Les derniers avis (39944 avis)

Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Superman - Origines secrètes
Superman - Origines secrètes

Un vrai point de vue sur le personnage et ses débuts - L'histoire, tout le monde la connaît : une planète mourante, un couple qui envoie son bébé sur terre dans une fusée, il est adopté par un couple de fermiers vivant dans le Kansas (ou dans un état peu éloigné de Metropolis, suivant les versions). Au début de ce récit, Clark Kent est un jeune adolescent qui joue au football (américain) avec ses copains à Smallville. Suite à une interception un peu brutale, Pete Ross se casse l'avant bras gauche en percutant Clark. Ce n'est pas la première manifestation de ses pouvoirs, mais celle-ci va l'éloigner des êtres humains normaux. Heureusement il peu compter sur le réconfort de Lana Lang qui connaît son secret. Cet accident indique également à Martha et Jonathan Kent qu'il est temps de dire la vérité à leur fils adoptif. Au fil des pages, Clark rencontre un autre habitant de Smallville (Lex Luthor), puis il découvre la nature de ses différents pouvoirs et Martha lui coud un étrange costume. Heureusement également, il se découvre 3 autres amis connaissant son secret et arrivant directement du futur. Puis vient le temps de déménager à Metropolis, d'être embauché au Daily Planet, de rencontrer Lois Lane et les autres, et d'être en but à la persécution de Lex Luthor. Après les événements de Infinite Crisis, les éditeurs de DC Comics avaient indiqué que les coups de poing de Superboy avaient altéré la réalité et que Clark Kent avait bien été Superboy avant d'être Superman. La précédente origine du personnage racontée par John Byrne (L'homme d'acier de 1986) était donc devenue obsolète et caduque, il fallait en raconter une nouvelle. La tâche a été confiée à Geoff Johns et Gary Frank (encré par Jon Sibal) qui avait déjà raconté la première rencontre entre Superboy et la Legion of Super-Heroes, ainsi qu'une étape importante dans la vie de Superman dans Brainiac. Évidemment, la question qui se pose est : est-ce que le lecteur a besoin d'une nouvelle origine de Superman ? D'autant plus que cette version annule la majeure partie des changements qui avaient été effectués par John Byrne. Pour répondre à cette question, il faut tout d'abord indiquer que Geoff Johns a une vision claire de qui est Clark Kent. du début jusqu'à la fin du récit, il aligne les scènes attendues et d'autres spécifiques à cette version des origines, en mettant en valeur un individu qui sort de l'ordinaire. Ce qui le met à part de l'individu lambda, c'est sa personnalité. À la fin de cette histoire, le lecteur a acquis la sentiment de connaître Clark Kent, de l'avoir côtoyé, d'avoir vu et compris comment il a avait grandi et pris la mesure et l'importance de son identité de Superman. Avant toutes choses, Clark découvre que ses pouvoirs font de lui un être à part malgré son enfance ordinaire dans l'Amérique profonde. Même si le lecteur connaît déjà l'histoire, il la vit avec plus d'intensité, plus d'émotion, plus d'empathie. Et puis il y a quelques personnages qui se mettent en place plus aisément dans cette histoire, que dans la continuité mensuelle (je pense en particulier au père de Lois et à Metallo). Il ya également les illustrations superbes qu'il faut prendre en compte. Pour la présente édition (en cartonné dur), DC Comics a choisi un format un peu plus grand que celui des comics habituels et c'est un régal pour les yeux du début jusqu'à la fin. le ton est donné dès la couverture du premier épisode qui correspond à un croisement entre "American Gothic" de Grant Wood et l'Amérique constructive et saine de Norman Rockwell. Puis la première page nous amène sur une grande étendue herbue où se déroule un entraînement amical de football entre jeunes adolescents. Et toutes les séquences à Smallville dégagent un parfum d'Amérique intemporelle basée sur les valeurs du travail, de la famille et de l'amitié. Gary Frank utilise des traits secs et précis pour délimiter chaque détail. Il porte une grande attention aux tenues pour quelles paraissent aussi réalistes que possibles (entre autres les chaussures). Il a le sens du détail, de l'accessoire qui renforce l'ambiance, sans accaparer toute la place. Sa mise en scène est claire et carrée, avec une densité de cases d'une moyenne de 7 par page. Il choisit des modèles vivants pour modeler les visages, en particulier celui de Christopher Reeve pour Superman qu'il incarna en 1978 dans Superman de Richard Donner. Ce choix pour les visages donne une forte personnalité à chacun des individus. Après avoir refermé le tome, le lecteur se souvient encore de Rudy Jones (l'homme de ménage du Daily Planet) ou même de la rombière qui réprimande Kent parce qu'il marchait le nez en l'air à Metropolis. Et j'ai rarement contemplé une Lois Lane si craquante, énergique, fragile, déterminée et séduisante. Jon Sibal encre avec délicatesse chaque illustration pour restituer le plus finement possible chaque trait ; il complémente parfaitement Frank. Je n'aurais qu'une seule critique que Frank ait opté pour une silhouette un peu trop musculeuse pour Superman et Kent. Bilan : une histoire déjà lue, mais avec une sensibilité et une justesse exceptionnelles qui ne verse jamais dans la sensiblerie et quelques détours imprévus, des illustrations précises, méticuleuses et rendant justice à chaque individu. Je ne sais toujours pas si le monde des comics avait besoin d'une nouvelle version des origines de Superman, mais en tout cas cette histoire est d'une grande qualité et je la relirai avec plaisir. Si vous n'avez jamais lu d'origine de Superman, sautez sur ce tome. Si vous la connaissez déjà, il y a fort à parier que cela ne vous empêchera pas d'apprécier cette excellente bande dessinée.

