L'affaire du collier… de chien
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Elle est parue directement sous la forme d'un récit complet en 2015, sans prépublication. Elle est l'œuvre de Jonathan Case, un auteur complet : scénario, dessins, encrage, mise en œuvre d'une unique couleur bleu-gris par le biais de lavis. Il est également le dessinateur de Green River killer, et l'auteur complet de Dear creature.
L'histoire se déroule à New York en 1936. Frank O'Malley est un garçon d'ascenseur au Waldorf Astoria. Il distribue des tracts dans la rue pour promouvoir une représentation de Macbetth de Shakespeare, interprétée par des afro-américains. Il conseille à son oncle Pack d'être moins agressif envers les passants lorsqu'il essaye de leur vendre des pommes à l'unité, (6 cents la pomme). Lorsque l'heure est venue, il se rend à son travail au Waldorf où il croise Gil (un autre garçon d'ascenseur) qui lui reproche d'être en retard. O'Malley commence par prendre en charge les bagages de 2 hommes d'affaire qui ont retenu une chambre au dernier étage. le grand bond ne lui donne pas de pourboire, mais lui demande d'aller faire le plein de son étui à cigarettes, avec des Chesterfield.
En se rendant au buraliste de l'hôtel, O'Malley aperçoit une porte de chambre ouverte, avec un coffre à bijoux ouvert bien en évidence. La tentation est trop forte, mais il se fait surprendre par Theresa Harris (une femme de ménage de couleur) qui lui intime de tout laisser en ordre. En redescendant, il a la mauvaise surprise de voir que Jack Helmer est de retour pour prendre une chambre à l'hôtel. Il lui doit encore 400 dollars perdus au poker. Helmer le repère immédiatement. Un peu plus tard, O'Malley aide une cliente magnifique (Nina Booth) à amener ses bagages jusqu'à sa chambre.
L'éditeur Dark Horse entretient une ligne de comics originaux, favorisant des créateurs indépendants. La curiosité du lecteur est donc éveillée par chaque ouvrage de cette collection, d'autant plus qu'il en parait assez peu. En feuilletant rapidement cette bande dessinée, le lecteur apprécie le dessin naturaliste sans être chargé, le parti pris de se restreindre à une seule couleur, et des images descriptives, sans être photographiques.
L'auteur a choisi de raconter une sorte d'aventure, de type réaliste : un vol dans un grand hôtel. L'enquête est menée hors champ du récit, ce dernier se focalisant d'abord sur Frank O'Malley, puis sur Theresa Harris. le premier est un jeune homme appartenant au prolétariat, devant se soumettre aux exigences des clients qui le considèrent comme un larbin. Il présente un caractère enjoué, agréable avec Theresa, plein d'entrain. Sans qu'il soit besoin d'explication ou de longue exposition, le lecteur comprend que son statut d'employé est révocable à la première plainte, et qu'il ne doit pas toucher lourd. C'est un jeune homme sympathique qui génère immédiatement de l'empathie, malgré son inclination à être tenté par un petit larcin.
Le premier rôle féminin suscite encore plus la sympathie. Comme pour O'Malley, le lecteur n'apprend rien sur son histoire personnelle, juste sa situation présente : employée de couleurs à une tâche subalterne dans un grand hôtel, soumise au racisme quotidien et banal. Elle aussi joue son emploi à chaque remarque d'un client. Dans son temps libre, elle est actrice de théâtre dans une troupe amateur appelée Mercury Theatre et dirigée par un jeune Orson Welles (authentique) qui monte une représentation de Macbeth.
Le lecteur un peu curieux apprécie la qualité des références historiques discrètes qui parsèment le récit. Orson Welles a effectivement dirigé cette troupe de théâtre pour monter ladite pièce dans une version avec une distribution entièrement afro-américaine (appelée Vaudou Macbeth), et la mise en scène a servi de base pour son adaptation cinématographique Macbeth de 1948. Il apparait Canada Lee, un véritable acteur de l'époque, défenseur des droits des noirs américains. Jonathan Case met également en scène le racisme ordinaire de l'époque, sans misérabilisme.
Le temps investi pour les recherches se voit également dans les dessins. le regard du lecteur s'attarde sur les tenues vestimentaires d'époque, sur les accessoires tels que les valises ou les malles de voyage, ou encore sur les modèles de voiture. Jonathan Case ne joue pas la surenchère en termes d'éléments d'époque authentique. Il privilégie des dessins lisibles, tout en maintenant une densité d'informations visuelles satisfaisante. Il simplifie les traits des visages pour les rendre plus expressifs, sans qu'ils n'en deviennent caricaturaux. Il n'y a que pour les tenues de Nina Booth qu'il se lâche un peu plus dans la fantaisie, en cohérence avec le caractère gentiment direct de cette femme. Il soigne également ses différentes coiffures.
Jonathan Case commence son récit sur une base de 5 ou 4 cases par page, pour finir sur une base de 4 ou 3 cases par page. Ce nombre relativement limité de cases par page donne une narration aérée et concise, ce qui lui permet d'intégrer un bon nombre d'informations visuelles par case sans donner l'impression de gaver son lecteur. L'artiste rend chaque scène vivante que ce soit par une alternance de cadrages et un langage corporel approprié pendant les dialogues, ou par des mouvements réalistes et vifs lors des séquences d'action. le lecteur éprouve l'impression de voir évoluer des individus normaux et plausibles, sans capacité physique extraordinaire, sans comportement aberrant.
Le lecteur se laisse donc porter par ces dessins agréables, cette ambiance rétro consistante et vraisemblable, et ce jeune homme plein d'allant, éprouvant un béguin pour Theresa, sans aucune arrière-pensée sur la différence de leur couleur de peau. le scénariste développe une intrigue concrète et consistante. Il y a donc un vol de bijou (un collier de chien avec des pierres précieuses a été dérobé dans l'hôtel). Il s'en suit une enquête, avec intervention de la police dans l'hôtel, interrogation du petit personnel, à commencer par la femme de chambre noire (Theresa). Mais l'histoire n'est pas racontée du point de vue de la police, elle l'est du point de vue de Frank O'Malley et de Theresa Harris. L'auteur reste dans un registre réaliste, sans intervention du surnaturel, sans exploits physiques spectaculaires. Il n'y a qu'un autre vol réalisé d'une manière qui sort de l'ordinaire, sans trop tirer sur la corde de la suspension consentie d'incrédulité.
Le récit repose donc sur un double suspense : celui de l'identité du voleur, et celui de savoir comment O'Malley et Harris pourront éviter de prendre à la place du véritable coupable. En filigrane, Jonathan Case dépeint également la société de l'époque, par petites touches, sans prétendre à l'exhaustivité, sans transformer son récit en analyse sociologique, encore moins en pamphlet. Il montre la condescendance qui pèse sur Theresa Harris du fait du couleur de sa peau. Ça va de la répugnance raciste de madame Pendleton (la propriétaire du chien dont on a volé le collier précieux) aux a priori ordinaires envers cette citoyenne de seconde classe. Il faut que le lecteur ait en tête l'existence du racisme pour qu'il le reconnaisse dans certaines réactions ou certains comportements. le scénariste ne matraque par le thème. Il montre également la condition du prolétariat, la manière dont Frank O'Malley et Theresa Harris sont prisonniers d'un système de classe, sans espoir de profiter des opportunités qu'offrent le capitalisme à l'américaine. Ils sont nés pauvres. Ils sont partis pour trimer toute leur vie avec un salaire minimum, sans espoir de progression sociale. Il est évident qu'ils ne deviendront jamais des clients du Waldorf Astoria. À nouveau, le lecteur le constate par leur quotidien, sans que le scénariste ne l'explique ou ne l'expose.
