Les derniers avis (32313 avis)

Couverture de la série Les Vaincus
Les Vaincus

Duchazeau réussit là, dans un style assez dépouillé, à montrer la folie, l’improbable rapidité avec laquelle les Espagnols se sont rendus maîtres de l’Empire inca, mais aussi la fragilité de ce dernier. Tout d’abord, ce qui saute aux yeux – et qui sans doute rebutera certains autant qu’il en attirera d’autres – c’est le dessin de Frantz Duchazeau. Globalement épuré donc, avec un trait très gras, charbonneux, à la limite de l’abstrait parfois, je l’ai trouvé à la fois très beau et parfaitement raccord avec l’histoire et le ton qu’il souhaitais lui donner. Les Espagnols, avec leurs airs de spectres, illustrent une sorte de mesnie Hellequin, une apocalypse où le monde, proche de la fin, ne serait plus éclairé que par des cendres, une lumière noire fantastique et désespérée. Duchazeau avait quelques années auparavant déjà traité ce thème avec Fabien Vehlmann dans La Nuit de l'Inca. Mais le ton, la colorisation donnaient quelque chose de différent, de clairement moins noir – je préfère la version des « Vaincus ». Au cœur de ce désastre qui ne nous surprend pas, puisque nous connaissons cette histoire sanglante, simple réplique de celle des Aztèques une quinzaine d’années plus tôt, nous suivons un guide, Apoo, chasqui (c’est-à-dire messager royal). Ses courses éperdues (ses messages de fin du monde arrivent ou pas, mais le destin de ce monde n’en dépend plus) illustrent le désarroi des peuples des Andes face à ces dieux étrangers. Le récit est très simple dans sa construction, à tout prendre aussi dans son illustration. Mais c’est un album que j’ai vraiment apprécié, et dont je vous recommande la lecture – surtout si, comme moi, vous accrochez au style graphique de Duchazeau.

01/01/2023 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Charly 9
Charly 9

Une adaptation d'un roman du regretté Jean Teulé. Une adaptation réussie. Je ne peux pas comparer avec l'œuvre originale, ne l'ayant pas lue. Un récit reprenant la vie de ce roi de France dont le seul fait marquant sera "le massacre de la Saint-Barthélémy". Pas terrible comme héritage historique ! Pourtant ... Charles IX monte sur le trône à l'âge de 10 ans après la mort de son frère François II mort à 16 ans. La période est trouble au royaume de France, il est secoué par les guerres de religions entre protestants et catholiques. Un album qui commence la veille du massacre de la Saint-Barthélémy, une décision prise sous la pression de sa mère, Catherine de Médicis et de ses ministres. Une décision qui va le marquer toute sa courte vie. Il ne lui reste plus que 2 ans à vivre. Charles IX est un homme faible qui n'était pas fait pour être roi, il est sous la coupe d'une mère autoritaire. Il va doucement, mais sûrement, basculer dans la folie (avec des passages effarants), jusqu'à cette dernière journée et la sécrétion de sang par les pores de sa peau. J'ai beaucoup apprécié la narration corrosive comme l'humour employé. Charly 9 ne sort pas grandi après la lecture des 126 planches, mais j'ai ressenti une certaine empathie pour ce jeune homme décédé à 24 ans. Guérineau dans un style semi réaliste a su cerner Charles IX, tant physiquement que psychologiquement. On ressent sa détresse lors des premières planches lorsqu'il doit approuver le fameux massacre. La transformation de son visage au fil des pages est saisissante. Superbe. Un vrai bon moment de lecture. Les nombreux faits historiques exposés ici ne sortent pas de l'imagination des auteurs, ils sont avérés.

31/12/2022 (modifier)
Par Alix
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Serpent et le Coyote
Le Serpent et le Coyote

Cette histoire m’a donné tout ce que la couverture m’avait promis : de l’aventure, de l’action et des grands espaces américains. Matz n’en est pas à son coup d’essai et a réalisé de nombreux polars (dont le mythique Le Tueur), et ce nouvel album ne déçoit pas. L’histoire (inspirée du programme de sécurité des témoins américain, Witsec) est certes classique au possible, mais bien construite et rondement menée. La narration en « voix off » est un peu lourde par moment, mais bien amenée (le narrateur parle à son coyote adopté) et permet au lecteur d’en apprendre plus sur la situation actuelle mais aussi sur le passé du personnage. Le procédé est efficace, et j’ai avalé les 140 pages d’une traite. Surtout que le dessin est magnifique. Il est fin et détaillé, très lisible, et les paysages américains sont parfaitement représentés… quel dépaysement ! Un polar de qualité, que je recommande vivement aux amateurs du genre.

