Je suis parfois gêné en mettant une note, parce qu'elle pourrait être bien trop personnelle et induire en erreur d'autres lecteurs. C'est pour ça que j'essaye de toujours être le plus clair possible dans mes avis. Mais là, j'ai beau essayer, je mets le culte. Parce que franchement, je suis bluffé.
L'idée d'un spin-off sur deux personnages secondaires de Sunstone me plaisait énormément, ne serait-ce que pour avoir l'opportunité de retourner dans cet univers-là. Mais, comme souvent avec les spin-off, j'avais également de l'appréhension quant à l'histoire. L'auteur parlait de dévoiler l'histoire de Anne et de Alan, et si celle de Anne nous était totalement inconnue, celle de Alan avait déjà été racontée par bribes dans la série Sunstone. Donc j'avais peur d'une redondance, d'une histoire sans grand intérêt si l'on avait déjà lu l'autre série.
Mais qui suis-je pour juger avant de lire ? Et la lecture fut merveilleuse. Je ne m'attendais vraiment pas à ce que ce soit si bon. Parce que l'auteur a fait fort, très fort même : il a créé une histoire qui s'articule parfaitement autour de celle de Sunstone, reprenant des éléments mais créant quelque chose de neuf, de différent et sur un autre propos. Bref, l'auteur a fait une nouvelle BD.
Je m'attendais à ce que l'album soit centré sur la vie d'Alan et que le second soit centré sur Anne, mais l'auteur a choisi de mêler les deux voix en faisant raconter alternativement leurs aventures aux deux. Et l'idée est remarquablement trouvée, puisque chacun présentera sa découverte de la sexualité, son histoire "d'amour" (les guillemets sont importants) et l'état d'esprit avec lequel ils abordent tout cela. Le mélange des deux histoires met en parallèle leurs vies, mais aussi leurs attentes, et surtout le rapport de chacun à la sexualité. Rien que pour cela, je trouve que l'auteur fait incroyablement fort : son histoire réussit à mettre sur un pied d'égalité deux sexualités différentes, en montrant que toutes se ressemblent. En terme de message tolérant, on est sur du parfait : homosexualité féminine face à BDSM, hétérosexualité face à sexualité ordinaire, même combat, mêmes enjeux. J'ai hâte qu'il parle de l'homosexualité masculine et du transgenre, mais il semblerait que cela arrive dans la série suivante ... Vivement la suite donc !
Bref, le message est fort, et très bien amené. Tout ceci reposant principalement sur la force de l'auteur : les personnages. Encore une fois, on sent dans le développement une tendresse. Une tendresse incroyable de la part de l'auteur pour ces humains qu'il a créés et développés. On sent qu'il les aime, qu'il aime leur développement et qu'il s'est attaché (huhu, attaché, bdsm ... Quoi, faut bien rire un peu !) à les rendre le plus humain possible. L'empathie est totale avec ces personnes qui se découvrent, tout autant dans leurs sexualités que dans leurs vies (en même temps ça va souvent de paire). A ce titre, l'histoire d'Anne et son père est superbe, hilarante face à cette gêne qui nait de la situation, mais touchante par le rapport qu'ils entretiennent. Et montrer un père qui ne condamne pas la sexualité de sa fille même s'il n'y était pas préparé et qu'il n'y connait presque rien, c'est encore une fois un très beau message.
Après tout cela, que dire de plus ? J'ai une attente énorme de la suite, parce que contrairement à Sunstone, on sait que ces histoires ne finiront pas heureuses. Enfin, si, mais pas dans la voie qu'elles suivent actuellement. Et de sentir que le drame arrive (il est annoncé clairement au fil des pages), ça rajoute une dimension tragique qui donne envie de découvrir la suite.
En fait, le souci que j'ai avec cette BD, c'est que j'ai un mal fou à la considérer comme érotique, parce qu'en dehors de quelques scènes gentillettes de nues, on a rien de bien excitant. C'est vraiment une BD sur les liens sociaux, sur l'amour et sur l'humain. Le sexe, c'est ici une partie de l'être humain, rien de plus et rien de moins. Rien de honteux, rien de scandaleux, mais pas négligeable pour autant. Stjepan Sejic transmet un message de tolérance, d'humanité, mais aussi un message positif au possible. Comme s'il avait envie de crier "vivez votre sexualité comme vous l'entendez !" au monde. Et ça me touche beaucoup, parce que cette bienveillance permet de s'éloigner un peu de la lourdeur du réel. On aimerait que ce soit aussi simple et aussi beau dans notre monde, mais pour fabriquer un autre monde il faut commencer par le rêver. Et cette BD donne envie de le faire.
Je suis très -trop- élogieux envers cette BD, mais j'ai ri à la lecture, au point de devoir poser la BD et attendre quelques minutes que le fou rire passe, et j'ai été touché par les personnages. Alors même que je pensais que l'auteur ne réussirait pas à faire mieux que Sunstone. Et il n'a pas fait mieux : il a fait complémentaire et différent. C'est du grand art. Son dessin reste toujours aussi agréable, on y trouvera des belles idées de mise en scène, de composition et de colorisation. Et bien sûr, quelques scènes agréables à l'oeil. Mais si peu importantes face au reste, finalement ... Allez, je peux quand même faire une critique (si, je vous jure) : c'est quoi cette tête d'Alan sur la couverture ? Sérieusement, elle fait tâche par rapport au reste, et je ne la comprends pas.
En résumé, -parce que j'ai encore été écrire des caisses sur une BD que j'aime beaucoup- Sunstone : Mercy était un pari selon moi, et l'auteur l'a réussi sans conteste. Il a fait un réel tour de force au niveau du message, des personnages et de l'ambiance d'ensemble. C'est une BD qui fait du bien à lire, qui redonne le sourire et donne espoir. En fait, cette BD est une de ces histoires que j'aime parce qu'elle me fait sentir bien pendant la lecture, et encore plus après. Parce que l'auteur nous invite à voir sans juger, à apprécier sans participer et à faire son propre avis. C'est d'une justesse touchante, et j'attends impatiemment la suite.
Et s'il fallait le préciser, je crois bien que cette BD devrait trainer entre le plus de mains possible. Partager une part d'humanité, ça ne peux que faire du bien dans la situation actuelle ...
Je trouve le concept extrêmement ambitieux… et difficilement réalisable. De fait pour que cela fonctionne, il faut un scénario qui permette à la fois à un non-bilingue de comprendre l’histoire sans se sentir trop frustré… mais que tout lecteur se sente tout de même suffisamment frustré pour saisir toute la pertinence du concept… C’est le serpent qui se mord la queue.
Ceci dit, à titre personnel, j’ai plutôt trouvé ça bien vu. Ne maîtrisant absolument pas la langue espagnole mais disposant d’une culture latine, j’ai saisi certains mots. J’ai de ce fait vraiment été plongé au cœur même de cette incompréhension, cause du fossé qui sépare les deux personnages principaux. Je suis sûr d’avoir loupé certaines infos… c’est frustrant mais comme c’est l’objectif recherché, et bien, quelque part, c’est assez génial. Et je pense que chaque lecteur, en fonction de sa volonté à comprendre ‘l’autre’ mais aussi en fonction de ses connaissances de la langue espagnole, aura un ressenti différent sur cet album… allant du ‘complètement sans intérêt’ au ‘trop basique’ en passant par ‘une démarche géniale qui oblige le lecteur à devenir acteur’. Je suis convaincu que certains lecteurs vont lire cet album avec un dictionnaire français/espagnol posé sur leurs genoux alors que l'objectif même de la démarche est de nous mettre face à cette incompréhension ! Ils se priveront alors de l'expérience proposée par Brian K. Vaughan et Marcos Martin... et c'est, je pense, bien regrettable.
