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Par Simili
Note: 5/5
Couverture de la série Les Bidochon
Les Bidochon

Robert et Raymonde BIDOCHON, couple de français moyen que rien (alors vraiment rien) ne destinait à entrer au panthéon ... Et pourtant plus de 40 ans après leur apparition ils sont aujourd'hui les symboles de tous nos petits défauts (bon certains les cumulent plus que les autres) Car oui on a tous en nous une part de Robert ou de Raymonde même si on ne veut pas se l'avouer (et encore moins aux autres). Robert est lâche, prétentieux, de mauvaise foi (ah ça c'est pour ma pomme), condescendant, ... Raymonde est blasée, soumise, pas très futée, pas courageuse, ... Raymonde voulait un enfant, Robert a un problème de testicules. Heureusement pour la France ils ne se reproduiront pas, mais cela sera toute la tragédie de la vie de Raymonde ( et peut être pour nous aussi car j'aurai bien aimé les voir élever un enfant). Ce gag est hilarant, il met pourtant le doigt sur une vraie souffrance. Et c'est là tout le génie de Binet que d'arriver à nous faire rire de ça. Je trouve d'ailleurs que ce gag résume assez bien l'esprit "Bidochon". On peut arriver à rire de tout à condition que cela ne soit pas méchant. Le fait que Binet est choisi de découper ses albums par thème est géniale car elle évite selon moi une certaine redondance des gags, ce qui est salvateur dans ce genre de série, mais elle permet également au lecteur de se projeter dans la situation et donc d'analyser ses propres comportements. Cela lui permet également aussi de distiller une critique de la société de consommation dans laquelle on vit. Les Bidochon c'est un MUST HAVE pour tout Bédéphile qui se respecte

25/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Malcolm McLaren - L'Art du désastre
Malcolm McLaren - L'Art du désastre

