Une adaptation de Clive Barker un peu diminuée faute de pages
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Ce tome contient l'adaptation en bandes dessinées (en douze épisodes parus en 2006/2007) du livre Clive Barker Secret show. L'adaptation en scénario est réalisée par Chris Ryall, l'histoire est illustrée par Gabriel Rodriguez (le dessinateur de la série Locke & Key).
Randolph Jaffe (un célibataire tassé et peu avenant) est affecté dans un bureau de poste qui traite tous les courriers égarés de la poste américaine, dans la ville d'Omaha, dans l'état du Nebraska. Au fil de ses journées passées à ouvrir des lettres et des colis perdus, dans une pièce en sous-sol, il finit par subodorer l'existence d'une forme de pratique magique dénommée Art. Il est fasciné par ce concept et il déniche Kissoon, l'un des derniers pratiquants de cet Art. Malheureusement la rencontre ne débouche pas sur une entente. Il décide alors de faire équipe avec un chercheur scientifique peu conventionnel : Richard Wesley Fletcher. Ce dernier a mis au point une substance liquide appelée Nuncio qui permet de faciliter l'accès à cet Art. L'objectif de Jaffe est d'accéder à une mer appelée Quiddity. Cette quête va se poursuivre avec la génération suivante, en particulier les jumeaux Jo-Beth et Tommy Ray, et Howard Katz, dans la ville de Palomo Grove en Californie.
Adapter un livre en bande dessinée est un pari risqué. le scénariste doit trouver le bon équilibre entre la fidélité au texte et l'obligation de convertir les scènes en utilisant les codes narratifs spécifiques à la bande dessinée. le dessinateur doit donner une apparence aux descriptions du romancier, avec le risque de choisir des visuels très éloignés de la représentation mentale des lecteurs du roman. La scène d'ouverture est remarquable de justesse. Rodriguez donne une apparence mémorable et légèrement dérangeante à Randolph Jaffe. Il dessine une pièce des lettres perdues crédible, sans être stéréotypée. Il arrive à faire passer le caractère obsessionnel et compulsif de Jaffe. Ryall choisit le bon dosage de texte pour compléter les dialogues par quelques phrases densifiant le niveau d'informations, sans que le lecteur ait l'impression de lire des extraits du livre. Puis arrive la rencontre avec Kissoon. La première page montre comment Jaffe dérive légèrement de la réalité traditionnelle pour se retrouver devant Jaffe : même dextérité des auteurs à transcrire la sensation décrite par Barker, et à ne conserver que le strict nécessaire en termes de prose. Arrive le dialogue entre Jaffe et Kissoon, et là les auteurs perdent le bon dosage. La mise en scène est plate, les dialogues ne font qu'énoncer les informations, sans sentiments ou empathie.
Le roman initial de Clive Barker compte plus de 600 pages, et en fait il s'avère difficile de faire tenir tout le roman en seulement 265 pages de bande dessinée. Donc parfois, Ryall et Rodriguez doivent gaver quelques scènes d'un maximum d'informations pour pouvoir tout raconter, ou plutôt pour pouvoir caser toutes les informations nécessaires à la compréhension de l'intrigue. Contrairement à une bande dessinée originale, les 2 auteurs n'ont pas toujours la latitude concevoir et d'organiser chaque scène en fonction du médium dans lequel ils racontent leur histoire. Cela ne veut pas dire que le résultat est médiocre, ou même mauvais ; cela veut dire que certains passages sont 100% dédiés à fourguer les informations au lecteur de manière artificielle. Malgré ce défaut, Ryall parvient à transposer les concepts inventés par Barker, sans les dénaturer, que ce soit Quiddity, le culte Shoal, le Cosm et le Métacosm, etc. L'histoire se déroule de façon logique, la majeure partie des personnages dispose d'une épaisseur suffisante. Mais le lecteur sent bien que certaines choses ont dû être sacrifiées. Par exemple le personnage d'Howard Katz semble bien falot. Il est vraisemblable que Ryall a dû élaguer les scènes où il apparaît jusqu'à le réduire à un dispositif narratif, plus qu'un individu pleinement développé.
Le travail de Gabriel Rodriguez est tout aussi délicat. le lecteur de Locke & Key reconnaîtra aisément son style, avec quelques maladresses qui ont disparu par la suite. Il a tendance à utiliser les yeux agrandis de manière un peu trop systématiques, et sa mise en scène des dialogues est terriblement figée. de même la première manifestation de l'Art pendant le premier combat entre Jaffe et Fletcher donne l'impression d'assister à des décharges d'énergie entre superhéros et supercriminel, plutôt qu'à la manifestation physique d'une énergie extradimensionnelle. de la même manière, le passage sur Ephemeris sent le manque d'inspiration pour transcrire la qualité magique du lieu. Enfin, les dessins de Rodriguez deviennent peu crédibles quand l'influence des mangas ou de J. Scott Campbell est trop présente (le passage des souvenirs sur Ephemeris).
Par contre, il dispose déjà d'un sens inné pour donner une apparence mémorable aux personnages. le faciès de Randolph Jaffe est inoubliable. Il porte à la fois la marque de son manque d'empathie pour son prochain, mais aussi une forme d'ambiguïté qui correspond à ses actions tout au long du récit. Il n'est pas possible de le détester complètement (et pourtant...). Avec la même dextérité, Rodriguez donne vie à Raul, une créature simiesque doté d'une conscience limitée. Dans le deuxième épisode, plusieurs jeunes femmes se livrent à un jeu de la séduction assez particulier, fort bien rendu qui transcrit à la fois leur charme et l'obscénité de leur démarche. À plusieurs reprises, Rodriguez montre une inventivité maîtrisée pour donner une forme visuelle aux créations ébouriffantes de Clive Barker. Par opposition aux décharges d'énergie magique trop conventionnelles, il trouve une solution graphique discrète et efficace pour le Nuncio, ou pour l'incroyable demeure du comique Buddy Vance. Il crée plusieurs décors remarquables (mais qui disparaissent parfois pendant plusieurs pages).
Cette adaptation en bande dessinée d'un roman de Clive Barker est divertissante d'un bout à l'autre et elle transcrit fidèlement plusieurs des concepts du roman. Ryall a l'art et la manière d'extraire la substantifique moelle de l'histoire, et Rodriguez sait imaginer des visuels mémorables qui capturent l'ambiance du roman. Mais ces capacités trouvent leur limite face au volume d'informations à inclure, et les scènes d'exposition souffrent parfois de leur nature trop unilatérale, de même que les personnages souffrent parfois de coupes sombres qui les réduisent à une esquisse.
J'ai été immédiatement capturé par l'histoire de Max, Werner et Hanna. Leur amitié mise à l'épreuve par la guerre et leurs destins entrelacés offrent une narration riche et profonde.
Le talent d'Alain Henriet brille à travers chaque page. Ses illustrations détaillées et ses scènes de batailles aériennes sont un régal pour les yeux.
Chaque tome se concentre sur un personnage, permettant une exploration approfondie de leurs personnalités et de leur évolution, ce qui rend l'histoire d'autant plus immersive.
L'aspect documenté de l'œuvre de Yann ajoute une couche d'authenticité qui enrichit l'expérience de lecture.
En somme, "Dent d'ours" est une série BD qui mérite amplement une note de 5/5. Elle combine avec brio drame, aventure et histoire, le tout magnifié par un dessin spectaculaire. Une œuvre à ne pas manquer pour les amateurs du genre.
Thanos à la rescousse du multivers
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Ce tome contient les six épisodes de la minisérie du même nom, initialement parus en 2002, écrits et dessinés par Jim Starlin, encrés par Al Milgrom. Dans la chronologie de Thanos, ce récit se situe entre Infinity crusade (1993) et Marvel Universe: the end (2003).
Quelque part dans un lieu confiné et sombre, un être à la peau verte et à l'apparence extraterrestre s'interroge sur l'endroit où se trouve une autre personne indéterminée. Ailleurs dans l'espace, Adam Warlock soliloque, faisant état de la folie qui s'est emparée de lui et évoquant la situation en cours. Gamora, Captain Marvel (la version Genis-Vell, voir First contact de Peter David), Spider-Man et Doctor Strange se trouvent sur Terre dans le terrain autour d'une maison de banlieue, tous désemparés par une menace invisible et inéluctable. Warlock remonte plus loin dans le temps pour montrer comment tout a commencé pour Thanos (avalé dans un trou noir). 2 superhéros (Gengis-Vell et Doctor Strange) ont découvert chacun de leur côté une singularité en forme de cube lactescent. Pip le troll s'est fait passer pour un psychiatre pour récupérer Adam Warlock dans un asile et le ramener dans son cocon à Thanos. Pendant ce temps là, Gamora découvrait un Thanos dans une sorte d'armure technologique convertissant les foules à un nihilisme primaire, sur une planète écartée.
