Il s'agit d'une série qui rassemble de courtes histoires d'Altuna, publiées auparavant dans le magazine Playboy, en plusieurs éditions et langues. Elle inclut également quelques illustrations coquines en pleine page.
Souvent chauds et amusants, les récits sont sans prétention, mais il faut dire que les filles sont les plus belles de l'histoire de la BD jusqu'à présent! Les couleurs sont également très bien réalisées et ajoutent quelques plus à la qualité de l'ensemble. Je pense qu'il s'agit d'érotisme soft, étant donné que les sexes ne sont jamais montrés explicitement et c'est très bien ainsi...
Tout ce travail mériterait une édition intégrale de meilleure qualité.
J'ai récemment acquis ce volume. Je connaissais déjà auparavant beaucoup des dessins, surtout les idées noires de Franquin. Mais ce fut agréable de découvrir de petits trésors disséminés à travers les nombreuses pages: des dessins de Bilal, Moebius, Rosinsky, Tardi et bien d'autres. Mon appréciation la plus positive va aux couvertures, aux en-têtes délirants de Franquin. Quelque chose tenté plus tard dans (A suivre), sans toutefois rencontrer le même succès. Je recommande la consultation et l'achat éventuel, en prévoyant de l'espace libre dans votre bibliothèque.
Dans un cadre préhistorique situé au mésolithique, Euy, une jeune fille aux yeux vairons, est bannie de son village d'adoption après la disparition de son protecteur. Elle se retrouve livrée à elle-même et s'attache à un personnage ambigu, mi-sorcier mi-barde, rusé et manipulateur mais finalement pas si malveillant.
Au premier abord, cette BD laisse une impression assez déroutante. Le dessin, volontairement simple, presque enfantin, et le personnage d'Euy, très spontané, instinctif, avec une manière de s'exprimer volontairement approximative, presque mal dégrossie, donnent au départ le sentiment d'un récit soit très jeunesse, soit un peu simpliste.
Et pourtant, passé cette première impression, l'album révèle discrètement son intelligence. Derrière cette apparente candeur se construit un univers étonnamment cohérent et riche, qui propose une vision de la préhistoire à la fois fantaisiste et pourtant crédible. On y découvre différentes tribus, chacune avec ses coutumes, ses manières de parler, ses niveaux de développement technique, dans un monde où coexistent échanges, conflits, commerce et même formes d'esclavage. Le tout reste rudimentaire, mais sonne juste, comme une interprétation vivante et incarnée de ce que pouvaient être ces sociétés humaines en construction.
Le travail sur le langage est d'ailleurs intéressant. Sans chercher de vraie rigueur linguistique, l'auteur s'amuse avec les mots, les manières de s'exprimer, et donne à chaque groupe une identité propre. Cela peut déstabiliser et paraitre arbitraire au début, mais quand on constate qu'il y a une vraie logique dans les manières de parler de chacun, cela participe à l'immersion et à la singularité du récit.
Sur le plan narratif, l'histoire prend la forme d'un parcours initiatique teinté d'aventure. La relation entre les deux personnages principaux, faite de méfiance, d'intérêt mutuel et d'une forme d'attachement progressif, porte une bonne partie du récit. Les péripéties s'enchaînent avec énergie, parfois avec des touches d'humour ou des situations un peu absurdes, mais l'ensemble conserve sa propre cohérence.
Ce mélange de naïveté apparente et de richesse de fond donne une BD tous publics assez singulière, qui demande un petit temps d'adaptation mais qui finit par convaincre. Une vision de la préhistoire colorée, vivante et inventive, qui parvient à être à la fois accessible et étonnamment nuancée derrière son voile de loufoquerie.
