Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario.
Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage...
J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !)
Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
Les animaux eux ne mettent jamais de masques.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, d'inspiration autobiographique. Sa première édition date de 2021, et elle compte 70 pages en noir & blanc. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli, auteur complet, scénario et dessins. Il s'agit de sa quarantième bande dessinée, la précédente étant le promeneur du Morvan parue en 2019. Elle se termine avec une postface de deux pages en petits caractères.
La rue Thiers. À la fin des 1970, en Meurthe et Moselle, à Mont Saint-Martin, la famille de Vincent habitait rue Thiers. Si ses souvenirs de ce temps-là sont si incertains, c'est parce qu'il alors était trop occupé à faire face à la grimace. Occupant l'espace resserré entre les bords de la fenêtre et les rideaux, le voilà dans le temps arrêté de la rue Thiers, comme elle s'appelait à l'époque des usines, aujourd'hui silencieuse et vide, quand elle était la plus passante et la plus bruyante quand autobus et autres poids-lourds faisaient vibrer la maison elle-même. Impression. Il se tient immobile comme devant le miroir et son reflet. C'est cette rue immuable qui lui donne l'impression qu'il est toujours le même, ou plutôt que celui qu'il est contient encore une part de celui qu'il était.
La grimace. Soudain des silhouettes fugitives font irruption dans la rue. Qu'est-ce que c'est ? Qui sont-elles ? Ce sont ses camarades du passé. Ils sont là exprès : ils ont dû guetter son retour et ils reviennent pour lui faire la Grimace, pour qu'elle se réactive. Et il devient le reflet de ce qu'il voit. La case-fenêtre ne le protège plus et il se déforme. Voilà qu'à son tour maintenant, il refait la Grimace. Dehors ses copains font des grimaces d'enfant et il en fait de même par mimétisme. L'usine. L'adulte se souvient qu'enfant il sentait une odeur envahir parfois les rues : une des odeurs de l'usine qui s'immisce silencieusement, un rappel qu'elle est bien là. le tabac. Vincent adulte se retrouve dans la chambre qui apparemment est la sienne, mais qui devrait normalement être celle du dessous, celle qui possède une terrasse. Ce n'est pas grave, de celle-ci, il voit le bois de peupliers d'un peu plus haut. Elle est peut-être seulement un peu plus basse de plafond. Quelqu'un est venu pour préparer son lit. Son tabac sent bon et il en aime l'odeur, mais elle est détestable quand il est fumé. C'est pour ça qu'il aurait préféré la chambre d'en-dessous, pour pouvoir aller sur la terrasse. Il doit descendre : passer du sommet de la maison, zone symbolique dédiée à l'imaginaire qui y déploie ses ailes, à sa base stabilisant et maintenant l'édifice par son enracinement dans la terre-mémoire. En descendant les escaliers. Grâce aux escaliers qu'il emprunte, il va rejouer malgré tout la mélodie du passé. Ils sont une portée musicale dont les notes sont des creux dans le bois de la rampe ou les défauts particuliers de vieilles marches. Arrivé en bas, il voit sa mère qui l'attend avec sa petite sœur habillée et le manteau sur le dos, avec son cartable : c'est l'heure d'aller à l'école.
Dès la première page, le lecteur découvre ou retrouve les particularités graphiques si prégnantes de l'auteur : des dessins avec une forte densité de noir et de gris dans chaque case, une minutie dans les détails marquée d'une forme de naïveté dans certaines représentations, un gauchissement des formes et des perspectives, une représentation des personnages qui fait qu'il n'est pas possible de les prendre complètement au sérieux, à la fois du fait d'expression parfois ridicules ou simplettes, et de leur nez en trompe de papillon recourbée. Sur la planche 3, il voit aussi les cases biseautées, en trapèze pour introduire une forme de désordre. En bas de cette même page, l'artiste utilise une déformation en œil-de-chat. En planche 6, il réalise une savante construction de page : dans la partie gauche de la planche, Vincent descend l'escalier, étant représenté à trois niveaux différents, chaque palier desservant une pièce différente dans la partie droite de la planche, sans bordure de case entre les deux, avec les cloisons séparant les pièces en vue de dessus, une construction savante et complexe, parfaitement lisible. le premier phylactère n'arrive qu'en planche 7. En planche 8, il réalise un dessin en pleine page, avec à nouveau Vincent représenté à trois endroits différents, ayant progressé en marchant. Planche 10 : seulement deux cases muettes racontant un accident de camion transportant des cochons. Planche 18 : une case centrale en insert sur des cases disposées en deux bandes. Planche 29 : des cases de la largeur de la page pour montrer les joueurs répartis sur la largeur du terrain de football. Planche 54 un dessin en pleine page montrant l'extérieur de la maison de la famille des Vanoli, et trois inserts pour montrer ce que fait chaque membre dans une pièce différente. La planche 67 est un dessin en pleine page, repris à l'identique pour la couverture qui a bénéficié d'une mise en couleur en bleu.
Cette forme de diversité dans la construction des planches, et de pointe de caricature dans la représentation des individus (le nez en trompe de lépidoptère, leurs membres parfois un peu caoutchouteux, la position pas toujours très naturelle de leur main) n'empêche en rien un niveau de détails élevé. le lecteur s'en rend compte dès la première page avec la vue générale de la rue Thiers : chaussée, trottoirs, poteaux électriques, pavillons à l'architecture différente (toiture, rambarde, persienne, forme des fenêtres, cheminée, porte de garage), arbres d'alignement. de page en page, le lecteur apprécie cette qualité descriptive, cette représentation des environnements quotidiens de Vincent enfant : son pâté de maison, le grand jardin, sa chambre, l'entrée de la maison, la cave, la chambre de sa sœur Catherine, le grenier, la buanderie, le terrain de foot, les rues alentour, la chambre du fils de la propriétaire avec sa collection de masques, la passerelle au-dessus du complexe industriel, la vision des cheminées des hauts fourneaux, etc. Il lui suffit de regarder le dessous de caisse du camion renversé en bas de la planche 10, pour voir le savant mélange d'éléments techniques précis et réalistes, et d'éléments fantaisistes maîtrisés venant accentuer l'impression : mine de rien, l'artiste fait œuvre d'une reconstitution historique minutieuse et bien fournie. Dans la postface, Vanoli explique que dans son enfance, chaque fois que lui ou un de ses camarades émettait une fantaisie, surtout une qui ressemblait à se donner de l'importance, ou avoir une trace de prétention, il était tout de suite moqué. Il fallait toujours se faire remettre à place, et l'humour et l'ironie avaient vite fait de leur rabattre le caquet, leur faisant avoir honte d'avoir pu se croire plus malin. C'est pour ça que ses pages seront toujours noires, et sûrement aussi à cause de cet état d'esprit de moquerie permanente d'alors que les facéties grotesques y occuperont toujours une place.
Dans cette même postface, l'auteur explique également qu'il se représente sous les traits d'un adulte archétypal car c'est celui adulte qui raconte et revit les scènes, alors quel intérêt de se redessiner enfant ? Cette bande dessinée relève donc des souvenirs d'enfance, entre 1975 et 1981, c'est-à-dire quand l'auteur avant entre 9 et 15 ans. Il explicite son objectif : une volonté nostalgique de faire revivre cette période. Mais tout s'est donc transformé dans son esprit et surtout pendant la conception car c'est bien au moment de dessiner les planches que lui viennent toujours les idées précisées, les solutions, les prises de position esthétiques : les choses qu'il écrit ou qu'il imagine avant se transforment quand il dessine sa page. de fait, le lecteur découvre bien des souvenirs d'enfance, en ayant conscience qu'ils ont été transformés par la mémoire, et retranscrits avec une pointe de dérision. En vrac : une expression étrange utilisée par sa mère pour saluer ses connaissances dans la rue (Pour rien, bonjour Madame), aller chercher le lait à la ferme, l'accident du camion transportant les cochons, le plaisir intense de boire la crème du lait, aller jouer au sous-sol, la crainte diffuse de la fermeture des usines, aller jouer dans le grand jardin, les après-midis d'automne passés à s'ennuyer dans le jardin, le père qui organise une aventure pour aller dans le grenier, un match de football interclasse, le souvenir de s'être perdu à quatre ans pour aller à l'école ménagère de sa mère, le visionnage du film le cuirassé Potemkine, les pollutions nocturnes, le paysage industriel, sa mère restant debout lors d'un repas chez la belle-famille en guise de protestation, etc. Ce sont des petits moments de l'enfance, des expériences universelles dans ce qu'elles apportent, et totalement spécifiques à l'enfance de l'auteur.