15/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Labyrinthe inachevé
Le Labyrinthe inachevé

Un album qui aura déjà fait couler beaucoup d’encre, je ne vais pas m’éterniser. Juste préciser que c’est franchement à essayer. C’est ma première rencontre avec l’auteur, et si son trait ne m’a pas encore vraiment convaincu, j’ai été agréablement surpris de son univers et surtout de sa narration, qui m’a subjugué. La part fantastique est très bien amenée, l’allégorie du labyrinthe judicieuse pour soulever des questions et des émotions. Un beau roman graphique. Je vais me pencher sur les autres productions de Jeff Lemire.

15/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Chiens de prairie
Chiens de prairie

Je n’ai lu cet album que tout récemment, il n’y aura donc pas de nostalgie particulière avec ce dernier. De toute façon malgré son bel âge, je trouve que le style de Berthet le rend assez intemporel. Le dessinateur rend d’ailleurs une très bonne copie, la couverture est très classe et l’intérieur l’est tout autant. Le genre western lui va bien. Mention également pour les couleurs que je trouve douces et pas dépassées. Bref graphiquement c’est plutôt solide. L’histoire ne surprendra guère et joue un peu sur le registre crépusculaire, cependant ça s’avère tout aussi agréable à suivre. Les personnages sont bons, le récit et les rebondissements bien amenés, il y a des scènes que j’ai franchement bien aimé (avec les indiens par ex). Ça ne révolutionnera rien, c’est sans grandes prétentions, mais pour un one-shot ça m’a semblé de très bonne tenue. Je le préfère d’ailleurs à On a tué Wild Bill d’Hermann qui partage un événement commun (mais qui restera anecdotique dans les 2 cas). Pas un indispensable mais du chouette boulot, un bon western. 3,5

15/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Planetary - D'un monde à l'autre
Planetary - D'un monde à l'autre