Le titre du récit renvoie à la politique interventionniste menée par le président américain Franklin Delano Roosevelt de 1933 à 1938, pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux États-Unis. Dans la première séquence, le lecteur peut voir la rémanence des effets de la Grande Dépression, dans le petit boulot exercé par l'oncle Pack : vendeur de pomme à l'unité sur un coin de trottoir. Par contre, le récit n'évoque pas nommément la politique du New Deal, ni n'en montre les effets. le plafond de verre est bien présent, et l'ascension sociale du prolétariat n'est pas au programme. le titre renvoie donc plutôt au changement de situation des 2 principaux protagonistes apporté par le dénouement.
À la fin du tome, le lecteur constate qu'il a passé un très agréable moment de lecture. Les dessins sont très agréables à l'oeil, tout en restant à destination des adultes. le récit se déroule à bonne allure sans être épileptique. Les personnages sont sympathiques et humains. La narration est assez légère, sans être superficielle car elle évoque en creux une réalité sociale et historique. Entre un récit peut-être pas tout à fait assez ambitieux, et un récit intelligent et sans prétention.
Une adaptation de Clive Barker un peu diminuée faute de pages
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Ce tome contient l'adaptation en bandes dessinées (en douze épisodes parus en 2006/2007) du livre Clive Barker Secret show. L'adaptation en scénario est réalisée par Chris Ryall, l'histoire est illustrée par Gabriel Rodriguez (le dessinateur de la série Locke & Key).
Randolph Jaffe (un célibataire tassé et peu avenant) est affecté dans un bureau de poste qui traite tous les courriers égarés de la poste américaine, dans la ville d'Omaha, dans l'état du Nebraska. Au fil de ses journées passées à ouvrir des lettres et des colis perdus, dans une pièce en sous-sol, il finit par subodorer l'existence d'une forme de pratique magique dénommée Art. Il est fasciné par ce concept et il déniche Kissoon, l'un des derniers pratiquants de cet Art. Malheureusement la rencontre ne débouche pas sur une entente. Il décide alors de faire équipe avec un chercheur scientifique peu conventionnel : Richard Wesley Fletcher. Ce dernier a mis au point une substance liquide appelée Nuncio qui permet de faciliter l'accès à cet Art. L'objectif de Jaffe est d'accéder à une mer appelée Quiddity. Cette quête va se poursuivre avec la génération suivante, en particulier les jumeaux Jo-Beth et Tommy Ray, et Howard Katz, dans la ville de Palomo Grove en Californie.
Adapter un livre en bande dessinée est un pari risqué. le scénariste doit trouver le bon équilibre entre la fidélité au texte et l'obligation de convertir les scènes en utilisant les codes narratifs spécifiques à la bande dessinée. le dessinateur doit donner une apparence aux descriptions du romancier, avec le risque de choisir des visuels très éloignés de la représentation mentale des lecteurs du roman. La scène d'ouverture est remarquable de justesse. Rodriguez donne une apparence mémorable et légèrement dérangeante à Randolph Jaffe. Il dessine une pièce des lettres perdues crédible, sans être stéréotypée. Il arrive à faire passer le caractère obsessionnel et compulsif de Jaffe. Ryall choisit le bon dosage de texte pour compléter les dialogues par quelques phrases densifiant le niveau d'informations, sans que le lecteur ait l'impression de lire des extraits du livre. Puis arrive la rencontre avec Kissoon. La première page montre comment Jaffe dérive légèrement de la réalité traditionnelle pour se retrouver devant Jaffe : même dextérité des auteurs à transcrire la sensation décrite par Barker, et à ne conserver que le strict nécessaire en termes de prose. Arrive le dialogue entre Jaffe et Kissoon, et là les auteurs perdent le bon dosage. La mise en scène est plate, les dialogues ne font qu'énoncer les informations, sans sentiments ou empathie.
Le roman initial de Clive Barker compte plus de 600 pages, et en fait il s'avère difficile de faire tenir tout le roman en seulement 265 pages de bande dessinée. Donc parfois, Ryall et Rodriguez doivent gaver quelques scènes d'un maximum d'informations pour pouvoir tout raconter, ou plutôt pour pouvoir caser toutes les informations nécessaires à la compréhension de l'intrigue. Contrairement à une bande dessinée originale, les 2 auteurs n'ont pas toujours la latitude concevoir et d'organiser chaque scène en fonction du médium dans lequel ils racontent leur histoire. Cela ne veut pas dire que le résultat est médiocre, ou même mauvais ; cela veut dire que certains passages sont 100% dédiés à fourguer les informations au lecteur de manière artificielle. Malgré ce défaut, Ryall parvient à transposer les concepts inventés par Barker, sans les dénaturer, que ce soit Quiddity, le culte Shoal, le Cosm et le Métacosm, etc. L'histoire se déroule de façon logique, la majeure partie des personnages dispose d'une épaisseur suffisante. Mais le lecteur sent bien que certaines choses ont dû être sacrifiées. Par exemple le personnage d'Howard Katz semble bien falot. Il est vraisemblable que Ryall a dû élaguer les scènes où il apparaît jusqu'à le réduire à un dispositif narratif, plus qu'un individu pleinement développé.
Le travail de Gabriel Rodriguez est tout aussi délicat. le lecteur de Locke & Key reconnaîtra aisément son style, avec quelques maladresses qui ont disparu par la suite. Il a tendance à utiliser les yeux agrandis de manière un peu trop systématiques, et sa mise en scène des dialogues est terriblement figée. de même la première manifestation de l'Art pendant le premier combat entre Jaffe et Fletcher donne l'impression d'assister à des décharges d'énergie entre superhéros et supercriminel, plutôt qu'à la manifestation physique d'une énergie extradimensionnelle. de la même manière, le passage sur Ephemeris sent le manque d'inspiration pour transcrire la qualité magique du lieu. Enfin, les dessins de Rodriguez deviennent peu crédibles quand l'influence des mangas ou de J. Scott Campbell est trop présente (le passage des souvenirs sur Ephemeris).
Par contre, il dispose déjà d'un sens inné pour donner une apparence mémorable aux personnages. le faciès de Randolph Jaffe est inoubliable. Il porte à la fois la marque de son manque d'empathie pour son prochain, mais aussi une forme d'ambiguïté qui correspond à ses actions tout au long du récit. Il n'est pas possible de le détester complètement (et pourtant...). Avec la même dextérité, Rodriguez donne vie à Raul, une créature simiesque doté d'une conscience limitée. Dans le deuxième épisode, plusieurs jeunes femmes se livrent à un jeu de la séduction assez particulier, fort bien rendu qui transcrit à la fois leur charme et l'obscénité de leur démarche. À plusieurs reprises, Rodriguez montre une inventivité maîtrisée pour donner une forme visuelle aux créations ébouriffantes de Clive Barker. Par opposition aux décharges d'énergie magique trop conventionnelles, il trouve une solution graphique discrète et efficace pour le Nuncio, ou pour l'incroyable demeure du comique Buddy Vance. Il crée plusieurs décors remarquables (mais qui disparaissent parfois pendant plusieurs pages).
