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Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Sara (Ennis/Epting)
Sara (Ennis/Epting)

Pour la mère patrie - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il regroupe les 6 épisodes, initialement parus en 2018, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Steve Epting, avec une mise en couleurs d'Elizabeth Breitweiser. Dans une forêt russe, en territoire occupé par l'armée allemande en 1942, Sara, une tireuse d'élite de l'armée russe, est en planque dans les hauteurs d'un arbre, voyant passer des soldats allemands à trois ou quatre mètres sous elle. Elle reste absolument immobile. Tard le soir, elle rentre à la base de son unité, une ferme, dont une grange abrite un char allemand. En, passant, elle voit deux soldats jeter à terre deux prisonniers allemands. Ils ont déjà du sang sur le visage et leur sort ne fait pas de doute. Sara pénètre dans la baraque qui est dévolue aux femmes. Ses six compagnes tireuses d'élite sont déjà là : Mari, Nata, Katrina, Vera, Lidy et Darya. Elle les informe qu'il y a des prisonniers en train d'être interrogés. Vera demande s'ils ont déjà besoin de leur aide. Pas encore répond Sara. Puis elles se demandent ce qu'il y a à manger car la nourriture n'a pas encore été amenée. Nata estime que ce sera forcément meilleur que ce qui est servi à Leningrad. Sara pose son fusil bien droit, en pensant à ce qu'il est vraiment. Il a un nom composé de de lettres et de chiffres, un calibre en millimètres, c'est un instrument de précision. Pour elle, c'est juste une arme à feu, un pistolet. Dans l'après-midi, toujours à son poste de guet dans l'arbre, Sara attend encore l'arrivée de la cible qui lui a été désignée, tout en s'inquiétant de la présence de nombreux soldats. Elle ne sait pas trop si elle doit prendre le risque de l'abattre en premier et de voir tous les regards se tourner vers l'endroit où elle se tient, ou si elle doit commencer par abattre les deux soldats dotés d'un pistolet mitrailleur MP40 avant, pour qu'elle ait plus de chance de s'en sortir. Puis après, elle lâchera les grenades. Il lui faut juste espérer qu'il n'y aura pas un vétéran aguerri qui sait comment réagir efficacement. de toutes les manières, elle n'a qu'une seule chose à faire : attendre. le soir, Sara et une collègue sont sorties pour aller chercher les marmites afin de pouvoir manger. Elles passent devant les soldats qui continuent de frapper les prisonniers pour les interroger, sans leur jeter un seul regard. Elles rentrent dans leur baraque et posent la marmite sur la table, puis vont enlever leur chaud manteau. Raisa, la commissaire politique est arrivée entretemps et explique à toutes qu'elles peuvent tout lui confier : elle est là pour ça. Elle ajoute que la hiérarchie est satisfaite des résultats de la mission de Sara dans l'après-midi. Un soldat ouvre la porte et demande si Vera peut venir les aider. Elle se lève avec entrain, et une autre se demande pourquoi elle aime tant ça. Sara répond qu'elle sait mettre en œuvre des techniques redoutables d'interrogatoire, car elle ressent une véritable haine pour les nazis. Raisa intervient pour rappeler les consignes en cas de capture et d'interrogatoire par l'ennemi. Le scénariste a répété à plusieurs reprises que c'est l'une des meilleures histoires de guerre qu'il ait pu écrire. L'horizon d'attente du lecteur s'en trouve particulièrement élevé, surtout s'il a lu ses séries Battlefields et War Stories, ou ses histoires plus récentes comme The Stringbags avec P.J. Holden ou Out of the Blue avec Keith Burns. Il a donc choisi de situer son récit en Russie, ou en Union des républiques socialistes soviétiques, dans une partie occupée par l'armée allemande, et de s'intéresser à un groupe de 7 tireuses d'élite. Effectivement, il y a eu environ 2.000 tireuses d'élite soviétiques durant ce conflit, dont Lioudmila Pavlitchenko (1916-1974) fut la plus célèbre, avec environ 300 morts à son actif. le scénariste se focalise sur leurs compétences, ne mettant en scène le rapport entre hommes et femmes qu'à deux reprises : des soldats qui lancent quelques remarques pour essayer de draguer, et un officier qui essaye d'obtenir une faveur sexuelle en échange d'un renseignement. Dans les deux occurrences, la situation tendancieuse tourne court immédiatement au désavantage des hommes. Sara se montre tellement glaciale que le capitaine abandonne la partie dès la première phrase et redevient professionnel. Dans la deuxième circonstance, l'une d'elle lance une répartie cassante, et les autres soldats n'osent pas tenter leur chance avec ces soldats de l'armée tenus en haute estime par la hiérarchie et par les responsables de la propagande. Le lecteur peut comprendre qu'Ennis se sente fier de ce récit car il est raconté de manière naturaliste du début à la fin, sans les moments choquants de violence exacerbée avec une touche d'humour noir, dont il est coutumier. le lecteur suit Sara du début jusqu'à la fin, dans ses missions, ses moments d'attente, ses moments de tir, ses brefs répits dans la base avec un retour en arrière pour sa formation initiale de tireuse d'élite. le dessinateur se tient à distance de toute forme de voyeurisme. Les tireuses sont habillées de tenues militaires pour le grand froid, et pour passer inaperçues, essentiellement blanches, conformes à la réalité de l'équipement de l'époque pour ce genre d'unité, car Ennis est intransigeant sur l'authenticité de l'attirail militaire. le lecteur observe donc des jeunes femmes, moins de 30 ans remplir leur devoir militaire, de façon professionnelle, compétente, et prudente. Il n'y a pas de forme de compétition entre elles et les soldats masculins car elles sont une unité d'élite spécialisée, sans contrepartie masculine dans leur détachement. Epting a conçu une apparence spécifique pour chacune d'entre elles, que ce soit par la morphologie, la forme du visage, la chevelure, et le lecteur peut ainsi les identifier facilement quel que soit leur uniforme, de campagne, ou de d'intérieur. Il leur applique une direction d'acteur, ou plutôt d'actrice, de type naturaliste. Leur visage est peut-être un peu plus avenant que dans la réalité, mais avec une gamme d'expression restreinte, car elles sont sur leur garde en présence de la commissaire politique et elles restent sur leur réserve d'une manière générale, très consciente du regard des autres, du risque de délation auprès de la commissaire. Le lecteur ne peut donc se faire une idée des pensées des tireuses d'élite et des personnes avec qui elles interagissent que par les dialogues et les expressions de visage, à l'exception de Sara dont une partie des pensées font l'objet de cartouches de texte. L'artiste réalise des dessins descriptifs avec un très bon niveau de détail, et un rendu sophistiqué, en apparence parfois photographique, en réalité, un savant dosage entre les éléments qui bénéficient d'un contour minutieux, et ceux qui sont plus suggérés. Elizabeth Breitweiser réalise une mise en couleur avec la même approche naturaliste, tout aussi sophistiquée : pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas de lissage parfait ou de gradient de couleurs aux mille nuances, mais des aplats aux formes sophistiquées, pour un rendu d'un naturel épatant. le dessinateur met en œuvre une mise en scène tout aussi naturaliste que ce soit pour les scènes de dialogue, ou pour les scènes d'action militaire. C'est confondant de fluidité et d'évidence, au point que le lecteur ne fasse pas attention aux techniques de dessins, totalement immergé dans la narration. Il éprouve la sensation de se trouver avec les soldates dans le bâtiment de ferme, avec les lits, la table, comme s'il allait passer à table avec elles. Il se tient à leurs côtés quand elles avancent dans la neige pour aller prendre position en planque, pour attendre. Il se sent attaqué avec elles quand elles font face à une unité allemande, avec une clarté remarquable sur ce qui se passe, les mouvements des uns et des autres, les tirs, ainsi qu'une gestion extraordinaire de la densité d'informations visuelles et d'authenticité pour chaque élément. Ainsi, le lecteur se laisse entièrement porter par le récit, sans chercher à l'anticiper, sans se demander ce qu'il y a d'étrange dans le comportement de Sara. En arrivant vers la fin du cinquième épisode, il finit par s'interroger. L'intrigue s'avère simple et facile à suivre, quelques missions, et ce retour en arrière de la première leçon avec un vétéran de l'armée. Ennis sait sous-entendre un malaise, un secret en deux tournures de phrase un peu décalées. le lecteur se rend compte qu'il est admiratif de la compétence de Sara en tant que tireuse d'élite, et qu'il ne s'interroge pas tant que ça sur sa motivation, sur ce qui la fait tenir, et continuer d'aller de l'avant. le scénariste montre comment son instructeur lui a appris à déshumaniser les soldats ennemis, pour éviter toute susceptibilité à la pitié. Il met en scène la manière dont l'armée russe maintient ses soldats dans la peur pour éviter toute hésitation de leur part. Il a construit une intrigue avec une progression narrative qui fait que les tireuses d'élite vont finir par se heurter à un ennemi d'un genre particulier, aussi logique que plausible. Il finit par lever le voile sur le malaise qui habite Sara, ainsi que sa source. À nouveau, c'est plausible. En fonction de sa sensibilité, le lecteur se demande si cet élément de l'intrigue était indispensable, ou si l'auteur a estimé que son récit manquait d'un élément supplémentaire pour le rendre plus poignant, mais ce qui le rend un peu moins naturaliste. Arrivé à ce stade de sa carrière, Garth Ennis a plus que fait ses preuves comme scénariste spécialisé dans les récits de guerre, maîtrisant tous les aspects de la reconstitution historique, et la narration à hauteur d'être d'humain. Steve Epting a soigné chaque planche et chaque case, avec une maîtrise extraordinaire du dosage d'informations visuelles, et une mise en scène naturaliste remarquable. Ses pages sont bien complémentées par la mise en couleurs tout aussi experte, et la qualité de la reconstitution historique est tout autant impeccable. Arrivé à ce stade de sa carrière, le scénariste est en compétition avec lui-même, avec les nombreux récits de guerre qu'il a déjà réalisés. En fonction de sa familiarité avec l'oeuvre d'Ennis, le lecteur peut être ébahi à juste titre par le présent récit, ou lui en préférer d'autres qui l'auraient plus touché.