Ces souvenirs sont aussi une reconstitution historique avec des artefacts culturels : Chéri Bibi (1976, 46 épisodes, 13mn), Croc-Blanc (1906) de Jack London (1876-1916), Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier (1811-1972), Pink Floyd, le Muppet Show, le cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein (1898-1948), une représentation avortée des Fourberies de Scapin. En filigrane, c'est la perception inconsciente d'une réalité sociale, celle de l'industrie de la sidérurgie dans le bassin Lorrain à la fin des années 1970. Il est question de l'ampleur du bassin industriel, des usines qui composent le paysage, de la menace de leur fermeture dans une mesure non quantifiée et donc du chômage comme une épée de Damoclès. Les deux souvenirs les plus vivaces de l'enfant sont celui de marcher sur le dos de la bête, c'est-à-dire l'usine avec son odeur, son grondement qui se transmet au corps, ainsi qu'une journée où tout s'est arrêté (planche 55) où toute la population avait d'abord voulu s'isoler, comme honteuse d'avoir été frappée et trahie, avant d'oser sortir à nouveau pour réagir. le lecteur en déduit qu'il s'agit du 19 décembre 1978, journée Ville morte, puis manifestation de vingt-cinq mille personnes. Cette planche (numéro 55), comme toutes les autres, présente un titre en haut : Silence (2), ce qui renvoie par rapprochement à la page intitulée Silence (planche 24) où Vincent contemple la partie potagère du jardin, en silence.
L'ouvrage se termine de six pages, au cours de laquelle l'auteur parvient à s'évader. le lecteur comprend que Vincent est entré dans l'âge de l'adolescence où il s'émancipe, devient plus autonome et construit sa personnalité adulte avec ce qu'il a été enfant, ce qui a été transmis par ses parents et par son environnement, et ses expériences sans eux, avec d'autres individus. Finalement, il n'aura presque pas parlé de sa sœur. Pour autant, le lecteur a découvert avec curiosité ces souvenirs d'enfance, transcrits par une narration visuelle aussi élégante et sophistiquée, que potentiellement déroutante par son esprit de dérision et de fantaisie. Il a fait l'expérience de l'universalité de certaines prises de conscience, de la manière dont l'environnement géographique, familial, socio-culturel façonne l'enfant et l'adolescent en devenir, avec une forme aussi personnelle qu'affective à sa manière.
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984.
Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser…
Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais…
Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.
Ne pas ramasser la savonnette dans les douches communes
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre ; il vaut mieux être familier des principaux ennemis de Batman pour pouvoir pleinement l'apprécier. Ce tome comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement publiés en 2003, avec un scénario de Dan Slott, des dessins de Ryan Sook, un encrage de Wade von Grawbadger et Jim Royal, une mise en couleurs de Lee Loughridge, et des couvertures d'Eric Powell.
Il y a un siècle ou deux, dans la cave de la bâtisse où sera plus tard construit l'asile d'Arkham, un individu se livre à des pratiques médicales interdites dans le plus grand secret. de nos jours, un juge rend son verdict. Warren White (surnommé le grand requin blanc) s'est rendu coupable de fraudes à grande échelle, s'étant toujours vanté que seules les petites gens payent des impôts. Pour éviter le pire, son avocat a plaidé la folie. le juge retient cet argument, White évite la prison mais la sentence le condamne à un internement à l'asile d'Arkham. Dans le véhicule qui le transfère sur place, il voyage avec Mad Hatter, Scarecrow et Riddler. C'est dans ces conditions qu'il découvre cet établissement dont il n'avait jamais entendu parler. Il partage une cellule avec un tueur en série persuadé de communiquer avec des fantômes. Lors de sa première douche, il fait tomber sa savonnette et c'est le Joker qui lui ramasse. Il se rend régulièrement aux consultations avec Anne Carver, la psychiatre d'Arkham, bien décidé à réussir à la soudoyer pour être transféré dans un autre établissement.
Pendant des années, Arkham asylum (1989, de Grant Morrison et Dave McKean) a été la meilleure vente de recueil de DC Comics. Il était donc logique que l'éditeur essaye de décliner ce concept en franchise. Pour commencer, l'asile d'Arkham est souvent apparu dans les séries mensuelles de Batman (par exemple Last Arkham, 1992), mais pas de minisérie à l'horizon. Lorsque le lecteur plonge dans Living Hell (qui porte donc l'étiquette Arkham asylum), il éprouve l'impression d'un récit sympathique, sans prétention. Certes il y a les couvertures d'Eric Powell (créateur et auteur de The Goon), légèrement exagérées, sombres à souhait, avec un savoureux fumet gothique, mais ce n'est pas lui qui dessine l'intérieur.
La première scène semble n'être là que pour souligner que le site d'Arkham a toujours été le lieu de meurtres perpétrés par des individus pas très bien dans leur tête. Certes, White côtoie des grands criminels (Joker, Killer Croc, etc.), mais le lecteur sait que la règle dans ce genre de récit est que ces personnages ne connaîtront pas d'évolution significative. Or les nouveaux personnages introduits brillent par leur simplisme : Doodlebug (prêt à tuer pour ses graffitis), Junkyard Dog (trouvant ses armes dans les ordures), Jane Doe (une amnésique experte dans l'art de décrypter le profil psychologique d'un individu pour assumer sa personnalité). Slott semble reprendre la recette utilisée par Alan Grant des années auparavant, enrichissant la galerie d'ennemis de Batman avec des criminels normaux (= sans superpouvoirs), mais avec un sacré grain (par exemple Zsasz). Les dessins de Ryan Sook sont sympathiques, entre simplisme et insistance prononcée à dessiner des visages habités par d'étranges émotions peu réconfortantes. Lee Loughridge insiste sur des teintes sombres et inquiétantes, pour une ambiance vaguement menaçante.
Mais il y a cette scène (très chaste) sous la douche, avec un Joker très suave, dans laquelle Slott manie le sous-entendu avec retenue (ne jamais se baisser dans une douche commune en prison) et Sook donne une interprétation visuelle du Joker originale et déstabilisante. Quelques scènes plus loin, il y a une relation sexuelle (non explicite) tarifée entre deux détenus). Slott développe plusieurs personnages très originaux, avec chacun leur histoire sortant de l'ordinaire : Aaron Cash (le responsable de la sécurité, avec une mise en scène de sa motivation remarquable), Jane Doe (avec ses méthodes empruntées à Monsieur Ripley de Patricia Highsmith), et le plus étonnant de tous Humphry Dumpler (aussi simplet qu'imprévisible, avec une apparence aussi naïve que stressante). Décidemment il ne s'agit pas d'une histoire pour les enfants, et les personnages présentent une épaisseur insoupçonnée, Warren White refusant également de jouer la simple victime effarouchée dans ce milieu angoissant.
Au bout de deux épisodes, le lecteur s'est préparé à avoir une succession d'histoires courtes, n'ayant que comme seul fil conducteur la présence de Warren White. Son sentiment se confirme avec le troisième épisode, consacré à Humphry Dumpler (Humpty Dumpty), personnage s'exprimant en rimes, avec une narration s'apparentant à celle d'un conte pour enfant. Slott s'en tire avec adresse, insérant même une référence à l'époque où Batman se battait dans des décors de machines à écrire géantes, le Sprang Act qui a interdit la construction de ces objets géants et leur implantation à Gotham (en référence à Dick Sprang). Avec un sourire de suffisance, le lecteur entame la deuxième moitié du tome, ayant bien compris qu'il aura droit à 3 autres récits distrayants à la saveur originale. C'était sous-estimer Dan Slott qui a bel et bien construit une intrigue en bonne et due forme, savamment tissée pour que tous les fils des intrigues secondaires finissent par participer à une intrigue principale, avec une habilité remarquable. La scène d'ouverture finit elle aussi par s'intégrer au schéma narratif global, pour une histoire prenant un tournant vers le surnaturel, avec participation du Demon de Jack Kirby.
Comme beaucoup de ses collèges, Ryan Sook s'intéresse plus aux personnages qu'aux décors, laissant Lee Loughridge combler les arrières plans avec des camaïeux appropriés. Il est visible dans ce récit qu'il est fortement influencé par Kevin Nowlan (ou Modern Masters volume 4), en particulier dans la façon de dessiner les contours d'un trait fin d'épaisseur constante, et de réduire à leur plus simple expression les traits des visages. Mais il a bien appris sa leçon et il sait également reproduire la manière dont il utilise l'épaisseur des traits pour conférer des expressions ambigües ou menaçantes aux personnages. Il conçoit également des apparences spécifiques pour chaque personnage, les rendant immédiatement reconnaissables. Pour une raison mystérieuse, il dessine souvent les individus avec des épaules tombantes. Même si Sook abuse de la facilité qui consiste à se passer de dessiner des décors, ses personnages possèdent une forte présence dans chaque case (avec une interprétation aussi personnelle que convaincante du Joker), et Loughridge masque avec efficacité ce manque d'arrières plans.