Cette adaptation en bande dessinée d'un roman de Clive Barker est divertissante d'un bout à l'autre et elle transcrit fidèlement plusieurs des concepts du roman. Ryall a l'art et la manière d'extraire la substantifique moelle de l'histoire, et Rodriguez sait imaginer des visuels mémorables qui capturent l'ambiance du roman. Mais ces capacités trouvent leur limite face au volume d'informations à inclure, et les scènes d'exposition souffrent parfois de leur nature trop unilatérale, de même que les personnages souffrent parfois de coupes sombres qui les réduisent à une esquisse.
Thanos à la rescousse du multivers
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Ce tome contient les six épisodes de la minisérie du même nom, initialement parus en 2002, écrits et dessinés par Jim Starlin, encrés par Al Milgrom. Dans la chronologie de Thanos, ce récit se situe entre Infinity crusade (1993) et Marvel Universe: the end (2003).
Quelque part dans un lieu confiné et sombre, un être à la peau verte et à l'apparence extraterrestre s'interroge sur l'endroit où se trouve une autre personne indéterminée. Ailleurs dans l'espace, Adam Warlock soliloque, faisant état de la folie qui s'est emparée de lui et évoquant la situation en cours. Gamora, Captain Marvel (la version Genis-Vell, voir First contact de Peter David), Spider-Man et Doctor Strange se trouvent sur Terre dans le terrain autour d'une maison de banlieue, tous désemparés par une menace invisible et inéluctable. Warlock remonte plus loin dans le temps pour montrer comment tout a commencé pour Thanos (avalé dans un trou noir). 2 superhéros (Gengis-Vell et Doctor Strange) ont découvert chacun de leur côté une singularité en forme de cube lactescent. Pip le troll s'est fait passer pour un psychiatre pour récupérer Adam Warlock dans un asile et le ramener dans son cocon à Thanos. Pendant ce temps là, Gamora découvrait un Thanos dans une sorte d'armure technologique convertissant les foules à un nihilisme primaire, sur une planète écartée.
Presque dix ans après le dernier crossover estampillé Inifinity, Jim Starlin revient à ses personnages de prédilection dans l'univers Marvel : Thanos, Adam Warlock et les personnages secondaires afférents (Pip, Gamora et Moondragon, il ne manque à l'appel que Drax pour reconstituer l'Inifnity Watch). Cette fois-ci, il n'est pas question de crossover généralisé à l'ensemble des séries Marvel, mais d'une histoire auto-contenue qui ne doit pas mettre le bazar dans d'autres titres. Les Avengers font une courte apparition 2 pages), les Defenders originaux également (Hulk, Namor et Silver Surfer, 2 pages aussi). Starlin n'emprunte donc que Spider-Man, Doctor Strange et Captain Marvel pour étoffer son équipe de sauveurs de la réalité. Même les apparitions de personnages cosmiques sont limitées à 2 entités, à nouveau pendant une poignée de pages seulement, pour un peu de figuration (et puis un comics de Starlin sans Eternity, ça n'aurait pas fait sérieux). Côté péril, il a imaginé une nouvelle menace originale mettant en danger la survie de toutes les réalités, qui ne trouve sa source ni dans Thanos, ni dans Adam Warlock. Pour être sûr de faire bonne mesure, il a saupoudré le tout de quelques clones de Thanos.
Donc cette fois-ci, Starlin ne ridiculise pas les autres superhéros de l'univers Marvel en insistant sur leur manque d'efficacité, il se cantonne à son récit. Il ne peut quand même pas s'empêcher par le biais des clones d'invalider tous les récits où Thanos apparaît et qui n'ont pas été écrits par lui en indiquant clairement qu'il devait alors s'agir de clones et pas du vrai Thanos. En faisant attention, le lecteur constate également qu'un personnage souligne avec insistance que Thanos ne règle pas ses conflits à coups de poing ou de décharges d'énergie, mais qu'il gagne à chaque fois grâce à ses stratégies préparées de longue date (une deuxième petite vacherie à l'égard des affrontements physiques basiques permet au lecteur distrait de garder à l'esprit que Thanos est au dessus de la mêlée).
Pour ce qui est de l'intrigue, Jim Starlin plonge le lecteur au milieu d'un mystère à plusieurs facettes. Quel événement a bien pu provoquer la folie d'Adam Warlock ? Quel est l'objectif des clones de Thanos ? Quel est ce mystérieux extraterrestre qui attend quelqu'un ? Quelle est la nature du risque pour la réalité ? En quoi Atleza Langunn est-elle spéciale ? Si ces mystères sont intrigants en eux-mêmes, Jim Starlin emploie un dispositif narratif un peu gauche pour passer d'un point de vue à l'autre : Adam Warlock réalisant ces transitions en parlant tout seul à haute voix. Ce dispositif alourdit sensiblement la narration, la rendant pataude, voire indigeste à une ou deux reprises. Cela ressemble à un mode narratif hérité des années 1970 (ce qui est vraisemblablement le cas, Starlin ayant débuté sa carrière dans ces années là).
D'un point de vue visuel, Jim Starlin a conservé son style propre sur lui, minutieux, avec un bon niveau de détails dans chaque case. Il prouve à nouveau qu'il maîtrise comme personne la corpulence et le langage corporel de Thanos, ainsi que les mouvements théâtraux d'Adam Warlock. En y prêtant attention, le lecteur peut déceler que chaque personnage dispose de ses postures spécifiques, que ce soit la grâce de Gamora lors des affrontements physiques, les postures altières de Moondragon, ou les attitudes crasses de Pip (avec son cigare et sa veste à poche). Il cite à bon escient les éléments visuels qu'il a introduit avec ces personnages des les années 1970, que ce soit le vaisseau aisément reconnaissable de Thanos (Sanctuary II ou III), ou les différents costumes de Warlock (page 37 de l'épisode 1). Il a conservé son goût pour les affrontements chorégraphiés, sans excès, mais avec cohérence dans les mouvements, et les déplacements. Enfin il n'a pas perdu la main pour rendre les dangers cosmiques impressionnants et menaçants. Al Milgrom réalise un encrage soigné et appliqué perdant un peu de sa propension à utiliser des traits secs et cassants, pour plus arrondir les contours. Il n'y a que le visage de Warlock qui semble étrangement bâclé avec sa coiffure en pétard et ses rides disgracieuses. le lecteur pourra également regretter un manque de nuances dans les expressions des visages, et des personnages qui ont souvent la bouche ouverte comme principale expression.
Cette histoire ne s'inscrit pas dans les meilleures réalisées par Jim Starlin, mais elle est d'un bon niveau. L'intrigue est prenante et complexe, même si son exposition manque de fluidité. Starlin prouve qu'il sait toujours marier les menaces cosmiques avec dextérité, même si la dimension métaphysique et les métacommentaires se sont raréfiés.
Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé.
Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer !
Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon.
Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux !
Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires.
Ainsi soit il !
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante.
L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri.
Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille.
Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail.
Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture.
Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins.
La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer.
La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines.
Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti.
Le soixantième titre des éditions Ici Même.
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques !
Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon.
Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar.
Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns.
En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire.
J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage.
De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier.
Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout.
Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie.
La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges.
J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.
Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario.
Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage...
J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !)
Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984.
Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser…
Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais…
Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.