T'as jamais rien compris au rock, Malc' ! T'es un type de la mode, c'est tout ! - Ce tome correspond à une biographie, celle Malcolm McLaren (1946-2006), homme d'affaires, producteur de disques et agent artistique britannique. le scénario est de Manu Leduc & Marie Eynard, les dessins de Lionel Chouin, les couleurs de Philippe Ory. L'ouvrage commence avec une introduction d'une page écrite par Jean-Charles de Castelbajac. Il se termine avec un texte d'une page évoquant le retour de la paternité de la musique des Sex Pistols aux membres du groupe, les techniques initiées par McLaren (le buzz, la trash culture et le viral), la suite de sa carrière après ce groupe, le décès de McLaren et la destruction des archives et des objets du punk par son fils quarante ans après, et cinq pages d'étude graphique du dessinateur. Cette BD compte quatre-vingt-douze planches. En Angleterre dans les années 1990, Stuart conduit sa voiture sur une route côtière de nuit. Il s'arrête devant un bunker sur lequel a été peint le nom de McLaren : il dépose Malcolm, enchanté de découvrir que son père vit dans un bunker. Un chien retenu par une chaîne au mur leur aboie dessus. Un homme sort du bunker, le fusil à la main et demande qui se trouve là. Son fils répond en s'identifiant : Malcolm McLaren. À Londres en 1947, dans le salon de l'appartement de Rose McLaren, la grand-mère, Stuart, le petit frère, regarde vaguement le poste de télévision : plus d'un million à regarder passer le carrosse de la princesse Elizabeth, future reine d'Angleterre, le mariage fastueux avec le prince Philip Mountbatten retransmis à la télévision pour la première fois. Malcolm joue aux petits soldats, organisant une bataille sur la table basse. Peter McLaren sonne à la porte et indique à sa belle-mère qu'il est venu voir ses fils. Celle-ci le met à la porte sans ménagement l'informant que ces fils n'ont pas besoin d'un père escroc. Londres en 1953. le jeune Malcolm prend des leçons de piano : le professeur n'en peut plus des dissonances, sa grand-mère est tout sourire, sa mère souffre en silence. le professeur rend son avis : il n'a jamais eu un élève qui massacrait la musique à ce point, il n'y a rien à en faire, désolé. Sa mère explique que Malcolm est atteint du syndrome de la Tourette, c'est pour ça qu'il a des mouvements si désordonnés. Une fois dehors, la grand-mère rassérène son petit-fils : il n'a pas d'autre syndrome que le talent pur. Il ne massacre pas la musique, il la dépoussière. Sa mère part vaquer à ses occupations en recommandant à Rose de ne pas le coucher trop tard car il va à l'école le lendemain. Une fois la mère éloignée, la grand-mère rassure Malcolm : sa mère est tellement vieille Angleterre ! Elle ne comprend rien, et Rose est sûr qu'il deviendra un artiste. Il en profite pour demander s'il faut vraiment qu'il aille à l'école, il trouve le maître trop autoritaire. La grand-mère répond qu'autant qu'il n'y aille pas : il faut toujours se méfier des gens autoritaires, ils veulent que rien ne change pour garder leur petit pouvoir. Malcolm lui demande pourquoi il y a autant de gens avec des télévisions ? Le texte de la quatrième couverture explicite l'enjeu de cette biographie, en commençant par la devise de l'insolent manager des New York Dolls et des Sex Pistols : Mieux vaut un échec retentissant qu'une réussite médiocre. Viennent ensuite les questions : commerçant, artiste, provocateur, visionnaire, pitre génial ? Et la réponse : Malcolm McLaren était tout cela à la fois. Cette biographie s'attache à la période de sa vie allant de son enfance et son adolescence, de 1946 à 1965 en une dizaine de pages, pour développer la période de 1965 à 1979, c'est-à-dire la mort et les obsèques de John Simon Ritchie. Au travers de cette biographie, le lecteur assiste à la naissance du punk par celui qui est présenté comme en étant l'instigateur, et même le concepteur. Pour pleinement apprécier cette biographie, il vaut mieux que le lecteur dispose déjà de quelques repères basiques sur ce mouvement, comme l'importance des Sex Pistols, celle des New York Dolls, et quelques noms en tête comme Steve Jones, Vivienne Westwood, Marc Zermatti (1945-2020). Il goûtera encore plus aux saveurs du récit s'il est familier avec le contexte culturel de l'époque, par exemple les films de Russ Meyer (ce dernier apparaissant le temps d'une page), la carrière de Richard Branson, les morceaux des Sex Pistols et les autres groupes infréquentables de l'époque comme les Ramones, ou leurs héritiers comme Siouxie and the Banshees, le célèbre passage des Sex Pistols à l'émission de Bill Grundy. Il vaut mieux qu'il ait déjà entendu parler de Sylvain Sylvain, Nick Kent, Bernie Rhodes, Jaimie Reid, Wally Nightingale, Jean-Charles de Castelbajac. Le récit commence en douceur par une courte introduction de Jean-Charles de Castelbajac qui loue les qualités de son ami : enfant du situationnisme et frère d'âme du mouvement viennois des actionnistes, créateur avec une vision transversale, une approche artistique du décloisonnement, le génie du détournement, c'est-à-dire un précurseur de l'hybridité des styles. La bande dessinée s'ouvre avec un dessin en pleine page montrant une route côtière, avec un encrage un peu rugueux, une composante descriptive qui incorpore du ressenti, sans rechercher une précision photographique. À sa manière, l'artiste respecte le principe de désacraliser