23/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Batman White Knight - Harley Quinn
Batman White Knight - Harley Quinn

Tiraillée entre les différentes composantes de sa vie - Ce tome fait suite à Batman : Curse of the White Knight (2020) qu'il faut avoir lu avant. Il regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2021, coécrits par Sean Murphy et Katana Collins, dessinés et encrés par Matteo Scalera, avec une mise en couleurs réalisée par Dave Stewart. Il contient également les couvertures originales de Murphy et les couvertures alternatives de Scalera. Il se termine avec une histoire courte de 10 pages réalisées par la même équipe créative. Harley Quinn se souvient : tout le monde s'accorde à dire que c'est à cause de Joker si elle a mal tournée, qu'il a fait d'elle un monstre. La vérité est qu'elle ne l'a pas rencontré à Arkham comme tout le monde le pense. Ils se sont rencontrés bien avant quand il était juste Jack Napier. C'est Jack qu'elle a rencontré, Jack avec qui elle est tombée amoureuse, et c'est à cause d'elle s'il a mal tourné. Sans elle, Joker tel que le monde le connaît n'aurait sans doute jamais existé. Il travaillait alors comme homme de main dans une bande organisée, et il mangeait dans une boîte à striptease où travaillait Harley pour payer ses études. Elle effectuait un numéro de danse de poteau à sa table et avait fini sur ses genoux. Ils avaient été bousculés par un porte-flingue passant dans l'allée. Jack avait estimé que le lourdaud avait manqué de respect à Harley, faute de s'être excusé, et il était en train d'en venir aux mains, quand Batman avait fait irruption dans la salle. Batman avait neutralisé les nervis, et Napier avait pris la poudre d'escampette. Batman avait conseillé à Harley de se tenir à l'écart de Jack car il était sur une mauvaise pente, peine perdue car elle était tombée sous son charme. Harley arrête là son histoire, en concluant que c'est également le jour où elle avait rencontré Bruce Wayne. Ses deux jeunes enfants, Jackie & Bryce, se sont endormis sur ses genoux et elle va les coucher. Elle s'en retourne à la cuisine, avec ses deux hyène apprivoisées Bud et Lou. À la télé, les informations annoncent le décès de Lily O'Rourke, actrice star du l'âge d'or, assassinée à l'âge de 78 ans dans sa maison, un meurtre à ajouter à une série prenant comme cible des acteurs de cette époque. Soudain les deux hyènes dressent la tête, car il y a quelqu'un à la porte. Duke Tomas a apporté un repas pour elle et ses hyènes : des nems. Il constate le désordre dans la pièce, et le couteau planté dans une poupée de chevalier en armure avec une épée. Il explique qu'il est venu prendre de ses nouvelles. La ville a bien changé depuis qu'Azrael l'a débarrassée de ses criminels costumés, et que Batman s'est ensuite occupé d'Azrael. Mais il y a un nouveau tueur en série en liberté, et cela risque de donner des idées à d'autres. Il lui propose d'intégrer l'équipe de la police de Gotham qui s'occupe de l'affaire, lui avec Renée Montoya et le psychologue Hector Quimby, un grand admirateur d'Harley. Elle le remercie pour son offre, la décline et le met dehors. À peine la porte refermée, ses deux enfants se réveillent. Après deux tomes consacrés à cette version divergente de Batman, sous l'égide de Sean Murphy, ce dernier développe une histoire consacrée à cette version d'Harley Quinn, avec l'aide d'une coscénariste, et d'un autre artiste. S'il a suivi sa carrière, le lecteur a déjà pu constater que Matteo Scalera a été fortement influencé par Murphy, tout en présentant une touche personnelle. Il a en particulier illustré la série Black Science de Rick Remender, avec une inventivité et une fougue remarquables. le lecteur retrouve des contours détourés avec un trait fin, des personnages qui savent sourire de temps à autre, un goût certain pour développer une ambiance particulière avec les environnements et les tenues vestimentaires, mais sans le sens de la mise en scène des séquences d'action si impressionnant chez Murphy. Le titre indique clairement que le récit se situe dans la continuité désignée par l'appellation White Knight, et que le centre d'attention est Harley Quinn et pas Batman, ce qui s'explique par le fait que Bruce Wayne se trouve en prison. Les coscénaristes la présentent comme une jeune femme plutôt posée, tiraillée entre plusieurs facettes de sa vie. Elle a été l'amante de Jack Napier, la psychiatre de Joker. Elle est la mère de deux enfants en bas âge, ainsi que la maîtresse de deux hyènes domestiquées. Son titre de psychiatre a été révoqué à la suite de sa pratique non conventionnelle à l'asile d'Arkham. Elle fait ce qu'elle peut pour subvenir aux besoins de sa cellule familiale, et elle a renoncé à ses escapades en costume. À la suite des conseils de Bruce Wayne à qui elle rend régulièrement visite en prison, elle accepte la proposition de devenir consultante dans l'équipe de police enquêtant sur les meurtres. de fil en aiguille, elle réendosse son costume, ou des variations adaptées à une sortie ou à une autre, tout en revenant sur sa relation avec Jack & Joker. Il est visible que les deux scénaristes ont développé une véritable affection pour ce personnage, et le lecteur tombe rapidement sous son charme. Il comprend son attirance pour Jack, sa fascination pour Joker, son déchirement entre les deux, sa sensation d'être une mauvaise mère ne consacrant pas assez de temps à ses enfants, son intelligence et ses compétences professionnelles qui lui permettent d'établir des liens de cause à effet qui échappent aux autres membres de l'équipe. Il voit bien que son ancienne activité de criminelle costumée était toute relative, mais lui a permis de développer des contacts qui font également défaut aux autres. Le lecteur accroche rapidement à l'intrigue : cette série de meurtres d'anciens acteurs et actrices, et les deux criminels très mystérieux : le Producteur et Starlet. le dessinateur est en bonne forme, et le coloriste encore plus. Dave Stewart est un vétéran du métier de metteur en couleurs, et il est possible que le lecteur ne mesure pas ce qu'il apporte à la narration visuelle, à la fois parce qu'il ne réalise pas des compositions spectaculaires, à la fois parce que dessins et couleurs semblent l'œuvre d'un seul et unique artiste. Il utilise une palette un peu terne pour correspondre à l'ambiance du récit plutôt réaliste. Il met à profit les capacités de l'infographie non pas sous forme de camaïeux spectaculaires qui en mettent plein la vue, mais en jouant discrètement sur les nuances, pour souligner un relief ou un éclairage, tout en donnant en surface une impression d'aplat de couleur, ce qui préserve la rapidité de lecture, tout en donnant de la consistance et de la profondeur aux cases. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y prête plus ou moins attention : la manière dont Stewart prend en charge les fonds de case vides pour y développer une ambiance, le travail sophistiqué pour baigner la salle de la boîte d'une lumière qui paraît uniforme, mais qui fait ressortir chaque élément les uns par rapport aux autres, le ressenti feutré de l'appartement d'Harley, l'amélioration de la lisibilité de cases chargées comme la sortie au parc avec les jeux pour enfants, ou le salon du Producteur, etc. L'artiste a choisi de donner une morphologie normale aux principaux personnages, n'exagérant la carrure que des porte-flingues et de Batman, et la silhouette longiligne d'une supercriminelle, mais pas ses rondeurs. Il apporte un grand soin aux tenues vestimentaires d'Harley Quinn qui est toujours très élégante. Il reprend la tenue de Duke Thomas définie par Murphy dans le tome précédent. Il s'amuse avec des variations du costume de criminelle d'Harley Quinn, et il reproduit avec fidélité l'image sublimée des tenues des années 1920. Il investit du temps dans le langage corporel et dans les expressions de visage, qu'il exagère de temps à autre pour un effet comique, entre jeune âge du personnage, et légère insistance sur une situation dramatique, ou une réaction sans filtre. le registre de la narration visuelle n'est pas celui des conventions et clichés des récits de superhéros : les dessins sont plus soignés et plus esthétiques, tout en conservant cette augmentation de l'intensité dramatique. Le lecteur se dit que les auteurs vont donc emprunter une voie naturaliste pour explorer la psychologie d'Harley Quinn, avec une sensibilité adulte. L'intrigue se déroule posément sur le mode d'une enquête pour essayer de déterminer l'identité des deux criminels et de les devancer avant qu'ils ne commettent un nouveau meurtre. La progression est régulière, mais sans réellement réussir à manipuler le lecteur pour qu'il se livre à des conjectures sur leur identité. Les coscénaristes reprennent donc les conflits intérieurs qui animent Harley Quinn, entre son amour pour Jack Napier qui a dû s'accommoder de l'existence de Joker et ses responsabilités de mère. Mais ils quittent le strict domaine réaliste avec ses deux hyènes domestiquées qui diminuent d'autant le niveau de plausibilité. Au fil des séquences, il apparaît également qu'ils ne parviennent pas réellement à faire croire que Harley s'occupe de deux enfants en bas âge, ni d'ailleurs à faire exister ces deux bambins. Par ailleurs, Harley Quinn finit par avoir besoin de l'intervention de Batman pour pouvoir surmonter un obstacle dans son affrontement contre les deux criminels, ce qui sape un peu sa capacité d'autonomie. La qualité de l'étude de caractère du personnage se heurte à ces éléments trop fantaisistes. L'histoire supplémentaire de 10 pages appartient à la même veine, avec les prémices de la relation entre Harley et Batman, également agréable à la lecture. Les auteurs réalisent un récit focalisé sur Harley Quinn, version White Knight, avec un niveau de qualité quasi similaire à celui des deux premiers récits. La narration visuelle de Matteo Scalera est dans la continuité de celle de Murphy, avec un peu moins d'énergie esthétique dans les scènes d'action. La mise en couleurs est d'une qualité extraordinaire, un travail d'orfèvre. L'intrigue est consistante, avec de beaux moments consacrés à Harley Quinn, tout en ne réussissant pas tout à fait à s'émanciper des clichés superhéros, ni à les mettre totalement à profit pour le portrait de cette jeune femme.