Ne pas ramasser la savonnette dans les douches communes
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre ; il vaut mieux être familier des principaux ennemis de Batman pour pouvoir pleinement l'apprécier. Ce tome comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement publiés en 2003, avec un scénario de Dan Slott, des dessins de Ryan Sook, un encrage de Wade von Grawbadger et Jim Royal, une mise en couleurs de Lee Loughridge, et des couvertures d'Eric Powell.
Il y a un siècle ou deux, dans la cave de la bâtisse où sera plus tard construit l'asile d'Arkham, un individu se livre à des pratiques médicales interdites dans le plus grand secret. de nos jours, un juge rend son verdict. Warren White (surnommé le grand requin blanc) s'est rendu coupable de fraudes à grande échelle, s'étant toujours vanté que seules les petites gens payent des impôts. Pour éviter le pire, son avocat a plaidé la folie. le juge retient cet argument, White évite la prison mais la sentence le condamne à un internement à l'asile d'Arkham. Dans le véhicule qui le transfère sur place, il voyage avec Mad Hatter, Scarecrow et Riddler. C'est dans ces conditions qu'il découvre cet établissement dont il n'avait jamais entendu parler. Il partage une cellule avec un tueur en série persuadé de communiquer avec des fantômes. Lors de sa première douche, il fait tomber sa savonnette et c'est le Joker qui lui ramasse. Il se rend régulièrement aux consultations avec Anne Carver, la psychiatre d'Arkham, bien décidé à réussir à la soudoyer pour être transféré dans un autre établissement.
Pendant des années, Arkham asylum (1989, de Grant Morrison et Dave McKean) a été la meilleure vente de recueil de DC Comics. Il était donc logique que l'éditeur essaye de décliner ce concept en franchise. Pour commencer, l'asile d'Arkham est souvent apparu dans les séries mensuelles de Batman (par exemple Last Arkham, 1992), mais pas de minisérie à l'horizon. Lorsque le lecteur plonge dans Living Hell (qui porte donc l'étiquette Arkham asylum), il éprouve l'impression d'un récit sympathique, sans prétention. Certes il y a les couvertures d'Eric Powell (créateur et auteur de The Goon), légèrement exagérées, sombres à souhait, avec un savoureux fumet gothique, mais ce n'est pas lui qui dessine l'intérieur.
La première scène semble n'être là que pour souligner que le site d'Arkham a toujours été le lieu de meurtres perpétrés par des individus pas très bien dans leur tête. Certes, White côtoie des grands criminels (Joker, Killer Croc, etc.), mais le lecteur sait que la règle dans ce genre de récit est que ces personnages ne connaîtront pas d'évolution significative. Or les nouveaux personnages introduits brillent par leur simplisme : Doodlebug (prêt à tuer pour ses graffitis), Junkyard Dog (trouvant ses armes dans les ordures), Jane Doe (une amnésique experte dans l'art de décrypter le profil psychologique d'un individu pour assumer sa personnalité). Slott semble reprendre la recette utilisée par Alan Grant des années auparavant, enrichissant la galerie d'ennemis de Batman avec des criminels normaux (= sans superpouvoirs), mais avec un sacré grain (par exemple Zsasz). Les dessins de Ryan Sook sont sympathiques, entre simplisme et insistance prononcée à dessiner des visages habités par d'étranges émotions peu réconfortantes. Lee Loughridge insiste sur des teintes sombres et inquiétantes, pour une ambiance vaguement menaçante.
Mais il y a cette scène (très chaste) sous la douche, avec un Joker très suave, dans laquelle Slott manie le sous-entendu avec retenue (ne jamais se baisser dans une douche commune en prison) et Sook donne une interprétation visuelle du Joker originale et déstabilisante. Quelques scènes plus loin, il y a une relation sexuelle (non explicite) tarifée entre deux détenus). Slott développe plusieurs personnages très originaux, avec chacun leur histoire sortant de l'ordinaire : Aaron Cash (le responsable de la sécurité, avec une mise en scène de sa motivation remarquable), Jane Doe (avec ses méthodes empruntées à Monsieur Ripley de Patricia Highsmith), et le plus étonnant de tous Humphry Dumpler (aussi simplet qu'imprévisible, avec une apparence aussi naïve que stressante). Décidemment il ne s'agit pas d'une histoire pour les enfants, et les personnages présentent une épaisseur insoupçonnée, Warren White refusant également de jouer la simple victime effarouchée dans ce milieu angoissant.
Au bout de deux épisodes, le lecteur s'est préparé à avoir une succession d'histoires courtes, n'ayant que comme seul fil conducteur la présence de Warren White. Son sentiment se confirme avec le troisième épisode, consacré à Humphry Dumpler (Humpty Dumpty), personnage s'exprimant en rimes, avec une narration s'apparentant à celle d'un conte pour enfant. Slott s'en tire avec adresse, insérant même une référence à l'époque où Batman se battait dans des décors de machines à écrire géantes, le Sprang Act qui a interdit la construction de ces objets géants et leur implantation à Gotham (en référence à Dick Sprang). Avec un sourire de suffisance, le lecteur entame la deuxième moitié du tome, ayant bien compris qu'il aura droit à 3 autres récits distrayants à la saveur originale. C'était sous-estimer Dan Slott qui a bel et bien construit une intrigue en bonne et due forme, savamment tissée pour que tous les fils des intrigues secondaires finissent par participer à une intrigue principale, avec une habilité remarquable. La scène d'ouverture finit elle aussi par s'intégrer au schéma narratif global, pour une histoire prenant un tournant vers le surnaturel, avec participation du Demon de Jack Kirby.
Comme beaucoup de ses collèges, Ryan Sook s'intéresse plus aux personnages qu'aux décors, laissant Lee Loughridge combler les arrières plans avec des camaïeux appropriés. Il est visible dans ce récit qu'il est fortement influencé par Kevin Nowlan (ou Modern Masters volume 4), en particulier dans la façon de dessiner les contours d'un trait fin d'épaisseur constante, et de réduire à leur plus simple expression les traits des visages. Mais il a bien appris sa leçon et il sait également reproduire la manière dont il utilise l'épaisseur des traits pour conférer des expressions ambigües ou menaçantes aux personnages. Il conçoit également des apparences spécifiques pour chaque personnage, les rendant immédiatement reconnaissables. Pour une raison mystérieuse, il dessine souvent les individus avec des épaules tombantes. Même si Sook abuse de la facilité qui consiste à se passer de dessiner des décors, ses personnages possèdent une forte présence dans chaque case (avec une interprétation aussi personnelle que convaincante du Joker), et Loughridge masque avec efficacité ce manque d'arrières plans.
Parti pour une suite d'épisodes plaisant mais sans grande envergure, le lecteur découvre petit à petit des personnages inoubliables et pour certains improbables (Aaron Cash, Warren White, Jane Doe, Humphry Dumpler), dont les actions finissent par s'insérer dans une intrigue consistante et intelligente, avec des sous-entendus pas si innocents que ça. La personnalité graphique de Sook lui permet de se faire pardonner la trop grande absence de décors.
DC Comics remettra encore un peu de temps avant de réussir à capitaliser sur le nom Arkham Asylum : Joker's asylum (2008), Arkham reborn (2009), Arkham asylum - Madness (2010), Joker's asylum Vol. 2 (2010), etc.