Ceci dit, je compte bien relire cet album avec un dictionnaire sur les genoux, maintenant que j'ai vécu l'expérience. Histoire de voir ce que j'ai loupé et d'ainsi vivre une deuxième expérience de ce livre. Après avoir été confronté à l'incompréhension, je pourrai ainsi sans doute mieux saisir en quoi cette incompréhension a influencé les destins de Liddy et d’Oscar… voire même de leurs ravisseurs extraterrestres.
Par contre, et bien oui, pour pouvoir globalement suivre l’ensemble de l’histoire dès la première intention, il fallait un récit assez simple et cet enlèvement par des extraterrestres est très basique en soi. C’était la condition sine qua non pour que ce récit fonctionne auprès des lecteurs visés (les unilingues ainsi que, dans le cas présent, ceux qui ne maîtrisent pas l’espagnol) mais ce parti-pris nous prive d’une intrigue plus complexe, plus prenante.
Enfin, la scène finale sous forme de pied de nez est très bien vue et apporte une touche d’ironie amusante dans un récit par ailleurs sombre et sérieux.
Quant à l’aspect graphique de l’album. Il m’a bien plu. Son format à l’italienne est, à l’heure actuelle certainement le mieux adapté pour une lecture sur tablette (Barrier est un webcomic à l’origine), et sa transposition sous forme d’album nous propose des paysages étirés, de nombreuses grandes cases et donc le sentiment d’être devant une production sur écran large. La colorisation assez vive convient bien aux scènes les plus spaeciales (oui, ‘ae’ il n’y a pas de faute de frappe de ma part) de l’album. Le trait caricatural permet une compréhension immédiate du dessin, ce qui compense partiellement l’incompréhension née des dialogues (et c’est le but recherché, je pense).
Au final, je dirais que Barrier est un album conceptuel original, pas totalement réussi mais qui mérite que l’on se penche sur lui. A éviter si vous recherchez juste une lecture divertissante. A essayer si vous êtes ouverts et réceptifs à ce type de démarche. Mon coup de coeur récompense d'ailleurs plus l'intention des auteurs que mon ressenti durant ma lecture (je n'ai pas été bouleversé par le récit, mais touché par l'objectif que se sont fixés Marcos Martin et Brian K. Vaughan... je sais pas si je suis clair mais bon, ... j'me comprends (c'est déjà ça)).
Riff Reb's est un peu un cas d'école dans le monde de la bd franco-belge. Artiste complet et inspiré, il délivre un dessin puissant au service bien souvent d'adaptations d'aventures et poétiques comme ce fut déjà le cas précédemment avec Le Loup des Mers et A bord de l'Etoile Matutine qui eurent de jolis succès critiques et commerciaux à leur sortie et hissèrent l'auteur au rang des incontournables.
Ce Vagabond des étoiles est à nouveau une preuve éclatante du travail graphique de Riff Reb's mais également de son adaptation d'une autre oeuvre très connue de Jack London.
Il n'était pourtant pas si simple de mettre en images un univers carcéral américain du XIXème siècle aussi extrême et pénible. En effet, si pas une seule goutte de sang ne transparaît sur les images, la violence des propos et de la situation peut rendre la lecture anxiogène ou rédhibitoire.
Par chance, il n'en sera rien. La puissance des mots de London couplé à un dessin expressif assurent une lecture aisée et paradoxalement agréable. On n'a de cesse de lire et tourner les pages pour en observer la folie des hommes mais également se régaler d'un découpage intelligent en courts chapitres distincts. Il est également à noter comme pour ses œuvres précédentes que Riff Reb's continue d'associer chaque partie de son récit avec une colorisation qui lui est propre. Du grand art.
Tout au plus pourrait-on reprocher les parties imaginaires que le narrateur s'invente par ses évasions astrales pour échapper aux tortures de ses geôliers. En effet si elles constituent la partie "fantastique" de l'oeuvre originale, elles coupent un peu pied à la trame principale.
Nul reproche à Riff Rebb's cependant car c'est le propos de Jack London qui est ici retranscrit. C'est dire si Riff Reb's a su une fois de plus nous régaler de son découpage dynamique.
Voici bien une oeuvre de référence en terme d'adaptation appropriée et réussie. Le seul reproche est finalement purement éditorial : pourquoi avoir scindé cette histoire puissante en 2 livres ? Vite la suite pour se régaler à nouveau !!!
Grandiose, magnifique, chef d’œuvre.
Oui je sais je commence de manière dithyrambique et avec ces termes il est vrai que je place la barre très haut. Mais excusez du peu, librement inspiré du grand roman gothique Dracula et Georges Bess au dessin, il y a de quoi s'enflammer. Pour moi cet album est au delà du chef d’œuvre, tout concourt à en faire un incontournable de la BD de cette année, si Georges Bess recevait le grand prix à Angoulême l'an prochain pour l'ensemble de son œuvre et en particulier ce ne serait pas volé.
Dracula, ou si l'on préfère de son nom complet VladIII, Tépes, Comte Orlok, Nosferatu, Comte Dracula, Prince de Valachie est un roman épistolaire qui date de 1897 écrit par Bram Stoker. Celui-ci n'a pas inventé la figure du vampire, il lui a juste donné sa forme moderne en en faisant la figure qu'aujourd'hui tout le monde connait au travers des nombreuses adaptations cinématographiques. Avec ce personnage, Stoker s'inscrit dans la lignée des écrivains gothiques de son temps que sont R.L. Stevenson avec "L'étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde" mais également d'O.Wilde et "Le portrait de Dorian Gray" et des textes antérieurs de Sheridan Le Fanu, le docteur Polidori et Marie Shelley.
Pour rendre justice au texte de Stoker, texte d'ailleurs repris en grande partie du moins dans la première moitié de l'ouvrage et qui donne un ton fin XIXème juste parfait, de même l'emploi de ce texte parfois suranné loin d'être plombant ajoute du gothique au gothique. Ce texte donc est sublimé par le dessin de G. Bess qui avait déjà abordé le thème du vampire dans sa trilogie Le Vampire de Bénarès. Ici le trait se fait acéré, les encrages sont surpuissants, de grandes lignes partent à l’assaut des planches pour nous envouter avec des paysages gothiques de châteaux, de montagnes, le romantisme affleure dans un mélange de noirceur comme l'âme du comte, mais ces lignes peuvent aussi être d'une grande douceur lorsqu'il s'agit de décrire la vie Post victorienne du bord de mer où vivent Mine et Lucy, femmes rendues évanescentes par le génie du dessin.
Ce dessin en noir et blanc arrive à vous prendre aux tripes tant il semble comme le comte doté d'un pouvoir hypnotique, ensorcelant. La figure même de Dracula n'en devient que plus complexe qu'il n'y parait, oscillant entre le monstre sanguinaire et pervers que beaucoup y ont vu et en fait une victime représentative d'une société engoncée dans un carcan de certitudes morales.
Qu’ajouter de plus, les mots me semblent superflus et bien pauvres pour vous décrire cette fabuleuse bande dessinée dont j’ai fait mon coup de cœur, j'aurais aimé que l'avis de la semaine existe encore avec la V3 afin d'y être nommé pour cet avis, non pour ma gloriole personnelle mais pour qu'il soit lu par le plus grand nombre et la BD donc achetée.
Je n'ai aucune action chez Glénat et ne suis pas ami avec l'auteur.
Fabcaro revient et..... on ne sait pas s'il est pas content mais sa dernière production en date risque de vous faire sourire à plus d'un titre.
La recette est donc à présent connue de tous depuis Zaï Zaï Zaï Zaï.... à savoir des situations banales et improbables et de l'humour absurde et complètement con à effet immédiat de zygomatiques. Après avoir épluché le road movie, le soap opéra et la thérapie de couples à deux balles, cette fois notre cher Fabrice s'attaque à un sacro saint sujet qui n'avait de mémoire pas encore été épluché : le fameux repas de famille du dimanche !