Note : 3,5/5
Tome 1 : Une sorte de tranche de vie d'une communauté rurale dans le Québec des années 20. On suit le personnage principal, Marie, qui vient de perdre son mari. tout deux tenaient le magasin général, sorte de point névralgique du village, isolé de la ville. Beaucoup de personnages secondaires sont introduits de sorte que le lecteur a parfois du mal à cerner qui est qui... Dans ce tome 1, il n'y a pas de véritable fil conducteur mais on suit le quotidien de la communauté. Niveau dessin, c'est du pur Loisel, le trait un peu épais mais joli, tout comme la mise en couleur. dommage qu'il n'y ait pas de lexique en fin d'ouvrage pour mieux apprécier les expressions québecoises qui sont néanmoins savamment distillées afin que le lecteur français que je suis arrive à suivre et comprendre les échanges.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10
NOTE GLOBALE : 14/20
Tome 2 : le meilleur tome selon moi de la série. On suit ici l'arrivée de Serge et la révolution qu'il va entrainer dans la communauté privée de ses hommes partis plusieurs mois en forêt pour couper du bois.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 9/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10
NOTE GLOBALE : 16/20
Tome 3 : suite au retour des hommes, la vie de la communauté prend une tournure inattendue. Je ne m'attendait pas du tout à l'issue finale et au fait que Serge soit homosexuel. Beaucoup d'émotion dans ce tome qui sonne très juste..
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10
NOTE GLOBALE : 15/20
Une BD lente sur un choix à faire dans sa vie. La BD commence par l'arrivée de Hélène, une femme d'une quarantaine d'années, chez ses parents. Sa mère a Alzheimer, son père est un peu artiste. La pluie commence à arriver et couper les routes. Elle doit rester pour la nuit. Et puis les questions essentielles arrivent, les discussions importantes aussi ...
La BD est lente, franchement lente, laissant le temps au propos de se développer. Certaines choses prennent sens dans la durée, jusqu'à certains moments clés et souvent muets. On comprend sans avoir besoin de texte pour nous souligner les choses, ce qui est franchement bien, d'autant plus pour un récit intimiste qui raconte les difficultés que traverse cette femme, et notamment la question de la prise de conscience qu'elle doit faire.
Le tout est enrobé dans une histoire de pluie torrentielle et d'eau qui monte. Je ne sais pas trop de quand date l'idée de la BD mais ça m'a fait penser à ces inondations catastrophiques qui ont dévastées la Belgique en 2021. Cette idée introduit quelque chose d'inquiétant, une sorte de métaphore de tout ce qui remonte progressivement et nous isole des autres, mais aussi un refoulement d'émotion qui monte et gagne tout, dévastant nos vies jusqu'à un lever de soleil métaphorique sur une nouvelle étape de la vie. Hélène est une femme meurtrie, qui doit reconnaitre ses échecs et la réalité de ce qu'elle vit, forcée de rester chez ses parents qui sont gagnés par la maladie également.
Le tout est servi par un dessin étrange, avec des têtes que j'ai trouvé trop fixe pendant un long moment avant de comprendre que c'était une volonté de l'auteur, puisque Hélène va progressivement changer de tête et se dérider, tout en s'ouvrant aux autres. L'air hautain est une défense qu'elle adopte pour survivre.
En fait, en écrivant l'avis, j'ai un meilleur souvenir que la première impression que j'avais en écrivant l'avis. C'est une BD qui reste simple dans son déroulé, lent mais pas chiant, avec un rendu final plutôt tendre. Je vois quelques défauts, dont le principal selon moi est la disparition des parents étrangement fantastique. Je comprend que c'est une façon de continuer la métaphore du récit, mais cette disparition est si brusque et irréelle (presque irréaliste) qu'elle fait un peu tâche face au reste du récit qui est très réaliste. Cependant, en dehors de cette note que j'ai trouvé de trop, le reste est franchement bien tenu et arrive à me marquer plus que je n'aurais cru. En fin de compte je serais plus modéré dans ma note et mon avis, enclin à vous conseiller cette BD finalement.
Je note large pour le dessin superbe et l'enthousiasme qui m'a porté tout au long de ma lecture, dans une ambiance parfaitement orchestrée entre son hommage et son propos.
