Dessiner la vie… le rêve impossible…
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches.
La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?…
Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle.
Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43.
La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique.
Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts.
Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe.
Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.
Les amis imaginaires des enfants sont en réalité de vraies créatures amenées d'un monde parallèle par la force de l'imagination des enfants. Appelées à retourner dans leur monde quand les enfants atteignent 7 ans, certaines restent bien présentes mais invisibles du commun des mortels soit parce qu'elles sont devenues maléfiques et prennent possession de l'esprit de leur hôte humain, soit parce que l'enfant conserve son imaginaire et son ami comme protecteur secret.
Si le résumé du concept parait un peu enfantin, le résultat fonctionne bien pour une aventure épique où enfants et créatures imaginaires s'affrontent avec quelques subtilités supplémentaires qui font que tout n'est pas noir ou blanc.
La série est soutenue par un excellent dessin de François Gomes qui est très généreux pour représenter la ville de Castlewitch et son ambiance entre réalisme et merveilleux, avec son château-école façon Poudlard, ses décors romantiques et quelques influences de Miyazaki également. Cela participe à transporter le lecteur dans ces aventures fantastiques auprès de cette bande d'enfants et des dangers auxquels ils sont confrontés. Les créatures qu'ils côtoient sont originales et variées. Le rythme du récit est bien et le ton suffisamment mature pour satisfaire autant les lecteurs jeunes que moins jeunes.
Note : 3,5/5
Cet album sort du lot de la bande dessinée courante et aborde un plan intéressant de la pensée :
Une dérive fabuleuse en plusieurs panneaux, décrivant l'oubli lent et irrémédiable d'un monde qui fut.
Une œuvre magistrale, sur l'importance de la position sociale d'individus, qui loin des clichés de la Science-Fiction, s'approprient les décisions, la gestion, les opportunités, l'exploration, et au final la réalité controversée, d'un événement catastrophique, dont le souvenir s'étiole d'époques en époques. Jusqu'au retrait d'une référence, sa dernière mémoire, permutée avec une autre plus réaliste...
Cette bande dessinée retrace les histoires intimistes, de personnages touchés de près ou de loin avec un événement qui semblait donner du sens à leurs propres existences.
Jusqu'à la disparition enfin de tous ces psychismes, qui semblaient en relation avec cet ancien évènement.
Comme si le temps nettoyait ces âmes de leur immaturité, pour les renvoyer encore et encore travailler sur leurs véritables personnes, en les affranchissant d'un passé révolu et lourd...
Une photographie de la pan humanité et de ces convulsions existentielles, à acquérir coûte que coûte !!
Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l’objet, une très belle couverture et un format un peu plus grand qu’à l’accoutumée. Casterman a, en cela, suivi les éditions Glénat avec 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta scénarisé par un certain Xavier Dorison, qui est aussi aux fourneaux avec « Ulysse & Cyrano ». Le prix de cet album est certes un peu élevé, mais avec près de 170 pages, cela vaut vraiment le coût.
Malgré les bonnes critiques lues ici ou là, je ne m’étais pourtant pas précipité sur cet album, le scénario surfant à première vue sur le monde des chefs cuisiniers, médiatisé à outrance dans les média et qui m’horripile à un point que vous ne pouvez pas deviner !
Et puis, j’ai cédé à l’avis de ma libraire et j’ai bien fait. Il faut dire, que dans le climat morose que nous traversons actuellement, cette bande dessinée est un rayon de soleil, une récréation, une lueur d’espoir. Le temps s’est arrêté lors de la lecture. Que cela fait du bien !
Je ne connaissais pas Stéphane Servain et j’avoue que son dessin est simplement lumineux, et cela va des décors aux personnages. Même les planches consacrées à la cuisine mettent en appétit. Certes le personnage bourru de Cyrano n’est pas très original mais il est terriblement attachant. On pourrait arguer que Xavier Dorison et Antoine Cristau surjouent de bons sentiments au cours de l’intrigue, mais qu’importe quand c’est bien réalisé.
Sur fond de sombre histoire familiale, et d’apprentissage, les auteurs nous offrent une bande dessinée que j’ai dévorée d’une traite malgré ses 168 pages, et qui, je crois, tombe à pic pour s’échapper de la période trouble que nous vivons. J’ai suivi les aventures d’Ulysse avec délectation.
Cette chronique m’a touchée et je ne manquerai pas de la relire, il va s’en dire. Prenante, émouvante parfois, amusante très souvent, ce récit ne peut que vous marquer.
Une de mes meilleures lectures de l’année pour le moment.
La guerre : une fatalité impossible à éradiquer
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Ce tome regroupe les 6 épisodes d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parus en 2004/2005 et publiés par Avatar Press. L'histoire est écrite par Garth Ennis, dessinée et encrée par Jacen Burrows et mise en couleurs par Greg Waller et Andrew Dallhouse.