Parti pour une suite d'épisodes plaisant mais sans grande envergure, le lecteur découvre petit à petit des personnages inoubliables et pour certains improbables (Aaron Cash, Warren White, Jane Doe, Humphry Dumpler), dont les actions finissent par s'insérer dans une intrigue consistante et intelligente, avec des sous-entendus pas si innocents que ça. La personnalité graphique de Sook lui permet de se faire pardonner la trop grande absence de décors.
DC Comics remettra encore un peu de temps avant de réussir à capitaliser sur le nom Arkham Asylum : Joker's asylum (2008), Arkham reborn (2009), Arkham asylum - Madness (2010), Joker's asylum Vol. 2 (2010), etc.
Nihilisme
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Il s'agit d'une histoire de Punisher (Frank Castle) complète en un seul tome initialement paru en 1989, sous forme de graphic novel (format de bande dessinée européenne, avec reliure rigide).
Tout commence avec une pleine page de Punisher en train de suer à grosses gouttes dans un endroit complètement noir. Il évoque des voix provenant de l'extérieur d'individus qui ne peuvent pas le voir et il évoque également un avertissement donné par ses instructeurs dans le camp d'entraînement des Marines. Punisher s'apprête à interrompre une livraison de drogues en plein désert de l'Arizona (à moins que ce ne soit le Nevada ou l'Utah). Après avoir exécuté froidement son quota de trafiquants, Castle prend en charge un agent du FBI blessé au cours de la fusillade. Ce dernier lui apprend qu'avec son partenaire, ils s'apprêtaient à démanteler une partie de ce réseau géré par un dénommé Cleve Gorman. Ce nom rappelle à Castle un individu particulièrement odieux côtoyé dans ce camp d'entraînement, avant de partir pour la guerre du Vietnam. Ce camp paumé avait été surnommé Big Nothing, et Gorman après avoir mis sa raclée à Castle avait également surnommé ce dernier Big Nothing, s'arrogeant lui le nom de Big Ma. Punisher se met donc au travail pour faire ce qu'il sait faire de mieux : massacrer du criminel.
C'est un peu le cadeau d'excuse offert par Marvel à Steven Grant, Mike Zeck et John Beatty. Punisher est un personnage créé en 1974 par Gerry Conway et Ross Andru dans un numéro d'Amazing Spiderman. En 1986, Steven Grant et Mike Zeck transforme cet Exécuteur (Mack Bolan, créé en 1969 par Don Pendleton) au rabais en un héro urbain en guerre contre les criminels dans Circle of Blood (Cercle de sang), une minisérie en 5 épisodes. Mais Mike Zeck prend du retard dans ses dessins et est incapable de tenir les délais mensuels pour le cinquième épisode. du coup Marvel refile les dessins à Mike Vosburg, Steven Grant solidaire de Zeck refuse de terminer le scénario qui est confié à Mary Jo Duffy, pour un final très en dessous des quatre premiers épisodes.
C'est donc avec un énorme plaisir que les fans accueillent cette histoire complète entièrement réalisée par Grant, Zeck et Beatty. Dès la première page, l'ambiance happe le lecteur. Pour cette histoire, Steven Grant (scénariste habitué des superhéros pour des histoires peu remarquables, sauf sa série Whisper) retrouve le ton de la minisérie initiale. Il limite la quantité de phylactères et rédige les cases de pensées de Castle de manière lapidaire en phrases très courtes et peu nombreuses. Et surtout il apporte une vision radicale du personnage. Lors d'une interview, il explique qu'il s'est inspiré de sa vision du nihilisme selon Martin Heidegger (1889 – 1976). Punisher est un individu qui poursuit son but (l'élimination des criminels) tout en sachant que ses actions ne pèseront rien au regard de l'Histoire (et sont même dépourvues de sens) et que tout se terminera par sa mort. En 1986, et même en 1989, un héros animé par une telle philosophie dans un comics grand public, c'est du jamais vu. On est très loin des superhéros, même si Grant et Zeck ne peuvent pas s'affranchir complètement du costume à tête de mort avec les gants blancs. D'un autre coté, ils ne se gênent pas pour insérer de nombreuses scènes pendant lesquels Castle est en civil. le cynisme de Punisher affleure également régulièrement, en particulier lorsqu'i ironise sur la qualité médiocre de la finition des habitacles des voitures américaines.
Steven Grant écrit donc une histoire de Punisher avec une trame classique (sans oublier l'expérience acquise en tant que soldat au Vietnam), mais avec une intensité exceptionnelle. le lecteur ressent la catharsis née de l'exécution des criminels par le héros, mais sans jamais souhaiter être à sa place. Grant introduit une composante psychologique supplémentaire (la schizophrénie) en faisant dire à Castle que Punisher est une personnalité séparée de la sienne. le niveau de violence reste très élevé, malgré les années qui ont passé et qui relativisent parfois ce qui semblait avant intense.
Mike Zeck et John Beatty ont donc disposé du temps nécessaire pour finir chaque planche. Punisher est semblable à la couverture : massif, bardé de muscles, avec un regard dur et mort. Mike Zeck s'est lui aussi émancipé des illustrations traditionnelles de superhéros pour un style plus classique. Avec l'encrage de Beatty, il donne un regard très intense à Punisher qui sous-entend une détermination inébranlable. Chaque individu est aisément reconnaissable, sans être exagérément typé. Les vêtements des personnages ressemblent à des vêtements ordinaires. Il apporte un soin particulier aux décors intérieurs qu'il s'agisse d'un bureau dans une base militaire, ou du hall d'accueil d'un bordel. La mise en page est très aérée avec une moyenne de 4 cases par page. Les scènes d'action font vraiment mal chaque fois qu'un coup est porté. Et il y a une superbe voiture de sport qui subit un démantèlement aussi brutal que soudain. Zeck et Beatty ont donc conservé l'efficacité des dessins de comics d'action, tout en gommant les clichés des superhéros. Donc malgré la carrure de bodybuilder de certains personnages et le costume de Punisher, les illustrations décrivent une ambiance réaliste dynamisée par la testostérone. Il faut aussi souligner le travail de Ken Bruzenak (le lettreur) qui a une façon bien à lui de rendre le bruit des armes à feu.
Cette histoire distille déjà la quintessence de Punisher pour un récit sec, nerveux et nihiliste, sur une structure classique.
POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE PUNISHER ET SES SÉRIES –
En 1987, Mike Baron et Klaus Janson lancent une série continue qui prouve que le personnage peut porter sur ses épaules une série mensuelle, puis bientôt deux et mêmes trois chaque mois (avec Punisher war journal et Punisher war zone, grâce à l'apport déterminant du scénariste Chuck Dixon).
Malheureusement ce succès s'accompagne d'une augmentation d'histoires de mauvaise qualité et les 3 séries finissent par s'arrêter. Il faudra attendre l'arrivée de Garth Ennis au scénario en 2000 pour retrouver un Punisher crédible dans Welcome Back, Frank sous le label Marvel Knights. À la suite de quoi, Ennis a profité de la création d'une branche plus adulte (Marvel MAX) pour écrire une autre série indépendante Punisher MAX.
Voilà une très belle surprise que cette série horrifique inspirée du folklore coréen !
Jae-Shin est un jeune homme qui a du s'habituer à vivre avec le surnaturel... Depuis qu'il est môme, il voit et entend des monstres et des fantômes suite à une tragédie. Aujourd'hui, jeune romancier sans réel succès, il doit passer par des petits boulots pour assurer son quotidien. Sa seule motivation : retrouver la femme qui lui apparaît en rêve toutes les nuits et qui lui dit qu'elle l'attendra... C'est quand il entend parler de disparitions mystérieuses dans le quartier de Nan Yak qu'il décide de s'y installer pour réaliser rapidement que ces histoires de fantômes sont loin d'être des fadaises...
Si j'ai un peu tiqué sur le dessin en entamant ma lecture (je trouve que la représentation des personnages est assez sommaire), je me suis rapidement laissé prendre par cette histoire où le surnaturel règne. Et puis apparaissent les premières créatures, et là j'ai fait "Whaaa !!! J'adore !" ; on peut dire que les coréens ont un sacré bestiaire et que nos auteurs ont su trouver une histoire à la narration intense et immersive !
Si je ne me trompe pas , c'est la première série de cette nouvelle collection "Kbooks dark", en tout cas ça commence sur les chapeaux de roue et que c'est plutôt très bien trouvé pour l'inaugurer !