Presque dix ans après le dernier crossover estampillé Inifinity, Jim Starlin revient à ses personnages de prédilection dans l'univers Marvel : Thanos, Adam Warlock et les personnages secondaires afférents (Pip, Gamora et Moondragon, il ne manque à l'appel que Drax pour reconstituer l'Inifnity Watch). Cette fois-ci, il n'est pas question de crossover généralisé à l'ensemble des séries Marvel, mais d'une histoire auto-contenue qui ne doit pas mettre le bazar dans d'autres titres. Les Avengers font une courte apparition 2 pages), les Defenders originaux également (Hulk, Namor et Silver Surfer, 2 pages aussi). Starlin n'emprunte donc que Spider-Man, Doctor Strange et Captain Marvel pour étoffer son équipe de sauveurs de la réalité. Même les apparitions de personnages cosmiques sont limitées à 2 entités, à nouveau pendant une poignée de pages seulement, pour un peu de figuration (et puis un comics de Starlin sans Eternity, ça n'aurait pas fait sérieux). Côté péril, il a imaginé une nouvelle menace originale mettant en danger la survie de toutes les réalités, qui ne trouve sa source ni dans Thanos, ni dans Adam Warlock. Pour être sûr de faire bonne mesure, il a saupoudré le tout de quelques clones de Thanos.
Donc cette fois-ci, Starlin ne ridiculise pas les autres superhéros de l'univers Marvel en insistant sur leur manque d'efficacité, il se cantonne à son récit. Il ne peut quand même pas s'empêcher par le biais des clones d'invalider tous les récits où Thanos apparaît et qui n'ont pas été écrits par lui en indiquant clairement qu'il devait alors s'agir de clones et pas du vrai Thanos. En faisant attention, le lecteur constate également qu'un personnage souligne avec insistance que Thanos ne règle pas ses conflits à coups de poing ou de décharges d'énergie, mais qu'il gagne à chaque fois grâce à ses stratégies préparées de longue date (une deuxième petite vacherie à l'égard des affrontements physiques basiques permet au lecteur distrait de garder à l'esprit que Thanos est au dessus de la mêlée).
Pour ce qui est de l'intrigue, Jim Starlin plonge le lecteur au milieu d'un mystère à plusieurs facettes. Quel événement a bien pu provoquer la folie d'Adam Warlock ? Quel est l'objectif des clones de Thanos ? Quel est ce mystérieux extraterrestre qui attend quelqu'un ? Quelle est la nature du risque pour la réalité ? En quoi Atleza Langunn est-elle spéciale ? Si ces mystères sont intrigants en eux-mêmes, Jim Starlin emploie un dispositif narratif un peu gauche pour passer d'un point de vue à l'autre : Adam Warlock réalisant ces transitions en parlant tout seul à haute voix. Ce dispositif alourdit sensiblement la narration, la rendant pataude, voire indigeste à une ou deux reprises. Cela ressemble à un mode narratif hérité des années 1970 (ce qui est vraisemblablement le cas, Starlin ayant débuté sa carrière dans ces années là).
D'un point de vue visuel, Jim Starlin a conservé son style propre sur lui, minutieux, avec un bon niveau de détails dans chaque case. Il prouve à nouveau qu'il maîtrise comme personne la corpulence et le langage corporel de Thanos, ainsi que les mouvements théâtraux d'Adam Warlock. En y prêtant attention, le lecteur peut déceler que chaque personnage dispose de ses postures spécifiques, que ce soit la grâce de Gamora lors des affrontements physiques, les postures altières de Moondragon, ou les attitudes crasses de Pip (avec son cigare et sa veste à poche). Il cite à bon escient les éléments visuels qu'il a introduit avec ces personnages des les années 1970, que ce soit le vaisseau aisément reconnaissable de Thanos (Sanctuary II ou III), ou les différents costumes de Warlock (page 37 de l'épisode 1). Il a conservé son goût pour les affrontements chorégraphiés, sans excès, mais avec cohérence dans les mouvements, et les déplacements. Enfin il n'a pas perdu la main pour rendre les dangers cosmiques impressionnants et menaçants. Al Milgrom réalise un encrage soigné et appliqué perdant un peu de sa propension à utiliser des traits secs et cassants, pour plus arrondir les contours. Il n'y a que le visage de Warlock qui semble étrangement bâclé avec sa coiffure en pétard et ses rides disgracieuses. le lecteur pourra également regretter un manque de nuances dans les expressions des visages, et des personnages qui ont souvent la bouche ouverte comme principale expression.
Cette histoire ne s'inscrit pas dans les meilleures réalisées par Jim Starlin, mais elle est d'un bon niveau. L'intrigue est prenante et complexe, même si son exposition manque de fluidité. Starlin prouve qu'il sait toujours marier les menaces cosmiques avec dextérité, même si la dimension métaphysique et les métacommentaires se sont raréfiés.
Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé.
Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer !
Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon.
Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux !
Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires.
Ainsi soit il !
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante.
L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri.
Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille.
Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail.
Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture.
Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins.
La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer.
La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines.
Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti.
Le soixantième titre des éditions Ici Même.
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques !
Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon.
Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar.
Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns.
En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
Être quelqu'un
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages.
Ulysse ne s'appelait pas Nobody. Ni Ulysse d'ailleurs. C'était son nom d'acteur. le nom du personnage qu'il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d'antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C'est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d'enregistrement et s'installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu'il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l'animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C'est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n'avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l'enfant… Et l'enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station.
Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d'avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l'année à venir sur un papier à cigarette, puis l'enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu'un. le lendemain, il se présente à l'accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s'aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu'il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu'il n'est plus accepté, qu'il ne peut pas l'autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d'excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d'y créer la saison deux de son one-man-show. L'autre lui répond qu'il ferme son établissement le soir-même et qu'il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C'est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d'une serviette de bain. La discussion s'engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises.
Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d'événement à cette bande dessinée, car c'est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu'avant même d'entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l'Aisne. Cet a priori fixe son horizon d'attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n'est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d'accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l'individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive.
L'apparence simple des personnages n'empêche pas qu'ils disposent chacun d'une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l'ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu'il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. le lecteur remarque que l'artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. le dessinateur leur donne plus de consistance qu'aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d'immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l'intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l'intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d'Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d'un château propriété d'un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l'occasion des cinq cents de la cité en 2017.
Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s'immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l'air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d'amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d'acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d'acteur pour incarner un candidat d'un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L'auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. le lecteur assiste à une performance d'acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. le récit se poursuit jusqu'aux résultats de l'élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d'une partie du public, l'attrait du salaire mensuel d'un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d'un sympathisant, la nécessité de se prêter à l'exercice d'enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d'un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d'extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique.
Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu'il va y a voir une forme de dénonciation d'un système économique qui contraint l'individu à tout accepter pour pouvoir disposer d'un travail et d'une rémunération. Mais non, le cœur de l'histoire n'est pas là non plus. Une fois l'ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. le vœu d'Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d'être quelqu'un. Lorsque Fabio lui expose ce qu'il aura à faire pendant la campagne, l'acteur lui demande s'il montera sur scène. Lorsqu'il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu'il souhaite. Lorsqu'il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu'il se retrouve opérateur d'une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l'imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d'être le centre de leur attention. le lecteur comprend alors qu'il s'agit du portrait sans concession d'un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu'à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d'un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu'il n'est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. le lecteur voit un individu incapable d'aucune forme d'empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu'un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s'il connaît l'effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d'incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu'elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui.
Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l'imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l'extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l'histoire, si facile d'accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d'une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d'emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d'un public dans une salle qui n'a d'autre choix que de l'écouter. Un portrait impitoyable de l'égocentrisme présent en chacun de nous.
Thanos le stratège
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Ce tome comprend les deux épisodes de la minisérie Thanos quest , initialement parus en 1990, écrits par Jim Starlin, dessinés par Ron Lim, encrés par John Beatty, et mis en couleurs par Tom Vincent.
Thanos a plongé son regard dans le puits de l'Infinité et il y a vu que le meilleur moyen pour accomplir la volonté de la Mort est de rassembler les six gemmes de l'Infinité. Thanos va affronter à tour de rôle chacun des Anciens (Elders) qui détiennent chacun l'une des six gemmes. Ce récit révèle l'origine des gemmes et leur pouvoir.