Parce que cette histoire est avant tout un bel hommage à la fantasy pulp des années 30, clairement inspiré de la vie de Robert E. Howard et son célèbre Conan, mais pas seulement puisqu'il y a aussi l'esthétique renvoyant au comics pulp, notamment l'héroïne qui rappelle pas mal Red Sonja. C'est surtout cet hommage qui se ressent, mais l'esthétique de la BD en envoie plein les mirettes, entre les couvertures magnifiques, le dessin coloré et rappelant les bons vieux designs de fantasy héroïque de ces années-là, sans jamais faire dans le plagiat ni dans la reprise sans originalité. La dessinatrice s'est fait plaisir en mélangeant différents styles visuels, chacun absorbé et digéré, jamais saugrenue. C'est clairement une maitrise de sa part, avec la combinaison de tout ce qu'il veut référencer suffisamment bien mélangé pour qu'on ne voit pas uniquement là quelque chose de forcé. Ce dessin est un excellent point, si ce n'est le meilleur, de cette BD.
Pour autant, la BD n'est pas en reste sur l'histoire, prenante jusqu'au bout. C'est une histoire qui démarre doucement, avec cet interview d'une vieille femme par un type que je pensais plus important qu'il ne l'est finalement. Mais très vite, on comprend que ce sera une histoire scindée en deux parties : la narration de cette vieille femme, entrecoupée des cassettes enregistrées qui voyagent de propriétaire en propriétaire. Le tout est entrainant avec l'introduction progressive de ce monde de fantasy débridé, sans règles et qui ne se laisse jamais cerner ou appréhender totalement. L'histoire reste celle de cette gouvernante qui n'y va jamais, se contenant de tenir le rôle qu'on lui a donné tout en acceptant parfois de sortir de celui-ci pour obliger quelqu'un à se bouger.
Le seul défaut que je vois à cette histoire est là toute fin, qui semble montrer l'importance de ces histoires certes mais qui se finit sans réellement avoir de point final. C'est dommage, même si je comprends la portée de ce message : les histoires comme celles-ci ne s'arrêtent jamais et leurs héros vivent encore à travers nous. Cependant, je trouve que la fin est abrupte, pas spécialement marquante et peut-être un peu trop cryptique. La dernière planche semble vouloir dire quelque chose mais je n'ai pas compris quoi.
Bref, la BD est riche visuellement et franchement intéressante, prenante dans un récit épique mais aussi intime. C'est franchement bon, avec un dépaysement qui fait plaisir et me donnerait envie de revoir cette fantasy grand spectacle, débridée, s'autorisant tout et n'importe quoi pour faire rêver et proposer une inventivité de chaque instant. Bref, j'ai passé un excellent moment de lecture même si la fin m'a un peu déçu. Donc lecture conseillée !
3.5
Un one-shot touchant qui met en lumière ce qui risque d'arriver lorsqu'on devient un laisser pour compte dans la société japonaise, que l'on soit un humain ou un animal, et malheureusement c'est une situation tellement universelle que n'importe quel lecteur dans le monde pourrait retrouver des problèmes de sa propre société.
Alors on suit l'histoire d'un vieux qui vit en situation précaire et seul depuis la mort de sa femme. Le seul autre être vivant dans sa vie est sa vieille chienne et lorsqu'il apprend qu'il a une tumeur, il va tout faire pour que sa chienne ne soit pas abandonnée après sa mort. C'est un récit plein d'émotions (il y a une scène qui va faire pleurer à coup sûr les amateurs de chiens !) sans qu'on force trop dans le mélodrame. Je n'ai jamais eu l'impression que l'auteur voulait absolument que je pleure, même dans les scènes qui sont clairement faites pour que je ressente des émotions. Hormis peut-être une ou deux coïncidences un peu grosses, ce qui arrive à ce pauvre vieux et à sa chienne est crédible et on a bien de la peine pour eux. Le récit est captivant et comme c'est un one-shot, le scénario n'est pas inutilement étiré. Le dessin est du réaliste comme je l'aime dans les mangas, il y a un peu de dynamisme et ce n'est pas du tout figé.
Ne vous l'avais-je point dit que Rosalia Radosti était une artiste - complète - à surveiller. Voir mon avis sur Sauvage (Rosalia Radosti). Elle commence tardivement sa carrière d'autrice à l'âge de 33 ans. Auparavant elle travaillait dans une troupe de théâtre, et cette période l'a profondément marquée. Si je vous en touche deux mots c'est que le théâtre va avoir une place centrale dans ce conte cruel.