Planetary : des superhéros pas comme les autres - Il vaut mieux avoir lu Tout autour du monde et autres histoires avant d'entreprendre la lecture de ce tome. Celui-ci regroupe trois numéros spéciaux de Planetary parus en 2000, 2002 et 2003. Dans le premier épisode, les membres de Planetary (Elijah Snow, Jakita Wagner, the Drummer) sont amenés à combattre une invasion extraterrestre et même extra-dimensionnelle tout évitant de se faire remarquer par les membres de The Authority (Jenny Sparks, Apollo, Engineer, Midnighter, équipe créée par Warren Ellis et dont il a écrit les premières aventures dans Authority). Elijah Snow évoque également une visite rendue à un écrivain au racisme garanti d'époque, ayant été le témoin d'incursion de créatures impossibles dans notre réalité (bel hommage honnête à Howard Philips Lovecraft). Ce premier épisode est illustré par Phil Jimenez, un dessinateur fortement influencé par George Perez. Pour l'occasion, il modifie son style de manière à évoquer celui de John Cassaday, le dessinateur attitré de la série Planetary. le style est précis et détaillé et la mise en couleurs est réalisée par Laura Martin la metteuse en couleur de la série Planetary, ce qui accentue encore la ressemblance avec les épisodes dessinés par John Cassaday. Dans le deuxième épisode, Warren Ellis adopte un point de vue original : Bruce Wayne, Diana Prince, et Clark Kent tente de se rebeller contre les agissements de Planetary qui jugule systématiquement toute manifestation paranormale avec toute la force requise pour que la solution soit définitive. Il s'agit donc de variations de type elseworld ou "what if" de ces 3 héros. Cet épisode est illustré par Jerry Ordway, un dessinateur fortement associé à l'univers DC dans les années 1980. Ses dessins ne ressemblent pas à ceux de John Cassaday, mais il s'est appliqué et a pris le temps nécessaire pour fignoler ses illustrations. Dans le troisième épisode, Planetary doit trouver le moyen d'arrêter un homme sous l'emprise de terribles crises qui le font basculer d'une réalité à une autre, sans aucun contrôle. Ces crises s'enchaînent à un rythme très rapide dans des variations d'une rue de Gotham baptisée Crime Alley. Un mystérieux homme masqué surgit pour rétablir l'ordre ; il a une curieuse apparence et une cagoule avec une cape qui évoque une chauve-souris. Cet épisode est illustré par John Cassaday. On retrouve le dessinateur habituel de Planetary pour le meilleur (un sens graphique original et efficace) et pour le pire (les scènes de dialogue avec une seule tête et un phylactère, sans décors, dans une case de la largeur de la page et photocopiée à gogo). Il a visiblement pris beaucoup de plaisir à reproduire le style des différentes incarnations de Batman : Bill Finger, la série télé avec Adam West, Neal Adams et Frank Miller. À la lecture, la raison pour laquelle Warren Ellis a choisi de faire de ces histoires des numéros spéciaux devient évidente. Il s'écarte de la thématique du reste de la série (rendre hommage aux sources des superhéros) pour confronter l'équipe de Planetary à des superhéros actuels. Ainsi, par contraste avec The Authority, Planetary apparaît vraiment comment une équipe dédiée aux missions confidentielles, dans l'ombre des actions officielles de Jenny Sparks et son équipe. le deuxième épisode est encore meilleur puisque Planetary apparaît comme les méchants de l'histoire persécutant et exterminant les êtres dotés de pouvoirs extraordinaires. Et le dernier épisode où il ne se passe pas grand-chose est à la fois une leçon magistrale d'histoire sur Batman à travers les époques (et par là même une déclaration d'amour aux différents créateurs qui l'ont réimaginé), mais aussi une preuve irréfutable de la capacité de ses personnages à survivre aux modes et à s'adapter pour évoluer (thème de la pérennité des créatures de fiction souvent développé par Neil Gaiman, Grant Morrison ou Alan Moore). Effectivement ces épisodes sortent du cadre de la série de référence, effectivement ils ne servent pas à développer le mystère qu'est Elijah Snow, mais ils n'en sont pas moins remarquables et divertissants, tout en restant intelligents et en constituant un commentaire ludique sur les superhéros.

