et regarde son ventre. Il se rend compte que ses intestins se sont dévidés et sont sortis de leur logement abdominal. Il se lève sans paniquer parce que vu son état il a largement passé ce stade. Il comprend que le liquide visqueux qui imbibe son matelas c'est son propre sang. Il se lève. Le lecteur habitué des scénarios de Steve sait qu'il ne doit pas s'attendre à quelque chose de très compliqué. Il va s'agir d'un récit linéaire dans lequel un chasseur de monstre ou un monstre lui-même va s'en prendre à d'autres. Cependant avant même d'avoir entamé sa lecture, il lui sait grâce d'avoir concocté une intrigue pour Bernie Wrightson, pour lui avoir fourni l'occasion de se remettre au dessin, en plus pour illustrer des choses qui lui plaisent. Effectivement, comme l'annonce le titre, un individu passé de vie à trépas revient à la vie pour une raison indéterminée, sans explication de donnée dans le récit. C'est donc à lui qu'il appartient de mener l'enquête d'abord sur les circonstances de sa mort, ensuite sur une épidémie d'insectes tueurs géants. Steve Niles surprend quand même son lecteur avec le corps en train de se décomposer de Joe Coogan qui doit y parer le plus rapidement possible. Il utilise également le fait que Coogan ait été un détective privé ce qui le mêle à une enquête justifiant sa mort et son implication dans l'affaire qui s'en suit. Le scénariste rajoute un personnage féminin pour faire bonne mesure. Veronica Howard ne bénéficie pas de la même exposition que Coogan, mais elle n'est pas non plus cantonnée au rôle de potiche, et encore moins de demoiselle en détresse. Steve Niles concocte donc un scénario sur mesure pour Bernie Wrightson afin qu'il lui soit donné de dessiner ce qu'il aime. Le lecteur retrouve donc un peu de gore (les boyaux de Coogan qui sortent de leur logement), de pauvres personnes confiantes attaquées par des insectes géants, une bibliothèque bien poussiéreuse, un laboratoire avec des cornues et une allure gothique, un monstre avec trop de bras, une séquence évoquant le bon docteur Frankenstein en train de travailler sur son monstre. En effet outre des histoires de monstres, entre autres, pour les magazines Warren , Bernie Wrightson est resté célèbre pour ses planches illustrant le roman de Marie Shelley Frankenstein (1983), ainsi que pour la suite Frankenstein - Le monstre est vivant (2012-2014-2016). Avec le dessin en pleine page, le lecteur observe que l'artiste a utilisé un pinceau ou un crayon plus gros que pour les illustrations de Frankenstein, avec un rendu moins obsessionnel. Il note quand même que Wrightson a beaucoup travaillé la texture du drap imbibé de matière visqueuse, les ombres sur le mur, la texture des lattes de bois et du ciment du mur. Tout du long, il joue sur la forme des aplats de noir, un peu massifs mais très découpés, donnant de la consistance à chaque image. Il note également que Wrightson réalise des visages à la peau un peu lisse, même s'ils sont marqués de plis. La seule exception est celui de Coogan lui-même dont la peau se détériore au fur et à mesure des pages. Par contre le visage de Veronica Howard est lisse au point d'en devenir angélique. Les personnages disposent tous de morphologies distinctes, mais les yeux sont souvent ronds. Du coup les expressions de visage ont beau être variées, elles manquent de naturel, de conviction. Wrightson a opté pour un langage corporel de type naturaliste. Il prend soin de représenter les décors avec une fréquence élevée. Le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver les intérieurs des appartements et des bureaux, assez quelconques, manquant de personnalité. De même les façades des immeubles manquent d'une touche gothique. Du coup, les séquences se déroulant en ville souffre du fait que le dessinateur se contient, et n'utilise pas de licence artistique pour apporter une touche expressionniste à ses descriptions. Le lecteur se résigne à une histoire un peu convenue, mais avec quelques éléments inattendus, et des dessins trop sages. Ce n'est pas non plus une catastrophe : le lecteur peut voir la tension du corps de Joe Coogan alors qu'il essaye de bouger ses membres. Il apprécie la viscosité des intestins qu'il essaye de remettre à leur place. Il sourit en voyant la dextérité avec laquelle Wrightson met en scène le couple de campeurs, l'inquiétude sourde de la femme, l'assurance tranquille de l'homme. Il commence à se dire que l'artiste n'a pas perdu son coup de crayon avec le dessin en double page montrant le docteur Baxter s'occuper de ses pensionnaires, à la fois pour la mise en scène, à la fois pour la texture rocheuse. Il se dit même que Bernie Wrightson est au meilleur de sa forme avec un autre dessin en double page où Joe Coogan est allongé sur une table. Il retrouve en effet la minutie de ses dessins, pour les effets de texture sur la peau, les étranges bocaux en arrière-plan, l'étrange douceur de Veronica Howard qu'il est impossible d'interpréter comme la faiblesse d'une femme sans défense. Certes la narration visuelle manque parfois de conviction, de détails dans certaines cases, et peut se reposer sur des clichés… enfin des images donnant une impression de déjà-vu, ou plutôt déjà dessinés par Wrightson, c’est-à-dire déjà avec une forte personnalité graphique. Le temps d'un dessin, parfois d'une séquence, le lecteur retrouve la sensibilité si particulière à la fois horrifique et gothique des dessins de Bernie Wrightson et la magie opère comme au bon vieux temps d'Eerie & Creepy. Cette histoire se lit rapidement, et Bernie Wrightson n'est pas au sommet de son art. Néanmoins Steve Niles a déjà écrit des histoires bien plus linéaires, et bien plus squelettiques. Il prend soin d'imaginer des séquences en phase avec les préférences de l'artiste, pour mettre en valeur ses points forts. En outre, il est possible que l'amateur apprécie de retrouver les figures classiques du mort-vivant avec une variation inattendue, du savant fou, et de la jolie demoiselle faisant bien plus que simple faire-valoir pour le personnage principal. Bernie Wrightson donne l'impression de s'appliquer jusqu'à en perdre sa saveur pour les séquences en civil, sans monstre et sans horreur. Parc contre, sa personnalité graphique revient à la surface dès que le récit s'engage dans une horreur plus graphique, plus gothique. Doc Macabre (2011) - Un couple est barricadé dans sa maison un peu à l'écart de la ville. À l'extérieur, sur la grande pelouse, plusieurs individus morts dans un état de décomposition plus ou moins avancé sont en train de progresser lentement vers la maison, des zombies. Le mari a appelé Doc Macabre à la rescousse en laissant un message sur son répondeur, mais sa femme commence à douter qu'il arrive à temps. Tout d'un coup, une voix de jeune homme retentit, avertissant les zombies que le temps est venu qu'ils retournent à leur tombe. Les zombies se retournent et commencent à marcher vers Doc Macabre. Celui-ci tient dans ses mains un étrange fusil : il fait tomber une goutte d'un liquide non identifié dans un réservoir situé en amont du canon. Puis il presse la gâchette. Il sort des sortes d'éclair du canon