Assoyiez-vous confortablement dans votre fauteuil et attendez que le rideau s'ouvre sur la scène où va se jouer le destin de Jacques et Jacqueline. Jacques est un petit garçon frêle à l'allure androgyne, il se casse le dos en travaillant aux champs. Jacqueline est une jeune fille qui rêve de devenir reine, elle est entourée de cinq saltimbanques, ils vont partir à la recherche d'une robe magique. Je disais donc un conte cruel, il aborde des thèmes actuels tel que l'identité de genre (on comprend très vite que Jacques et Jacqueline ne sont qu'une seule et même personne), le droit d'être différent et de s'accepter tel quel, mais aussi à des degrés moindre, les violences familiales et le fanatisme religieux. Et l'amitié !
Une narration atypique, rendant hommage au sixième art, puisqu'elle se calque sur une pièce de théatre une grande partie du récit. On va suivre une succession d'actes mettant en scène Jacqueline dans un univers teinté de fantastique. Des actes séparés par de courts intervalles mettant en scène Jacques et sa vie de labeur. Sur les dernières planches les deux histoires vont se rejoindre pour n'en former plus qu'une jusqu'au dénouement tragique.
Une lecture touchante grâce à ces deux petits êtres attachants et cherchant une vie meilleure.
Un bémol tout de même, et là je me rallie à Ro, certains phylactères ne sont pas toujours évident à suivre. Gênant.
Je suis encore sous le charme du dessin de Rosalia Radosti. Un trait fin, méticuleux et très expressif. Un colorisation différente suivant les personnages, elle est grisâtre lorsqu'il s'agit de Jacques et lumineuse dans les tons pastel pour Jacqueline. Un contraste qui dissocie le monde réel du rêve. J'ai aimé le soin apporté aux petits détails qui nous plonge de plain-pied au XVIIIe siècle. Une mise en page aérée qui permet de profiter du talent de cette autrice italienne que je vous conseille de découvrir.
On peut fermer le rideau.
Être bien, c’est souvent peu de choses.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.
Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.
François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.
Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.
Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.
Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.
Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à se personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.
Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.
Voilà une lecture plaisante.
Un polar qui ne paye pas de mine, où il n’y a finalement pas beaucoup d’action, mais qui est à la fois prenant et plein de peps.
Car la narration est très dynamique, à l’image de l’héroïne, Eva, une jeune psy un peu déjantée qui se transforme en enquêtrice « hors norme ». L’aspect polar n’est pas hyper original (une histoire d’héritage, de magouilles qui refont surface, dans une famille de la grande bourgeoisie barcelonaise), mais son traitement primesautier, très frais rend la lecture très agréable. Et l’héroïne, elle aussi très « naturelle » (voir la façon avec laquelle elle distille certaines infos au psychiatre sensé l’évaluer) est pour beaucoup dans la fluidité de la lecture.
Le dessin de Lafebre est simple, sans être minimaliste. Il est en tout cas, avec une économie de moyens, très expressif (en particulier pour les bouilles des trois femmes, qui accompagnent Eva en pensée).
Un chouette album. Rien d’exceptionnel, mais un bon moment de détente assuré.
*******************
J'ai découvert sur le tard que ce que je croyais n'être qu'un one-shot se transformait en une série d'histoires indépendantes. Je ne sais si c'est une bonne idée. Enfin bon, j'ai lu cet "Ange perdu".
Il est sur la lancée du précédent album, on y retrouve les mêmes personnages, les mêmes tics (la personnalisation des "voix intérieures" de l'héroïne - héroïne toujours aussi désinvolte et borderline, énervante et attachante, probablement insupportable quand même).
L'intrigue est un chouia plus originale que dans le précédent opus, mais est quand même secondaire. Tout est encore misé sur Eva et sa relation aux autres, au monde. Un personnage lunaire auquel quelques situations et dialogues amusants donnent un certain peps.
Une série sans prétention, mais la lecture est toujours plaisante.