Vous savez, ce repas où on se sent obligé d'y aller par obligation familiale histoire de ne pas passer pour le paria de la fratrie, oui celui-là interminable où on frise l'indigestion entre les plats qui n'en finissent plus et où il faut apprendre à sourire des blagues pas drôles du beau-frère alors qu'on est sorti faire la java la veille et qu'on aurait aimé se taper un bouillon de poules en pyjama devant un programme banal sur TF1 !!!!
C'est bon ? Vous avez l'image ? Ben cette fois Fabcaro saborde d'emblée le repas de famille en nous en présentant une belle et bien tordue comme à son habitude. Problème : à force de venir s'imposer cette corvée, plus personne ne sait quoi raconter et on s'y emmerde ferme.
L'intégralité du bouquin va donc tenter de trouver un sujet de conversation pendant ce repas à haut risque pendant que les gosses jouent au jeu des 7 familles dysfonctionnelles (si, si).
Et si on y ajoute que le Formica, cette sorte de stratifié estampillé seventies vintage, n'y trouvera pas sa place, gageons que le sous-titre "Une tragédie en trois actes" va avoir de l'importance étant donné que les 3 actes seront bien présents (insérer un rire pour les gags à venir) et que qui dit tragédie dit grec (en insérer un autre par ici).
Bref Fabcaro n'a peut-être pas ce don immédiat pour faire rire à chaque page mais croyez l'auteur de ces lignes sur paroles, y repenser le fait franchement rigoler. D'autant plus que pas mal de facettes sont ainsi employées au premier degré : dialogues abscons et très cons aussi, quatrième mur brisé, situations "what the fuck" en veux-tu en voilà !
Rien de bien nouveau pour les amateurs du style Fabcaro depuis pas mal repris ici et là y compris dans le récent Faut pas prendre les cons pour des gens mais le bougre n'a pas encore dit son dernier mot. Il utilise ici très peu de cases figées et use d'un dessin un peu plus travaillé et, dessert suprême de quelques couleurs utilisées ici et là principalement pour distinguer les individus.
Le pire dans tout cela c'est que ça marche du tonnerre puisque l'envie de relire de suite ce bouquin me traverse l'esprit..... Du très bon cru et pas de la piquette, n'hésitez pas, c'est Fabcaro qui régale ! Tournée générale !
Excellent ! J’adore quand le contenu d’une BD surprend et se démarque complètement par rapport à l’emballage.
Le titre et la couverture laissent en effet supposer une histoire aux tons plutôt « rom com »… ce que je trouvais surprenant venant d’une BD adaptée d’une nouvelle de Neil Gaiman. Après un début plutôt classique on vire assez vite dans le fantastique un peu mystique, avec (selon moi) un double niveau d’interprétation intéressant… les évènements se sont-ils vraiment produits ? Est-ce une métaphore en rapport au fait que le protagoniste principal est très maladroit avec les filles, et les considère comme « venant d’un autre monde » ?
Le dessin de Moon est vraiment superbe, et les couleurs acidulées renforcent cette ambiance « teuf des années 80 ».
Deuxième lecture de ce duo d’auteurs (après Daytripper) et deuxième bonne pioche en ce qui me concerne.
Si René Goscinny a régné sur le monde de la bande dessinée au XXe siècle, Alain Ayroles est sans conteste le souverain du monde de la bande dessinée du siècle suivant (en ne prenant en compte que les scénaristes). Et l'entrée dans ce nouveau siècle de bande dessinée s'effectua de manière légèrement anticipée en 1995. En effet, cette année-là, l'auteur lance deux grandes sagas : Garulfo et De Capes et de crocs. Deux des plus grandes sagas de la bande dessinée contemporaine...
Bien sûr, De Capes et de crocs reste l'indétrônable saga de la carrière d'Ayroles, en tous cas jusqu'à ce jour. Mais dans Garulfo, il fait toutefois montre du même génie qui anime toute son oeuvre. Si la saga commence de manière assez sage, le premier dyptique est d'ores et déjà savoureux, par ses dialogues craquants, ses quiproquos et situations hilarantes, et ses personnages bien croqués. Mais passé ce premier dyptique, alors que le troisième tome nous fait craindre une suite purement commerciale, c'est la métamorphose.
De saga sympathique, Garulfo devient une saga essentielle, majeure dans l'histoire de la bande dessinée. Avec cette idée prodigieuse - apparemment soufflée par l'autre compère d'Ayroles, Jean-Luc Masbou - d'échange de corps entre la grenouille Garulfo et le prince humain Romuald, la saga prend une toute autre dimension : en plus d'être une simple relecture de conte de fées et apologues du même style, Garulfo devient à part entière un pur apologue. Sans jamais oublier son second degré salutaire qui dévoile tout son éclat au travers de situations hilarantes issues de cet échange de corps, la saga d'Alain Ayroles se met elle-même à véhiculer de vraies valeurs, de belles valeurs, qui se manifestent dans des personnages savamment écrits, dont l'évolution est en tous points remarquable.
L'autre grand tournant de la série, c'est aussi l'arrivée d'un des personnages les plus prodigieux que toute la bande dessinée - et toute oeuvre narrative en général - ait connu : l'ogre au grand cœur. Coup de génie d'Alain Ayroles, ce personnage résume à lui tout seul ce qui rend la saga Garulfo si grande. Comment ne pas s'attacher à cette créature qui, sous ses apparences de brute sanguinaire, cache une âme d'enfant et d'artiste ? En révisant de manière subtile La Belle et la Bête, Ayroles réussit à nous émouvoir profondément, entre deux gags hilarants, sur le sort de cette créature touchante et maladroite, dont le grand final du tome 6 explicitera avec beaucoup d'intelligence le parallèle entre l'ogre et la princesse qui, au-delà des apparences, ont finalement tout en commun. Ainsi, la relation entre la belle et la "bête", entre la princesse et l'ogre, fait partie de ces liens incroyablement émouvants (j'avoue avoir fini ma lecture les yeux humides, la première fois) qui rendent une oeuvre inoubliable.
Avec cela, on ne doit pas oublier la relation entre Garulfo et Romuald, les deux personnages principaux de la saga. Si l'un et l'autre peuvent exaspérer, l'un par son excessive naïveté, l'autre par sa méchanceté exacerbée, les deux compères connaissent pourtant une évolution d'une extrême subtilité tout au long de leurs péripéties. Evidemment, le parcours le plus touchant est celui de Romuald qui, tout d'abord froid et cynique, s'ouvre petit-à-petit aux autres, et se découvre un cœur. L'amour de la princesse, d'abord égoïste, devient au fur et à mesure de la saga un véritable amour, qui finit par ne plus rester tourné vers soi, mais vers l'autre. Et ce faisant, Romuald s'intéresse de plus en plus à son entourage, dont, par exemple, le petit Poucet, rôle secondaire qui aurait pu être terne, mais dont la présence permet de mieux mettre en lumière les évolutions des rôles principaux.
Ainsi, après un début solide mais encore un peu timide, Garulfo devient au fur et à mesure de ses différents tomes une oeuvre belle, hilarante mais toujours un peu émouvante, poétique mais toujours un peu transgressive, parfois dure mais toujours sensible. Seul petit défaut qui ne s'effacera jamais totalement : le dessin de Maïorana. Celui-ci est loin d'être catastrophique, mais le trait des deux premiers tomes est franchement peu attrayant, et peine à rendre la magie de l'ambiance. A partir du 3e, on note une nette amélioration, mais qui n'aboutira jamais véritablement à quelque chose de beau et puissant. La puissance découle plus de la mise en scène en elle-même, sans doute avant tout le fruit du génie d'Ayroles (on y retrouve beaucoup de choses en commun avec De Capes et de crocs ou Les Indes fourbes), que des dessins, qui ont au moins le mérite de ne pas entraver les étincelles de génie de l'auteur. La mise en couleur, elle, s'améliorera sans cesse jusqu'à un dernier tomer visuellement très convaincant.