la narration ou l'art. Il refuse d'astreindre ses personnages à des cadres rigides, en s'affranchissant des bordures de case. Il utilise des perspectives isométriques qu'il tord pour apporter un aspect de guingois à chaque endroit. Pour autant, il s'implique pour représenter des environnements conformes à l'Angleterre des années traversées. le lecteur peut ainsi regarder les grilles qui bordent les entresols des immeubles sur le trottoir, l'intérieur d'une boutique de spiritueux, les pierres tombales d'un cimetière, un grand atelier d'artistes, des grands magasins en période de Noël, le magasin de fripes de Vivienne Westwood, le CBGB, des clubs minables où se produisent les Sex Pistols en Angleterre et dans les états du sud des États-Unis, les bureaux spartiates de la société de McLaren, le bureau luxueux d'un ponte d'EMI, le plateau télé de Bill Grundy, un quartier ensoleillé de Los Angeles, les grilles de Buckingham Palace, des aéroports, des hôpitaux, etc. En surface, ces décors semblent représentés avec désinvolture, avec parfois quelques inexactitudes sur le mobilier ou l'électroménager (pas forcément des modèles d'époque) ; dans le fond, le lecteur n'oublie jamais où l'action se situe, et il reconnaît au premier coup d’œil les sites célèbres. Le dessinateur met en œuvre les mêmes principes pour représenter les personnages. Il se montre iconoclaste en simplifiant et en exagérant les traits de leur visage, en augmentant l'intensité des émotions, en leur donnant parfois des visages et des attitudes de gamins mal élevés et égocentriques. Difficile de prendre Malcolm McLaren au sérieux avec son nez en triangle pointu et sa chevelure volumineuse pleine d'arrondis enfantins. Dans le même temps, Lionel Chouin sait reproduire l'apparence des personnes connues avec fidélité, le lecteur les identifiant également du premier coup d'oeil, sauf peut-être Nick Kent avec une astérisque pour une note en bas de page indiquant, dans un élan d'autodérision, qu'il n'est pas très réussi. D'un côté, ces dessins jouant avec la caricature ont tendance à neutraliser les éléments les plus sordides ; de l'autre côté, le lecteur habitué à ces caractéristiques visuelles voit bien que de nombreux actes sont réprouvés par la morale, voire parfois par le bon sens. Dans le même temps, les auteurs ne mettent pas en scène les symptômes physiques de l'autodestruction : par exemple, ils ne montrent pas le perçage par épingle à nourrice. Cette forme de contradiction devient une évidence en page 39 quand Malcolm fuit une descente de police, tel un personnage de dessin animé, tout en poussant le landau dans lequel se trouve son fils. le lecteur peine à imaginer un adulte capable d'emmener son tout jeune fils dans une salle de concert où il a tout fait pour que ça dégénère. Les scénaristes ont donc choisi d'adopter le point de vue de Malcolm McLaren pour raconter sa vie, de fait il apparaît comme le personnage principal, et comme le héros de sa propre vie. Il n'y a pas de questionnement moral sur sa façon de créer, ou tout du moins de se conduire en artiste. La première dizaine de pages établit quelques faits dans la jeunesse de McLaren, sans les monter en épingle comme expliquant tout son parcours d'adulte. Pour autant, libre de le faire, le lecteur relie par lui-même les points, que ce soit le situationnisme de Guy Debord, ou la séquence d'ouverture qui trouve sa conclusion à la fin et qui permet de considérer les motivations profondes de McLaren sous un autre angle, si cela sied au lecteur. La bande dessinée suit rigoureusement le fil chronologique de la vie de cet agitateur. Qu'il en soit familier ou non, le lecteur découvre une vision très cohérente de ce monsieur bien peu recommandable, mais à la vision artistique novatrice et d'une grande solidité. Un créateur intègre dans son œuvre, avec un égocentrisme en rapport pour pouvoir réaliser son œuvre. Au panégyrique dressé par Castelbajac, le lecteur est tenté d'ajouter de nombreux qualificatifs peu flatteurs, plus en cohérence avec la notion de grande escroquerie du rock'n'roll, que ce soit son comportement vis-à-vis de son fils (reproduisant ainsi le schéma de son propre père, d'une autre manière), sa façon de gérer les revenus financiers des Sex Pistols, de se déclarer seule véritable force créatrice du groupe, de leur coller l'étiquette de musiciens en-dessous de tout, ou de manipuler John Ritchie en flattant sa fibre autodestructrice jusqu'à la conclusion logique et inéluctable. Pour un lecteur qui n'entretiendrait pas d'admiration particulière pour cet individu, la bande dessinée apparaît globalement à charge. Les Sex Pistols constituent une référence incontournable dans la culture populaire, que ce soit le slogan No Future, ou un comportement iconoclaste et autodestructeur sulfureux. Les auteurs montrent les coulisses en retraçant la vie de leur manager pendant ces années déterminantes. La narration visuelle apparaît également iconoclaste à sa manière, sans la dimension destructrice. Les choix opérés par les scénaristes donnent une impression d'évidence à chaque scène, que ce soit pour sa pertinence ou pour ce en quoi elle contribue à brosser le portrait de Malcolm McLaren. Les détails en passant finissent par produire un effet cumulé prouvant que les auteurs ont bien choisi un point de vue particulier qui apporte une dimension tragique et analytique à cet agitateur nihiliste.