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The New Deal
L'affaire du collier… de chien - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Elle est parue directement sous la forme d'un récit complet en 2015, sans prépublication. Elle est l'œuvre de Jonathan Case, un auteur complet : scénario, dessins, encrage, mise en œuvre d'une unique couleur bleu-gris par le biais de lavis. Il est également le dessinateur de Green River killer, et l'auteur complet de Dear creature. L'histoire se déroule à New York en 1936. Frank O'Malley est un garçon d'ascenseur au Waldorf Astoria. Il distribue des tracts dans la rue pour promouvoir une représentation de Macbetth de Shakespeare, interprétée par des afro-américains. Il conseille à son oncle Pack d'être moins agressif envers les passants lorsqu'il essaye de leur vendre des pommes à l'unité, (6 cents la pomme). Lorsque l'heure est venue, il se rend à son travail au Waldorf où il croise Gil (un autre garçon d'ascenseur) qui lui reproche d'être en retard. O'Malley commence par prendre en charge les bagages de 2 hommes d'affaire qui ont retenu une chambre au dernier étage. le grand bond ne lui donne pas de pourboire, mais lui demande d'aller faire le plein de son étui à cigarettes, avec des Chesterfield. En se rendant au buraliste de l'hôtel, O'Malley aperçoit une porte de chambre ouverte, avec un coffre à bijoux ouvert bien en évidence. La tentation est trop forte, mais il se fait surprendre par Theresa Harris (une femme de ménage de couleur) qui lui intime de tout laisser en ordre. En redescendant, il a la mauvaise surprise de voir que Jack Helmer est de retour pour prendre une chambre à l'hôtel. Il lui doit encore 400 dollars perdus au poker. Helmer le repère immédiatement. Un peu plus tard, O'Malley aide une cliente magnifique (Nina Booth) à amener ses bagages jusqu'à sa chambre. L'éditeur Dark Horse entretient une ligne de comics originaux, favorisant des créateurs indépendants. La curiosité du lecteur est donc éveillée par chaque ouvrage de cette collection, d'autant plus qu'il en parait assez peu. En feuilletant rapidement cette bande dessinée, le lecteur apprécie le dessin naturaliste sans être chargé, le parti pris de se restreindre à une seule couleur, et des images descriptives, sans être photographiques. L'auteur a choisi de raconter une sorte d'aventure, de type réaliste : un vol dans un grand hôtel. L'enquête est menée hors champ du récit, ce dernier se focalisant d'abord sur Frank O'Malley, puis sur Theresa Harris. le premier est un jeune homme appartenant au prolétariat, devant se soumettre aux exigences des clients qui le considèrent comme un larbin. Il présente un caractère enjoué, agréable avec Theresa, plein d'entrain. Sans qu'il soit besoin d'explication ou de longue exposition, le lecteur comprend que son statut d'employé est révocable à la première plainte, et qu'il ne doit pas toucher lourd. C'est un jeune homme sympathique qui génère immédiatement de l'empathie, malgré son inclination à être tenté par un petit larcin. Le premier rôle féminin suscite encore plus la sympathie. Comme pour O'Malley, le lecteur n'apprend rien sur son histoire personnelle, juste sa situation présente : employée de couleurs à une tâche subalterne dans un grand hôtel, soumise au racisme quotidien et banal. Elle aussi joue son emploi à chaque remarque d'un client. Dans son temps libre, elle est actrice de théâtre dans une troupe amateur appelée Mercury Theatre et dirigée par un jeune Orson Welles (authentique) qui monte une représentation de Macbeth. Le lecteur un peu curieux apprécie la qualité des références historiques discrètes qui parsèment le récit. Orson Welles a effectivement dirigé cette troupe de théâtre pour monter ladite pièce dans une version avec une distribution entièrement afro-américaine (appelée Vaudou Macbeth), et la mise en scène a servi de base pour son adaptation cinématographique Macbeth de 1948. Il apparait Canada Lee, un véritable acteur de l'époque, défenseur des droits des noirs américains. Jonathan Case met également en scène le racisme ordinaire de l'époque, sans misérabilisme. Le temps investi pour les recherches se voit également dans les dessins. le regard du lecteur s'attarde sur les tenues vestimentaires d'époque, sur les accessoires tels que les valises ou les malles de voyage, ou encore sur les modèles de voiture. Jonathan Case ne joue pas la surenchère en termes d'éléments d'époque authentique. Il privilégie des dessins lisibles, tout en maintenant une densité d'informations visuelles satisfaisante. Il simplifie les traits des visages pour les rendre plus expressifs, sans qu'ils n'en deviennent caricaturaux. Il n'y a que pour les tenues de Nina Booth qu'il se lâche un peu plus dans la fantaisie, en cohérence avec le caractère gentiment direct de cette femme. Il soigne également ses différentes coiffures. Jonathan Case commence son récit sur une base de 5 ou 4 cases par page, pour finir sur une base de 4 ou 3 cases par page. Ce nombre relativement limité de cases par page donne une narration aérée et concise, ce qui lui permet d'intégrer un bon nombre d'informations visuelles par case sans donner l'impression de gaver son lecteur. L'artiste rend chaque scène vivante que ce soit par une alternance de cadrages et un langage corporel approprié pendant les dialogues, ou par des mouvements réalistes et vifs lors des séquences d'action. le lecteur éprouve l'impression de voir évoluer des individus normaux et plausibles, sans capacité physique extraordinaire, sans comportement aberrant. Le lecteur se laisse donc porter par ces dessins agréables, cette ambiance rétro consistante et vraisemblable, et ce jeune homme plein d'allant, éprouvant un béguin pour Theresa, sans aucune arrière-pensée sur la différence de leur couleur de peau. le scénariste développe une intrigue concrète et consistante. Il y a donc un vol de bijou (un collier de chien avec des pierres précieuses a été dérobé dans l'hôtel). Il s'en suit une enquête, avec intervention de la police dans l'hôtel, interrogation du petit personnel, à commencer par la femme de chambre noire (Theresa). Mais l'histoire n'est pas racontée du point de vue de la police, elle l'est du point de vue de Frank O'Malley et de Theresa Harris. L'auteur reste dans un registre réaliste, sans intervention du surnaturel, sans exploits physiques spectaculaires. Il n'y a qu'un autre vol réalisé d'une manière qui sort de l'ordinaire, sans trop tirer sur la corde de la suspension consentie d'incrédulité. Le récit repose donc sur un double suspense : celui de l'identité du voleur, et celui de savoir comment O'Malley et Harris pourront éviter de prendre à la place du véritable coupable. En filigrane, Jonathan Case dépeint également la société de l'époque, par petites touches, sans prétendre à l'exhaustivité, sans transformer son récit en analyse sociologique, encore moins en pamphlet. Il montre la condescendance qui pèse sur Theresa Harris du fait du couleur de sa peau. Ça va de la répugnance raciste de madame Pendleton (la propriétaire du chien dont on a volé le collier précieux) aux a priori ordinaires envers cette citoyenne de seconde classe. Il faut que le lecteur ait en tête l'existence du racisme pour qu'il le reconnaisse dans certaines réactions ou certains comportements. le scénariste ne matraque par le thème. Il montre également la condition du prolétariat, la manière dont Frank O'Malley et Theresa Harris sont prisonniers d'un système de classe, sans espoir de profiter des opportunités qu'offrent le capitalisme à l'américaine. Ils sont nés pauvres. Ils sont partis pour trimer toute leur vie avec un salaire minimum, sans espoir de progression sociale. Il est évident qu'ils ne deviendront jamais des clients du Waldorf Astoria. À nouveau, le lecteur le constate par leur quotidien, sans que le scénariste ne l'explique ou ne l'expose. Le titre du récit renvoie à la politique interventionniste menée par le président américain Franklin Delano Roosevelt de 1933 à 1938, pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux États-Unis. Dans la première séquence, le lecteur peut voir la rémanence des effets de la Grande Dépression, dans le petit boulot exercé par l'oncle Pack : vendeur de pomme à l'unité sur un coin de trottoir. Par contre, le récit n'évoque pas nommément la politique du New Deal, ni n'en montre les effets. le plafond de verre est bien présent, et l'ascension sociale du prolétariat n'est pas au programme. le titre renvoie donc plutôt au changement de situation des 2 principaux protagonistes apporté par le dénouement. À la fin du tome, le lecteur constate qu'il a passé un très agréable moment de lecture. Les dessins sont très agréables à l'oeil, tout en restant à destination des adultes. le récit se déroule à bonne allure sans être épileptique. Les personnages sont sympathiques et humains. La narration est assez légère, sans être superficielle car elle évoque en creux une réalité sociale et historique. Entre un récit peut-être pas tout à fait assez ambitieux, et un récit intelligent et sans prétention.
