C'est avec Des espaces vides que j'avais découvert le trait très agréable de Miguel Francisco. Si son graphisme m'avait séduit, son premier album pêchait quand même au niveau de la narration, mais je m'étais promis de suivre son travail.
Le voilà donc de retour avec cette fois une scénariste pour l'épauler. Marion Achard nous propose en effet de suivre une troupe de spectacle vivant en s'attachant, non pas à ce que tout le monde peut voir en se donnant la peine d'aller au spectacle, mais plutôt en nous montrant l'envers du décor et tout le processus de création et le quotidien semé d'embûches des intermittents du spectacle.
Pour bien connaître ce milieu, j'ai trouvé que cet album sonnait juste, sans tomber dans le misérabilisme, tout en montrant le "choc des cultures" quasi quotidien de ce statut particulier face à "l'administration" et les autres difficultés familiales inévitables (travail le week-end, voyages, gestion des enfants...). Voilà un album qui montre simplement mais efficacement pourquoi le statut d'intermittent nous est si envié à l'étranger tant il permet à la création et à la créativité de nos artistes de trouver le temps de chercher, douter, essayer pour parvenir à la diversité créative qui nous est proposée.
Marion Achard insuffle l'humour nécessaire à sa trame narrative pour relever le tout et coller au trait singulier de Miguel Francisco, qui donne aux visages de ses personnages une rare expressivité. Le tout fonctionne très bien, et fait éclater la passion qui anime ces artistes ; on réalise qu'un spectacle et sa création, c'est avant tout un sacré parcours du combattant !
Tout d’abord, je ne pourrai que remercier l’ami Mac Arthur de m’avoir conseillé cet ouvrage et sans qui probablement je serais passé à côté…
Pour ma part, je ne sais pas s’il est préférable de taire le sujet du livre pour, comme le dit Mac, « apprécier pleinement le traitement offert par l’auteur ». L’éditeur non plus ne livre que peu d’indice dans son résumé. Le sujet est-il donc si tabou ? Cela ne me poserait personnellement pas de problème de l’évoquer, mais je respecterai ces choix afin ne pas « spoiler », quoique l’expression paraît ici plus que déplacée… du coup, il est assez difficile d’en parler en détail, je vais donc tenter de réduire mon avis d’origine au minimum ;-) A mon sens, rien que mon introduction est assez révélatrice d’une certaine morale ambiante culpabilisante et inquisitrice… Bref…
Il fallait un certain courage pour aborder un sujet aussi casse-gueule que celui-ci, surtout en ces temps où la moindre info touchant au consentement sexuel est facilement montée en épingle et peut déboucher sur une opération de lynchage en règle sur les réseaux sociaux.
Seulement voilà. Qu’on le veuille ou non, les choses ne sont pas aussi simples. La question ne se résume pas à une lutte binaire entre le bien et le mal mais comporte nombre de zones grises. Pour traiter son sujet, Ben Gijsemans, jeune auteur belge qui publie ici son deuxième opus, va prendre son temps sur un peu plus de 200 pages en optant pour un procédé itératif où la compréhension passe principalement par les attitudes et les mouvements, souvent imperceptibles, où l’on doit lire entre les lignes de dialogues plus qu’anecdotiques. Pour peu qu’il fasse preuve d’observation et d’empathie, le lecteur devinera assez vite le mal dont souffre Aaron, sans que le mot maudit ne soit évoqué une seule fois.
Ainsi, Gijsemans va insérer de façon récurrente à l’intérieur de la trame principale quelques extraits des lectures du jeune homme, des comics où l’on voit des héros très virils combattre des méchants sur un scénario extrêmement simpliste, presque toujours le même, où se joue justement cette fameuse lutte binaire entre le bien et le mal dont je parlais plus haut. Ces intermèdes « trépidants » au graphisme « vintage » font contraste avec la narration figée en gaufrier, toujours en plan fixe et accompagnée d’une ligne claire élégante, où l’on observe Aaron en proie à des tourments intérieurs qui le maintiennent dans une sorte de cage de verre, incapable de communiquer à quiconque ses états d’âme. De la même façon qu’il trouve refuge dans ses bandes dessinées pour ados, peu disposé à accéder au monde des adultes qui n’ont de cesse de lui renvoyer le miroir de son anormalité, il ne cherchera un semblant de compréhension qu’avec les rares enfants qu’il côtoie.