25/07/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Des maux à dire
Des maux à dire

3.5 Un très bon one-shot qui parle de troubles mentaux. Je ne sais pas du tout si le récit est entièrement fictif ou si l'autrice s'est basé sur sa vie. Je ne connais pas du tout la biographie de cette dernière, mais tout ce que je peux dire c'est que le tout semble très réaliste. L'héroïne a une mère qui souffre d'un problème mental et qui ne sera diagnostic pendant des années. Du coup pendant des années elle va se comporter de façon bizarre et sa famille ne sait pas trop quoi faire. L'autrice brasse plusieurs thèmes et n'a pas peur de parler de sujets graves, notamment dans les scènes montrant l'enfance peu reluisante que la mère de l'héroïne a eu et qui explique en partie son comportement une fois devenue adulte. J'ai bien aimé le dessin qui est particulier, mais va très bien pour illustrer ce genre d'histoire.

24/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Semences
Semences

En prise directe sur l'inconscient collectif - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il regroupe les 4 épisodes de la minisérie, dont les deux premiers sont initialement parus en 2018, écrits par Ann Nocenti, dessinés, encrés et mis en couleurs par David Aja qui a également réalisé le lettrage. C'est la première fois que les épisodes 3 & 4 sont publiés. Elle est en train de me quitter. C'était une bonne fille, une bosseuse. On ne peut pas contrôler les filles sauvages et peut-être en attendais-tu trop d'elle. Astra est une journaliste : elle est train de prendre des photographies du mur de séparation entre la zone où elle habite, et la zone B dans laquelle les gens vivent sans technologie de communication. Elle pense au premier commandement du journalisme : il y a toujours deux facettes à chaque histoire. Elle estime qu'une approche plus juste serait de dire une cinquantaine de facettes. Elle voit un monsieur en train de regarder des photographies accrochées au mur : il explique qu'elle ne l'a pas quitté, mais qu'elle est partie pour sortir de ce monde pourri où elle était en train de devenir aveugle à forcer de travailler à regarder des écrans. Une enfant assise sur la bordure de trottoir, avec un masque à gaz sur le visage, indique que son père a fait le mur parce qu'il en avait assez de vivre dans l'ombre des gratte-ciels, dans l'ombre des nantis. Une autre jeune femme indique que son idiot de mari est passé de l'autre côté, comme un abruti parce qu'il n'est pas possible de revenir en arrière. Astra continue de prendre quelques photographies, puis elle les envoie à son journal Scoop Weekly, et se décide à rentrer car un message diffusé par haut-parleur annonce une neige acide. Dans une chambre d'hôtel à bas prix, un homme avec un masque à gaz intégral regarde une femme nue se lever du lit. Elle a un gros idéogramme tatoué dans le dos et elle rattache son soutien-gorge. Elle se rend aux toilettes en s'appuyant lourdement sur ses deux cannes anglaises. Ils papotent. Lola demande à Race pourquoi il la quitte s'il l'aime : il doit récolter des graines. Il remarque que ses doigts tremblent. Elle s'est rhabillée et installée sur son fauteuil roulant. Elle lui demande s'il veut son numéro de téléphone portable. Il répond qu'il n'a pas de téléphone et qu'ils ne fonctionnent pas là où il va. Elle en déduit qu'il se rend de l'autre côté du mur, et lui souhaite bonne chance avec ça. Astra est arrivé dans les bureaux du journal, et elle se rend dans celui de Gabrielle la rédactrice en cheffe. Cette dernière lui indique que son histoire de famille brisée par le passage de l'autre côté du mur est ennuyeuse. Astra répond que cette histoire Club Death sent l'intox. Pour Gabrielle peu importe : si elle peut annoncer qu'il existe une drogue qui permet de voir sa mort, alors les lecteurs achèteront quoi qu'il en soit. Il suffit parfois de publier une histoire pour que les gens lui apportent de la réalité : une histoire inventée de toute pièce devient un mythe, et le mythe devient réalité. Gabrielle a besoin d'un scoop et vite. En fonction de sa culture comics, le lecteur peut être attiré par cette histoire soit pour Ann Nocenti, scénariste d'épisodes inoubliables de Daredevil dessinés par John Romita junior et Al Williamson, de la série Kid Eternity avec Sean Phillips, de la série Ruby Falls avec Flavia Biondi, soit pour David Aja, dessinateur de la série Hawkeye de Matt Fraction, ou encore parce que ce récit est supervisé par Karen Berger. Il peut aussi être attiré par les pages après avoir feuilleter le tome, ou simplement par le texte de la quatrième de couverture, pourtant assez cryptique. de fait, la dynamique de la série est rapidement installée : un futur très proche, une ville séparée en deux avec une zone sans technologie informatique, la présence probable (mais pas certaines) d'extraterrestres, une journaliste qui doit rapporter un scoop, une prostituée en fauteuil roulant, un (peut-être) extraterrestre amoureux, sans oublier les abeilles et les graines. Oui, il y a bien une intrigue : l'enquête d'Astra sur les potentiels extraterrestres. Oui, l'intrigue est menée à son terme avec une résolution en bonne et due forme. La scénariste sait insuffler une personnalité dans chaque protagoniste, par le biais de petites touches, à la fois leurs réactions, à la fois quelques brèves réflexions dans des cartouches. La narration visuelle s'avère effectivement très séduisante. L'artiste a choisi d'utiliser une seule couleur : un vert de gris. Il s'en sert aussi bien pour ajouter des précisions sur les sources de lumières, renforçant ainsi l'ombrage, que pour faire apparaître des éléments non délimités par un trait encré, ou encore pour créer une zone de contraste accentuant l'effet de profondeur. Aja renforce de petites zones colorées en vert par l'équivalent d'une trame de points, renforçant l'impression d'ombre, dans un degré entre le noir complet, et le simple vert. du coup en première impression, les pages dégagent une ambiance un peu chargée, et un peu pesante, vaguement déprimante. du côté avec la technologie, ce n'est pas la joie. Dans la deuxième page, le lecteur découvre un haut mur avec des barbelés au sommet, un véhicule militaire blindé, la silhouette de deux soldats en train de patrouiller avec casque, gilet pare-balle et arme automatique. Il y a des graffitis sur le mur. Les murs de la chambre d'hôtel donnent l'impression d'un revêtement craquelé et moisi par endroit, avec également quelques tags. Il en va de même pour ceux de la salle de bain. La salle de rédaction de Scoop Weekly est plus propre, mais plongée dans une pénombre laissant supposer que certains éléments ont commencé à être gagnés par l'usure. Il en va de même pour le court passage dans la boîte de nuit, et dans la ruelle à l'arrière. le dessinateur a l'art et la manière pour laisser supposer que ce milieu urbain n'est plus de première jeunesse. Cela devient explicite en passant dans la zone B de l'autre côté du mur avec des bâtiments décrépits, des déchets, des gravats. L'artiste accentue encore cette sensation de malaise, ou plutôt de mal-être latent avec une maîtrise extraordinaire du niveau de détails, et avec la densité des zones de noir. À la simple lecture, les dessins donnent l'impression générale d'une photographie dont les contours auraient été simplifiés en augmentant les contrastes pour obtenir des traits un peu plus épais, et des surfaces intérieures dépourvues d'aspérité. Mais quand il laisse son regard s'attarder sur une case ou une autre, le lecteur prend conscience que l'artiste a su gommer les détails superficiels, donnant l'impression d'une grande précision, tout en allégeant la représentation, puis en passant en mode impressionniste avec la couleur et les trames. Cela conserve tout le naturel des personnages, tout en empêchant de les regarder avec insistance, comme si on les dévisageait longuement. Les pages combinent une apparence très claire, avec une impossibilité de saisir les menus détails, des cases ouvertes sur les paysages, avec une vision très cadrée dans des pages découpées sur une base de 9 cases de la même dimension, en 3 cases pour chacune des 3 bandes. Cette forme renforce la bizarrerie de certaines cases : une femme uniquement vêtue d'un soutien-gorge allant aux toilettes avec des cannes anglaises, un monsieur tout nu assis sur un fauteuil avec un masque à gaz lui couvrant le visage, un fusil dans la main gauche, pointé à la verticale, des agneaux dans un enclos, des porcs dans un autre, un squelette dans une combinaison d'astronaute dans un module s'étant écrasé sur une planète, etc. Sans oublier le motif géométrique récurrent de l'hexagone régulier. Il est possible que le lecteur finisse par se demander si l'assemblage de tous ces éléments hétéroclites a bien un sens. Finalement quel sens donner à la prolifération des abeilles ? Pourquoi des (peut-être) extraterrestres avec insémination de femmes et trépanation ? Et puis cette zone sans technologie de communication informatique ? Dans le même temps, cela provoque un ressenti déstabilisant, avec un peu de fin du monde (mais ce n'est pas sûr) des comportements bizarres, mais adaptés à l'environnement et à l'état de la société, des rapprochements saugrenus (par le biais du leitmotiv des hexagones), provoquant des résonnances avec le monde contemporain, et des artefacts culturels des quatre décennies passées. Ce n'est pas une écriture de type automatique, mais il y a une composante proche de l'onirisme. le lecteur peut être tenté de relever ces éléments presque superflus : la réflexion sur l'éthique du journalisme et les prophéties auto-réalisatrices, la neige acide qui renvoie à la pluie acide, le mur séparant la ville évoquant celui de Berlin avant 09 novembre 1989,la prolifération des abeilles à une époque où on craint leur disparition, l'éventualité de coloniser d'autres planètes mais réservée aux riches, la peur de la technologie informatique, le passage d'avions dans le ciel pouvant épandre toutes sortes de produits chimiques à l'insu de la population, et bien sûr les théories du complot telle que la présence d'extraterrestres sur Terre. Sous cet angle, cette bande dessinée renvoie le lecteur à un mélange d'informations et de rumeurs sensationnelles composant le bruit de fond de sa vie, ou en tout cas de celle de la scénariste. Une mythologie diffuse, invérifiable, dépassant l'individu, échappant à l'expérience directe, mais avec des effets très concrets au quotidien. En découvrant cette histoire, le lecteur espère bien qu'il s'agit d'une œuvre d'auteurs : il n'est pas déçu. Ann Nocenti raconte bien une histoire avec une intrigue, mais avant tout elle évoque une forme de mythologie du quotidien mêlant réalisations technologiques rendues possibles par une science inaccessible au commun des mortels, et rumeurs aussi improbables que séduisantes. David Aja parvient à donner corps à ces ressentis avec des dessins combinant extraordinairement une précision palpable, avec une liberté onirique, dans une mise en page rigide qui offre une grande liberté de mouvements, et une des environnements très ouverts.