Vivement la suite !
Voilà un très beau portrait de femme, marqué par l’ouverture aux autres, doublé d’une évocation historique intéressante.
Dès que j’ai vu la couverture, j’ai su que je ne résisterais pas à l’achat. Je la trouve splendide, avec ce personnage d’Otama qui se tourne vers nous alors même que ses compagnons nous tournent le dos. La composition, la finesse du trait, le choix des couleurs, le style pictural qui rappelle certains courants impressionnistes… j’adore cette couverture.
Ensuite vient le personnage d’Otama et le couple qu’elle forme avec Vicenzo, son seul unique et grand amour. Cette passion pour l’art, cette ouverture aux autres, ces incessants échanges culturels, cette humilité, cette simplicité. L’image que les auteurs donnent de cette grande petite dame fait naitre en moi un profond respect pour cette dernière. Son humilité ne bride pas sa détermination, son ouverture aux autres ne l’enferme pas dans un rôle ou un statut. Elle n'est pas plus soumise que libérée. Elle est... tout simplement.
Le fait que les auteurs aient choisi ce personnage historique n’est sans doute pas anodin (lisez le nom des auteurs et sachez qu’Otama va partager sa vie entre le Japon et la Sicile). Cela se ressent dans la manière dont certaines thématiques sont illustrées, et c’est certainement ce petit supplément d’âme qui fait la différence.
Pour des raisons pratiques, j’ai apprécié le fait que le sens de lecture de l’album soit de gauche à droite (rien à faire, c’est plus facile pour moi) mais il s’agit bel et bien d’un manga, avec les codes du genre. Mais un manga très sobre dans sa narration, doté d’un dessin au style réaliste facile d’accès et soigné.
Cet album constitue donc une excellente surprise. Instructif du point de vue historique, il permet surtout de découvrir un personnage attachant autant qu’inspirant.
J’ai acheté cet album sur un coup de tête, à prix très réduit (pas de prix unique du livre en Angleterre, où je vis), attiré par la superbe couverture, intrigante au possible avec cette vague de livres sur le point de faire chavirer un sous-marin.
L’histoire est prenante, et bascule rapidement dans le fantastique onirique, avec des évènements de plus en plus inexplicables, et un dénouement rempli de symbolisme, que chacun pourra interpréter à sa guise. J’y ai personnellement vu une métaphore du pouvoir de l’éducation contre la violence et la guerre. En tout cas l’histoire interpelle et fait réfléchir, même si elle peut parfois sembler un peu naïve, notamment dans ses dialogues.
La mise en image est absolument magnifique. Le format à l’italienne est judicieux et parfaitement adapté à l’horizontalité de la vie dans un sous-marin. Le trait est fin et maitrisé – j’ai particulièrement apprécié le travail sur les personnages et les visages. Un bien bel objet.
Une lecture stimulante en ce qui me concerne, et une note peut-être un peu généreuse mais qui reflète mon plaisir de lecture.
Rarement un livre m’a semblé aussi essentiel. La lecture de ‘Le Vivant à vif’ devrait être imposée dans toutes les écoles, son étude devrait être suivie de tables de réflexions, de travaux pratiques, d’actions sur le terrain. Son constat devrait influencer les politiques menées par nos dirigeants, avec une vision mondiale. Car ‘Le Vivant à vif’ supprime toutes les frontières, son sujet concerne chacun d’entre nous. Nous provoquons une catastrophe sans précédent, nous le savons et nous sommes pourtant incapables d’agir, de nous brider, de nous unir, de nous sauver.
Ce livre pourrait être profondément déprimant s’il n’y avait la dernière partie qui redonne un peu espoir en éclairant les petites actions que déjà certains d’entre nous mènent au quotidien, et d’autres que nous pourrions tous mener à notre tour.
Mais de quoi est-ce qu’on cause ? Le Vivant à vif est l’adaptation au format bande dessinée du roman de Bruno David « A l’aube de la sixième extinction ». Adapté pour être compris d’un très large public, il explique de manière didactique pourquoi et comment nous, l’humanité dans son ensemble et les pays riches en particulier, sommes responsables de la future extinction de masse. Un futur qui a déjà commencé, un futur qui nous concerne tous et qui pourrait (devrait ?) nous être fatal.
Par son propos, cette bande dessinée peut être rapprochée de « Le Monde sans fin » de Blain et Jancovici. Je trouve toutefois son contenu encore plus pertinent car celui-ci ne se limite pas au seul réchauffement climatique. Même s’il montre parfois une décroissance idyllique (qui ne rêve pas d’une belle maison avec un beau potager, une alimentation saine à base de produits locaux, une mobilité douce en vélo), il n’occulte pas les aspects négatifs ou moins réjouissants de cette absolue nécessité d’arrêter d’épuiser la terre. J’ai particulièrement apprécié le fait que les auteurs soulignent le caractère énergivore des réseaux sociaux. Mieux encore, pour la première fois j’ai lu dans une bande dessinée grand public que ne pas avoir d’enfant était un acte responsable (rahhhh, que ça fait du bien dans ce monde occidental où ne pas avoir 1,7 enfant par ménage est considéré comme de l’égoïsme à l’état pur !)
Et puis Dieu sait si j’ai déjà lu pas mal de documentaires traitant de l’impact positif du végétarisme… mais c’est le premier qui me fait vraiment réfléchir à la pertinence de sauter le pas (le chapitre sur la pêche et les ressources marines m’a particulièrement marqué).
La mise en scène de Simon Hureau est soignée. Si elle destine prioritairement cette lecture vers un jeune public, elle demeure accessible à tous. Le trait de l’auteur apporte toujours autant de fraicheur à ses planches, et ses qualités de naturaliste ne sont plus à démontrer (même si ici, il reste très en deçà du travail méticuleux réalisé sur L'Oasis).
Le moins que l’on puisse dire est que c’est une lecture qui m’a marqué. Et du fait que je trouve son message essentiel, sa forme adaptée à un très large public et sa conclusion incitante, je me laisse aller pour un « culte ».
A lire
A faire lire
A relire
A partager
… et puis agir…
Dessiner la vie… le rêve impossible…
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches.
La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?…
Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle.
Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43.
La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique.
Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts.
Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe.
Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.
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Les Affamés du crépuscule
Delcourt nous propose une nouvelle série d'Héroic-Fantasy avec aux manettes Chris Wildgoose au dessin (Porcelaine) et Gwendolyn Willow Wilson (Ms. Marvel) au scénario. Nous voici plongés dans un monde à bout de souffle, où seuls les humains et les orcs ont survécu. Mais sur les quelques terres encore viables, les hommes luttent pour leurs cultures, tandis que les orcs veulent assurer le pâturage de leurs bêtes. En guerre depuis plus de cinq générations pour s'assurer terres et pouvoirs, les deux races vont devoir malgré tout faire alliance pour résister à un ennemi commun : les Vangol. Ces terribles créatures surgies de l'autre côté de la mer semblent insaisissables et sèment la désolation sur leur passage... J'ai toujours eu un faible pour l'heroic fantasy, et je ressors enthousiaste après avoir terminé ce premier tome. Si la trame générale est relativement classique pour le moment, les personnages principaux sont bons, intéressants et bien développés ; j'ai également apprécié la brochette de personnages secondaires qui gravitent autour de nos protagonistes. Chris Wildgoose impose un style graphique assez singulier qui est merveilleusement valorisé par la mise en couleur de Msassyk. Tout cela concourt à nous immerger dans ce monde crépusculaire où l'alliance contre-nature qu'ont scellé orcs et humains va être soumise à rude épreuve... (Au passage, je trouve que la couverture est magnifique !) Un très bon divertissement, bien mené et dessiné ; j'espère que la suite nous réservera de belles surprises en gardant cet élan épique qui fait la marque de fabrique de la bonne fantasy.