Disons-le clairement, l’auteur livre son récit avec beaucoup de finesse et d’intelligence, ici, le scabreux n’est pas de mise ! Aaron ne passera jamais à l’acte, les faiseurs de buzz en seront donc pour leur frais ! Ben Gijsemans montre avec talent que le procédé narratif qu’il a choisi fonctionne particulièrement bien ici, un choix qui rebutera peut-être certains par son aspect monotone mais qui, basé principalement sur la gestuelle, décrit, mieux que ne saurait le faire des mots, la souffrance intérieure du protagoniste principal. La mise en page en gaufrier ajoute à cette monotonie ambiante où se débat l’âme égarée d’Aaron, prisonnière des cases roides et inflexibles comme de son corps malhabile.
Certes, on se dit que l’auteur aurait pu faire plus court et qu’il y a quelques longueurs, mais pourtant l’histoire réussit à nous captiver jusqu’au bout, sans aucun effet de manche. Ce seul critère indique que l’auteur a atteint son but et fait d’ « Aaron » un album réussi, touchant et admirable par son parti pris objectif et sa façon « soft » d’aborder les choses. Et un coup de cœur aussi, pas forcément immédiat, mais un coup de cœur tout de même pour sa capacité à vous hanter et à vous questionner.
Le gros problème avec BDthèque, c’est que tu ne postes pas que des avis, tu consultes aussi les avis de tes pairs et forcément ta liste des albums à acheter devient vite monumentale (à date je dois avoir 48 albums à me procurer au plus vite !). Cet album d’Etienne Davodeau en faisait partie.
Quelle claque les amis. C’est juste merveilleusement bien. Et pourtant, j’avoue ne pas avoir accroché plus que ça en visionnant le film de Solveig Anspach avec notamment Karin Viard dans le rôle de Lulu, une quarantenaire éteinte qui sur un coup de tête décide de faire une pause dans son quotidien loin de ses proches.
L’approche est douce et sensible. Pas de jugement pour cette femme qui l’espace de quelques jours s’évade de son ordinaire morne et insipide. Beaucoup de bienveillance de la part d’Etienne Davodeau pour cette femme qui prend sa vie en main en prenant le large !
Nous suivons donc son errance rédemptrice sur la côte atlantique. Je subodore que nous sommes entre les Sables d’Olonne et St Gille Croix de vie. Je crois avoir reconnu quelques paysages familiers.
Je me suis laissé porter même si le rythme est lent. Que c’est bon cette escapade sous le signe de la liberté retrouvée loin de son connard de mari qui ne la regarde plus depuis trop longtemps. Cette errance va la rendre lumineuse.
Le dessin est délicat et suave. Une tuerie. Mais nous sommes habitués avec cet auteur.
Quelle note ? A la lecture de Lulu, c’est un énorme 4 étoiles. Mais là je vais rajouter une étoile supplémentaire. En effet Futuropolis vient de sortir l’intégral en format souple pour … 10,90 euros ! Chapeau bas à l’éditeur pour ce prix canon. Mon coup de cœur de la rentrée.
Je continue mon immersion, dans l'univers Brubaker/Phillips (après Pulp) et je viens de me prendre une belle beigne en pleine poire.
Magistral !
La première chose qui me vient à l'esprit : Brubaker est un génie pour nous raconter une histoire.
Un scénario sans faille avec une narration non linéaire mais qui se recroise naturellement. Il prend le temps de bien développer ses personnages et c'est juste un régal. On découvre des hommes et une femme torturés.
De l'action, de l'amour, de l'espoir, du désespoir et de la violence. Un cocktail explosif.
Violent et tendre à la fois, une prouesse.
Le dessin de Phillips, plus je le regarde, plus je le trouve beau.
Il retranscrit à merveille cette ambiance malsaine qui plane tout le long de l'album.
Son trait hachuré et noir colle parfaitement à ce genre de récit.
Un duo en totale harmonie.
Cinq étoiles plus que méritées.
Je sais ce qu'il me reste à faire, j'ai aperçu la collection complète de Criminal à ma bibliothèque du CE. :-)
On est dans une histoire post-apocalyptique, avec une ville de Paris envahie par la végétation. Le scénariste balaie en quelques répliques la survenue du phénomène, histoire de se concentrer sur l'histoire de ces deux gamines, Hélène et Wired, qui ont à coeur de sauver son frère pour l'une et de révéler aux réfugiés la duplicité des militaires du M.A.N. Cela n'est pas toujours logique, ni amené de façon très subtile, mais l'arc narratif des adolescentes est plutôt sympa à suivre, on ne s'ennuie pas une seconde, et ma foi c'est plaisant.
