La beauté d'une fleur m'a sauvé, maman.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages.
L'eau s'écoule avec les reflets changeants du soleil, marquant des lignes de crête des ondulations, faisant comme des points de lumière, montrant les ondes, ou encore une eau assombrie autour des rochers qui affleurent. Ces phénomènes lumineux en surface de l'eau se répètent alternativement, sous les yeux grands écarquillés de Penss, un jeune homme accroupi sur un rocher, fasciné par ce phénomène. Il pense qu'il est le seul à remarquer la beauté du monde, que tous les autres passent leur vie à courir. Sa mère finit le trouver et elle lui reproche d'être en perdu dans sa contemplation, sans même prêter attention aux poissons. Elle ajoute que les hommes de la tribu sont rentrés de la chasse, et qu'Ovie a accouché. Elle et lui n'ont rien à lui offrir. Ils se mettent à marcher pour remonter la pente un peu prononcée et se présenter devant le mari d'Ovie. Les autres se sont mis à la queue-leu-leu pour offrir leurs cadeaux. Vient le tour de la mère de Penss qui s'agenouille et présente une poignée de cailloux. le mari répond qu'elle peut les garder et qu'elle doit expliquer à son fils qu'on ne peut pas passer ses journées à rêvasser. le soir, devant le feu de camp, les chasseurs distribuent des morceaux de viande cuite. Assis en tailleur comme les autres, Penss tend ses mains en avant quand vient son tour, mais un autre récupère le morceau qui lui est destiné et proteste : il n'a jamais ramené un bout de viande ou même quoi que ce soit. Ce garçon ne donne rien d'ailleurs : ni bonjour, ni merci, ni même aucun geste d'affectation pour l'un ou l'autre des membres de la tribu. Tant qu'il voguera seul avec lui-même, cet homme ne voit pas pourquoi Penss mangerait la viande pour laquelle le chasseur risque sa vie.
Penss sort de la caverne et va contempler le ciel étoilé nocturne. Sa mère le rejoint et lui dit sa façon de penser. Elle a peur pour lui, car tout le temps il se trompe. Il se trompe de vie. Il voit les reflets quand il faut regarder les poissons. Il préfère l'obscurité froide des montagnes au feu de son clan. Il regarde la mousse à ses pieds quand il faut voir l'horizon. Demain les chasseurs vont chasser le bouquetin, elle lui demande de les accompagner. Penns reste dehors à regarder les étoiles, en se disant que sa mère ne comprend pas : ces montagnes, ces étoiles sont infiniment plus belles que n'importe quel homme. le lendemain, Penss a pris sa lance et il suit le groupe de chasseurs, en restant bien en arrière. Ils se mettent en position en haut d'une colline et le meneur voit un groupe d'une quinzaine de bouquetins plus bas dans la vallée. Il agrippe la tunique de Penss et le tire pour qu'il dévale la pente. Ce dernier se retrouve devant un bouquetin figé par la peur. Soudain les quadrupèdes fuient en courant, bousculant le jeune homme au passage. Un puma est apparu au sommet d'un rocher et il se précipite vers les animaux, et donc vers Penss.
Ce nouveau récit complet succède à La saga de Grimr (2017) dans la bibliographie de l'auteur. Ce dernier passe ainsi de l'Islande au dix-huitième siècle, à des hommes préhistoriques, dans la phase chasseur. Au cours de ces deux cent trente pages réparties en un prologue et six chapitres, Penss va se séparer de sa tribu, décidant de rester dans la vallée où ils se trouvent, seul avec sa mère âgée, alors que les autres vont de l'avant pour trouver du gibier. En continuant d'observer la nature avec attention et curiosité, il finit par deviner le cycle de reproduction des végétaux au fil des saisons, et par devenir un précurseur de l'agriculture. Lorsqu'une autre tribu arrive dans la zone où il s'est installé, deux points de vue s'opposent entre les chasseurs et les cueilleurs, deux philosophies de vie. le bédéiste maîtrise son récit de bout en bout, en particulier la pagination : il choisit donc de développer des scènes contemplatives, des pages sans mots, sans texte, pour montrer Penss en train d'observer et d'effectuer des déductions, de tester des méthodes de façon empirique. C'est presque paradoxal : alors que le personnage principal prend son temps, le lecteur avance plus vite dans les pages car elles sont dépourvues de texte. Elles sont au nombre de 41 pages silencieuses.
Le lecteur se laisse bien volontiers porter par cette narration visuelle douce et très facile d'accès. Il est sous le charme dès la première page, avec les reflets changeants sur l'eau, les différentes formes qu'ils peuvent prendre : Penss observe pour lui et il est sous le charme de ces cinq cases, chacune avec une composition de couleurs différentes, tout en décrivant bien un endroit unique. L'enchantement continue sur la deuxième page, et culmine une première fois sur la page 3 : une composition qui relèverait du domaine de l'abstrait si elle n'était pas contextualisée dans sa partie supérieure (environ un cinquième de l'image) par la présence du personnage. Dans le même temps, c'est aussi une belle représentation de l'écoulement de la rivière. Pour cette séquence, l'artiste a choisi de marquer fortement les différents moments de la journée avec les couleurs : un peu brun et gris pour l'après-midi, gris pour la fin de journée, noir avec des teintes orangées pour la nuit et le feu. L'artiste dessine les personnages de manière simple, éloignée de la représentation photographique, lisible par des lecteurs de tout âge, sans pour autant leur infliger un jeunisme généralisé. Leur visage et leur corps sont marqués de petits traits secs attestant la rigueur de leur mode de vie primitif. Il accentue fortement cet effet pour les traits creusés de la mère du personnage principal alors qu'elle vit ses derniers jours.
Il se crée un décalage entre ces personnages à l'aspect simple détouré par un trait de contour encré, et les paysages, le plus souvent en couleur directe, sauf quand le dessinateur a besoin d'être dans un mode descriptif précis pour les végétaux. Les différents environnements apparaissent alors avec le point de vue de l'auteur, dans un registre descriptif, parfois proche de la frontière de l'impressionnisme. Après les reflets sur l'eau, le lecteur en fait l'expérience avec la pente pierreuse, parfois des grosses pierres avec des contours esquissés au pinceau, parfois juste la couleur de la roche et des quelques touffes d'herbe desséchée, avec des motifs abstraits au pinceau pour évoquer la séparation entre les pierres. Dans ces temps préhistoriques, la nature est le personnage qui prend le plus de place, omniprésente, l'être humain n'étant qu'un épiphénomène aux répercussions aussi limitées que fugaces. En outre, le regard de Penss donne également la place principale à la nature. le lecteur éprouve la sensation de prendre un bon bol d'air pur tout du long de sa lecture : une pente rocheuse, un éboulement de pierres, une marche sur une ligne de crête, la vue d'ensemble d'une vallée verdoyante, la richesse et la diversité des arbres fruitiers qui se dressent haut rendant Penss minuscule par comparaison, le gris bleuté de la neige recouvrant tout rendant la vie d'autant plus fragile, etc. Ce mode de représentation permet de glisser sans solution de continuité dans une vision onirique lorsque le jeune homme a mangé des psilocybes sans idée de ce qui va se produire : une hallucination de la page 61 à la page 67, lui permettant de concevoir cette notion des plis du monde.
La lecture est à la fois facile et dépaysante, sans exagération dramatique, tout en transcrivant bien l'état d'esprit des personnages, les tensions, les moments de peur, de colère, d'inquiétude, voire d'angoisse, et le caractère très têtu, obstiné même du personnage principal. le bédéiste sait également jouer sur la composition des cases allant du dessin en double page, à 28 cases dans une même page, alignant des cases rectangulaires dans des bandes bien horizontales, ou parfois passant à des cases en trapèzes avec des bandes inclinées pour accompagner des mouvements, intégrer des inserts avec un effet extraordinaire lors de la première relation sexuelle de Penss (en pages 146 et 147). le lecteur note de ci de là des éléments qui ne sont pas réalistes, à commencer par la tunique en peau de bête toujours identique quelles que soient les saisons. Il y a aussi la capacité de compréhension de Penss qui devient un agriculteur perspicace par la seule force de sa volonté, par des essais et des erreurs, dans un cheminement empirique, mais sans aide d'un autre. le lecteur perçoit inconsciemment que le récit relève plus du conte que du reportage ou de la reconstitution historique. Il prête alors attention aux épreuves que traversent le héros : un voyage initiatique lui permettant de grandir. Des moments universels : la mort de la mère, se repaître de ce qu'elle laisse, ne pas gâcher, être à la merci des éléments, de phénomènes arbitraires sur lesquels on n'a pas de prise, se confronter aux autres, à leur vision du monde, à leur opiniâtreté. Penss n'est pas sans défaut : il estime avoir raison contre tous les autres, en conséquence de quoi il refuse leur mode de vie au risque de mourir de faim, et il n'hésite pas à les convaincre d'adopter le sien, au risque de mourir de faim également. Il se heurte au fait que le rythme de la nature ne soit pas le rythme de l'être humain. Il fait l'apprentissage des responsabilités, des compromis face au principe de réalité, des mauvaises intentions de certains, mais aussi de la force d'expression de l'art (les œuvres pariétales de Craie), la capacité de travail d'un groupe comparée à celle d'un individu seul. Pour autant il n'abandonne jamais sa conviction, son principe, sa croyance de pouvoir subvenir au besoin de nourriture par le monde végétal, fruits et légumes. le lecteur peut alors y voir un métacommentaire sur la nécessité de changer de paradigme, de passer à un mode de vie sans viande, et écoresponsable. Une nécessité d'une production plus respectueuse de la vie, toutefois pas au prix de la survie de l'espèce.
Voilà une bande dessinée aussi ambitieuse que facile de lecture. Le créateur a conçu un récit qui sait profiter de la forte pagination en prenant son temps, sans pour autant ralentir la vitesse de lecture, ou exiger un effort de concentration particulier. Il a dosé la simplicité des personnages qui n'en semblent que plus vivant dans les environnements, et la représentation plus douce de ces derniers, s'approchant parfois de l'impressionnisme. L'intrigue est linéaire : Penss estime que les êtres humains doivent se nourrir de la production de végétaux, plutôt que de chasser et de tuer des animaux. L'ambition du récit se révèle progressivement : le personnage principal agit par principe, ce qui se heurte aux réalités de la vie quotidienne, aux compromissions nécessaires pour assurer sa survie. Progressivement, son voyage prend une dimension existentielle et implique la communauté d'une tribu, d'autres individus devant assumer les conséquences de ses décisions. Éventuellement un lecteur adulte peut regretter une narration parfois un peu simplifiée pour réaliser un conte tout public.
Un petit air de « A nous les petites Anglaises », mais qui vire plutôt au cauchemar. Dans ce récit en partie autobiographique, Kris nous raconte un voyage linguistique assez ahurissant, au milieu des années 1980, dans le Belfast de la guerre civile irlandaise (ou de la guerre d’occupation/coloniale anglaise).
Rétrospectivement, c’est quand même incroyable que des parents français aient envoyé sans trop se poser de questions leurs enfants faire un voyage linguistique dans ce qui s’apparente à une zone de guerre (ce que vont découvrir dès leur arrivée les deux ados !). Ils leur avaient refilé des préservatifs, donc tout était OK !
Le récit est vivant, agréable à suivre, et l’énorme montée de tension sur la fin donne à réfléchir (et le copieux dossier final aussi, vraiment bien fichu).
Le dessin de Bailly a des airs de Baru – une partie du ton du récit aussi d’ailleurs.
Une histoire qui mêle moments légers et d’autres plus dramatiques, et qui éclaire un conflit aujourd’hui en voie de résolution (les plus jeunes auront du mal à croire qu’un conflit colonial violent et quasi « raciste » - une guerre d’occupation et de religion – ait pu exister dans la CEE/UE jusqu’il n’y a pas si longtemps).
Une lecture agréable et un bon dossier final.
Au service secret de sa Majesté
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Ce tome est le premier d'une série de 3 écrits par Garth Ennis, introduisant le personnage de Kev Hawkins, qui est amené à rencontrer les personnages de l'équipe de superhéros The Authority (de Warren Ellis & Bryan Hitch). Il contient le numéro spécial Kev initialement parus en 2002, ainsi que les 4 épisodes de la minisérie More Kev, initialement parus en 2004, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Glenn Fabry.
Kev – Kevin Andrew Hawkins est un caporal des SAS (Special Air Services) détaché sous les ordres d'une cheffe en civil pas commode. L'histoire commence alors qu'il coule un bronze, tranquille chez lui, en lisant les résultats sportifs dans le journal, tout en écoutant les courses de chevaux à la radio. 2 hommes cagoulés font irruption, arme en main pour l'exécuter sommairement, à cause d'une mission meurtrière à Belfast. Puis sa cheffe lui confie la mission d'assassiner les membres de The Authority à bord de leur vaisseau spatial The Carrier. le pire serait qu'Hawkins mène à bien sa mission. Or le pire n'est même pas certain, sauf avec Kev.
More Kev – Kev Hawkins est en train de se payer du bon temps avec Susan, quand il est surpris en plein sport de chambre, par 3 hommes cagoulés qui souhaitent l'exécuter sommairement etc. Puis il est convoqué par sa cheffe qui lui explique qu'il va devoir faire équipe avec Apollo et Midnighter (2 membres homosexuels de l'équipe The Authority) pour retrouver le cadavre d'un extraterrestre qui… C'est inracontable, il faut juste savoir que Kev Hawkins est un vrai homophobe qui ne le cache pas.
Au début des années 2000, Warren Ellis et Mark Millar ont dépoussiéré le genre équipe de superhéros avec The Authority qui a le vent en poupe et la possibilité de supporter des séries dérivées. Ennis s'occupera aussi de Midnighter le temps d'une histoire, dans Machine à tuer). Les habitués le savent : cet auteur ne porte pas particulièrement les superhéros dans son coeur. Il met donc en scène cette équipe de manière détournée, par le biais d'un individu ayant une solide formation militaire dans une équipe spéciale des forces armées, pas vraiment à sa place à côté de personnes capables d'anéantir une flotte spatiale d'envahisseurs extraterrestres.