23/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Meurtre télécommandé
Meurtre télécommandé

Incarnation - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il est paru sans prépublication en 1986, publié par Ballantine Books. Le scénario est de Janwillem van de Wetering (1931-2008), les dessins de Paul Kirchner. Il s'agit d'une bande dessinée de 100 pages en noir & blanc. Ce tome comprend également une introduction de 3 pages datant de 2015, de l'artiste expliquant les circonstances de la genèse, de la réalisation et de la publication initiale de cet ouvrage. Il se termine par une copieuse postface de 11 pages, rédigée par Stephen R. Bissette passant en revue par le menu détail tout ce qui rend cette œuvre unique, ainsi que le contexte de sa parution. Le Maine est l'état des vacances : c'est inscrit sur toutes les plaques minéralogiques des voitures. C'est un véritable paradis terrestre avec sa côte, ses îles, ses baies. Malheureusement, c'est un endroit accessible aux profiteurs à court terme. Que se passe-t-il quand deux des plus grandes forces des États-Unis s'y affronte dans un combat mortel, la quête pour la productivité, et l'envie d'un environnement vierge de toute souillure ? À Woodcock County, monsieur Jones vient de s'installer et d'acheter des terrains côtiers pour implanter une raffinerie de pétrole. C'est samedi, et monsieur Jones est en tenue décontractée avec son bob sur la tête, en train de pêcher sur le lac, bien installé dans sa barque avec sa maison bien en vue sur la rive. Tout en tenant sa canne à pêche de la main droite, Jones prend une canette de bière dans la glacière et en retire la languette pour en savourer le breuvage. Il sent une prise tirer sur la ligne et il jette la cannette à l'eau derrière lui pour s'occuper du poisson. Il a attrapé un beau morceau et le prend avec sa main droite pour l'assommer d'un geste violent contre le banc de nage. Il prend une autre canette pour se rincer le gosier et relance l'hameçon dans l'eau. Il remarque un avion jouet radio-contrôlé qui passe loin au-dessus de sa tête. Il l'observe du coin de l'œil. L'avion radio-contrôlé effectue un passage juste devant le visage de monsieur Jones qui lève la main pour se protéger, et qui constate que l'aéronef a entaillé sa main droite qui saigne. L'avion effectue un deuxième passage, et Jones s'écarte plus vite, s'affalant au fond de l'embarcation. Il cherche alors à redémarrer son moteur pour rentrer à l'embarcadère, mais la personne contrôlant le modèle réduit le dirige droit sur le visage de Jones qui est frappé de plein fouet et tombe en arrière dans sa barque en perdant la vie. Il est temps de faire connaissance avec les habitants des quatre maisons sur le rivage proche. Monsieur Kane un homme âgé vivant en autonomie des produits de sa ferme, en solitaire. Il sait ce que monsieur Jones souhaitait construire et peut-être qu'il n'aimait pas Jones pour ça. Valerie Curtis, une femme encore jeune, vivant d'une rente, et cultivant ses plantes. Joe McLoon, un ancien rebelle paralysé en dessous de la ceinture, vivant avec deux jeunes aides-soignantes. Steve Goodrich, un ancien acteur millionnaire, avec son majordome Erik van Heineken. Le shérif est bientôt à pied d'œuvre pour examiner le cadavre. Une couverture intrigante avec un dessin très propre sur lui, un revolver d'une taille réaliste, un détective privé avec un troisième œil, et un titre aguicheur promettant un meurtre par une méthode originale. Après cette invitation à passer des vacances dans le Maine, le lecteur plonge dans la préface de l'artiste, évoquant son rythme lent pour produire les pages, et le manque de succès de la première édition, malgré la renommée du scénariste, celui-ci étant un auteur de romans policiers, connu pour sa série Grijpstra et De Gier comptant plus de 15 tomes. Kirchner lui est connu pour des bandes surréalistes comme Dope Rider : Pour une poignée de délires. Il a connu le scénarise pour ses deux ouvrages biographiques traitant de sa pratique du Zen, et van de Wetering a apprécié ses premiers comics. Bissette développe en détails la genèse de ce comics, sortant complètement du moule de la chaîne de production des comics industriels, une exception remarquable pour l'époque. Tout commence comme un bon polar, avec une enquête sur un meurtre. Un magnat s'apprête à faire des affaires sur la côte, ce qui aura pour effet de détruire le paysage et la tranquillité. Le dessinateur réalise des images descriptives, avec des contours nets et précis, une représentation adulte et un peu épurée. Chaque case est ainsi très facile à lire quel que soit la densité d'informations visuelles, la profondeur de champ étant accentuée par de petits aplats de noir et des zones grisées, avec différentes nuances de gris. Tout commence comme un meurtre dans la campagne, avec quatre ou cinq suspects : il ne manque que Jane Marple ou Hercule Poirot et une tasse de thé. Les voisins ne sont pas si caricaturaux que ça, et le shérif est immédiatement antipathique, pour son côté bourrin. Kirchner s'amuse bien à représenter lesdits voisins, avec un dessin en pleine page pour chacun et une case en insert, jouant sur des clichés. Kane en train de bichonner son tracteur John Deere, Valerie taillant délicatement un rosier dans une belle jupe et une pose gracieuse, Mcloon sur son chopper-tricycle avec deux belles poupées à l'arrière, Steve Goodrich en maillot de bain sur un transat avec son fume-cigarette et son serviteur lui apportant un cocktail sur un plateau. Le lecteur sourit et présume que cette forme discrète de dérision annonce un récit parodique sous couvert d'un roman policier. Ça change avec les planches 21 à 23 : l'inspecteur Jim Brady attend bien tranquillement sur banc devant la gare ferroviaire que le shérif vienne le chercher. Un habitant du coin s'assoit à côté de lui et évoque les siècles passés : les indiens, les vikings, les guerres franco-indiennes, les britanniques. Euh ?!? Le shérif arrive enfin et emmène l'inspecteur sur le rivage où le corps a été retrouvé. Toujours cintré dans sa gabardine fermée, Brady ne met pas longtemps à retrouver l'avion radiocommandé et les traces de sang. Cette fois-ci, le shérif a une tête de phacochère massif. Euh ?!? Les dessins sont toujours aussi précis et propres sur eux, premier degré, figuratifs. L'inspecteur rend alors visite successivement à chacun des quatre voisins, et leur forte personnalité apparaît à la fois dans leur intérieur et leur comportement, et à la fois dans des illustrations qui révèlent la manière dont ils se perçoivent, ou le mode de vie qu'ils incarnent, ou encore des souvenirs esthétiquement embellis. Il y a donc bien un glissement dans le surréalisme, pas parce que les auteurs utilisent leurs forces psychiques pour créer, mais parce que l'enquêteur perçoit la vie psychique de ses interlocuteurs. Cela donne lieu à de planches saisissantes : le shérif avec une tête de rhinocéros, un suspect assis sur une chaise posée sur dragon enveloppant un globe terrestre, une vision de Valerie en robe dans un atelier de sorcière regardant Jim comme une proie, Steve pilotant un ULM tous les deux miniaturisés volant à travers le grand hall de sa demeure, le shérif avec une immense mitrailleuse dans les mains, bardés de cartouchières, le shérif en tricératops, les deux aides-soignantes en princesse des mille et une nuits avec Joe sur son chopper gravissant un grand huit en arrière-plan, ou encore Kane en prédicateur d'une église ornée d'un gigantesque crâne de renne. D'un côté, ces images plongent dans l'absurde, avec une part d'exagération et de clichés visuels ridicules dans leur naïveté. D'un autre côté, ces images révèlent les mythes et les illusions qui animent les individus concernés. Certes elles comprennent des clichés visuels, mais chaque composition prise dans son entièreté est originale, mêlant une forme de fierté de l'individu avec la dérision de la matérialité de ses rêves ainsi ramenés à de simples dessins. Ces derniers fonctionnent d'autant mieux que l'artiste ne change pas de registre graphique et qu'ils sont sur le même plan que les représentations très posées de la réalité normale, avec des détails remarquables comme un poisson, un oiseau, ou un animal sauvage. L'enquête acquiert alors une dimension psychique, que le lecteur peut également prendre comme étant l'expression de la forte empathie de l'inspecteur pour les personnes qu'ils rencontrent, sa capacité à les écouter vraiment, à percevoir leur personnalité profonde dans leur comportement et leurs propos. Ils sont à la fois de véritables individus animés par des valeurs et leur histoire personnelle, à la fois l'incarnation de grandes forces sociales, comme l'armée, la rébellion, la pulsion sexuelle, le désir de renommée, etc. Voilà une bande dessinée singulière. La narration visuelle est très transparente, dans un registre descriptif appliqué et légèrement simplifié pour que les images soient assimilables instantanément. L'intrigue repose sur une enquête policière simple, bien construite et révélatrice à la fois des forces systémiques de cette petite communauté, à la fois des aspirations et de l'âme de chaque personnage. Le dénouement est clair et révèle le coupable avec ses motivations. En même temps, chaque personnage est une véritable allégorie, permettant de lire ce polar comme une radiographie de la société américaine, des rêves qu'elle véhicule, et de la violence consubstantielle de sa dynamique.