15/06/2024 (modifier)
Couverture de la série La Vie hantée d'Anya (Le Fantôme d'Anya)
La Vie hantée d'Anya (Le Fantôme d'Anya)

J'ai eu une très belle surprise à la lecture de ce roman graphique mi fantastique mi intimiste. Vera Brosgol équilibre très bien les deux genres pour fournir un récit original et très bien construit. Le récit démarre de façon très classique sur le mal-être physique et mental d'une jeune ado qui ne trouve pas sa place dans un monde qu'elle a du mal à apprivoiser. On ressent beaucoup de vécu de l'immigrée russe loin des clichés de top model véhiculés par les magazines. Entre déprimes et illusions de la glande ou de la cigarette Anya nous donne l'image d'une jeunesse sans projet, sans identité voire sans avenir : un vrai trou noir. La rencontre fantastique avec Emily va lui faire prendre conscience des dangers de la vie facile. Vera amène son héroïne par touches successives à sortir de ses illusions (fausses bonnes notes, BG salopard, mensonges d'Emily) pour s'affirmer. Le récit qui s'adresse en premier lieu aux adolescentes peut facilement toucher un plus large public. L'autrice ne propose jamais un discours moralisateur rébarbatif et souvent contre-productif. Au contraire le récit souvent drôle et linéaire au début s'enrichit au fil d'une sorte de parcours initiatique de la JF. J'ai trouvé l'histoire de plus en plus intéressante au fil des pages avec aucun temps mort (sauf pour Emily lol). Le graphisme est très séduisant avec des rondeurs qui donnent beaucoup de souplesse et intensifient les expressions des personnages. Le personnage d'Emily est très bien pensé et graphiquement très bien réalisé. Même si les détails ne sont pas légions, l'ambiance de mal-être au sein du foyer et du campus est bien rendue. Une belle lecture récréative, originale et plus profonde qu'elle n'y paraît. Un prix Eisner bien mérité à mes yeux.

15/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Lentement aplati par la consternation
Lentement aplati par la consternation

Récit participatif - Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue. Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour. Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée. Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit. L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville. Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second. Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie. Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux. Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.

15/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Big Man Plans
Big Man Plans

La vengeance est un plat qui se mange sanglant. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir. C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle. Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes. Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques. Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance. Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture. Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs. On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge. Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir. Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite. Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles. Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant. Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.

14/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Captain America - Blanc
Captain America - Blanc