Ça commence par comme une énorme farce potache pour les 2 récits contenus dans ce tome, d'abord avec Kev sur le trône, puis ensuite en train de faire son affaire à une dame qui a déjà quelques heures de vol. Puis Ennis se sert des Troubles irlandais pour mettre en scène des individus cherchant vengeance, d'une rare inefficacité. Tout au long de ces récits, le lecteur se délectera des blagues grossières, crades et homophobes (parce que s'il y est allergique, il aura reposé ce tome dès la première page). Ennis se montre graveleux, avec un personnage réac' à souhait, homophobe jusqu'à la bêtise, et d'une inventivité qui dans les meilleurs moments évoque celle de San Antonio. Cette comparaison n'est pas gratuite, car le langage ordurier de Kev et ses potes est particulièrement imagé et débridé, très savoureux.
Kev Hawkins se conduit comme un parfait crétin, incapable de s'arrêter de faire des blagues odieuses sur les homosexuels, alors même que Midnighter est à ses côtés, et lui a promis de l'handicaper à vie s'il en sort encore une. Ses sorties discriminatoires se doublent d'une forme de poisse qui fait qu'il commet souvent une bourde d'une ampleur incommensurable par épisode (comme par exemple de réussir à assassiner tous les membres de The Authority, juste avant une CENSURÉ), sans parler de ce faux pas monumental impliquant un inspecteur du ministère de l'armée et un tigre.
Mais ces histoires ne se résument pas à un simple prétexte servant de support à une enfilade de provocations grossières et politiquement incorrectes. Il y a également une intrigue, à la fois très drôle (la demande irrégulière de l'inspecteur du ministère), et comprenant un bon niveau de suspense, ainsi que des surprises diverses et variées. Les protagonistes disposent d'une véritable personnalité, assez marquée pour Kev Hawkins, conformes à leur formation et à leur profession pour ses potes, cohérentes avec leurs autres apparitions pour les membres de The Authority.
Dans certaines séquences, le lecteur peut déceler d'autres formes d'humour, par exemple la satire sur les auteurs de livres opportunistes ou à l'argument de vente aussi improbable qu'artificiel (le livre de recettes des SAS). Il découvre également une réflexion sur les grandeurs et servitudes de la condition de militaire, plutôt les servitudes d'ailleurs. Ainsi les collègues d'Hawkins ayant quitté le service argumentent auprès de lui leur choix, pour une vision de la condition de soldat aux ordres, qui n'a rien de primaire ou de basique. le lecteur familier d'Ennis retrouvera les discussions qui lui sont chères, autour d'une bonne bière, ou d'un alcool un peu plus fort, pour parler entre hommes, pour se dire ses quatre vérités. Kev Hawkins n'a pas sa langue dans sa poche, mais Midnighter non plus et il ne faut pas l'énerver avec des propos homophobes (oui, c'est raté). Au travers de ces dialogues, le lecteur peut deviner l'évolution des convictions de l'auteur qu'il appliquera aussi à sa propre carrière, en créant ses propres séries pour gagner son indépendance des 2 éditeurs majoritaires de comics indépendants.
Pour mettre en scène ces aventures énormes et bien ancrées dans la réalité, Ennis bénéficie de l'apport déterminant de Glenn Fabry (l'artiste des couvertures de Preacher). Celui-ci dessine de manière réaliste et détaillée. Kev Hawkins présente une morphologie normale, sans muscle surnuméraire, sans abus de stéroïdes, ses potes aussi. Les membres de The Authority ont des costumes moulants mettant en valeur leur musculature parfaite, là encore sans exagération anatomique. Leurs costumes et le Carrier sont conformes à leur apparence dans la série The Authority.
Glenn Fabry a un don pour décrire le quotidien de Kew Hawkins dans ce qu'il a de plus normal et banal, avec un angle de prise de vue laissant la porte ouverte à la dérision ou à la moquerie. Hawkins a une posture des plus normales assis sur la cuvette des toilettes, avec tout ce dont il peut avoir besoin à portée de main : clopes, briquet, cendrier, bombe désodorisante, magazine porno. Tous ces objets sont dessinés de manière détaillée, tout en restant lisible, avec un encrage fin et précis. Ils trouvent leur place dans un intérieur normal et fonctionnel. Il en va de même pour l'appartement de Susan, ou encore les différents pubs. Les tenues vestimentaires des uns et des autres sont conformes à la personnalité de ceux qui les portent.
Fabry ajoute quelques petits traits secs sur les visages, ce qui leur donne une apparence adulte, sans volonté de faire joli, ou de conférer une beauté systématique à tous les personnages. Les visages sont expressifs avec assez de naturel, sauf pour les scènes de combats physiques ou de destruction. Sans être un expert en moues diverses et variées, l'artiste trouve l'expression juste pour le côté un peu vulgaire d'Hawkins et pour l'exaspération explosive du Midnighter. On sent qu'il a du mal à lutter contre toutes les gouttes d'eau que prodigue libéralement Hawkins et qui font que le vase a déjà débordé et est proche de la rupture.
Tout au long du récit, le lecteur apprécie les qualités de metteur en scène de Glenn Fabry. Les scènes d'action sont lisibles et plausibles. Il sait faire ressortir l'horreur de la violence (tutoyant la parodie avec les têtes qui explosent, celles d'Apollo, comme celle de l'éléphant). Il rend vivantes les scènes de dialogue, avec une dextérité remarquable, soit par les gestes et les postures des interlocuteurs, soit en promenant la caméra pour apporter des informations visuelles sur le décor.
En commençant ce tome, le lecteur sait qu'il va se régaler grâce à la verve de l'auteur, habile à débiter des blagues énormes et salaces. Puis il se rend compte que Kev Hawkins tient la dragée haute aux superhéros, sans pour autant en devenir un lui-même. Il apprécie le comportement adulte des protagonistes. Il se laisse entraîner dans une intrigue bien ficelée. Il sourit franchement aux gags enjoués et pas bégueules. Il peut se plonger dans chaque environnement et interpréter le comportement des personnages par leurs expressions et leurs postures. Il a le plaisir de découvrir qu'Ennis & Fabry ne se sont pas contentés d'écrire une histoire bien rythmée et très drôle, mais qu'il y a aussi une réflexion pertinente sur l'obéissance.
Jerry Spring est probablement l'œuvre la plus personnelle et la plus aboutie de Jijé. Avec Blueberry, Comanche et Buddy Longway, elle fait partie des grandes séries Western qui ont marqué la BD franco-belge dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce sont des aventures au far west sur une trame très classique, de la vraie aventure à l'ancienne, mais aussi avec une grande part d'humanité et de modernité dans le ton.
Il y fait la preuve de son talent graphique avec un trait généreux en détails et décors. Ses personnages sont impeccables de vie, d'expressivité et de dynamisme. Même si j'apprécie toujours davantage une BD en couleurs, l'intégrale en noir et blanc de Dupuis permet d'admirer la maîtrise de son trait et de montrer le niveau technique impressionnant du mentor de Franquin.
Les histoires sont intelligentes, prenantes et bien rythmées. On louera en particulier leur absence de manichéisme et surtout le combat permanent de l'auteur et de ses héros contre le racisme. Le meilleur ami de Jerry est mexicain, il traite les amérindiens avec tout le respect qu'on doit à ses égaux, et il ira même jusqu'à affronter directement le Ku-Klux-Klan pour venir en aide à une famille noire.
Une série western à la fois rétro par la structure de ses histoires d'aventures à l'ancienne et moderne par son ton adulte et son humanité. Et surtout un plaisir pour les yeux grâce au dessin de Jijé.
Quaerens quem devoret.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été entièrement réalisé par Yslaire (Bernard Islaire) : scénario, dessins, couleurs, lettrage. Ce créateur est également l'auteur de la série Sambre, XXe ciel.com. L'ouvrage se termine avec une biographie de quatre pages du poète.
Jeanne Duval en démone avec des ailes côtoie les gargouilles de Notre Dame. Charles Baudelaire avec des ailes d'albatros s'élance dans le vide depuis une haute tour de la cathédrale. Elle s'élance dans le vide à sa suite, sous le regard de pierre des gargouilles. Il ouvre les yeux, dans son lit, avec elle nue à ses côtés, sous le regard d'un chat noir juché sur l'armoire. Elle allume une cigarette en lui demandant s'il se souvient de combien de bouteilles il lui a fait boire. Il commence à lui lire un poème écrit pour elle : le soir, l'âme du vin chante dans le Bordeaux. Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure, des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, tout un monde lointain, absent, presque défunt, vit dans tes profondeurs, forêt aromatique. Pendant ce temps-là, elle se trémousse devant lui, dans le plus simple appareil, et elle commence à se caresser. Elle lui met son doigt mouillé par ses sécrétions, dans la bouche, puis le chevauche, toujours sous le regard du chat impassible.
Paris le trente-et-un août 1867, les amis en deuil sont rassemblés devant le cercueil qui a été mis en terre. Jeanne se tient un peu à l'écart, en s'appuyant sur une béquille. Caroline Aupick est raccompagnée chez elle par monsieur Charles Asselineau. Elle se plaint à lui de la présence de Jeanne qui, encore dans sa dernière lettre en avril 1866, demandait à son fils, une somme d'argent immédiatement, alors qu'il était dans de si grands embarras et malade à Bruxelles. Et maintenant elle lui demande un héritage. Une fois son invité parti, elle s'installe à son bureau et sort la longue lettre de Jeanne. Cette dernière indique qu'elle a été la muse immorale, damnée, du plus grand poète maudit. C'est elle, la belle ténébreuse, cette chère indolente, qui marche en cadence, belle d'abandon, comme un serpent qui danse… la fille des colonies, l'esclave créole, la mulâtresse, la Béatrice, la charogne, la triste beauté, la reine des cruelles, mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits… Celle qui noyait sa nudité voluptueusement, dans les baisers du satin et du linge, et, lente ou brusque, à chaque mouvement, montrait la grâce enfantine du singe. Elle vient de ces paysages lointains qui font rêver un enfant qui s'évade en pensée de ce Paris moderne et enfumé par la fumée noire des cheminées. Charles avait six ans quand son père est mort. Il demande à la servante Mariette où est son père. Elle répond que sa mère lui a déjà dit, qu'il est parti en voyage, tout là-haut au ciel, au Paradis. Charles a tant prié pour le salut de ce fantôme absent qu'il a fait de sa mère, sa seule divinité sur Terre.
Qu'il connaisse ou non le travail de ce créateur, le lecteur en identifie rapidement les spécificités. Pour commencer la narration est essentiellement menée par les phrases de la lettre de Jeanne Duval, qui courent en haut ou en bas des cases dans plus de la moitié des pages. Il s'agit donc d'une narration très écrite, entre remarques adressées à la mère du poète, et description de sa vie, de l'état de la relation entre lui et elle. En même temps, il s'agit également d'une narration très visuelle. le tome s'ouvre avec une illustration en double page, présentant une silhouette féminine en danseuse avec l'or de ses bijoux ressortant sur sa peau noire de sa silhouette en ombre chinoise, un début de transformation en démon cornu, et la pauvre Charles, accablé avec les épaules tombantes, une plume dans la main droite et une feuille de papier dans la main gauche, avec ses ailes d'albatros. Puis vient la séquence onirique avec gargouilles et ange déchu depuis les cimes de Notre Dame, en trois dessins en pleine page. Au fil de l'album, le lecteur se délecte de dix-sept dessins en pleine page, deux en double page. Il lit vingt-six pages muettes, dépourvues de tout texte, même du récitatif constitué de la lettre écrite par Jeanne. Il apprécie la variété de ladite narration, pouvant aussi bien offrir une illustration extraordinaire, que des pages de bande dessinée classique à base de cases rectangulaires bien délimitées, disposées en bande.
Le lecteur succombe vite au charme des dessins, de la variété des techniques utilisées : dessin avec formes détourées et encrés, et mise en couleurs, tracés plus libres, avec contours esquissés par plusieurs traits non effacés, rendu de type gravure pour illustration dans un journal du dix-neuvième siècle, bichromie et formes détourées au crayon, motif imprimé en fond de case comme du papier peint, facsimilé d'une toile de maître (Gustave Courbet), jeu avec les couleurs pour un effet impressionniste (par exemple le feuillage estival des arbres déjà un desséché dans la lumière mordorée du soleil), utilisation d'une couleur de type encre de seiche, puis contraste avec des cases en noir et gris foncé, bichromie en nuances de gris, collage de plusieurs images côte à côte, sans bordure de case, page composée en pyramide avec le premier plan en bas de la page, une image qui vient dominer ce premier plan au milieu de la page, encore une autre au-dessus à gauche, et une autre différente dans la partie supérieure droite, le tout fondu les unes dans les autres, mouvement montré dans une suite de cases, jeu entre la bichromie et un élément en couleur comme une fleur, variété des cadrages, etc. L'artiste use naturellement des possibilités offertes par le dessin, prise de vue, techniques de dessin, outils pour dessiner, avec une élégance et un à-propos extraordinaires, sans tomber dans une forme de prolifération démonstrative.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur se retrouve bouche béante, arrêté dans sa lecture, devant telle ou telle image. Par exemple, il peut rester à regarder le vol de la gargouille et de l'ange-albatros pour sa qualité gothique, être épaté par ce gros plan sur le sexe sombre de Jeanne avec une rose en guise de vulve, se sentir habité par ces pages où Jeanne écrit avec Charles tenant sa main avec la plume, et pour fond des lignes d'écriture cursive dans une bichromie pourpre extraordinaire transmettant l'inspiration de la muse dans un flux extatique, sourire devant le bleu très clair de la confiture verte (dawamesk) ressortant doucement sur la tonalité ocre des cases, partir dans les visions de Charles sous l'influence de ce produit psychotrope (Jeanne en démone, en panthère spectrale, etc.), se sentir mal devant le dessin de charogne d'un cheval, frémir devant l'animalité d'un des rapports sexuels du couple, etc. À l'opposé d'un artiste qui veut en mettre plein la vue, Yslaire choisit avec soin les techniques les mieux à même d'exprimer ce qu'il souhaite faire passer comme impression, comme sentiment, comme sensation, pour évoquer la manière dont le poète ressent le monde.