23/07/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Le Labyrinthe inachevé
Le Labyrinthe inachevé

Je commence à découvrir Jeff Lemire sous la pression de notre webmaster qui n'a de cesse de le louer. Et il faut dire qu'il sait se faire convaincant le bougre ! C'est tout naturellement que je me suis tourné vers un de ses plus connus pour commencer cette découverte, et elle fut très belle ! L'histoire de deuil d'un homme seul n'ayant pas surmonté sa perte est exploité avec cet imaginaire du labyrinthe faisant évidemment référence au mythe de Thésée mais pas seulement. La BD est aussi une exploration urbaine dans laquelle la solitude est présente alors que les bâtiments enferment dans un labyrinthe de murs (symbolique présente tout au long de la BD), solitude d'un homme désormais sans liens sociaux et qui ressasse son passé. La BD est toute tournée autour de ce personnage, avec abondances de détails renforçant les symboliques : le fil rouge de l'histoire, ici carrément présent physiquement, la perte et les retrouvailles, les complémentarités... Ce dernier point est là encore traité de façon assez originale : il est en opposition avec sa voisine sur le travail : lui surveille les normes des nouveaux bâtiments, elle protège les anciens. C'est la dualité entre la préservation et la reconstruction, mais présenté comme complémentaire et même nécessaire. Une belle image métaphorique du récit, là encore. C'est un récit enchâssé de métaphore qui font ressortir un parcours somme toute "banal" de deuil enfin accepté, comme tant d'autres histoires l'ont déjà fait. Mais ce n'est pas l'histoire l'important, c'est comment on la raconte. Ici tout n'est que symbole de ce dépassement d'une situation initiale insupportable. Le tout est mis en image d'une façon originale, en tout cas je ne connaissais pas le trait de Lemire. C'est un fatras de trait qui reste toujours clair et lisible, ainsi qu'une mise en couleur privilégiant les petites touches pour rehausser l'ensemble. L'aquarelle donne le relief au dessin, tandis que son trait permet de créer de la répétition et partir dans des fulgurances lorsque le récit le demande. Il y a de vrais contrastes de planches avec des compositions originales dans les face-à-face dialogués ou la course remontant vers le labyrinthe. Je n'ai pratiquement jamais été perdu dans ma lecture malgré tout, l'auteur usant de petits artifices simples pour lier les cases et maintenir le lecteur dans le récit, comme découper de toute petite ouvertures dans les cases pour indiquer le sens de lecture. Une BD maitrisée de bout en bout, c'est clair : dessin, histoire, originalité, traitement, métaphore, tout est clair et limpide mais aussi efficace et bien trouvé. L'histoire touche rapidement au cœur de son sujet tout en restant dans une sensibilité pudique, qui ne rentre jamais dans l'effusion. Il n'y en a pas besoin, et c'est tout aussi bien. Après lecture je peux confirmer que ce premier Jeff Lemire ne sera pas le dernier ! Je ne m'attendais pas à autant aimer.

23/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série C'est aujourd'hui
C'est aujourd'hui