Frère - Il s'agit d'une histoire autonome qui peut être lue sans rien connaître du personnage principal, mais qui gagne en saveur si le lecteur en est familier. Il comprend les épisodes 0 à 5, initialement parus en 2008 pour l'épisode 0, en 2015/2016 pour les 1 à 5, écrits par Jeph Loeb, dessinés et encrés par Tim Sale, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Cette histoires s'inscrit dans les récits de couleur de Loeb & Sale : Daredevil: Yellow (en 2001), Spider-Man: Blue (en 2002) et Hulk: Gray (en 2003). Ce s'ouvre avec une introduction de Christopher Markus & Stephen McFeely les coscénaristes des 3 films Captain America (First Avenger, The Winter Solider, Civil War). le tome se termine avec une interview de 8 pages des 2 auteurs, agrémentée par des pages de crayonnés. En 1941, Steve Rogers et James Barnes vont voir Abbot & Costllo: Buck privates (2 soldats nigauds) au cinéma. Un reportage sur Captain America passe juste avant. Puis ils reviennent à la base militaire de Fort Lehigh, en Virginie. le soir même, Barnes découvre le secret de Steve Rogers. Ce dernier accepte de l'entraîner, et de le prendre sous aile comme assistant adolescent. Quelque temps après ils sont envoyés en Europe et accomplissent leur première mission derrière les lignes ennemies. Des années plus tard, Steve Rogers est retrouvé par les Avengers, son corps enchâssé dans un bloc de glace. Après avoir retrouvé ses esprits, il se rend dans une église pour pleurer la mort de James Barnes. Il y est rejoint par Nicholas Fury. Ils se souviennent de leur rencontre en Afrique du Nord, puis d'une mission en France alors que Fury avait encore l'usage de ses 2 yeux, et qu'ils ont fait équipe avec une troupe de résistants se faisant appeler le Cirque de la Révolution (Gypsy / Marilyne, Mime / Claude, Les Acrobates / Antoine et Éloïse, Leaper / Olivier Batroc). Bien sûr, en 2016 sort Captain America: Civil War, donc c'est la bonne année pour les projets spéciaux relatifs à ce personnage. Les lecteurs leur veulent un peu à Tim Sale & Jeph Loeb, de les avoir laisser en rade pendant 7 ans, intervalle de temps s'étant écoulé entre l'épisode 0 et les suivants. Mais le passage du temps atteste de la qualité de leurs œuvres communes, qui n'ont pas pris une ride. Quand même le doute est permis : sont-ils toujours aussi bons ? Les 4 pages de réveil de Captain America ainsi que les 3 dans le brouillard montrent des contours tracés avec des traits fins sans aplats de noir, sans ces larges tracés au pinceau, une hérésie pour du Tim Sale. Et puis la relation entre Bucky et Captain America, ce n'est pas une relation amoureuse teintée de nostalgie comme celle entre Matt Murdock et Karen Page, ou entre Peter Parker et Gwen Stacy. Le premier épisode entretient le doute dans l'esprit de savoir si Tim Sale est toujours aussi bon. Même s'il y a bien un usage d'aplats de noir expressionnistes, il leur préfère régulièrement des zones grisées à la mine de crayon, ce qui donne une impression plus naturaliste, correspondant plus aux ombres portées en fonction de l'éclairage. Puis il y a ces 4 pages en début de l'épisode 1 qui ressemblent à du John Romita junior. Puis le lecteur retrouve les caractéristiques des dessins de Tim Sale, et ce jusqu'à la fin du récit. le noir s'insinue au-delà des simples ombres, les lavis ajoutent de la texture aux surfaces. Dave Stewart réalise un travail d'orfèvre, aussi discret que complémentaire. Il compose une ambiance chromatique pour chaque séquence, avec une teinte prédominante, donnant le ton. Il applique des variations de nuances dans chaque surface pour leur donner un peu plus de volume, comme s'il amalgamait un travail avec des crayons de couleurs et avec des pinceaux. le résultat est ainsi éloigné de la froideur de l'infographie, pour donner une impression plus organique, plus naturelle, plus chaude. En s'arrêtant sur quelques pages, ou en y revenant après avoir terminé l'histoire, le lecteur se rend compte que cet artiste des couleurs arrive à donner l'impression de la présence d'un arrière-plan, alors même que Tim Sale n'a dessiné que les personnages plusieurs cases durant. Par exemple dans le premier épisode, Steve Rogers et James Barnes sont sous une tente militaire, avec une lampe diffusant une lumière bien jaune. Les camaïeux de couleurs rendent l'impression que cet éclairage produit sur la toile de tente, comme si la matière était bien là en arrière-plan, sans pour autant diminuer l'intensité du premier plan. Un travail d'orfèvre, en toute discrétion. Les pages 2 & 3 de l'épisode zéro sont occupées par un unique dessin de Captain America à moto se dirigeant droit vers le lecteur, par l'écran de cinéma interposé (et la feuille de l'ouvrage). Ce dessin reflète bien les choix narratifs visuels de l'artiste. Chaque fois que l'action le justifie, il exagère la force, les proportions, la présence du héros, avec une carrure massive, plus grande que nature, avec des capacités physiques impressionnantes, avec des acrobaties défiant les lois physiques. Sale embrasse les conventions des comics de superhéros, y compris les exagérations associées. Il y a une exagération de la dramatisation, une exagération des capacités physiques, une exagération de la mise en scène (par exemple, après l'ascension d'une paroi rocheuse avec son bouclier, Captain America arrive nez à nez avec l'extrémité du canon d'un char allemand). Ces exagérations augmentent l'intensité des péripéties, de l'aventure, du suspense, mais avec des personnages qui savent sourire. La narration visuelle joue dans un registre plus grand que nature, mais sans culpabilisation, sans mettre en avant d'éléments négatifs. le lecteur voit bien que les héros s'en tireront, que les ennemis ont en eux une fibre de méchants d'opérette, un peu trop appuyés pour être réalistes. Les membres du Cirque de la Révolution appartiennent à ce même registre, reprenant les conventions de comics, de Marilyne avec ses cuissardes et ses foulards gitans, à Olivier qui maîtrise l'art de la savate. Plus tard, Bucky se retrouve ligoté par du fil de fer barbelé, mais sans accrocs à son costume. D'ailleurs dans cet épisode 4, Tim Sale rend hommage à une page de Captain America dessinée par Kirby qui l'opposait à Batroc, et il a même ajouté dans le blanc en bas de page une annotation au crayon "Thanks, Jack!" pour être sûr que le lecteur ne rate pas l'hommage. Le lecteur retrouve cet hommage à Jack Kirby, à plusieurs reprises. Tim Sale reprend plusieurs de ces tics graphiques. Il y a ces personnages avec la bouche grande ouverte, dans une expression pure