Mais bon, Maïorana fera un bien meilleur travail dans D, et il reste un dessinateur qui connaît son métier. Et comme cela n'empêche de se laisser fondre face aux cascades de talent qui transpirent de chaque page de cette extraordinaire série, on ne lui en tient pas rigueur : Garulfo reste envers et contre tout un vrai petit chef-d'oeuvre.
Depuis le succès de Undertaker et Sykes notamment, il y a un vrai renouveau du western dans la BD ces dernières années, avec pas mal de vraiment bons albums et bonnes séries. Et "Jusqu'au dernier" vient s'y ajouter, en bonne place parmi les meilleurs à mes yeux.
L'histoire se déroule à la fin du 19e siècle, alors que l'Ouest est en plein bouleversement avec l'arrivée du chemin de fer qui va conduire à la fin de l'ère des cow-boys, ces hommes dont la mission consistait à faire traverser les états à des troupeaux de bovins en direction des abattoirs de Chicago notamment. Russell est l'un de ces cow-boys, un vieux de la vieille qui sent le vent tourner pour lui. Accompagné de Kirby, un jeune cow-boy débrouillard en qui il place toute sa confiance, et de Bennett, l'enfant un peu simplet qu'il a recueilli, il décide de prendre sa retraite et de monter un petit ranch bien à lui. Mais la mort de Bennett, à qui il tenait tant sans le montrer clairement, va changer la donne et l'entraîner dans une fuite en avant sans retour possible.
D'emblée, j'ai été épaté par le dessin. Paul Gastine a mis trois ans à dessiner cet album et, pfiou, ça en valait la peine. Chaque planche est superbe, à la toute petite exception de la planche titre dont la colorisation trop orangée m'a un peu dérangé. Mais hormis celle-là, il n'y a pas une page que je n'ai pas trouvée époustouflante. La mise en scène est très cinématographique, avec des prises de vue en plans éloignés sur des paysages grandioses, réalistes et détaillés. Les personnages sont réalistes eux aussi et en même temps plein de vie, d'expressivité et de dynamisme. Et la colorisation est aussi particulièrement maîtrisée. Par plusieurs aspects et même si le trait est ici plus fin, j'ai retrouvé dans ce dessin des touches me rappelant le style de Ralph Meyer et comme j'adore cet auteur et son graphisme, c'est un vrai compliment que je fais là.
L'histoire n'est pas en reste. Elle est très bonne et offre un one-shot dense, qui sort des sentiers battus. Le contexte est intéressant, celui d'un pays en plein bouleversement où le cow-boy classique ne trouve plus sa place. Les personnages sont très bons, avec un trio original qui fonctionne bien. Et les protagonistes secondaires sont également bien trouvés. L'intrigue, quant à elle, se révèle pleine de surprises, avec quelques passages, retournements de situations et décisions des personnages plutôt inattendus. On n'y trouvera finalement pas vraiment de bons ni de méchants et pourtant le déroulé se révélera tragique. Je note qu'on aura droit à un passage rappelant un peu l'intrigue du Rige, le troisième tome de La Quête de l'Oiseau du Temps, et là encore c'est pour moi un compliment manifeste. La conclusion du récit est forte car elle laissera le lecteur sur un sentiment mi-figue mi-raisin, à la fois triste et désabusé mais aussi finalement optimiste pour la relève qui se présente. La fin d'une ère laisse la place à un nouveau monde, avec sa lumière et son obscurité.
Indéniablement un chouette one-shot ! Bravo aux auteurs.
Le 4ème de couverture de ce splendide ouvrage parle à juste titre "d'un conte doux-amer sur l'art, la nature et le consumérisme."
On ne saurait ainsi mieux résumer cette jolie histoire racontant le quotidien d'un jeune apprenti sculpteur, Ilian aux mains de son tyrannique maître l'exploitant sans vergogne pour créer de magnifiques cages d'oiseaux.
Solidor est une ville commerçante en bord de mer dans des époques reculées et ressemblant fortement à la région paradisiaque du lac de Côme en Italie. Les plus nobles de ses habitants se pressent pour mettre en cage tout oiseau exotique. Lorsqu'Illian va sculpter un oiseau de bois plus vrai que nature, toute l'économie de Solidor va en être bouleversée... En effet, chaque habitant va relâcher les oiseaux pour les remplacer par les sculptures en bois du jeune prodige et Solidor va devenir bien triste en préférant de vulgaires reptiles pour animaux de compagnie.
Si l'histoire parait volontairement désuète, il faut louer le talent de Hubert pour insuffler la poésie et la grâce nécessaire à cette histoire somme toute banale. Le Boiseleur dégage toute la noirceur de Beauté ou de Les Ogres-Dieux pour une ambiance aussi désinvolte qu'agréable.
Et un talent en entraînant un autre, ce Boiseleur ne serait sans doute rien sans le talent hallucinant de l'autrice Gaëlle Hersent. La voir créer de splendides et nombreuses doubles pages richement détaillées confère un charme immédiat et permanent à l'ensemble de cet ouvrage. La ville de Solidor purement fictive n'a jamais semblé être aussi vivante. Le grand format inhabituel régale les rétines.
Avec une portée discrète mais bien présente sur l'art, la nature et le consumérisme comme annoncé et une véritable prouesse graphique, le duo emporte l'adhésion avec un récit certes classique mais dont il nous tarde de lire la fin dans le second et ultime opus. Un joli coup de coeur qui mériterait amplement d'être offert pour toute personne sensible de votre entourage.
Bastien Vivès est un de ces auteurs avec lequel on ne sait jamais à quoi réellement s'attendre... D'un côté il est le co-auteur de l'époustouflant et sous-estimé série Pour L'Empire et par ailleurs d'un tas de bouquins dispensables au trait souvent haché et/ou bâclé.
Et il y a ce "Polina", bardé de prix et de critiques souvent prestigieuses qui ont du grandement aider à sa renommée. La peur de lire un ouvrage bobo prisé des salons bien pensants parisiens a du reculer durablement la lecture de cet ouvrage et bien mal m'en a pris. Polina est une jolie surprise.
N'ayant aucune affinité avec le monde de la danse, je redoutais l'ennui mais c'est la construction de cette relation entre cette jeune fille douée mais incertaine de son parcours artistique et de ce professeur strict et âpre, Bojinski, qui fait tout le sel de ces 200 pages de lecture.
N'allez pas croire par ailleurs que la danse et cette relation maître-élève sont les uniques moteurs de "Polina", Bojinski n’apparaît pas sur toutes les cases bien au contraire mais sa présence est si pesante que l'on devine l'impact de son enseignement sur l'évolution de cette jeune Russe discrète de son enfance à l'âge de raison. Il y a beaucoup de cases sans paroles mais la construction est parfaite. Vivès possède toujours ce trait épuré où l'on devine plus les formes que les détails mais à aucun moment le lecteur est perdu. Une certaine grâce en ressort même lors des scènes dites de danse. Polina parle peu mais vit, tombe amoureuse, hésite, semble perdue et persiste.
Les dernières pages sont absolument magnifiques et fort émouvantes. Par une belle astuce graphique, l'auteur nous dévoile même Bojinski tel qu'il est réellement et toutes les pièces du puzzle s’emboîtent pour délivrer finalement ce qui constitue le haut du panier de la longue bibliographie de Bastien Vivès. Il me tarde d'ailleurs de voir à présent l'adaptation ciné de ce petit bijou d'émotion.