La première moitié du récit (épisodes 1 à 3) se déroule dans les montagnes d'Afghanistan. Un colonel russe mène une petite troupe soldats des forces spéciales pour une mission de repérage d'un avion américain s'étant écrasé. Il sait que cet accident a également attiré l'attention des anglais qui essaye aussi d'arriver les premiers sur les lieux du crash. Il s'agit d'une course pour récupérer ce que contenait cet avion, et il faut y arriver avant que les américains ne viennent faire disparaître toute trace de ce vol compromettant.
La deuxième partie du récit (épisode 4 à 6) se déroule sur le sol étatsunien, dans un désert proche de la frontière mexicaine. Sam Wallace, le shérif du coin, constate le décès d'un clandestin mexicain, employé de manière illégale dans l'abattoir de la région dont le responsable exploite cette main d'œuvre bon marché. Non loin de là, le colonel russe est hébergé dans le camp de fortune des clandestins, se remettant lentement d'une jambe cassée, soignée par le médecin de fortune du camp.
Avatar Press est une petite maison d'édition qui publie des récits souvent gores ou ultra-violents d'auteurs ayant toute liberté de création. Ici, Garth Ennis (grand connaisseur des conflits du vingtième siècle) a décidé de raconter une histoire en 2 parties, mettant en scène un vétéran de plusieurs guerre, sans beaucoup d'états d'âme (même s'il lui arrive parfois d'imaginer les cadavres des gens qu'il a tué, soldats comme civils), un professionnel disposant d'un degré d'expertise exceptionnel acquis par des années de pratique sur différents champs de bataille. Dans la première partie, Ennis expose de manière clinique le déroulement de la mission, l'affrontement entre russes et anglais, tout en mettant en scène l'expérience du colonel russe, au travers des ordres et des conseils qu'il donne à sa poignée de soldats, et au travers de son propre comportement dans cet environnement propice aux embuscades. Il développe un thème sur lequel il reviendra à plusieurs reprises : le fait que les nations du monde se sont bâties et développées sur le sang versé par d'innombrables soldats tués au cours de guerre de conquête. Il montre l'absence totale d'honneur et de mérite de cet affrontement sans témoin, sans gloire, pour récupérer quelque chose dont la valeur reste à prouver. le colonel russe se comporte en professionnel accomplissant sa mission en expert, mais sans implication émotionnelle. Il fait son travail en se comportant comme une mécanique bien huilée, sans en retirer aucun plaisir (à tuer son opposant pour assurer sa propre survie), un métier qui consiste à atteindre son objectif aux dépends de la vie de ses ennemis (et de ses propres soldats). L'action est prenante. le lecteur n'a pas la latitude d'éprouver de l'empathie pour cet homme froid, dépassionné, au comportement fonctionnel et efficace, ne tirant aucun plaisir, ni aucune satisfaction dans la tâche accomplie. La survie est la seule récompense, aussi primaire que vitale, la seule chose qui en fasse un être vivant.
Le début de la deuxième partie déconcerte par l'importance de la place accordée à Sam Wallace. le lecteur apprend en cours de route qu'il s'agit d'un ancien militaire revenu à la vie civile. Ennis oppose donc la vie du colonel qui a embrassé une carrière militaire de terrain, à celle de Wallace qui a abandonné la tenue kaki pour revenir à la vie civile. Autant l'attitude du colonel montre l'inanité et la futilité de sa vie professionnelle, autant le comportement de Wallace montre que son métier de shérif est tout aussi générateur de frustration et tout aussi inefficace pour changer le monde, ou tout du moins y apporter un peu d'amélioration.
Au milieu de ces thématiques très noires, Ennis enfonce le clou avec plusieurs évocations de conflits, et de morts de soldats, de civils, de massacres de peuples, dont une séquence onirique glaçante dans ce désert américain. À la première lecture, la mission finale du colonel russe peut sembler grossière et d'un symbolisme idiot (comme s'il suffisait d'abattre cette cible pour résoudre quoi que ce soit, ou même pour obtenir une vengeance). Mais une prise de recul permet de comprendre que l'objectif du colonel tenait autant de la vengeance que de la perpétuation de la guerre, conséquence logique de l'assassinat de sa cible. Ennis augmente encore d'un cran la noirceur du récit en enfonçant le clou : le savoir faire d'un soldat, son champ d'expertise, c'est de tuer l'ennemi, de donner la mort, de faire la guerre, voire de l'entretenir. La guerre est le métier du colonel russe, et il est expert dans sa partie, d'une efficacité sans faille, il donne la mort comme personne. Il est un des agents et des moteurs de la guerre.
Avatar a confié la mise en image de ce récit noir et sans espoir, à Jacen Burrows, un dessinateur ne travaillant que pour cet éditeur. Il avait auparavant dessiné Dark blue (2000, en VO) et Scars (2002/2003, en VO) de Warren Ellis, et The courtyard (2003, réédité dans Neonomicon) une adaptation d'un texte d'Alan Moore. Jacen Burrows réalise tous les contours des personnages comme des éléments de décors, en utilisant un trait assez fin, d'une épaisseur constante, sans variation qui transcrirait des reliefs ou une profondeur de champ, et sans presqu'aucun aplat de noir. Il revient donc aux metteurs en couleurs d'intégrer les notions de reliefs et de luminosité par le biais de variations de teintes dans les couleurs. Ils font preuve d'habilité dans le choix de leurs couleurs pour privilégier une teinte qui instaure l'ambiance de chaque scène. Par contre, malgré un outil informatique performant, ils n'arrivent pas à transcrire les volumes, répétant systématiquement les mêmes répartitions de couleurs, indépendamment des sources lumineuses (défaut particulièrement criant dans la manière de disposer les touches blanches sur les montagnes). Ils réussissent dont à nourrir les contours établis par Burrows, sans pallier l'absence de volume ou de relief.