Les choses, de même qu'elles commencent, se terminent un jour. - Ce tome regroupe trois ouvrages de Carlos Giménez (scénario et dessin) : Chrysalide (2016), Un chant de Noël (2018), C'est aujourd'hui (2020). La première édition en français date de 2022, et la traduction a été réalisée par Hélène Dauniol-Renaud. Ces récits sont en noir & blanc. Chacun des trois récits dispose d'une préface rédigée par l'auteur. le premier s'accompagne d'un épilogue sous forme de texte consacré à Raúl, accompagné des dessins qu'il a fait de pépé Páquito. Chrysalide, 58 pages. Pablo, bédéiste vieillissant, est assis à sa table de travail et annonce que son ami Raúl est décédé il y a quelques jours. Il devrait plutôt dire, pour reprendre l'expression précise qu'il employait, que son ami Raúl a fini de mourir. Il se souvient de l'une de leur conversation dans l'atelier de son ami. Ce dernier lui expliquait qu'on a l'idée que la mort tombe sur l'être humain. Par exemple : untel est mort mardi à 11h15. Mais ce n'est pas comme ça. À moins de passer sous un autobus ou de se faire tirer dessus, ce n'est pas comme ça. Untel a fini de mourir, mais en réalité sa mort avait commencé plusieurs années auparavant. On commence à mourir le jour où on commence à penser sérieusement à la mort, le jour où on prend conscience que la fin a commencé, qu'on est dans sa dernière ligne droite. C'est ce jour-là qu'autour de l'individu commence à se former une chrysalide. Il arrive un jour où tout autour de l'individu commence à se former une espèce de cocon, une chrysalide qui, peu à peu, couche après couche, durcit, l'emprisonne, le réduit. C'est ce jour-là que l'individu commence à mourir. Lui Raúl a commencé à mourir il y a onze ans, un 11 février pour être exact. Un chant de Noël, une histoire de fantômes, 101 pages. Pour commencer, Raúl était mort. Pablo papote avec Páqui, sa femme de ménage. À sa question, il lui répond qu'il ne pense pas beaucoup à Raúl, normalement, de temps en temps. Ils évoquent les résultats de la loterie, puis elle lui demande où il va réveillonner pour la veillée. Il lui répond qu'il dîne toujours seul pour la veillée de Noël : il n'aime pas Noël, il n'en garde pas de bons souvenirs. Sa nièce Loli arrive pour l'inviter à venir manger chez elle avec tout le reste de la famille. Mais il refuse également. le soir-même, alors qu'il est dans sa chambre, le fantôme de Raúl lui apparaît pour le prévenir que trois autres spectres vont venir lui rendre visite. C'est aujourd'hui, 94 pages. Pablo est chez lui, assis sur son lit en train de discuter avec un autre lui-même. le premier porte une couronne de carton sur la tête et il fait le constat à haute voix : Alors c'est aujourd'hui. Les deux Pablo commencent à papoter, à échanger des souvenirs, des anecdotes, à faire des constats sur l'état du monde, de la société, de ses habitudes. Carlos Giménez est un bédéiste espagnol, né en 1941, ayant commencé sa carrière au tout début des années 1960. Il a acquis sa renommée avec des oeuvres autobiographiques, comme la série Paracuellos (Alfred du meilleur album au Festival d'Angoulême 1981 & Prix du patrimoine au Festival d'Angoulême 2010), et Los Profesionales. Dans les trois albums regroupés dans ce recueil, il se met en scène sous la forme d'un avatar dénommé Pablo, ce qui lui permet de raconter ses souvenirs, sans s'en tenir à une forme de vérité biographique. Dans la première histoire, il évoque son ami Raúl au travers de ses derniers jours, et de souvenirs de discussion. Dans la deuxième, il reprend le principe de Un chant de Noël (1843), de Charles Dickens (1812-1870), Pablo revisitant des moments de son passé, la réalité de son présent, et un futur possible. Dans le troisième, le titre du recueil prend tout son sens puisque Pablo vit son dernier jour en toute conscience de ce qu'il en est, en se parlant à un double fantomatique, évoquant à nouveau des souvenirs. Dans un premier temps, le lecteur peut être un peu appréhensif de la narration visuelle qui se compose à plus des deux tiers de personnages en plan taille ou en plan poitrine, souvent assis, souvent en train de papoter, et parfois en train de descendre un cocktail Cuba Libre (à base de rhum, citron vert, et cola). En plus, il s'agit essentiellement de dialogues entre hommes blancs d'un certain âge, vraisemblablement des septuagénaires. Les contours sont réalisés avec des traits un peu sec, quelques aplats de noir pour les ombres portées. Les personnages présentent de légères exagérations dans les expressions de visage, dans les coiffures, dans certaines postures. Bref, rien de folichon. Chrysalide s'ouvre avec un texte en introduction dans lequel l'auteur regrette le manque d'expérimentations en BD, la rareté des transgressions, le fait que presque personne ne proteste contre rien, que la routine amène à gagner sa vie en faisant toujours les mêmes travaux, la nécessité de ne pas déranger l'éditeur, ni agacer le client. Ça sent un peu la personne âgée aigrie. de temps à autre, Raúl ou Pablo effectue constats ou des jugements de valeur négatifs : tout le monde ment, la décrépitude corporelle avec l'âge, la perte de pouvoirs des états face à l'économie de marché généralisée, la destruction des emplois non qualifiés par la technologie, la fossilisation des comportements de l'individu avec l'âge, la mainmise des religions prescriptrices, le sort des réfugiés traversant la mer méditerranée sur des embarcations de fortune, la fumisterie des euphémismes, l'insignifiance d'une vie humaine, le tabou à parler de sa mort. Or à la lecture, ces dialogues, ces souvenirs, ces considérations charrient une chaleur humaine, un goût de vivre, une humanité incroyables. D'un côté, le lecteur voit un vieux barbon pontifier allant parfois jusqu'à s'écouter parler ; de l'autre côté, il dévore ces paroles d'un individu humaniste avec une solide expérience de la vie dont chaque anecdote relève des petits riens de la vie pour en révéler l'infinité de saveurs. Alors bien sûr, Carlos Gimenez a atteint son stade de maturité graphique depuis belle lurette et il ne faut pas attendre de lui qu'il innove. Alors bien sûr, un tel artiste n'a pas réussi à mener une aussi longue carrière juste sur un malentendu. Certes, il y a de nombreuses cases de Pablo en train de parler en plan taille, mais il bouge encore (il n'est pas vraiment mort), il s'emporte, il s'indigne, il va jusqu'à gesticuler parfois, exprimant ainsi son état d'esprit. En outre, la représentation des souvenirs s'accompagne souvent d'une représentation dudit passé, avec Pablo jeune homme, ou enfant, ou à un autre stade de sa vie, avec d'autres potes, des membres de sa famille, une copine. Dans ces circonstances, la prise de vue quitte le bureau de Pablo ou sa chambre à coucher pour s'aventurer dans la rue, dans d'autres intérieurs, dans une école, sur une plage, dans une chambre d'étudiant, dans un parc, etc. L'artiste représente tout ça avec une évidence et un naturel qui dénotent une longue pratique apportant une aisance donnant une impression de facilité trompeuse. S'il n'y prête pas attention, le lecteur peut même ne pas se rendre compte qu'à chaque retour dans le passé, la reconstitution de l'époque comporte des détails authentiques, directement issus de la mémoire de l'auteur. de même, il suffit d'une planche pour prouver sans doute possible la qualité de la narration visuelle : la planche 77 de Un chant de Noël, muette sans un seul mot, et reprenant la découverte du corps d'Aylan Kurdi, enfant kurde retrouvé mort sur une plage turque le 2 septembre 2015. Quoi qu'il en soit, le lecteur oublie rapidement ses réserves sur la narration visuelle car Pablo se révèle être un homme singulièrement attachant, même sans partager toutes ses convictions. En fait, il ne raconte rien d'exceptionnel : des anecdotes sur sa vie, banales prises une à une. Elles dégagent un parfum un peu exotique car il s'agit de la vie d'un auteur espagnol de bande dessinée, peu probable que ce soit la situation du lecteur. D'un autre côté, elles brossent le portrait d'un homme ordinaire, commun, parfois médiocre, qualificatif qu'il utilise lui-même. En même temps, elles relatent l'expérience faite de la vie, l'expression d'une humanité universelle générant une empathie chez le lecteur. de temps à autre, ce dernier peut s'offusquer de se retrouver face à des certitudes défaitistes, certes construites à partir de nombreux constats faits au cours d'une vie riche de plusieurs décennies. Toutefois, il devient vite évident que ces anecdotes qui se rapportent toutes à Pablo (ou presque) parlent surtout des autres personnes qu'il a rencontrées ou côtoyées. Ces trois autofictions parlent de lui sans être nombrilistes ou égocentriques. Son évocation de la vie se fait avec la conscience explicite et exprimée de sa mort, sans rien de macabre ou de morbide. En cela, il applique le principe qu'il développe dans sa première introduction : une transgression majeure (parler de sa propre mort) et aborder des sujets personnels et d'actualité tels que certaines facettes de la société, ou l'état du monde. En outre, Carlos Gimenez n'est pas un donneur de leçon : il exprime son opinion personnelle présentée comme telle, il expose sans fard les facettes les moins reluisantes de sa personne. Il sait mettre en lumière des aspects de la condition humaine aussi bien dans la vie de tous les jours (se baigner en été et découvrir à quel point le monde peut se passer de soi) que dans un fait divers atroce (la mort d'Aylan Kurdi et l'impuissance de l'individu à l'éviter, ainsi que l'obligation de savoir qu'on vit dans un monde qui s'accommode d'une telle tragédie), ou une tragédie meurtrière (l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015). Par ailleurs, au fil de ces trois récits, le lecteur comprend que l'auteur dispose d'une culture littéraire, sans qu'il n'ait besoin de l'étaler avec l'évocation en passant d'auteurs comme Gustavo Bécquer (1836-1870), Jack London (1876-1916), Guy de Maupassant (1850-1893), André Maurois (1885-1967), Francisco Candel (1925-2007), Charles Dickens (1812-1870), Omar Khayyam (1048-1131). Feuilleter cette bande dessinée ne donne pas forcément envie de la lire. En revanche commencer à la lire donne une envie irrépressible de passer du temps en compagnie de Pablo / Carlos Giménez par ce moyen privilégié. La narration visuelle ne paye pas de mine, pour autant après quelques pages le lecteur ne peut pas l'imaginer sous une autre forme. Après quelques séquences, il a fait l'expérience de sa richesse sous-jacente. Au début, Pablo semble être un vieil oncle un peu casse-pied avec ses rengaines. Rapidement, il devient un homme expérimenté qu'on a envie d'écouter pour ses anecdotes sur sa vie, pour ses avis éclairants et tolérants. Lui-même dit qu'il est devenu l'homme âgé qu'adolescent ou jeune homme il considérait comme un fossile, un être humain dont le corps a commencé à dépérir, tout le contraire de l‘appétit de vie. le lecteur n'entretient aucun doute sur l'inéluctabilité de la fin de l'ouvrage, et c'est pourtant une vraie tristesse qui l'étreint. Formidable.