La narration visuelle constitue un voyage en lui-même, exprimant le ressenti et la sensibilité du poète plus que celui de sa muse. Par l'artifice de la lettre, l'auteur peut parcourir la vie de Charles Baudelaire (1821-1867) dans l'ordre chronologique. S'il connaît déjà la vie du poète, le lecteur y retrouve des éléments emblématiques comme sa syphilis, sa prise de laudanum, son caractère dispendieux, ses dettes l'obligeant à déménager très régulièrement, sa relation avec sa mère, son admiration pour les œuvres d'Eugène Delacroix (1798-1863) et en particulier son tableau La mort de Sardanapale peint en 1827, sa tentative de suicide d'un coup de couteau le trente juin 1845, son engagement politique en particulier lors de la troisième révolution de 1848, dite de Février, et sa participation aux Journées de Juin la même année, sa mise sous tutelle financière, sa relation avec Apollonie Sabatier, etc. Tous ces événements sont relatés par Jeanne même si elle n'était pas personnellement présente à chaque instant. Elle évoque également les relations du poète avec les autres artistes de l'époque : la bohème artistique avec Félix Tournachon (1820-1910, dit Nadar), Théodore de Banville (1823-1891), Ernest Prarond (1821-1909), Gérard de Nerval (1808-1855), mais aussi Gustave Courbet (1819-1877), Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), Théophile Gautier (1811-1872). Les traductions de Edgar Allan Poe (1809-1849) sont également évoquées, avec la présence à deux reprises d'un corbeau prononçant le mot Nevermore. le lecteur qui découvre le poète dispose ainsi d'un aperçu un peu orienté de sa vie, tout en étant très solide et bien documenté. L'un comme l'autre peut également jouer à identifier les extraits de poème présents et à en retrouver le titre, ou à relever une référence, comme celle de la charogne, ou une remarque en passant (page 124) renvoyant à celle qui est si gaie.
Le choix de l'auteur est de présenter Charles Baudelaire, avec le regard de Jeanne Duval, au travers de leur relation. Il comble les manques par des propos qui ont été rapportés à sa compagne, ou ce qu'il lui a raconté. L'ouvrage permet de considérer cet homme comme un privilégié gâté, vivant de ses rentes, dépensant sans compter, imbu de sa personne en vivant comme un dandy, aimant les femmes, incapable de s'astreindre à une régularité dans le travail, égocentrique au possible. Néanmoins le lecteur ne le perçoit pas de cette manière dans sa lecture. Il assiste aux souffrances d'un individu devant prendre du laudanum pour éviter que sa maladie ne s'aggrave, comprend qu'il se traite également avec des pilules de mercure. Il voit un homme réellement amoureux d'une jeune femme (impossible de connaître son âge avec exactitude) qui exerce le métier de prostituée, et d'une origine considérée à l'époque comme inférieure, défendant les artistes qu'il estime, amateur de beau bizarre (page 79 : le beau est toujours bizarre), souffrant de sa maladie, de son mal-être, partagé entre l'horreur de la vie et l'extase de la vie. Pages 116 & 117, le lecteur est terrifié quand Jeanne Duval jette violemment l'encrier du poète et fracasse sa psyché, brisant ainsi l'image qu'il avait de lui dans son miroir, mais aussi son ego, jouant visuellement sur les deux sens du mot Psyché. Il sourit en page 124 quand Baudelaire déclare à Marie Daubrun que pour lui un bon portrait est une biographie dramatiste, c'est-à-dire exactement ce que Yslaire a réalisé pour raconter la vie du poète. Arrivé à la fin, le lecteur se dit qu'il aurait bien lu quelques pages de plus, sur des éléments pas forcément développés, comme son éloignement pour l'usage de produits psychotropes, mais il fallait faire des choix.
Il suffit au lecteur de feuilleter cette bande dessinée pour comprendre qu'il bénéficie d'une invitation au voyage avec des pages de toute beauté, variées et séduisantes. Il comprend rapidement que le bédéiste affiche un point de vue dans cette biographie, en mettant en avant Jeanne Duval, et surtout sa relation avec Baudelaire. Il plonge dans une reconstitution en forme de drame, très bien documentée, visuellement envoûtante, n'hésitant pas à choquer en montrant crûment une charogne aussi bien qu'un sexe de femme en gros plan teinté de sang, qu'un sexe d'homme qui se transforme en serpent, à montrer la dimension pathétique de cet homme qui souffre, à faire apparaître l'évolution de la relation entre Jeanne et Charles jusqu'à leurs violentes disputes. Il en ressort enchanté par les sensations et les émotions, étrangement réconforté d'avoir partagé les tourments de cet homme frère en humanité.
Entre l'onanisme et la batte de baseball, il y a la tarte à la crème
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Ce tome est le deuxième consacré au personnage de Kevin Hawkins, après Kev (épisode spécial, minisérie More Kev en 4 épisodes). Il contient les 5 épisodes de la minisérie The magnificent Kevin, initialement parus en 2005/2006, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Carlos Ezquerra, mis en couleurs par David Baron.
Dans la première séquence, Kev est tranquillement en train de se masturber dans son lit, en imaginant une séquence (montrée au lecteur) avec sa chef, alors qu'un groupuscule de l'IRA s'apprête à investir sa chambre pour l'abattre par représailles. Sur le Carrier (le vaisseau voguant entre les dimensions du groupe de superhéros The Authority), les membres sont neutralisés les uns après les autres par une sorte de djinn les entartant, leur laissant une tarte à la crème inamovible sur le visage, les plongeant dans le coma. Seul Midnighter (un superhéros homosexuel et fier de l'être) en réchappe. Il se retrouve téléporté en Angleterre dans un endroit désolé, sans aucun superpouvoir, sérieusement blessé. Contre toute attente il demande au Boss d'Hawkins l'aide de ce dernier, ne faisant confiance qu'à Kev (homophobe et fier de l'être) pour l'amener à un hôpital spécialisé dans le traitement des superhéros. Dans la voiture, Midnighter (Lucas Trent) demande de lui raconter comment il en est venu à s'engager dans le SAS (Special Air Service).
Comme le laisse supposer la séquence d'ouverture, ce récit s'inscrit dans les histoires provocatrices, trashs et outrageantes de Garth Ennis, avec la volonté affichée de repousser les limites du politiquement incorrect. Cela n'empêche qu'il y ait une vraie histoire, et même plutôt deux. La première concerne l'irruption inexpliquée de ce djinn agressif dans la forteresse d'Authority. Cela déclenche l'enquête d'Hawkins en Angleterre, et le duo improbable et antagoniste qu'il forme avec Midnighter. le suspens est de bonne facture, jusqu'à la résolution tout à fait satisfaisante. Cette facette de l'histoire n'apporte rien à la mythologie d'Authority, mais elle met en scène Midnighter avec un tranchant remarquable. La deuxième facette de l'intrigue réside dans la découverte du passé d'Hawkins et de quelques unes de ses missions. le lecteur familier des œuvres d'Ennis retrouve avec plaisir l'un de ses thèmes favoris : la condition de servitude du soldat, au service d'un commandement aux objectifs discutables, que les circonstances obligeront à remettre en question. Pour cette deuxième facette, Ennis développe un point de vue élaboré sur la nécessite de refuser l'obéissance aveugle et de questionner l'autorité établie, l'absence de reconnaissance de l'autorité militaire pour les services rendus, l'inadéquation de la prise en charge des soldats souffrant de troubles dus au stress post-traumatique. Il n'hésite pas à inclure une action clandestine pendant les Troubles en Irlande.
Ces deux facettes du récit (un peu raboutées de manière artificielle au début du récit) constituent déjà une histoire bien fournie et décapante. Mais il faut encore ajouter la personnalité décapante de Kevin Hawkins, et de ceux qui l'entourent. Tout le monde s'exprime dans des propos francs, vachards et dépourvus d'hypocrisie, avec force mots grossiers et dans un argot anglais savoureux et imagé. Hawkins a parfaitement conscience de sa condition de sous-fifre facilement remplaçable que sa supérieure méprise. Dans ce type de relationnel très vert, il n'hésite pas à lui demander (après avoir reçu sa nouvelle mission) si par hasard elle n'accepterait pas de lui faire une gâterie (entièrement conscient qu'elle souhaite avant tout qu'il ne revienne pas entier de cette mission). Il connaît la réponse avant de poser la question, mais c'est la seule forme de rébellion qui lui reste. Ce mode relationnel méchant et blessant augmente la dimension humoristique née des situations grotesques (les tartes à la crème), du duo qui ne se supporte pas (l'homosexuel fier de ses performances et l'hétérosexuel à la vie sexuelle plus fantasmée que réelle), des moments énormes à la Ennis (une corvée de latrines).
Pour la mise en image de ce récit outré, Ennis fait équipe avec Carlos Ezquerra, un vétéran du magazine 2000 AD et de la série Judge Dredd, avec lequel il a souvent collaboré (par exemple The green fields beyond ou Just a pilgrim). Ezquerra utilise un style plutôt réaliste, un peu simplifié, sans rechercher l'exactitude ou la précision photographique. Pour ces 5 épisodes, il a disposé du temps nécessaire pour insérer des arrières plans spécifiques régulièrement, et concevoir des formes de visages particulières pour chaque personnage. le résultat est de type descriptif, avec une bonne connivence vis-à-vis du scénario, en particulier visible dans les moments Ennis, tous mémorables sans reposer sur des images choc parce que trop explicites. Ezqerra s'avère doué pour dessiner l'expression juste au bon moment, savoir visible dès la première séquence dans laquelle Kev est en train de se palucher (pardon, de s'adonner à l'onanisme).
The magnificent Kevin fait partie des histoires de Garth Ennis qui comprennent plus d'humour qui tache que de drame, et le lecteur se surprendra à plusieurs reprises à arborer un franc sourire en réaction à un humour percutant débarrassé de toute hypocrisie, voire à rire à haute voix. Cela n'empêche pas le récit de mettre en scène un individu foncièrement humain, avec un fond moral bien caché mais réel, une homophobie réactionnaire assumée, et un passé de soldat complexe, faisant réfléchir. Ennis et Ezquerra ont à nouveau collaboré pour les aventures suivantes de Kevin Hawkins : A man called Kev (minisérie en 5 épisodes).
Digne héritière de Shéhérazade
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Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006.
Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution.
Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires.
Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel.
Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables).
Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables.
Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Je ne suis pas un vase en cristal Val Saint-Lambert.
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Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de l'héroïne, et à Bruxelles 43 (2020) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c'est-à-dire la même équipe que celle des trois autres albums de la série.
1967, Ardenne belge par un bel après-midi de printemps, une Simca 1000 fonce à toute allure sur la route traversant la forêt. Elle franchit un Stop sans marquer l'arrêt et elle est alors prise en chasse par une voiture de police avec gyrophare en fonctionnement. le conducteur de la Simca accélère, mais négocie mal un virage et la voiture termine sa course contre un arbre, puis prend feu, les deux personnes à bord périssant dans l'incendie. Les deux policiers s'arrêtent et descendent de voiture : ils soupçonnent qu'il n'y avait pas que de l'essence dans cette voiture. À Paris sur les grands boulevards, à l'intérieur des célèbres magasins des Galeries Lafayette, Monique est en train de conseiller une cliente sur la couleur d'un ensemble, quand elle entend qu'on l'appelle. Il s'agit de sa copine Kathleen van Overstraeten qui est en train de faire des emplettes. Elles conviennent de e retrouver à onze heures pour la pause de Monique. En train de déguster son café, cette dernière explique qu'elle a effectivement un peu disparu. Après le Congo, tout a été compliqué : ses parents ont mal vécu leur retour en Belgique et sa mère a même traversé une profonde dépression. de son côté, elle se sentait mal aussi et elle voulait démarrer une nouvelle vie. Alors elle a décidé de tenter sa chance à Paris, aussi pour retrouver Célestin.
De son côté, Kathleen raconte qu'après le Congo et le pont aérien de rapatriement, elle a donné de nombreuses interviews et écrit quelques articles. Elle s'est prise au jeu : elle a repris ses études et passé l'examen, ce qui lui a permis de devenir une journaliste de radio de la Radio-Télévision belge. Elle est venue à Paris pour l'interview de madame Claude Pompidou, la femme du premier ministre. Monique l'invite à sortir dans un club à Saint Germain-des-Prés. le soir, elles s'y rendent en taxi en passant par la place de la Concorde et les Champs Élysées. Elles dansent sur la piste au son d'un groupe de jazz, tout en dégustant un Martini dry. Monique annonce à son ami qu'elle va revenir en Belgique, pour se rapprocher de ses parents qui commencent à vieillir. Kathleen lui confirme que sa mère travaille toujours au grand magasin de Bruxelles l'Innovation, qu'elle pourrait même travailler jusqu'à septante-huit ans. Un client au bar l'entend, se moque de sa manière de dire soixante-dix-huit. Un autre intervient pour le remettre à sa place. le ton monte et l'individu alcoolisé se retrouve à terre après avoir reçu un coup de poing. le défenseur se présente : il s'appelle Tom et est un pilote d'essai pour des marques d'automobiles, ou des propriétaires de belles mécaniques. Ils partagent un verre, puis les deux femmes rentrent chez elles en taxi. le lendemain matin, Kathleen croise Tom à la gare du Nord.