Février 1990, Jim Starlin revient chez Marvel et il revient à ses premières amours : un superhéros cosmique. En 1973, il s'était fait connaître en opposant Captain Marvel à Thanos (un personnage qu'il a créé) déjà à la recherche de la déification par le biais d'un Cosmic Cube. Puis Il avait opposé Thanos à Adam Warlock dans une histoire où Thanos professe son amour pour l'incarnation de la Mort. Avec la présente histoire, Starlin revient à son personnage emblématique et à la cosmogonie qu'il avait créée pour structurer l'univers Marvel.
Il est évident que Starlin est revenu pour Thanos, sa création (même s'il continuera d'écrire quelques épisodes du Silver Surfer, en alternance avec Ron Marz). Thanos n'est pas le premier supercriminel venu ; il s'agit d'un stratège qui prépare ses batailles longtemps à l'avance. Il a donc identifié les six détenteurs des gemmes (In-Betweener, Champion, Gardener, Runner, Collector et Grand Master) et il s'est renseigné sur eux avant de les confronter. Thanos se livre à un jeu de massacre très malin dans lequel Starlin balade son lecteur avec une aisance décontractée. Chaque combat ramène un personnage que Starlin a déjà écrit ou qui a croisé Warlock et son univers de près ou de loin. Chaque gemme donne lieu à un combat sans pitié où l'intelligence joue un rôle plus grand que la force des coups. C'est un jeu de massacre futé et prenant qui repose sur autre chose que la violence extrême ou la cruauté. Ron Lim est toujours dans un registre juste assez détaillé et encore un peu enfantin. Il n'a pas l'envergure et la maturité de Starlin, mais il n'est pas encore passé dans le registre croquis répétitifs et laids qu'il adoptera à partir de Infinity Crusade.
Pour les amateurs de Starlin, il est un peu horripilant de constater qu'il a cédé à la facilité en ramenant Thanos et Drax à la vie, invalidant ainsi la fin définitive des aventures d'Adam Warlock. Passé ce moment d'agacement, j'ai retrouvé avec plaisir ce scénariste qui sait où il va et qui tisse des intrigues qui reposent souvent sur l'intelligence des personnages, plus que sur leur force brute. Les dessins ne sont pas très sophistiqués, mais ils portent honnêtement l'histoire. Armé des six gemmes de l'Infinité, Thanos menace la survie de la réalité telle que la connaissent les superhéros de l'univers Marvel dans Infinity gauntlet.
Que fais-je de significatif dans ma vie ?
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en 1 seul tome. Elle est initialement parue en 2014, écrite, dessinée et encrée par Michael Cho, un artiste canadien (né en Corée du Sud). La mise en couleurs repose sur une seule teinte : un rose assez soutenu dans une teinte entre rose bonbon, chaud ou cuisse de nymphe émue.
Corrina Park travaille pour une agence de publicité ; elle crée des slogans pour des produits divers et variés. L'histoire commence par une réunion pour trouver des slogans vantant les mérites d'un parfum pour fillettes de 9/10 ans. D'une manière sarcastique, elle en propose un avec un fort sous-entendu incestueux. Ses collègues la regardent bizarrement. Au sortir de la réunion, Candi (la secrétaire) lui propose de sortir vendredi soir pour rencontrer des mecs. Corrina est indécise. Elle rentre chez elle par les transports en commun, pour retrouver son appartement de taille modeste (mais pas minuscule) et son chat. En chemin, elle songe qu'elle n'avait accepté ce travail que pour disposer d'un revenu, et pouvoir consacrer son temps libre à l'écriture d'un roman qu'elle n'a jamais commencé.
En ouvrant ce tome, la première chose qui saute aux yeux sont les dessins qui évoquent immédiatement ceux de Darwyn Cooke (par exemple "Parker l'Organisation" ou "La nouvelle frontière"). Le trait de Michael Cho a la même élégance avec de forts contrastes de noir & blanc. Il utilise de la même façon une seule couleur qui joue sur ces contrastes, sans les atténuer, tout en habillant les surfaces pour en augmenter le relief ou pour mieux distinguer les contours.
Si la ressemblance est frappante, il ne s'agit pas de plagiat. Cho ne dispose pas du même niveau d'intelligence graphique dans la composition de ses pages. Il est vrai qu'il ne s'agit pas non plus d'un comics d'action, mais d'une chronique de vie. Cho n'épure pas ses dessins au même point que Cooke : il conserve plus de détails dans ses images. Là encore, il s'agit d'un choix justifié par la nature du récit, plus concret, plus inscrit dans l'environnement urbain de cette grande ville (sûrement Toronto).
Dès la première séquence, le lecteur observe des gens normaux en train d'évoluer, de réfléchir dans le cadre d'une réunion de travail, avec des morphologies normales et distinctes, et des expressions de visage normales et différentes. Ils présentent une attitude mesurée qui n'exclut par la réprobation devant le faux pas professionnel de Corrina (oser tourner en dérision un produit), ou l'attitude amicale et souriante (l'inviter à prendre un verre en groupe après le repas).
Michael Cho donne une importance à l'environnement urbain, en représentant avec soin (mais pas jusqu'au photoréalisme) les façades de immeubles, les usagers de la voie publique, l'intérieur de l'appartement de Corrina. À plusieurs reprises, il consacre un dessin en double page au paysage urbain, établissant ainsi une relation entre la fréquentation et l'éclaire, avec l'état d'esprit de Corrina. Il ne s'agit pas d'une étude sur l'impact psychologique de la vie en milieu urbain. Il s'agit plus de montrer l'environnement dans lequel Corrina Park évolue, en laissant au lecteur le soin de s'y projeter pour ressentir son influence sur son quotidien.
En y prêtant attention, le lecteur peut également percevoir la présence des affiches et enseignes publicitaire dans le décor urbain. Michael Cho a choisi de ne pas les rendre omniprésents ; il s'agit d'une présence discrète mais bien réelle. Le fruit du travail de Corrina Park a une incidence subliminale sur la vie des habitants, sans qu'il soit possible de déterminer si elle bénéficie à autre chose que le système du capitalisme, une sorte de bruit de fond.
Le thème principal du récit est classique et basique : une jeune femme prend conscience que son quotidien est en décalage avec les aspirations qu'elle pouvait avoir quand elle était étudiante en littérature. Elle a trouvé un boulot qu'elle savait alimentaire, mais pour autant elle n'est pas passée à l'acte en utilisant son temps libre pour écrire le livre qu'elle s'était promis d'écrire.
Corrina Park n'est pas amère, ni même déçue par ses propres actions. Il y a juste un sentiment d'insatisfaction qui la gêne aux entournures. Par le biais de sa voix intérieure, Michael Cho dépeint une jeune femme tranquille qui constate plus qu'elle n'analyse. Elle est à un moment de sa vie où la réalité du quotidien finit par s'imposer, où les rêves se délitent petit à petit. Le lecteur éprouve une empathie entière pour cette jeune femme grâce aux moments choisis par Cho, et à la manière dont il laisse le lecteur éprouver ses propres sentiments.
Par exemple, Corrina regarde la télévision, d'abord des informations en direct d'un atterrissage d'avion difficile, puis d'un ours blanc sur la banquise. Charge au lecteur de relier les points entre la déception de Corrina vis-à-vis de son travail, l'imposture du reportage dans lequel le journaliste fait tout pour dramatiser l'événement alors que les témoins expliquent qu'il s'agit d'un incident sans gravité pour les passagers, et enfin l'importance de la valeur représentée par le risque de l'extinction d'une espèce en voie de disparition du fait du réchauffement climatique.
Michael Cho sait mettre en scène cette remise en question des valeurs de son personnage, sans pathos, sans dramatisation, sans jargon psychanalytique, en toute simplicité et de manière naturelle. Il n'oublie pas quelques moments humoristiques, voire décalés. Ayant remarqué la baisse de motivation de Corrina, son patron lui livre sa façon de voir leur métier, une vraie profession de foi, qui prête à sourire (non pas de ridicule, mais de valeurs sujettes à caution). Michael Cho est tout aussi à l'aise pour faire transparaître discrètement le poids de la solitude urbaine, au travers de la relation très normale que Corrina entretient avec son chat.
En plus de la perception de son environnement par Corrina, il utilise une deuxième métaphore qui justifie le titre du récit. Corrina Park vole de temps à autre un magazine dans la superette où elle fait ses courses (shoplifter en anglais). Ce petit accès de malhonnêteté fait écho à son ressenti d'être malhonnête vis-à-vis de la société en se contentant d'une vie matérielle sans motivation la justifiant à ses yeux.