23/07/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Arabe du futur
L'Arabe du futur

Dès le premier tome, la première image des aventures du quotidien de ce gamin écartelé entre trois continents donne le ton. Riad se représente à l’âge de deux ans, tel une sorte d’angelot doté d’une chevelure blonde imposante. Il était « l’homme parfait ». Maniant à merveille l’autodérision, il va nous narrer ses origines en partant de la rencontre improbable entre sa mère bretonne et son père syrien lorsque ce dernier était venu à Paris pour y faire des études grâce à une bourse de son gouvernement. Beaucoup plus tempérée et pragmatique — surtout très patiente — Clémentine devra souvent composer avec les sautes d’humeur d’un compagnon quelque peu lunaire et fantasque, personnage fanfaron sensible aux idées de progrès, mais parfois un peu obtus et contradictoire, tenant parfois des propos racistes ou belliqueux, avec cette obsession de porter le titre honorifique de « docteur »… Au fil des années, les relations entre ses parents vont se distendre, sa mère étant à la fois lassée des frasques de son mari et gagnée par le mal du pays. Jusqu’au point de non-retour, où ce dernier commettra l’irréparable… La capacité de l’auteur à compiler quantité de petites anecdotes, souvent insignifiantes en apparence et pourtant toujours révélatrices d’un point de vue sociétal, est impressionnante. On se demande véritablement comment à cet âge un enfant peut avoir emmagasiné autant de souvenirs dans sa mémoire ! C’est toujours très juste et à travers les yeux de Riad, ces anecdotes prennent une dimension drolatique et jubilatoire, en particulier lorsque notre blondinet arrive à l’adolescence. Il n’est plus vraiment le mignon chérubin des débuts avec son visage constellé de boutons d’acné, même on sait bien que c’est l’âge des complexes… Il n’y a assurément pas qu’une seule raison au succès du projet, la première étant assurément le talent de conteur de son auteur, de dessinateur aussi, avec ses petits personnages ronds et avenant, associés à son humour si particulier. En plus de ses qualités, le public, a fortiori français, n’a pu être qu’intrigué par ce titre extrêmement bien choisi dans un contexte où le terme « arabe » est depuis longtemps chargé de connotations, pas toujours forcément bienveillantes pour les intéressés… Et puis l’histoire personnelle de Riad, avec cette double culture qui lui a permis de vivre dans deux pays aux mœurs radicalement différentes, d’un côté la Syrie, où sa blondeur faisait de lui un être à part et où il n’a jamais vraiment « pris racine », d’un autre la Bretagne, où il était vu comme « le blondinet avec un nom arabe », et puis bien sûr les rapports compliqués avec son père. Un parcours atypique et certes enrichissant qui a donné naissance à un récit passionnant, le bouche à oreille ayant sans doute fait le reste, au-delà des frontières, à l’instar de « Persépolis ». Les témoignages sur une région du monde où certains archaïsmes peuvent autant révulser que fasciner intéressent le public… sans doute encore plus depuis le 11 septembre 2001. La sortie du dernier volume de « L’Arabe du futur » en 2022 a fait office d’événement, et incontestablement, c’est la page d’une incroyable épopée qui s'est tournée, laissant peut-être aux aficionados un sentiment de vide, mais c’est sans compter sur la fantaisie et la créativité de son auteur, qui a sans doute plus d’un tour dans sa boîte à crayons. En attendant, ceux-ci pourront toujours se consoler avec sa nouvelle série très bien accueillie à sa sortie en 2021, "Le Jeune Acteur", qui raconte les débuts de Vincent Lacoste au cinéma.

22/07/2024 (modifier)
Par Jetjet
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Wesh Caribou
Wesh Caribou

Wesh frérot ! Inutile de tergiverser plus longtemps : Wesh Caribou est un drôle de petit bouquin édité à l'italienne à hurler de rire tant les anecdotes rapportées par Boris Dolivet qui se met lui-même en scène semblent à la fois véridiques et amusantes. Drôle de parcours pour cet auteur parisien amoureux du grand froid et qui décide contre vents et marées d'embarquer toute sa famille loin de sa banlieue d'origine vers un Montréal dont les moeurs et le quotidien diffèrent complètement pour notre Frenchie quadra. Entre les forts écarts d'amplitude thermique, le langage français déformé et les visites onéreuses du dentiste, chaque petit geste du quotidien est à réapprendre car rien ne ressemble à l'hexagone. Eldiablo se met en scène, langage fleuri et verlan en bonus ainsi que son épouse (scènes hilarantes garanties entre les échanges du couple) sans aucun filtre et chaque chute est mémorable. Du grand vécu mais pas du grand n'importe quoi. Son style graphique proche de celui d'un Eric Salch (qui intervient également dans ce bouquin !) est lisible et percutant. Ce n'est pas un indien dans la ville mais plutôt un bon gars plein de bonne volonté essayant de s'adapter à chaque nouvelle situation et c'est toujours cocasse. Sachant autant manier les bons mots que son désir d'intégration, Eldiablo n'a pas son pareil pour faire preuve d'autodérision tout en montrant son amour manifeste pour ce nouveau pays dont il ne saisit pas tous les codes. Wesh Caribou est un véritable petit bijou qui prouve une fois de plus que l'auteur de Monkey Bizness n'a pas sa langue en poche pour savoir nous régaler d'un pays lointain sans sortir de notre canapé.

22/07/2024 (modifier)
Par Jetjet
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Lombric
Lombric

Jusqu'à ce jour, je n'avais jamais rien lu de Mathieu Sapin et je reconnais qu'un rapide coup d'oeil sur ses précèdentes oeuvres plutôt axées sur la politique me faisaient de l'oeil autant que sur le parcours télévisé d'un Cyril Hanouna mais ce petit livre à la réalisation éditoriale parfaite me faisait envie depuis longtemps. Il faut déjà prévenir les parents égarés entre ces pages que ce n'est pas réellement recommandable pour les enfants et qu'il peut même s'agir d'une oeuvre dite OVNI pouvant pas mal diviser. Les dessins magnifiques attirent l'oeil mais le récit est court et pourrait même être perçu comme creux avec une conclusion plutôt ouverte mais que je trouve finalement parfaite. Divisé en 3 actes, on suit l'enquête policière d'un duo d'animaux de la forêt en quête de crimes mystérieux des hôtes de ces bois. Les dialogues entre ce crapaud détective au look anglais et de son assistant d'infortune sont tous simplement savoureux. On suit en parallèle la naissance puis l'évolution d'une drôle de bestiole au look fantomatique dans ces mêmes bois. Tous ces personnages vont finir par se croiser dans un troisième acte troublé par la présence humaine. Ici encore il est plus amusant de ne pas en dire plus, de laisser le lecteur pris (ou pas) dans de superbes tableaux graphiques bien souvent muets mais de toute beauté. Il y a de la cruauté, quelques scènes trash, mais également une certaine forme de poésie et de liberté. Les dessins sont juste superbes et forcent l'admiration dans un registre proche du classique Le Vent dans les Saules dont ce Lombric serait le penchant adulte... Surpris par la brièveté du récit (on peut le lire en moins de 20 minutes sans trop se presser), ce n'est qu'après l'avoir refermé que je me suis rendu compte que le récit m'avait marqué tout comme à l'époque ma première lecture de Jolies ténèbres de Fabien Velhmann et Kerascoët donc ce lombric est en quelque sorte le complément et compagnon.