Au niveau du dessin c'est Kmixe qui a commencé l'album, avant de passer la main au studio Yellowhale, dans une transition qui est invisible ou presque, et un respect total du trait original de la dessinatrice. Les couleurs, qui font la part belle au végétal, sont plutôt plaisantes, même si elles manquent un peu de réalisme parfois.
L'univers dépeint ne brille pas par son originalité, mais on a envie de voir ce qu'il va advenir des deux adolescentes et de leurs amis dans ce décor plutôt réussi. Hélas, il s'agit d'un one shot...
Cette histoire devrait être enseignée à l'école.
On entend parler de réfugiés, de Syrie, de demande d'asile et même si cela nous touche profondément, lire cette histoire est bénéfique. Il est difficile d'imaginer la durée d'une telle épreuve, les nombreux rebondissements, les désillusions que doivent vivre les personnes déracinées. Un grand MERCI à tous les organismes qui les aident et un grand merci à Fabien Toulmé.
La seule différence entre eux et nous, c'est que nous sommes nés du bon côté.
Bon courage et bonne chance à Hakim et les siens!
Qu’elle est étrange et difficilement pénétrable, cette « histoire », totalement muette, terriblement grise et désespérante, fantastique autant que minimaliste.
Il est étonnant, aussi, de la retrouver chez Dargaud (dans sa collection « Visions du futur » qui, pour le coup, qui plus est en cette période anxiogène, ne pêche pas ici par excès d’optimisme). On aurait tout aussi bien pu la rencontrer chez les Humanos à leur grande époque (d’ailleurs, Druillet – en intro – et Caro – en conclu – se fendent d’un court texte de mise en perspective).
On peut lire cet album comme un long et triste poème visuel, une balade éperdue sur les grèves où se déposent des rebus de la vie, et où ne se rencontre aucun repère pouvant ancrer le récit dans quelque chose de connu, de mesurable, de situable. D’où la légère frustration qui peut s’emparer du lecteur à la sortie de sa lecture – très rapide.
Je ne chercherai pas à expliquer ce qui ne s’y prête pas. Mais j’ai vraiment aimé le travail graphique (qui justifie mon coup de cœur) de cet auteur néerlandais que je découvre ici.
*******************************
Après lecture du deuxième tome, je monte ma note (et confirme le coup de coeur visuel !), car c'est vraiment un univers captivant.
Toujours muette, l'histoire se développe dans des décors grisâtres et déprimant, entre le post-industriel et la planète déserte, avec une guerre entre diverses peuplades non identifiées. C'est d'ailleurs l'une des forces de cet album de ne pas livrer facilement et/ou totalement toutes les clés, et de laisser au lecteur - qui dois donc être réceptif à ce genre de production - la possibilité de combler les trous.
Il y a quelques clins d'oeil à Moebius (l'un des personnages à chapeau et son véhicule), mais aussi quelque chose de certaines productions des Humanos des années 70-80 encore. Caro, qui se fendait d'une postface dans le premier tome, a franchi le pas, et coscénarise le suivant (on peut y retrouver quelques accointances, même fragiles, avec Délicatessen ou Contrapunktiques (Tot / In Vitro)).
Un univers à découvrir !
Voici une Bd très rare, qui n'a été que peu diffusée en France, tout comme aux Etats-Unis, seulement connue d'un certain nombre d'initiés ; je l'ai découverte assez récemment grâce à un ami internaute que j'ai fini par rencontrer en Occitanie, et ça m'a tout de suite emballé, non seulement par son dessin (c'est le genre de dessin que j'aime en comics), par son duo d'auteurs que j'apprécie, mais aussi par ses péripéties, même si elles n'innovent pas tellement en fantasy US.
A l'origine, il s'agit d'un scénario destiné à "Red Sonja", mais Claremont revient sur sa décision et remodèle le tout, son héroïne passe de la chevelure rousse à la chevelure argentée, et l'Hyperborée fait place au décor de Rome antique, tout en restant dans le domaine de la fantasy, pas de l'historique. C'est de l'heroic fantasy classique qui fait penser à d'autres bandes comme "les Armées du conquérant" ou "Arn" de Jean-Claude Gal dans Métal Hurlant, mais surtout qui lorgne beaucoup plus vers "Red Sonja" ou "Ghita d'Alizarr" de Frank Thorne, à la différence que Marada est beaucoup moins déshabillée que Ghita, la dose d'érotisme étant latente mais pas dominante. Claremont utilise pas mal de ficelles que l'on trouve dans la fantasy US, mais le récit est dynamique et se suit bien, en étant en parfait accord avec le dessin de John Bolton.