d'émotion intense, comme Kirby les représentait régulièrement. Il y a ces personnages qui regardent directement le lecteur, de face, qu'il s'agisse d'un personnage principal, ou d'un figurant se tournant en arrière vers le lecteur comme pour l'interpeller, comme s'il se trouvait à ses côtés. Il y a aussi ses personnages en pleine action avec les bras en avant, à nouveau parfois tendus vers le lecteur, là encore typiques de positions affectionnées par Kirby. Chaque épisode commence par un dessin pleine page, suivi par un dessin sur 2 pages, découpage adopté par Jack Kirby pour la série Kamandi, the last boy on earth. Sur la première page de chaque épisode, un petit encadré indique "dedicated to Joe Simon & Jack Kirby, super-soldiers all". Effectivement, de son côté aussi, Jeph Loeb rend hommage à ces 2 créateurs, avec une aventure simple, Captain America et Bucky luttant contre les nazis, en compagnie des américains valeureux et courageux que sont Nick Fury et ses Howling Commandos. Il y a même une petite évocation des Invaders pour faire bonne mesure. le scénariste reprend la licence narrative des nazis comme étant tous des méchants qui doivent être neutralisés (pas de détails, pas d'analyse de la condition soldatesque, ce n'est pas ce genre de comics). Jeph Loeb reprend également quelques tics d'écriture des Simon & Kirby, à commencer par la façon d'écrire les dialogues de Nick Fury. Il a toujours une répartie sarcastique et moqueuse à la bouche. Il a l'insulte facile et imagée à l'encontre des soldats allemands, attestant de la suprématie morale des américains sur ces méchants nazis. le lecteur peut y voir un hommage aux comics de guerre façon Marvel (et non façon Robert Kanigher & Joe Kubert, la narration étant moins dramatique que celle de ces derniers). Comme Tim Sale, il ne s'embarrasse pas trop de vraisemblance avec Nick Fury et consort endossant des uniformes allemands, confiants de pour voir donner le change, alors qu'il ne parle pas un traître mot d'allemand. Il intègre donc quelques légers éléments de continuité comme l'apparition bien pratique d'un membre des Invaders le temps d'un dessin pleine page, la participation d'un ennemi emblématique de Captain America, ou encore l'utilisation du nom du Leaper (autre ennemi récurrent de Captain America). Néanmoins l'écriture de Jeph Loeb ne se limite pas à une actualisation des comics des années 1940 de Joe Simon & Jack Kirby. Sur la base d'une intrigue linéaire (une mission en France occupée en 1941, il intègre des éléments ou des réflexions attestant de sa personnalité. Il peut s'agir d'une séquence en hommage au film [[ASIN:B00004VYPE Casablanca]] de 1942 (avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman), de l'évocation du projet de pillage du musée du Louvre, ou encore le titre du film d'Abbott & Costello. En y prêtant attention, le lecteur peut aussi constater que Jeph Loeb glisse de rares réflexions sur cette guerre, une première fois en faisant remarquer la diversité des origines des Howling Commandos (dont un juif et un noir), une autre fois avec une discussion sur le sort des prisonniers de guerre (faut-il les exécuter ? La réponse dépend-elle de celui qui la prononce, soldat ou civil, américain ou français ?). Bien sûr le cœur du récit se trouve dans la relation entre Steve Rogers et James Barnes. Jeph Loeb et Tim Sale ont créé un récit tout public, sans sous-entendus de nature psychanalytique, sans interprétation freudienne ou sexuelle de leur relation. Finalement, ce récit reprend bien le schéma des autres récits de couleur (bleu, gris, jaune) : Steve Rogers (superhéros, toujours vivant) repense à la relation qui l'unissait à James Barnes (décédé depuis). le scénariste la développe sous l'angle fraternel, Rogers devenant le grand frère adoptif de Barnes. de la même manière que Loeb savait faire rayonner la chaleur humaine des sentiments amoureux de Peter Parker et Matt Murdock, il transmet au lecteur la chaleur du sentiment fraternel qui unit Steve et James. le lecteur pourra trouver que son intensité est plus faible que celui du sentiment amoureux (peut-être), mais sa mise en scène et sa description en sont tout aussi empathiques. Jeph Loeb montre bien sûr la scène obligatoire au cours de laquelle James Barnes découvre le pot aux roses concernant Steve Rogers. Il montre comment ce dernier n'a d'autre choix que d'accepter le partenariat avec Barnes pour préserver son identité secrète, et comment il s'inquiète pour lui du fait du danger de leurs missions. Il joue aussi un peu sur le fait que Steve Rogers repense à ces événements avec la connaissance de la mort proche de Bucky, et que le lecteur le sait aussi, mais sans en abuser (et sans mentionner son retour en tant que Soldat de l'Hiver). Comme dans les autres récits de couleurs, Jeph Loeb dépasse ce qui a été établi de longue date dans les comics pour cette relation, et va plus loin. Il montre que Steve Rogers est capable de prendre un peu de recul sur la situation de James Barnes, d'identifier une partie de ses motivations et de ses sentiments qui ne sont pas si éloignés que ça des siens, de sa propre expérience. Il sait également montrer que James Barnes s'inquiète aussi pour son grand frère, mais pour d'autres sujets. le thème en question est bien choisi, et apporte une touche humoristique qui reste émouvante. Enfin, la prise de risques de Bucky devient logique et évidente au regard de cette relation. Avant de d'ouvrir ce quatrième récit de couleur pour Marvel par Jeph Loeb & Tim Sale, le lecteur se demande si ces créateurs sauront retrouver la sensibilité qui a rendu les précédents récits mémorables. Après quelques doutes sur les dessins, et quelques autres sur la nature de la relation explorée, il soupire d'aise devant la fluidité des dessins de l'artiste, leur expressivité, leur hommage maîtrisé et sans servilité à Jack Kirby, et leur nature tout public. Il sourit à quelques clins d'œil discrets. Il est émerveillé par la complémentarité entre les images et la mise en couleurs, comme si le tout avait été réalisé par un seul et même artiste, alors que Tim Sale ne distingue pas les couleurs. Côté intrigue, le lecteur se laisse embarquer dans des péripéties pour lecteur de tout âge, avec une vision édulcorée des combats de la seconde guerre mondiale. En fonction de ce qu'il est venu chercher, il apprécie plus ou moins les clins d'œil à l'univers partagé Marvel. Il retrouve toute la sensibilité du scénariste dans sa manière de mettre en scène et de rendre apparentes les émotions engendrées par le lien qui unit James Barnes à Steve Rogers.