Le principe de la série réside dans la reconstitution historique d'une phase marquante de l'Histoire de la Belgique : l'Occupation en 1943, l'Exposition Universelle de 1958, l'évacuation de Léopoldville à l'occasion de l'indépendance du Congo belge en 1960. Ce nouveau tome reconstitue le drame du plus grand incendie en temps de paix en Belgique, ayant causé la mort de 251 personnes, et ayant fait 62 blessés. le bâtiment avait été conçu par Victor Horta (1861-1947), célèbre architecte, un des principaux acteurs de l'Art nouveau en Belgique. le roi Baudouin s'était rendu sur place l'après-midi même, ainsi que Lucien Cooremans, le bourgmestre de la ville, et le premier ministre Paul Vanden Boeynants. L'incendie a été couvert par le premier reportage de la RTBF en direct, et par un direct radio de quatorze heures, respectivement par Luc Beyer (1933-2018) et René Thierry (1932-2012). À la suite de ce drame, le gouvernement belge a décrété une journée de deuil national, et a conçu et promulgué de nouvelles lois en matière de sécurité incendie. Cet ouvrage se termine avec un dossier de neuf pages, illustré par des photographies : une petite histoire des grands magasins en Europe et en Belgique (une révolution du commerce), des temples du commerce à travers le monde (la date de l'ouverture des premiers grands magasins en France, Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis), la conception et la construction du bâtiment de l'Innovation conçu par Horta, les faits de la catastrophe nationale, un entretien avec un psychologue expliquant qu'il rencontre aujourd'hui encore des gens marqués physiquement par l'incendie de l'Innovation.
Dès la première page, le lecteur sait dans quel genre de bande dessinée il s'aventure : de type ligne claire, avec une attention particulière portée à la reconstitution historique rigoureuse. Enfin, pas tout à fait la ligne claire historique car la mise en couleurs n'est pas faite à base d'aplats de couleurs unies, sans dégradé. D'ailleurs, le travail de Bérengère Marquebreucq n'est pas qualifié de mise en couleurs, mais de mise en lumière. Elle met à profit le potentiel quasi infini de l'infographie pour réaliser un rendu apparaissant comme très réaliste, tout en conservant une lisibilité maximale à chaque case. Elle se charge de figurer les ombres portées par des teintes plus foncées, de rehausser le relief de chaque surface en jouant sur les nuances d'une couleur, d'installer une ambiance lumineuse par séquence, en extérieur ou en intérieur, en fonction de l'heure du jour, de la nature de l'éclairage naturel ou artificiel. Elle ajoute des motifs imprimés, sous forme de trame, comme le motif de la moquette au sol dans le grand magasin, le capitonnage du comptoir dans la boîte de jazz, le motif d'un papier peint, les confettis tombant lors de la parade des majorettes, le motif d'un chemisier de Monique ou de celui de Jane Fonda, et bien sûr les effets spéciaux pour les flammes de l'incendie. Il est impressionnant que cette mise en couleurs riche et sophistiquée n'écrase pas les traits encrés, mais les complète.
Le scénariste mêle donc l'histoire personnelle de son héroïne à l'incendie de l'Innovation, avec une intrigue de type thriller. Il s'appuie beaucoup sur les dessins pour donner à voir l'époque et les lieux. le lecteur commence par remarquer les modèles de voiture : Simca 1000, Ford Mustang, DS, les camions, les véhicules de pompier, etc. Il ouvre grand les yeux lors de la virée à Paris : la place de la Concorde, les Champs Élysées. Puis à Bruxelles : boulevard Anspach et la Bourse, la Grand-Place (avec du stationnement), le palais du centenaire, le château où vivent le roi Baudouin et la reine Fabiola, maison de la radio, cathédrale Saint Michel et Gudule. C'est un vrai plaisir que de se projeter dans ces lieux si bien reconstitués, auprès de ces personnages aux tenues d'époque, et à l'intérieur du grand magasin l'Innovation où l'artiste dessine des cases d'après les images d'archives, insérées dans sa narration séquentielle, avec ses personnages, et des moments pour lesquels il n'existe pas de documents historiques, comme le repas dans le self-service, les secrétaires en train de travailler dans les bureaux administratifs de l'établissement, les vendeuses avec les clientes, etc.
En termes de reconstitution historique, le scénariste évoque à plusieurs reprises la place de la femme dans la société de l'époque et son émancipation progressive. Kathleen van Overstraeten n'est pas mariée et elle fréquente des hommes, un à la fois quand même. Elle travaille et mène une vie indépendante, envoyant promener l'inspecteur Stan Stout et son comportement paternaliste, ou encore les dragueurs lui rappelant que la place de la femme est aux fourneaux. D'un côté, ces remarques arrivent assez appuyées ; de l'autre, Kathleen croise d'autres femmes indépendantes qui travaillent et qui ont également pu fonder un foyer comme sa propre mère. Ce qui peut passer pour un artifice par moment s'appuie sur de solides fondations car les principaux personnages sont des femmes, sans complaisance, ni hypocrisie protectrice. le lecteur perçoit des caractères différents pour chaque personnage, par leurs actions et leurs paroles, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée. Kathleen est bien le personnage principal, sans être un personnage d'action, sans courir au-devant de chaque danger, sans mettre fin à des situations périlleuses par la force de ses poings. La narration reste dans une veine naturaliste, s'en tenant (presque) aux faits historiques, et Kathleen ne met pas fin à l'incendie, tout en évacuant miraculeusement les unes et les autres.
Pour autant, le récit ne s'apparente pas à un reportage : il est bien question de la vie de Kathleen au travers de son passage à Paris, d'une amourette, de sa relation avec sa mère, avec sa copine Monique, de sa carrière de journaliste. Weber y entremêle une intrigue de type roman, avec un groupuscule d'extrémistes anti-impérialisme américain. le lecteur le constate avec la course-poursuite en voiture de la scène d'ouverture, et dans le choix du scénariste de retenir la thèse de l'attentat pour l'origine de l'incendie. D'un côté, cette hypothèse n'a pas été prouvée au cours des trois années d'enquête pénale ; de l'autre, le lecteur peut y voir le choix d'une dynamique romanesque et une opportunité pour évoquer une autre facette de la société belge de l'époque.
La couverture promet une bande dessinée de type franco-belge traditionnelle, dans le registre Ligne Claire, et c'est exactement ça, avec des caractéristiques plus personnelles. La mise en couleur s'éloigne du dogme Ligne Claire pour une mise en lumière très sophistiquée qui vient compléter les traits encrés sans les supplanter. La reconstitution historique présente la même minutie que celle de Jacques Martin, avec une rigueur remarquable, et un clin d'œil à un autre bédéiste historique apparaissant sur la couverture. le récit mêle le personnage récurrent, sa vie personnelle et la tragédie historique de l'incendie de l'Innovation, avec un fil narratif romanesque pour une lecture très agréable.
Le massacre d'Oradour-sur-Glane n'est qu'un évènement parmi d'autres de la seconde guerre mondiale, mais de nombreux éléments en ont fait un symbole de la barbarie nazie : son isolement, l'innocence de ses habitants, qui pour la plupart se tenaient à l'écart des combats opposant les maquisards et la Milice, quelques kilomètres plus loin. Le fait aussi que dès les semaines qui ont suivi cette atrocité, les autorités aient décidé de transformer les ruines du village en un lieu de mémoire resté en l'état. Un cas unique en France, qui en fait l'un des sites touristiques liés à la guerre les plus visités chaque année.
Sous le haut patronage de Robert Hébras, le dernier survivant des évènements, les Éditions Anspach ont donc confié à Jean-François Miniac, scénariste polyvalent, le soin de raconter cette journée particulière du 10 juin 1944. Il s'est adjoint les services de Bruno Marivain, qui a déjà œuvré dans la BD historique, en particulier la seconde guerre mondiale. Un duo chevronné, qui nous permet de suivre sans heurts le récit qui bascule peu à peu dans l'horreur et la barbarie. On suit bien sûr les habitants, les soldats de la division SS (dont certains étaient Alsaciens, ce qui a "permis" aux oppresseurs de se faire comprendre des villageois), mais aussi la poignée de jeunes gens qui réussit à tromper la vigilance des envahisseurs. De quoi être relativement complets sur le sujet, et l'album comporte un dossier documentaire en fin d'album, réalisé par deux historiens, qui permet de replacer l'évènement dans son contexte, en parlant d'Oradour, de Das Reich et de la situation du conflit, quelques jours après le débarquement en Normandie. C'est très intéressant.
En passant, les deux historiens indiquent que le choix de ce village d'Oradour reste obscur, 80 ans après. Je me souviens d'avoir lu ou entendu il y a quelques années une théorie indiquant qu'un autre village appelé Oradour quelque chose (probablement Oradour-sur-Vayres, situé 15 km au sud du futur village martyr) avait été choisi, mais que la panzer division SS s'était un peu perdue, et donc se serait trompée d'agglomération...
Un criminel laid et crédible
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Ce tome regroupe les 5 épisodes de la minisérie parus en 2011/2012, écrits par Gregg Hurwitz et illustré par Szymon Kudranski, ainsi que l'épisode Joker's asylum : Penguin écrit par Jason Aaron, et illustré par Jason Pearson (2008).
Pain and prejudice - À la naissance, Oswald Cobblepot avait déjà un appendice nasal hors du commun, à tel point que son père découvrant son visage l'a laissé choir par terre. de nos jours, il est connu sous le sobriquet de Pingouin (Penguin). Il dirige un restaurant Iceberg Lounge, ainsi que des opérations criminelles. À ce moment de son existence, il est plus particulièrement intéressé par l'acquisition frauduleuse d'un énorme rubis monté en pendentif, puis d'une paire de boucles d'oreilles assorties. Cet intérêt est lié à la situation d'Esther Cobblepot (sa mère) et au fait qu'il souhaite lui faire plaisir. Il se remémore les souvenirs les plus marquants de son enfance, sa relation avec sa mère, l'ostracisation imposée par ses camarades, la relation entre son père et sa mère. Lors d'une de ses visites régulières au zoo, il aide Cassandra, une jeune aveugle, à se débarrasser de jeunes garçons tournant en dérision son infirmité. C'est le début d'une belle amitié (et plus si affinités).
Premier avertissement : prévoyez une source lumineuse puissante pour lire cette bande dessinée. Szymon Kudranski s'est fait connaître en dessinant les aventures du nouveau Spawn (Jim Dawning) à partir de New beginnings 1. Il réalise ses illustrations à l'infographie. Il aime beaucoup le noir, et son coloriste (John Kalisz) réalise des camaïeux également assez sombres. le style de Kudranski peut être un peu énervant de temps à autre car il affectionne particulièrement les personnages sur fond totalement noir. Malgré tout ses compositions de page permettent toujours au lecteur de savoir où se déroule la scène et chaque décor est spécifique avec des particularités propres. Pour ces décors, il a recours à l'infographie de différentes manières : soit pour insérer une photographie retouchée en arrière plan, soit pour inclure un motif géométrique sur un sol ou un mur, soit pour rendre flou l'arrière plan comme si le réglage était prévu uniquement pour le premier plan.
Kudranski n'est pas un adepte du photoréalisme à tout prix, il compose chaque case pour y mettre certains éléments réalistes, mais sans risque de surcharge visuelle pour le lecteur. Par contre, le recours à des teintes sombres donne l'impression au lecteur de devoir lutter pour distinguer les formes dans certaines cases. Au final, Kudranski donne une apparence crédible à chaque personnage, optant pour les rendre tous réalistes, en minimisant tous les éléments propres aux superhéros. Les combats sont brutaux et les gadgets technologiques sont à la fois inventifs, tout en restant assez maîtrisés pour s'inscrire dans une réalité pas trop éloignée de celle du lecteur, et pas trop infantile.
Deuxième avertissement, Hurwitz dépeint le Pingouin comme un vrai criminel endurci (et un peu troublé mentalement) qui dirige ses opérations sans entraves morales. Il expose les fondamentaux du personnage pour un lectorat plutôt adulte. Il suffit de savoir par exemple que les relations entre Oswald et maman Cobblepot ne sont pas très saines. Sans tomber dans l'inceste, Hurwitz indique sans montrer qu'Oswald n'a pas très bien digéré son Œdipe. Il développe également le fait qu'Oswald était la risée de ses camarades et leur souffre-douleur du fait de son apparence particulière. Hurwitz sait raconter cet aspect sans tomber dans les clichés inhérents à un enfant qui se fait maltraiter par ses camarades. Il montre les 2 aspects d'Oswald Cobblepot : le parfait gentleman, et l'homme d'affaires cruel qui a un don inné pour faire souffrir ceux qui sont sur son chemin. Ce dernier point donne lieu à des scènes éprouvantes dans lesquelles Cobblepot explique à la personne en face de lui comment il s'est remboursé de l'affront qu'il a subi, comment tout ce qui était cher à la personne a servi à payer. Hurwitz insère également quelques rares pointes d'humour noir, et quelques dialogues sarcastiques (une popstar qui fait le nécessaire pour que "plus jamais d'autres oreilles ne souffrent comme les siennes").
D'un autre coté, Hurwitz sacrifie à quelques codes propres à ce genre de récit. La minimisation des aspects superhéros (malgré 2 apparitions de Batman) lui permet de renforcer les aspects les plus sinistres et dérangés de la personnalité d'Oswald Cobblepot, sans que jamais sa silhouette ou ses parapluies ne lui fassent perdre de crédibilité, ne le renvoient dans le rôle du supercriminel coloré, aux gadgets idiots. de l'autre, cela signifie que ce récit devient plus un polar dans lequel quelques clichés deviennent inévitables, tels une police à l'inefficacité catastrophique, ou des meurtres à gogo sans que les criminels ne soient inquiétés.
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Joker's asylum : Penguin (également réédité dans Joker's asylum) - Afin d'augmenter le nombre de pages et d'arrondir le prix, DC Comics a rajouté une histoire de tonton Joker qui explique que les filles se moquaient d'Oswald au lycée et qu'il ne fait pas bon froisser ou irriter Oswald maintenant qu'il est un adulte capable de se défendre et de rendre les coups vicieusement et au centuple.
Il s'agit en fait d'exactement la même trame que celle d'Hurwitz (moins la figure de la mère). Jason Aaron a écrit un scénario ramassé et rapide autour d'une histoire où le caractère dérangé du Pingouin transparaît pleinement. Les illustrations de Jason Pearson sont incroyables d'expressivité et de moquerie, avec une exagération à la Kyle Baker irrésistible. Une histoire rapide pétrie d'humour noir et de méchanceté.
Pour l'anecdote, il est amusant de voir que DC Comics a réuni dans un même recueil la minisérie de 2011 (post- Flashpoint), et une histoire d'avant ce point de rupture dans la continuité de DC Comics.
