Après lecture du 3e et dernier tome de cette saga, il est enfin possible de se faire un avis complet sur ce spin-off de la saga mère Le Château des étoiles, et ainsi, de refondre entièrement mon avis. Alain Ayroles, mon auteur vivant préféré, qui rejoint une de mes sagas d'aventure/SF préférée, ça ressemblait au Graal... Seule petite déception pour ma part, au moment de la sortie du premier tome : le dessin. Étienne Jung a une patte bien à lui, et non dénuée d'une certaine élégance, mais son trait fait peut-être un peu trop Disney, un peu trop dessin animé pour moi. Si cela conviendrait très bien à une série jeunesse, je trouve que Les Chimères de Vénus aurait mérité un trait plus classique, plus réaliste, qui aurait vraiment fait honneur au ton grandiose et épique du récit. Néanmoins, on s'habitue à ces choix graphiques, et cela ne gâche en rien l'aventure.
Et quelle aventure !!! Après nous avoir proposé plus ou moins la même histoire avec Les Indes fourbes et La Terre verte, et même - dans une moindre mesure - avec L'Ombre des Lumières, son récit s'éloigne un peu de ces standards. Certes, il y a toujours les méchants colons capitalistes avant l'heure et les conflits entre peuples, mais ça s'arrête à peu près là. Je crois que c'est de toute façon un fil directeur évident de l'œuvre d'Ayroles.
Ici, le fil directeur est avant tout une histoire d'amour, qui devient de plus en plus belle et de plus en plus pure à mesure qu'elle se dévoile, et surtout qui trouve un aboutissement particulièrement satisfaisant dans le tome 3. J'avoue que je ne m'attendais pas à ces retournements, qui donnent tout son sens à l'histoire. Comme dans les meilleurs Ayroles, l'émotion est au rendez-vous, la dimension tragique des personnages se révèle dans toute sa splendeur, sans jamais entraver une tonalité épique qui ne manque pas d'ampleur.
En marchant sur les pas de Jules Verne, Ayroles déploie une aventure aux proportions phénoménales qui sait parfaitement articuler l'intime et le grandiose, en voguant d'une histoire d'amour absolu à un conflit géopolitique entre deux grandes puissances colonisatrices. Le terrain vénusien est l'occasion pour l'auteur de voguer entre Voyage au centre de la Terre et Jurassic Park avec le plus grand brio, sans jamais perdre son identité propre. On voyage et on rêve comme on ne l'avait plus fait chez Ayroles depuis De Cape et de Crocs, qui est finalement la saga ayrolienne sans doute la plus proche de ces Chimères de Vénus (même si on ne prétendra pas que cette dernière égale la meilleure saga de BD jamais écrite !).
La puissance des personnage qui monte progressivement au cours du récit nous place dans un 3e tome extrêmement réussi face à des dilemmes d'une puissance qu'on aurait presque oubliée chez l'auteur. Ce que j'aime tout particulièrement, c'est le soin qu'il apporte aux personnages secondaires. De la bonne Prudence au forçat sensible bizarrement surnommé Pitaine, en passant par les deux scientifiques patauds mais attachants ou par le général borné et pas aussi insensible qu'il voudrait le faire croire, chaque personnage a droit à son caractère propre, et à un développement narratif soigné qui sert merveilleusement le récit. Aucun n'est inutile, chacun est à sa place.
C'est aussi cette finesse d'écriture absolue, s'étendant à des dialogues irrésistibles, qui donne une profondeur insoupçonnée à ces Chimères de Vénus. Ce n'est pas la première fois chez Ayroles, mais il renoue avec sa jolie réflexion sur la poésie comme antidote aux dérives politiques, sur l'opposition entre artistes et institutions. En cela, l'auteur tutoie à nouveau les étoiles, et Les Chimères de Vénus n'a rien à envier aux meilleures œuvres de son auteur sur ce plan. La réflexion reste toujours en sous-texte, mais cela ne lui en donne qu'une plus grande efficacité.