30/12/2022 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Blacking out
Blacking out

Rhàà lovely ! glop glop ! mais que cet album est bon ! Cela devient extrêmement rare de trouver un excellent polar avec une fin que tu ne vois pas venir de loin. J’ai adoré me perdre ! Un ex-flic démis de ses fonctions traine péniblement sa carcasse à la recherche de la rédemption. Une occasion se présente à lui. Il va donc mettre toutes ses forces et toutes ses compétences pour dénouer un crime abominable. Ca sent le brulé ! C’est oppressant ! C’est glauque ! c’est violent ! Les pistes sont abondantes. Difficile de trouver qui est l’assassin ! Le scénario haletant tient la route. Le graphisme est nerveux et sombre. Le trait noir est épais. Peter Krause ne fait pas dans la fioriture et c’est tant mieux. Cela donne du rythme à cette histoire poisseuse autour d’un personnage à la dérive. A noter que l’album est complété par une galerie d’illustrations. Ce bonus est juste magnifique esthétiquement. Voilà donc un one shot brulant - dans la même veine que les comics US - vraiment agréable à lire que je recommande vivement. Et je vous l’annonce d’ores et déjà, vous serez surpris par le dénouement.

30/12/2022 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5
Couverture de la série La Dernière Reine (Rochette)
La Dernière Reine (Rochette)

Rochette a encore gravi un échelon sur l'échelle graphique. Cette dernière reine est tout à fait remarquable. Pour l'anecdote, et sans vouloir raconter ma life (peu intéressante au demeurant), je suis resté un long moment chez mon libraire avec dans une main l'édition courante, et dans l'autre le tirage limité, imprimé en noir et blanc dans un format plus conséquent. Son trait de toute beauté m'a plongé dans une sorte d'indécision plutôt inhabituelle chez moi. Outre le prix outrageux du tirage de luxe (ainsi que la couverture à mon sens mal choisie), c'est finalement la mise en couleur qui m'a fait opter pour l'édition courante. En effet, je la trouve très réussie. Les scènes sont baignées dans une atmosphère sombre tout à fait de circonstance. On est dans l'immédiat après-guerre. A l'image d’Édouard Roux, le héros de cette histoire, le pays se réveille avec la gueule cassée, des artistes nouveaux émergent peu à peu en marge de l'art officiel... On y croise notamment Chaïm Soutine ou le sculpteur François Pompon (dont l'Ours Blanc exposé au musée d'Orsay, allusion à la disparition des ours polaires, est un écho actuel au dernier ours du Vercors raconté ici par Rochette - parce que oui, Rochette nous parle bien d'aujourd'hui)... Bref ! L'époque semble très bien reconstituée ici. Je l'évoquais : La dernière reine est un livre d'aujourd'hui. Chez les peuples indiens, la nature n'existe pas. A la question "qu'est-ce que la nature ?", un habitant de la forêt amazonienne répondra : "mais la Nature, c'est moi !". Cette micro digression pour dire que pour aborder la question du lien qui unie l'Homme à la nature, tout à fait centrale dans ce récit, Jean-Marc Rochette choisit précisément d'ancrer son histoire dans une époque troublée. L'image de la gueule cassée pourrait s'appliquer à bon nombre d'entre nous tant les séquelles de la guerre économique de tous contre chacun depuis disons 2001 détruit nos vies et notre quotidien. Et bien entendu, comment ne pas voir dans la dernière ourse abattue une allégorie de l'extinction de masse qui se déroule sous nos yeux incrédules ? Quant à notre couple qui fait le choix de se retirer du Monde pour aller vivre de la terre, il s'agit d'une vision d'un futur qui n'appartient pas qu' à son auteur mais s'incruste dans bon nombre de têtes... Mais pas question de tout révéler. Il y a beaucoup beaucoup de choses à manger (le modèle pris par Édouard pour son masque en est une autre), sans que l'on ressente pour autant la sensation d'ingérer un truc bourratif. Autre chose : le fait d'établir des corrélations entre différentes époques est un truc auquel je suis personnellement très sensible. Cette idée qu'un lieu est habité par un esprit, que les événements imprègnent le temps qui passe, me parle énormément. Rochette utilise pas mal ce ressort, et de mon point de vue, cela confère encore davantage de profondeur à son récit. Bref ! C'est une chouette BD, dotée d'une belle densité sémique. Celle-ci n'est pourtant pas exempte de maladresses. Par exemple, je m'interroge sur l'utilité de ces images fragmentées en plusieurs cases. Quel est l'intérêt, par exemple, de nous montrer un ours dressé sur ses pattes arrières dont le dessin est divisé en 6 cases là une seule grande aurait suffit ? Quant aux bons sentiments qui agitent nos protagonistes, certains pourront les trouver un peu mièvres et sans réelle profondeur. Ha ! Les bons sentiments que voilà ! Je peux parfaitement l'entendre. MAIS ce serait passer outre ce flux narratif qui nous embarque dans une époque et nous donne à voir une histoire à laquelle on a terriblement envie de croire. Ce serait oublier le trait affuté comme jamais de cet auteur incontournable. Et surtout ce serait manquer ce qui se révèle être au fil des pages un écho tangible à notre époque. Enfin, les bons sentiments, ça ne mange pas de pain. On en a besoin par les temps qui courent.