En 2004/2005, Burrows est encore un dessinateur avec peu d'expérience et cela se ressent dans la qualité de ses dessins. Son découpage des séquences est très lisible et le trait fin uniforme assure une lecture rapide et une compréhension immédiate de chaque case. Au-delà de ces qualités, ces dessins restent très fonctionnels, sans qualité esthétique, sans nuances. Les expressions des visages sont toutes caricaturales, ne rendant compte que de 3 émotions (visage fermé indéchiffrable, surprise/étonnement, visage détendu sans émotion particulière). Au-delà des actions et des mouvements, le lecteur se retrouve dans l'impossibilité d'éprouver quelque émotion que ce soit pour les personnages qui eux-mêmes n'expriment rien. Burrows n'a aucune notion de langage corporel dans cette histoire. Ce manque de savoir faire aboutit à des images qui finissent par relever de l'amateurisme, le pire étant atteint pour le dessin en double page décrivant les clandestins en train de travailler dans l'intérieur de l'abattoir, une image descriptive dépourvue d'impact (malgré l'horreur des conditions de travail et la nature des tâches à exécuter) du fait de postures artificielles, et d'un aménagement ne correspondant à rien de réaliste.
Le manque de consistance des images atténue la force du récit de manière significative. Ennis a construit un récit en 2 temps un peu déconcertant dans sa structure (le personnage de Sam Wallace était-il vraiment indispensable ? Fallait-il vraiment incarner l'alternative de vie du colonel ?), d'une noirceur sans fond, avec de véritables audaces sur l'absence de justification de tuer son semblable même dans le cadre d'affrontements découlant d'un conflit armée. La fin de l'histoire promet un bain de sang à venir d'une ampleur sans précédant (une condamnation sans appel de la politique post 11 septembre), dans une perpétuation de l'état de guerre s'auto-entretenant. Mais le passage le plus cynique et cruel est peut-être dans ce débat télévisé où un intervenant défend l'impossibilité d'adopter une position de neutralité avec des arguments impossibles à réfuter. Malgré ses réels défauts, ce récit possède des qualités indéniables et Ennis propose un point de vue dérangeant au possible sur la guerre, les conflits armés, en tant que réalité inéluctable, consubstantielle des sociétés humaines.
J’ai retrouvé dans cet album tout ce qui m’avait intrigué et séduit lorsque j’avais découvert l’auteur avec La Chenille (chez le même éditeur). En effet, Maruo développe ici sur deux épais volumes ses obsessions, et tout son talent.
Il revisite le mythe du vampire en lui donnant une coloration très très noire, parfois grotesque et absurde. Et toujours violente, gore. Eros et Thanatos sont convoqués, dans des orgies où la sensualité se nourrit de la souffrance.
Maruo est ici dans la lignée de Sade, et d’auteurs comme Bataille. Il y a aussi – mais c’est aussi le cas chez Sade (il faut relire le long passage « Français encore un effort » dans « La philosophie dans le boudoir » !) – une violence tournée explicitement contre la société et certains de ses « vampires ». La cruauté omniprésente ici est parfois gratuite, mais elle se paye de quelques volontés de détruire un monde abject fait de faux-semblants et d’un conformisme désespérant.
Comme souvent chez Maruo, l’influence du surréalisme est visible.
Si le premier tome reste un chouia « réaliste », le second bascule rapidement et définitivement vers quelque chose de plus fantastique et d’irréel, la construction est plus saccadée, moins linéaire. C’est aussi beaucoup plus noir et sadique.
Pour habiter ces cauchemars et ces fantasmes érotiques Maruo use de son trait habituel. Un dessin ciselé, très fin, avec des personnages aux visages de poupée. J’aime toujours autant ce dessin très précis, quasi méticuleux.
A noter que, à l’instar de La Chenille, ce diptyque est vraiment à réserver à des adultes, qui plus est « avertis ». Car de nombreuses scènes de torture, de viol, quelques scènes de sexe ponctuent cette histoire !
Depuis plus qu'une quinzaine d'années j'en ai lu des livres sur la politique française et cela inclut ses actions dans ses anciennes colonies. Bob Denard est un nom que je connais bien.
Je n'ai pas appris grand chose dans cette biographie en BD et pourtant je l'ai trouvée passionnante. Le coup de génie de Jouvray est de faire intervenir la mort, qui fait une bonne narratrice et qui va aussi dialoguer avec Denard. Cela change des biographies froides qui ne font qu’aligner les dates importantes d'un personnage historique. Le scénariste résume bien les moments forts de la vie de Denard et des dessous de certaines activités des services secrets français.