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Penss et les plis du monde
La beauté d'une fleur m'a sauvé, maman. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages. L'eau s'écoule avec les reflets changeants du soleil, marquant des lignes de crête des ondulations, faisant comme des points de lumière, montrant les ondes, ou encore une eau assombrie autour des rochers qui affleurent. Ces phénomènes lumineux en surface de l'eau se répètent alternativement, sous les yeux grands écarquillés de Penss, un jeune homme accroupi sur un rocher, fasciné par ce phénomène. Il pense qu'il est le seul à remarquer la beauté du monde, que tous les autres passent leur vie à courir. Sa mère finit le trouver et elle lui reproche d'être en perdu dans sa contemplation, sans même prêter attention aux poissons. Elle ajoute que les hommes de la tribu sont rentrés de la chasse, et qu'Ovie a accouché. Elle et lui n'ont rien à lui offrir. Ils se mettent à marcher pour remonter la pente un peu prononcée et se présenter devant le mari d'Ovie. Les autres se sont mis à la queue-leu-leu pour offrir leurs cadeaux. Vient le tour de la mère de Penss qui s'agenouille et présente une poignée de cailloux. le mari répond qu'elle peut les garder et qu'elle doit expliquer à son fils qu'on ne peut pas passer ses journées à rêvasser. le soir, devant le feu de camp, les chasseurs distribuent des morceaux de viande cuite. Assis en tailleur comme les autres, Penss tend ses mains en avant quand vient son tour, mais un autre récupère le morceau qui lui est destiné et proteste : il n'a jamais ramené un bout de viande ou même quoi que ce soit. Ce garçon ne donne rien d'ailleurs : ni bonjour, ni merci, ni même aucun geste d'affectation pour l'un ou l'autre des membres de la tribu. Tant qu'il voguera seul avec lui-même, cet homme ne voit pas pourquoi Penss mangerait la viande pour laquelle le chasseur risque sa vie. Penss sort de la caverne et va contempler le ciel étoilé nocturne. Sa mère le rejoint et lui dit sa façon de penser. Elle a peur pour lui, car tout le temps il se trompe. Il se trompe de vie. Il voit les reflets quand il faut regarder les poissons. Il préfère l'obscurité froide des montagnes au feu de son clan. Il regarde la mousse à ses pieds quand il faut voir l'horizon. Demain les chasseurs vont chasser le bouquetin, elle lui demande de les accompagner. Penns reste dehors à regarder les étoiles, en se disant que sa mère ne comprend pas : ces montagnes, ces étoiles sont infiniment plus belles que n'importe quel homme. le lendemain, Penss a pris sa lance et il suit le groupe de chasseurs, en restant bien en arrière. Ils se mettent en position en haut d'une colline et le meneur voit un groupe d'une quinzaine de bouquetins plus bas dans la vallée. Il agrippe la tunique de Penss et le tire pour qu'il dévale la pente. Ce dernier se retrouve devant un bouquetin figé par la peur. Soudain les quadrupèdes fuient en courant, bousculant le jeune homme au passage. Un puma est apparu au sommet d'un rocher et il se précipite vers les animaux, et donc vers Penss. Ce nouveau récit complet succède à La saga de Grimr (2017) dans la bibliographie de l'auteur. Ce dernier passe ainsi de l'Islande au dix-huitième siècle, à des hommes préhistoriques, dans la phase chasseur. Au cours de ces deux cent trente pages réparties en un prologue et six chapitres, Penss va se séparer de sa tribu, décidant de rester dans la vallée où ils se trouvent, seul avec sa mère âgée, alors que les autres vont de l'avant pour trouver du gibier. En continuant d'observer la nature avec attention et curiosité, il finit par deviner le cycle de reproduction des végétaux au fil des saisons, et par devenir un précurseur de l'agriculture. Lorsqu'une autre tribu arrive dans la zone où il s'est installé, deux points de vue s'opposent entre les chasseurs et les cueilleurs, deux philosophies de vie. le bédéiste maîtrise son récit de bout en bout, en particulier la pagination : il choisit donc de développer des scènes contemplatives, des pages sans mots, sans texte, pour montrer Penss en train d'observer et d'effectuer des déductions, de tester des méthodes de façon empirique. C'est presque paradoxal : alors que le personnage principal prend son temps, le lecteur avance plus vite dans les pages car elles sont dépourvues de texte. Elles sont au nombre de 41 pages silencieuses. Le lecteur se laisse bien volontiers porter par cette narration visuelle douce et très facile d'accès. Il est sous le charme dès la première page, avec les reflets changeants sur l'eau, les différentes formes qu'ils peuvent prendre : Penss observe pour lui et il est sous le charme de ces cinq cases, chacune avec une composition de couleurs différentes, tout en décrivant bien un endroit unique. L'enchantement continue sur la deuxième page, et culmine une première fois sur la page 3 : une composition qui relèverait du domaine de l'abstrait si elle n'était pas contextualisée dans sa partie supérieure (environ un cinquième de l'image) par la présence du personnage. Dans le même temps, c'est aussi une belle représentation de l'écoulement de la rivière. Pour cette séquence, l'artiste a choisi de marquer fortement les différents moments de la journée avec les couleurs : un peu brun et gris pour l'après-midi, gris pour la fin de journée, noir avec des teintes orangées pour la nuit et le feu. L'artiste dessine les personnages de manière simple, éloignée de la représentation photographique, lisible par des lecteurs de tout âge, sans pour autant leur infliger un jeunisme généralisé. Leur visage et leur corps sont marqués de petits traits secs attestant la rigueur de leur mode de vie primitif. Il accentue fortement cet effet pour les traits creusés de la mère du personnage principal alors qu'elle vit ses derniers jours. Il se crée un décalage entre ces personnages à l'aspect simple détouré par un trait de contour encré, et les paysages, le plus souvent en couleur directe, sauf quand le dessinateur a besoin d'être dans un mode descriptif précis pour les végétaux. Les différents environnements apparaissent alors avec le point de vue de l'auteur, dans un registre descriptif, parfois proche de la frontière de l'impressionnisme. Après les reflets sur l'eau, le lecteur en fait l'expérience avec la pente pierreuse, parfois des grosses pierres avec des contours esquissés au pinceau, parfois juste la couleur de la roche et des quelques touffes d'herbe desséchée, avec des motifs abstraits au pinceau pour évoquer la séparation entre les pierres. Dans ces temps préhistoriques, la nature est le personnage qui prend le plus de place, omniprésente, l'être humain n'étant qu'un épiphénomène aux répercussions aussi limitées que fugaces. En outre, le regard de Penss donne également la place principale à la nature. le lecteur éprouve la sensation de prendre un bon bol d'air pur tout du long de sa lecture : une pente rocheuse, un éboulement de pierres, une marche sur une ligne de crête, la vue d'ensemble d'une vallée verdoyante, la richesse et la diversité des arbres fruitiers qui se dressent haut rendant Penss minuscule par comparaison, le gris bleuté de la neige recouvrant tout rendant la vie d'autant plus fragile, etc. Ce mode de représentation permet de glisser sans solution de continuité dans une vision onirique lorsque le jeune homme a mangé des psilocybes sans idée de ce qui va se produire : une hallucination de la page 61 à la page 67, lui permettant de concevoir cette notion des plis du monde. La lecture est à la fois facile et dépaysante, sans exagération dramatique, tout en transcrivant bien l'état d'esprit des personnages, les tensions, les moments de peur, de colère, d'inquiétude, voire d'angoisse, et le caractère très têtu, obstiné même du personnage principal. le bédéiste sait également jouer sur la composition des cases allant du dessin en double page, à 28 cases dans une même page, alignant des cases rectangulaires dans des bandes bien horizontales, ou parfois passant à des cases en trapèzes avec des bandes inclinées pour accompagner des mouvements, intégrer des inserts avec un effet extraordinaire lors de la première relation sexuelle de Penss (en pages 146 et 147). le lecteur note de ci de là des éléments qui ne sont pas réalistes, à commencer par la tunique en peau de bête toujours identique quelles que soient les saisons. Il y a aussi la capacité de compréhension de Penss qui devient un agriculteur perspicace par la seule force de sa volonté, par des essais et des erreurs, dans un cheminement empirique, mais sans aide d'un autre. le lecteur perçoit inconsciemment que le récit relève plus du conte que du reportage ou de la reconstitution historique. Il prête alors attention aux épreuves que traversent le héros : un voyage initiatique lui permettant de grandir. Des moments universels : la mort de la mère, se repaître de ce qu'elle laisse, ne pas gâcher, être à la merci des éléments, de phénomènes arbitraires sur lesquels on n'a pas de prise, se confronter aux autres, à leur vision du monde, à leur opiniâtreté. Penss n'est pas sans défaut : il estime avoir raison contre tous les autres, en conséquence de quoi il refuse leur mode de vie au risque de mourir de faim, et il n'hésite pas à les convaincre d'adopter le sien, au risque de mourir de faim également. Il se heurte au fait que le rythme de la nature ne soit pas le rythme de l'être humain. Il fait l'apprentissage des responsabilités, des compromis face au principe de réalité, des mauvaises intentions de certains, mais aussi de la force d'expression de l'art (les œuvres pariétales de Craie), la capacité de travail d'un groupe comparée à celle d'un individu seul. Pour autant il n'abandonne jamais sa conviction, son principe, sa croyance de pouvoir subvenir au besoin de nourriture par le monde végétal, fruits et légumes. le lecteur peut alors y voir un métacommentaire sur la nécessité de changer de paradigme, de passer à un mode de vie sans viande, et écoresponsable. Une nécessité d'une production plus respectueuse de la vie, toutefois pas au prix de la survie de l'espèce. Voilà une bande dessinée aussi ambitieuse que facile de lecture. Le créateur a conçu un récit qui sait profiter de la forte pagination en prenant son temps, sans pour autant ralentir la vitesse de lecture, ou exiger un effort de concentration particulier. Il a dosé la simplicité des personnages qui n'en semblent que plus vivant dans les environnements, et la représentation plus douce de ces derniers, s'approchant parfois de l'impressionnisme. L'intrigue est linéaire : Penss estime que les êtres humains doivent se nourrir de la production de végétaux, plutôt que de chasser et de tuer des animaux. L'ambition du récit se révèle progressivement : le personnage principal agit par principe, ce qui se heurte aux réalités de la vie quotidienne, aux compromissions nécessaires pour assurer sa survie. Progressivement, son voyage prend une dimension existentielle et implique la communauté d'une tribu, d'autres individus devant assumer les conséquences de ses décisions. Éventuellement un lecteur adulte peut regretter une narration parfois un peu simplifiée pour réaliser un conte tout public.
Coupures irlandaises
Un petit air de « A nous les petites Anglaises », mais qui vire plutôt au cauchemar. Dans ce récit en partie autobiographique, Kris nous raconte un voyage linguistique assez ahurissant, au milieu des années 1980, dans le Belfast de la guerre civile irlandaise (ou de la guerre d’occupation/coloniale anglaise). Rétrospectivement, c’est quand même incroyable que des parents français aient envoyé sans trop se poser de questions leurs enfants faire un voyage linguistique dans ce qui s’apparente à une zone de guerre (ce que vont découvrir dès leur arrivée les deux ados !). Ils leur avaient refilé des préservatifs, donc tout était OK ! Le récit est vivant, agréable à suivre, et l’énorme montée de tension sur la fin donne à réfléchir (et le copieux dossier final aussi, vraiment bien fichu). Le dessin de Bailly a des airs de Baru – une partie du ton du récit aussi d’ailleurs. Une histoire qui mêle moments légers et d’autres plus dramatiques, et qui éclaire un conflit aujourd’hui en voie de résolution (les plus jeunes auront du mal à croire qu’un conflit colonial violent et quasi « raciste » - une guerre d’occupation et de religion – ait pu exister dans la CEE/UE jusqu’il n’y a pas si longtemps). Une lecture agréable et un bon dossier final.