30/12/2022 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Faits divers
Faits divers

Certains pourront trouver à cette BD un côté un peu gadget. Anouk Ricard s'appuie donc sur des titres d'articles de presse qu'elle extrapole pour en tirer une histoire invraisemblable. Et c'est réussi. Tantôt absurdes, tantôt ridicules, ces scénarios abracadabrantesques (qui tiennent parfois en un seul dessin) sont truculents. C'est vraiment très très drôle, tout à fait dans mon style d'humour. Elle a donné suite pour faire un tome 2 de Faits Divers, malheureusement moins réussi. Ce tome 1 est un régal à savourer comme un bonbon. Avec le même inconvénient : ça ne dure pas très longtemps mais qu'est-ce que c'est bonbon !

30/12/2022 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5
Couverture de la série Colorado train
Colorado train

Voilà certainement une des grandes BD de cette année 2022. Ce qui m'a étonné au premier abord, c'est le style graphique de Alex W. Inker qui donne à voir ici une nouvelle facette de son talent. Personnellement, de ce strict point de vue, je trouve que Colorado Train est sa meilleure réalisation. Elle est graphiquement ce qu' Un travail comme un autre était scénaristiquement parlant (c'est compréhensible ?). Ce trait noir d'encre est magnifique et colle parfaitement à l'épisode sordide (et noir d'encre, donc) qui se déroule sous nos yeux. L'histoire des clous ponctuant chaque chapitre est une trouvaille géniale pour faire monter la tension. A mesure que leur nombre augmente, on sent que l'affaire s'enlise dans une noirceur poisseuse. Blue Boy évoque à juste titre la trame narrative de Stand By Me. Il a parfaitement raison. Seulement ici, Inker nous entraine plutôt du côté du Silence des agneaux. Bref ! Une histoire bien trash que l'on pourra déguster avec la B.O. livrée avec (que des titres bien lourds, de Mudhoney à Smashing Pumpkins).

30/12/2022 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Une rainette en automne (et plus encore...)
Une rainette en automne (et plus encore...)