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Voyeur - Les petites histoires érotiques pour Playboy
Il s'agit d'une série qui rassemble de courtes histoires d'Altuna, publiées auparavant dans le magazine Playboy, en plusieurs éditions et langues. Elle inclut également quelques illustrations coquines en pleine page. Souvent chauds et amusants, les récits sont sans prétention, mais il faut dire que les filles sont les plus belles de l'histoire de la BD jusqu'à présent! Les couleurs sont également très bien réalisées et ajoutent quelques plus à la qualité de l'ensemble. Je pense qu'il s'agit d'érotisme soft, étant donné que les sexes ne sont jamais montrés explicitement et c'est très bien ainsi... Tout ce travail mériterait une édition intégrale de meilleure qualité.
Le Trombone Illustré
J'ai récemment acquis ce volume. Je connaissais déjà auparavant beaucoup des dessins, surtout les idées noires de Franquin. Mais ce fut agréable de découvrir de petits trésors disséminés à travers les nombreuses pages: des dessins de Bilal, Moebius, Rosinsky, Tardi et bien d'autres. Mon appréciation la plus positive va aux couvertures, aux en-têtes délirants de Franquin. Quelque chose tenté plus tard dans (A suivre), sans toutefois rencontrer le même succès. Je recommande la consultation et l'achat éventuel, en prévoyant de l'espace libre dans votre bibliothèque.
Euy
Dans un cadre préhistorique situé au mésolithique, Euy, une jeune fille aux yeux vairons, est bannie de son village d'adoption après la disparition de son protecteur. Elle se retrouve livrée à elle-même et s'attache à un personnage ambigu, mi-sorcier mi-barde, rusé et manipulateur mais finalement pas si malveillant. Au premier abord, cette BD laisse une impression assez déroutante. Le dessin, volontairement simple, presque enfantin, et le personnage d'Euy, très spontané, instinctif, avec une manière de s'exprimer volontairement approximative, presque mal dégrossie, donnent au départ le sentiment d'un récit soit très jeunesse, soit un peu simpliste. Et pourtant, passé cette première impression, l'album révèle discrètement son intelligence. Derrière cette apparente candeur se construit un univers étonnamment cohérent et riche, qui propose une vision de la préhistoire à la fois fantaisiste et pourtant crédible. On y découvre différentes tribus, chacune avec ses coutumes, ses manières de parler, ses niveaux de développement technique, dans un monde où coexistent échanges, conflits, commerce et même formes d'esclavage. Le tout reste rudimentaire, mais sonne juste, comme une interprétation vivante et incarnée de ce que pouvaient être ces sociétés humaines en construction. Le travail sur le langage est d'ailleurs intéressant. Sans chercher de vraie rigueur linguistique, l'auteur s'amuse avec les mots, les manières de s'exprimer, et donne à chaque groupe une identité propre. Cela peut déstabiliser et paraitre arbitraire au début, mais quand on constate qu'il y a une vraie logique dans les manières de parler de chacun, cela participe à l'immersion et à la singularité du récit. Sur le plan narratif, l'histoire prend la forme d'un parcours initiatique teinté d'aventure. La relation entre les deux personnages principaux, faite de méfiance, d'intérêt mutuel et d'une forme d'attachement progressif, porte une bonne partie du récit. Les péripéties s'enchaînent avec énergie, parfois avec des touches d'humour ou des situations un peu absurdes, mais l'ensemble conserve sa propre cohérence. Ce mélange de naïveté apparente et de richesse de fond donne une BD tous publics assez singulière, qui demande un petit temps d'adaptation mais qui finit par convaincre. Une vision de la préhistoire colorée, vivante et inventive, qui parvient à être à la fois accessible et étonnamment nuancée derrière son voile de loufoquerie. Note : 3,5/5
Magasin général