Paru en 1982 et 1984 aux Etats-Unis dans Epic Illustrated, sous license Marvel, ce comics est publié en France peu après dans une bonne traduction pour la revue Epic Magazine, édité par Arédit. Delcourt en publie 2 albums à partir de 1986, à une époque où cet éditeur prenait des risques avec un type de bande plus difficile à vendre, c'était les débuts de Delcourt, une chouette époque, bien avant de lancer ses collections.
Un petit mot sur John Bolton, qui est un des premiers illustrateurs anglais à travailler quasi exclusivement pour les Etats-Unis, à la différence de Barry Smith qui dessine Conan au début, mais qui retourne ensuite dans son pays. Bolton est découvert en France grâce aux traductions dans Epic Magazine, c'est d'ailleurs dans cette revue que l'on découvre ensuite peu après Chroniques du temps où Kull était Roi. Dans "Marada", son dessin est certes d'un autre âge, mais superbe, le trait d'abord en noir & blanc est fin et soigné, les femmes ont des apparences ultra sexy, Marada est une femme guerrière canon, sensuelle et en même temps qui se laisse aller à la tendresse. Les scènes de batailles sont fouillées.
Par la suite, Claremont et Bolton récupèrent la license Marada et peuvent se lancer dans des récits plus libres, en même temps que Bolton passe à la couleur.
Voila donc une belle série, mais courte, que j'avais envie de faire découvrir parce qu'elle est très méconnue, et qui permet d'explorer de l'aventure épique et farouche, dans un contexte de fantasy qui se démarque des âges indéterminés où évoluent Conan et Red Sonja. Ces 2 albums sont pas faciles à dégoter en bouquinerie, mais sait-on jamais, si vous en voyez, n'hésitez pas, je pense que le prix doit être raisonnable car la série n'a pas de cote.
Aaron est la bande dessinée qui m’a le plus marqué depuis le début de cette année. Non qu’elle soit parfaite mais son thème central, son personnage principal ainsi que l’intelligence dont fait montre son auteur, Ben Gijsemans -qui parvient à créer une mise en abyme originale, nous mettant au sens propre du terme à la place de son personnage dans de nombreux passages du livre- ont fait en sorte que je ne risque pas d’oublier ce récit.
Il s’agit d’un pur roman graphique qui traite d’un sujet encore extrêmement tabou dans notre société. Et pour en apprécier pleinement le traitement offert par l’auteur, il vaut mieux, je pense, ne pas chercher à savoir de quoi cet album parle avant de le lire. Ce récit propose une plongée très progressive (lente diront beaucoup, chiante diront d’autres, passionnante à mes yeux) dans le tourment d’Aaron et l’impact de la lecture vient aussi du fait que nous, lecteur, comprenons progressivement ce qui tourmente ce personnage.
J’ai aimé :
- L’audace de l’auteur qui parvient à traiter d’un sujet extrêmement sensible avec tact et pudeur mais sans rien occulter ;
- Les mises en abymes créées par les passages fantaisistes qui nous proposent de lire des récits de superhéros… récits qui semblent tomber comme autant de cheveux dans la soupe mais qui ont eu un double intérêt pour moi ;
- Le rythme très lent du récit et son découpage qui permettent de donner beaucoup de matière à l’introspection du personnage.
Franchement bien à mes yeux. Très marquant et soulevant certains questionnements troublants.
C'est suite aux deux avis élogieux ci-dessous que je me suis procuré cet album.
Et je ne le regrette vraiment pas.
Eddie, un sans abri alcoolique découvre le corps d'une jeune fille dans une benne.
Et contre tout attente, il va mener son enquête pour découvrir la vérité.
On est loin du Venice Beach "carte postale".
Eddie va nous plonger dans les bas-fonds de la ville et y côtoyer la fange.
On passe par toutes les émotions. La tristesse. La peur. Le dégoût. La colère. La surprise. La joie.
Un voyage au fin fond de l'âme humaine.
La force de ce Thriller.
Le dessin réaliste contribue à l'immersion dans cet univers de désolation.
Il suffit de regarder les "gueules" abîmées par l'alcool, burinées par le vent et le soleil.
Les décors sont soignés, que ce soit la plage et ses cocotiers ou les ruelles sordides.
Une belle mise en couleur, sans fausses notes.
Un thriller violent dans tous les sens du terme.
Allez-y les yeux fermés, pour mieux pouvoir les ouvrir après.