qui se propagent de zombie en zombie. Ils ne s'écroulent pas par terre, à la grande déception de Doc Macabre. Après un instant d'hésitation, ils font demi-tour et se dirigent chacun vers leur tombe où ils s'allongent en commençant à remettre de la terre par-dessus eux pour se recouvrir. Un prêtre sort d'une voiture, en demandant si la situation est résolue. Doc Macabre répond que oui, et tend la facture en indiquant qu'il prend la carte bleue. Il s'agit donc du troisième et dernier récit par ordre chronologique, vaguement connecté avec les deux autres. La connexion consiste dans le fait que Joe Coogan (détective privé de Drive she said) et Kevin (Ghoul) apparaissent dans cette histoire. Comme pour le tome précédent, Steve Niles a fait l'effort de concevoir une vraie histoire et pas juste une trame simpliste, linéaire et convenue. L'histoire commence par une scène introductive montrant Doc Macabre en action pour que le lecteur sache de quoi il est capable, suivi par une page avec ses anciens professeurs parlant de lui pour établir qu'il s'agit d'un génie qui résout des affaires paranormales. Il utilise effectivement une arme et des machineries relevant dune technologie rétro-futuriste. Au fil des pages, le lecteur constate qu'il existe des combinés de téléphone sans fil, ainsi que des terminaux portables pour carte bancaire ; il ne semble pas y avoir encore de téléphone portable ou d'ordinateur portable. Il n'est pas fait mention d'internet. De toutes les manières, l'année réelle du récit est sans incidence sur son déroulement. Le scénariste a donc imaginé un personnage principal assez générique : un jeune homme, inventeur de génie et pourfendeur de créatures surnaturelles. Il avait déjà réalisé une intervention dans The Ghoul. Un trait de caractère le distingue toutefois des personnages sortant de ce moule : il a presque toujours le sourire aux lèvres et il ne semble pas très inquiet face au danger, même si son invention ne fonctionne pas comme il l'avait prévu. Le lecteur a du mal à savoir s'il s'agit d'un optimisme naturel, ou plutôt d'une confiance en lui sans limite. Le lecteur accepte donc bien volontiers d'accompagner Doc Macabre dans ses affaires pour le voir débiter du monstre. Une fois la scène d'introduction passée, il accepte d'enquêter sur une maison hantée. Au vu de la situation, le lecteur habitué de ce genre de récit se doute bien de quoi il retourne. Le plaisir de la lecture ne réside donc pas dans l'intrigue et le suspense, mais plus dans la manière de mettre en œuvre les conventions du genre et de permettre à Bernie Wrightson de réaliser des dessins mémorables dans le genre qu'il affectionne. En ayant lu les deux autres histoires, le lecteur s'est un peu habitué au niveau des dessins de l'artiste, un peu en deçà de sa production dans les années 1970 & 1980. Ceci fait qu'il est agréablement surpris par la première page : une maison isolée dont s'approche des zombies, des textures assez fines sur la peau des zombies, le bois des planches que le mari est en train de clouer sur les fenêtres, l'étoffe fatiguée commençant à se décomposer des vêtements des morts vivants. Il éprouve la sensation d'être revenu à la grande époque de l'artiste. De fait les séquences suivantes confortent l'impression que Bernie Wrightson a retrouvé la fougue de ses jeunes années, la motivation pour réaliser des cases peaufinées afin de transcrire l'horreur ou le merveilleux des scènes. Ainsi le lecteur sourit devant la posture de Doc Macabre tenant son improbable fusil, son léger sourire, sa confiance, et sa morphologie assez fine et peu musculeuse. Il sourit encore en voyant les morts vivants regagner leur tombe et se recouvrir de terre. Wrightson sait doser ses ingrédients pour que le lecteur puisse prendre ce qu'il représente au premier degré, et sourire en comprenant que l'artiste sait qu'il utilise des conventions éculées sans se prendre au sérieux, mais sans s'en moquer. Ce parti pris saute aux yeux avec le dessin de la maison du couple Brooks occupant une demi page, un hommage à ces vieilles demeures propices à abriter des manifestations surnaturelles anciennes. L'apparition du spectre qui persécute le couple Brooks marie également avec un savoir-faire consommé le premier degré, et la réaction critique de Doc Macabre en se retrouvant face à un vieil homme, les bijoux de famille à l'air. L'artiste ne réalise pas des dessins horrifiques dans le but de choquer ou de traumatiser le lecteur, mais pour le divertir, sans rien sacrifier à leur qualité ou à leur minutie pour autant. Le lecteur se retrouve aux anges quand Bernie Wrightson se lâche encore plus dans des dessins premiers degrés. Il commence par découvrir un dessin en double page dans lequel Doc Macabre se tient devant une sorte de sphère montée sur un mat, qui électrise toute cette pièce du laboratoire. Il s'agit d'un magnifique hommage au film Frankenstein, et en même temps d'un moment entièrement intégré au récit. Le même phénomène se reproduit lors d'un dessin en pleine page, mais cette fois-ci pour une vue de l'extérieur de la demeure, où il ne manque ni une brique, ni une tuile, à nouveau une implication totale de l'artiste. Bien sûr, Wrigthson ne réalise pas que des cases pleines à craquer, et il se repose sur les trucs et astuces habituels des comics par exemple lors des scènes de dialogues, avec des arrière-plans pouvant être vides. Même alors, la représentation des personnages reste travaillée et peaufinée. Par la suite, le lecteur découvre encore un dessin en double page quand Lloyd se retrouve face à Joe Coogan et Ghoul. Là encore, Bernie Wrightson a investi beaucoup de temps pour une composition mémorable, pour un dessin léché et soigné, avec un effet impressionnant sur le lecteur qui comprend ce que peut ressentir le pauvre Lloyd face à ces 2 individus sortant de l'ordinaire. Doc Macabre est la troisième histoire issue de la collaboration de Steve Niles et Bernie Wrightson pour IDW. Ils avaient déjà réalisé auparavant City of Others pour Dark Horse Comics. Au fil des pages, le lecteur se rend compte que scénariste et dessinateur sont totalement en phase, avec une forte implication dans leur récit. Steve Niles continue décrire sur mesure pour Wrightson, en ayant pris le temps de développer une véritable histoire, avec une intrigue originale. Wrightson semble avoir été conquis par cette histoire, et cela se ressent dans ses pages plus travaillées que dans les deux précédents récits. Le lecteur éprouve la sensation de retrouver la verve de Wrightson à ses débuts, avec en plus la conscience des auteurs d'écrire pour un public qui attend plus qu'une simple histoire à chute, avec des dessins horrifiques. De fait, la narration intègre les conventions de ce genre de récits, en faisant ressentir que c'est un fait exprès, et sait les utiliser au profit de l'intrigue, mariant ainsi un hommage au genre, avec une histoire premier degré réalisée de main de maître. The Ghoul (2010) - Le lieutenant détective Lloyd Klimp de la police de Los Angels attend un agent très spécial sur le petit aéroport de Burbank, à deux heures du matin, à l'écart des éventuels curieux. Il