Original, puissant, surprenant, poétique, envoûtant... On ne finirait pas cette liste de qualificatifs susceptibles de s'adresser à ce magnifique spin-off d'une grande saga. Mais là où, même avec tout mon amour, j'ai tendance à trouver qu'Alex Alice a parfois tendance à s'enliser dans sa propre saga avec les derniers tomes (surtout le 7), Alain Ayroles - en bon amateur de théâtre - aura eu la sagesse de concevoir son récit comme une simple trilogie qui n'aura fait que monter en puissance jusqu'à une apothéose mémorable.
Si on n'avait peur d'être un peu grandiloquent, on aurait envie de crier à notre tour, avec l'auteur et son personnage : "Ad augusta per angusta !"
Les dessins "beaux" ? dit la présentation de l'œuvre. Et puis quoi encore ? Mais prenants, d'accord, de même que l'histoire sombre et mystérieuse. Je l'ai lu il y a un certain temps donc ne me rappelle pas des méandres, de toute façon, le propos semble de maintenir le lecteur dans l'obscurité, l'attente, et parfois la mystérieuse intensité du blast. Je me disais surtout en lisant que j'aimerais vivre cette accélération, mais pas au prix de la noirceur et de l'ennui qui l'environne. Non ! Ce qu'il y a de plus beau pour moi est l'aube, on voit la distance. Pourtant, cette lecture aura été stimulante, bon, pas au point que je relise. Mais parce que le mélange d'ennui, de noirceur, d'intensité et l'originalité du trait charbonneux apporte du nouveau. Et le nouveau, du moins dans les œuvres pour moi, ailleurs, ça peut être très destructeur : "Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !" comme dit Baudelaire dans Le Voyage.
Avant qu'on n'arrive au fond… La forme est parfaite ! Les protagonistes sont bien dessinés, et le trait est dynamique, surtout pour la Baron Noir ! Le paysage n'est pas encombré, ainsi ce dynamisme et les dialogues ressortent mieux. Que j'ai souris ! Bon, aucune bd ne m'a fait rire, donc sourire, c'est le plus ! Les rapports de force et l'absurde sont bien évoqués, sans parler de la bêtise et de l'hypocrisie. Marquée par notre société, je pense que cette bd pourrait plaire dans des sociétés bien différentes, pourvu qu'elle ait des rapports de force assez tranchés, ce qui est généralement le cas. Bd malheureusement universelle, donc !
J'ai à peine commencé à lire ce que j'ai dans ma collection Servais.
La belle coquetière m'avait laissé de marbre malgré la beauté du dessin. Mais en lisant Fanchon, j'ai pris une petite claque.
J'ai trouvé pour commencer que Servais sortait de l'illustration pour faire vraiment du dessin. Par exemple, l'aliénation urbaine du personnage principal est vraiment bien retranscrite dans les premières pages.
Servais a choisit des thèmes puissants pour son histoire : les amours d'enfance, l'impossible retour à l'adolescence, le sentiment d'absence... Le tout au service d'une histoire très belle et très triste.
Ca aurait pu faire un beau film de cinéma. Il manque peut être une dizaine de pages pour en faire un chef d'oeuvre absolu. Car si l'histoire sait prendre son temps, j'ai trouvé que ça allait un tout petit peu trop vite vers la fin.
Une bd à lire pour constater que Servais est tout à fait capable de générer de puissantes émotions.
Des trois one shots publiés avec Jamar, c'est celui que j'ai le plus apprécié.
Intrigue travaillée, dialogues ciselés, gros travail de Jamar pour reconstituer le Paris du 17eme.
On a droit à un dossier de 5 pages à la fin de l'album avec de jolis esquisses.
Une lecture tout à fait recommandable.
Toujours dans les publications de Gimenez avant son mariage avec Jodo, nous avons Mutante, un recueil d'histoires courtes.