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Sunstone - Mercy
Je suis parfois gêné en mettant une note, parce qu'elle pourrait être bien trop personnelle et induire en erreur d'autres lecteurs. C'est pour ça que j'essaye de toujours être le plus clair possible dans mes avis. Mais là, j'ai beau essayer, je mets le culte. Parce que franchement, je suis bluffé. L'idée d'un spin-off sur deux personnages secondaires de Sunstone me plaisait énormément, ne serait-ce que pour avoir l'opportunité de retourner dans cet univers-là. Mais, comme souvent avec les spin-off, j'avais également de l'appréhension quant à l'histoire. L'auteur parlait de dévoiler l'histoire de Anne et de Alan, et si celle de Anne nous était totalement inconnue, celle de Alan avait déjà été racontée par bribes dans la série Sunstone. Donc j'avais peur d'une redondance, d'une histoire sans grand intérêt si l'on avait déjà lu l'autre série. Mais qui suis-je pour juger avant de lire ? Et la lecture fut merveilleuse. Je ne m'attendais vraiment pas à ce que ce soit si bon. Parce que l'auteur a fait fort, très fort même : il a créé une histoire qui s'articule parfaitement autour de celle de Sunstone, reprenant des éléments mais créant quelque chose de neuf, de différent et sur un autre propos. Bref, l'auteur a fait une nouvelle BD. Je m'attendais à ce que l'album soit centré sur la vie d'Alan et que le second soit centré sur Anne, mais l'auteur a choisi de mêler les deux voix en faisant raconter alternativement leurs aventures aux deux. Et l'idée est remarquablement trouvée, puisque chacun présentera sa découverte de la sexualité, son histoire "d'amour" (les guillemets sont importants) et l'état d'esprit avec lequel ils abordent tout cela. Le mélange des deux histoires met en parallèle leurs vies, mais aussi leurs attentes, et surtout le rapport de chacun à la sexualité. Rien que pour cela, je trouve que l'auteur fait incroyablement fort : son histoire réussit à mettre sur un pied d'égalité deux sexualités différentes, en montrant que toutes se ressemblent. En terme de message tolérant, on est sur du parfait : homosexualité féminine face à BDSM, hétérosexualité face à sexualité ordinaire, même combat, mêmes enjeux. J'ai hâte qu'il parle de l'homosexualité masculine et du transgenre, mais il semblerait que cela arrive dans la série suivante ... Vivement la suite donc ! Bref, le message est fort, et très bien amené. Tout ceci reposant principalement sur la force de l'auteur : les personnages. Encore une fois, on sent dans le développement une tendresse. Une tendresse incroyable de la part de l'auteur pour ces humains qu'il a créés et développés. On sent qu'il les aime, qu'il aime leur développement et qu'il s'est attaché (huhu, attaché, bdsm ... Quoi, faut bien rire un peu !) à les rendre le plus humain possible. L'empathie est totale avec ces personnes qui se découvrent, tout autant dans leurs sexualités que dans leurs vies (en même temps ça va souvent de paire). A ce titre, l'histoire d'Anne et son père est superbe, hilarante face à cette gêne qui nait de la situation, mais touchante par le rapport qu'ils entretiennent. Et montrer un père qui ne condamne pas la sexualité de sa fille même s'il n'y était pas préparé et qu'il n'y connait presque rien, c'est encore une fois un très beau message. Après tout cela, que dire de plus ? J'ai une attente énorme de la suite, parce que contrairement à Sunstone, on sait que ces histoires ne finiront pas heureuses. Enfin, si, mais pas dans la voie qu'elles suivent actuellement. Et de sentir que le drame arrive (il est annoncé clairement au fil des pages), ça rajoute une dimension tragique qui donne envie de découvrir la suite. En fait, le souci que j'ai avec cette BD, c'est que j'ai un mal fou à la considérer comme érotique, parce qu'en dehors de quelques scènes gentillettes de nues, on a rien de bien excitant. C'est vraiment une BD sur les liens sociaux, sur l'amour et sur l'humain. Le sexe, c'est ici une partie de l'être humain, rien de plus et rien de moins. Rien de honteux, rien de scandaleux, mais pas négligeable pour autant. Stjepan Sejic transmet un message de tolérance, d'humanité, mais aussi un message positif au possible. Comme s'il avait envie de crier "vivez votre sexualité comme vous l'entendez !" au monde. Et ça me touche beaucoup, parce que cette bienveillance permet de s'éloigner un peu de la lourdeur du réel. On aimerait que ce soit aussi simple et aussi beau dans notre monde, mais pour fabriquer un autre monde il faut commencer par le rêver. Et cette BD donne envie de le faire. Je suis très -trop- élogieux envers cette BD, mais j'ai ri à la lecture, au point de devoir poser la BD et attendre quelques minutes que le fou rire passe, et j'ai été touché par les personnages. Alors même que je pensais que l'auteur ne réussirait pas à faire mieux que Sunstone. Et il n'a pas fait mieux : il a fait complémentaire et différent. C'est du grand art. Son dessin reste toujours aussi agréable, on y trouvera des belles idées de mise en scène, de composition et de colorisation. Et bien sûr, quelques scènes agréables à l'oeil. Mais si peu importantes face au reste, finalement ... Allez, je peux quand même faire une critique (si, je vous jure) : c'est quoi cette tête d'Alan sur la couverture ? Sérieusement, elle fait tâche par rapport au reste, et je ne la comprends pas. En résumé, -parce que j'ai encore été écrire des caisses sur une BD que j'aime beaucoup- Sunstone : Mercy était un pari selon moi, et l'auteur l'a réussi sans conteste. Il a fait un réel tour de force au niveau du message, des personnages et de l'ambiance d'ensemble. C'est une BD qui fait du bien à lire, qui redonne le sourire et donne espoir. En fait, cette BD est une de ces histoires que j'aime parce qu'elle me fait sentir bien pendant la lecture, et encore plus après. Parce que l'auteur nous invite à voir sans juger, à apprécier sans participer et à faire son propre avis. C'est d'une justesse touchante, et j'attends impatiemment la suite. Et s'il fallait le préciser, je crois bien que cette BD devrait trainer entre le plus de mains possible. Partager une part d'humanité, ça ne peux que faire du bien dans la situation actuelle ...