Secret show
Une adaptation de Clive Barker un peu diminuée faute de pages - Ce tome contient l'adaptation en bandes dessinées (en douze épisodes parus en 2006/2007) du livre Clive Barker Secret show. L'adaptation en scénario est réalisée par Chris Ryall, l'histoire est illustrée par Gabriel Rodriguez (le dessinateur de la série Locke & Key). Randolph Jaffe (un célibataire tassé et peu avenant) est affecté dans un bureau de poste qui traite tous les courriers égarés de la poste américaine, dans la ville d'Omaha, dans l'état du Nebraska. Au fil de ses journées passées à ouvrir des lettres et des colis perdus, dans une pièce en sous-sol, il finit par subodorer l'existence d'une forme de pratique magique dénommée Art. Il est fasciné par ce concept et il déniche Kissoon, l'un des derniers pratiquants de cet Art. Malheureusement la rencontre ne débouche pas sur une entente. Il décide alors de faire équipe avec un chercheur scientifique peu conventionnel : Richard Wesley Fletcher. Ce dernier a mis au point une substance liquide appelée Nuncio qui permet de faciliter l'accès à cet Art. L'objectif de Jaffe est d'accéder à une mer appelée Quiddity. Cette quête va se poursuivre avec la génération suivante, en particulier les jumeaux Jo-Beth et Tommy Ray, et Howard Katz, dans la ville de Palomo Grove en Californie. Adapter un livre en bande dessinée est un pari risqué. le scénariste doit trouver le bon équilibre entre la fidélité au texte et l'obligation de convertir les scènes en utilisant les codes narratifs spécifiques à la bande dessinée. le dessinateur doit donner une apparence aux descriptions du romancier, avec le risque de choisir des visuels très éloignés de la représentation mentale des lecteurs du roman. La scène d'ouverture est remarquable de justesse. Rodriguez donne une apparence mémorable et légèrement dérangeante à Randolph Jaffe. Il dessine une pièce des lettres perdues crédible, sans être stéréotypée. Il arrive à faire passer le caractère obsessionnel et compulsif de Jaffe. Ryall choisit le bon dosage de texte pour compléter les dialogues par quelques phrases densifiant le niveau d'informations, sans que le lecteur ait l'impression de lire des extraits du livre. Puis arrive la rencontre avec Kissoon. La première page montre comment Jaffe dérive légèrement de la réalité traditionnelle pour se retrouver devant Jaffe : même dextérité des auteurs à transcrire la sensation décrite par Barker, et à ne conserver que le strict nécessaire en termes de prose. Arrive le dialogue entre Jaffe et Kissoon, et là les auteurs perdent le bon dosage. La mise en scène est plate, les dialogues ne font qu'énoncer les informations, sans sentiments ou empathie. Le roman initial de Clive Barker compte plus de 600 pages, et en fait il s'avère difficile de faire tenir tout le roman en seulement 265 pages de bande dessinée. Donc parfois, Ryall et Rodriguez doivent gaver quelques scènes d'un maximum d'informations pour pouvoir tout raconter, ou plutôt pour pouvoir caser toutes les informations nécessaires à la compréhension de l'intrigue. Contrairement à une bande dessinée originale, les 2 auteurs n'ont pas toujours la latitude concevoir et d'organiser chaque scène en fonction du médium dans lequel ils racontent leur histoire. Cela ne veut pas dire que le résultat est médiocre, ou même mauvais ; cela veut dire que certains passages sont 100% dédiés à fourguer les informations au lecteur de manière artificielle. Malgré ce défaut, Ryall parvient à transposer les concepts inventés par Barker, sans les dénaturer, que ce soit Quiddity, le culte Shoal, le Cosm et le Métacosm, etc. L'histoire se déroule de façon logique, la majeure partie des personnages dispose d'une épaisseur suffisante. Mais le lecteur sent bien que certaines choses ont dû être sacrifiées. Par exemple le personnage d'Howard Katz semble bien falot. Il est vraisemblable que Ryall a dû élaguer les scènes où il apparaît jusqu'à le réduire à un dispositif narratif, plus qu'un individu pleinement développé. Le travail de Gabriel Rodriguez est tout aussi délicat. le lecteur de Locke & Key reconnaîtra aisément son style, avec quelques maladresses qui ont disparu par la suite. Il a tendance à utiliser les yeux agrandis de manière un peu trop systématiques, et sa mise en scène des dialogues est terriblement figée. de même la première manifestation de l'Art pendant le premier combat entre Jaffe et Fletcher donne l'impression d'assister à des décharges d'énergie entre superhéros et supercriminel, plutôt qu'à la manifestation physique d'une énergie extradimensionnelle. de la même manière, le passage sur Ephemeris sent le manque d'inspiration pour transcrire la qualité magique du lieu. Enfin, les dessins de Rodriguez deviennent peu crédibles quand l'influence des mangas ou de J. Scott Campbell est trop présente (le passage des souvenirs sur Ephemeris). Par contre, il dispose déjà d'un sens inné pour donner une apparence mémorable aux personnages. le faciès de Randolph Jaffe est inoubliable. Il porte à la fois la marque de son manque d'empathie pour son prochain, mais aussi une forme d'ambiguïté qui correspond à ses actions tout au long du récit. Il n'est pas possible de le détester complètement (et pourtant...). Avec la même dextérité, Rodriguez donne vie à Raul, une créature simiesque doté d'une conscience limitée. Dans le deuxième épisode, plusieurs jeunes femmes se livrent à un jeu de la séduction assez particulier, fort bien rendu qui transcrit à la fois leur charme et l'obscénité de leur démarche. À plusieurs reprises, Rodriguez montre une inventivité maîtrisée pour donner une forme visuelle aux créations ébouriffantes de Clive Barker. Par opposition aux décharges d'énergie magique trop conventionnelles, il trouve une solution graphique discrète et efficace pour le Nuncio, ou pour l'incroyable demeure du comique Buddy Vance. Il crée plusieurs décors remarquables (mais qui disparaissent parfois pendant plusieurs pages). Cette adaptation en bande dessinée d'un roman de Clive Barker est divertissante d'un bout à l'autre et elle transcrit fidèlement plusieurs des concepts du roman. Ryall a l'art et la manière d'extraire la substantifique moelle de l'histoire, et Rodriguez sait imaginer des visuels mémorables qui capturent l'ambiance du roman. Mais ces capacités trouvent leur limite face au volume d'informations à inclure, et les scènes d'exposition souffrent parfois de leur nature trop unilatérale, de même que les personnages souffrent parfois de coupes sombres qui les réduisent à une esquisse.