22/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Bad mother
Bad mother

Avez-vous vu mon chaton ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il regroupe les 4 épisodes, initialement parus en 2020, écrits par Christa Faust, dessinés et encrés par Mike Deodato junior, et mis en couleurs par Lee Loughridge. Les couvertures ont été réalisées par Deodato. le tome contient également la couverture variante réalisée par Tim Bradstreet, une postface d'une page et demie de la scénariste, une de deux courts paragraphes de Deodato, 3 pages de composition de page et d'effets spéciaux réalisées par le directeur artistique, le script de 11 pages de l'épisode 3, case par case, avec les cases dessinées par Deodato en vis-à-vis. April Walters est train d'essayer un jean dans un magasin et elle constate qu'elle ne rentre plus dans sa taille habituelle, ce qui la déprime, et l'incite à repartir sans rien acheter, malgré la proposition de la vendeuse d'aller chercher une taille au-dessus. Elle va ensuite faire ses courses dans un supermarché d'alimentation et prend une bouteille de jus de pomme. Valerie, une copine la salue en lui faisant observer qu'elle ferait mieux de prendre du jus de fruit bio, sinon ça revient à donner un soda à ses enfants. C'est une jeune mère dans une forme physique splendide, avec un ventre plat parfait. En faisant la queue à la caisse, elle indique à son mari qu'elle a pris du saumon comme il aime pour le repas du soir : il lui répond que finalement il a pris un vol plus tôt et qu'il prendra quelque chose à manger dans un établissement à emporter. Elle lui souhaite un bon vol. Deux hurluberlus font irruption dans le magasin, avec une arme à feu à la main, exigeant que tout le monde se couche à terre, et que la caissière leur donne l'argent. Un client est parvenu à appeler le numéro d'urgence 911. Les sirènes se font entendre, et l'un des deux hommes décide d'attraper une otage. Il préfère choisir une jeune femme bien faite de sa personne, plutôt qu'April. Ekland, un inspecteur de police, fait irruption avec deux policiers armés derrière lui qui tiennent en joue les 2 agresseurs. Il commence à négocier. Discrètement, il sort le revolver qu'il a dans sa poche et fait feu sur celui qui tient l'otage, le tuant net. April est éclaboussée par le sang. Une fois rentrée chez elle, April appelle son époux Steve pour le rassurer, mais il est dans une zone sans connexion. Elle lui laisse un message lui disant que tout va bien et qu'il n'a pas lieu de s'inquiéter. Son fils Adam pénètre alors qu'elle est en train de laver son teeshirt : il a besoin de son polo propre pour son voyage du lendemain. Elle le serre très fort dans ses bras, et lui propose d'aller au cinéma ensemble. Il répond qu'il a déjà promis à Justin de passer du temps ensemble. le soir, elle est assise dans son fauteuil sur la véranda, et elle envoie des textos à sa fille, lui rappelant qu'elle doit rentrer à l'heure prévue. Elle voit arriver une voiture qui dépose sa fille Taylor. April se met sur les marches pour lui barrer le passage et l'admonester sur le respect des horaires. Elle se rend compte que sa fille a un bleu au coin de l'oeil droit, et un peu de sang séché à la commissure des lèvres. Sa fille l'écarte en hurlant que son copain Chase est vraiment un bel abruti, et elle monte s'enfermer dans la salle de bains. Elle décide de se rendre chez Chase pour lui dire sa façon de penser : elle découvre son cadavre et celui d'un autre jeune homme. Même s'il n'a lu ni la quatrième de couverture, ni la postface de l'autrice, le lecteur comprend vite l'intrigue : une maman de pavillon, mère de famille au foyer, va se charger de récupérer sa fille, impliquée malgré elle dans un trafic de drogue, tombée dans les mains d'une redoutable cheffe de réseau. Il s'agit d'un thriller, avec enlèvement de mineur, et maman vengeresse. La particularité : April Walters commence à prendre de l'âge, du poids, n'est ni sportive, ni une pratiquante des arts martiaux, ni une guerrière, ou une détentrice d'armes à feu avec port d'arme. le point de départ évoque vaguement la série Jennifer Blood créée par Garth Ennis & Adriano Batista, à la fois pour la mère au foyer, à la fois du fait de la couverture variante réalisée par Tim Bradstreet (illustrateur des couvertures des séries Punisher d'Ennis), mais la ressemblance s'arrête là. La scénariste joue vraiment le jeu, en présentant cette femme. Elle ne fait pas pitié, mais elle son existence ne semble passer que par ses enfants et la tenue du foyer. Elle fait pâle figure par rapport à d'autres femmes au foyer plus actives, plus sportives. Son mari est parti pour des motifs professionnels. Son jeune fils n'a que faire de ses démonstrations de tendresse. Sa fille est une adolescente bientôt majeure ayant du mal à supporter la tutelle maternelle. le dessinateur parvient à maîtriser es élans : April est discrètement empâtée sans être obèse, avec une tenue vestimentaire confortable qui ne la met pas en valeur, une femme dont l'apparence reflète une vie au service de sa famille, sa personne passant au second plan. Scénariste et artiste sont en phase pour une narration factuelle, ancrée dans le pragmatisme de la vie quotidienne. Mike Deodato réalise des dessins très réalistes, parfois même photoréalistes. Certains environnements semblent intégrer des photographies : les rayonnages du supermarché avec les produits, la cuisine tout équipée, les modèles de voiture, le bureau de travail de l'inspecteur Ekland, la rue avec ses pavillons bien alignés avec leur pelouse sur le devant, une vue du dessus d'une rue de la ville, un entrepôt désaffecté avec des murs de brique où il n'en manque pas une, le drone utilisé, etc. le lecteur sent bien que le dessinateur a pu intégrer certains éléments photographiques retouchés ou utiliser un logiciel de modélisation 3D pour les bâtiments, avec application de textures. Pour autant, ces éléments ne jurent pas par rapport au reste des dessins, et ils apportent à la fois la consistance de vrais lieux, et leur banalité du quotidien. Ces lieux ordinaires constituent l'ordinaire de la vie d'April Walters, montrant son quotidien de responsable d'un foyer de famille, et devant assurer les tâches logistiques dans toute leur diversité. Christa Faust indique dans la postface qu'elle a intégré des remarques de mères de famille avec qui elle a pu discuter pour nourrir son récit. Elle en fait le portrait d'une personne dévouée à sa fonction, faisant preuve de débrouillardise, d'adaptation, avec une capacité d'adaptation, et un pragmatisme à toute épreuve. En découvrant que sa fille a été enlevée par une organisation criminelle bien rôdée, April Walters fait l'expérience de l'inertie de la police qui doit attendre 48 heures avant de considérer une personne comme étant portée disparu, de l'absence de l'homme de la maison qui est en voyage d'affaires : c'est une situation qui sort de l'ordinaire, comme beaucoup d'autres dans la vie de tous les jours de cette femme, et elle s'emploie à y trouver une solution avec les moyens du bord, et les ressources de son quotidien. D'un autre côté, on peut compter sur Mike Deodato pour insuffler une dramatisation visuelle pertinente dans chaque scène. La première page montre April constatant qu'il lui faudrait une taille plus grande, et le plan de prise de vue montre le constat du bouton qui ne ferme pas, la mine dépitée d'April, son départ du magasin sur un mode presque héroïque devant l'échec. Les courses se font dans des cases de la largeur de la page, insistant sur le quotidien, mais aussi la durée d'une telle tâche. Par la suite, la mise en scène met en avant la solitude de la mère de famille : elle parle à la boîte vocale de son mari, son fils s'échappe de son étreinte, sa fille la repousse et va s'isoler. L'artiste est tout aussi à l'aise pour les scènes sortant de la banalité, certaines passant dans le registre de l'action : la découverte des cadavres, la pauvre Taylor ligotée, la discussion entre la maman et le gros malabar à l'entrée du laboratoire de crack, la tentative d'étranglement, etc. Il sait se tenir à l'écart des conventions visuelles des comics de superhéros, pour rester entre la banalité du quotidien, et la tension du thriller, avec un savoir-faire très impressionnant du découpage et de la mise en scène. le lecteur constate avec plaisir qu'April Walters ne se transforme pas en un ange exterminateur invincible, insensible à la douleur, et capable de prouesses physiques pour infliger une douleur sadique, qu'elle reste une personne normale qui refuse le rôle de victime, et qui sait faire preuve de ressource. La scénariste montre bien qu'il en va aussi ainsi de Taylor qui refuse d'être cantonnée au rôle de victime passive d'un enlèvement. Elle sait également intégrer des particularités des relations familiales au cours des affrontements, par exemple la manière dont la responsabilité des parents dans l'éducation crée des liens uniques, ainsi qu'une ténacité peut commune. Le lecteur ressort de ce thriller avec un grand sourire. L'intrigue en elle-même n'est pas très originale, ni pour le point de départ, ni pour les rebondissements. En revanche, la narration visuelle est d'une grande qualité, à la fois dans l'attention portée au réalisme, à la fois dans la fidélité à l'intention de l'autrice. Celle-ci a construit un thriller rapide et efficace, dont la dynamique repose sur le sentiment maternel, la débrouillardise de la femme au foyer devant résoudre toute sorte de problème et sa ténacité.