24/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Lois Lane – Ennemie du peuple
Lois Lane – Ennemie du peuple

Les faits parlent à l'esprit, la vérité au cœur. - Ce tome contient une histoire complète, entretenant un lien avec la continuité de l'époque des titres Superman. Il regroupe les 12 épisodes, initialement parus en 2019/2020, écrits par Greg Rucka, dessinés et encrés par Mike Perkins, qui a également réalisé les couvertures principales. La mise en couleurs a été réalisée par Paul Mounts pour les épisodes 1 à 4 et 6, Gabriel Eltaeb pour les épisodes 5, 7 et 8 par Andy Troy pour les épisodes 9 à 12. Les couvertures alternatives ont été réalisées par Jenny Frison, Nicola Scott, Sana Takeda, Emanuela Lupacchino, Mirka Andolfo, Elena Casagrande, Yasmine Putri, Kamome Shirahama, Bilquis Evely, Tula Lotay, Joëlle Jones, Amanda Conner. À Chicago, dans le luxueux hôtel Drake, la femme de chambre Alejandra Ortiz est en train de faire le ménage dans la suite occupée par Lois Lane : elle fait le lit, elle prend bien soin de ne pas déranger tout ce qui traîne par terre ou sur les meubles. Elle laisse la télévision allumée en continue sur une chaine d'informations, tout en entendant le staccato du clavier alors que la journaliste rédige un article. Ayant achevé son article, elle s'adresse enfin à la femme de ménage en rappelant ses trois consignes : faire le lit, changer les serviettes, remplir le minibar, et ne pas prêter attention au bazar omniprésent. Une fois Ortiz partie, elle envoie son article à Perry White. Celui-ci l'appelle rapidement en lui reprochant ses fautes d'orthographe, en lui posant des questions sur son article, sur la solidité de ses sources, si elle veut vraiment signer l'article de son nom ou si elle préfère qu'il soit attribué à l'équipe du journal. Il termine en l'informant du décès de la journaliste Mariska Voronova. La version officielle est qu'elle souffrait de dépression et qu'elle s'est suicidée. Cette version ne mentionne pas qu'elle avait pour habitude de critiquer le Kremlin. Au beau milieu de la nuit, Lois envoie un très court courriel : besoin de se voir, en mode Woodward. Peu de temps après, au beau milieu de la nuit, Lois Lane se retrouve dans un parking souterrain où elle rencontre un mystérieux individu. Elle lui explique que la journaliste Voronova a été retrouvée morte ce jour et qu'elle a la certitude que ce n'était pas un suicide. Voronova conservait des sauvegardes cachées et elle lui a avait confié leur localisation. Lane confie les documents permettant de les récupérer à son interlocuteur et lui demande de les ramener. Enfin elle rentre dans sa suite d'hôtel et se déshabille pour aller prendre une douche. Elle se rend compte avec plaisir qu'il y a déjà quelqu'un sous la douche et elle y rejoint son mari. Elle se réveille peu après six heures, et Clark est toujours à ses côtés : il la regardait dormir. Ils vont prendre un petit déjeuner ensemble, à l'extérieur. Clark a du mal à se contenir quand il surprend un homme murmurer une épithète injurieuse vis-à-vis de Lois parce qu'elle a embrassé Superman publiquement. À Moscou, un groupe de nervis est déjà en train de rechercher les clés USB de la journaliste. En 2017, l'éditeur DC Comics commence la publication de Mister Miracle de Tom King & Mitch Gerads en 12 numéros. le récit est un succès et l'éditeur décide de publier d'autres récits dans ce format, dont deux dérivés du personnage de Superman : celui-ci et Superman's Pal Jimmy Olsen: Who Killed Jimmy Olsen? de Matt Fraction & Steve Lieber. le début de l'histoire laisse supposer que Lois Lane va partir en guerre, ou du moins aller enquêter sur l'assassinat de sa consœur. Mais en fait, elle confie la récupération de la clé à une autre personne. Par la suite, il est question de malversations et de prévarication, d'affaires de corruption et de prises illégales d'intérêt. Mais en fait, il est question de tentative d'assassinat sur sa propre personne, ou peut-être sur celle d'un intermédiaire haut placé. Lois Lane doit également gérer sa relation avec son époux et ses capacités extraordinaires, ce que lui a dit le père de Clark, et ce que souhaite faire leur fils Jon. Mais en fait, c'est l'existence même de l'homme de main qu'elle emploie qui soulève des interrogations difficiles. Au bout de la moitié des épisodes, le lecteur n'est plus très sûr de l'histoire que raconte réellement le scénariste, entre allusions transparentes à la porte-parole du gouvernement du quarante-cinquième président des États-Unis, et continuité des aventures de Superman en 2020. D'un autre côté, les responsables éditoriaux ont su affecter un artiste unique tout le long de ces 12 épisodes, avec une approche réaliste et urbaine qui colle bien à cette ambiance d'enquête journalistique à haut risque. Il porte une attention soutenue aux différents environnements : la chambre d'hôtel et sa décoration, son ameublement, les piliers en béton et les murs nus du parking souterrain, la promenade à pied sur les quais à Chicago, la salle de conférence pour la conférence de presse de la porte-parole du gouvernement, l'appartement saccagé de Mariska Voronova, le bureau de rédacteur en chef de Perry White, les vues du ciel de Chicago quand Superman tient Lois dans ses bras, quelques bars et cafés, bien ou mal fréquentés, un cimetière où se déroule une cérémonie d'enterrement, un parloir, un plateau de télévision, etc. de la même manière, il soigne l'apparence des personnages, que ce soient les tenues de Lois Lane, des figurants civils, des militaires, des hommes de main, de Superman et de deux autres superhéros. le degré d'implication de l'artiste apparaît encore plus lors des séquences de combat physique : elles sont réfléchies, donnant à voir un enchaînement de coups logique et cohérent, avec une exagération mesurée pour les rendre plus spectaculaires. En y prêtant plus attention, le lecteur se rend également compte que les scènes de discussion bénéficient aussi d'un plan de prise de vue pensé, plus riche qu'un simple enchaînement de cases avec seulement des têtes en train de parler dans une alternance de champ et contrechamp. Les différents metteurs en couleurs œuvrent dans un registre naturaliste, avec une palette de couleurs souvent assombries. Jusqu'à l'épisode 6, le lecteur éprouve des difficultés à déterminer le fil directeur du récit. À l'évidence, ce n'est pas une enquête journalistique dépourvue de superhéros. La question de l'assassinat de la journaliste russe ne constitue pas le fil directeur du récit, voire disparaît même en cours de route. Avec l'épisode 6, celui de l'enterrement, le scénariste met au cœur de son récit un décès survenu dans les séries Superman, alors écrites par Brian Michael Bendis. Dans un premier temps, le lecteur peut n'y voir que le professionnalisme de l'auteur qui s'accommode des événements d'actualité pour Superman et donc son épouse. de la même manière, il se dit que les responsables éditoriaux sont bien accommodants de le laisser reprendre des éléments que Rucka a développé plus de dix ans plutôt, tels que la religion du crime dans la série hebdomadaire 52 (2006/2007), puis dans The Question: Five Books of Blood (2007), et de mettre en scène un de ses personnages fétiches, Renee Montoya, présente dans plusieurs séries qu'il a écrites. La deuxième moitié du récit s'avère encore plus inattendue avec une intrigue qui repose sur l'existence du multivers. Mais dans cet épisode 6… … Lois Lane confronte ses valeurs à celles de son père : c'est une véritable profession de foi Finalement, malgré la présence d'une superhéroïne en tant que gare du corps, malgré la présence en filigrane de Superman, malgré cette intrigue qui tourne autour de la présence d'individus issus d'un autre univers, l'histoire est bien focalisée sur Lois Lane, et pas simplement parce qu'elle est le personnage principal. Derrière l'apparence réaliste et adulte des dessins, le lecteur est déstabilisé par la présence d'éléments superhéros très premier degré avec costume moulant coloré, d'une science-fiction qui porte la marque des années passées. Ce n'est pas forcément ce qu'il attendait. Il voit bien que Greg Rucka s'amuse avec la porte-parole du gouvernement qui évoque l'aplomb de Sarah Huckabee Sanders, et la collusion entre le gouvernement et des intérêts financiers privés. Cela reste des évocations, sans devenir une analyse critique avec un questionnement de la liberté de la presse, des effets tangibles du quatrième pouvoir ou de la pandémie d'infox. Pourtant la dernière de l'histoire met en lumière le questionnement sur une facette du journalisme qui court tout du long : la recherche de la vérité. le scénariste se montre plus fin que prévu sur le thème des faits avérés et de la vérité. A priori, le lecteur s'attend à un bon polar sous forme d'enquête journalistique menée par l'héroïne. Il remarque bien le teeshirt porté par l'héroïne sous la couverture, mais en se disant qu'il s'agit juste d'attirer le client. Il trouve bien une narration visuelle dans un ton urbain assez réaliste et sombre. du coup, il s'interroge sur la pertinence d'éléments typiquement superhéros, en décalage avec son attente. Il faut alors qu'il accorde sa confiance au scénariste. Sous cette réserve, le récit révèle sa subtilité, à la fois en prise directe avec les éléments superhéros inévitables pour l'épouse de Superman, à la fois une étude de caractère sur la motivation de cette femme hors du commun.