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Le Zizi de l'ange - Chroniques d'un spectacle vivant
C'est avec Des espaces vides que j'avais découvert le trait très agréable de Miguel Francisco. Si son graphisme m'avait séduit, son premier album pêchait quand même au niveau de la narration, mais je m'étais promis de suivre son travail. Le voilà donc de retour avec cette fois une scénariste pour l'épauler. Marion Achard nous propose en effet de suivre une troupe de spectacle vivant en s'attachant, non pas à ce que tout le monde peut voir en se donnant la peine d'aller au spectacle, mais plutôt en nous montrant l'envers du décor et tout le processus de création et le quotidien semé d'embûches des intermittents du spectacle. Pour bien connaître ce milieu, j'ai trouvé que cet album sonnait juste, sans tomber dans le misérabilisme, tout en montrant le "choc des cultures" quasi quotidien de ce statut particulier face à "l'administration" et les autres difficultés familiales inévitables (travail le week-end, voyages, gestion des enfants...). Voilà un album qui montre simplement mais efficacement pourquoi le statut d'intermittent nous est si envié à l'étranger tant il permet à la création et à la créativité de nos artistes de trouver le temps de chercher, douter, essayer pour parvenir à la diversité créative qui nous est proposée. Marion Achard insuffle l'humour nécessaire à sa trame narrative pour relever le tout et coller au trait singulier de Miguel Francisco, qui donne aux visages de ses personnages une rare expressivité. Le tout fonctionne très bien, et fait éclater la passion qui anime ces artistes ; on réalise qu'un spectacle et sa création, c'est avant tout un sacré parcours du combattant !
Aaron
Tout d’abord, je ne pourrai que remercier l’ami Mac Arthur de m’avoir conseillé cet ouvrage et sans qui probablement je serais passé à côté… Pour ma part, je ne sais pas s’il est préférable de taire le sujet du livre pour, comme le dit Mac, « apprécier pleinement le traitement offert par l’auteur ». L’éditeur non plus ne livre que peu d’indice dans son résumé. Le sujet est-il donc si tabou ? Cela ne me poserait personnellement pas de problème de l’évoquer, mais je respecterai ces choix afin ne pas « spoiler », quoique l’expression paraît ici plus que déplacée… du coup, il est assez difficile d’en parler en détail, je vais donc tenter de réduire mon avis d’origine au minimum ;-) A mon sens, rien que mon introduction est assez révélatrice d’une certaine morale ambiante culpabilisante et inquisitrice… Bref… Il fallait un certain courage pour aborder un sujet aussi casse-gueule que celui-ci, surtout en ces temps où la moindre info touchant au consentement sexuel est facilement montée en épingle et peut déboucher sur une opération de lynchage en règle sur les réseaux sociaux. Seulement voilà. Qu’on le veuille ou non, les choses ne sont pas aussi simples. La question ne se résume pas à une lutte binaire entre le bien et le mal mais comporte nombre de zones grises. Pour traiter son sujet, Ben Gijsemans, jeune auteur belge qui publie ici son deuxième opus, va prendre son temps sur un peu plus de 200 pages en optant pour un procédé itératif où la compréhension passe principalement par les attitudes et les mouvements, souvent imperceptibles, où l’on doit lire entre les lignes de dialogues plus qu’anecdotiques. Pour peu qu’il fasse preuve d’observation et d’empathie, le lecteur devinera assez vite le mal dont souffre Aaron, sans que le mot maudit ne soit évoqué une seule fois. Ainsi, Gijsemans va insérer de façon récurrente à l’intérieur de la trame principale quelques extraits des lectures du jeune homme, des comics où l’on voit des héros très virils combattre des méchants sur un scénario extrêmement simpliste, presque toujours le même, où se joue justement cette fameuse lutte binaire entre le bien et le mal dont je parlais plus haut. Ces intermèdes « trépidants » au graphisme « vintage » font contraste avec la narration figée en gaufrier, toujours en plan fixe et accompagnée d’une ligne claire élégante, où l’on observe Aaron en proie à des tourments intérieurs qui le maintiennent dans une sorte de cage de verre, incapable de communiquer à quiconque ses états d’âme. De la même façon qu’il trouve refuge dans ses bandes dessinées pour ados, peu disposé à accéder au monde des adultes qui n’ont de cesse de lui renvoyer le miroir de son anormalité, il ne cherchera un semblant de compréhension qu’avec les rares enfants qu’il côtoie. Disons-le clairement, l’auteur livre son récit avec beaucoup de finesse et d’intelligence, ici, le scabreux n’est pas de mise ! Aaron ne passera jamais à l’acte, les faiseurs de buzz en seront donc pour leur frais ! Ben Gijsemans montre avec talent que le procédé narratif qu’il a choisi fonctionne particulièrement bien ici, un choix qui rebutera peut-être certains par son aspect monotone mais qui, basé principalement sur la gestuelle, décrit, mieux que ne saurait le faire des mots, la souffrance intérieure du protagoniste principal. La mise en page en gaufrier ajoute à cette monotonie ambiante où se débat l’âme égarée d’Aaron, prisonnière des cases roides et inflexibles comme de son corps malhabile. Certes, on se dit que l’auteur aurait pu faire plus court et qu’il y a quelques longueurs, mais pourtant l’histoire réussit à nous captiver jusqu’au bout, sans aucun effet de manche. Ce seul critère indique que l’auteur a atteint son but et fait d’ « Aaron » un album réussi, touchant et admirable par son parti pris objectif et sa façon « soft » d’aborder les choses. Et un coup de cœur aussi, pas forcément immédiat, mais un coup de cœur tout de même pour sa capacité à vous hanter et à vous questionner.