Barrier
Je trouve le concept extrêmement ambitieux… et difficilement réalisable. De fait pour que cela fonctionne, il faut un scénario qui permette à la fois à un non-bilingue de comprendre l’histoire sans se sentir trop frustré… mais que tout lecteur se sente tout de même suffisamment frustré pour saisir toute la pertinence du concept… C’est le serpent qui se mord la queue. Ceci dit, à titre personnel, j’ai plutôt trouvé ça bien vu. Ne maîtrisant absolument pas la langue espagnole mais disposant d’une culture latine, j’ai saisi certains mots. J’ai de ce fait vraiment été plongé au cœur même de cette incompréhension, cause du fossé qui sépare les deux personnages principaux. Je suis sûr d’avoir loupé certaines infos… c’est frustrant mais comme c’est l’objectif recherché, et bien, quelque part, c’est assez génial. Et je pense que chaque lecteur, en fonction de sa volonté à comprendre ‘l’autre’ mais aussi en fonction de ses connaissances de la langue espagnole, aura un ressenti différent sur cet album… allant du ‘complètement sans intérêt’ au ‘trop basique’ en passant par ‘une démarche géniale qui oblige le lecteur à devenir acteur’. Je suis convaincu que certains lecteurs vont lire cet album avec un dictionnaire français/espagnol posé sur leurs genoux alors que l'objectif même de la démarche est de nous mettre face à cette incompréhension ! Ils se priveront alors de l'expérience proposée par Brian K. Vaughan et Marcos Martin... et c'est, je pense, bien regrettable. Ceci dit, je compte bien relire cet album avec un dictionnaire sur les genoux, maintenant que j'ai vécu l'expérience. Histoire de voir ce que j'ai loupé et d'ainsi vivre une deuxième expérience de ce livre. Après avoir été confronté à l'incompréhension, je pourrai ainsi sans doute mieux saisir en quoi cette incompréhension a influencé les destins de Liddy et d’Oscar… voire même de leurs ravisseurs extraterrestres. Par contre, et bien oui, pour pouvoir globalement suivre l’ensemble de l’histoire dès la première intention, il fallait un récit assez simple et cet enlèvement par des extraterrestres est très basique en soi. C’était la condition sine qua non pour que ce récit fonctionne auprès des lecteurs visés (les unilingues ainsi que, dans le cas présent, ceux qui ne maîtrisent pas l’espagnol) mais ce parti-pris nous prive d’une intrigue plus complexe, plus prenante. Enfin, la scène finale sous forme de pied de nez est très bien vue et apporte une touche d’ironie amusante dans un récit par ailleurs sombre et sérieux. Quant à l’aspect graphique de l’album. Il m’a bien plu. Son format à l’italienne est, à l’heure actuelle certainement le mieux adapté pour une lecture sur tablette (Barrier est un webcomic à l’origine), et sa transposition sous forme d’album nous propose des paysages étirés, de nombreuses grandes cases et donc le sentiment d’être devant une production sur écran large. La colorisation assez vive convient bien aux scènes les plus spaeciales (oui, ‘ae’ il n’y a pas de faute de frappe de ma part) de l’album. Le trait caricatural permet une compréhension immédiate du dessin, ce qui compense partiellement l’incompréhension née des dialogues (et c’est le but recherché, je pense). Au final, je dirais que Barrier est un album conceptuel original, pas totalement réussi mais qui mérite que l’on se penche sur lui. A éviter si vous recherchez juste une lecture divertissante. A essayer si vous êtes ouverts et réceptifs à ce type de démarche. Mon coup de coeur récompense d'ailleurs plus l'intention des auteurs que mon ressenti durant ma lecture (je n'ai pas été bouleversé par le récit, mais touché par l'objectif que se sont fixés Marcos Martin et Brian K. Vaughan... je sais pas si je suis clair mais bon, ... j'me comprends (c'est déjà ça)).
Le Vagabond des Étoiles
Riff Reb's est un peu un cas d'école dans le monde de la bd franco-belge. Artiste complet et inspiré, il délivre un dessin puissant au service bien souvent d'adaptations d'aventures et poétiques comme ce fut déjà le cas précédemment avec Le Loup des Mers et A bord de l'Etoile Matutine qui eurent de jolis succès critiques et commerciaux à leur sortie et hissèrent l'auteur au rang des incontournables. Ce Vagabond des étoiles est à nouveau une preuve éclatante du travail graphique de Riff Reb's mais également de son adaptation d'une autre oeuvre très connue de Jack London. Il n'était pourtant pas si simple de mettre en images un univers carcéral américain du XIXème siècle aussi extrême et pénible. En effet, si pas une seule goutte de sang ne transparaît sur les images, la violence des propos et de la situation peut rendre la lecture anxiogène ou rédhibitoire. Par chance, il n'en sera rien. La puissance des mots de London couplé à un dessin expressif assurent une lecture aisée et paradoxalement agréable. On n'a de cesse de lire et tourner les pages pour en observer la folie des hommes mais également se régaler d'un découpage intelligent en courts chapitres distincts. Il est également à noter comme pour ses œuvres précédentes que Riff Reb's continue d'associer chaque partie de son récit avec une colorisation qui lui est propre. Du grand art. Tout au plus pourrait-on reprocher les parties imaginaires que le narrateur s'invente par ses évasions astrales pour échapper aux tortures de ses geôliers. En effet si elles constituent la partie "fantastique" de l'oeuvre originale, elles coupent un peu pied à la trame principale. Nul reproche à Riff Rebb's cependant car c'est le propos de Jack London qui est ici retranscrit. C'est dire si Riff Reb's a su une fois de plus nous régaler de son découpage dynamique. Voici bien une oeuvre de référence en terme d'adaptation appropriée et réussie. Le seul reproche est finalement purement éditorial : pourquoi avoir scindé cette histoire puissante en 2 livres ? Vite la suite pour se régaler à nouveau !!!
Dracula (Bess)
Grandiose, magnifique, chef d’œuvre. Oui je sais je commence de manière dithyrambique et avec ces termes il est vrai que je place la barre très haut. Mais excusez du peu, librement inspiré du grand roman gothique Dracula et Georges Bess au dessin, il y a de quoi s'enflammer. Pour moi cet album est au delà du chef d’œuvre, tout concourt à en faire un incontournable de la BD de cette année, si Georges Bess recevait le grand prix à Angoulême l'an prochain pour l'ensemble de son œuvre et en particulier ce ne serait pas volé. Dracula, ou si l'on préfère de son nom complet VladIII, Tépes, Comte Orlok, Nosferatu, Comte Dracula, Prince de Valachie est un roman épistolaire qui date de 1897 écrit par Bram Stoker. Celui-ci n'a pas inventé la figure du vampire, il lui a juste donné sa forme moderne en en faisant la figure qu'aujourd'hui tout le monde connait au travers des nombreuses adaptations cinématographiques. Avec ce personnage, Stoker s'inscrit dans la lignée des écrivains gothiques de son temps que sont R.L. Stevenson avec "L'étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde" mais également d'O.Wilde et "Le portrait de Dorian Gray" et des textes antérieurs de Sheridan Le Fanu, le docteur Polidori et Marie Shelley. Pour rendre justice au texte de Stoker, texte d'ailleurs repris en grande partie du moins dans la première moitié de l'ouvrage et qui donne un ton fin XIXème juste parfait, de même l'emploi de ce texte parfois suranné loin d'être plombant ajoute du gothique au gothique. Ce texte donc est sublimé par le dessin de G. Bess qui avait déjà abordé le thème du vampire dans sa trilogie Le Vampire de Bénarès. Ici le trait se fait acéré, les encrages sont surpuissants, de grandes lignes partent à l’assaut des planches pour nous envouter avec des paysages gothiques de châteaux, de montagnes, le romantisme affleure dans un mélange de noirceur comme l'âme du comte, mais ces lignes peuvent aussi être d'une grande douceur lorsqu'il s'agit de décrire la vie Post victorienne du bord de mer où vivent Mine et Lucy, femmes rendues évanescentes par le génie du dessin. Ce dessin en noir et blanc arrive à vous prendre aux tripes tant il semble comme le comte doté d'un pouvoir hypnotique, ensorcelant. La figure même de Dracula n'en devient que plus complexe qu'il n'y parait, oscillant entre le monstre sanguinaire et pervers que beaucoup y ont vu et en fait une victime représentative d'une société engoncée dans un carcan de certitudes morales. Qu’ajouter de plus, les mots me semblent superflus et bien pauvres pour vous décrire cette fabuleuse bande dessinée dont j’ai fait mon coup de cœur, j'aurais aimé que l'avis de la semaine existe encore avec la V3 afin d'y être nommé pour cet avis, non pour ma gloriole personnelle mais pour qu'il soit lu par le plus grand nombre et la BD donc achetée. Je n'ai aucune action chez Glénat et ne suis pas ami avec l'auteur.