La meilleure histoire est celle qui introduit l'album, "princesse de rêve", les autres récits sont un peu trop courts pour rester en tête. L'ensemble reste solide.
Ce qui a retenu mon attention, c'est surtout la maîtrise du vocabulaire SF et la qualité des dialogues. On a parfois l'impression de lire du Jodorowsky alors que Gimenez est seul au scénario.
Le dessin est juste superbe, aucun superlatif ne peut restituer correctement ce que l'on admire à chaque page qui se tourne.
Un petit chef d'oeuvre SF de Carlos Trillo magnifiquement mise en scène par Gimenez : voici Gangrène.
Publié en 1987, cette bande nous montre un Juan Gimenez ayant déjà atteint sa pleine maturité graphique.
Cerise sur le gâteau on a ici un récit mordant, plein d'ironie avec une conclusion à la hauteur.
Les années 80, quelle époque de rêve pour les fans de science fiction...
C'est donc ça une œuvre de jeunesse ?
Une histoire de Barreiro simple mais efficace, très bien écrite et surtout les prémisses de ce qui deviendra le style Gimenez : science de la mise en scène, palette de couleurs idéale pour créer une ambiance SF, amour des vaisseaux spatiaux... Et un coup de crayon unique. On reconnaît un décor ou un personnage dessiné par Gimenez au premier coup d'œil.
C'est peut être une oeuvre de jeunesse mais la galaxie Gimenez, née de ce trou noir en 1981, était déjà prête à prendre le pouvoir.
Eh bien, que voilà une série vraiment emballante, bien fichue !
J’ai un temps cru que l’empilement des thèmes abordés durant le récit allait le rendre indigeste, ou allait le faire partir dans tous les sens, c’est-à-dire n’importe où.
Car il y a des tonnes de sujets abordés ! La guerre d’Algérie et ses conséquences, les enjeux post-coloniaux à propos du contrôle de certaines ressources, les luttes sociales actuelles (ZAD, fermeture de certains sites industriels entre autres), les relations internationales (avec le pays émergent qu’est l’Inde par exemple, ou autour des relations Franco algériennes), les enjeux autour du nucléaire, etc.
Et avec cet arrière-plan des plus riches, les auteurs ont bâti un récit uchronique (autour de l’usage de ces robots géants, mais pas que – voir Fillon président…) et surtout un récit qui commence comme un polar (et le reste aussi en grande partie dans les deux derniers tomes, même si cet aspect s’efface peu à peu).
Un récit très riche donc, mais finalement équilibré. Même si certains détails m’ont un peu moins convaincu : la quête familiale de Tayeb – surtout dans le dernier tome, mais aussi les allers-retours entre France et Algérie un chouia trop « facile » pour le chef mafieux « dieu-le-père ». Mais ce sont des bémols mineurs, compensés largement par la richesse de l’intrigue, une narration aérée et fluide, et des personnages finalement pas si monolithiques que ça (Tayeb en tête).
Mais bon, ça reste quand même un chouette série, que j’ai dévoré d’une traite – une longue traite quand même, parce que chaque tome offre une pagination conséquente.
Quand on nait avec une cuillère d’argent dans la bouche, on croit être préservé à vie des problèmes de fric, et on imagine encore moins être un jour concerné par la pauvreté. C’est pourtant ce qui est arrivé à Florence Dupré la Tour, comme elle le raconte dans ce témoignage rare, à peine croyable.