pense aux différentes affaires sur lesquelles il a déjà enquêtées, aux meurtres sordides. Mais rien dans sa carrière n'a entamé sa conviction que le surnaturel n'existe pas. Sauf que le dernier cas arrivé sur son bureau présente des particularités inexplicables et qu'il a été amené à en parler à ses supérieurs qui ont demandé l'aide d'une agence assez particulière elle aussi. C'est ainsi qu'il assiste à l'atterrissage de l'avion spécialement aménagé amenant The Ghoul, un individu massif de 3 mètres de haut. Malgré son expérience professionnelle, Lloyd Klimpt est très impressionné par Ghoul, au point d'en devenir révérencieux, Ghoul en profitant pour le charrier sur sa naïveté apparente, avec des réponses sarcastiques. Klimpt emmène Ghoul vers le petit camion de déménagement qu'il a loué, pour que Ghoul puisse y caser sa masse imposante. Ce dernier lui demande s'il a ramené à manger et Klimpt conduit le véhicule jusqu'à son pavillon situé sous une bretelle d'autoroute urbaine. Chemin faisant, Klimpt explique la raison de la venue de Ghoul. Le lecteur sait qu'il peut s'attendre à des dessins de Bernie Wrightson avec une forme fluctuante en fonction des planches, et un scénario de Steve Niles vraisemblablement un peu plus consistant que ceux pour la série Criminal Macabre par exemple. Effectivement le scénariste a conservé ses tics d'écriture. En quelques pages l'intrigue est posée : un inspecteur de police qui enquête sur une actrice visiblement immortelle impliquée dans une affaire criminelle, un individu surnaturel l'assistant dans l'enquête. Effectivement Steve Niles n'en a cure de se conformer aux structures classiques d'une histoire. Au final, la rencontre avec les Atwood ne se produit que d'ans le dernier épisode, et l'affrontement est réglé en 4 pages. De manière inattendue, il se montre un peu facétieux en faisant intervenir Joe Coogan dans l'enquête le temps d'une scène (le personnage principal de Dead, she said) et le lecteur rencontre le personnage principal de la collaboration suivante entre Niles & Wrightson : Doc Macabre. C'est même lui qui indique le prénom de Ghoul : Kevin. Niles se montre encore plus facétieux par le fait que Ghoul a ses propres objectifs et que finalement l'épisode deux est consacré à autre chose que l'enquête : des démons qui prennent pied sur Terre à l'occasion de la nuit de Walpurgis. Le lecteur doit accepter de s'en remettre à la fantaisie de Steve Niles qui raconte ce que bon lui semble, ou alors qui conçoit son scénario sur la base de ce que Bernie Wrightson souhaite dessiner. Toutefois, il sait aussi poser une ambiance et être efficace dans sa narration. Le lecteur se rend compte qu'il s'attache facilement à Lloyd Klimpt, impressionné par la masse de Ghoul, et même par sa simple existence qui prouve de manière massive l'existence du surnaturel. Du coup, il sourit et compatit quand Klimpt se rend compte qu'il n'est pas à la hauteur pour affronter les démons, ou qu'il subit les moqueries de Ghoul. Niles sait aussi insuffler une personnalité à Ghoul, blasé et sûr de lui. Le lecteur sourit en voyant ce duo (pas si) mal assorti, entre le professionnel expérimenté se retrouvant en situation de débutant et le professionnel blasé avançant sans coup férir. Il est donc vraisemblable que Bernie Wrightson se retrouve à illustrer une histoire faite sur mesure pour lui. Comme dans Dead she said, le lecteur attend et repère les moments où ce grand artiste retrouve sa magnificence, et ses dessins imposent leur qualité gothique et horrifique. Il n'a pas à attendre très longtemps car dès la page 4, l'artiste en met plein la vue avec le dessin tout simple d'une énorme chaussure qui sort de l'avion, directement sous le nez de Klimpt, totalement pris au dépourvu par la pointure. Bien sûr la peau tendue sur le visage de Ghoul (ou Kevin) évoque celle du monstre de Frankenstein, avec cette sensation de créature à l'étroit dans un corps qui n'arrive pas à la contenir. Les gros plans sur le visage de Ghoul font également ressortir l'intensité de sa présence, comme s'il était entièrement focalisé sur son objectif, ou s'il souffrait intérieurement d'un tourment indicible. Il faut ensuite attendre quelques pages avant que Wrightson ne puisse revenir dans le registre de l'horreur. Le corps crucifié et les têtes sur des piquets manquent un peu d'impact, faute de textures suffisamment travaillées, sur le bois, mais aussi pour les peaux des victimes. Il en va tout autrement pour les démons, car Wrightson soigne plus la texture de leur peau, ainsi que les perforations occasionnées par les balles d'arme à feu. Dans ce même registre, le visage de Joe Coogan s'avère très réussi avec sa chair en décomposition (il faut croire que son embaumement atteint ses limites). Le pire (ou le meilleur d'un point de visuel) arrive lors de l'affrontement contre ce qui se trouve dans le manoir des Atwood où les créatures monstrueuses sont plus réussies que celles à la fin de Drive she said. Pour ce récit, Niles & Wrightson ont donc plus misé sur la fibre horrifique que sur la fibre gothique. Néanmoins, la narration visuelle libère d'autres saveurs étonnantes. Dans la première page, quatre cases sont consacrées à un roulage de cigarette en gros plan, plus vrai que nature, qu'il s'agisse de la texture des brins de tabac, de la position des doigts pour donner la bonne forme à la feuille, ou du léchage pour la coller. Le lecteur a l'impression que Wrightson a fait ça toute sa vie. Quelques pages plus soin, survient l'évocation de la carrière des Atwood, et ces actrices ont effectivement un bien joli minois. Alors que les décors urbains de Dead she said étaient banals, ceux du présent récit disposent de plus de personnalité : la jolie maison au pied d'une pile de pont d'une dizaine de mètres de haut, l'incroyable bazar organisé à l'intérieur de la boutique de pornographie et du bureau de Jones, l'immeuble à moitié délabré qui abrite le bureau de Joe Coogan, ou encore la belle demeure des Atwood. Lorsque Ghoul et Klimpt pénètrent à l'intérieur de ladite demeure, ils passent dans l'entrée et dans des couloirs tapissés de photographies des 3 générations de vedette, entre musée et temple à la gloire de ces dames. Au fil des pages, le lecteur se rend compte que Bernie Wrightson semble s'impliquer de plus en plus, les noirs devenant plus présents et plus travaillés, les traits de texture devenant plus nombreux et plus ouvragés. Le lecteur ne retrouve pas la finesse des traits des illustrations de Frankenstein, mais il retrouve le côté tactile et le niveau de détails des belles illustrations de Wrightson. Cette deuxième histoire réalisée par Bernie Wrightson avec Steve Niles pour IDW s'avère plus savoureuse que la première, avec un scénario plus décontracté, peut-être un peu décomplexé. Bernie Wrightson semble plus à l'aise que sur la première, avec des pages plus réussies, même si elles ne sont pas dans un registre gothique. Il faut donc que le lecteur accepte de renoncer à une partie de ses attentes concernant Wrightson pour pouvoir être en mesure d'apprécier la facétie de Steve Niles, et l'implication différente de Bernie Wrightson.