Thanos - Le Gouffre de l'Infini
Thanos à la rescousse du multivers - Ce tome contient les six épisodes de la minisérie du même nom, initialement parus en 2002, écrits et dessinés par Jim Starlin, encrés par Al Milgrom. Dans la chronologie de Thanos, ce récit se situe entre Infinity crusade (1993) et Marvel Universe: the end (2003). Quelque part dans un lieu confiné et sombre, un être à la peau verte et à l'apparence extraterrestre s'interroge sur l'endroit où se trouve une autre personne indéterminée. Ailleurs dans l'espace, Adam Warlock soliloque, faisant état de la folie qui s'est emparée de lui et évoquant la situation en cours. Gamora, Captain Marvel (la version Genis-Vell, voir First contact de Peter David), Spider-Man et Doctor Strange se trouvent sur Terre dans le terrain autour d'une maison de banlieue, tous désemparés par une menace invisible et inéluctable. Warlock remonte plus loin dans le temps pour montrer comment tout a commencé pour Thanos (avalé dans un trou noir). 2 superhéros (Gengis-Vell et Doctor Strange) ont découvert chacun de leur côté une singularité en forme de cube lactescent. Pip le troll s'est fait passer pour un psychiatre pour récupérer Adam Warlock dans un asile et le ramener dans son cocon à Thanos. Pendant ce temps là, Gamora découvrait un Thanos dans une sorte d'armure technologique convertissant les foules à un nihilisme primaire, sur une planète écartée. Presque dix ans après le dernier crossover estampillé Inifinity, Jim Starlin revient à ses personnages de prédilection dans l'univers Marvel : Thanos, Adam Warlock et les personnages secondaires afférents (Pip, Gamora et Moondragon, il ne manque à l'appel que Drax pour reconstituer l'Inifnity Watch). Cette fois-ci, il n'est pas question de crossover généralisé à l'ensemble des séries Marvel, mais d'une histoire auto-contenue qui ne doit pas mettre le bazar dans d'autres titres. Les Avengers font une courte apparition 2 pages), les Defenders originaux également (Hulk, Namor et Silver Surfer, 2 pages aussi). Starlin n'emprunte donc que Spider-Man, Doctor Strange et Captain Marvel pour étoffer son équipe de sauveurs de la réalité. Même les apparitions de personnages cosmiques sont limitées à 2 entités, à nouveau pendant une poignée de pages seulement, pour un peu de figuration (et puis un comics de Starlin sans Eternity, ça n'aurait pas fait sérieux). Côté péril, il a imaginé une nouvelle menace originale mettant en danger la survie de toutes les réalités, qui ne trouve sa source ni dans Thanos, ni dans Adam Warlock. Pour être sûr de faire bonne mesure, il a saupoudré le tout de quelques clones de Thanos. Donc cette fois-ci, Starlin ne ridiculise pas les autres superhéros de l'univers Marvel en insistant sur leur manque d'efficacité, il se cantonne à son récit. Il ne peut quand même pas s'empêcher par le biais des clones d'invalider tous les récits où Thanos apparaît et qui n'ont pas été écrits par lui en indiquant clairement qu'il devait alors s'agir de clones et pas du vrai Thanos. En faisant attention, le lecteur constate également qu'un personnage souligne avec insistance que Thanos ne règle pas ses conflits à coups de poing ou de décharges d'énergie, mais qu'il gagne à chaque fois grâce à ses stratégies préparées de longue date (une deuxième petite vacherie à l'égard des affrontements physiques basiques permet au lecteur distrait de garder à l'esprit que Thanos est au dessus de la mêlée). Pour ce qui est de l'intrigue, Jim Starlin plonge le lecteur au milieu d'un mystère à plusieurs facettes. Quel événement a bien pu provoquer la folie d'Adam Warlock ? Quel est l'objectif des clones de Thanos ? Quel est ce mystérieux extraterrestre qui attend quelqu'un ? Quelle est la nature du risque pour la réalité ? En quoi Atleza Langunn est-elle spéciale ? Si ces mystères sont intrigants en eux-mêmes, Jim Starlin emploie un dispositif narratif un peu gauche pour passer d'un point de vue à l'autre : Adam Warlock réalisant ces transitions en parlant tout seul à haute voix. Ce dispositif alourdit sensiblement la narration, la rendant pataude, voire indigeste à une ou deux reprises. Cela ressemble à un mode narratif hérité des années 1970 (ce qui est vraisemblablement le cas, Starlin ayant débuté sa carrière dans ces années là). D'un point de vue visuel, Jim Starlin a conservé son style propre sur lui, minutieux, avec un bon niveau de détails dans chaque case. Il prouve à nouveau qu'il maîtrise comme personne la corpulence et le langage corporel de Thanos, ainsi que les mouvements théâtraux d'Adam Warlock. En y prêtant attention, le lecteur peut déceler que chaque personnage dispose de ses postures spécifiques, que ce soit la grâce de Gamora lors des affrontements physiques, les postures altières de Moondragon, ou les attitudes crasses de Pip (avec son cigare et sa veste à poche). Il cite à bon escient les éléments visuels qu'il a introduit avec ces personnages des les années 1970, que ce soit le vaisseau aisément reconnaissable de Thanos (Sanctuary II ou III), ou les différents costumes de Warlock (page 37 de l'épisode 1). Il a conservé son goût pour les affrontements chorégraphiés, sans excès, mais avec cohérence dans les mouvements, et les déplacements. Enfin il n'a pas perdu la main pour rendre les dangers cosmiques impressionnants et menaçants. Al Milgrom réalise un encrage soigné et appliqué perdant un peu de sa propension à utiliser des traits secs et cassants, pour plus arrondir les contours. Il n'y a que le visage de Warlock qui semble étrangement bâclé avec sa coiffure en pétard et ses rides disgracieuses. le lecteur pourra également regretter un manque de nuances dans les expressions des visages, et des personnages qui ont souvent la bouche ouverte comme principale expression. Cette histoire ne s'inscrit pas dans les meilleures réalisées par Jim Starlin, mais elle est d'un bon niveau. L'intrigue est prenante et complexe, même si son exposition manque de fluidité. Starlin prouve qu'il sait toujours marier les menaces cosmiques avec dextérité, même si la dimension métaphysique et les métacommentaires se sont raréfiés.
Habemus Bastard
Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé. Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer ! Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon. Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux ! Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires. Ainsi soit il !
Vénus Privée - La Première Enquête de Duca Lamberti
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante. L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri. Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille. Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail. Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture. Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins. La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer. La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines. Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti. Le soixantième titre des éditions Ici Même.
Djemnah - Les Ombres corses
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques ! Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon. Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar. Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns. En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
Celeste
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire. J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage. De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier. Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout. Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie. La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges. J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.
Les Affamés du crépuscule
Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario. Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage... J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !) Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
Truman Capote - Retour à Garden City
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984. Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser… Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais… Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.