Cette histoire n'est pas une grande révolution dans l'histoire des comics, juste un récit intimiste d'une prise de conscience très concrète, à la fois personnelle et universelle. Le lecteur est conquis par les dessins rendant bien compte de l'environnement urbain (sans le dramatiser ou l'enlaidir) peuplé par des personnages sympathiques, sans être fades. Il suit l'évolution de l'état d'esprit de Corrina par le biais de scènes ordinaires, sans effet de manche, ou scènes chocs. Au final, l'auteur aura réalisé un récit à l'image son personnage : calme et posé, aboutissant lui aussi à la même prise de conscience : autant faire une bande dessinée qui parle de la condition humaine et d'un aspect particulier qui lui tient à cœur, plutôt que de perdre son temps à faire de la BD alimentaire et industrielle.
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire.
J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage.
De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier.
Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout.
Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie.
La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges.
J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.
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Secret show
Une adaptation de Clive Barker un peu diminuée faute de pages - Ce tome contient l'adaptation en bandes dessinées (en douze épisodes parus en 2006/2007) du livre Clive Barker Secret show. L'adaptation en scénario est réalisée par Chris Ryall, l'histoire est illustrée par Gabriel Rodriguez (le dessinateur de la série Locke & Key). Randolph Jaffe (un célibataire tassé et peu avenant) est affecté dans un bureau de poste qui traite tous les courriers égarés de la poste américaine, dans la ville d'Omaha, dans l'état du Nebraska. Au fil de ses journées passées à ouvrir des lettres et des colis perdus, dans une pièce en sous-sol, il finit par subodorer l'existence d'une forme de pratique magique dénommée Art. Il est fasciné par ce concept et il déniche Kissoon, l'un des derniers pratiquants de cet Art. Malheureusement la rencontre ne débouche pas sur une entente. Il décide alors de faire équipe avec un chercheur scientifique peu conventionnel : Richard Wesley Fletcher. Ce dernier a mis au point une substance liquide appelée Nuncio qui permet de faciliter l'accès à cet Art. L'objectif de Jaffe est d'accéder à une mer appelée Quiddity. Cette quête va se poursuivre avec la génération suivante, en particulier les jumeaux Jo-Beth et Tommy Ray, et Howard Katz, dans la ville de Palomo Grove en Californie. Adapter un livre en bande dessinée est un pari risqué. le scénariste doit trouver le bon équilibre entre la fidélité au texte et l'obligation de convertir les scènes en utilisant les codes narratifs spécifiques à la bande dessinée. le dessinateur doit donner une apparence aux descriptions du romancier, avec le risque de choisir des visuels très éloignés de la représentation mentale des lecteurs du roman. La scène d'ouverture est remarquable de justesse. Rodriguez donne une apparence mémorable et légèrement dérangeante à Randolph Jaffe. Il dessine une pièce des lettres perdues crédible, sans être stéréotypée. Il arrive à faire passer le caractère obsessionnel et compulsif de Jaffe. Ryall choisit le bon dosage de texte pour compléter les dialogues par quelques phrases densifiant le niveau d'informations, sans que le lecteur ait l'impression de lire des extraits du livre. Puis arrive la rencontre avec Kissoon. La première page montre comment Jaffe dérive légèrement de la réalité traditionnelle pour se retrouver devant Jaffe : même dextérité des auteurs à transcrire la sensation décrite par Barker, et à ne conserver que le strict nécessaire en termes de prose. Arrive le dialogue entre Jaffe et Kissoon, et là les auteurs perdent le bon dosage. La mise en scène est plate, les dialogues ne font qu'énoncer les informations, sans sentiments ou empathie. Le roman initial de Clive Barker compte plus de 600 pages, et en fait il s'avère difficile de faire tenir tout le roman en seulement 265 pages de bande dessinée. Donc parfois, Ryall et Rodriguez doivent gaver quelques scènes d'un maximum d'informations pour pouvoir tout raconter, ou plutôt pour pouvoir caser toutes les informations nécessaires à la compréhension de l'intrigue. Contrairement à une bande dessinée originale, les 2 auteurs n'ont pas toujours la latitude concevoir et d'organiser chaque scène en fonction du médium dans lequel ils racontent leur histoire. Cela ne veut pas dire que le résultat est médiocre, ou même mauvais ; cela veut dire que certains passages sont 100% dédiés à fourguer les informations au lecteur de manière artificielle. Malgré ce défaut, Ryall parvient à transposer les concepts inventés par Barker, sans les dénaturer, que ce soit Quiddity, le culte Shoal, le Cosm et le Métacosm, etc. L'histoire se déroule de façon logique, la majeure partie des personnages dispose d'une épaisseur suffisante. Mais le lecteur sent bien que certaines choses ont dû être sacrifiées. Par exemple le personnage d'Howard Katz semble bien falot. Il est vraisemblable que Ryall a dû élaguer les scènes où il apparaît jusqu'à le réduire à un dispositif narratif, plus qu'un individu pleinement développé. Le travail de Gabriel Rodriguez est tout aussi délicat. le lecteur de Locke & Key reconnaîtra aisément son style, avec quelques maladresses qui ont disparu par la suite. Il a tendance à utiliser les yeux agrandis de manière un peu trop systématiques, et sa mise en scène des dialogues est terriblement figée. de même la première manifestation de l'Art pendant le premier combat entre Jaffe et Fletcher donne l'impression d'assister à des décharges d'énergie entre superhéros et supercriminel, plutôt qu'à la manifestation physique d'une énergie extradimensionnelle. de la même manière, le passage sur Ephemeris sent le manque d'inspiration pour transcrire la qualité magique du lieu. Enfin, les dessins de Rodriguez deviennent peu crédibles quand l'influence des mangas ou de J. Scott Campbell est trop présente (le passage des souvenirs sur Ephemeris). Par contre, il dispose déjà d'un sens inné pour donner une apparence mémorable aux personnages. le faciès de Randolph Jaffe est inoubliable. Il porte à la fois la marque de son manque d'empathie pour son prochain, mais aussi une forme d'ambiguïté qui correspond à ses actions tout au long du récit. Il n'est pas possible de le détester complètement (et pourtant...). Avec la même dextérité, Rodriguez donne vie à Raul, une créature simiesque doté d'une conscience limitée. Dans le deuxième épisode, plusieurs jeunes femmes se livrent à un jeu de la séduction assez particulier, fort bien rendu qui transcrit à la fois leur charme et l'obscénité de leur démarche. À plusieurs reprises, Rodriguez montre une inventivité maîtrisée pour donner une forme visuelle aux créations ébouriffantes de Clive Barker. Par opposition aux décharges d'énergie magique trop conventionnelles, il trouve une solution graphique discrète et efficace pour le Nuncio, ou pour l'incroyable demeure du comique Buddy Vance. Il crée plusieurs décors remarquables (mais qui disparaissent parfois pendant plusieurs pages). Cette adaptation en bande dessinée d'un roman de Clive Barker est divertissante d'un bout à l'autre et elle transcrit fidèlement plusieurs des concepts du roman. Ryall a l'art et la manière d'extraire la substantifique moelle de l'histoire, et Rodriguez sait imaginer des visuels mémorables qui capturent l'ambiance du roman. Mais ces capacités trouvent leur limite face au volume d'informations à inclure, et les scènes d'exposition souffrent parfois de leur nature trop unilatérale, de même que les personnages souffrent parfois de coupes sombres qui les réduisent à une esquisse.
Dent d'ours
J'ai été immédiatement capturé par l'histoire de Max, Werner et Hanna. Leur amitié mise à l'épreuve par la guerre et leurs destins entrelacés offrent une narration riche et profonde. Le talent d'Alain Henriet brille à travers chaque page. Ses illustrations détaillées et ses scènes de batailles aériennes sont un régal pour les yeux. Chaque tome se concentre sur un personnage, permettant une exploration approfondie de leurs personnalités et de leur évolution, ce qui rend l'histoire d'autant plus immersive. L'aspect documenté de l'œuvre de Yann ajoute une couche d'authenticité qui enrichit l'expérience de lecture. En somme, "Dent d'ours" est une série BD qui mérite amplement une note de 5/5. Elle combine avec brio drame, aventure et histoire, le tout magnifié par un dessin spectaculaire. Une œuvre à ne pas manquer pour les amateurs du genre.