Il faut saluer ici le travail d'édition remarquable des Editions de la Cerise. Cette petite BD au format italien et dos toilé est déjà très engageante. L'objet annonce la couleur (si je puis dire) : le lecteur sera immergé dans une ambiance des plus japonisantes. Et puis en feuilletant, on découvre le dessin absolument délicieux de Linnea Sterte, et là, c'est mon cœur qui fond. Après m'être renseigné sur l'autrice, je réalise qu'il y a quelques années, j'avais vu passer sa bande-dessinée précédente intitulée In-Humus qui n'avait alors pas plus retenu mon attention que cela. Il faut dire que son dessin a évolué, et moi aussi. Mais revenons à notre petite rainette. Graphiquement, c'est un pur coup de cœur. J'adore ce trait fin et ciselé, cette science du détail qui permet de déceler des raffinements jusque dans les fonds obscurs représentant des scènes nocturnes. J'aime le choix de ce monochrome bleuté qui redonne toute sa dimension au dessin. Je suis admiratif de cette ligne minimale qui souligne un relief, ouvrant la page sur l'immensité du paysage, et aère la tête ! On songe à ces dessins pariétaux où un trait unique évoque à la perfection et de manière évidente la silhouette d'un mammouth. Et bien entendu, on songe également aux maîtres du manga, les Tsuge, Mizuki et Cie... Il y a d'ailleurs dans cette histoire la même poésie. Tout est léger comme les flocons qui viendront conclure de manière ouverte cette histoire feutrée. En outre, il flotte dans l'air un humour tendre. L'histoire tient sur un confetti, et le résumé que l'on trouve un peu partout sur le net se suffit à lui-même. C'est un petit conte initiatique, genre malheureusement tombé un peu en désuétude. Mais ces histoires de trois fois rien (que j'affectionne tant) racontent souvent beaucoup. C'est par le peu qu'elles nourrissent l'esprit, avec une économie empruntée à l'art japonais. C'est le cas ici. Sans s'attarder, on y rencontre des esprits : celui d'un jeune arbre tordu sous les traits d'une petite fille en kimono, celui d'un vieil arbre dépeint comme un étrange humanoïde non genré, et bien sûr celui de la fleur de shungiku capturé par les crapauds (cf. résumé) que le lecteur ne verra d'ailleurs jamais. On rencontre des chiens, des chats, des souris, mais nul conflit. Tout ce petit monde cohabite le plus naturellement du monde, les chats conseillant par exemple à nos crapauds en vadrouille une excellente auberge tenue par la même famille de souris depuis 58 générations... Cette aventure à l'échelle de rainette et pleine de poésie m'a totalement conquis. Je suis à deux doigts de penser qu'on tient là un petit chef d'œuvre. Mais je ne voudrais surtout pas survendre la chose. Entendons-nous bien : par "petit chef d'œuvre", j'entends ici un "petit bijou", un trésor fragile rapporté de mes pérégrinations et objet de sentiments tout à fait personnels tel un coquillage trouvé sur la plage, une plume ramassée au détour d'une balade, un caillou de poucet aux couleurs irisées... Tous ces bidules appelés à rejoindre la boite aux secrets planquée derrière les rayonnages de la bibliothèques. Voilà ! une rainette en automne, c'est tout à fait ça ! Ce livre magnifique fait partie de la sélection pour Angoulême. Restons toutefois réalistes : ce ne sera pas le futur Fauve d'Or. Ce n'est pas suffisamment Grand Public. Elle recevra peut-être une distinction, ce qui serait bien entendu une juste reconnaissance, mais franchement, à la lecture, on est loin, bien loin de toutes ces considérations. La rainette n'est pas une bête de course. C'est une BD qui se savoure dans la solitude et le calme. Et c'est très bien ainsi !

30/12/2022 (modifier)
Par Benjie
Note: 4/5
Couverture de la série Zazie dans le métro
Zazie dans le métro

J’avais lu le roman de Queneau il y a pas mal d’années et j’avais beaucoup aimé son humour décalé et caustique qu’on retrouve aussi dans certains autres livres de cet auteur. L’album de Clément Oubrerie est globalement fidèle au roman. Il en a capté toute l’originalité et tout l’humour parfois drôle, souvent acide. J’ai pris un vrai plaisir à relire « Zazie dans le métro » version BD. Zazie est exaspérante à souhait. Elle dit tout ce qu’elle pense, elle est sans filtre, et balance tout haut ce que beaucoup d’adultes pensent tout bas. C’est une jolie histoire qui aborde pas mal de sujets sérieux : l’hypocrisie des adultes, le tourisme de masse, l’amour parental, l’homosexualité... C’est cru. C’est brut. C’est drôle. Et ça met parfois mal à l’aise. Le dessin de Clément Oubrerie est très beau, nerveux et plein d’énergie comme Zazie. Les couleurs sont très réussies, parfaitement adaptées aux différentes situations et créent une belle ambiance. Un week end initiatique pour Zazie qui en sortira grandie.

28/12/2022 (modifier)
Par Josq
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Silas Corey
Silas Corey