Le dessin donne un côté un peu onirique au récit et j'ai vraiment adoré ce parti-pris.
Un documentaire stupéfiant sur les dessous d'une affaire qui montre comment sous dehors d'une idée noble, la lutte contre la corruption, les États-Unis en font une arme économique contre le reste du monde y compris ses supposés amis.
Ce qui est arrivé à Frédéric Pierucci est vraiment incroyable. Il a vécu une situation absolument kafkaïenne où il est devenu un pion entre les États-Unis et sa compagnie Alstom. Les lecteurs vont avoir droit à une belle leçon du droit américain avec le FBI et le procureur qui peuvent vous broyer si vous ne faites pas ce qu'ils veulent et les avocats qui sont surtout là pour que vous plaidiez coupable et obteniez la plus petite réduction possible.
Le faits sont bien décrits de manières claire et précise. Les auteurs sont impartiaux car on voit aussi qu'Alstom a effectivement fait de la corruption quoique Pierucci n'y a pas directement participé n'étant qu'une personne négligeable au moment des faits et son arrestation était du pur chantage. Le dessin est pas mal.
On notera que depuis, la France a pu récupérer une partie de ce qu'Alstom a vendu à General Electric parce que la compagnie américaine a des problèmes d'argent. Toute une vie gâchée pour ça !
C'est le troisième ouvrage que je lis pour les 30 ans du génocide des Tutsi au Rwanda et à chaque fois la même émotion m'étreint. Trois ouvrages pour trois angles différents. Ici Frédéric Debomy nous emmène à la rencontre des derniers survivants qui acceptent encore de raconter l'horreur vécue.
Dans un Kigali où toutes les traces du génocide ont disparu sur les murs et dans les rues, les auteurs montrent l'importance de lutter contre le négationnisme ou le déni entretenu par certains hommes politiques. Ce travail contre les amalgames, les présentations tronquées est essentiel pour que la justice puisse "rendre la dignité aux victimes".
Debomy ne s'attarde pas sur les faits qui sont aujourd'hui reconnus, il "limite" son travail à nous faire découvrir le trajet qui a pu conduire à la condamnation de deux bourgmestres de la commune de Kabarondo.
Dans cette commune 3000 personnes, âgées entre 8 jours et 98 ans ont été massacrées dans l'église par les milices et les FAR avec l'appui des autorités locales. En effet les condamnations ne vont pas de soi dans un système de droit. C'est une des leçons du livre qui montre la différence de traitement infligées aux uns et aux autres. Si les Tutsi et Hutu modérés n'ont eu droit à aucun procès autre que celui de la haine et la barbarie, beaucoup de génocidaires ont bénéficié d'une procédure dans les règles du droit. C'est grâce au travail d'associations comme le CPCR des frères Gauthier que le Rwanda a pu surmonter l'indicible dans un esprit de justice et de mémoire.
Les belles aquarelles d'Emmanuel Prost se partage entre l'ambiance d'un Kigali moderne et les portraits remplis de respect et de délicatesse des témoins interviewés.
Une excellente lecture pour entretenir le devoir de mémoire loin de tout manichéisme. Ainsi j'ai beaucoup aimé le rappel de l'action de certains soldats français qui se sont volontairement "perdus" dans les collines de Bisesero pour sauver les Tutsi encore menacés.
Une lecture qui rappelle qu'il ne peut y avoir de paix sans justice.
Je ne connais pas l'œuvre de Yasmina Khadra. C'est donc avec un œil sans a priori que je découvre l'adaptation de son roman.
Le vécu de l'auteur algérien rend crédible une bonne partie d'un récit qui résonne particulièrement fort avec la guerre à Gaza.
Le récit se focalise sur la personnalité complexe d'Amine Jaafari qui peut apporter plusieurs lectures suivant le côté du mur où on se situe.
A travers la découverte des motivations de l'épouse c'est surtout un questionnement sur les positions d'Amine que le récit nous invite à réfléchir.
Amine à qui tout sourit dans un parcours de méritocratie "à l'occidentale" découvre avec stupeur que son monde n'est pas le seul modèle de référence.
Sa recherche obstinée et maladroite du "pourquoi" est une invite à plusieurs chemins possibles : Un nouveau départ avec la séduisante Kim ou un retour à ses Racines ?
En voulant explorer ces possibles les auteurs alourdissent la narration avec plusieurs épisodes assez répétitifs et moyennement crédibles.
Toutefois cela mène à une vision de l'histoire perdant/perdant qui correspond bien à l'histoire actuelle des rapports entre Israël et la Palestine.
J'ai apprécié le graphisme de Chapron qui propose une ligne claire semi réaliste très expressive dans les dialogues entre Amine et ses interlocuteurs.
Les sentiments successifs d'Amine comme le déni, le doute, la jalousie ou l'indignation sont bien mis en valeur. Cette narration graphique permet d'accrocher plus facilement.
Une lecture d'une actualité brulante qui évite jugement et manichéisme.
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Le Portrait (Baudoin)
Dessiner la vie… le rêve impossible… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches. La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?… Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle. Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43. La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique. Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts. Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe. Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.