16/04/2026 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série La Route
La Route

Cette BD est la troisième approche que j'ai de cette histoire, après avoir découvert l'excellent film de John Hillcoat ainsi que la lecture du livre d'origine de Cormack McCarthy. Autant dire que je ne suis pas à une lecture surprise, mais surtout que je peux aisément comparer les trois façon dont l'histoire se déploie. Cependant, je reconnais tout d'abord à Manu Larcenet le talent de nous faire une adaptation qui ne semble pas faire doublon avec le film. C'est certes la même histoire et le même déroulé, mais sans que je ne sente une redondance claire. Il a sa patte artistique, son regard et ses façon de représenter le texte de McCarthy (assez spécial, d'ailleurs, aux phrases courtes et au découpage travaillé). Donc si vous hésitez parce que vous connaissez le film, il n'y a pas lieu de s'inquiéter : Larcenet sait ce qu'il fait et produit une œuvre indépendante, qui complète le film sans le supplanter ou le copier. Maintenant la BD en tant que telle est une adaptation, mais on ne le sent pas. Le texte est souvent absent, les lents passages de silence entrecoupés de moments de violences, graphique, verbale ou physique, rythment le récit qui est une lente marche dans un paysage dévasté. Larcenet à réussi à s'approprier le rythme du texte d'origine pour conter ce récit d'un enfant et d'un père qui luttent pour conserver leurs humanités, dans un monde qui n'est plus que cendre et dévastation. Le récit prend son temps mais n'est jamais lassant, grâce au dessin et à la mise en page qui font enchainer les pages sans que l'on s'en rende compte. Larcenet a désormais son trait noir, charbonneux, collant parfaitement au récit apocalyptique. Si vous avez aimé ses dernières productions, c'est le même et si vous l'appréciez il n'y a aucune raison que vous n'aimiez pas. Une lecture prenante, noire et dure, comme l'était le roman, qui a des airs d'actualité par bon nombres d'aspects mais tente de rester positif par sa tentative de conserver l'humain dans le désespoir. Une histoire qui m'avait déjà marqué deux fois, et qui l'a refait une troisième fois. Et je me dois de féliciter l'auteur d'origine mais aussi Larcenet qui sait ce qu'il fait avec ses pinceaux.