Tome 1 : Une sorte de tranche de vie d'une communauté rurale dans le Québec des années 20. On suit le personnage principal, Marie, qui vient de perdre son mari. tout deux tenaient le magasin général, sorte de point névralgique du village, isolé de la ville. Beaucoup de personnages secondaires sont introduits de sorte que le lecteur a parfois du mal à cerner qui est qui... Dans ce tome 1, il n'y a pas de véritable fil conducteur mais on suit le quotidien de la communauté. Niveau dessin, c'est du pur Loisel, le trait un peu épais mais joli, tout comme la mise en couleur. dommage qu'il n'y ait pas de lexique en fin d'ouvrage pour mieux apprécier les expressions québecoises qui sont néanmoins savamment distillées afin que le lecteur français que je suis arrive à suivre et comprendre les échanges. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10 NOTE GLOBALE : 14/20 Tome 2 : le meilleur tome selon moi de la série. On suit ici l'arrivée de Serge et la révolution qu'il va entrainer dans la communauté privée de ses hommes partis plusieurs mois en forêt pour couper du bois. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 9/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10 NOTE GLOBALE : 16/20 Tome 3 : suite au retour des hommes, la vie de la communauté prend une tournure inattendue. Je ne m'attendait pas du tout à l'issue finale et au fait que Serge soit homosexuel. Beaucoup d'émotion dans ce tome qui sonne très juste.. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 7/10 NOTE GLOBALE : 15/20
Après l'orage (Cremers)
Une BD lente sur un choix à faire dans sa vie. La BD commence par l'arrivée de Hélène, une femme d'une quarantaine d'années, chez ses parents. Sa mère a Alzheimer, son père est un peu artiste. La pluie commence à arriver et couper les routes. Elle doit rester pour la nuit. Et puis les questions essentielles arrivent, les discussions importantes aussi ... La BD est lente, franchement lente, laissant le temps au propos de se développer. Certaines choses prennent sens dans la durée, jusqu'à certains moments clés et souvent muets. On comprend sans avoir besoin de texte pour nous souligner les choses, ce qui est franchement bien, d'autant plus pour un récit intimiste qui raconte les difficultés que traverse cette femme, et notamment la question de la prise de conscience qu'elle doit faire. Le tout est enrobé dans une histoire de pluie torrentielle et d'eau qui monte. Je ne sais pas trop de quand date l'idée de la BD mais ça m'a fait penser à ces inondations catastrophiques qui ont dévastées la Belgique en 2021. Cette idée introduit quelque chose d'inquiétant, une sorte de métaphore de tout ce qui remonte progressivement et nous isole des autres, mais aussi un refoulement d'émotion qui monte et gagne tout, dévastant nos vies jusqu'à un lever de soleil métaphorique sur une nouvelle étape de la vie. Hélène est une femme meurtrie, qui doit reconnaitre ses échecs et la réalité de ce qu'elle vit, forcée de rester chez ses parents qui sont gagnés par la maladie également. Le tout est servi par un dessin étrange, avec des têtes que j'ai trouvé trop fixe pendant un long moment avant de comprendre que c'était une volonté de l'auteur, puisque Hélène va progressivement changer de tête et se dérider, tout en s'ouvrant aux autres. L'air hautain est une défense qu'elle adopte pour survivre. En fait, en écrivant l'avis, j'ai un meilleur souvenir que la première impression que j'avais en écrivant l'avis. C'est une BD qui reste simple dans son déroulé, lent mais pas chiant, avec un rendu final plutôt tendre. Je vois quelques défauts, dont le principal selon moi est la disparition des parents étrangement fantastique. Je comprend que c'est une façon de continuer la métaphore du récit, mais cette disparition est si brusque et irréelle (presque irréaliste) qu'elle fait un peu tâche face au reste du récit qui est très réaliste. Cependant, en dehors de cette note que j'ai trouvé de trop, le reste est franchement bien tenu et arrive à me marquer plus que je n'aurais cru. En fin de compte je serais plus modéré dans ma note et mon avis, enclin à vous conseiller cette BD finalement.