Lulu Femme Nue
Le gros problème avec BDthèque, c’est que tu ne postes pas que des avis, tu consultes aussi les avis de tes pairs et forcément ta liste des albums à acheter devient vite monumentale (à date je dois avoir 48 albums à me procurer au plus vite !). Cet album d’Etienne Davodeau en faisait partie. Quelle claque les amis. C’est juste merveilleusement bien. Et pourtant, j’avoue ne pas avoir accroché plus que ça en visionnant le film de Solveig Anspach avec notamment Karin Viard dans le rôle de Lulu, une quarantenaire éteinte qui sur un coup de tête décide de faire une pause dans son quotidien loin de ses proches. L’approche est douce et sensible. Pas de jugement pour cette femme qui l’espace de quelques jours s’évade de son ordinaire morne et insipide. Beaucoup de bienveillance de la part d’Etienne Davodeau pour cette femme qui prend sa vie en main en prenant le large ! Nous suivons donc son errance rédemptrice sur la côte atlantique. Je subodore que nous sommes entre les Sables d’Olonne et St Gille Croix de vie. Je crois avoir reconnu quelques paysages familiers. Je me suis laissé porter même si le rythme est lent. Que c’est bon cette escapade sous le signe de la liberté retrouvée loin de son connard de mari qui ne la regarde plus depuis trop longtemps. Cette errance va la rendre lumineuse. Le dessin est délicat et suave. Une tuerie. Mais nous sommes habitués avec cet auteur. Quelle note ? A la lecture de Lulu, c’est un énorme 4 étoiles. Mais là je vais rajouter une étoile supplémentaire. En effet Futuropolis vient de sortir l’intégral en format souple pour … 10,90 euros ! Chapeau bas à l’éditeur pour ce prix canon. Mon coup de cœur de la rentrée.
Un été cruel
Je continue mon immersion, dans l'univers Brubaker/Phillips (après Pulp) et je viens de me prendre une belle beigne en pleine poire. Magistral ! La première chose qui me vient à l'esprit : Brubaker est un génie pour nous raconter une histoire. Un scénario sans faille avec une narration non linéaire mais qui se recroise naturellement. Il prend le temps de bien développer ses personnages et c'est juste un régal. On découvre des hommes et une femme torturés. De l'action, de l'amour, de l'espoir, du désespoir et de la violence. Un cocktail explosif. Violent et tendre à la fois, une prouesse. Le dessin de Phillips, plus je le regarde, plus je le trouve beau. Il retranscrit à merveille cette ambiance malsaine qui plane tout le long de l'album. Son trait hachuré et noir colle parfaitement à ce genre de récit. Un duo en totale harmonie. Cinq étoiles plus que méritées. Je sais ce qu'il me reste à faire, j'ai aperçu la collection complète de Criminal à ma bibliothèque du CE. :-)
Jungle urbaine
On est dans une histoire post-apocalyptique, avec une ville de Paris envahie par la végétation. Le scénariste balaie en quelques répliques la survenue du phénomène, histoire de se concentrer sur l'histoire de ces deux gamines, Hélène et Wired, qui ont à coeur de sauver son frère pour l'une et de révéler aux réfugiés la duplicité des militaires du M.A.N. Cela n'est pas toujours logique, ni amené de façon très subtile, mais l'arc narratif des adolescentes est plutôt sympa à suivre, on ne s'ennuie pas une seconde, et ma foi c'est plaisant. Au niveau du dessin c'est Kmixe qui a commencé l'album, avant de passer la main au studio Yellowhale, dans une transition qui est invisible ou presque, et un respect total du trait original de la dessinatrice. Les couleurs, qui font la part belle au végétal, sont plutôt plaisantes, même si elles manquent un peu de réalisme parfois. L'univers dépeint ne brille pas par son originalité, mais on a envie de voir ce qu'il va advenir des deux adolescentes et de leurs amis dans ce décor plutôt réussi. Hélas, il s'agit d'un one shot...