16/04/2026 (modifier)
Couverture de la série J'ai toujours rêvé d'être un fermier
J'ai toujours rêvé d'être un fermier

J’ai beaucoup aimé ce récit, autant pour son sujet que pour son élégance. Son sujet, d’abord, qui me parle énormément. Jean Harambat est fils d’agriculteur et a acquis une ancienne ferme dans les landes. Ce récit nous permet de découvrir son quotidien alors qu’il aménage progressivement, posément son domaine. Je suis toujours admiratif et empli de respect vis-à-vis de ces personnes qui bâtissent quelque chose de leurs mains, sans agressivité et en harmonie avec leur environnement. En cela, cet album m’a fait penser à d’autres pour lesquels j’avais là aussi eu un réel coup de cœur (« L'Oasis », « Ma vie dans les bois ») : clairement, j’ai cette thématique. Son élégance ensuite. Du dessin, bien entendu. Tout d’abord dans le trait, direct, épuré, sans artifices de l’auteur. Ensuite dans le choix des couleurs, douces et naturelles. Enfin dans les sujets choisis. Il y a ici certains dessins, d’arbres notamment, qui les magnifient en toute simplicité. Dans l’écriture aussi. Jean Harambat a vraiment une belle plume et une culture étendue qui lui permettent d’aborder des sujets très terrestres sans être pour autant terre à terre. Je me suis attardé sur certaines phrases, les trouvant aussi élégantes que pertinentes. Enfin il y a ce découpage en courts chapitres. Parfois anecdotiques, parfois philosophiques, ces évocations de son quotidien, ses réflexions, ses inquiétudes nous dévoilent l’homme derrière l’auteur. La tendresse, l’amour qu’il éprouve pour son terroir, ses amis, ses voisins, sa famille, la nature environnante sont palpables et participent à la création de ce climat apaisé. Et alors même que la masse de travail abattu ma fatigue rien qu’en y pensant, j’en viens à l’envier pour cette forme de sérénité qui lui permet de profiter de l’instant présent même si celui-ci consiste à suivre un troupeau de moutons sous la pluie ou à vérifier une à une les tuiles d'un vieux toit vermoulu. Apaisant, beau, profond et léger à la fois. Elégant.