Helen de Wyndhorn
Je note large pour le dessin superbe et l'enthousiasme qui m'a porté tout au long de ma lecture, dans une ambiance parfaitement orchestrée entre son hommage et son propos. Parce que cette histoire est avant tout un bel hommage à la fantasy pulp des années 30, clairement inspiré de la vie de Robert E. Howard et son célèbre Conan, mais pas seulement puisqu'il y a aussi l'esthétique renvoyant au comics pulp, notamment l'héroïne qui rappelle pas mal Red Sonja. C'est surtout cet hommage qui se ressent, mais l'esthétique de la BD en envoie plein les mirettes, entre les couvertures magnifiques, le dessin coloré et rappelant les bons vieux designs de fantasy héroïque de ces années-là, sans jamais faire dans le plagiat ni dans la reprise sans originalité. La dessinatrice s'est fait plaisir en mélangeant différents styles visuels, chacun absorbé et digéré, jamais saugrenue. C'est clairement une maitrise de sa part, avec la combinaison de tout ce qu'il veut référencer suffisamment bien mélangé pour qu'on ne voit pas uniquement là quelque chose de forcé. Ce dessin est un excellent point, si ce n'est le meilleur, de cette BD. Pour autant, la BD n'est pas en reste sur l'histoire, prenante jusqu'au bout. C'est une histoire qui démarre doucement, avec cet interview d'une vieille femme par un type que je pensais plus important qu'il ne l'est finalement. Mais très vite, on comprend que ce sera une histoire scindée en deux parties : la narration de cette vieille femme, entrecoupée des cassettes enregistrées qui voyagent de propriétaire en propriétaire. Le tout est entrainant avec l'introduction progressive de ce monde de fantasy débridé, sans règles et qui ne se laisse jamais cerner ou appréhender totalement. L'histoire reste celle de cette gouvernante qui n'y va jamais, se contenant de tenir le rôle qu'on lui a donné tout en acceptant parfois de sortir de celui-ci pour obliger quelqu'un à se bouger. Le seul défaut que je vois à cette histoire est là toute fin, qui semble montrer l'importance de ces histoires certes mais qui se finit sans réellement avoir de point final. C'est dommage, même si je comprends la portée de ce message : les histoires comme celles-ci ne s'arrêtent jamais et leurs héros vivent encore à travers nous. Cependant, je trouve que la fin est abrupte, pas spécialement marquante et peut-être un peu trop cryptique. La dernière planche semble vouloir dire quelque chose mais je n'ai pas compris quoi. Bref, la BD est riche visuellement et franchement intéressante, prenante dans un récit épique mais aussi intime. C'est franchement bon, avec un dépaysement qui fait plaisir et me donnerait envie de revoir cette fantasy grand spectacle, débridée, s'autorisant tout et n'importe quoi pour faire rêver et proposer une inventivité de chaque instant. Bref, j'ai passé un excellent moment de lecture même si la fin m'a un peu déçu. Donc lecture conseillée !
Quand je ne serai plus là
3.5 Un one-shot touchant qui met en lumière ce qui risque d'arriver lorsqu'on devient un laisser pour compte dans la société japonaise, que l'on soit un humain ou un animal, et malheureusement c'est une situation tellement universelle que n'importe quel lecteur dans le monde pourrait retrouver des problèmes de sa propre société. Alors on suit l'histoire d'un vieux qui vit en situation précaire et seul depuis la mort de sa femme. Le seul autre être vivant dans sa vie est sa vieille chienne et lorsqu'il apprend qu'il a une tumeur, il va tout faire pour que sa chienne ne soit pas abandonnée après sa mort. C'est un récit plein d'émotions (il y a une scène qui va faire pleurer à coup sûr les amateurs de chiens !) sans qu'on force trop dans le mélodrame. Je n'ai jamais eu l'impression que l'auteur voulait absolument que je pleure, même dans les scènes qui sont clairement faites pour que je ressente des émotions. Hormis peut-être une ou deux coïncidences un peu grosses, ce qui arrive à ce pauvre vieux et à sa chienne est crédible et on a bien de la peine pour eux. Le récit est captivant et comme c'est un one-shot, le scénario n'est pas inutilement étiré. Le dessin est du réaliste comme je l'aime dans les mangas, il y a un peu de dynamisme et ce n'est pas du tout figé.