Castlewitch
Les amis imaginaires des enfants sont en réalité de vraies créatures amenées d'un monde parallèle par la force de l'imagination des enfants. Appelées à retourner dans leur monde quand les enfants atteignent 7 ans, certaines restent bien présentes mais invisibles du commun des mortels soit parce qu'elles sont devenues maléfiques et prennent possession de l'esprit de leur hôte humain, soit parce que l'enfant conserve son imaginaire et son ami comme protecteur secret. Si le résumé du concept parait un peu enfantin, le résultat fonctionne bien pour une aventure épique où enfants et créatures imaginaires s'affrontent avec quelques subtilités supplémentaires qui font que tout n'est pas noir ou blanc. La série est soutenue par un excellent dessin de François Gomes qui est très généreux pour représenter la ville de Castlewitch et son ambiance entre réalisme et merveilleux, avec son château-école façon Poudlard, ses décors romantiques et quelques influences de Miyazaki également. Cela participe à transporter le lecteur dans ces aventures fantastiques auprès de cette bande d'enfants et des dangers auxquels ils sont confrontés. Les créatures qu'ils côtoient sont originales et variées. Le rythme du récit est bien et le ton suffisamment mature pour satisfaire autant les lecteurs jeunes que moins jeunes. Note : 3,5/5
La Planète oubliée (Légendes de l'éclatée)
Cet album sort du lot de la bande dessinée courante et aborde un plan intéressant de la pensée : Une dérive fabuleuse en plusieurs panneaux, décrivant l'oubli lent et irrémédiable d'un monde qui fut. Une œuvre magistrale, sur l'importance de la position sociale d'individus, qui loin des clichés de la Science-Fiction, s'approprient les décisions, la gestion, les opportunités, l'exploration, et au final la réalité controversée, d'un événement catastrophique, dont le souvenir s'étiole d'époques en époques. Jusqu'au retrait d'une référence, sa dernière mémoire, permutée avec une autre plus réaliste... Cette bande dessinée retrace les histoires intimistes, de personnages touchés de près ou de loin avec un événement qui semblait donner du sens à leurs propres existences. Jusqu'à la disparition enfin de tous ces psychismes, qui semblaient en relation avec cet ancien évènement. Comme si le temps nettoyait ces âmes de leur immaturité, pour les renvoyer encore et encore travailler sur leurs véritables personnes, en les affranchissant d'un passé révolu et lourd... Une photographie de la pan humanité et de ces convulsions existentielles, à acquérir coûte que coûte !!
Ulysse & Cyrano
Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l’objet, une très belle couverture et un format un peu plus grand qu’à l’accoutumée. Casterman a, en cela, suivi les éditions Glénat avec 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta scénarisé par un certain Xavier Dorison, qui est aussi aux fourneaux avec « Ulysse & Cyrano ». Le prix de cet album est certes un peu élevé, mais avec près de 170 pages, cela vaut vraiment le coût. Malgré les bonnes critiques lues ici ou là, je ne m’étais pourtant pas précipité sur cet album, le scénario surfant à première vue sur le monde des chefs cuisiniers, médiatisé à outrance dans les média et qui m’horripile à un point que vous ne pouvez pas deviner ! Et puis, j’ai cédé à l’avis de ma libraire et j’ai bien fait. Il faut dire, que dans le climat morose que nous traversons actuellement, cette bande dessinée est un rayon de soleil, une récréation, une lueur d’espoir. Le temps s’est arrêté lors de la lecture. Que cela fait du bien ! Je ne connaissais pas Stéphane Servain et j’avoue que son dessin est simplement lumineux, et cela va des décors aux personnages. Même les planches consacrées à la cuisine mettent en appétit. Certes le personnage bourru de Cyrano n’est pas très original mais il est terriblement attachant. On pourrait arguer que Xavier Dorison et Antoine Cristau surjouent de bons sentiments au cours de l’intrigue, mais qu’importe quand c’est bien réalisé. Sur fond de sombre histoire familiale, et d’apprentissage, les auteurs nous offrent une bande dessinée que j’ai dévorée d’une traite malgré ses 168 pages, et qui, je crois, tombe à pic pour s’échapper de la période trouble que nous vivons. J’ai suivi les aventures d’Ulysse avec délectation. Cette chronique m’a touchée et je ne manquerai pas de la relire, il va s’en dire. Prenante, émouvante parfois, amusante très souvent, ce récit ne peut que vous marquer. Une de mes meilleures lectures de l’année pour le moment.