La Grimace
Les animaux eux ne mettent jamais de masques. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, d'inspiration autobiographique. Sa première édition date de 2021, et elle compte 70 pages en noir & blanc. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli, auteur complet, scénario et dessins. Il s'agit de sa quarantième bande dessinée, la précédente étant le promeneur du Morvan parue en 2019. Elle se termine avec une postface de deux pages en petits caractères. La rue Thiers. À la fin des 1970, en Meurthe et Moselle, à Mont Saint-Martin, la famille de Vincent habitait rue Thiers. Si ses souvenirs de ce temps-là sont si incertains, c'est parce qu'il alors était trop occupé à faire face à la grimace. Occupant l'espace resserré entre les bords de la fenêtre et les rideaux, le voilà dans le temps arrêté de la rue Thiers, comme elle s'appelait à l'époque des usines, aujourd'hui silencieuse et vide, quand elle était la plus passante et la plus bruyante quand autobus et autres poids-lourds faisaient vibrer la maison elle-même. Impression. Il se tient immobile comme devant le miroir et son reflet. C'est cette rue immuable qui lui donne l'impression qu'il est toujours le même, ou plutôt que celui qu'il est contient encore une part de celui qu'il était. La grimace. Soudain des silhouettes fugitives font irruption dans la rue. Qu'est-ce que c'est ? Qui sont-elles ? Ce sont ses camarades du passé. Ils sont là exprès : ils ont dû guetter son retour et ils reviennent pour lui faire la Grimace, pour qu'elle se réactive. Et il devient le reflet de ce qu'il voit. La case-fenêtre ne le protège plus et il se déforme. Voilà qu'à son tour maintenant, il refait la Grimace. Dehors ses copains font des grimaces d'enfant et il en fait de même par mimétisme. L'usine. L'adulte se souvient qu'enfant il sentait une odeur envahir parfois les rues : une des odeurs de l'usine qui s'immisce silencieusement, un rappel qu'elle est bien là. le tabac. Vincent adulte se retrouve dans la chambre qui apparemment est la sienne, mais qui devrait normalement être celle du dessous, celle qui possède une terrasse. Ce n'est pas grave, de celle-ci, il voit le bois de peupliers d'un peu plus haut. Elle est peut-être seulement un peu plus basse de plafond. Quelqu'un est venu pour préparer son lit. Son tabac sent bon et il en aime l'odeur, mais elle est détestable quand il est fumé. C'est pour ça qu'il aurait préféré la chambre d'en-dessous, pour pouvoir aller sur la terrasse. Il doit descendre : passer du sommet de la maison, zone symbolique dédiée à l'imaginaire qui y déploie ses ailes, à sa base stabilisant et maintenant l'édifice par son enracinement dans la terre-mémoire. En descendant les escaliers. Grâce aux escaliers qu'il emprunte, il va rejouer malgré tout la mélodie du passé. Ils sont une portée musicale dont les notes sont des creux dans le bois de la rampe ou les défauts particuliers de vieilles marches. Arrivé en bas, il voit sa mère qui l'attend avec sa petite sœur habillée et le manteau sur le dos, avec son cartable : c'est l'heure d'aller à l'école. Dès la première page, le lecteur découvre ou retrouve les particularités graphiques si prégnantes de l'auteur : des dessins avec une forte densité de noir et de gris dans chaque case, une minutie dans les détails marquée d'une forme de naïveté dans certaines représentations, un gauchissement des formes et des perspectives, une représentation des personnages qui fait qu'il n'est pas possible de les prendre complètement au sérieux, à la fois du fait d'expression parfois ridicules ou simplettes, et de leur nez en trompe de papillon recourbée. Sur la planche 3, il voit aussi les cases biseautées, en trapèze pour introduire une forme de désordre. En bas de cette même page, l'artiste utilise une déformation en œil-de-chat. En planche 6, il réalise une savante construction de page : dans la partie gauche de la planche, Vincent descend l'escalier, étant représenté à trois niveaux différents, chaque palier desservant une pièce différente dans la partie droite de la planche, sans bordure de case entre les deux, avec les cloisons séparant les pièces en vue de dessus, une construction savante et complexe, parfaitement lisible. le premier phylactère n'arrive qu'en planche 7. En planche 8, il réalise un dessin en pleine page, avec à nouveau Vincent représenté à trois endroits différents, ayant progressé en marchant. Planche 10 : seulement deux cases muettes racontant un accident de camion transportant des cochons. Planche 18 : une case centrale en insert sur des cases disposées en deux bandes. Planche 29 : des cases de la largeur de la page pour montrer les joueurs répartis sur la largeur du terrain de football. Planche 54 un dessin en pleine page montrant l'extérieur de la maison de la famille des Vanoli, et trois inserts pour montrer ce que fait chaque membre dans une pièce différente. La planche 67 est un dessin en pleine page, repris à l'identique pour la couverture qui a bénéficié d'une mise en couleur en bleu. Cette forme de diversité dans la construction des planches, et de pointe de caricature dans la représentation des individus (le nez en trompe de lépidoptère, leurs membres parfois un peu caoutchouteux, la position pas toujours très naturelle de leur main) n'empêche en rien un niveau de détails élevé. le lecteur s'en rend compte dès la première page avec la vue générale de la rue Thiers : chaussée, trottoirs, poteaux électriques, pavillons à l'architecture différente (toiture, rambarde, persienne, forme des fenêtres, cheminée, porte de garage), arbres d'alignement. de page en page, le lecteur apprécie cette qualité descriptive, cette représentation des environnements quotidiens de Vincent enfant : son pâté de maison, le grand jardin, sa chambre, l'entrée de la maison, la cave, la chambre de sa sœur Catherine, le grenier, la buanderie, le terrain de foot, les rues alentour, la chambre du fils de la propriétaire avec sa collection de masques, la passerelle au-dessus du complexe industriel, la vision des cheminées des hauts fourneaux, etc. Il lui suffit de regarder le dessous de caisse du camion renversé en bas de la planche 10, pour voir le savant mélange d'éléments techniques précis et réalistes, et d'éléments fantaisistes maîtrisés venant accentuer l'impression : mine de rien, l'artiste fait œuvre d'une reconstitution historique minutieuse et bien fournie. Dans la postface, Vanoli explique que dans son enfance, chaque fois que lui ou un de ses camarades émettait une fantaisie, surtout une qui ressemblait à se donner de l'importance, ou avoir une trace de prétention, il était tout de suite moqué. Il fallait toujours se faire remettre à place, et l'humour et l'ironie avaient vite fait de leur rabattre le caquet, leur faisant avoir honte d'avoir pu se croire plus malin. C'est pour ça que ses pages seront toujours noires, et sûrement aussi à cause de cet état d'esprit de moquerie permanente d'alors que les facéties grotesques y occuperont toujours une place. Dans cette même postface, l'auteur explique également qu'il se représente sous les traits d'un adulte archétypal car c'est celui adulte qui raconte et revit les scènes, alors quel intérêt de se redessiner enfant ? Cette bande dessinée relève donc des souvenirs d'enfance, entre 1975 et 1981, c'est-à-dire quand l'auteur avant entre 9 et 15 ans. Il explicite son objectif : une volonté nostalgique de faire revivre cette période. Mais tout s'est donc transformé dans son esprit et surtout pendant la conception car c'est bien au moment de dessiner les planches que lui viennent toujours les idées précisées, les solutions, les prises de position esthétiques : les choses qu'il écrit ou qu'il imagine avant se transforment quand il dessine sa page. de fait, le lecteur découvre bien des souvenirs d'enfance, en ayant conscience qu'ils ont été transformés par la mémoire, et retranscrits avec une pointe de dérision. En vrac : une expression étrange utilisée par sa mère pour saluer ses connaissances dans la rue (Pour rien, bonjour Madame), aller chercher le lait à la ferme, l'accident du camion transportant les cochons, le plaisir intense de boire la crème du lait, aller jouer au sous-sol, la crainte diffuse de la fermeture des usines, aller jouer dans le grand jardin, les après-midis d'automne passés à s'ennuyer dans le jardin, le père qui organise une aventure pour aller dans le grenier, un match de football interclasse, le souvenir de s'être perdu à quatre ans pour aller à l'école ménagère de sa mère, le visionnage du film le cuirassé Potemkine, les pollutions nocturnes, le paysage industriel, sa mère restant debout lors d'un repas chez la belle-famille en guise de protestation, etc. Ce sont des petits moments de l'enfance, des expériences universelles dans ce qu'elles apportent, et totalement spécifiques à l'enfance de l'auteur. Ces souvenirs sont aussi une reconstitution historique avec des artefacts culturels : Chéri Bibi (1976, 46 épisodes, 13mn), Croc-Blanc (1906) de Jack London (1876-1916), Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier (1811-1972), Pink Floyd, le Muppet Show, le cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein (1898-1948), une représentation avortée des Fourberies de Scapin. En filigrane, c'est la perception inconsciente d'une réalité sociale, celle de l'industrie de la sidérurgie dans le bassin Lorrain à la fin des années 1970. Il est question de l'ampleur du bassin industriel, des usines qui composent le paysage, de la menace de leur fermeture dans une mesure non quantifiée et donc du chômage comme une épée de Damoclès. Les deux souvenirs les plus vivaces de l'enfant sont celui de marcher sur le dos de la bête, c'est-à-dire l'usine avec son odeur, son grondement qui se transmet au corps, ainsi qu'une journée où tout s'est arrêté (planche 55) où toute la population avait d'abord voulu s'isoler, comme honteuse d'avoir été frappée et trahie, avant d'oser sortir à nouveau pour réagir. le lecteur en déduit qu'il s'agit du 19 décembre 1978, journée Ville morte, puis manifestation de vingt-cinq mille personnes. Cette planche (numéro 55), comme toutes les autres, présente un titre en haut : Silence (2), ce qui renvoie par rapprochement à la page intitulée Silence (planche 24) où Vincent contemple la partie potagère du jardin, en silence. L'ouvrage se termine de six pages, au cours de laquelle l'auteur parvient à s'évader. le lecteur comprend que Vincent est entré dans l'âge de l'adolescence où il s'émancipe, devient plus autonome et construit sa personnalité adulte avec ce qu'il a été enfant, ce qui a été transmis par ses parents et par son environnement, et ses expériences sans eux, avec d'autres individus. Finalement, il n'aura presque pas parlé de sa sœur. Pour autant, le lecteur a découvert avec curiosité ces souvenirs d'enfance, transcrits par une narration visuelle aussi élégante et sophistiquée, que potentiellement déroutante par son esprit de dérision et de fantaisie. Il a fait l'expérience de l'universalité de certaines prises de conscience, de la manière dont l'environnement géographique, familial, socio-culturel façonne l'enfant et l'adolescent en devenir, avec une forme aussi personnelle qu'affective à sa manière.