Formica - Une tragédie en trois actes
Fabcaro revient et..... on ne sait pas s'il est pas content mais sa dernière production en date risque de vous faire sourire à plus d'un titre. La recette est donc à présent connue de tous depuis Zaï Zaï Zaï Zaï.... à savoir des situations banales et improbables et de l'humour absurde et complètement con à effet immédiat de zygomatiques. Après avoir épluché le road movie, le soap opéra et la thérapie de couples à deux balles, cette fois notre cher Fabrice s'attaque à un sacro saint sujet qui n'avait de mémoire pas encore été épluché : le fameux repas de famille du dimanche ! Vous savez, ce repas où on se sent obligé d'y aller par obligation familiale histoire de ne pas passer pour le paria de la fratrie, oui celui-là interminable où on frise l'indigestion entre les plats qui n'en finissent plus et où il faut apprendre à sourire des blagues pas drôles du beau-frère alors qu'on est sorti faire la java la veille et qu'on aurait aimé se taper un bouillon de poules en pyjama devant un programme banal sur TF1 !!!! C'est bon ? Vous avez l'image ? Ben cette fois Fabcaro saborde d'emblée le repas de famille en nous en présentant une belle et bien tordue comme à son habitude. Problème : à force de venir s'imposer cette corvée, plus personne ne sait quoi raconter et on s'y emmerde ferme. L'intégralité du bouquin va donc tenter de trouver un sujet de conversation pendant ce repas à haut risque pendant que les gosses jouent au jeu des 7 familles dysfonctionnelles (si, si). Et si on y ajoute que le Formica, cette sorte de stratifié estampillé seventies vintage, n'y trouvera pas sa place, gageons que le sous-titre "Une tragédie en trois actes" va avoir de l'importance étant donné que les 3 actes seront bien présents (insérer un rire pour les gags à venir) et que qui dit tragédie dit grec (en insérer un autre par ici). Bref Fabcaro n'a peut-être pas ce don immédiat pour faire rire à chaque page mais croyez l'auteur de ces lignes sur paroles, y repenser le fait franchement rigoler. D'autant plus que pas mal de facettes sont ainsi employées au premier degré : dialogues abscons et très cons aussi, quatrième mur brisé, situations "what the fuck" en veux-tu en voilà ! Rien de bien nouveau pour les amateurs du style Fabcaro depuis pas mal repris ici et là y compris dans le récent Faut pas prendre les cons pour des gens mais le bougre n'a pas encore dit son dernier mot. Il utilise ici très peu de cases figées et use d'un dessin un peu plus travaillé et, dessert suprême de quelques couleurs utilisées ici et là principalement pour distinguer les individus. Le pire dans tout cela c'est que ça marche du tonnerre puisque l'envie de relire de suite ce bouquin me traverse l'esprit..... Du très bon cru et pas de la piquette, n'hésitez pas, c'est Fabcaro qui régale ! Tournée générale !
Comment aborder les filles en soirées
Excellent ! J’adore quand le contenu d’une BD surprend et se démarque complètement par rapport à l’emballage. Le titre et la couverture laissent en effet supposer une histoire aux tons plutôt « rom com »… ce que je trouvais surprenant venant d’une BD adaptée d’une nouvelle de Neil Gaiman. Après un début plutôt classique on vire assez vite dans le fantastique un peu mystique, avec (selon moi) un double niveau d’interprétation intéressant… les évènements se sont-ils vraiment produits ? Est-ce une métaphore en rapport au fait que le protagoniste principal est très maladroit avec les filles, et les considère comme « venant d’un autre monde » ? Le dessin de Moon est vraiment superbe, et les couleurs acidulées renforcent cette ambiance « teuf des années 80 ». Deuxième lecture de ce duo d’auteurs (après Daytripper) et deuxième bonne pioche en ce qui me concerne.
Garulfo
Si René Goscinny a régné sur le monde de la bande dessinée au XXe siècle, Alain Ayroles est sans conteste le souverain du monde de la bande dessinée du siècle suivant (en ne prenant en compte que les scénaristes). Et l'entrée dans ce nouveau siècle de bande dessinée s'effectua de manière légèrement anticipée en 1995. En effet, cette année-là, l'auteur lance deux grandes sagas : Garulfo et De Capes et de crocs. Deux des plus grandes sagas de la bande dessinée contemporaine... Bien sûr, De Capes et de crocs reste l'indétrônable saga de la carrière d'Ayroles, en tous cas jusqu'à ce jour. Mais dans Garulfo, il fait toutefois montre du même génie qui anime toute son oeuvre. Si la saga commence de manière assez sage, le premier dyptique est d'ores et déjà savoureux, par ses dialogues craquants, ses quiproquos et situations hilarantes, et ses personnages bien croqués. Mais passé ce premier dyptique, alors que le troisième tome nous fait craindre une suite purement commerciale, c'est la métamorphose. De saga sympathique, Garulfo devient une saga essentielle, majeure dans l'histoire de la bande dessinée. Avec cette idée prodigieuse - apparemment soufflée par l'autre compère d'Ayroles, Jean-Luc Masbou - d'échange de corps entre la grenouille Garulfo et le prince humain Romuald, la saga prend une toute autre dimension : en plus d'être une simple relecture de conte de fées et apologues du même style, Garulfo devient à part entière un pur apologue. Sans jamais oublier son second degré salutaire qui dévoile tout son éclat au travers de situations hilarantes issues de cet échange de corps, la saga d'Alain Ayroles se met elle-même à véhiculer de vraies valeurs, de belles valeurs, qui se manifestent dans des personnages savamment écrits, dont l'évolution est en tous points remarquable. L'autre grand tournant de la série, c'est aussi l'arrivée d'un des personnages les plus prodigieux que toute la bande dessinée - et toute oeuvre narrative en général - ait connu : l'ogre au grand cœur. Coup de génie d'Alain Ayroles, ce personnage résume à lui tout seul ce qui rend la saga Garulfo si grande. Comment ne pas s'attacher à cette créature qui, sous ses apparences de brute sanguinaire, cache une âme d'enfant et d'artiste ? En révisant de manière subtile La Belle et la Bête, Ayroles réussit à nous émouvoir profondément, entre deux gags hilarants, sur le sort de cette créature touchante et maladroite, dont le grand final du tome 6 explicitera avec beaucoup d'intelligence le parallèle entre l'ogre et la princesse qui, au-delà des apparences, ont finalement tout en commun. Ainsi, la relation entre la belle et la "bête", entre la princesse et l'ogre, fait partie de ces liens incroyablement émouvants (j'avoue avoir fini ma lecture les yeux humides, la première fois) qui rendent une oeuvre inoubliable. Avec cela, on ne doit pas oublier la relation entre Garulfo et Romuald, les deux personnages principaux de la saga. Si l'un et l'autre peuvent exaspérer, l'un par son excessive naïveté, l'autre par sa méchanceté exacerbée, les deux compères connaissent pourtant une évolution d'une extrême subtilité tout au long de leurs péripéties. Evidemment, le parcours le plus touchant est celui de Romuald qui, tout d'abord froid et cynique, s'ouvre petit-à-petit aux autres, et se découvre un cœur. L'amour de la princesse, d'abord égoïste, devient au fur et à mesure de la saga un véritable amour, qui finit par ne plus rester tourné vers soi, mais vers l'autre. Et ce faisant, Romuald s'intéresse de plus en plus à son entourage, dont, par exemple, le petit Poucet, rôle secondaire qui aurait pu être terne, mais dont la présence permet de mieux mettre en lumière les évolutions des rôles principaux. Ainsi, après un début solide mais encore un peu timide, Garulfo devient au fur et à mesure de ses différents tomes une oeuvre belle, hilarante mais toujours un peu émouvante, poétique mais toujours un peu transgressive, parfois dure mais toujours sensible. Seul petit défaut qui ne s'effacera jamais totalement : le dessin de Maïorana. Celui-ci est loin d'être catastrophique, mais le trait des deux premiers tomes est franchement peu attrayant, et peine à rendre la magie de l'ambiance. A partir du 3e, on note une nette amélioration, mais qui n'aboutira jamais véritablement à quelque chose de beau et puissant. La puissance découle plus de la mise en scène en elle-même, sans doute avant tout le fruit du génie d'Ayroles (on y retrouve beaucoup de choses en commun avec De Capes et de crocs ou Les Indes fourbes), que des dessins, qui ont au moins le mérite de ne pas entraver les étincelles de génie de l'auteur. La mise en couleur, elle, s'améliorera sans cesse jusqu'à un dernier tomer visuellement très convaincant. Mais bon, Maïorana fera un bien meilleur travail dans D, et il reste un dessinateur qui connaît son métier. Et comme cela n'empêche de se laisser fondre face aux cascades de talent qui transpirent de chaque page de cette extraordinaire série, on ne lui en tient pas rigueur : Garulfo reste envers et contre tout un vrai petit chef-d'oeuvre.