Thanos - Le Gouffre de l'Infini
Thanos à la rescousse du multivers - Ce tome contient les six épisodes de la minisérie du même nom, initialement parus en 2002, écrits et dessinés par Jim Starlin, encrés par Al Milgrom. Dans la chronologie de Thanos, ce récit se situe entre Infinity crusade (1993) et Marvel Universe: the end (2003). Quelque part dans un lieu confiné et sombre, un être à la peau verte et à l'apparence extraterrestre s'interroge sur l'endroit où se trouve une autre personne indéterminée. Ailleurs dans l'espace, Adam Warlock soliloque, faisant état de la folie qui s'est emparée de lui et évoquant la situation en cours. Gamora, Captain Marvel (la version Genis-Vell, voir First contact de Peter David), Spider-Man et Doctor Strange se trouvent sur Terre dans le terrain autour d'une maison de banlieue, tous désemparés par une menace invisible et inéluctable. Warlock remonte plus loin dans le temps pour montrer comment tout a commencé pour Thanos (avalé dans un trou noir). 2 superhéros (Gengis-Vell et Doctor Strange) ont découvert chacun de leur côté une singularité en forme de cube lactescent. Pip le troll s'est fait passer pour un psychiatre pour récupérer Adam Warlock dans un asile et le ramener dans son cocon à Thanos. Pendant ce temps là, Gamora découvrait un Thanos dans une sorte d'armure technologique convertissant les foules à un nihilisme primaire, sur une planète écartée. Presque dix ans après le dernier crossover estampillé Inifinity, Jim Starlin revient à ses personnages de prédilection dans l'univers Marvel : Thanos, Adam Warlock et les personnages secondaires afférents (Pip, Gamora et Moondragon, il ne manque à l'appel que Drax pour reconstituer l'Inifnity Watch). Cette fois-ci, il n'est pas question de crossover généralisé à l'ensemble des séries Marvel, mais d'une histoire auto-contenue qui ne doit pas mettre le bazar dans d'autres titres. Les Avengers font une courte apparition 2 pages), les Defenders originaux également (Hulk, Namor et Silver Surfer, 2 pages aussi). Starlin n'emprunte donc que Spider-Man, Doctor Strange et Captain Marvel pour étoffer son équipe de sauveurs de la réalité. Même les apparitions de personnages cosmiques sont limitées à 2 entités, à nouveau pendant une poignée de pages seulement, pour un peu de figuration (et puis un comics de Starlin sans Eternity, ça n'aurait pas fait sérieux). Côté péril, il a imaginé une nouvelle menace originale mettant en danger la survie de toutes les réalités, qui ne trouve sa source ni dans Thanos, ni dans Adam Warlock. Pour être sûr de faire bonne mesure, il a saupoudré le tout de quelques clones de Thanos. Donc cette fois-ci, Starlin ne ridiculise pas les autres superhéros de l'univers Marvel en insistant sur leur manque d'efficacité, il se cantonne à son récit. Il ne peut quand même pas s'empêcher par le biais des clones d'invalider tous les récits où Thanos apparaît et qui n'ont pas été écrits par lui en indiquant clairement qu'il devait alors s'agir de clones et pas du vrai Thanos. En faisant attention, le lecteur constate également qu'un personnage souligne avec insistance que Thanos ne règle pas ses conflits à coups de poing ou de décharges d'énergie, mais qu'il gagne à chaque fois grâce à ses stratégies préparées de longue date (une deuxième petite vacherie à l'égard des affrontements physiques basiques permet au lecteur distrait de garder à l'esprit que Thanos est au dessus de la mêlée). Pour ce qui est de l'intrigue, Jim Starlin plonge le lecteur au milieu d'un mystère à plusieurs facettes. Quel événement a bien pu provoquer la folie d'Adam Warlock ? Quel est l'objectif des clones de Thanos ? Quel est ce mystérieux extraterrestre qui attend quelqu'un ? Quelle est la nature du risque pour la réalité ? En quoi Atleza Langunn est-elle spéciale ? Si ces mystères sont intrigants en eux-mêmes, Jim Starlin emploie un dispositif narratif un peu gauche pour passer d'un point de vue à l'autre : Adam Warlock réalisant ces transitions en parlant tout seul à haute voix. Ce dispositif alourdit sensiblement la narration, la rendant pataude, voire indigeste à une ou deux reprises. Cela ressemble à un mode narratif hérité des années 1970 (ce qui est vraisemblablement le cas, Starlin ayant débuté sa carrière dans ces années là). D'un point de vue visuel, Jim Starlin a conservé son style propre sur lui, minutieux, avec un bon niveau de détails dans chaque case. Il prouve à nouveau qu'il maîtrise comme personne la corpulence et le langage corporel de Thanos, ainsi que les mouvements théâtraux d'Adam Warlock. En y prêtant attention, le lecteur peut déceler que chaque personnage dispose de ses postures spécifiques, que ce soit la grâce de Gamora lors des affrontements physiques, les postures altières de Moondragon, ou les attitudes crasses de Pip (avec son cigare et sa veste à poche). Il cite à bon escient les éléments visuels qu'il a introduit avec ces personnages des les années 1970, que ce soit le vaisseau aisément reconnaissable de Thanos (Sanctuary II ou III), ou les différents costumes de Warlock (page 37 de l'épisode 1). Il a conservé son goût pour les affrontements chorégraphiés, sans excès, mais avec cohérence dans les mouvements, et les déplacements. Enfin il n'a pas perdu la main pour rendre les dangers cosmiques impressionnants et menaçants. Al Milgrom réalise un encrage soigné et appliqué perdant un peu de sa propension à utiliser des traits secs et cassants, pour plus arrondir les contours. Il n'y a que le visage de Warlock qui semble étrangement bâclé avec sa coiffure en pétard et ses rides disgracieuses. le lecteur pourra également regretter un manque de nuances dans les expressions des visages, et des personnages qui ont souvent la bouche ouverte comme principale expression. Cette histoire ne s'inscrit pas dans les meilleures réalisées par Jim Starlin, mais elle est d'un bon niveau. L'intrigue est prenante et complexe, même si son exposition manque de fluidité. Starlin prouve qu'il sait toujours marier les menaces cosmiques avec dextérité, même si la dimension métaphysique et les métacommentaires se sont raréfiés.
Habemus Bastard
Po po po po ! voilà un album vraiment intéressant et divertissant. Je me suis régalé. Même si le scénario n’est pas très original – nous suivons Lucien, un tueur à gages, qui se retrouve déguisé en curé pour échapper à son passé. Ses messes peu orthodoxes et ses cours de catéchisme atypiques sont au cœur de l’intrigue - l’histoire est plutôt bien menée et pleine d’humour. Lucien ne connait pas les règles ni les symboles mais ses paroissiens vont l’adorer ! Le personnage est diaboliquement attachant. Lucien, alias le Père Philippe, porte aussi bien la soutane que le tee-shirt du Hellfest ! Son côté décalé et son langage fleuri – un peu à la Audiard - font de lui un personnage atypique mais ô combien ensorcelant. Ce côté cynique est divinement bon. Côté graphisme, rien à dire. C’est époustouflant. Sylvain Vallée m’avait particulièrement séduit avec Tananarive. C’est du grand art de nouveau. Les personnages ont tous des trognes magnifiques. On en prend plein les yeux ! Même si il faut désormais attendre octobre pour connaitre la suite, je vous recommande de plonger délicieusement d’ores et déjà dans les traces de ce Père bien irrévérencieux aux propos blasphématoires. Ainsi soit il !
Vénus Privée - La Première Enquête de Duca Lamberti
Une jolie trouvaille que cet album à la couverture souple pas franchement ragoûtante. L'adaptation d'un roman de Giorgio Scerbanenco, auteur italien que je ne connaissais pas, par Paolo Bacilieri. Un thriller à l'intrigue classique mais qui se démarque par son personnage principal, Duca Lamberti. Il ne fait pas partie de la police et il a une personnalité singulière, cela devient à la mode après l'excellent Röd i Snön. Duca Lamberti, radié de l'ordre des médecins pour homicide, vient de passer trois ans en prison pour euthanasie. Il va être engager par un riche industriel, il doit surveiller et essayer de sortir le fils de celui-ci de son alcoolisme. La cause de cette addiction va le mener sur le meurtre d'une jeune fille. Une intrigue sombre dans le Milan des années soixante qui va explorer le monde de la prostitution. Un scénario bien construit qui repose sur Duca Lamberti, un homme aux méthodes qui sortent de l'ordinaire et à son tempérament tantôt flegmatique et tantôt sanguin, un sacré cocktail. Un polar noir qui avance intelligemment mais dont je trouve la conclusion un brin expéditive, mais cela n'enlève en rien à mon plaisir de lecture. Les phylactères jouent un rôle important, ils sont entremêlés et prennent beaucoup de place, ils cachent parfois volontairement certaines parties des dessins. La partie graphique en noir et blanc dans un style semi-réaliste est très agréable à regarder. Petites hachures et petits points (façon informatique) sont omniprésents et donnent un effet rétro à l'ambiance du récit. Les personnages sont facilement reconnaissables et leurs trognes très expressives. Notre Duca Lamberti a un petit air de Bruno Cremer. La mise en page fait très polar années 50/60 avec ses nombreux gros plans et ses magnifiques vues urbaines. Une BD que je conseille aux inconditionnels du genre et c'est avec plaisir que je lirai une nouvelle enquête de Duca Lamberti. Le soixantième titre des éditions Ici Même.