Les Patients d'Arkham
Ne pas ramasser la savonnette dans les douches communes - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre ; il vaut mieux être familier des principaux ennemis de Batman pour pouvoir pleinement l'apprécier. Ce tome comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement publiés en 2003, avec un scénario de Dan Slott, des dessins de Ryan Sook, un encrage de Wade von Grawbadger et Jim Royal, une mise en couleurs de Lee Loughridge, et des couvertures d'Eric Powell. Il y a un siècle ou deux, dans la cave de la bâtisse où sera plus tard construit l'asile d'Arkham, un individu se livre à des pratiques médicales interdites dans le plus grand secret. de nos jours, un juge rend son verdict. Warren White (surnommé le grand requin blanc) s'est rendu coupable de fraudes à grande échelle, s'étant toujours vanté que seules les petites gens payent des impôts. Pour éviter le pire, son avocat a plaidé la folie. le juge retient cet argument, White évite la prison mais la sentence le condamne à un internement à l'asile d'Arkham. Dans le véhicule qui le transfère sur place, il voyage avec Mad Hatter, Scarecrow et Riddler. C'est dans ces conditions qu'il découvre cet établissement dont il n'avait jamais entendu parler. Il partage une cellule avec un tueur en série persuadé de communiquer avec des fantômes. Lors de sa première douche, il fait tomber sa savonnette et c'est le Joker qui lui ramasse. Il se rend régulièrement aux consultations avec Anne Carver, la psychiatre d'Arkham, bien décidé à réussir à la soudoyer pour être transféré dans un autre établissement. Pendant des années, Arkham asylum (1989, de Grant Morrison et Dave McKean) a été la meilleure vente de recueil de DC Comics. Il était donc logique que l'éditeur essaye de décliner ce concept en franchise. Pour commencer, l'asile d'Arkham est souvent apparu dans les séries mensuelles de Batman (par exemple Last Arkham, 1992), mais pas de minisérie à l'horizon. Lorsque le lecteur plonge dans Living Hell (qui porte donc l'étiquette Arkham asylum), il éprouve l'impression d'un récit sympathique, sans prétention. Certes il y a les couvertures d'Eric Powell (créateur et auteur de The Goon), légèrement exagérées, sombres à souhait, avec un savoureux fumet gothique, mais ce n'est pas lui qui dessine l'intérieur. La première scène semble n'être là que pour souligner que le site d'Arkham a toujours été le lieu de meurtres perpétrés par des individus pas très bien dans leur tête. Certes, White côtoie des grands criminels (Joker, Killer Croc, etc.), mais le lecteur sait que la règle dans ce genre de récit est que ces personnages ne connaîtront pas d'évolution significative. Or les nouveaux personnages introduits brillent par leur simplisme : Doodlebug (prêt à tuer pour ses graffitis), Junkyard Dog (trouvant ses armes dans les ordures), Jane Doe (une amnésique experte dans l'art de décrypter le profil psychologique d'un individu pour assumer sa personnalité). Slott semble reprendre la recette utilisée par Alan Grant des années auparavant, enrichissant la galerie d'ennemis de Batman avec des criminels normaux (= sans superpouvoirs), mais avec un sacré grain (par exemple Zsasz). Les dessins de Ryan Sook sont sympathiques, entre simplisme et insistance prononcée à dessiner des visages habités par d'étranges émotions peu réconfortantes. Lee Loughridge insiste sur des teintes sombres et inquiétantes, pour une ambiance vaguement menaçante. Mais il y a cette scène (très chaste) sous la douche, avec un Joker très suave, dans laquelle Slott manie le sous-entendu avec retenue (ne jamais se baisser dans une douche commune en prison) et Sook donne une interprétation visuelle du Joker originale et déstabilisante. Quelques scènes plus loin, il y a une relation sexuelle (non explicite) tarifée entre deux détenus). Slott développe plusieurs personnages très originaux, avec chacun leur histoire sortant de l'ordinaire : Aaron Cash (le responsable de la sécurité, avec une mise en scène de sa motivation remarquable), Jane Doe (avec ses méthodes empruntées à Monsieur Ripley de Patricia Highsmith), et le plus étonnant de tous Humphry Dumpler (aussi simplet qu'imprévisible, avec une apparence aussi naïve que stressante). Décidemment il ne s'agit pas d'une histoire pour les enfants, et les personnages présentent une épaisseur insoupçonnée, Warren White refusant également de jouer la simple victime effarouchée dans ce milieu angoissant. Au bout de deux épisodes, le lecteur s'est préparé à avoir une succession d'histoires courtes, n'ayant que comme seul fil conducteur la présence de Warren White. Son sentiment se confirme avec le troisième épisode, consacré à Humphry Dumpler (Humpty Dumpty), personnage s'exprimant en rimes, avec une narration s'apparentant à celle d'un conte pour enfant. Slott s'en tire avec adresse, insérant même une référence à l'époque où Batman se battait dans des décors de machines à écrire géantes, le Sprang Act qui a interdit la construction de ces objets géants et leur implantation à Gotham (en référence à Dick Sprang). Avec un sourire de suffisance, le lecteur entame la deuxième moitié du tome, ayant bien compris qu'il aura droit à 3 autres récits distrayants à la saveur originale. C'était sous-estimer Dan Slott qui a bel et bien construit une intrigue en bonne et due forme, savamment tissée pour que tous les fils des intrigues secondaires finissent par participer à une intrigue principale, avec une habilité remarquable. La scène d'ouverture finit elle aussi par s'intégrer au schéma narratif global, pour une histoire prenant un tournant vers le surnaturel, avec participation du Demon de Jack Kirby. Comme beaucoup de ses collèges, Ryan Sook s'intéresse plus aux personnages qu'aux décors, laissant Lee Loughridge combler les arrières plans avec des camaïeux appropriés. Il est visible dans ce récit qu'il est fortement influencé par Kevin Nowlan (ou Modern Masters volume 4), en particulier dans la façon de dessiner les contours d'un trait fin d'épaisseur constante, et de réduire à leur plus simple expression les traits des visages. Mais il a bien appris sa leçon et il sait également reproduire la manière dont il utilise l'épaisseur des traits pour conférer des expressions ambigües ou menaçantes aux personnages. Il conçoit également des apparences spécifiques pour chaque personnage, les rendant immédiatement reconnaissables. Pour une raison mystérieuse, il dessine souvent les individus avec des épaules tombantes. Même si Sook abuse de la facilité qui consiste à se passer de dessiner des décors, ses personnages possèdent une forte présence dans chaque case (avec une interprétation aussi personnelle que convaincante du Joker), et Loughridge masque avec efficacité ce manque d'arrières plans. Parti pour une suite d'épisodes plaisant mais sans grande envergure, le lecteur découvre petit à petit des personnages inoubliables et pour certains improbables (Aaron Cash, Warren White, Jane Doe, Humphry Dumpler), dont les actions finissent par s'insérer dans une intrigue consistante et intelligente, avec des sous-entendus pas si innocents que ça. La personnalité graphique de Sook lui permet de se faire pardonner la trop grande absence de décors. DC Comics remettra encore un peu de temps avant de réussir à capitaliser sur le nom Arkham Asylum : Joker's asylum (2008), Arkham reborn (2009), Arkham asylum - Madness (2010), Joker's asylum Vol. 2 (2010), etc.