Jusqu'au dernier
Depuis le succès de Undertaker et Sykes notamment, il y a un vrai renouveau du western dans la BD ces dernières années, avec pas mal de vraiment bons albums et bonnes séries. Et "Jusqu'au dernier" vient s'y ajouter, en bonne place parmi les meilleurs à mes yeux. L'histoire se déroule à la fin du 19e siècle, alors que l'Ouest est en plein bouleversement avec l'arrivée du chemin de fer qui va conduire à la fin de l'ère des cow-boys, ces hommes dont la mission consistait à faire traverser les états à des troupeaux de bovins en direction des abattoirs de Chicago notamment. Russell est l'un de ces cow-boys, un vieux de la vieille qui sent le vent tourner pour lui. Accompagné de Kirby, un jeune cow-boy débrouillard en qui il place toute sa confiance, et de Bennett, l'enfant un peu simplet qu'il a recueilli, il décide de prendre sa retraite et de monter un petit ranch bien à lui. Mais la mort de Bennett, à qui il tenait tant sans le montrer clairement, va changer la donne et l'entraîner dans une fuite en avant sans retour possible. D'emblée, j'ai été épaté par le dessin. Paul Gastine a mis trois ans à dessiner cet album et, pfiou, ça en valait la peine. Chaque planche est superbe, à la toute petite exception de la planche titre dont la colorisation trop orangée m'a un peu dérangé. Mais hormis celle-là, il n'y a pas une page que je n'ai pas trouvée époustouflante. La mise en scène est très cinématographique, avec des prises de vue en plans éloignés sur des paysages grandioses, réalistes et détaillés. Les personnages sont réalistes eux aussi et en même temps plein de vie, d'expressivité et de dynamisme. Et la colorisation est aussi particulièrement maîtrisée. Par plusieurs aspects et même si le trait est ici plus fin, j'ai retrouvé dans ce dessin des touches me rappelant le style de Ralph Meyer et comme j'adore cet auteur et son graphisme, c'est un vrai compliment que je fais là. L'histoire n'est pas en reste. Elle est très bonne et offre un one-shot dense, qui sort des sentiers battus. Le contexte est intéressant, celui d'un pays en plein bouleversement où le cow-boy classique ne trouve plus sa place. Les personnages sont très bons, avec un trio original qui fonctionne bien. Et les protagonistes secondaires sont également bien trouvés. L'intrigue, quant à elle, se révèle pleine de surprises, avec quelques passages, retournements de situations et décisions des personnages plutôt inattendus. On n'y trouvera finalement pas vraiment de bons ni de méchants et pourtant le déroulé se révélera tragique. Je note qu'on aura droit à un passage rappelant un peu l'intrigue du Rige, le troisième tome de La Quête de l'Oiseau du Temps, et là encore c'est pour moi un compliment manifeste. La conclusion du récit est forte car elle laissera le lecteur sur un sentiment mi-figue mi-raisin, à la fois triste et désabusé mais aussi finalement optimiste pour la relève qui se présente. La fin d'une ère laisse la place à un nouveau monde, avec sa lumière et son obscurité. Indéniablement un chouette one-shot ! Bravo aux auteurs.
Le Boiseleur
Le 4ème de couverture de ce splendide ouvrage parle à juste titre "d'un conte doux-amer sur l'art, la nature et le consumérisme." On ne saurait ainsi mieux résumer cette jolie histoire racontant le quotidien d'un jeune apprenti sculpteur, Ilian aux mains de son tyrannique maître l'exploitant sans vergogne pour créer de magnifiques cages d'oiseaux. Solidor est une ville commerçante en bord de mer dans des époques reculées et ressemblant fortement à la région paradisiaque du lac de Côme en Italie. Les plus nobles de ses habitants se pressent pour mettre en cage tout oiseau exotique. Lorsqu'Illian va sculpter un oiseau de bois plus vrai que nature, toute l'économie de Solidor va en être bouleversée... En effet, chaque habitant va relâcher les oiseaux pour les remplacer par les sculptures en bois du jeune prodige et Solidor va devenir bien triste en préférant de vulgaires reptiles pour animaux de compagnie. Si l'histoire parait volontairement désuète, il faut louer le talent de Hubert pour insuffler la poésie et la grâce nécessaire à cette histoire somme toute banale. Le Boiseleur dégage toute la noirceur de Beauté ou de Les Ogres-Dieux pour une ambiance aussi désinvolte qu'agréable. Et un talent en entraînant un autre, ce Boiseleur ne serait sans doute rien sans le talent hallucinant de l'autrice Gaëlle Hersent. La voir créer de splendides et nombreuses doubles pages richement détaillées confère un charme immédiat et permanent à l'ensemble de cet ouvrage. La ville de Solidor purement fictive n'a jamais semblé être aussi vivante. Le grand format inhabituel régale les rétines. Avec une portée discrète mais bien présente sur l'art, la nature et le consumérisme comme annoncé et une véritable prouesse graphique, le duo emporte l'adhésion avec un récit certes classique mais dont il nous tarde de lire la fin dans le second et ultime opus. Un joli coup de coeur qui mériterait amplement d'être offert pour toute personne sensible de votre entourage.
Polina
Bastien Vivès est un de ces auteurs avec lequel on ne sait jamais à quoi réellement s'attendre... D'un côté il est le co-auteur de l'époustouflant et sous-estimé série Pour L'Empire et par ailleurs d'un tas de bouquins dispensables au trait souvent haché et/ou bâclé. Et il y a ce "Polina", bardé de prix et de critiques souvent prestigieuses qui ont du grandement aider à sa renommée. La peur de lire un ouvrage bobo prisé des salons bien pensants parisiens a du reculer durablement la lecture de cet ouvrage et bien mal m'en a pris. Polina est une jolie surprise. N'ayant aucune affinité avec le monde de la danse, je redoutais l'ennui mais c'est la construction de cette relation entre cette jeune fille douée mais incertaine de son parcours artistique et de ce professeur strict et âpre, Bojinski, qui fait tout le sel de ces 200 pages de lecture. N'allez pas croire par ailleurs que la danse et cette relation maître-élève sont les uniques moteurs de "Polina", Bojinski n’apparaît pas sur toutes les cases bien au contraire mais sa présence est si pesante que l'on devine l'impact de son enseignement sur l'évolution de cette jeune Russe discrète de son enfance à l'âge de raison. Il y a beaucoup de cases sans paroles mais la construction est parfaite. Vivès possède toujours ce trait épuré où l'on devine plus les formes que les détails mais à aucun moment le lecteur est perdu. Une certaine grâce en ressort même lors des scènes dites de danse. Polina parle peu mais vit, tombe amoureuse, hésite, semble perdue et persiste. Les dernières pages sont absolument magnifiques et fort émouvantes. Par une belle astuce graphique, l'auteur nous dévoile même Bojinski tel qu'il est réellement et toutes les pièces du puzzle s’emboîtent pour délivrer finalement ce qui constitue le haut du panier de la longue bibliographie de Bastien Vivès. Il me tarde d'ailleurs de voir à présent l'adaptation ciné de ce petit bijou d'émotion.