24/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Pillages
Pillages

Triste récit que celui-ci. Triste mais essentiel car il est important que nous, occidentaux, prenions conscience des impacts sur la planète de notre mode de vie et de notre mode de consommation, que celui-ci concerne les énergies, l’alimentation ou n’importe quel autre domaine. Pillages s’intéresse à l’alimentation, et plus exactement à la surpêche telle qu’elle est pratiquée dans le golfe de Guinée. Les auteurs en analysent les raisons et les conséquences. Le documentaire est très bien conçu, malgré quelques redites, et permet de comprendre toute l’horreur et toute l’absurdité du système mondial mis en place. Destruction des milieux marins, assèchement des ressources d’une population (la condamnant à devoir émigrer pour pouvoir vivre), massacre d’espèces de poissons jusqu’à les menacer d’extinction… tout ça pour, en grande partie, nourrir des poissons élevés en pisciculture de l’autre côté de la planète. C’est tellement con, c’est tellement absurde ! Le récit permet de suivre plusieurs acteurs sur le terrain, depuis le petit pêcheur local finalement obligé de s’engager sur un chalutier pour survivre à un équipage engagé dans la défense des océans (les Sea Shepherd) en passant par le commandant d’un chalutier, un armateur ou un garde-côte local. Corruption, braconnage, esclavagisme… tous les travers humains sont ici mis en évidence, au nom du profit et de la loi du plus fort. L’exploit de la part des auteurs est de ne pas faire montre d’un manichéisme outrancier, expliquant à quel point les différents acteurs sont prisonniers d’un système destructeur. Le constat, par contre, est incroyablement triste tant la lutte parait disproportionnée. Pillages porte bien son nom et son propos devrait nous inciter à réfléchir. Est-ce le monde dont on rêve ? Je me rends compte que je n’ai pas parlé du dessin. Si celui-ci s’efface devant la force du propos, il n’en constitue pas moins un bon support. Le trait est agréable, la colorisation est soignée, les différents tableaux (peu nombreux et toujours pertinents) sont clairs, les personnages sont faciles à reconnaitre. Ce n’est pas le trait qui fait acheter ce genre de documentaire mais, dans le cas présent, il est d’une très belle qualité. Pour moi, il s’agit d’une lecture plus que recommandée. Il aura réussi, en tous les cas, à me dissuader de consommer du saumon pour quelques temps. Pas un coup de cœur, non. Plutôt un fameux coup de poing !

24/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Kamasutra - De Chair et de sang
Kamasutra - De Chair et de sang

Inévitablement, des lecteurs vont être déçus après avoir découvert le contenu de cet album. En effet, le titre est quelque peu trompeur et là où l’on s’attendait à trouver un récit avant tout érotique, voire limite pornographique, on se retrouve devant un récit d’aventure certes agrémenté de quelques scènes érotiques mais qui restent bien secondaires en comparaison avec l’histoire de vengeance qui occupe le devant de la scène. A titre personnel, j’ai bien aimé. D’abord parce que le dessin de Laura Zuccheri se prête parfaitement au sujet. Elle use d’un style classique très léché qui met en exergue l’exotisme, la violence et la sensualité du récit. Ses personnages sont séduisants et/ou effrayants, ses décors sont soignés, sa colorisation apporte de la profondeur à son trait. C’est vraiment le genre de trait soigné qui plaira aux amateurs de bandes dessinées classiques. Ensuite parce que l’histoire imaginée par Sudeep Menon allie trois aspects avec un bel équilibre. L’exotisme d’abord puisque l’auteur nous plonge en Inde au IIème siècle après JC, cadre dépaysant s’il en est. Pas vraiment callé en la matière je ne peux pas juger de la pertinence de la reconstitution historique mais j’ai envie de dire que cela n’a pas trop d’importance tant nous sommes ici dans un récit d’aventure avant tout. L’essentiel est donc que je croie à cet univers. Et j’y ai pleinement cru ! L’aventure ensuite puisque ce récit relate principalement une histoire de vengeance et de trahisons. Les scènes d’action sont nombreuses, les combats sont violents et l’histoire en elle-même est bien contée et tient la route. L’érotisme enfin, est bien présent au travers de quelques scènes. Mais il s’agit de scènes qui s’intègrent logiquement dans le récit. De plus, si ces scènes sont plutôt chaudes, les auteurs ne tombent pas dans le piège de l’exhibition gratuite, privilégiant l’étreinte des corps et les caresses passionnées au détriment de l’exposition gratuite de sexes. Cet aspect érotique est donc tout à fait à mon goût et sa présence justifie le titre de l’album tout en s’imbriquant parfaitement dans le récit. Au final, je peux dire que j’ai vraiment bien aimé… même si l’histoire est cousue de fil blanc et si l’on se doute rapidement de son issue. Mieux qu’un simple « pas mal », en tous les cas, ne fusse que pour l'équilibre du récit et l'harmonie entre le sujet traité et le style graphique.