The Authority - Kev
Au service secret de sa Majesté - Ce tome est le premier d'une série de 3 écrits par Garth Ennis, introduisant le personnage de Kev Hawkins, qui est amené à rencontrer les personnages de l'équipe de superhéros The Authority (de Warren Ellis & Bryan Hitch). Il contient le numéro spécial Kev initialement parus en 2002, ainsi que les 4 épisodes de la minisérie More Kev, initialement parus en 2004, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Glenn Fabry. Kev – Kevin Andrew Hawkins est un caporal des SAS (Special Air Services) détaché sous les ordres d'une cheffe en civil pas commode. L'histoire commence alors qu'il coule un bronze, tranquille chez lui, en lisant les résultats sportifs dans le journal, tout en écoutant les courses de chevaux à la radio. 2 hommes cagoulés font irruption, arme en main pour l'exécuter sommairement, à cause d'une mission meurtrière à Belfast. Puis sa cheffe lui confie la mission d'assassiner les membres de The Authority à bord de leur vaisseau spatial The Carrier. le pire serait qu'Hawkins mène à bien sa mission. Or le pire n'est même pas certain, sauf avec Kev. More Kev – Kev Hawkins est en train de se payer du bon temps avec Susan, quand il est surpris en plein sport de chambre, par 3 hommes cagoulés qui souhaitent l'exécuter sommairement etc. Puis il est convoqué par sa cheffe qui lui explique qu'il va devoir faire équipe avec Apollo et Midnighter (2 membres homosexuels de l'équipe The Authority) pour retrouver le cadavre d'un extraterrestre qui… C'est inracontable, il faut juste savoir que Kev Hawkins est un vrai homophobe qui ne le cache pas. Au début des années 2000, Warren Ellis et Mark Millar ont dépoussiéré le genre équipe de superhéros avec The Authority qui a le vent en poupe et la possibilité de supporter des séries dérivées. Ennis s'occupera aussi de Midnighter le temps d'une histoire, dans Machine à tuer). Les habitués le savent : cet auteur ne porte pas particulièrement les superhéros dans son coeur. Il met donc en scène cette équipe de manière détournée, par le biais d'un individu ayant une solide formation militaire dans une équipe spéciale des forces armées, pas vraiment à sa place à côté de personnes capables d'anéantir une flotte spatiale d'envahisseurs extraterrestres. Ça commence par comme une énorme farce potache pour les 2 récits contenus dans ce tome, d'abord avec Kev sur le trône, puis ensuite en train de faire son affaire à une dame qui a déjà quelques heures de vol. Puis Ennis se sert des Troubles irlandais pour mettre en scène des individus cherchant vengeance, d'une rare inefficacité. Tout au long de ces récits, le lecteur se délectera des blagues grossières, crades et homophobes (parce que s'il y est allergique, il aura reposé ce tome dès la première page). Ennis se montre graveleux, avec un personnage réac' à souhait, homophobe jusqu'à la bêtise, et d'une inventivité qui dans les meilleurs moments évoque celle de San Antonio. Cette comparaison n'est pas gratuite, car le langage ordurier de Kev et ses potes est particulièrement imagé et débridé, très savoureux. Kev Hawkins se conduit comme un parfait crétin, incapable de s'arrêter de faire des blagues odieuses sur les homosexuels, alors même que Midnighter est à ses côtés, et lui a promis de l'handicaper à vie s'il en sort encore une. Ses sorties discriminatoires se doublent d'une forme de poisse qui fait qu'il commet souvent une bourde d'une ampleur incommensurable par épisode (comme par exemple de réussir à assassiner tous les membres de The Authority, juste avant une CENSURÉ), sans parler de ce faux pas monumental impliquant un inspecteur du ministère de l'armée et un tigre. Mais ces histoires ne se résument pas à un simple prétexte servant de support à une enfilade de provocations grossières et politiquement incorrectes. Il y a également une intrigue, à la fois très drôle (la demande irrégulière de l'inspecteur du ministère), et comprenant un bon niveau de suspense, ainsi que des surprises diverses et variées. Les protagonistes disposent d'une véritable personnalité, assez marquée pour Kev Hawkins, conformes à leur formation et à leur profession pour ses potes, cohérentes avec leurs autres apparitions pour les membres de The Authority. Dans certaines séquences, le lecteur peut déceler d'autres formes d'humour, par exemple la satire sur les auteurs de livres opportunistes ou à l'argument de vente aussi improbable qu'artificiel (le livre de recettes des SAS). Il découvre également une réflexion sur les grandeurs et servitudes de la condition de militaire, plutôt les servitudes d'ailleurs. Ainsi les collègues d'Hawkins ayant quitté le service argumentent auprès de lui leur choix, pour une vision de la condition de soldat aux ordres, qui n'a rien de primaire ou de basique. le lecteur familier d'Ennis retrouvera les discussions qui lui sont chères, autour d'une bonne bière, ou d'un alcool un peu plus fort, pour parler entre hommes, pour se dire ses quatre vérités. Kev Hawkins n'a pas sa langue dans sa poche, mais Midnighter non plus et il ne faut pas l'énerver avec des propos homophobes (oui, c'est raté). Au travers de ces dialogues, le lecteur peut deviner l'évolution des convictions de l'auteur qu'il appliquera aussi à sa propre carrière, en créant ses propres séries pour gagner son indépendance des 2 éditeurs majoritaires de comics indépendants. Pour mettre en scène ces aventures énormes et bien ancrées dans la réalité, Ennis bénéficie de l'apport déterminant de Glenn Fabry (l'artiste des couvertures de Preacher). Celui-ci dessine de manière réaliste et détaillée. Kev Hawkins présente une morphologie normale, sans muscle surnuméraire, sans abus de stéroïdes, ses potes aussi. Les membres de The Authority ont des costumes moulants mettant en valeur leur musculature parfaite, là encore sans exagération anatomique. Leurs costumes et le Carrier sont conformes à leur apparence dans la série The Authority. Glenn Fabry a un don pour décrire le quotidien de Kew Hawkins dans ce qu'il a de plus normal et banal, avec un angle de prise de vue laissant la porte ouverte à la dérision ou à la moquerie. Hawkins a une posture des plus normales assis sur la cuvette des toilettes, avec tout ce dont il peut avoir besoin à portée de main : clopes, briquet, cendrier, bombe désodorisante, magazine porno. Tous ces objets sont dessinés de manière détaillée, tout en restant lisible, avec un encrage fin et précis. Ils trouvent leur place dans un intérieur normal et fonctionnel. Il en va de même pour l'appartement de Susan, ou encore les différents pubs. Les tenues vestimentaires des uns et des autres sont conformes à la personnalité de ceux qui les portent. Fabry ajoute quelques petits traits secs sur les visages, ce qui leur donne une apparence adulte, sans volonté de faire joli, ou de conférer une beauté systématique à tous les personnages. Les visages sont expressifs avec assez de naturel, sauf pour les scènes de combats physiques ou de destruction. Sans être un expert en moues diverses et variées, l'artiste trouve l'expression juste pour le côté un peu vulgaire d'Hawkins et pour l'exaspération explosive du Midnighter. On sent qu'il a du mal à lutter contre toutes les gouttes d'eau que prodigue libéralement Hawkins et qui font que le vase a déjà débordé et est proche de la rupture. Tout au long du récit, le lecteur apprécie les qualités de metteur en scène de Glenn Fabry. Les scènes d'action sont lisibles et plausibles. Il sait faire ressortir l'horreur de la violence (tutoyant la parodie avec les têtes qui explosent, celles d'Apollo, comme celle de l'éléphant). Il rend vivantes les scènes de dialogue, avec une dextérité remarquable, soit par les gestes et les postures des interlocuteurs, soit en promenant la caméra pour apporter des informations visuelles sur le décor. En commençant ce tome, le lecteur sait qu'il va se régaler grâce à la verve de l'auteur, habile à débiter des blagues énormes et salaces. Puis il se rend compte que Kev Hawkins tient la dragée haute aux superhéros, sans pour autant en devenir un lui-même. Il apprécie le comportement adulte des protagonistes. Il se laisse entraîner dans une intrigue bien ficelée. Il sourit franchement aux gags enjoués et pas bégueules. Il peut se plonger dans chaque environnement et interpréter le comportement des personnages par leurs expressions et leurs postures. Il a le plaisir de découvrir qu'Ennis & Fabry ne se sont pas contentés d'écrire une histoire bien rythmée et très drôle, mais qu'il y a aussi une réflexion pertinente sur l'obéissance.
Jerry Spring
Jerry Spring est probablement l'œuvre la plus personnelle et la plus aboutie de Jijé. Avec Blueberry, Comanche et Buddy Longway, elle fait partie des grandes séries Western qui ont marqué la BD franco-belge dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce sont des aventures au far west sur une trame très classique, de la vraie aventure à l'ancienne, mais aussi avec une grande part d'humanité et de modernité dans le ton. Il y fait la preuve de son talent graphique avec un trait généreux en détails et décors. Ses personnages sont impeccables de vie, d'expressivité et de dynamisme. Même si j'apprécie toujours davantage une BD en couleurs, l'intégrale en noir et blanc de Dupuis permet d'admirer la maîtrise de son trait et de montrer le niveau technique impressionnant du mentor de Franquin. Les histoires sont intelligentes, prenantes et bien rythmées. On louera en particulier leur absence de manichéisme et surtout le combat permanent de l'auteur et de ses héros contre le racisme. Le meilleur ami de Jerry est mexicain, il traite les amérindiens avec tout le respect qu'on doit à ses égaux, et il ira même jusqu'à affronter directement le Ku-Klux-Klan pour venir en aide à une famille noire. Une série western à la fois rétro par la structure de ses histoires d'aventures à l'ancienne et moderne par son ton adulte et son humanité. Et surtout un plaisir pour les yeux grâce au dessin de Jijé.
Mademoiselle Baudelaire
Quaerens quem devoret. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été entièrement réalisé par Yslaire (Bernard Islaire) : scénario, dessins, couleurs, lettrage. Ce créateur est également l'auteur de la série Sambre, XXe ciel.com. L'ouvrage se termine avec une biographie de quatre pages du poète. Jeanne Duval en démone avec des ailes côtoie les gargouilles de Notre Dame. Charles Baudelaire avec des ailes d'albatros s'élance dans le vide depuis une haute tour de la cathédrale. Elle s'élance dans le vide à sa suite, sous le regard de pierre des gargouilles. Il ouvre les yeux, dans son lit, avec elle nue à ses côtés, sous le regard d'un chat noir juché sur l'armoire. Elle allume une cigarette en lui demandant s'il se souvient de combien de bouteilles il lui a fait boire. Il commence à lui lire un poème écrit pour elle : le soir, l'âme du vin chante dans le Bordeaux. Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure, des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, tout un monde lointain, absent, presque défunt, vit dans tes profondeurs, forêt aromatique. Pendant ce temps-là, elle se trémousse devant lui, dans le plus simple appareil, et elle commence à se caresser. Elle lui met son doigt mouillé par ses sécrétions, dans la bouche, puis le chevauche, toujours sous le regard du chat impassible. Paris le trente-et-un août 1867, les amis en deuil sont rassemblés devant le cercueil qui a été mis en terre. Jeanne se tient un peu à l'écart, en s'appuyant sur une béquille. Caroline Aupick est raccompagnée chez elle par monsieur Charles Asselineau. Elle se plaint à lui de la présence de Jeanne qui, encore dans sa dernière lettre en avril 1866, demandait à son fils, une somme d'argent immédiatement, alors qu'il était dans de si grands embarras et malade à Bruxelles. Et maintenant elle lui demande un héritage. Une fois son invité parti, elle s'installe à son bureau et sort la longue lettre de Jeanne. Cette dernière indique qu'elle a été la muse immorale, damnée, du plus grand poète maudit. C'est elle, la belle ténébreuse, cette chère indolente, qui marche en cadence, belle d'abandon, comme un serpent qui danse… la fille des colonies, l'esclave créole, la mulâtresse, la Béatrice, la charogne, la triste beauté, la reine des cruelles, mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits… Celle qui noyait sa nudité voluptueusement, dans les baisers du satin et du linge, et, lente ou brusque, à chaque mouvement, montrait la grâce enfantine du singe. Elle vient de ces paysages lointains qui font rêver un enfant qui s'évade en pensée de ce Paris moderne et enfumé par la fumée noire des cheminées. Charles avait six ans quand son père est mort. Il demande à la servante Mariette où est son père. Elle répond que sa mère lui a déjà dit, qu'il est parti en voyage, tout là-haut au ciel, au Paradis. Charles a tant prié pour le salut de ce fantôme absent qu'il a fait de sa mère, sa seule divinité sur Terre. Qu'il connaisse ou non le travail de ce créateur, le lecteur en identifie rapidement les spécificités. Pour commencer la narration est essentiellement menée par les phrases de la lettre de Jeanne Duval, qui courent en haut ou en bas des cases dans plus de la moitié des pages. Il s'agit donc d'une narration très écrite, entre remarques adressées à la mère du poète, et description de sa vie, de l'état de la relation entre lui et elle. En même temps, il s'agit également d'une narration très visuelle. le tome s'ouvre avec une illustration en double page, présentant une silhouette féminine en danseuse avec l'or de ses bijoux ressortant sur sa peau noire de sa silhouette en ombre chinoise, un début de transformation en démon cornu, et la