Après « Cruelle », « Pucelle » et « Jumelle », l'autrice poursuit son parcours autobiographique avec cette fois pour thématique, comme le suggère le titre, son rapport à l’argent. Comment pourrait-on être désargentée et pauvre quand on vient d’un milieu bourgeois où l’entre-soi est soigneusement préservé, quitte à arranger des mariages consanguins, en ayant passé toute son enfance dans une magnifique demeure entouré d’un vaste jardin ? C’est pourtant bien ce qu’elle a vécu, « Mâââdemoiselle » Dupré la Tour. La dèche, la vraie, comme n’importe quel déclassé social, n’importe quel « gueux », à tirer le diable par la queue chaque fin de mois. Avec son patronyme à rallonge qui en impose à tous les « Dupont-Martin » de base, on pourrait hausser les épaules et juste se dire, elle doit être un peu mytho la meuf…
C’est sans compter sur son talent de conteuse, car il faut le dire, on est immédiatement embarqué dans cette histoire où à plusieurs reprises il y a de quoi tomber de sa chaise. Dans un style crobardesque, qui fonctionne très bien par son côté expressif et évocateur — et on sait très bien que depuis Reiser, il faut un certain talent pour faire du « moche », un parti pris parfaitement maîtrisé aujourd'hui par des auteurs comme Lefred-Thouron ou Marion Montaigne — Florence Dupré la Tour va dérouler son récit, avec humour et une sincérité qui l’honore. Ce problème de thune commencera à l’adolescence, où le désir d’indépendance se manifeste très naturellement. Mais si maman refuse d’accorder un minimum d’argent de poche à sa progéniture, cela devient vite problématique. C’est ainsi que Florence, à l’âge de 17 ans, va se retrouver à errer dans les rues comme une pauvrette en compagnie de sa sœur jumelle Bénédicte, contrainte de fouiller dans les fontaines en espérant trouver de quoi de se payer un coca… pour deux ! Le début d’une longue galère où elle connaîtra ensuite, après des débuts difficile dans la bande dessinée, l’angoisse de se retrouver à la rue, contrainte de vivre dans un appartement aux murs moisis avec ses deux enfants en bas âge, sans aucun soutien financier de parents indifférents à sa souffrance.
Il serait pourtant difficile d’y voir un récit à charge, celui-ci ayant davantage une fonction exutoire. L’autrice ne fait jamais montre d’acrimonie (même si on sent une part de colère, y compris contre elle-même), elle s'efforce d’être factuelle, confirmant qu’on peut avoir des oursins dans les poches tout en étant pété de thunes. Bien au contraire, cette dernière explique, un peu honteuse, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour ses géniteurs, lesquels ne lui ont pourtant pas fait de cadeaux ni soutenu dans ses choix. Elle fait même preuve de compréhension à leur égard. Non, c’est sûr, ses parents n’étaient pas des salauds. Peut-être étaient-ils eux-mêmes victimes de leur éducation bourgeoise, qui leur avait appris à considérer comme vulgaire le fait de s’épancher sur leurs états d’âme. Dans ce milieu, il est mal vu de demander de l’aide, il n’y a que les pauvres qui peuvent faire ça ! Bien élevée, « Mademoiselle Florence » avait appris à la fermer sans réclamer : rester digne à tout prix, c’était tout ce qui comptait, surtout quand on avait cette chance de porter un patronyme de noble !
Cette bande dessinée expose à la lumière un milieu finalement assez méconnu et qui a plutôt tendance à pratiquer le secret et l’entre soi — on ne sait jamais, ça pourrait donner des idées aux gueux qui sont à leurs portes et convoitent le magot. Une question revient souvent au cours des pages : comment ses proches ont-ils accueilli le livre ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait n’est pas des plus flatteurs, même si la conclusion du livre vient tempérer cette impression.
« Jeune et fauchée », qui aborde en filigrane le statut difficile de bédéiste, s’avère un récit passionnant que l’on dévore littéralement, la rareté du sujet (être "bourgeois" et pauvre à la fois) en renforçant l’intérêt. De par son style aussi bien graphique que narratif, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec cet album de Carole Lobel, En territoire ennemi (paru en 2024 chez L’Association), qui traite de façon tout aussi saisissante des traumatismes résultant d’une relation toxique pour ses victimes. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage de Florence Dupré la Tour est un vrai coup de cœur qui touche avant tout par son authenticité.