24/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Chant des baleines
Le Chant des baleines

Aujourd'hui que sont devenus l'homme au ventilateur, la femme aux seins coupés, l'hôtesse de Tokyo ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2005. Cette bande dessinée a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario, les dessins, et les couleurs et elle compte cinquante-deux pages. Elle a été rééditée dans Trois pas vers la couleur avec Les yeux dans le mur (2003), et Les essuie-glaces (2006). Combien de marins, combien de capitaines, sous la surface dorment les baleines. Edmond se tient sur le pont d'un navire, un mât avec un drapeau juste à côté de l'endroit où il est accoudé au bastingage. Il fixe la ligne d'horizon au-dessus du bleu de l'océan, alors que le soleil se lève, la nuit cédant place au jour. Il s'interroge. Des bouts de phrase qui se répètent et qui fuient dans l'eau noire. Des idées molles englouties dans le remous des hélices. le jour se lève à la poupe. La nuit s'en va devant. Un homme, c'est un accord de musique. Des milliards d'hommes, des milliards d'accords, tous différents. Qu'est-ce que lui Edmond cherche ? Quelle est sa note ? Son accord de musique ? Qu'est-ce qu'il espère trouver dans ses départs sans arrivée ? Il n'a rien appris de plus que ce qu'il savait quand il a quitté son village. Mais il ne sait plus comment faire machine arrière. Trop de temps a passé. Personne ne l'attend plus nulle part depuis longtemps. Personne, et ça ne lui paraît même plus étrange. Tout lui semble normal. Il a sans doute dépassé la limite. Quelle limite ? Quelle musique ? Quelle musique ? Comment trouver sa note dans cette cacophonie ? Et surtout pourquoi essayer ? Le navire en a croisé un autre, puis il est arrivé dans le port de la mégapole. Edmond a débarqué et il quitte les quais du port à pied. Il arrive dans le quartier d'affaires avec ses gratte-ciels, ses hommes en costume noir pendus au téléphone, et les femmes en tailleur noir, elles aussi collées au téléphone. Il marche à contre-courant de cette foule. Sur le bateau, un jeune homme lui avait dit que son projet était de se faire exploser au centre d'un centre commercial. Edmond lui a dit d'attendre qu'il n'y ait personne autour de lui. Se faire exploser ou essayer quelque chose comme écouter le chant des baleines, quelque chose comme ça. Entre ces deux extrêmes, y a-t-il un espace ? Les hommes et femmes d'affaires se sont mis à courir et Edmond court dans l'autre sens, sortant de la foule, sortant du quartier d'affaires, arrivant dans un parc, sans s'arrêter de courir. Il pense à une chose lue dans un journal au Québec : une femme s'était fait faire l'ablation des deux seins, de peur, plus tard, d'avoir un cancer. À Chicago, il a vu, sur une affiche, une femme tenant dans ses bras un bébé. le texte qui accompagnait cette scène expliquait qu'il est important de toucher ses enfants, que le contact avec les parents leur fait du bien. Un soir d'été, à Paris, à la terrasse du café le Bonaparte, un homme lui a dit qu'il ne pouvait plus dormir depuis que ses riches beaux-parents lui avaient enlevé l'autorisation de voir sa fille âgée de trois ans. Ouvrir une bande dessinée d'Edmond Baudoin est une aventure à chaque fois, même si le lecteur est familier de son œuvre, de sa manière de dessiner, de ses thèmes de prédilection. La structure de la présente œuvre se dévoile assez rapidement : un voyage réalisé à pied, après la traversée d'océan en bateau. le personnage ne porte pas de nom, mais le lecteur y voit un avatar de l'auteur. Il avance : au cours du récit, il déclare qu'il souhaite découvrir ce qui se trouve derrière un col, derrière une colline, une montagne, derrière ce qui barre l'horizon. Son interlocuteur lui répond qu'il est allé de l'autre côté et qu'il n'y a rien de plus qu'ici, ce qui n'entame en rien la détermination d'Edmond. Au cours de ce périple, Edmond ne s'arrête que deux fois : une nuit à passer à dormir dans un champ aux côtés d'une jeune femme, un repas partagé avec un couple âgé dans leur maison isolée dans la montagne. le lecteur a tôt fait de comprendre qu'il ne doit pas prendre ce déplacement continu à pied, au sens littéral : il s'agit d'une métaphore. le marcheur avance dans la vie et il traverse différents paysages qui sont autant de phases de sa vie. Les dessins montrent littéralement quelqu'un qui va de l'avant, avec des cases majoritairement de largeur de la page. Comme dans la vie, il n'y a pas de retour en arrière possible, l'écoulement du temps ne se faisant que dans un sens. Une fois que le lecteur a pris conscience de cette métaphore, le principe d'intrigue disparaît : Edmond met en scène son cheminement dans la vie. Il y a donc cette avancée en marchant, en traversant des paysages, parfois en interagissant avec eux, parfois en rencontrant un ou deux êtres humains., une fois une foule, et parfois la solitude. Pendant les cinq premières pages, il n'y a que des cases de la largeur de la page : cela donne plus d'ampleur au paysage dans des images panoramiques. L'artiste réalise ses dessins au pinceau, avec parfois un contour irrégulier, parfois épais, parfois très fin. La première case comprend deux silhouettes de baleine, noyées dans le bleu de l'océan, un équilibre calculé entre représentation et formes abstraites. Baudoin sait très bien jouer des possibilités entre ces deux extrêmes. En planche deux, la case du milieu présente un dégradé de bleu en fond pour le ciel, une grosse masse noire au milieu dans la moitié supérieure, et une forme écrasée brune avec un trait de contour, dans la moitié inférieure. le contexte, case d'avant et celle d'après, ne laisse planer aucun doute sur ce qui est représenté : le buste d'Edmond vu de derrière. Mais prise à part du flux narratif, cette case pourrait être interprétée différemment, voire rester abstraite. de temps à autre, le lecteur peut repérer une autre case fonctionnant ainsi, mais elles restent assez rares. D'autant plus que la couleur apporte des éléments d'information supplémentaires, entre naturalisme et expressionnisme, qui diminuent d'autant la latitude d'interprétation. La troisième planche correspond à l'arrivée dans la mégapole, avec ses constructions qui deviennent de plus en plus porche comme dans un travelling avant. L'artiste représente beaucoup plus de choses : les nombreux buildings chacun avec leur architecture propre, les grues, les cheminées d'usine, le dôme d'un édifice religieux, etc. Dans la cinquième planche, le dessinateur réalise une case d'une demi-page permettant de découvrir un quartier de la ville dans une vue du ciel inclinée. La case du dessous montre Edmond, toujours de dos, marchant à contre-courant de la foule, avec le détail des façades d'immeuble, la signalisation verticale et ces individus au visage fermé et aux tenues vestimentaires austères. Par la suite, Baudoin donne à voir les arbres et les bacs d'un parc, un échangeur autoroutier de grande envergure, les vestiges d'une installation industrielle en périphérie, un pont ferroviaire métallique, de grands espaces naturels ouverts, les bâtiments en ruine d'une ville abandonnée, peut-être détruits par des bombardements et des affrontements armés, une guérilla urbaine, la maison à étage en bois du vieux couple, les formations rocheuses que gravit Edmond. de temps à autre, une case provoque de vagues réminiscences chez le lecteur sans qu'il ne parvienne à mettre un nom dessus. Il peut penser à Vincent van Gogh à un moment. Puis, lorsque le personnage traverse la ville en ruine, l'artiste indique par une petite note dans une graphie plus petite et plus légère le tableau dont il s'est inspiré. Il référence ainsi à six tableaux de Francisco de Goya (1746-1828). Le lecteur relève d'autres références au fil des pages : à une exposition de Zoran Muši? (1909-2005, peintre et graveur), à P.J. Harvey, à Stina Nordenstam, à Billie Holiday, à Pier Paolo Pasolini (1922-1975) au travers d'une citation. Il sourit en voyant mentionnée la chanson le chien dans la vitrine (1953), de Lise Renaud (1928-), avec les aboiements de Roger Carel (1927-2020), car l'auteur y faisait déjà référence dans Couma acò (1991). Il mention également un séjour au Liban en 1987, et celui-ci avait donné lieux à une histoire courte dans Chroniques de l'éphémère (2000). Mais ces passages s'avèrent également compréhensibles si le lecteur n'a pas connaissance de ces autres œuvres. Avec cette liberté narrative dont il a le secret, Edmond Baudoin semble sauter du coq-à-l'âne au gré de sa fantaisie, comme une sorte d'état de fugue. Au gré des pages, le lecteur relève des réflexions personnelles sur des sujets comme le rapport au corps, entre la peur du cancer du sein et le réconfort affectif du bébé en contact avec la peau de sa mère, la perception esthétique du sexe masculin, le hasard des rencontres fortuites entre deux étrangers, le souvenir de ses amours passés, le tumulte déshumanisant des grandes foules urbaines, le questionnement sur l'expression artistique (Comment dire, et, surtout, pourquoi essayer ?), le devoir filial vis-à-vis de sa mère, la beauté de la nature, la peur de l'autre lors de la rencontre avec un homme armé. Ce dernier déclare à Edmond : Vous ne devriez pas marcher sans arme, sur cette route. Personne ne le fait, alors ça fait peur à ceux qui vous croisent. Et quand on a peur, on tue. Ces phrases prennent toute leur ampleur quand le lecteur garde à l'esprit que cette route est une métaphore pour la vie. Si parfois, le flux de pensées de l'auteur semble vagabonder en s'éloignant du récit de voyage, il s'avère que qu'il n'en est rien : ce flux se nourrissant des situations, y répondant. Qu'il ait lu de nombreuses BD de cet auteur ou que ce soit sa première, le lecteur effectue la même expérience unique. Personne ne dessine comme Edmond Baudoin, même s'il ne s'agit que de dessins au pinceau. Personne ne raconte comme lui, même si chaque page se présente sous la forme de cases sagement rectangulaires avec une bordure. Peu d'artistes savent exprimer leur personnalité et leur état d'esprit au travers leurs œuvres, avec la même sincérité, la même honnêteté, la même simplicité que lui. le lecteur se sent privilégié de pouvoir ainsi accompagner Edmond, de faire un bout de chemin avec lui, de partager sa vie avec une telle générosité.