L'Odyssée d'Hakim
Cette histoire devrait être enseignée à l'école. On entend parler de réfugiés, de Syrie, de demande d'asile et même si cela nous touche profondément, lire cette histoire est bénéfique. Il est difficile d'imaginer la durée d'une telle épreuve, les nombreux rebondissements, les désillusions que doivent vivre les personnes déracinées. Un grand MERCI à tous les organismes qui les aident et un grand merci à Fabien Toulmé. La seule différence entre eux et nous, c'est que nous sommes nés du bon côté. Bon courage et bonne chance à Hakim et les siens!
Tremen
Qu’elle est étrange et difficilement pénétrable, cette « histoire », totalement muette, terriblement grise et désespérante, fantastique autant que minimaliste. Il est étonnant, aussi, de la retrouver chez Dargaud (dans sa collection « Visions du futur » qui, pour le coup, qui plus est en cette période anxiogène, ne pêche pas ici par excès d’optimisme). On aurait tout aussi bien pu la rencontrer chez les Humanos à leur grande époque (d’ailleurs, Druillet – en intro – et Caro – en conclu – se fendent d’un court texte de mise en perspective). On peut lire cet album comme un long et triste poème visuel, une balade éperdue sur les grèves où se déposent des rebus de la vie, et où ne se rencontre aucun repère pouvant ancrer le récit dans quelque chose de connu, de mesurable, de situable. D’où la légère frustration qui peut s’emparer du lecteur à la sortie de sa lecture – très rapide. Je ne chercherai pas à expliquer ce qui ne s’y prête pas. Mais j’ai vraiment aimé le travail graphique (qui justifie mon coup de cœur) de cet auteur néerlandais que je découvre ici. ******************************* Après lecture du deuxième tome, je monte ma note (et confirme le coup de coeur visuel !), car c'est vraiment un univers captivant. Toujours muette, l'histoire se développe dans des décors grisâtres et déprimant, entre le post-industriel et la planète déserte, avec une guerre entre diverses peuplades non identifiées. C'est d'ailleurs l'une des forces de cet album de ne pas livrer facilement et/ou totalement toutes les clés, et de laisser au lecteur - qui dois donc être réceptif à ce genre de production - la possibilité de combler les trous. Il y a quelques clins d'oeil à Moebius (l'un des personnages à chapeau et son véhicule), mais aussi quelque chose de certaines productions des Humanos des années 70-80 encore. Caro, qui se fendait d'une postface dans le premier tome, a franchi le pas, et coscénarise le suivant (on peut y retrouver quelques accointances, même fragiles, avec Délicatessen ou Contrapunktiques (Tot / In Vitro)). Un univers à découvrir !