pauvre Charles, accablé avec les épaules tombantes, une plume dans la main droite et une feuille de papier dans la main gauche, avec ses ailes d'albatros. Puis vient la séquence onirique avec gargouilles et ange déchu depuis les cimes de Notre Dame, en trois dessins en pleine page. Au fil de l'album, le lecteur se délecte de dix-sept dessins en pleine page, deux en double page. Il lit vingt-six pages muettes, dépourvues de tout texte, même du récitatif constitué de la lettre écrite par Jeanne. Il apprécie la variété de ladite narration, pouvant aussi bien offrir une illustration extraordinaire, que des pages de bande dessinée classique à base de cases rectangulaires bien délimitées, disposées en bande. Le lecteur succombe vite au charme des dessins, de la variété des techniques utilisées : dessin avec formes détourées et encrés, et mise en couleurs, tracés plus libres, avec contours esquissés par plusieurs traits non effacés, rendu de type gravure pour illustration dans un journal du dix-neuvième siècle, bichromie et formes détourées au crayon, motif imprimé en fond de case comme du papier peint, facsimilé d'une toile de maître (Gustave Courbet), jeu avec les couleurs pour un effet impressionniste (par exemple le feuillage estival des arbres déjà un desséché dans la lumière mordorée du soleil), utilisation d'une couleur de type encre de seiche, puis contraste avec des cases en noir et gris foncé, bichromie en nuances de gris, collage de plusieurs images côte à côte, sans bordure de case, page composée en pyramide avec le premier plan en bas de la page, une image qui vient dominer ce premier plan au milieu de la page, encore une autre au-dessus à gauche, et une autre différente dans la partie supérieure droite, le tout fondu les unes dans les autres, mouvement montré dans une suite de cases, jeu entre la bichromie et un élément en couleur comme une fleur, variété des cadrages, etc. L'artiste use naturellement des possibilités offertes par le dessin, prise de vue, techniques de dessin, outils pour dessiner, avec une élégance et un à-propos extraordinaires, sans tomber dans une forme de prolifération démonstrative. En fonction de sa sensibilité, le lecteur se retrouve bouche béante, arrêté dans sa lecture, devant telle ou telle image. Par exemple, il peut rester à regarder le vol de la gargouille et de l'ange-albatros pour sa qualité gothique, être épaté par ce gros plan sur le sexe sombre de Jeanne avec une rose en guise de vulve, se sentir habité par ces pages où Jeanne écrit avec Charles tenant sa main avec la plume, et pour fond des lignes d'écriture cursive dans une bichromie pourpre extraordinaire transmettant l'inspiration de la muse dans un flux extatique, sourire devant le bleu très clair de la confiture verte (dawamesk) ressortant doucement sur la tonalité ocre des cases, partir dans les visions de Charles sous l'influence de ce produit psychotrope (Jeanne en démone, en panthère spectrale, etc.), se sentir mal devant le dessin de charogne d'un cheval, frémir devant l'animalité d'un des rapports sexuels du couple, etc. À l'opposé d'un artiste qui veut en mettre plein la vue, Yslaire choisit avec soin les techniques les mieux à même d'exprimer ce qu'il souhaite faire passer comme impression, comme sentiment, comme sensation, pour évoquer la manière dont le poète ressent le monde. La narration visuelle constitue un voyage en lui-même, exprimant le ressenti et la sensibilité du poète plus que celui de sa muse. Par l'artifice de la lettre, l'auteur peut parcourir la vie de Charles Baudelaire (1821-1867) dans l'ordre chronologique. S'il connaît déjà la vie du poète, le lecteur y retrouve des éléments emblématiques comme sa syphilis, sa prise de laudanum, son caractère dispendieux, ses dettes l'obligeant à déménager très régulièrement, sa relation avec sa mère, son admiration pour les œuvres d'Eugène Delacroix (1798-1863) et en particulier son tableau La mort de Sardanapale peint en 1827, sa tentative de suicide d'un coup de couteau le trente juin 1845, son engagement politique en particulier lors de la troisième révolution de 1848, dite de Février, et sa participation aux Journées de Juin la même année, sa mise sous tutelle financière, sa relation avec Apollonie Sabatier, etc. Tous ces événements sont relatés par Jeanne même si elle n'était pas personnellement présente à chaque instant. Elle évoque également les relations du poète avec les autres artistes de l'époque : la bohème artistique avec Félix Tournachon (1820-1910, dit Nadar), Théodore de Banville (1823-1891), Ernest Prarond (1821-1909), Gérard de Nerval (1808-1855), mais aussi Gustave Courbet (1819-1877), Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), Théophile Gautier (1811-1872). Les traductions de Edgar Allan Poe (1809-1849) sont également évoquées, avec la présence à deux reprises d'un corbeau prononçant le mot Nevermore. le lecteur qui découvre le poète dispose ainsi d'un aperçu un peu orienté de sa vie, tout en étant très solide et bien documenté. L'un comme l'autre peut également jouer à identifier les extraits de poème présents et à en retrouver le titre, ou à relever une référence, comme celle de la charogne, ou une remarque en passant (page 124) renvoyant à celle qui est si gaie. Le choix de l'auteur est de présenter Charles Baudelaire, avec le regard de Jeanne Duval, au travers de leur relation. Il comble les manques par des propos qui ont été rapportés à sa compagne, ou ce qu'il lui a raconté. L'ouvrage permet de considérer cet homme comme un privilégié gâté, vivant de ses rentes, dépensant sans compter, imbu de sa personne en vivant comme un dandy, aimant les femmes, incapable de s'astreindre à une régularité dans le travail, égocentrique au possible. Néanmoins le lecteur ne le perçoit pas de cette manière dans sa lecture. Il assiste aux souffrances d'un individu devant prendre du laudanum pour éviter que sa maladie ne s'aggrave, comprend qu'il se traite également avec des pilules de mercure. Il voit un homme réellement amoureux d'une jeune femme (impossible de connaître son âge avec exactitude) qui exerce le métier de prostituée, et d'une origine considérée à l'époque comme inférieure, défendant les artistes qu'il estime, amateur de beau bizarre (page 79 : le beau est toujours bizarre), souffrant de sa maladie, de son mal-être, partagé entre l'horreur de la vie et l'extase de la vie. Pages 116 & 117, le lecteur est terrifié quand Jeanne Duval jette violemment l'encrier du poète et fracasse sa psyché, brisant ainsi l'image qu'il avait de lui dans son miroir, mais aussi son ego, jouant visuellement sur les deux sens du mot Psyché. Il sourit en page 124 quand Baudelaire déclare à Marie Daubrun que pour lui un bon portrait est une biographie dramatiste, c'est-à-dire exactement ce que Yslaire a réalisé pour raconter la vie du poète. Arrivé à la fin, le lecteur se dit qu'il aurait bien lu quelques pages de plus, sur des éléments pas forcément développés, comme son éloignement pour l'usage de produits psychotropes, mais il fallait faire des choix. Il suffit au lecteur de feuilleter cette bande dessinée pour comprendre qu'il bénéficie d'une invitation au voyage avec des pages de toute beauté, variées et séduisantes. Il comprend rapidement que le bédéiste affiche un point de vue dans cette biographie, en mettant en avant Jeanne Duval, et surtout sa relation avec Baudelaire. Il plonge dans une reconstitution en forme de drame, très bien documentée, visuellement envoûtante, n'hésitant pas à choquer en montrant crûment une charogne aussi bien qu'un sexe de femme en gros plan teinté de sang, qu'un sexe d'homme qui se transforme en serpent, à montrer la dimension pathétique de cet homme qui souffre, à faire apparaître l'évolution de la relation entre Jeanne et Charles jusqu'à leurs violentes disputes. Il en ressort enchanté par les sensations et les émotions, étrangement réconforté d'avoir partagé les tourments de cet homme frère en humanité.
The Authority - Kevin le magnifique
Entre l'onanisme et la batte de baseball, il y a la tarte à la crème - Ce tome est le deuxième consacré au personnage de Kevin Hawkins, après Kev (épisode spécial, minisérie More Kev en 4 épisodes). Il contient les 5 épisodes de la minisérie The magnificent Kevin, initialement parus en 2005/2006, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Carlos Ezquerra, mis en couleurs par David Baron. Dans la première séquence, Kev est tranquillement en train de se masturber dans son lit, en imaginant une séquence (montrée au lecteur) avec sa chef, alors qu'un groupuscule de l'IRA s'apprête à investir sa chambre pour l'abattre par représailles. Sur le Carrier (le vaisseau voguant entre les dimensions du groupe de superhéros The Authority), les membres sont neutralisés les uns après les autres par une sorte de djinn les entartant, leur laissant une tarte à la crème inamovible sur le visage, les plongeant dans le coma. Seul Midnighter (un superhéros homosexuel et fier de l'être) en réchappe. Il se retrouve téléporté en Angleterre dans un endroit désolé, sans aucun superpouvoir, sérieusement blessé. Contre toute attente il demande au Boss d'Hawkins l'aide de ce dernier, ne faisant confiance qu'à Kev (homophobe et fier de l'être) pour l'amener à un hôpital spécialisé dans le traitement des superhéros. Dans la voiture, Midnighter (Lucas Trent) demande de lui raconter comment il en est venu à s'engager dans le SAS (Special Air Service). Comme le laisse supposer la séquence d'ouverture, ce récit s'inscrit dans les histoires provocatrices, trashs et outrageantes de Garth Ennis, avec la volonté affichée de repousser les limites du politiquement incorrect. Cela n'empêche qu'il y ait une vraie histoire, et même plutôt deux. La première concerne l'irruption inexpliquée de ce djinn agressif dans la forteresse d'Authority. Cela déclenche l'enquête d'Hawkins en Angleterre, et le duo improbable et antagoniste qu'il forme avec Midnighter. le suspens est de bonne facture, jusqu'à la résolution tout à fait satisfaisante. Cette facette de l'histoire n'apporte rien à la mythologie d'Authority, mais elle met en scène Midnighter avec un tranchant remarquable. La deuxième facette de l'intrigue réside dans la découverte du passé d'Hawkins et de quelques unes de ses missions. le lecteur familier des œuvres d'Ennis retrouve avec plaisir l'un de ses thèmes favoris : la condition de servitude du soldat, au service d'un commandement aux objectifs discutables, que les circonstances obligeront à remettre en question. Pour cette deuxième facette, Ennis développe un point de vue élaboré sur la nécessite de refuser l'obéissance aveugle et de questionner l'autorité établie, l'absence de reconnaissance de l'autorité militaire pour les services rendus, l'inadéquation de la prise en charge des soldats souffrant de troubles dus au stress post-traumatique. Il n'hésite pas à inclure une action clandestine pendant les Troubles en Irlande. Ces deux facettes du récit (un peu raboutées de manière artificielle au début du récit) constituent déjà une histoire bien fournie et décapante. Mais il faut encore ajouter la personnalité décapante de Kevin Hawkins, et de ceux qui l'entourent. Tout le monde s'exprime dans des propos francs, vachards et dépourvus d'hypocrisie, avec force mots grossiers et dans un argot anglais savoureux et imagé. Hawkins a parfaitement conscience de sa condition de sous-fifre facilement remplaçable que sa supérieure méprise. Dans ce type de relationnel très vert, il n'hésite pas à lui demander (après avoir reçu sa nouvelle mission) si par hasard elle n'accepterait pas de lui faire une gâterie (entièrement conscient qu'elle souhaite avant tout qu'il ne revienne pas entier de cette mission). Il connaît la réponse avant de poser la question, mais c'est la seule forme de rébellion qui lui reste. Ce mode relationnel méchant et blessant augmente la dimension humoristique née des situations grotesques (les tartes à la crème), du duo qui ne se supporte pas (l'homosexuel fier de ses performances et l'hétérosexuel à la vie sexuelle plus fantasmée que réelle), des moments énormes à la Ennis (une corvée de latrines). Pour la mise en image de ce récit outré, Ennis fait équipe avec Carlos Ezquerra, un vétéran du magazine 2000 AD et de la série Judge Dredd, avec lequel il a souvent collaboré (par exemple The green fields beyond ou Just a pilgrim). Ezquerra utilise un style plutôt réaliste, un peu simplifié, sans rechercher l'exactitude ou la précision photographique. Pour ces 5 épisodes, il a disposé du temps nécessaire pour insérer des arrières plans spécifiques régulièrement, et concevoir des formes de visages particulières pour chaque personnage. le résultat est de type descriptif, avec une bonne connivence vis-à-vis du scénario, en particulier visible dans les moments Ennis, tous mémorables sans reposer sur des images choc parce que trop explicites. Ezqerra s'avère doué pour dessiner l'expression juste au bon moment, savoir visible dès la première séquence dans laquelle Kev est en train de se palucher (pardon, de s'adonner à l'onanisme). The magnificent Kevin fait partie des histoires de Garth Ennis qui comprennent plus d'humour qui tache que de drame, et le lecteur se surprendra à plusieurs reprises à arborer un franc sourire en réaction à un humour percutant débarrassé de toute hypocrisie, voire à rire à haute voix. Cela n'empêche pas le récit de mettre en scène un individu foncièrement humain, avec un fond moral bien caché mais réel, une homophobie réactionnaire assumée, et un passé de soldat complexe, faisant réfléchir. Ennis et Ezquerra ont à nouveau collaboré pour les aventures suivantes de Kevin Hawkins : A man called Kev (minisérie en 5 épisodes).