La Reine des pantins
Ne vous l'avais-je point dit que Rosalia Radosti était une artiste - complète - à surveiller. Voir mon avis sur Sauvage (Rosalia Radosti). Elle commence tardivement sa carrière d'autrice à l'âge de 33 ans. Auparavant elle travaillait dans une troupe de théâtre, et cette période l'a profondément marquée. Si je vous en touche deux mots c'est que le théâtre va avoir une place centrale dans ce conte cruel. Assoyiez-vous confortablement dans votre fauteuil et attendez que le rideau s'ouvre sur la scène où va se jouer le destin de Jacques et Jacqueline. Jacques est un petit garçon frêle à l'allure androgyne, il se casse le dos en travaillant aux champs. Jacqueline est une jeune fille qui rêve de devenir reine, elle est entourée de cinq saltimbanques, ils vont partir à la recherche d'une robe magique. Je disais donc un conte cruel, il aborde des thèmes actuels tel que l'identité de genre (on comprend très vite que Jacques et Jacqueline ne sont qu'une seule et même personne), le droit d'être différent et de s'accepter tel quel, mais aussi à des degrés moindre, les violences familiales et le fanatisme religieux. Et l'amitié ! Une narration atypique, rendant hommage au sixième art, puisqu'elle se calque sur une pièce de théatre une grande partie du récit. On va suivre une succession d'actes mettant en scène Jacqueline dans un univers teinté de fantastique. Des actes séparés par de courts intervalles mettant en scène Jacques et sa vie de labeur. Sur les dernières planches les deux histoires vont se rejoindre pour n'en former plus qu'une jusqu'au dénouement tragique. Une lecture touchante grâce à ces deux petits êtres attachants et cherchant une vie meilleure. Un bémol tout de même, et là je me rallie à Ro, certains phylactères ne sont pas toujours évident à suivre. Gênant. Je suis encore sous le charme du dessin de Rosalia Radosti. Un trait fin, méticuleux et très expressif. Un colorisation différente suivant les personnages, elle est grisâtre lorsqu'il s'agit de Jacques et lumineuse dans les tons pastel pour Jacqueline. Un contraste qui dissocie le monde réel du rêve. J'ai aimé le soin apporté aux petits détails qui nous plonge de plain-pied au XVIIIe siècle. Une mise en page aérée qui permet de profiter du talent de cette autrice italienne que je vous conseille de découvrir. On peut fermer le rideau.
La Peau du lézard
Être bien, c’est souvent peu de choses. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution. Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face. François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin. Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis. Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également. Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre. Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à se personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement. Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.
Un polar à Barcelone (Je suis leur silence)
Voilà une lecture plaisante. Un polar qui ne paye pas de mine, où il n’y a finalement pas beaucoup d’action, mais qui est à la fois prenant et plein de peps. Car la narration est très dynamique, à l’image de l’héroïne, Eva, une jeune psy un peu déjantée qui se transforme en enquêtrice « hors norme ». L’aspect polar n’est pas hyper original (une histoire d’héritage, de magouilles qui refont surface, dans une famille de la grande bourgeoisie barcelonaise), mais son traitement primesautier, très frais rend la lecture très agréable. Et l’héroïne, elle aussi très « naturelle » (voir la façon avec laquelle elle distille certaines infos au psychiatre sensé l’évaluer) est pour beaucoup dans la fluidité de la lecture. Le dessin de Lafebre est simple, sans être minimaliste. Il est en tout cas, avec une économie de moyens, très expressif (en particulier pour les bouilles des trois femmes, qui accompagnent Eva en pensée). Un chouette album. Rien d’exceptionnel, mais un bon moment de détente assuré. ******************* J'ai découvert sur le tard que ce que je croyais n'être qu'un one-shot se transformait en une série d'histoires indépendantes. Je ne sais si c'est une bonne idée. Enfin bon, j'ai lu cet "Ange perdu". Il est sur la lancée du précédent album, on y retrouve les mêmes personnages, les mêmes tics (la personnalisation des "voix intérieures" de l'héroïne - héroïne toujours aussi désinvolte et borderline, énervante et attachante, probablement insupportable quand même). L'intrigue est un chouia plus originale que dans le précédent opus, mais est quand même secondaire. Tout est encore misé sur Eva et sa relation aux autres, au monde. Un personnage lunaire auquel quelques situations et dialogues amusants donnent un certain peps. Une série sans prétention, mais la lecture est toujours plaisante.