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Les Chimères de Vénus
Après lecture du 3e et dernier tome de cette saga, il est enfin possible de se faire un avis complet sur ce spin-off de la saga mère Le Château des étoiles, et ainsi, de refondre entièrement mon avis. Alain Ayroles, mon auteur vivant préféré, qui rejoint une de mes sagas d'aventure/SF préférée, ça ressemblait au Graal... Seule petite déception pour ma part, au moment de la sortie du premier tome : le dessin. Étienne Jung a une patte bien à lui, et non dénuée d'une certaine élégance, mais son trait fait peut-être un peu trop Disney, un peu trop dessin animé pour moi. Si cela conviendrait très bien à une série jeunesse, je trouve que Les Chimères de Vénus aurait mérité un trait plus classique, plus réaliste, qui aurait vraiment fait honneur au ton grandiose et épique du récit. Néanmoins, on s'habitue à ces choix graphiques, et cela ne gâche en rien l'aventure. Et quelle aventure !!! Après nous avoir proposé plus ou moins la même histoire avec Les Indes fourbes et La Terre verte, et même - dans une moindre mesure - avec L'Ombre des Lumières, son récit s'éloigne un peu de ces standards. Certes, il y a toujours les méchants colons capitalistes avant l'heure et les conflits entre peuples, mais ça s'arrête à peu près là. Je crois que c'est de toute façon un fil directeur évident de l'œuvre d'Ayroles. Ici, le fil directeur est avant tout une histoire d'amour, qui devient de plus en plus belle et de plus en plus pure à mesure qu'elle se dévoile, et surtout qui trouve un aboutissement particulièrement satisfaisant dans le tome 3. J'avoue que je ne m'attendais pas à ces retournements, qui donnent tout son sens à l'histoire. Comme dans les meilleurs Ayroles, l'émotion est au rendez-vous, la dimension tragique des personnages se révèle dans toute sa splendeur, sans jamais entraver une tonalité épique qui ne manque pas d'ampleur. En marchant sur les pas de Jules Verne, Ayroles déploie une aventure aux proportions phénoménales qui sait parfaitement articuler l'intime et le grandiose, en voguant d'une histoire d'amour absolu à un conflit géopolitique entre deux grandes puissances colonisatrices. Le terrain vénusien est l'occasion pour l'auteur de voguer entre Voyage au centre de la Terre et Jurassic Park avec le plus grand brio, sans jamais perdre son identité propre. On voyage et on rêve comme on ne l'avait plus fait chez Ayroles depuis De Cape et de Crocs, qui est finalement la saga ayrolienne sans doute la plus proche de ces Chimères de Vénus (même si on ne prétendra pas que cette dernière égale la meilleure saga de BD jamais écrite !). La puissance des personnage qui monte progressivement au cours du récit nous place dans un 3e tome extrêmement réussi face à des dilemmes d'une puissance qu'on aurait presque oubliée chez l'auteur. Ce que j'aime tout particulièrement, c'est le soin qu'il apporte aux personnages secondaires. De la bonne Prudence au forçat sensible bizarrement surnommé Pitaine, en passant par les deux scientifiques patauds mais attachants ou par le général borné et pas aussi insensible qu'il voudrait le faire croire, chaque personnage a droit à son caractère propre, et à un développement narratif soigné qui sert merveilleusement le récit. Aucun n'est inutile, chacun est à sa place. C'est aussi cette finesse d'écriture absolue, s'étendant à des dialogues irrésistibles, qui donne une profondeur insoupçonnée à ces Chimères de Vénus. Ce n'est pas la première fois chez Ayroles, mais il renoue avec sa jolie réflexion sur la poésie comme antidote aux dérives politiques, sur l'opposition entre artistes et institutions. En cela, l'auteur tutoie à nouveau les étoiles, et Les Chimères de Vénus n'a rien à envier aux meilleures œuvres de son auteur sur ce plan. La réflexion reste toujours en sous-texte, mais cela ne lui en donne qu'une plus grande efficacité. Original, puissant, surprenant, poétique, envoûtant... On ne finirait pas cette liste de qualificatifs susceptibles de s'adresser à ce magnifique spin-off d'une grande saga. Mais là où, même avec tout mon amour, j'ai tendance à trouver qu'Alex Alice a parfois tendance à s'enliser dans sa propre saga avec les derniers tomes (surtout le 7), Alain Ayroles - en bon amateur de théâtre - aura eu la sagesse de concevoir son récit comme une simple trilogie qui n'aura fait que monter en puissance jusqu'à une apothéose mémorable. Si on n'avait peur d'être un peu grandiloquent, on aurait envie de crier à notre tour, avec l'auteur et son personnage : "Ad augusta per angusta !"