Fables - 1001 Nuits de Neige
Digne héritière de Shéhérazade - Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006. Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution. Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires. Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel. Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables). Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables. Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Innovation 67
Je ne suis pas un vase en cristal Val Saint-Lambert. - Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de l'héroïne, et à Bruxelles 43 (2020) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c'est-à-dire la même équipe que celle des trois autres albums de la série. 1967, Ardenne belge par un bel après-midi de printemps, une Simca 1000 fonce à toute allure sur la route traversant la forêt. Elle franchit un Stop sans marquer l'arrêt et elle est alors prise en chasse par une voiture de police avec gyrophare en fonctionnement. le conducteur de la Simca accélère, mais négocie mal un virage et la voiture termine sa course contre un arbre, puis prend feu, les deux personnes à bord périssant dans l'incendie. Les deux policiers s'arrêtent et descendent de voiture : ils soupçonnent qu'il n'y avait pas que de l'essence dans cette voiture. À Paris sur les grands boulevards, à l'intérieur des célèbres magasins des Galeries Lafayette, Monique est en train de conseiller une cliente sur la couleur d'un ensemble, quand elle entend qu'on l'appelle. Il s'agit de sa copine Kathleen van Overstraeten qui est en train de faire des emplettes. Elles conviennent de e retrouver à onze heures pour la pause de Monique. En train de déguster son café, cette dernière explique qu'elle a effectivement un peu disparu. Après le Congo, tout a été compliqué : ses parents ont mal vécu leur retour en Belgique et sa mère a même traversé une profonde dépression. de son côté, elle se sentait mal aussi et elle voulait démarrer une nouvelle vie. Alors elle a décidé de tenter sa chance à Paris, aussi pour retrouver Célestin. De son côté, Kathleen raconte qu'après le Congo et le pont aérien de rapatriement, elle a donné de nombreuses interviews et écrit quelques articles. Elle s'est prise au jeu : elle a repris ses études et passé l'examen, ce qui lui a permis de devenir une journaliste de radio de la Radio-Télévision belge. Elle est venue à Paris pour l'interview de madame Claude Pompidou, la femme du premier ministre. Monique l'invite à sortir dans un club à Saint Germain-des-Prés. le soir, elles s'y rendent en taxi en passant par la place de la Concorde et les Champs Élysées. Elles dansent sur la piste au son d'un groupe de jazz, tout en dégustant un Martini dry. Monique annonce à son ami qu'elle va revenir en Belgique, pour se rapprocher de ses parents qui commencent à vieillir. Kathleen lui confirme que sa mère travaille toujours au grand magasin de Bruxelles l'Innovation, qu'elle pourrait même travailler jusqu'à septante-huit ans. Un client au bar l'entend, se moque de sa manière de dire soixante-dix-huit. Un autre intervient pour le remettre à sa place. le ton monte et l'individu alcoolisé se retrouve à terre après avoir reçu un coup de poing. le défenseur se présente : il s'appelle Tom et est un pilote d'essai pour des marques d'automobiles, ou des propriétaires de belles mécaniques. Ils partagent un verre, puis les deux femmes rentrent chez elles en taxi. le lendemain matin, Kathleen croise Tom à la gare du Nord. Le principe de la série réside dans la reconstitution historique d'une phase marquante de l'Histoire de la Belgique : l'Occupation en 1943, l'Exposition Universelle de 1958, l'évacuation de Léopoldville à l'occasion de l'indépendance du Congo belge en 1960. Ce nouveau tome reconstitue le drame du plus grand incendie en temps de paix en Belgique, ayant causé la mort de 251 personnes, et ayant fait 62 blessés. le bâtiment avait été conçu par Victor Horta (1861-1947), célèbre architecte, un des principaux acteurs de l'Art nouveau en Belgique. le roi Baudouin s'était rendu sur place l'après-midi même, ainsi que Lucien Cooremans, le bourgmestre de la ville, et le premier ministre Paul Vanden Boeynants. L'incendie a été couvert par le premier reportage de la RTBF en direct, et par un direct radio de quatorze heures, respectivement par Luc Beyer (1933-2018) et René Thierry (1932-2012). À la suite de ce drame, le gouvernement belge a décrété une journée de deuil national, et a conçu et promulgué de nouvelles lois en matière de sécurité incendie. Cet ouvrage se termine avec un dossier de neuf pages, illustré par des photographies : une petite histoire des grands magasins en Europe et en Belgique (une révolution du commerce), des temples du commerce à travers le monde (la date de l'ouverture des premiers grands magasins en France, Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis), la conception et la construction du bâtiment de l'Innovation conçu par Horta, les faits de la catastrophe nationale, un entretien avec un psychologue expliquant qu'il rencontre aujourd'hui encore des gens marqués physiquement par l'incendie de l'Innovation. Dès la première page, le lecteur sait dans quel genre de bande dessinée il s'aventure : de type ligne claire, avec une attention particulière portée à la reconstitution historique rigoureuse. Enfin, pas tout à fait la ligne claire historique car la mise en couleurs n'est pas faite à base d'aplats de couleurs unies, sans dégradé. D'ailleurs, le travail de Bérengère Marquebreucq n'est pas qualifié de mise en couleurs, mais de mise en lumière. Elle met à profit le potentiel quasi infini de l'infographie pour réaliser un rendu apparaissant comme très réaliste, tout en conservant une lisibilité maximale à chaque case. Elle se charge de figurer les ombres portées par des teintes plus foncées, de rehausser le relief de chaque surface en jouant sur les nuances d'une couleur, d'installer une ambiance lumineuse par séquence, en extérieur ou en intérieur, en fonction de l'heure du jour, de la nature de l'éclairage naturel ou artificiel. Elle ajoute des motifs imprimés, sous forme de trame, comme le motif de la moquette au sol dans le grand magasin, le capitonnage du comptoir dans la boîte de jazz, le motif d'un papier peint, les confettis tombant lors de la parade des majorettes, le motif d'un chemisier de Monique ou de celui de Jane Fonda, et bien sûr les effets spéciaux pour les flammes de l'incendie. Il est impressionnant que cette mise en couleurs riche et sophistiquée n'écrase pas les traits encrés, mais les complète. Le scénariste mêle donc l'histoire personnelle de son héroïne à l'incendie de l'Innovation, avec une intrigue de type thriller. Il s'appuie beaucoup sur les dessins pour donner à voir l'époque et les lieux. le lecteur commence par remarquer les modèles de voiture : Simca 1000, Ford Mustang, DS, les camions, les véhicules de pompier, etc. Il ouvre grand les yeux lors de la virée à Paris : la place de la Concorde, les Champs Élysées. Puis à Bruxelles : boulevard Anspach et la Bourse, la Grand-Place (avec du stationnement), le palais du centenaire, le château où vivent le roi Baudouin et la reine Fabiola, maison de la radio, cathédrale Saint Michel et Gudule. C'est un vrai plaisir que de se projeter dans ces lieux si bien reconstitués, auprès de ces personnages aux tenues d'époque, et à l'intérieur du grand magasin l'Innovation où l'artiste dessine des cases d'après les images d'archives, insérées dans sa narration séquentielle, avec ses personnages, et des moments pour lesquels il n'existe pas de documents historiques, comme le repas dans le self-service, les secrétaires en train de travailler dans les bureaux administratifs de l'établissement, les vendeuses avec les clientes, etc. En termes de reconstitution historique, le scénariste évoque à plusieurs reprises la place de la femme dans la société de l'époque et son émancipation progressive. Kathleen van Overstraeten n'est pas mariée et elle fréquente des hommes, un à la fois quand même. Elle travaille et mène une vie indépendante, envoyant promener l'inspecteur Stan Stout et son comportement paternaliste, ou encore les dragueurs lui rappelant que la place de la femme est aux fourneaux. D'un côté, ces remarques arrivent assez appuyées ; de l'autre, Kathleen croise d'autres femmes indépendantes qui travaillent et qui ont également pu fonder un foyer comme sa propre mère. Ce qui peut passer pour un artifice par moment s'appuie sur de solides fondations car les principaux personnages sont des femmes, sans complaisance, ni hypocrisie protectrice. le lecteur perçoit des caractères différents pour chaque personnage, par leurs actions et leurs paroles, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée. Kathleen est bien le personnage principal, sans être un personnage d'action, sans courir au-devant de chaque danger, sans mettre fin à des situations périlleuses par la force de ses poings. La narration reste dans une veine naturaliste, s'en tenant (presque) aux faits historiques, et Kathleen ne met pas fin à l'incendie, tout en évacuant miraculeusement les unes et les autres. Pour autant, le récit ne s'apparente pas à un reportage : il est bien question de la vie de Kathleen au travers de son passage à Paris, d'une amourette, de sa relation avec sa mère, avec sa copine Monique, de sa carrière de journaliste. Weber y entremêle une intrigue de type roman, avec un groupuscule d'extrémistes anti-impérialisme américain. le lecteur le constate avec la course-poursuite en voiture de la scène d'ouverture, et dans le choix du scénariste de retenir la thèse de l'attentat pour l'origine de l'incendie. D'un côté, cette hypothèse n'a pas été prouvée au cours des trois années d'enquête pénale ; de l'autre, le lecteur peut y voir le choix d'une dynamique romanesque et une opportunité pour évoquer une autre facette de la société belge de l'époque. La couverture promet une bande dessinée de type franco-belge traditionnelle, dans le registre Ligne Claire, et c'est exactement ça, avec des caractéristiques plus personnelles. La mise en couleur s'éloigne du dogme Ligne Claire pour une mise en lumière très sophistiquée qui vient compléter les traits encrés sans les supplanter. La reconstitution historique présente la même minutie que celle de Jacques Martin, avec une rigueur remarquable, et un clin d'œil à un autre bédéiste historique apparaissant sur la couverture. le récit mêle le personnage récurrent, sa vie personnelle et la tragédie historique de l'incendie de l'Innovation, avec un fil narratif romanesque pour une lecture très agréable.
Oradour 1944 - L'innocence assassinée
Le massacre d'Oradour-sur-Glane n'est qu'un évènement parmi d'autres de la seconde guerre mondiale, mais de nombreux éléments en ont fait un symbole de la barbarie nazie : son isolement, l'innocence de ses habitants, qui pour la plupart se tenaient à l'écart des combats opposant les maquisards et la Milice, quelques kilomètres plus loin. Le fait aussi que dès les semaines qui ont suivi cette atrocité, les autorités aient décidé de transformer les ruines du village en un lieu de mémoire resté en l'état. Un cas unique en France, qui en fait l'un des sites touristiques liés à la guerre les plus visités chaque année. Sous le haut patronage de Robert Hébras, le dernier survivant des évènements, les Éditions Anspach ont donc confié à Jean-François Miniac, scénariste polyvalent, le soin de raconter cette journée particulière du 10 juin 1944. Il s'est adjoint les services de Bruno Marivain, qui a déjà œuvré dans la BD historique, en particulier la seconde guerre mondiale. Un duo chevronné, qui nous permet de suivre sans heurts le récit qui bascule peu à peu dans l'horreur et la barbarie. On suit bien sûr les habitants, les soldats de la division SS (dont certains étaient Alsaciens, ce qui a "permis" aux oppresseurs de se faire comprendre des villageois), mais aussi la poignée de jeunes gens qui réussit à tromper la vigilance des envahisseurs. De quoi être relativement complets sur le sujet, et l'album comporte un dossier documentaire en fin d'album, réalisé par deux historiens, qui permet de replacer l'évènement dans son contexte, en parlant d'Oradour, de Das Reich et de la situation du conflit, quelques jours après le débarquement en Normandie. C'est très intéressant. En passant, les deux historiens indiquent que le choix de ce village d'Oradour reste obscur, 80 ans après. Je me souviens d'avoir lu ou entendu il y a quelques années une théorie indiquant qu'un autre village appelé Oradour quelque chose (probablement Oradour-sur-Vayres, situé 15 km au sud du futur village martyr) avait été choisi, mais que la panzer division SS s'était un peu perdue, et donc se serait trompée d'agglomération...
La Splendeur du Pingouin
Un criminel laid et crédible - Ce tome regroupe les 5 épisodes de la minisérie parus en 2011/2012, écrits par Gregg Hurwitz et illustré par Szymon Kudranski, ainsi que l'épisode Joker's asylum : Penguin écrit par Jason Aaron, et illustré par Jason Pearson (2008). Pain and prejudice - À la naissance, Oswald Cobblepot avait déjà un appendice nasal hors du commun, à tel point que son père découvrant son visage l'a laissé choir par terre. de nos jours, il est connu sous le sobriquet de Pingouin (Penguin). Il dirige un restaurant Iceberg Lounge, ainsi que des opérations criminelles. À ce moment de son existence, il est plus particulièrement intéressé par l'acquisition frauduleuse d'un énorme rubis monté en pendentif, puis d'une paire de boucles d'oreilles assorties. Cet intérêt est lié à la situation d'Esther Cobblepot (sa mère) et au fait qu'il souhaite lui faire plaisir. Il se remémore les souvenirs les plus marquants de son enfance, sa relation avec sa mère, l'ostracisation imposée par ses camarades, la relation entre son père et sa mère. Lors d'une de ses visites régulières au zoo, il aide Cassandra, une jeune aveugle, à se débarrasser de jeunes garçons tournant en dérision son infirmité. C'est le début d'une belle amitié (et plus si affinités). Premier avertissement : prévoyez une source lumineuse puissante pour lire cette bande dessinée. Szymon Kudranski s'est fait connaître en dessinant les aventures du nouveau Spawn (Jim Dawning) à partir de New beginnings 1. Il réalise ses illustrations à l'infographie. Il aime beaucoup le noir, et son coloriste (John Kalisz) réalise des camaïeux également assez sombres. le style de Kudranski peut être un peu énervant de temps à autre car il affectionne particulièrement les personnages sur fond totalement noir. Malgré tout ses compositions de page permettent toujours au lecteur de savoir où se déroule la scène et chaque décor est spécifique avec des particularités propres. Pour ces décors, il a recours à l'infographie de différentes manières : soit pour insérer une photographie retouchée en arrière plan, soit pour inclure un motif géométrique sur un sol ou un mur, soit pour rendre flou l'arrière plan comme si le réglage était prévu uniquement pour le premier plan. Kudranski n'est pas un adepte du photoréalisme à tout prix, il compose chaque case pour y mettre certains éléments réalistes, mais sans risque de surcharge visuelle pour le lecteur. Par contre, le recours à des teintes sombres donne l'impression au lecteur de devoir lutter pour distinguer les formes dans certaines cases. Au final, Kudranski donne une apparence crédible à chaque personnage, optant pour les rendre tous réalistes, en minimisant tous les éléments propres aux superhéros. Les combats sont brutaux et les gadgets technologiques sont à la fois inventifs, tout en restant assez maîtrisés pour s'inscrire dans une réalité pas trop éloignée de celle du lecteur, et pas trop infantile. Deuxième avertissement, Hurwitz dépeint le Pingouin comme un vrai criminel endurci (et un peu troublé mentalement) qui dirige ses opérations sans entraves morales. Il expose les fondamentaux du personnage pour un lectorat plutôt adulte. Il suffit de savoir par exemple que les relations entre Oswald et maman Cobblepot ne sont pas très saines. Sans tomber dans l'inceste, Hurwitz indique sans montrer qu'Oswald n'a pas très bien digéré son Œdipe. Il développe également le fait qu'Oswald était la risée de ses camarades et leur souffre-douleur du fait de son apparence particulière. Hurwitz sait raconter cet aspect sans tomber dans les clichés inhérents à un enfant qui se fait maltraiter par ses camarades. Il montre les 2 aspects d'Oswald Cobblepot : le parfait gentleman, et l'homme d'affaires cruel qui a un don inné pour faire souffrir ceux qui sont sur son chemin. Ce dernier point donne lieu à des scènes éprouvantes dans lesquelles Cobblepot explique à la personne en face de lui comment il s'est remboursé de l'affront qu'il a subi, comment tout ce qui était cher à la personne a servi à payer. Hurwitz insère également quelques rares pointes d'humour noir, et quelques dialogues sarcastiques (une popstar qui fait le nécessaire pour que "plus jamais d'autres oreilles ne souffrent comme les siennes"). D'un autre coté, Hurwitz sacrifie à quelques codes propres à ce genre de récit. La minimisation des aspects superhéros (malgré 2 apparitions de Batman) lui permet de renforcer les aspects les plus sinistres et dérangés de la personnalité d'Oswald Cobblepot, sans que jamais sa silhouette ou ses parapluies ne lui fassent perdre de crédibilité, ne le renvoient dans le rôle du supercriminel coloré, aux gadgets idiots. de l'autre, cela signifie que ce récit devient plus un polar dans lequel quelques clichés deviennent inévitables, tels une police à l'inefficacité catastrophique, ou des meurtres à gogo sans que les criminels ne soient inquiétés. - Joker's asylum : Penguin (également réédité dans Joker's asylum) - Afin d'augmenter le nombre de pages et d'arrondir le prix, DC Comics a rajouté une histoire de tonton Joker qui explique que les filles se moquaient d'Oswald au lycée et qu'il ne fait pas bon froisser ou irriter Oswald maintenant qu'il est un adulte capable de se défendre et de rendre les coups vicieusement et au centuple. Il s'agit en fait d'exactement la même trame que celle d'Hurwitz (moins la figure de la mère). Jason Aaron a écrit un scénario ramassé et rapide autour d'une histoire où le caractère dérangé du Pingouin transparaît pleinement. Les illustrations de Jason Pearson sont incroyables d'expressivité et de moquerie, avec une exagération à la Kyle Baker irrésistible. Une histoire rapide pétrie d'humour noir et de méchanceté. Pour l'anecdote, il est amusant de voir que DC Comics a réuni dans un même recueil la minisérie de 2011 (post- Flashpoint), et une histoire d'avant ce point de rupture dans la continuité de DC Comics.