15/04/2026 (modifier)
Par Spooky
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Les Guerres de Lucas
Les Guerres de Lucas

Difficile d'éviter la redite par rapport à ce qu'ont écrit mes camarades, d'autant plus que les avis sont quasiment unanimes : c'est de la très bonne BD. On sent que les auteurs ont longuement travaillé, en termes de documentation d'abord, d'élaboration graphique et de préparation. La construction de Star Wars a par ailleurs généré une littérature monstrueuse depuis quatre décennies, le scénariste n'a dû avoir que l'embarras du choix pour ses sources. Pas évident, par conséquent, de démêler le vrai du faux. En tous les cas le résultat semble aussi véridique que possible, ne négligeant aucune des difficultés qu'a pu rencontrer George Lucas, presque seul face à ce projet titanesque, au fil des années. J'ai pour ma part appris pas mal de choses, comme la relation qu'ont eu Carrie Fisher et Harrison Ford durant le tournage, ou le fait -incroyable- que la Fox n'ait signé le contrat qu'une fois que le film était achevé, ou presque... Au-delà de la liste de ces difficultés, les auteurs ont réussi à glisser quelques moments sympathiques, ou plutôt ironiques, montrant le sort qui s'acharne ou une certaine revanche en termes de succès public et surtout financier. Beau travail du dessinateur, qui ne s'est pas échiné à vouloir être réaliste, mais plutôt à rendre des expressions (le charme de Ford) et des ambiances. J'ai hâte de lire le tome 2.

15/04/2026 (modifier)
Couverture de la série Dans l'intimité de Marie
Dans l'intimité de Marie

J’ai vraiment adoré Dans l’intimité de Marie de Shuzo Oshimi. L’intrigue est captivante du début à la fin et m’a tenu en haleine tout au long de la lecture. On pense au départ à une simple histoire d’échange de corps, mais le récit se révèle bien plus profond et psychologiquement riche. Les dessins sont particulièrement réussis : expressifs et immersifs, ils renforcent parfaitement l’atmosphère troublante du manga et permettent de ressentir pleinement les émotions des personnages. J’ai également apprécié le rythme de l’histoire, qui se lit rapidement tout en restant parfaitement maîtrisé. Chaque chapitre donne envie de connaître la suite, rendant la lecture très addictive. La révélation finale apporte une dimension supplémentaire à l’ensemble et invite à relire l’œuvre sous un nouveau regard. Tout est cohérent et soigneusement construit, ce qui témoigne du talent narratif de l’auteur. En résumé, c’est un manga prenant, intelligent et maîtrisé, que je recommande sans hésitation à tous les amateurs de récits psychologiques. Une excellente lecture ! 4.5 et je vais suivre Gruizzli et Jeïrhk en lui attribuant la note maximale, car c'est amplement mérité.