Blast
Les dessins "beaux" ? dit la présentation de l'œuvre. Et puis quoi encore ? Mais prenants, d'accord, de même que l'histoire sombre et mystérieuse. Je l'ai lu il y a un certain temps donc ne me rappelle pas des méandres, de toute façon, le propos semble de maintenir le lecteur dans l'obscurité, l'attente, et parfois la mystérieuse intensité du blast. Je me disais surtout en lisant que j'aimerais vivre cette accélération, mais pas au prix de la noirceur et de l'ennui qui l'environne. Non ! Ce qu'il y a de plus beau pour moi est l'aube, on voit la distance. Pourtant, cette lecture aura été stimulante, bon, pas au point que je relise. Mais parce que le mélange d'ennui, de noirceur, d'intensité et l'originalité du trait charbonneux apporte du nouveau. Et le nouveau, du moins dans les œuvres pour moi, ailleurs, ça peut être très destructeur : "Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !" comme dit Baudelaire dans Le Voyage.
Le Baron Noir
Avant qu'on n'arrive au fond… La forme est parfaite ! Les protagonistes sont bien dessinés, et le trait est dynamique, surtout pour la Baron Noir ! Le paysage n'est pas encombré, ainsi ce dynamisme et les dialogues ressortent mieux. Que j'ai souris ! Bon, aucune bd ne m'a fait rire, donc sourire, c'est le plus ! Les rapports de force et l'absurde sont bien évoqués, sans parler de la bêtise et de l'hypocrisie. Marquée par notre société, je pense que cette bd pourrait plaire dans des sociétés bien différentes, pourvu qu'elle ait des rapports de force assez tranchés, ce qui est généralement le cas. Bd malheureusement universelle, donc !
Fanchon
J'ai à peine commencé à lire ce que j'ai dans ma collection Servais. La belle coquetière m'avait laissé de marbre malgré la beauté du dessin. Mais en lisant Fanchon, j'ai pris une petite claque. J'ai trouvé pour commencer que Servais sortait de l'illustration pour faire vraiment du dessin. Par exemple, l'aliénation urbaine du personnage principal est vraiment bien retranscrite dans les premières pages. Servais a choisit des thèmes puissants pour son histoire : les amours d'enfance, l'impossible retour à l'adolescence, le sentiment d'absence... Le tout au service d'une histoire très belle et très triste. Ca aurait pu faire un beau film de cinéma. Il manque peut être une dizaine de pages pour en faire un chef d'oeuvre absolu. Car si l'histoire sait prendre son temps, j'ai trouvé que ça allait un tout petit peu trop vite vers la fin. Une bd à lire pour constater que Servais est tout à fait capable de générer de puissantes émotions.
Vincent - Un saint au temps des mousquetaires
Des trois one shots publiés avec Jamar, c'est celui que j'ai le plus apprécié. Intrigue travaillée, dialogues ciselés, gros travail de Jamar pour reconstituer le Paris du 17eme. On a droit à un dossier de 5 pages à la fin de l'album avec de jolis esquisses. Une lecture tout à fait recommandable.