303
La guerre : une fatalité impossible à éradiquer - Ce tome regroupe les 6 épisodes d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parus en 2004/2005 et publiés par Avatar Press. L'histoire est écrite par Garth Ennis, dessinée et encrée par Jacen Burrows et mise en couleurs par Greg Waller et Andrew Dallhouse. La première moitié du récit (épisodes 1 à 3) se déroule dans les montagnes d'Afghanistan. Un colonel russe mène une petite troupe soldats des forces spéciales pour une mission de repérage d'un avion américain s'étant écrasé. Il sait que cet accident a également attiré l'attention des anglais qui essaye aussi d'arriver les premiers sur les lieux du crash. Il s'agit d'une course pour récupérer ce que contenait cet avion, et il faut y arriver avant que les américains ne viennent faire disparaître toute trace de ce vol compromettant. La deuxième partie du récit (épisode 4 à 6) se déroule sur le sol étatsunien, dans un désert proche de la frontière mexicaine. Sam Wallace, le shérif du coin, constate le décès d'un clandestin mexicain, employé de manière illégale dans l'abattoir de la région dont le responsable exploite cette main d'œuvre bon marché. Non loin de là, le colonel russe est hébergé dans le camp de fortune des clandestins, se remettant lentement d'une jambe cassée, soignée par le médecin de fortune du camp. Avatar Press est une petite maison d'édition qui publie des récits souvent gores ou ultra-violents d'auteurs ayant toute liberté de création. Ici, Garth Ennis (grand connaisseur des conflits du vingtième siècle) a décidé de raconter une histoire en 2 parties, mettant en scène un vétéran de plusieurs guerre, sans beaucoup d'états d'âme (même s'il lui arrive parfois d'imaginer les cadavres des gens qu'il a tué, soldats comme civils), un professionnel disposant d'un degré d'expertise exceptionnel acquis par des années de pratique sur différents champs de bataille. Dans la première partie, Ennis expose de manière clinique le déroulement de la mission, l'affrontement entre russes et anglais, tout en mettant en scène l'expérience du colonel russe, au travers des ordres et des conseils qu'il donne à sa poignée de soldats, et au travers de son propre comportement dans cet environnement propice aux embuscades. Il développe un thème sur lequel il reviendra à plusieurs reprises : le fait que les nations du monde se sont bâties et développées sur le sang versé par d'innombrables soldats tués au cours de guerre de conquête. Il montre l'absence totale d'honneur et de mérite de cet affrontement sans témoin, sans gloire, pour récupérer quelque chose dont la valeur reste à prouver. le colonel russe se comporte en professionnel accomplissant sa mission en expert, mais sans implication émotionnelle. Il fait son travail en se comportant comme une mécanique bien huilée, sans en retirer aucun plaisir (à tuer son opposant pour assurer sa propre survie), un métier qui consiste à atteindre son objectif aux dépends de la vie de ses ennemis (et de ses propres soldats). L'action est prenante. le lecteur n'a pas la latitude d'éprouver de l'empathie pour cet homme froid, dépassionné, au comportement fonctionnel et efficace, ne tirant aucun plaisir, ni aucune satisfaction dans la tâche accomplie. La survie est la seule récompense, aussi primaire que vitale, la seule chose qui en fasse un être vivant. Le début de la deuxième partie déconcerte par l'importance de la place accordée à Sam Wallace. le lecteur apprend en cours de route qu'il s'agit d'un ancien militaire revenu à la vie civile. Ennis oppose donc la vie du colonel qui a embrassé une carrière militaire de terrain, à celle de Wallace qui a abandonné la tenue kaki pour revenir à la vie civile. Autant l'attitude du colonel montre l'inanité et la futilité de sa vie professionnelle, autant le comportement de Wallace montre que son métier de shérif est tout aussi générateur de frustration et tout aussi inefficace pour changer le monde, ou tout du moins y apporter un peu d'amélioration. Au milieu de ces thématiques très noires, Ennis enfonce le clou avec plusieurs évocations de conflits, et de morts de soldats, de civils, de massacres de peuples, dont une séquence onirique glaçante dans ce désert américain. À la première lecture, la mission finale du colonel russe peut sembler grossière et d'un symbolisme idiot (comme s'il suffisait d'abattre cette cible pour résoudre quoi que ce soit, ou même pour obtenir une vengeance). Mais une prise de recul permet de comprendre que l'objectif du colonel tenait autant de la vengeance que de la perpétuation de la guerre, conséquence logique de l'assassinat de sa cible. Ennis augmente encore d'un cran la noirceur du récit en enfonçant le clou : le savoir faire d'un soldat, son champ d'expertise, c'est de tuer l'ennemi, de donner la mort, de faire la guerre, voire de l'entretenir. La guerre est le métier du colonel russe, et il est expert dans sa partie, d'une efficacité sans faille, il donne la mort comme personne. Il est un des agents et des moteurs de la guerre. Avatar a confié la mise en image de ce récit noir et sans espoir, à Jacen Burrows, un dessinateur ne travaillant que pour cet éditeur. Il avait auparavant dessiné Dark blue (2000, en VO) et Scars (2002/2003, en VO) de Warren Ellis, et The courtyard (2003, réédité dans Neonomicon) une adaptation d'un texte d'Alan Moore. Jacen Burrows réalise tous les contours des personnages comme des éléments de décors, en utilisant un trait assez fin, d'une épaisseur constante, sans variation qui transcrirait des reliefs ou une