14/04/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5
Couverture de la série Modeste et Pompon
Modeste et Pompon

Cette série fait partie de ma mémoire visuelle, même avant de savoir lire dans une quelconque langue. Les dessins de Franquin sont stupéfiants: toute une époque traduite dans le design des objets utilitaires ou décoratifs, les meubles et les automobiles crient années 50! Les personnages sont drôles, depuis les excitations de Modeste jusqu'à la retenue de Pompon: «sois bien calme, Modeste!» ; du cousin irritant Félix (avec ses gadgets inutiles) aux trois neveux destructeurs. Mais mes préférés sont les voisins Dubruit (gags de Goscinny) et Ducrin (gags de Greg). Franquin a eu recours à plusieurs scénaristes, aussi Tibet et Peyo, entre autres: il fallait respecter les délais de livraison pour le journal Tintin! La reprise de la série par Attanasio et d’autres auteurs a été courageuse et honnête, sans pour autant réussir à atteindre la qualité initiale. P.S. Je ne peux m’empêcher de penser à certaines similitudes avec Donald de Carl Barks; coïncidence ou influence inconsciente chez Franquin?

14/04/2026 (modifier)
Par Hub
Note: 4/5
Couverture de la série Drome
Drome

Drome, c’est clairement pas une BD comme les autres. C’est même difficile de la ranger quelque part. On est face à un objet un peu extraterrestre dans le 9e art. L’histoire, sur le papier, est assez simple : une sorte de genèse, avec des entités qui créent la vie, le chaos qui s’installe, puis une tentative d’imposer un ordre. Une lutte entre forces opposées, presque mythologique. Mais très vite, tu comprends que ce n’est pas vraiment ça l’essentiel. Parce que Drome, ça se lit autant que ça se regarde. C’est une BD quasiment muette, qui repose énormément sur sa narration visuelle. Et là, Lonergan est en démonstration. Il joue avec les cases, les découpe, les répète, les déforme. Il te fait ressentir le temps, le mouvement, les impacts… juste avec la mise en page. Par moments, t’as presque l’impression de redécouvrir comment lire une BD. Visuellement, c’est fascinant. Minimaliste en apparence, mais en réalité ultra travaillé. Les couleurs, les compositions, le rythme… tout est pensé pour t’embarquer dans une expérience plus que dans une simple histoire. Mais justement, ça peut aussi créer une distance. C’est brillant, c’est original, mais parfois plus cérébral qu’émotionnel. On admire beaucoup… sans toujours être totalement impliqué. Au final, Drome, c’est une œuvre à part. Pas forcément accessible, pas forcément pour tout le monde, mais clairement marquante. Une BD expérimentale, audacieuse, presque déroutante… mais impossible à ignorer.

14/04/2026 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Les Folles
Les Folles

Les hyènes ne font pas des lions. Dolores Alcatena a hérité du talent graphique de son illustre père : Enrique Alcatena. Une artiste argentine reconnue dans son pays où elle a déjà publié plusieurs albums, ce "Les Folles" est sa première BD traduite en France. Une première lecture qui ne m'avait pas complètement convaincu, j'ai donc laissé passer quelques jours avant d'entreprendre une seconde lecture plus probante. Depuis l'excellent Watership Down je rechigne moins à lire une BD où des animaux sont les personnages principaux. On va donc suivre l'itinéraire de Namomo, une hyène, de sa prime jeunesse à un âge avancé. Et pour apprécier un tant soit peu ce parcours initiatique, il faut appréhender ce récit comme un conte où légendes et famille en sont la colonne vertébrale. Dolores Alcatena a voulu réhabiliter cet animal à l'aspect disgracieux, à la curieuse démarche et au ricanement glaçant, on les dit laides. Un album qui se veut féministe, les hyènes tachetées vivent en clan dans un système social matriarcal où mères, sœurs et filles en sont la clé de voûte. Une narration dominée par la voix off de Namomo où chaque chapitre se concentre sur une étape de son cheminement, cela permet de comprendre sa difficulté à se sentir une Folle au sein de son clan. Ça peut paraître brut de décoffrage et manquant d'onirisme mais le rythme est bien dosé et je me suis finalement attaché à cette hyène en quête de réponses. Un récit sur la différence et la difficulté d'appartenir à un groupe. Un noir et blanc tranché, torturé et réaliste qui me plait énormément. Dolores Alcatena a incontestablement du talent, elle arrive à retranscrire les émotions d'un simple regard ou suivant une posture tout en gardant l'aspect animal des hyènes. De même avec ce « sourire » accentué qui rend ce carnivore si impénétrable. Une BD qui divisera.