22/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Ar-Men - L'Enfer des enfers
Ar-Men - L'Enfer des enfers

Le marin rêve face à la mer, le gardien de phare face à la terre. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Publié pour la première fois en 2017, il est réalisé par Emmanuel Lepage, scénario, dessins et couleurs. Dans cette édition de 2022, se trouvent un dossier de dix pages, une rédigée par Claude Gendrot sur l'origine du projet, et les autres contenant de somptueuses illustrations préparatoires. À l'école ou au café, Germain a toujours aimé la table du fond, dos au mur, seul dans son coin. Invisible, il écoutait bruisser les autres. Rien ne pouvait l'atteindre, il se sentait en sécurité. Il a choisi de vivre au fond du monde. Par temps clair, il croit apercevoir la silhouette sombre de la pointe du Raz qui s'avance comme une griffe. Au creux d'abers imprécis, les taches blanches des maisons de pécheurs se confondent avec l'écume qui ruisselle le long de falaises labourées d'entailles. Parfois il distingue la tour de la Vieille, qui semble s'arracher à ces tenailles pour gagner le large. À moins que ce soit la masse du phare de Tévennec, le phare maudit où aucun gardien ne veut vivre. Seule maison-phare en pleine mer, Tévennec est vide depuis des décennies, mais les légendes demeurent. Puis à l'ouest, l'île de Sein résiste aux assauts incessants d'une mer jamais tendre. Maigre échine d'une terre que l'on prétend aujourd'hui engloutie. Et puis un chapelet de roches qui court jusqu'à lui : la chaussée. On dit qu'un navigateur qui la traversait sans l'aide d'un bon pilote de l'île ne devrait son salut qu'à un heureux hasard. Pendant des siècles, les navires se sont fracassés sur ses récifs meurtriers, un cimetière. le territoire sacré du Bag Noz, le vaisseau fantôme des légendes bretonnes. À la barre œuvre l'Ankou, le valet de la mort. Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots, Ar-Men. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d'accès de Bretagne, c'est-à-dire du monde. On le surnomme l'enfer des enfers. C'est à Ar-Men que Germain s'est posé, adossé à l'océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, il est libre. Ici, tout est à sa place… et il est à la sienne. Ce matin, c'est la relève, le pain frais. Pierrick qui est là depuis vingt jours cède sa place à Louis. Dix jours l'un, dix jours avec l'autre. Encore une dizaine pour Germain et il redescendra à Sein, si le temps le permet. Il aimerait parfois qu'on l'oublie là. Il se blottirait dans un coin et ne ferait plus de bruit. Quand Louis monte, ils se saluent à peine. Un bref kenavo à la Velléda, Louis rentre les épaules et dans le phare comme dans une mine. Gardien depuis dix-sept ans, et pourtant il semble surpris chaque fois de l'humidité glacée qui suinte des murs, été comme hiver, accablé de draps rêches, de l'odeur de pétrole qui imprègne tout, et du fracas des vagues. Louis râle. Germain est monté sur la galerie qui fait le tour du fanal au sommet du phare et il se plante sous les rayons du maigre soleil de novembre, à l'abri des lames du vent. Il attend que ça passe. Une fois installé, Louis prépare un repas, steak-frites, et ils écoutent la radio en mangeant : la dissolution de l‘assemblée voulue par le général De Gaulle a eu lieu. Une marine magnifique en couverture, un titre explicite : le lecteur sait qu'il va séjourner dans ce phare construit à l'extrémité de la chaussée de Sein, entre 1867 et 1881, en mer d'Iroise. S'il a rapidement feuilleté la bande dessinée, il a pu découvrir de magnifiques planches rendant hommage à ce phare classé au titre des monuments historiques en 2017. En effet, le récit s'ouvre par une séquence de cinq pages évoquant un survol en hélicoptère, avec des grandes cases mettant en valeur la mer et son bleu unique, l'extrémité dénudée de l'île de Sein, la maison-phare de Tévennec, l'île de Sein dans une belle perspective donnant à la voir dans toute sa longueur, la chaussée à son extrémité, le vol gracieux d'un oiseau de mer, et un dessin en double page avec la mer et ses vaguelettes, ainsi que le phare au loin dans la partie de droite. Dans la postface de Claude Gendrot, le lecteur apprend qu'Emmanuel Lepage a joué son propre rôle dans le documentaire Les gardiens de nos côtes, réalisé par Herlé Jouon en 2017, et qu'il a été déposé sur Ar-Men, en étant hélitreuillé, vraisemblablement l'origine de ladite séquence d'ouverture. Par la suite, le lecteur trouve tous les plans qu'il attend sur le phare et bien d'autres. Page dix, une vue de la mer en plongée depuis la galerie du sommet du phare. Page treize, Germain se tient sur la galerie de nuit, se découpant en ombre chinoise devant la lumière du fanal. Page quatorze, la silhouette du phare est à demi mangée par la brume de nuit. Page vingt-trois, le phare est lui-même réduit à une ombre chinoise dans la nuit, alors que son faisceau la transperce. Page vingt-cinq, c'est une nuée d'oiseaux de mer qui passe de chaque côté de la lanterne. Page vingt-six un nuage chargé de pluie s'abat sur le phare dans une image saisissante, et en vis-à-vis, ce sont des vagues aussi hautes que le phare qui viennent s'écraser dessus. La mer est présente dans presque toutes les pages, l'artiste y transcrivant les changements de texture, de fluidité, de luminosité en fonction des courants, des tempêtes, de l'heure de la journée. C'est un délice visuel du début à la fin grâce à un artiste à l'évidence amoureux de cette mer, dans cette région. Séduit par la promesse de séjourner dans ce phare, surnommé l'enfer des enfers, le lecteur ne s'interroge pas trop sur la nature du récit avant d'entamer la bande dessinée, certainement un séjour de plusieurs jours, voire de plusieurs années, en accompagnant un gardien. Cette portion de son horizon d'attente est bien comblée par l'auteur : séjourner dans le phare au quotidien avec Germain, sa relation avec Louis, à la fois quotidienne, à la fois distante, chacun ayant sa chambre à un étage différent, chacun respectant la volonté de solitude de l'autre. Les cases montrent deux hommes normaux, en bonne santé, sans musculature exagérée, sans dramatisation de leurs gestes ou de leurs humeurs. S'il n'y prête pas attention de prime abord, le lecteur finit par prendre conscience qu'en toute discrétion le dessinateur effectue également une, ou plutôt deux reconstitutions historiques : celle de l'époque du récit, c'est-à-dire 1962, et celle des années de construction du phare. Cela peut se voir dans les tenues vestimentaires, dans les outils et les équipements utilisés, ainsi que dans l'état du phare lui-même et les différents navires. Le lecteur se tient donc aux côtés de Germain et perçoit le phare, ce qu'il représente par ses yeux. Il comprend rapidement que ce personnage a souhaité obtenir cette affection pour jouir du calme qui vient avec l'isolement du phare, la coupure d'avec le monde. En filigrane, il apparaît que d'un côté cet homme a besoin du calme qui vient avec cette vie très réglée dans un espace restreint, celui du phare et le rocher autour, et d'un autre côté il se sent rasséréné par son rôle, assurer le bon fonctionnement de cet équipement pour éviter tout naufrage, et par le besoin d'entretien, de petites tâches de maintenance et de réparation qui ne connaît jamais de fin, qui assure une occupation continue. Il n'y a pas à proprement parler de mystère concernant la jeune fille à qui il raconte la légende de la cité d'Ys le soir, le lecteur ayant tôt fait de comprendre qui elle est et quelle est sa nature. Lorsque Germain lui raconte ladite légende, cela constitue un fil narratif secondaire, venant répondre comme un reflet déformé à la nature du phare. Cela donne lieu à des pages à l'apparence un peu différente, avec une palette de couleurs spécifique pour faire apparaître qu'il s'agit d'un conte, une histoire dans l'histoire. L'engloutissement de la ville agit comme un écho des lames qui viennent recouvrir le phare. La légende a également pour effet d'inscrire le phare dans le folklore breton, la ville d'Ys, mais aussi les marins décédés en mer et l'Ankou. À partir de la page trente-neuf apparaît un troisième fil narratif qui va prendre plus de place, et passer au premier plan à l'occasion de différentes séquences. Germain a découvert le journal de Moïzez, sous une forme originale, jeune homme ayant participé à la construction du phare, et étant devenu un de ses premiers gardiens. À l'opposé d'un artifice narratif pour remplir un quota de pages imposé, ce journal crée à la fois une profondeur de champ, la longue lignée d'hommes ayant officié comme gardiens de phare, et à la fois son origine même, ou plutôt l'histoire de sa construction, une entreprise humaine sortant de l'ordinaire. Moïzez est un orphelin découvert en tant que nourrisson en 1850, roux qui plus est. Il se porte volontaire pour construire le phare, lorsque que l'ingénieur Paul Joly et son chef viennent s'adresser aux îliens pour les informer du projet et requérir leur aide. L'auteur apporte plusieurs éléments historiques relatifs à ladite construction de 1867 à 1881 : la difficulté de travailler sur un rocher recouvert par la mer la plupart du temps, les risques de tempêtes, le travail en milieu humide, etc. Cette composante du récit est vécue au travers des yeux de Moïzez. Le lecteur s'attend à séjourner dans le phare et à ressentir le choc d'énormes vagues venant s'écraser dessus, sur toute sa hauteur, comme il a déjà pu le voir sur des photographies spectaculaires. Il découvre un vrai récit, deux hommes devenus gardien pour jouir de la retraite du monde agité, chacun pour leur raison. Il constate dès la première séquence l'amour de l'artiste pour ce coin du monde, pour le phare et pour la mer perpétuellement en mouvement, dans des planches auxquelles il ne manque que l'odeur de sel. Il découvre une bande dessiné généreuse, évoquant avec émotion la construction du phare d'Ar-Men, et l'inscrivant dans les contes et légendes celtes et bretons. Une œuvre touchante imprégnée par les embruns.

22/07/2024 (modifier)