Truman Capote - Retour à Garden City
A l’époque, le crime avait choqué l’Amérique. Une famille de riches cultivateurs avait été froidement massacrée par Richard Hicock et Perry Smith, deux malfrats qui s’étaient connus en prison. Le but était de les dévaliser puis de les tuer pour ne pas laisser de témoins. Truman Capote, fasciné par cette affaire, décida d’en faire un roman non-fictionnel, « De sang-froid ». Et ce roman, qui le laissa littéralement exsangue, sera le dernier de sa carrière d’écrivain. Capote sombra ensuite dans l’alcool et la drogue, jusqu’à sa mort en 1984. Quand on lit pour la première fois « De sang-froid », il est absolument impossible d’oublier ce roman culte basé sur des faits réels, tant son auteur a su dépeindre, avec un réalisme glaçant, le processus qui a conduit les deux meurtriers à faire usage d’une cruauté sans bornes pour décimer une famille innocente, dont deux enfants. Pour concevoir son scénario, Xavier Bétaucourt s’est centré sur la phase d’écriture du livre. Le massacre n’est que suggéré de façon assez brève. De même, une courte évocation de l’enfance difficile de Capote est intégrée, afin de nous aider à comprendre ce qui avait poussé celui-ci à se passionner pour ce fait divers, notamment par rapport à la liaison très particulière qu’il avait noué avec l’un des assassin, Perry Smith, peut-être par empathie avec un passé très similaire au sien. Les deux hommes entretenaient une relation épistolaire qui laissa croire à Truman qu’il avait peut-être trouvé l’âme sœur, car en effet, Smith fascinait l’écrivain. A tel point que ce dernier avait fini par s’identifier à son « personnage » (on peut même supposer qu’en tant qu’homosexuel, il ressentait de l’amour pour ce « bad boy » doté d’une sensibilité artistique), jusqu’au jour où Smith se rebella, avec la sensation sans doute d’être devenu la marionnette des écrits qui apporteraient la gloire à son « confident ». De plus, la condamnation (à mort) des deux meurtriers tarda à venir, empêchant Capote de boucler son roman et le maintenant dans un état de déprime permanent que seul l’alcool pouvait apaiser… Xavier Bétaucourt nous fait ainsi entrer dans l’intimité d’un homme dont les blessures de l’enfance ne s’étaient jamais refermées, un personnage tiraillé entre les ombres d’une affaire sordide et les lumières d’une vie facile, où tout ne serait que calme, luxe et volupté. S’il avait la certitude que ce livre serait un chef d’œuvre, il en avait sous-estimé le prix à payer… Le scénario très bien construit nous donne à voir cette douleur intérieure qui accompagne en permanence l’écrivain et ne le quittera jamais… Le récit est assorti au dessin très plaisant de Nadar, sans esbroufe mais avec une cohérence dans le déroulé de l’histoire. Les ajustements graphiques varient selon la tonalité de l’histoire. Noir et blanc oppressant et plans serrés pour les séquences évoquant le crime, N&B neutre et cases cinémascope pour les scènes du procès, mise en page classique et couleurs sobres pour le reste du récit.
Les Patients d'Arkham
Ne pas ramasser la savonnette dans les douches communes - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre ; il vaut mieux être familier des principaux ennemis de Batman pour pouvoir pleinement l'apprécier. Ce tome comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement publiés en 2003, avec un scénario de Dan Slott, des dessins de Ryan Sook, un encrage de Wade von Grawbadger et Jim Royal, une mise en couleurs de Lee Loughridge, et des couvertures d'Eric Powell. Il y a un siècle ou deux, dans la cave de la bâtisse où sera plus tard construit l'asile d'Arkham, un individu se livre à des pratiques médicales interdites dans le plus grand secret. de nos jours, un juge rend son verdict. Warren White (surnommé le grand requin blanc) s'est rendu coupable de fraudes à grande échelle, s'étant toujours vanté que seules les petites gens payent des impôts. Pour éviter le pire, son avocat a plaidé la folie. le juge retient cet argument, White évite la prison mais la sentence le condamne à un internement à l'asile d'Arkham. Dans le véhicule qui le transfère sur place, il voyage avec Mad Hatter, Scarecrow et Riddler. C'est dans ces conditions qu'il découvre cet établissement dont il n'avait jamais entendu parler. Il partage une cellule avec un tueur en série persuadé de communiquer avec des fantômes. Lors de sa première douche, il fait tomber sa savonnette et c'est le Joker qui lui ramasse. Il se rend régulièrement aux consultations avec Anne Carver, la psychiatre d'Arkham, bien décidé à réussir à la soudoyer pour être transféré dans un autre établissement. Pendant des années, Arkham asylum (1989, de Grant Morrison et Dave McKean) a été la meilleure vente de recueil de DC Comics. Il était donc logique que l'éditeur essaye de décliner ce concept en franchise. Pour commencer, l'asile d'Arkham est souvent apparu dans les séries mensuelles de Batman (par exemple Last Arkham, 1992), mais pas de minisérie à l'horizon. Lorsque le lecteur plonge dans Living Hell (qui porte donc l'étiquette Arkham asylum), il éprouve l'impression d'un récit sympathique, sans prétention. Certes il y a les couvertures d'Eric Powell (créateur et auteur de The Goon), légèrement exagérées, sombres à souhait, avec un savoureux fumet gothique, mais ce n'est pas lui qui dessine l'intérieur. La première scène semble n'être là que pour souligner que le site d'Arkham a toujours été le lieu de meurtres perpétrés par des individus pas très bien dans leur tête. Certes, White côtoie des grands criminels (Joker, Killer Croc, etc.), mais le lecteur sait que la règle dans ce genre de récit est que ces personnages ne connaîtront pas d'évolution significative. Or les nouveaux personnages introduits brillent par leur simplisme : Doodlebug (prêt à tuer pour ses graffitis), Junkyard Dog (trouvant ses armes dans les ordures), Jane Doe (une amnésique experte dans l'art de décrypter le profil psychologique d'un individu pour assumer sa personnalité). Slott semble reprendre la recette utilisée par Alan Grant des années auparavant, enrichissant la galerie d'ennemis de Batman avec des criminels normaux (= sans superpouvoirs), mais avec un sacré grain (par exemple Zsasz). Les dessins de Ryan Sook sont sympathiques, entre simplisme et insistance prononcée à dessiner des visages habités par d'étranges émotions peu réconfortantes. Lee Loughridge insiste sur des teintes sombres et inquiétantes, pour une ambiance vaguement menaçante. Mais il y a cette scène (très chaste) sous la douche, avec un Joker très suave, dans laquelle Slott manie le sous-entendu avec retenue (ne jamais se baisser dans une douche commune en prison) et Sook donne une interprétation visuelle du Joker originale et déstabilisante. Quelques scènes plus loin, il y a une relation sexuelle (non explicite) tarifée entre deux détenus). Slott développe plusieurs personnages très originaux, avec chacun leur histoire sortant de l'ordinaire : Aaron Cash (le responsable de la sécurité, avec une mise en scène de sa motivation remarquable), Jane Doe (avec ses méthodes empruntées à Monsieur Ripley de Patricia Highsmith), et le plus étonnant de tous Humphry Dumpler (aussi simplet qu'imprévisible, avec une apparence aussi naïve que stressante). Décidemment il ne s'agit pas d'une histoire pour les enfants, et les personnages présentent une épaisseur insoupçonnée, Warren White refusant également de jouer la simple victime effarouchée dans ce milieu angoissant. Au bout de deux épisodes, le lecteur s'est préparé à avoir une succession d'histoires courtes, n'ayant que comme seul fil conducteur la présence de Warren White. Son sentiment se confirme avec le troisième épisode, consacré à Humphry Dumpler (Humpty Dumpty), personnage s'exprimant en rimes, avec une narration s'apparentant à celle d'un conte pour enfant. Slott s'en tire avec adresse, insérant même une référence à l'époque où Batman se battait dans des décors de machines à écrire géantes, le Sprang Act qui a interdit la construction de ces objets géants et leur implantation à Gotham (en référence à Dick Sprang). Avec un sourire de suffisance, le lecteur entame la deuxième moitié du tome, ayant bien compris qu'il aura droit à 3 autres récits distrayants à la saveur originale. C'était sous-estimer Dan Slott qui a bel et bien construit une intrigue en bonne et due forme, savamment tissée pour que tous les fils des intrigues secondaires finissent par