Mutante
Toujours dans les publications de Gimenez avant son mariage avec Jodo, nous avons Mutante, un recueil d'histoires courtes. La meilleure histoire est celle qui introduit l'album, "princesse de rêve", les autres récits sont un peu trop courts pour rester en tête. L'ensemble reste solide. Ce qui a retenu mon attention, c'est surtout la maîtrise du vocabulaire SF et la qualité des dialogues. On a parfois l'impression de lire du Jodorowsky alors que Gimenez est seul au scénario. Le dessin est juste superbe, aucun superlatif ne peut restituer correctement ce que l'on admire à chaque page qui se tourne.
Gangrène
Un petit chef d'oeuvre SF de Carlos Trillo magnifiquement mise en scène par Gimenez : voici Gangrène. Publié en 1987, cette bande nous montre un Juan Gimenez ayant déjà atteint sa pleine maturité graphique. Cerise sur le gâteau on a ici un récit mordant, plein d'ironie avec une conclusion à la hauteur. Les années 80, quelle époque de rêve pour les fans de science fiction...
L'Étoile noire
C'est donc ça une œuvre de jeunesse ? Une histoire de Barreiro simple mais efficace, très bien écrite et surtout les prémisses de ce qui deviendra le style Gimenez : science de la mise en scène, palette de couleurs idéale pour créer une ambiance SF, amour des vaisseaux spatiaux... Et un coup de crayon unique. On reconnaît un décor ou un personnage dessiné par Gimenez au premier coup d'œil. C'est peut être une oeuvre de jeunesse mais la galaxie Gimenez, née de ce trou noir en 1981, était déjà prête à prendre le pouvoir.
Le Dernier Atlas
Eh bien, que voilà une série vraiment emballante, bien fichue ! J’ai un temps cru que l’empilement des thèmes abordés durant le récit allait le rendre indigeste, ou allait le faire partir dans tous les sens, c’est-à-dire n’importe où. Car il y a des tonnes de sujets abordés ! La guerre d’Algérie et ses conséquences, les enjeux post-coloniaux à propos du contrôle de certaines ressources, les luttes sociales actuelles (ZAD, fermeture de certains sites industriels entre autres), les relations internationales (avec le pays émergent qu’est l’Inde par exemple, ou autour des relations Franco algériennes), les enjeux autour du nucléaire, etc. Et avec cet arrière-plan des plus riches, les auteurs ont bâti un récit uchronique (autour de l’usage de ces robots géants, mais pas que – voir Fillon président…) et surtout un récit qui commence comme un polar (et le reste aussi en grande partie dans les deux derniers tomes, même si cet aspect s’efface peu à peu). Un récit très riche donc, mais finalement équilibré. Même si certains détails m’ont un peu moins convaincu : la quête familiale de Tayeb – surtout dans le dernier tome, mais aussi les allers-retours entre France et Algérie un chouia trop « facile » pour le chef mafieux « dieu-le-père ». Mais ce sont des bémols mineurs, compensés largement par la richesse de l’intrigue, une narration aérée et fluide, et des personnages finalement pas si monolithiques que ça (Tayeb en tête). Mais bon, ça reste quand même un chouette série, que j’ai dévoré d’une traite – une longue traite quand même, parce que chaque tome offre une pagination conséquente.