14/06/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série La Grande Aventure de Pepik
La Grande Aventure de Pepik

Un très joli conte jeunesse. Pavel Cech est un artiste reconnu dans son pays, la République Tchèque, il n'est connu en France que pour ses livres illustrés pour enfants. Ce titre est sa première BD traduite en français. Pepik est un jeune garçon pas très sûr de lui et son bégaiement ne l'aide pas, il est le souffre douleur des autres enfants. il se réfugie dans ses lectures pour échapper à son quotidien. Mais l'arrivée d'une nouvelle élève, Elzevire, va chambouler son existence et opérer une métamorphose. On va donc suivre la grande aventure de Pepik au travers de ce conte initiatique. Un conte poétique, sombre et envoûtant où la lumière jaillira au bout du tunnel. Pavel Cech emploie des images simples (clef, labyrinthe, montre) pour faire passer ses messages. Un récit qui fera prendre conscience à Pepik que c'est à lui d'écrire les pages de sa vie. L'amitié, la confiance et la force de caractère seront de ce voyage fantasmagorique. Un récit bien construit qui prend le temps pour développer son univers singulier avec un Pepik attachant et une Elzevire bien mystérieuse. C'est encore la partie graphique qui m'a poussé à repartir avec cet album sous le bras. Un dessin faussement enfantin, très expressif pour les personnages, et d'une richesse folle pour les décors (de superbes doubles-pages) qui donne cette ambiance si étrange qui plane sur tout le récit. Les couleurs pastel contribuent au plaisir visuel, des bleus/verts ternes vont dominer une grande partie du récit avant de céder la place à des couleurs lumineuses pour la conclusion de cette histoire. Très, très beau. Un très bon moment de lecture que je conseille aux enfants de 10 à 13 ans mais qui pourra aussi plaire aux adultes.