participer à une intrigue principale, avec une habilité remarquable. La scène d'ouverture finit elle aussi par s'intégrer au schéma narratif global, pour une histoire prenant un tournant vers le surnaturel, avec participation du Demon de Jack Kirby. Comme beaucoup de ses collèges, Ryan Sook s'intéresse plus aux personnages qu'aux décors, laissant Lee Loughridge combler les arrières plans avec des camaïeux appropriés. Il est visible dans ce récit qu'il est fortement influencé par Kevin Nowlan (ou Modern Masters volume 4), en particulier dans la façon de dessiner les contours d'un trait fin d'épaisseur constante, et de réduire à leur plus simple expression les traits des visages. Mais il a bien appris sa leçon et il sait également reproduire la manière dont il utilise l'épaisseur des traits pour conférer des expressions ambigües ou menaçantes aux personnages. Il conçoit également des apparences spécifiques pour chaque personnage, les rendant immédiatement reconnaissables. Pour une raison mystérieuse, il dessine souvent les individus avec des épaules tombantes. Même si Sook abuse de la facilité qui consiste à se passer de dessiner des décors, ses personnages possèdent une forte présence dans chaque case (avec une interprétation aussi personnelle que convaincante du Joker), et Loughridge masque avec efficacité ce manque d'arrières plans. Parti pour une suite d'épisodes plaisant mais sans grande envergure, le lecteur découvre petit à petit des personnages inoubliables et pour certains improbables (Aaron Cash, Warren White, Jane Doe, Humphry Dumpler), dont les actions finissent par s'insérer dans une intrigue consistante et intelligente, avec des sous-entendus pas si innocents que ça. La personnalité graphique de Sook lui permet de se faire pardonner la trop grande absence de décors. DC Comics remettra encore un peu de temps avant de réussir à capitaliser sur le nom Arkham Asylum : Joker's asylum (2008), Arkham reborn (2009), Arkham asylum - Madness (2010), Joker's asylum Vol. 2 (2010), etc.
Le Punisher - Zéro absolu (Retour vers nulle part)
Nihilisme - Il s'agit d'une histoire de Punisher (Frank Castle) complète en un seul tome initialement paru en 1989, sous forme de graphic novel (format de bande dessinée européenne, avec reliure rigide). Tout commence avec une pleine page de Punisher en train de suer à grosses gouttes dans un endroit complètement noir. Il évoque des voix provenant de l'extérieur d'individus qui ne peuvent pas le voir et il évoque également un avertissement donné par ses instructeurs dans le camp d'entraînement des Marines. Punisher s'apprête à interrompre une livraison de drogues en plein désert de l'Arizona (à moins que ce ne soit le Nevada ou l'Utah). Après avoir exécuté froidement son quota de trafiquants, Castle prend en charge un agent du FBI blessé au cours de la fusillade. Ce dernier lui apprend qu'avec son partenaire, ils s'apprêtaient à démanteler une partie de ce réseau géré par un dénommé Cleve Gorman. Ce nom rappelle à Castle un individu particulièrement odieux côtoyé dans ce camp d'entraînement, avant de partir pour la guerre du Vietnam. Ce camp paumé avait été surnommé Big Nothing, et Gorman après avoir mis sa raclée à Castle avait également surnommé ce dernier Big Nothing, s'arrogeant lui le nom de Big Ma. Punisher se met donc au travail pour faire ce qu'il sait faire de mieux : massacrer du criminel. C'est un peu le cadeau d'excuse offert par Marvel à Steven Grant, Mike Zeck et John Beatty. Punisher est un personnage créé en 1974 par Gerry Conway et Ross Andru dans un numéro d'Amazing Spiderman. En 1986, Steven Grant et Mike Zeck transforme cet Exécuteur (Mack Bolan, créé en 1969 par Don Pendleton) au rabais en un héro urbain en guerre contre les criminels dans Circle of Blood (Cercle de sang), une minisérie en 5 épisodes. Mais Mike Zeck prend du retard dans ses dessins et est incapable de tenir les délais mensuels pour le cinquième épisode. du coup Marvel refile les dessins à Mike Vosburg, Steven Grant solidaire de Zeck refuse de terminer le scénario qui est confié à Mary Jo Duffy, pour un final très en dessous des quatre premiers épisodes. C'est donc avec un énorme plaisir que les fans accueillent cette histoire complète entièrement réalisée par Grant, Zeck et Beatty. Dès la première page, l'ambiance happe le lecteur. Pour cette histoire, Steven Grant (scénariste habitué des superhéros pour des histoires peu remarquables, sauf sa série Whisper) retrouve le ton de la minisérie initiale. Il limite la quantité de phylactères et rédige les cases de pensées de Castle de manière lapidaire en phrases très courtes et peu nombreuses. Et surtout il apporte une vision radicale du personnage. Lors d'une interview, il explique qu'il s'est inspiré de sa vision du nihilisme selon Martin Heidegger (1889 – 1976). Punisher est un individu qui poursuit son but (l'élimination des criminels) tout en sachant que ses actions ne pèseront rien au regard de l'Histoire (et sont même dépourvues de sens) et que tout se terminera par sa mort. En 1986, et même en 1989, un héros animé par une telle philosophie dans un comics grand public, c'est du jamais vu. On est très loin des superhéros, même si Grant et Zeck ne peuvent pas s'affranchir complètement du costume à tête de mort avec les gants blancs. D'un autre coté, ils ne se gênent pas pour insérer de nombreuses scènes pendant lesquels Castle est en civil. le cynisme de Punisher affleure également régulièrement, en particulier lorsqu'i ironise sur la qualité médiocre de la finition des habitacles des voitures américaines. Steven Grant écrit donc une histoire de Punisher avec une trame classique (sans oublier l'expérience acquise en tant que soldat au Vietnam), mais avec une intensité exceptionnelle. le lecteur ressent la catharsis née de l'exécution des criminels par le héros, mais sans jamais souhaiter être à sa place. Grant introduit une composante psychologique supplémentaire (la schizophrénie) en faisant dire à Castle que Punisher est une personnalité séparée de la sienne. le niveau de violence reste très élevé, malgré les années qui ont passé et qui relativisent parfois ce qui semblait avant intense. Mike Zeck et John Beatty ont donc disposé du temps nécessaire pour finir chaque planche. Punisher est semblable à la couverture : massif, bardé de muscles, avec un regard dur et mort. Mike Zeck s'est lui aussi émancipé des illustrations traditionnelles de superhéros pour un style plus classique. Avec l'encrage de Beatty, il donne un regard très intense à Punisher qui sous-entend une détermination inébranlable. Chaque individu est aisément reconnaissable, sans être exagérément typé. Les vêtements des personnages ressemblent à des vêtements ordinaires. Il apporte un soin particulier aux décors intérieurs qu'il s'agisse d'un bureau dans une base militaire, ou du hall d'accueil d'un bordel. La mise en page est très aérée avec une moyenne de 4 cases par page. Les scènes d'action font vraiment mal chaque fois qu'un coup est porté. Et il y a une superbe voiture de sport qui subit un démantèlement aussi brutal que soudain. Zeck et Beatty ont donc conservé l'efficacité des dessins de comics d'action, tout en gommant les clichés des superhéros. Donc malgré la carrure de bodybuilder de certains personnages et le costume de Punisher, les illustrations décrivent une ambiance réaliste dynamisée par la testostérone. Il faut aussi souligner le travail de Ken Bruzenak (le lettreur) qui a une façon bien à lui de rendre le bruit des armes à feu. Cette histoire distille déjà la quintessence de Punisher pour un récit sec, nerveux et nihiliste, sur une structure classique. POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE PUNISHER ET SES SÉRIES – En 1987, Mike Baron et Klaus Janson lancent une série continue qui prouve que le personnage peut porter sur ses épaules une série mensuelle, puis bientôt deux et mêmes trois chaque mois (avec Punisher war journal et Punisher war zone, grâce à l'apport déterminant du scénariste Chuck Dixon). Malheureusement ce succès s'accompagne d'une augmentation d'histoires de mauvaise qualité et les 3 séries finissent par s'arrêter. Il faudra attendre l'arrivée de Garth Ennis au scénario en 2000 pour retrouver un Punisher crédible dans Welcome Back, Frank sous le label Marvel Knights. À la suite de quoi, Ennis a profité de la création d'une branche plus adulte (Marvel MAX) pour écrire une autre série indépendante Punisher MAX.