Jeune et fauchée
Quand on nait avec une cuillère d’argent dans la bouche, on croit être préservé à vie des problèmes de fric, et on imagine encore moins être un jour concerné par la pauvreté. C’est pourtant ce qui est arrivé à Florence Dupré la Tour, comme elle le raconte dans ce témoignage rare, à peine croyable. Après « Cruelle », « Pucelle » et « Jumelle », l'autrice poursuit son parcours autobiographique avec cette fois pour thématique, comme le suggère le titre, son rapport à l’argent. Comment pourrait-on être désargentée et pauvre quand on vient d’un milieu bourgeois où l’entre-soi est soigneusement préservé, quitte à arranger des mariages consanguins, en ayant passé toute son enfance dans une magnifique demeure entouré d’un vaste jardin ? C’est pourtant bien ce qu’elle a vécu, « Mâââdemoiselle » Dupré la Tour. La dèche, la vraie, comme n’importe quel déclassé social, n’importe quel « gueux », à tirer le diable par la queue chaque fin de mois. Avec son patronyme à rallonge qui en impose à tous les « Dupont-Martin » de base, on pourrait hausser les épaules et juste se dire, elle doit être un peu mytho la meuf… C’est sans compter sur son talent de conteuse, car il faut le dire, on est immédiatement embarqué dans cette histoire où à plusieurs reprises il y a de quoi tomber de sa chaise. Dans un style crobardesque, qui fonctionne très bien par son côté expressif et évocateur — et on sait très bien que depuis Reiser, il faut un certain talent pour faire du « moche », un parti pris parfaitement maîtrisé aujourd'hui par des auteurs comme Lefred-Thouron ou Marion Montaigne — Florence Dupré la Tour va dérouler son récit, avec humour et une sincérité qui l’honore. Ce problème de thune commencera à l’adolescence, où le désir d’indépendance se manifeste très naturellement. Mais si maman refuse d’accorder un minimum d’argent de poche à sa progéniture, cela devient vite problématique. C’est ainsi que Florence, à l’âge de 17 ans, va se retrouver à errer dans les rues comme une pauvrette en compagnie de sa sœur jumelle Bénédicte, contrainte de fouiller dans les fontaines en espérant trouver de quoi de se payer un coca… pour deux ! Le début d’une longue galère où elle connaîtra ensuite, après des débuts difficile dans la bande dessinée, l’angoisse de se retrouver à la rue, contrainte de vivre dans un appartement aux murs moisis avec ses deux enfants en bas âge, sans aucun soutien financier de parents indifférents à sa souffrance. Il serait pourtant difficile d’y voir un récit à charge, celui-ci ayant davantage une fonction exutoire. L’autrice ne fait jamais montre d’acrimonie (même si on sent une part de colère, y compris contre elle-même), elle s'efforce d’être factuelle, confirmant qu’on peut avoir des oursins dans les poches tout en étant pété de thunes. Bien au contraire, cette dernière explique, un peu honteuse, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour ses géniteurs, lesquels ne lui ont pourtant pas fait de cadeaux ni soutenu dans ses choix. Elle fait même preuve de compréhension à leur égard. Non, c’est sûr, ses parents n’étaient pas des salauds. Peut-être étaient-ils eux-mêmes victimes de leur éducation bourgeoise, qui leur avait appris à considérer comme vulgaire le fait de s’épancher sur leurs états d’âme. Dans ce milieu, il est mal vu de demander de l’aide, il n’y a que les pauvres qui peuvent faire ça ! Bien élevée, « Mademoiselle Florence » avait appris à la fermer sans réclamer : rester digne à tout prix, c’était tout ce qui comptait, surtout quand on avait cette chance de porter un patronyme de noble ! Cette bande dessinée expose à la lumière un milieu finalement assez méconnu et qui a plutôt tendance à pratiquer le secret et l’entre soi — on ne sait jamais, ça pourrait donner des idées aux gueux qui sont à leurs portes et convoitent le magot. Une question revient souvent au cours des pages : comment ses proches ont-ils accueilli le livre ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait n’est pas des plus flatteurs, même si la conclusion du livre vient tempérer cette impression. « Jeune et fauchée », qui aborde en filigrane le statut difficile de bédéiste, s’avère un récit passionnant que l’on dévore littéralement, la rareté du sujet (être "bourgeois" et pauvre à la fois) en renforçant l’intérêt. De par son style aussi bien graphique que narratif, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec cet album de Carole Lobel, En territoire ennemi (paru en 2024 chez L’Association), qui traite de façon tout aussi saisissante des traumatismes résultant d’une relation toxique pour ses victimes. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage de Florence Dupré la Tour est un vrai coup de cœur qui touche avant tout par son authenticité.