profondeur de champ, et sans presqu'aucun aplat de noir. Il revient donc aux metteurs en couleurs d'intégrer les notions de reliefs et de luminosité par le biais de variations de teintes dans les couleurs. Ils font preuve d'habilité dans le choix de leurs couleurs pour privilégier une teinte qui instaure l'ambiance de chaque scène. Par contre, malgré un outil informatique performant, ils n'arrivent pas à transcrire les volumes, répétant systématiquement les mêmes répartitions de couleurs, indépendamment des sources lumineuses (défaut particulièrement criant dans la manière de disposer les touches blanches sur les montagnes). Ils réussissent dont à nourrir les contours établis par Burrows, sans pallier l'absence de volume ou de relief. En 2004/2005, Burrows est encore un dessinateur avec peu d'expérience et cela se ressent dans la qualité de ses dessins. Son découpage des séquences est très lisible et le trait fin uniforme assure une lecture rapide et une compréhension immédiate de chaque case. Au-delà de ces qualités, ces dessins restent très fonctionnels, sans qualité esthétique, sans nuances. Les expressions des visages sont toutes caricaturales, ne rendant compte que de 3 émotions (visage fermé indéchiffrable, surprise/étonnement, visage détendu sans émotion particulière). Au-delà des actions et des mouvements, le lecteur se retrouve dans l'impossibilité d'éprouver quelque émotion que ce soit pour les personnages qui eux-mêmes n'expriment rien. Burrows n'a aucune notion de langage corporel dans cette histoire. Ce manque de savoir faire aboutit à des images qui finissent par relever de l'amateurisme, le pire étant atteint pour le dessin en double page décrivant les clandestins en train de travailler dans l'intérieur de l'abattoir, une image descriptive dépourvue d'impact (malgré l'horreur des conditions de travail et la nature des tâches à exécuter) du fait de postures artificielles, et d'un aménagement ne correspondant à rien de réaliste. Le manque de consistance des images atténue la force du récit de manière significative. Ennis a construit un récit en 2 temps un peu déconcertant dans sa structure (le personnage de Sam Wallace était-il vraiment indispensable ? Fallait-il vraiment incarner l'alternative de vie du colonel ?), d'une noirceur sans fond, avec de véritables audaces sur l'absence de justification de tuer son semblable même dans le cadre d'affrontements découlant d'un conflit armée. La fin de l'histoire promet un bain de sang à venir d'une ampleur sans précédant (une condamnation sans appel de la politique post 11 septembre), dans une perpétuation de l'état de guerre s'auto-entretenant. Mais le passage le plus cynique et cruel est peut-être dans ce débat télévisé où un intervenant défend l'impossibilité d'adopter une position de neutralité avec des arguments impossibles à réfuter. Malgré ses réels défauts, ce récit possède des qualités indéniables et Ennis propose un point de vue dérangeant au possible sur la guerre, les conflits armés, en tant que réalité inéluctable, consubstantielle des sociétés humaines.
Vampyre
J’ai retrouvé dans cet album tout ce qui m’avait intrigué et séduit lorsque j’avais découvert l’auteur avec La Chenille (chez le même éditeur). En effet, Maruo développe ici sur deux épais volumes ses obsessions, et tout son talent. Il revisite le mythe du vampire en lui donnant une coloration très très noire, parfois grotesque et absurde. Et toujours violente, gore. Eros et Thanatos sont convoqués, dans des orgies où la sensualité se nourrit de la souffrance. Maruo est ici dans la lignée de Sade, et d’auteurs comme Bataille. Il y a aussi – mais c’est aussi le cas chez Sade (il faut relire le long passage « Français encore un effort » dans « La philosophie dans le boudoir » !) – une violence tournée explicitement contre la société et certains de ses « vampires ». La cruauté omniprésente ici est parfois gratuite, mais elle se paye de quelques volontés de détruire un monde abject fait de faux-semblants et d’un conformisme désespérant. Comme souvent chez Maruo, l’influence du surréalisme est visible. Si le premier tome reste un chouia « réaliste », le second bascule rapidement et définitivement vers quelque chose de plus fantastique et d’irréel, la construction est plus saccadée, moins linéaire. C’est aussi beaucoup plus noir et sadique. Pour habiter ces cauchemars et ces fantasmes érotiques Maruo use de son trait habituel. Un dessin ciselé, très fin, avec des personnages aux visages de poupée. J’aime toujours autant ce dessin très précis, quasi méticuleux. A noter que, à l’instar de La Chenille, ce diptyque est vraiment à réserver à des adultes, qui plus est « avertis ». Car de nombreuses scènes de torture, de viol, quelques scènes de sexe ponctuent cette histoire !
Bob Denard - Le dernier mercenaire
Depuis plus qu'une quinzaine d'années j'en ai lu des livres sur la politique française et cela inclut ses actions dans ses anciennes colonies. Bob Denard est un nom que je connais bien. Je n'ai pas appris grand chose dans cette biographie en BD et pourtant je l'ai trouvée passionnante. Le coup de génie de Jouvray est de faire intervenir la mort, qui fait une bonne narratrice et qui va aussi dialoguer avec Denard. Cela change des biographies froides qui ne font qu’aligner les dates importantes d'un personnage historique. Le scénariste résume bien les moments forts de la vie de Denard et des dessous de certaines activités des services secrets français. Le dessin donne un côté un peu onirique au récit et j'ai vraiment adoré ce parti-pris.