14/06/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série 36000 seconds in a day
36000 seconds in a day

36000 secondes équivalent à 10 heures. C'est le temps qui s'écoule chaque jour entre l'arrivée au lycée et la fin des cours. Et ce temps, Nishina, Aoi, Maya et Shiro, quatre garçons mignons mais sans ambition, ont décidé de l'occuper de manière aussi inutile que possible au sein de leur "club de conservation et d'étude des patrimoines culturels immatériels" qui consiste à imaginer des enquêtes incongrues et répondre à des questions sans intérêt. Du coup, alors qu'ils sont presque les seuls garçons dans un lycée de filles, ils sont mis à l'écart et considérés comme des fumistes, même si ça agace les filles qui aimeraient que d'aussi jolis garçons soient plus sérieux et mieux intégrés. C'est un shojo romantique. Et je ne suis pas amateur de ce genre. Mais comme celui-ci joue justement sur les stéréotypes des shojos à l'eau de rose pour en contourner les codes et apporter une bonne dose d'humour, j'ai finalement beaucoup aimé la lecture. Par exemple, dans le premier chapitre, les quatre garçons décident de vérifier la véracité du cliché de shojo où un personnage court dans les couloirs du lycée avec une tranche de pain de mie dans la bouche va forcément se cogner par accident contre celui ou celle qui finira par devenir l'amour de sa vie. Et c'est bien ce qui arrive au taciturne Nishina, qui ne voulait plus avoir de copine suite à une blessure sentimentale, sauf qu'il rentre dans une fille aussi taciturne et maniaque que lui qui l'envoie balader tout en émettant exactement les signes qui plaisent à Nishina et vont éveiller ses sentiments malgré lui. J'ai adoré ces deux personnages là dont les interactions sont aussi mignonnes que drôles. Et ce n'est pas la seule romance de la série, puisqu'on aura par exemple la jolie amie d'enfance d'un des gars qui lui répète sans arrêt qu'elle l'aime mais lui ne comprend pas parce qu'il ne voit en elle qu'une amie qui rigole, ou encore la brune ténébreuse et colérique qui sera le sujet parfait de l'enquête d'un autre garçon sur les Tsundere, ces personnages clichés au premier abord hautaine et violent mais pour mieux cacher leur tendresse et leur amour pour le héros. A ceci près que celle-ci le cache très mal... Les réactions de tous les protagonistes sont pleines d'humour et d'autodérision. Ils sont aussi charismatiques qu'amusants, garçons comme filles. Et même si on peut regretter des visages un peu lisses qui se ressemblent parfois trop, le dessin est lui aussi très bon et efficace pour faire ressortir les passages humoristiques ou sentimentaux. Bref, alors que le genre shojo romantique n'est pas ma tassé de thé, j'ai très vite été pris par celui-ci car il détourne les codes du genre et se révèle aussi drôle que touchant.

14/06/2024 (modifier)