L'odyssée de Marada la louve
Voici une Bd très rare, qui n'a été que peu diffusée en France, tout comme aux Etats-Unis, seulement connue d'un certain nombre d'initiés ; je l'ai découverte assez récemment grâce à un ami internaute que j'ai fini par rencontrer en Occitanie, et ça m'a tout de suite emballé, non seulement par son dessin (c'est le genre de dessin que j'aime en comics), par son duo d'auteurs que j'apprécie, mais aussi par ses péripéties, même si elles n'innovent pas tellement en fantasy US. A l'origine, il s'agit d'un scénario destiné à "Red Sonja", mais Claremont revient sur sa décision et remodèle le tout, son héroïne passe de la chevelure rousse à la chevelure argentée, et l'Hyperborée fait place au décor de Rome antique, tout en restant dans le domaine de la fantasy, pas de l'historique. C'est de l'heroic fantasy classique qui fait penser à d'autres bandes comme "les Armées du conquérant" ou "Arn" de Jean-Claude Gal dans Métal Hurlant, mais surtout qui lorgne beaucoup plus vers "Red Sonja" ou "Ghita d'Alizarr" de Frank Thorne, à la différence que Marada est beaucoup moins déshabillée que Ghita, la dose d'érotisme étant latente mais pas dominante. Claremont utilise pas mal de ficelles que l'on trouve dans la fantasy US, mais le récit est dynamique et se suit bien, en étant en parfait accord avec le dessin de John Bolton. Paru en 1982 et 1984 aux Etats-Unis dans Epic Illustrated, sous license Marvel, ce comics est publié en France peu après dans une bonne traduction pour la revue Epic Magazine, édité par Arédit. Delcourt en publie 2 albums à partir de 1986, à une époque où cet éditeur prenait des risques avec un type de bande plus difficile à vendre, c'était les débuts de Delcourt, une chouette époque, bien avant de lancer ses collections. Un petit mot sur John Bolton, qui est un des premiers illustrateurs anglais à travailler quasi exclusivement pour les Etats-Unis, à la différence de Barry Smith qui dessine Conan au début, mais qui retourne ensuite dans son pays. Bolton est découvert en France grâce aux traductions dans Epic Magazine, c'est d'ailleurs dans cette revue que l'on découvre ensuite peu après Chroniques du temps où Kull était Roi. Dans "Marada", son dessin est certes d'un autre âge, mais superbe, le trait d'abord en noir & blanc est fin et soigné, les femmes ont des apparences ultra sexy, Marada est une femme guerrière canon, sensuelle et en même temps qui se laisse aller à la tendresse. Les scènes de batailles sont fouillées. Par la suite, Claremont et Bolton récupèrent la license Marada et peuvent se lancer dans des récits plus libres, en même temps que Bolton passe à la couleur. Voila donc une belle série, mais courte, que j'avais envie de faire découvrir parce qu'elle est très méconnue, et qui permet d'explorer de l'aventure épique et farouche, dans un contexte de fantasy qui se démarque des âges indéterminés où évoluent Conan et Red Sonja. Ces 2 albums sont pas faciles à dégoter en bouquinerie, mais sait-on jamais, si vous en voyez, n'hésitez pas, je pense que le prix doit être raisonnable car la série n'a pas de cote.
Aaron
Aaron est la bande dessinée qui m’a le plus marqué depuis le début de cette année. Non qu’elle soit parfaite mais son thème central, son personnage principal ainsi que l’intelligence dont fait montre son auteur, Ben Gijsemans -qui parvient à créer une mise en abyme originale, nous mettant au sens propre du terme à la place de son personnage dans de nombreux passages du livre- ont fait en sorte que je ne risque pas d’oublier ce récit. Il s’agit d’un pur roman graphique qui traite d’un sujet encore extrêmement tabou dans notre société. Et pour en apprécier pleinement le traitement offert par l’auteur, il vaut mieux, je pense, ne pas chercher à savoir de quoi cet album parle avant de le lire. Ce récit propose une plongée très progressive (lente diront beaucoup, chiante diront d’autres, passionnante à mes yeux) dans le tourment d’Aaron et l’impact de la lecture vient aussi du fait que nous, lecteur, comprenons progressivement ce qui tourmente ce personnage. J’ai aimé : - L’audace de l’auteur qui parvient à traiter d’un sujet extrêmement sensible avec tact et pudeur mais sans rien occulter ; - Les mises en abymes créées par les passages fantaisistes qui nous proposent de lire des récits de superhéros… récits qui semblent tomber comme autant de cheveux dans la soupe mais qui ont eu un double intérêt pour moi ; - Le rythme très lent du récit et son découpage qui permettent de donner beaucoup de matière à l’introspection du personnage. Franchement bien à mes yeux. Très marquant et soulevant certains questionnements troublants.
Goodnight paradise
C'est suite aux deux avis élogieux ci-dessous que je me suis procuré cet album. Et je ne le regrette vraiment pas. Eddie, un sans abri alcoolique découvre le corps d'une jeune fille dans une benne. Et contre tout attente, il va mener son enquête pour découvrir la vérité. On est loin du Venice Beach "carte postale". Eddie va nous plonger dans les bas-fonds de la ville et y côtoyer la fange. On passe par toutes les émotions. La tristesse. La peur. Le dégoût. La colère. La surprise. La joie. Un voyage au fin fond de l'âme humaine. La force de ce Thriller. Le dessin réaliste contribue à l'immersion dans cet univers de désolation. Il suffit de regarder les "gueules" abîmées par l'alcool, burinées par le vent et le soleil. Les décors sont soignés, que ce soit la plage et ses cocotiers ou les ruelles sordides. Une belle mise en couleur, sans fausses notes. Un thriller violent dans tous les sens du terme. Allez-y les yeux fermés, pour mieux pouvoir les ouvrir après.