24/07/2024 (modifier)
Par Charly
Note: 4/5
Couverture de la série Le Sculpteur
Le Sculpteur

L’histoire explore le processus créatif et les sacrifices que l’artiste David Smith est prêt à faire pour réaliser son rêve. Les débats sur l’art, la célébrité et la quête de sens sont bien développés. La rencontre entre David et Meg apporte une dimension émotionnelle à l’histoire. Leur lien est poignant et réaliste. McCloud applique ses théories sur la bande dessinée avec brio. Le découpage, la mise en page et la bichromie sont excellents. Certains passages traînent un peu en longueur, mais l’ensemble reste plaisant à lire.

24/07/2024 (modifier)
Par Charly
Note: 5/5
Couverture de la série Before Watchmen - Minutemen
Before Watchmen - Minutemen

Lorsque j'ai ouvert "Before Watchmen: Minutemen", j'ai été immédiatement plongé dans l'univers des années 40. Le dessin rétro de Darwyn Cooke m'a transporté dans une époque où les super-héros étaient encore des pionniers, des aventuriers costumés prêts à défendre la justice. Derrière leurs masques, les Minutemen avaient des personnalités complexes, avec des secrets, des conflits internes et des motivations variées. Certains cherchaient la notoriété, tandis que d’autres luttaient pour la justice. Le récit explore les aspects sombres du groupe, y compris des révélations sur les abus, la dépression, l’alcoolisme et la sexualité. Il montre que les super-héros ne sont pas toujours des modèles de vertu. L'intrigue sombre et réaliste m'a tenue en haleine. Les Minutemen ne sont pas des héros parfaits, mais des individus complexes avec leurs failles et leurs démons intérieurs. Les révélations sur leur passé ont ajouté une profondeur inattendue à l'histoire. En lisant cette bande dessinée, j'ai ressenti une nostalgie pour une époque que je n'ai jamais connue. Les pages se sont enchaînées, et j'ai été captivé par les dilemmes moraux auxquels les Minutemen étaient confrontés.

24/07/2024 (modifier)