14/04/2026 (modifier)
Par Ju
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série L'Odyssée d'Hakim
L'Odyssée d'Hakim

Assez friand des bds de Toulmé de façon générale, pour leur côté humain, social et faciles à lire, je me suis embarqué dans cette oeuvre, qui est la plus ambitieuse de ses productions, en tout cas au moment où il l'a commencée (avant Les Reflets du Monde). Nous suivons donc le destin d'Hakim, réfugié syrien, sa vie en Syrie, son exil et son arrivée en France. Le récit est entrecoupé par des interviews que Toulmé fait avec Hakim en France, et cela amène un côté authentique, de reportage presque. Le livre est touchant, évidemment. Je trouve que pour ça, Toulmé sait y faire. Ca ne tombe pas dans le pathos, les évènements se suivent de manière clinique, mais l'auteur réussit à faire passer toute l'horreur, l'injustice de la situation et donc, des émotions. On s'attache forcément au personnage, et si j'ai pu parfois trouver quelques longueurs, il y a quelques passages franchement palpitants ou j'étais horrifié et hyper concerné (mention spéciale à la traversée de la Méditerranée et aux camps en Hongrie). Et puis, et les autres avis le disent très bien, c'est touchant parce que ce genre d'histoire est extrêmement touchant. Hakim, comme tous les autres, ne traversent pas tout ça, toute cette hostilité, cette injustice, pour d'obscures raisons de venir nous piquer notre boulot, nos sous et je ne sais quoi d'autre. S'ils avaient une vie convenable, ou si la guerre et les régimes autoritaires n'avaient pas ravagé leurs chez eux, ils se seraient épargnés le voyage. En plus de nous faire vivre la dureté du voyage, j'ai bien aimé le soin que Toulmé met à nous décrire la vie et la situation en France d'Hakim et de sa famille. De nous montrer que même avec toute la volonté du monde, quand on est dans cette situation, c'est la grosse galère. Et personne n'aimerait être à cette place, en tout cas personne qui n'a connu ce genre d'évènement qui pousse à l'exil. Un autre élément que j'ai trouvé intéressant et qui démystifie un peu le mythe du méchant migrant avide de sang, c'est que l'auteur nous montre bien que pour pouvoir partir, pour engager le voyage, eh bien il faut de l'argent, et pas un tout petit peu d'argent. Hakim ne vient pas d'une classe populaire, plutôt, je dirais, du haut de la classe moyenne voire un peu plus, et sa belle famille semble appartenir à une classe plus aisée encore. C'est bien de comprendre, je trouve, que même partir, dans de telles conditions, dans la clandestinité, en risquant sa vie, en étant humiliés et mis au ban dans tous les endroits que l'on traverse, ça reste un certain "luxe", quelque chose que tout le monde ne peut pas se permettre. Pour finir sur le dessin, il est très efficace, le style bien reconnaissable de Toulmé fonctionne bien. Je garde du souvenir de cette lecture une teinte bleutée, et effectivement le bleu est très présent dans la colorisation. Alors pourquoi pas, on s'y habitue comme à chaque fois qu'il y a un parti pris de couleur un peu original, mais je préfère quand ça reste blanc, plus classique, en tout cas pour ce genre de récit. Le bleu n'apporte pas grand chose. Pas de surprises, je suis de l'avis de tout le monde : une bd essentielle, bien racontée et terriblement humaine.

14/04/2026 (modifier)
Par Hub
Note: 4/5
Couverture de la série The blue Flame
The blue Flame

Avec The Blue Flame, Christopher Cantwell ne raconte pas une histoire de super-héros. Il démonte le concept. On suit Sam Brausam, un type ultra banal : plombier / réparateur de chaudière le jour, super-héros amateur la nuit. Un homme sans envergure, presque invisible, qui va pourtant se retrouver au centre de quelque chose de totalement démesuré. Car très vite, le décor explose : l’humanité est jugée par une civilisation extraterrestre, et Sam devient, malgré lui, l’avocat de toute une espèce dans un procès cosmique qui le dépasse totalement. Le point de départ est fascinant. Mais très vite, le récit dérape — dans le bon sens du terme. La narration se fragmente, les repères éclatent, et le lecteur est plongé dans une expérience presque mentale. Réalité, souvenirs, fantasmes : tout se mélange. Cantwell ne cherche jamais à rassurer, il préfère perdre son lecteur pour mieux l’immerger dans la psyché de son personnage. On est loin du comics confortable : ici, il faut accepter de lâcher prise. Visuellement, Adam Gorham accompagne parfaitement cette dérive. Son trait, appuyé par des couleurs fortes et parfois presque agressives, renforce cette impression de flottement permanent. L’ambiance devient vite oppressante, parfois même hypnotique, et sert pleinement le propos. Mais cette ambition a un revers. À force de brouiller les lignes, le récit peut sembler flou, presque insaisissable. L’émotion peine parfois à émerger, les personnages restant à distance, comme noyés dans le concept. Ce n’est pas un défaut anodin : certains lecteurs risquent de décrocher, faute d’ancrage clair. Reste une œuvre singulière, exigeante, qui ne cherche jamais à plaire mais à questionner. The Blue Flame ne donne pas de réponses simples, et c’est précisément ce qui fait sa force. Un comics audacieux, déroutant, qui mérite qu’on s’y confronte — même au risque de ne pas en sortir totalement indemne.

14/04/2026 (modifier)