Djemnah - Les Ombres corses
J'ai eu un petit moment de doute en commençant la BD, qui me semblait aller dans une direction que je trouvais légèrement factice : le type un peu paumé dans sa vie, tombe sur un document, va explorer un lieu en rapport avec ses origines, rencontre une belle jeune femme ... Vous voyez le topo, ça sent l'histoire cousue de fil blanc dans la veine des comédies romantiques ! Eh bien pas vraiment. S'il y a bien une histoire de comédie romantique (que je trouve un poil inséré au chausse-pied), c'est avant tout une chasse aux trésors qui est proposé ici. Et la chasse est originale, puisque nous parlons de vieux papiers et de vieux gréements. Une chasse à quelque chose d'important, mais pas pour tout le monde ... Et d'ailleurs le développement est franchement intéressant, tournant autour de l'histoire de la Corse et de deux personnages centraux de son histoire : Paoli et Napoléon. Et la BD conserve un bel équilibre de l'ensemble qui fait plaisir à lire : c'est à la fois de l'Histoire, mais aussi la question de la famille, d'héritage, de recherches de documents anciens (plutôt bien mis en scène d'ailleurs) et une petite amourette dessus. L'ensemble fait écho à des thématiques actuelles (minage de l'amiante, indépendance corse, etc ...) mais reste dans une légèreté qui donne plus la sensation d'une balade sur l'île de Beauté qu'une véritable plongée dans un polar. Le dessin y est pour beaucoup, magnifiant les paysages de la Corse, la lumière et les reflets. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre en Corse pour des vacances et j'ai presque retrouvé dans mes narines l'odeur de la terre de l'île. C'est beau, franchement beau, magnifique dans les décors. Je n'en dirais pas autant des personnages, qui ont parfois des légères déformations que j'ai trouvé étrange. Surtout dans les visages. C'est plus du détail, mais j'en ai noté quelques uns. En l'état, c'est une BD surprenante par le sujet et le ton qu'elle utilise. Je ne m'attendais pas du tout au développement qu'elle produit et j'ai été séduit par le dessin. C'est une BD qui semble être passé inaperçu et c'est dommage, elle a de belles qualités. Pour ma part, je recommande !
Ulysse Nobody
Être quelqu'un - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, Sébastien Gnaedig pour les dessins, Francesca & Christian Durieux pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comportant 140 pages. Ulysse ne s'appelait pas Nobody. Ni Ulysse d'ailleurs. C'était son nom d'acteur. le nom du personnage qu'il avait créé pour son one-man-show. Son pseudo. Sa marque. Nobody comme un slogan. En cette veille de Noël, Nobody avait droit à une heure d'antenne, de 23 heures à minuit, sur Radio Plus. C'est la nuit de Noël au Havre, Ulysse Nobody se rend à la station de radio pour animer son émission. Il entre le bâtiment salue Mustapha, le vigile à la réception. Il lui souhaite un joyeux Noël. Il entre dans le studio d'enregistrement et s'installe : il enlève son manteau, pose la bouteille de vin qu'il a acheté sur la table, avec un verre. Au signal de l'animateur précédent, il salue ses auditeurs et commence à raconter son premier conte de Noël. C'est la nuit de Noël. Un pauvre petit garçon atteint de la tuberculose se désespère de n'avoir pu applaudir le clown Boum Boum avant de mourir. Mais à minuit moins une, le clown entre dans la chambre de l'enfant… Et l'enfant meurt dans ses bras, le visage rayonnant de bonheur. Noël triste. Il enchaîne avec deux autres contes tout aussi tristes, et il se fait virer par le vigile sur les ordres de Solange Chausson-Bernstein, la présidente de la station. Ulysse Nobody se rend alors à son troquet favori, où il est accueilli par ses potes comédiens qui le félicitent pour ses Noël tristes et le plaignent d'avoir perdu son emploi. Ils boivent des coups et papotent. Ulysse leur propose que chacun écrive sa bonne résolution pour l'année à venir sur un papier à cigarette, puis l'enflamme et de verser les cendres dans un verre avant de le boire. Sur le sien, il écrit : être quelqu'un. le lendemain, il se présente à l'accueil de la station de Radio Plus. Il est décidé à présenter ses excuses à madame Chausson-Bernstein, à s'aplatir devant elle, à battre sa coulpe, à promettre que plus jamais, non plus jamais, il le jure, il ne ferait une telle émission comme Noël triste, qu'il avait bu, que les fêtes le poussaient à la neurasthénie. Il salue Mustapha et demande à voir la directrice, mais celui-ci lui répond qu'il n'est plus accepté, qu'il ne peut pas l'autoriser à monter. Il rentre chez lui et il écrit une longue lettre d'excuse à la directrice. Il termine en lui souhaitant une bonne année. Il sort dehors et se rend dans un théâtre pour proposer à son propriétaire de d'y créer la saison deux de son one-man-show. L'autre lui répond qu'il ferme son établissement le soir-même et qu'il sera remplacé par un magasin bio dans dix jours. Ulysse Nobody ressort un peu abattu et il va rendre visite à son père. C'est sa nouvelle compagne qui lui ouvre, juste vêtue d'une serviette de bain. La discussion s'engage entre lui et son père qui lui reproche de continuer à gâcher son talent avec des bêtises. Par la force des choses, le seul nom de Gérard Mordillat confère un caractère d'événement à cette bande dessinée, car c'est un romancier, un poète et un réalisateur de grande renommée. Il est fort probable qu'avant même d'entamer cette bande dessinée, le lecteur sache de quoi il retourne : un acteur sans emploi qui est recruté pour être le candidat du Parti Fasciste Français aux élections législatives dans l'Aisne. Cet a priori fixe son horizon d'attente. Dès la première séquence, il découvre une narration visuelle très facile à lire : des contours détourés par un trait fin pour les personnages, une simplification des silhouettes et des visages, les doigts représentés sans phalanges. Ce n'est pas une simplification pour rendre le dessin accessible à des lecteurs enfants, mais elle confère une douceur à chaque personnage, une forme d'accessibilité qui ne porte pas de jugement de valeur sur l'individu, pas de distinction de traitement entre Ulysse, ses copains, les autres membres du Parti Fasciste Français (PFF), pas de bons contre des méchants, juste des êtres humains dans leur banalité, mais aussi leur particularité. Ulysse est un bonhomme un peu rondouillard, au regard souvent triste, la tête un peu baissée en avant comme une forme de résignation face au destin, aux épreuves de la vie qui lui sont rarement favorables. Fabio semble être un trentenaire ou un jeune quadragénaire, gentil et prévenant, sans agressivité particulière, sans volonté de nuire, avec une sollicitude réelle pour Ulysse et ses problèmes. Monsieur Maréchal, le président du PFF, est plus âgé, avec un visage un peu plus fermé, mais tout autant honnête. Marilyn semble être un peu plus dure dans ses positions, sans être non plus agressive. L'apparence simple des personnages n'empêche pas qu'ils disposent chacun d'une garde-robe adaptée à leur personnalité, à leur position sociale. le lecteur peut observer la différence en le costume bon marché de Nobody au début avec son foulard dans l'ouverture de sa chemise, et le costume trois pièces beaucoup plus chic avec une cravate lorsqu'il monte à la tribune lors de la campagne. Il sourit en détaillant la tenue de Marilyn en accord avec son caractère. le lecteur remarque que l'artiste gère la représentation des décors et des arrière-plans de manière un peu différente. le dessinateur leur donne plus de consistance qu'aux personnages, avec un niveau de détail supérieur : la grande roue en page 3, les façades d'immeuble dans les scènes en extérieur urbain, l'intérieur du studio de radio, les tableaux accrochés aux murs du troquet, l'intérieur de la petite salle de théâtre, la vue depuis la terrasse de la maison du père d'Ulysse, les différents sites remarquables du Havre, la façade de la gare de Lille Europe, la magnifique vue extérieure d'un château propriété d'un sympathisant du PFF, le pavillon de Marilyn, un plateau télé plus vrai que nature avec son pupitre de régie, une halle au marché sous la pluie, etc. Sans oublier la sculpture monumentale UP#3 des artistes Sabona Lang & Daniel Baumann, installée sur la plage du Havre à l'occasion des cinq cents de la cité en 2017. Grâce à la douceur des dessins, le lecteur s'immerge