Nan Yak - La promesse de l'orchidée
Voilà une très belle surprise que cette série horrifique inspirée du folklore coréen ! Jae-Shin est un jeune homme qui a du s'habituer à vivre avec le surnaturel... Depuis qu'il est môme, il voit et entend des monstres et des fantômes suite à une tragédie. Aujourd'hui, jeune romancier sans réel succès, il doit passer par des petits boulots pour assurer son quotidien. Sa seule motivation : retrouver la femme qui lui apparaît en rêve toutes les nuits et qui lui dit qu'elle l'attendra... C'est quand il entend parler de disparitions mystérieuses dans le quartier de Nan Yak qu'il décide de s'y installer pour réaliser rapidement que ces histoires de fantômes sont loin d'être des fadaises... Si j'ai un peu tiqué sur le dessin en entamant ma lecture (je trouve que la représentation des personnages est assez sommaire), je me suis rapidement laissé prendre par cette histoire où le surnaturel règne. Et puis apparaissent les premières créatures, et là j'ai fait "Whaaa !!! J'adore !" ; on peut dire que les coréens ont un sacré bestiaire et que nos auteurs ont su trouver une histoire à la narration intense et immersive ! Si je ne me trompe pas , c'est la première série de cette nouvelle collection "Kbooks dark", en tout cas ça commence sur les chapeaux de roue et que c'est plutôt très bien trouvé pour l'inaugurer ! Vivement la suite !
La Vie d’Otama
Voilà un très beau portrait de femme, marqué par l’ouverture aux autres, doublé d’une évocation historique intéressante. Dès que j’ai vu la couverture, j’ai su que je ne résisterais pas à l’achat. Je la trouve splendide, avec ce personnage d’Otama qui se tourne vers nous alors même que ses compagnons nous tournent le dos. La composition, la finesse du trait, le choix des couleurs, le style pictural qui rappelle certains courants impressionnistes… j’adore cette couverture. Ensuite vient le personnage d’Otama et le couple qu’elle forme avec Vicenzo, son seul unique et grand amour. Cette passion pour l’art, cette ouverture aux autres, ces incessants échanges culturels, cette humilité, cette simplicité. L’image que les auteurs donnent de cette grande petite dame fait naitre en moi un profond respect pour cette dernière. Son humilité ne bride pas sa détermination, son ouverture aux autres ne l’enferme pas dans un rôle ou un statut. Elle n'est pas plus soumise que libérée. Elle est... tout simplement. Le fait que les auteurs aient choisi ce personnage historique n’est sans doute pas anodin (lisez le nom des auteurs et sachez qu’Otama va partager sa vie entre le Japon et la Sicile). Cela se ressent dans la manière dont certaines thématiques sont illustrées, et c’est certainement ce petit supplément d’âme qui fait la différence. Pour des raisons pratiques, j’ai apprécié le fait que le sens de lecture de l’album soit de gauche à droite (rien à faire, c’est plus facile pour moi) mais il s’agit bel et bien d’un manga, avec les codes du genre. Mais un manga très sobre dans sa narration, doté d’un dessin au style réaliste facile d’accès et soigné. Cet album constitue donc une excellente surprise. Instructif du point de vue historique, il permet surtout de découvrir un personnage attachant autant qu’inspirant.
Pacifique
J’ai acheté cet album sur un coup de tête, à prix très réduit (pas de prix unique du livre en Angleterre, où je vis), attiré par la superbe couverture, intrigante au possible avec cette vague de livres sur le point de faire chavirer un sous-marin. L’histoire est prenante, et bascule rapidement dans le fantastique onirique, avec des évènements de plus en plus inexplicables, et un dénouement rempli de symbolisme, que chacun pourra interpréter à sa guise. J’y ai personnellement vu une métaphore du pouvoir de l’éducation contre la violence et la guerre. En tout cas l’histoire interpelle et fait réfléchir, même si elle peut parfois sembler un peu naïve, notamment dans ses dialogues. La mise en image est absolument magnifique. Le format à l’italienne est judicieux et parfaitement adapté à l’horizontalité de la vie dans un sous-marin. Le trait est fin et maitrisé – j’ai particulièrement apprécié le travail sur les personnages et les visages. Un bien bel objet. Une lecture stimulante en ce qui me concerne, et une note peut-être un peu généreuse mais qui reflète mon plaisir de lecture.
Le Vivant à vif
Rarement un livre m’a semblé aussi essentiel. La lecture de ‘Le Vivant à vif’ devrait être imposée dans toutes les écoles, son étude devrait être suivie de tables de réflexions, de travaux pratiques, d’actions sur le terrain. Son constat devrait influencer les politiques menées par nos dirigeants, avec une vision mondiale. Car ‘Le Vivant à vif’ supprime toutes les frontières, son sujet concerne chacun d’entre nous. Nous provoquons une catastrophe sans précédent, nous le savons et nous sommes pourtant incapables d’agir, de nous brider, de nous unir, de nous sauver. Ce livre pourrait être profondément déprimant s’il n’y avait la dernière partie qui redonne un peu espoir en éclairant les petites actions que déjà certains d’entre nous mènent au quotidien, et d’autres que nous pourrions tous mener à notre tour. Mais de quoi est-ce qu’on cause ? Le Vivant à vif est l’adaptation au format bande dessinée du roman de Bruno David « A l’aube de la sixième extinction ». Adapté pour être compris d’un très large public, il explique de manière didactique pourquoi et comment nous, l’humanité dans son ensemble et les pays riches en particulier, sommes responsables de la future extinction de masse. Un futur qui a déjà commencé, un futur qui nous concerne tous et qui pourrait (devrait ?) nous être fatal. Par son propos, cette bande dessinée peut être rapprochée de « Le Monde sans fin » de Blain et Jancovici. Je trouve toutefois son contenu encore plus pertinent car celui-ci ne se limite pas au seul réchauffement climatique. Même s’il montre parfois une décroissance idyllique (qui ne rêve pas d’une belle maison avec un beau potager, une alimentation saine à base de produits locaux, une mobilité douce en vélo), il n’occulte pas les aspects négatifs ou moins réjouissants de cette absolue nécessité d’arrêter d’épuiser la terre. J’ai particulièrement apprécié le fait que les auteurs soulignent le caractère énergivore des réseaux sociaux. Mieux encore, pour la première fois j’ai lu dans une bande dessinée grand public que ne pas avoir d’enfant était un acte responsable (rahhhh, que ça fait du bien dans ce monde occidental où ne pas avoir 1,7 enfant par ménage est considéré comme de l’égoïsme à l’état pur !) Et puis Dieu sait si j’ai déjà lu pas mal de documentaires traitant de l’impact positif du végétarisme… mais c’est le premier qui me fait vraiment réfléchir à la pertinence de sauter le pas (le chapitre sur la pêche et les ressources marines m’a particulièrement marqué). La mise en scène de Simon Hureau est soignée. Si elle destine prioritairement cette lecture vers un jeune public, elle demeure accessible à tous. Le trait de l’auteur apporte toujours autant de fraicheur à ses planches, et ses qualités de naturaliste ne sont plus à démontrer (même si ici, il reste très en deçà du travail méticuleux réalisé sur L'Oasis). Le moins que l’on puisse dire est que c’est une lecture qui m’a marqué. Et du fait que je trouve son message essentiel, sa forme adaptée à un très large public et sa conclusion incitante, je me laisse aller pour un « culte ». A lire A faire lire A relire A partager … et puis agir…
Le Portrait (Baudoin)
Dessiner la vie… le rêve impossible… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches. La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?… Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle. Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43. La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique. Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts. Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe. Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.