Le Piège américain
Un documentaire stupéfiant sur les dessous d'une affaire qui montre comment sous dehors d'une idée noble, la lutte contre la corruption, les États-Unis en font une arme économique contre le reste du monde y compris ses supposés amis. Ce qui est arrivé à Frédéric Pierucci est vraiment incroyable. Il a vécu une situation absolument kafkaïenne où il est devenu un pion entre les États-Unis et sa compagnie Alstom. Les lecteurs vont avoir droit à une belle leçon du droit américain avec le FBI et le procureur qui peuvent vous broyer si vous ne faites pas ce qu'ils veulent et les avocats qui sont surtout là pour que vous plaidiez coupable et obteniez la plus petite réduction possible. Le faits sont bien décrits de manières claire et précise. Les auteurs sont impartiaux car on voit aussi qu'Alstom a effectivement fait de la corruption quoique Pierucci n'y a pas directement participé n'étant qu'une personne négligeable au moment des faits et son arrestation était du pur chantage. Le dessin est pas mal. On notera que depuis, la France a pu récupérer une partie de ce qu'Alstom a vendu à General Electric parce que la compagnie américaine a des problèmes d'argent. Toute une vie gâchée pour ça !
Full Stop - Le Génocide des Tutsi du Rwanda
C'est le troisième ouvrage que je lis pour les 30 ans du génocide des Tutsi au Rwanda et à chaque fois la même émotion m'étreint. Trois ouvrages pour trois angles différents. Ici Frédéric Debomy nous emmène à la rencontre des derniers survivants qui acceptent encore de raconter l'horreur vécue. Dans un Kigali où toutes les traces du génocide ont disparu sur les murs et dans les rues, les auteurs montrent l'importance de lutter contre le négationnisme ou le déni entretenu par certains hommes politiques. Ce travail contre les amalgames, les présentations tronquées est essentiel pour que la justice puisse "rendre la dignité aux victimes". Debomy ne s'attarde pas sur les faits qui sont aujourd'hui reconnus, il "limite" son travail à nous faire découvrir le trajet qui a pu conduire à la condamnation de deux bourgmestres de la commune de Kabarondo. Dans cette commune 3000 personnes, âgées entre 8 jours et 98 ans ont été massacrées dans l'église par les milices et les FAR avec l'appui des autorités locales. En effet les condamnations ne vont pas de soi dans un système de droit. C'est une des leçons du livre qui montre la différence de traitement infligées aux uns et aux autres. Si les Tutsi et Hutu modérés n'ont eu droit à aucun procès autre que celui de la haine et la barbarie, beaucoup de génocidaires ont bénéficié d'une procédure dans les règles du droit. C'est grâce au travail d'associations comme le CPCR des frères Gauthier que le Rwanda a pu surmonter l'indicible dans un esprit de justice et de mémoire. Les belles aquarelles d'Emmanuel Prost se partage entre l'ambiance d'un Kigali moderne et les portraits remplis de respect et de délicatesse des témoins interviewés. Une excellente lecture pour entretenir le devoir de mémoire loin de tout manichéisme. Ainsi j'ai beaucoup aimé le rappel de l'action de certains soldats français qui se sont volontairement "perdus" dans les collines de Bisesero pour sauver les Tutsi encore menacés. Une lecture qui rappelle qu'il ne peut y avoir de paix sans justice.
L'Attentat
Je ne connais pas l'œuvre de Yasmina Khadra. C'est donc avec un œil sans a priori que je découvre l'adaptation de son roman. Le vécu de l'auteur algérien rend crédible une bonne partie d'un récit qui résonne particulièrement fort avec la guerre à Gaza. Le récit se focalise sur la personnalité complexe d'Amine Jaafari qui peut apporter plusieurs lectures suivant le côté du mur où on se situe. A travers la découverte des motivations de l'épouse c'est surtout un questionnement sur les positions d'Amine que le récit nous invite à réfléchir. Amine à qui tout sourit dans un parcours de méritocratie "à l'occidentale" découvre avec stupeur que son monde n'est pas le seul modèle de référence. Sa recherche obstinée et maladroite du "pourquoi" est une invite à plusieurs chemins possibles : Un nouveau départ avec la séduisante Kim ou un retour à ses Racines ? En voulant explorer ces possibles les auteurs alourdissent la narration avec plusieurs épisodes assez répétitifs et moyennement crédibles. Toutefois cela mène à une vision de l'histoire perdant/perdant qui correspond bien à l'histoire actuelle des rapports entre Israël et la Palestine. J'ai apprécié le graphisme de Chapron qui propose une ligne claire semi réaliste très expressive dans les dialogues entre Amine et ses interlocuteurs. Les sentiments successifs d'Amine comme le déni, le doute, la jalousie ou l'indignation sont bien mis en valeur. Cette narration graphique permet d'accrocher plus facilement. Une lecture d'une actualité brulante qui évite jugement et manichéisme.