tranquillement dans le récit, à la suite de ce monsieur vraisemblablement quadragénaire, pas très bien dans sa peau, au point de mettre en l'air sa carrière, ou tout du moins de perdre son seul travail, dans un contexte professionnel peu favorable. Il le regarde exprimer une forme d'amertume qui ne dit pas son nom, essuyer les refus polis les uns après les autres, le suivant un peu plus humiliant que le précédent. La direction d'acteur se situe dans un registre naturaliste, correspondant à des adultes déjà installés dans la vie, de manière un peu précaire pour certains. Puis il se présente une opportunité de mettre à profit ses compétences d'acteur pour incarner un candidat d'un parti politique sulfureux. Ulysse Nobody semble faire siennes ces valeurs discutables. L'auteur développe des argumentaires par la bouche de ses personnages pour rendre cette éventualité quasiment plausible. le lecteur assiste à une performance d'acteur posé quand Nobody réalise un discours devant une assemblée de plusieurs centaines de personnes, se déroulant sur cinq pages. Il voit Fabio, celui qui a recruté Nobody, expliquer la stratégie de campagne, en des termes simples, dénotant un vrai savoir-faire en la matière. le récit se poursuit jusqu'aux résultats de l'élection législative, et les conséquences pour Ulysse Nobody. Il y a quelques piques bien senties : la manière de rendre le fascisme acceptable aux yeux d'une partie du public, l'attrait du salaire mensuel d'un député, les candidats qui doivent acheter et payer le kit de campagne (17.000€), un meeting qui dégénère en campagne, Ulysse gêné par les convictions antisémites et racistes d'un sympathisant, la nécessité de se prêter à l'exercice d'enregistrer des pastilles vidéo pour internet sans grand rapport avec le programme électoral, etc. Bien sûr, il y a le principe même de créer un candidat de toutes pièces, à partir d'un acteur. Mais finalement la charge contre un parti d'extrême droite bien connu se cantonne à donner le nom de Maréchal à son président (comme Marion) et au cynisme des professionnels de la politique. Il en va différemment pour le portrait dressé du personnage principal. Là encore, le lecteur présuppose qu'il va y a voir une forme de dénonciation d'un système économique qui contraint l'individu à tout accepter pour pouvoir disposer d'un travail et d'une rémunération. Mais non, le cœur de l'histoire n'est pas là non plus. Une fois l'ouvrage terminé, le lecteur le refeuillète rapidement depuis le début et il constate que les auteurs ont joué cartes sur table depuis le début. le vœu d'Ulysse Nobody pour la nouvelle année est d'être quelqu'un. Lorsque Fabio lui expose ce qu'il aura à faire pendant la campagne, l'acteur lui demande s'il montera sur scène. Lorsqu'il doit réaliser des pastilles vidéo, il peut raconter ce qu'il souhaite. Lorsqu'il est approché par Fabio, il est immédiatement sous le charme de son discours qui flatte son ego. En bon acteur, il se prépare en se regardant dans le miroir, et lorsqu'il se retrouve opérateur d'une plateforme téléphonique de vente par correspondance, il regarde le miroir intégré au cubicule de travail. En fait, le protagoniste ne semble jamais souffrir du syndrome de l'imposteur : il est dans son élément en se donnant en spectacle, en interprétant. Il se nourrit du regard des autres, de capter leur attention, d'être le centre de leur attention. le lecteur comprend alors qu'il s'agit du portrait sans concession d'un individu narcissique. Il voit comment un tel individu peut raconter des drames atroces le soir de Noël, ne pensant qu'à sa propre souffrance, sans penser un instant aux autres, aux conséquences d'un tel acte, comment son incapacité à trouver un emploi ne peut pas être entièrement imputable aux autres et au système économique. Il apparaît qu'il n'est pas un bon acteur, car il finit toujours par sortir de son rôle pour satisfaire son ego. le lecteur voit un individu incapable d'aucune forme d'empathie, uniquement préoccupé de satisfaire son plaisir en mettant en scène son ego devant un public. Il ne connaît qu'un bref moment de lucidité quand son agent Mona lui demande s'il connaît l'effet Dunning-Kruger, un effet de sur-confiance quand les moins qualifiés dans un domaine surestiment leurs compétences. Les personnes incompétentes ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d'incompétence et tendent à se surestimer. Et surtout ils ne reconnaissent jamais la compétence de ceux qui la possèdent véritablement. Il se demande si elle parle de lui, et il abandonne cette hypothèse, convaincu qu'elle parle de tous les autres qui se trouvent meilleur acteur que lui. Cette bande dessinée a été mise en avant comme une critique cinglante de l'imposture de certains candidats politiques, et de la manière dont l'extrême droite procède pour se rendre médiatiquement acceptable. Cette charge est bien présente, mais pas si implacable que ça. Cela conduit le lecteur à considérer autrement l'histoire, si facile d'accès, si simple à lire grâce à une narration visuelle douce et d'une lisibilité épatante. Il se retrouve alors partagé entre son empathie pour un être humain au chômage, sans perspective d'emploi, et son aversion pour ce même individu qui se révèle uniquement préoccupé par la possibilité de disposer d'un public dans une salle qui n'a d'autre choix que de l'écouter. Un portrait impitoyable de l'égocentrisme présent en chacun de nous.
Thanos - La Quête de Thanos
Thanos le stratège - Ce tome comprend les deux épisodes de la minisérie Thanos quest , initialement parus en 1990, écrits par Jim Starlin, dessinés par Ron Lim, encrés par John Beatty, et mis en couleurs par Tom Vincent. Thanos a plongé son regard dans le puits de l'Infinité et il y a vu que le meilleur moyen pour accomplir la volonté de la Mort est de rassembler les six gemmes de l'Infinité. Thanos va affronter à tour de rôle chacun des Anciens (Elders) qui détiennent chacun l'une des six gemmes. Ce récit révèle l'origine des gemmes et leur pouvoir. Février 1990, Jim Starlin revient chez Marvel et il revient à ses premières amours : un superhéros cosmique. En 1973, il s'était fait connaître en opposant Captain Marvel à Thanos (un personnage qu'il a créé) déjà à la recherche de la déification par le biais d'un Cosmic Cube. Puis Il avait opposé Thanos à Adam Warlock dans une histoire où Thanos professe son amour pour l'incarnation de la Mort. Avec la présente histoire, Starlin revient à son personnage emblématique et à la cosmogonie qu'il avait créée pour structurer l'univers Marvel. Il est évident que Starlin est revenu pour Thanos, sa création (même s'il continuera d'écrire quelques épisodes du Silver Surfer, en alternance avec Ron Marz). Thanos n'est pas le premier supercriminel venu ; il s'agit d'un stratège qui prépare ses batailles longtemps à l'avance. Il a donc identifié les six détenteurs des gemmes (In-Betweener, Champion, Gardener, Runner, Collector et Grand Master) et il s'est renseigné sur eux avant de les confronter. Thanos se livre à un jeu de massacre très malin dans lequel Starlin balade son lecteur avec une aisance décontractée. Chaque combat ramène un personnage que Starlin a déjà écrit ou qui a croisé Warlock et son univers de près ou de loin. Chaque gemme donne lieu à un combat sans pitié où l'intelligence joue un rôle plus grand que la force des coups. C'est un jeu de massacre futé et prenant qui repose sur autre chose que la violence extrême ou la cruauté. Ron Lim est toujours dans un registre juste assez détaillé et encore un peu enfantin. Il n'a pas l'envergure et la maturité de Starlin, mais il n'est pas encore passé dans le registre croquis répétitifs et laids qu'il adoptera à partir de Infinity Crusade. Pour les amateurs de Starlin, il est un peu horripilant de constater qu'il a cédé à la facilité en ramenant Thanos et Drax à la vie, invalidant ainsi la fin définitive des aventures d'Adam Warlock. Passé ce moment d'agacement, j'ai retrouvé avec plaisir ce scénariste qui sait où il va et qui tisse des intrigues qui reposent souvent sur l'intelligence des personnages, plus que sur leur force brute. Les dessins ne sont pas très sophistiqués, mais ils portent honnêtement l'histoire. Armé des six gemmes de l'Infinité, Thanos menace la survie de la réalité telle que la connaissent les superhéros de l'univers Marvel dans Infinity gauntlet.