J'ai découvert Fabien Nury avec le premier diptyque de cette saga, mais j'ai attendu tout ce temps pour lire le deuxième diptyqe. Et BORDEL, QU'EST-CE QUE C'EST BON !!! Avec cette saga, Nury m'a totalement embarqué. J'aime beaucoup les récits d'espionnages, mais je suis toujours anxieux quand j'en découvre un, car il est très facile de s'y perdre et de faire n'importe quoi, quand on essaye d'en concevoir un. Or, ici, Fabien Nury réussit le prodige d'échapper à tous les écueils du genre, un par un ! Oui, le récit de Silas Corey est très dense, il articule une intrigue de complot entre au moins 3 camps et plusieurs électrons libres entre ces derniers. C'est dire qu'il serait facile de s'y égarer, et pourtant, le scénario reste d'une belle limpidité. On arrive franchement bien à suivre chacun des personnages (même si, dans l'action, le dessin est parfois un peu confus), tout d'abord grâce à une écriture très rigoureuse. Ils sont dotés d'une vraie personnalité, d'un caractère bien pensé et pas du tout simpliste, et on s'y attache facilement, tant à ceux dont on épouse les convictions qu'aux autres. Bref, beaucoup d'épaisseur et de nuances dans l'écriture des personnages, et ça suffit déjà à faire sortir Silas Corey du lot. Le scénario lui-même est assez complexe. Sans révéler les enjeux du premier diptyque, j'ai adoré le MacGuffin et ses implications, qui donnent un éclairage aussi nouveau que grave (quoiqu'historiquement un peu fantaisiste, bien sûr) sur la période de la Première Guerre mondiale en France. Le rapport de force entre les différents camps est parfaitement construit par un Fabien Nury dont on imagine à grand-peine les nuits d'angoisse que cela a dû lui donner. Vraiment, chaque péripétie est réfléchie, et s'intègre merveilleusement à un ensemble bâti sur des dialogues minutieusement écrits. Enfin, l'équilibre entre les scènes de dialogue et les scènes d'action est excellent. Il y a là un rythme fou, ni trop rapide ni trop lent, qui nous embarque de la première à la dernière page du dyptique. Mais si, déjà, Le Réseau Aquila est une merveille, alors que dire du Testament Zarkoff ? Les tomes 3 et 4 ne sont pas loin de former ce que Fabien Nury a fait de mieux dans sa (riche) carrière. Là où on avait un ton sombre mais encore éclairé par quelques pointes d'humour et une ironie salvatrice (certes ambiguë) dans les deux premiers tomes, Le Testament Zarkoff délaisse totalement les piques humoristiques et renforce l'ironie. Seulement, cette ironie n'est plus drôle, mais alors plus du tout. Au contraire, Nury la manie comme une arme terrible. Elle devient froide, cruelle, et nous fait entrer de plain-pied dans le registre du tragique. Le Réseau Aquila était un récit d'espionnage ; Le Testament Zarkoff est une tragédie, dans le sens le plus pur du mot. Plus encore que dans les deux premiers volets, Fabien Nury nous y promène à travers les pages de l'Histoire, et peut-être bien les plus sinistres... Il m'a fait découvrir un paquet d'éléments que j'ignorais (je ne crois pas avoir déjà entendu parler de cette Société Thulé, bien réelle, et de ce triste sire de Rudolf von Sebonttendorf, lui aussi tout-à-fait historique), et remonte aux racines d'événements bien trop connus du public pour nous montrer comment ils ont pu se développer. Le ton est d'une noirceur impressionnante, rien ne vient éclairer les rouages de cette machine infernale, qui broie l'humain pour faire émerger l'horreur, juste l'horreur. Le Testament Zarkoff déploie alors un pessimisme sans bornes, sans jamais se priver de ses spectaculaires scènes d'action, touchant un équilibre presque parfait. Rarement une bande dessinée m'aura fait tel effet, il vaut mieux ne pas être dépressif en l'ouvrant ! L'autre grande merveille de cette bande dessinée, c'est le dessin de Pierre Alary. En termes d'équilibre, il atteint lui aussi des sommets ! Expressif et élégant, le trait d'Alary est celui du juste milieu. Pas trop réaliste, mais pas trop stylisé non plus, il crée une atmosphère excellente, qui fonctionne aussi bien pour les quelques traits d'humour que pour les scènes plus sombres, pour les scènes de dialogue et pour les scènes d'action. Si je faisais la fine bouche, toutefois, je dois dire qu'à certains moments, le dessin rend l'action plus confuse, notamment à cause d'une succession de cases en trop gros plans pour bien comprendre ce qu'il s'y passe. Mais ça reste un détail. Peut-être que certains pourraient trouver que tout cela est trop classique (mais vues les notes sur cette série, visiblement, ça n'a pas trop été le cas), mais si le classicisme est effectivement bien présent, il l'est pour le mieux. Nury et Alary nous livrent ainsi un récit d'espionnage et d'aventures parfaitement ficelé autour de tous les éléments caractéristiques du genre. Les amateurs ne se sentiront pas perdus et pourtant, cela n'exclut pas toute surprise du récit. Bref, vraiment, j'ai beau chercher rien à redire. J'adore.

02/02/2021 (MAJ le 28/12/2022) (modifier)