Petite Voleuse
Que fais-je de significatif dans ma vie ? - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, en 1 seul tome. Elle est initialement parue en 2014, écrite, dessinée et encrée par Michael Cho, un artiste canadien (né en Corée du Sud). La mise en couleurs repose sur une seule teinte : un rose assez soutenu dans une teinte entre rose bonbon, chaud ou cuisse de nymphe émue. Corrina Park travaille pour une agence de publicité ; elle crée des slogans pour des produits divers et variés. L'histoire commence par une réunion pour trouver des slogans vantant les mérites d'un parfum pour fillettes de 9/10 ans. D'une manière sarcastique, elle en propose un avec un fort sous-entendu incestueux. Ses collègues la regardent bizarrement. Au sortir de la réunion, Candi (la secrétaire) lui propose de sortir vendredi soir pour rencontrer des mecs. Corrina est indécise. Elle rentre chez elle par les transports en commun, pour retrouver son appartement de taille modeste (mais pas minuscule) et son chat. En chemin, elle songe qu'elle n'avait accepté ce travail que pour disposer d'un revenu, et pouvoir consacrer son temps libre à l'écriture d'un roman qu'elle n'a jamais commencé. En ouvrant ce tome, la première chose qui saute aux yeux sont les dessins qui évoquent immédiatement ceux de Darwyn Cooke (par exemple "Parker l'Organisation" ou "La nouvelle frontière"). Le trait de Michael Cho a la même élégance avec de forts contrastes de noir & blanc. Il utilise de la même façon une seule couleur qui joue sur ces contrastes, sans les atténuer, tout en habillant les surfaces pour en augmenter le relief ou pour mieux distinguer les contours. Si la ressemblance est frappante, il ne s'agit pas de plagiat. Cho ne dispose pas du même niveau d'intelligence graphique dans la composition de ses pages. Il est vrai qu'il ne s'agit pas non plus d'un comics d'action, mais d'une chronique de vie. Cho n'épure pas ses dessins au même point que Cooke : il conserve plus de détails dans ses images. Là encore, il s'agit d'un choix justifié par la nature du récit, plus concret, plus inscrit dans l'environnement urbain de cette grande ville (sûrement Toronto). Dès la première séquence, le lecteur observe des gens normaux en train d'évoluer, de réfléchir dans le cadre d'une réunion de travail, avec des morphologies normales et distinctes, et des expressions de visage normales et différentes. Ils présentent une attitude mesurée qui n'exclut par la réprobation devant le faux pas professionnel de Corrina (oser tourner en dérision un produit), ou l'attitude amicale et souriante (l'inviter à prendre un verre en groupe après le repas). Michael Cho donne une importance à l'environnement urbain, en représentant avec soin (mais pas jusqu'au photoréalisme) les façades de immeubles, les usagers de la voie publique, l'intérieur de l'appartement de Corrina. À plusieurs reprises, il consacre un dessin en double page au paysage urbain, établissant ainsi une relation entre la fréquentation et l'éclaire, avec l'état d'esprit de Corrina. Il ne s'agit pas d'une étude sur l'impact psychologique de la vie en milieu urbain. Il s'agit plus de montrer l'environnement dans lequel Corrina Park évolue, en laissant au lecteur le soin de s'y projeter pour ressentir son influence sur son quotidien. En y prêtant attention, le lecteur peut également percevoir la présence des affiches et enseignes publicitaire dans le décor urbain. Michael Cho a choisi de ne pas les rendre omniprésents ; il s'agit d'une présence discrète mais bien réelle. Le fruit du travail de Corrina Park a une incidence subliminale sur la vie des habitants, sans qu'il soit possible de déterminer si elle bénéficie à autre chose que le système du capitalisme, une sorte de bruit de fond. Le thème principal du récit est classique et basique : une jeune femme prend conscience que son quotidien est en décalage avec les aspirations qu'elle pouvait avoir quand elle était étudiante en littérature. Elle a trouvé un boulot qu'elle savait alimentaire, mais pour autant elle n'est pas passée à l'acte en utilisant son temps libre pour écrire le livre qu'elle s'était promis d'écrire. Corrina Park n'est pas amère, ni même déçue par ses propres actions. Il y a juste un sentiment d'insatisfaction qui la gêne aux entournures. Par le biais de sa voix intérieure, Michael Cho dépeint une jeune femme tranquille qui constate plus qu'elle n'analyse. Elle est à un moment de sa vie où la réalité du quotidien finit par s'imposer, où les rêves se délitent petit à petit. Le lecteur éprouve une empathie entière pour cette jeune femme grâce aux moments choisis par Cho, et à la manière dont il laisse le lecteur éprouver ses propres sentiments. Par exemple, Corrina regarde la télévision, d'abord des informations en direct d'un atterrissage d'avion difficile, puis d'un ours blanc sur la banquise. Charge au lecteur de relier les points entre la déception de Corrina vis-à-vis de son travail, l'imposture du reportage dans lequel le journaliste fait tout pour dramatiser l'événement alors que les témoins expliquent qu'il s'agit d'un incident sans gravité pour les passagers, et enfin l'importance de la valeur représentée par le risque de l'extinction d'une espèce en voie de disparition du fait du réchauffement climatique. Michael Cho sait mettre en scène cette remise en question des valeurs de son personnage, sans pathos, sans dramatisation, sans jargon psychanalytique, en toute simplicité et de manière naturelle. Il n'oublie pas quelques moments humoristiques, voire décalés. Ayant remarqué la baisse de motivation de Corrina, son patron lui livre sa façon de voir leur métier, une vraie profession de foi, qui prête à sourire (non pas de ridicule, mais de valeurs sujettes à caution). Michael Cho est tout aussi à l'aise pour faire transparaître discrètement le poids de la solitude urbaine, au travers de la relation très normale que Corrina entretient avec son chat. En plus de la perception de son environnement par Corrina, il utilise une deuxième métaphore qui justifie le titre du récit. Corrina Park vole de temps à autre un magazine dans la superette où elle fait ses courses (shoplifter en anglais). Ce petit accès de malhonnêteté fait écho à son ressenti d'être malhonnête vis-à-vis de la société en se contentant d'une vie matérielle sans motivation la justifiant à ses yeux. Cette histoire n'est pas une grande révolution dans l'histoire des comics, juste un récit intimiste d'une prise de conscience très concrète, à la fois personnelle et universelle. Le lecteur est conquis par les dessins rendant bien compte de l'environnement urbain (sans le dramatiser ou l'enlaidir) peuplé par des personnages sympathiques, sans être fades. Il suit l'évolution de l'état d'esprit de Corrina par le biais de scènes ordinaires, sans effet de manche, ou scènes chocs. Au final, l'auteur aura réalisé un récit à l'image son personnage : calme et posé, aboutissant lui aussi à la même prise de conscience : autant faire une bande dessinée qui parle de la condition humaine et d'un aspect particulier qui lui tient à cœur, plutôt que de perdre son temps à faire de la BD alimentaire et industrielle.
Celeste
J'ai apprécié cette série qui met en valeur la personnalité de la gouvernante de Marcel Proust. J'avais déjà été séduit par la façon de Chloé Cruchaudet dans Mauvais genre. L'autrice avait choisi une thématique originale traitée avec une belle maîtrise graphique et littéraire. J'ai retrouvé ces qualités dans "Celeste" en plus affirmées encore. Aborder une histoire où Proust est omniprésent obligeait l'autrice à positionner son niveau de langage à la hauteur du personnage. Cette biographie de Celeste est très documentée à partir de sources comme indiquées en fin d'ouvrage. De plus l'autrice introduit des passages directement issus des romans de Proust. Cruchaudet a donc soigné la mise en scène et son découpage pour produire un récit cohérent où les dialogues de l'autrice se fondent avec bonheur avec l'esprit du romancier. Je ne suis pas un spécialiste de l'œuvre de Proust et cette lecture m'a ainsi surpris sur la personnalité très atypique du romancier. Aux antipodes d'un artiste bohème ou maudit, un des atouts du récit est de montrer que le génie novateur pouvait éclore partout. Le graphisme de Cruchaudet équilibre parfaitement l'esprit littéraire de la série. Le trait est souple, fin et d'une grande légèreté qui convient très bien au domaine des souvenirs proustiens. C'est à la fois tangible et éphémère avec un mélange de documentaire et de poésie. La mise en couleur participe à la volupté de la narration avec une prédominance de tons mauves quelquefois cassés par des couleurs plus vives dans les rouges. J'aurais probablement savouré cette série d'avantage si j'étais un grand lecteur de Proust mais malgré ma faiblesse dans ce domaine j'ai vraiment apprécié cette belle lecture.